NAISSANCE

      NATALITÉ

      NATION

      NATION

      NATIONALISME

      NATURALISME

      NATURE

      NATURIANISME

      NATURIANISME (Néo)

      NATURISME

      NATURISME

      NATURISME INDIVIDUALISTE (LE)

      NATUROCRATISME

      NATUROPHILIE

      NÉANT

      NÉBULEUSE

      NÉCESSAIRE, NÉCESSITÉ

      NÉCESSITÉ

      NÉCROMANCIE

      NÉGATIF (IVE)

      NÉGOCE

      NÉO-CATHOLICISME

      NÉOLOGISME

      NÉPOTISME

      NEUTRALITÉ

      NEUTRALITÉ (SCOLAIRE)

      NÉVROPATHIE

        Les nerveux

        Emotivité

        Mélancholiques et hypocondriaques

        La grande hystérie

        Hystéro-traumatisme, sinistrose

        CONCLUSION

      NIHILISME

      NIVELEURS (LES)

      NOBLESSE

      NOBLESSE (HISTORIQUE)

      NOEL

      NORMAL

      NOURRITURE (ALIMENT, ALIMENTATION)

      NUDISME

      NUDISME REVOLUTIONNAIRE

NAISSANCE

n. f. (du latin nascientia : Sortie de l'enfant du sein de sa mère)

Par naissance, on comprend l'entrée dans l'existence d'un nouvel individu, Cet individu peut n'être que le résultat d'une division d'un autre, comme c'est le cas pour beaucoup d'êtres, qui se trouvent au plus bas de l'échelle du règne animal et il s'agit, alors, de propagation asexuelle. De tels êtres, qui ont, sans doute, constitué les premiers habitants de notre globe, naissent toujours d'autres possédant exactement les mêmes caractères héréditaires, mais qui peuvent se différencier, comme développement, par l'influence des conditions plus ou moins favorables de l'ambiance, (température, lumière, nourriture) et, par conséquent, être plus ou moins grands. Mais si un individu, pour peu développé qu'il soit, à cause d'une ambiance défavorable, se trouve dans un milieu favorable, ses descendants prendront un développement conforme.

Les caractères produits par l'influence qu'exerce le milieu sur le développement de l'individu ne sont donc pas héréditaires et on les appelle Paravariations. Mais, par suite de causes encore peu connues, il arrive quelquefois qu'un individu naisse, qui possède un ou plusieurs caractères nouveaux et qui ne sont pas seulement des Paravariations parce que héréditaires et ces caractères sont appelés Idiovariations (Mutations).

On sait, par la géologie que les êtres vivants présentent, d'une façon générale, une évolution progressive vers des formes moins primitives, plus compliquées, et cette évolution est due aux Idiovariations. Si telle Idiovariation s'est trouvée être favorable à l'existence de l'individu en question, celui-ci a pu se multiplier plus que les autres moins favorisés. Mais souvent l'Idiovariation n'a pas eu un caractère favorable et, si elle a eu un caractère défavorable, elle a contribué à faire disparaître les individus en question.

La question de savoir si on peut, artificiellement, provoquer des idiovariations a beaucoup préoccupé les génétistes et on conçoit facilement pourquoi. Si on pouvait arriver à déterminer des idiovariations favorables, il est évident qu'on aurait ainsi le moyeu de hâter l'évolution vers le mieux Mais jusqu'à présent il n'existe pas de cas d'expérimentation le prouvant. Pourtant, quelques expériences pratiquées sur des êtres les plus simples, semblent prouver que des facteurs comme des températures très hautes, certaines substances chimiques, des rayons de Rœntgen, des rayons de Radium, etc., ont pu provoquer des idiovariations, c'est-à-dire influencer à tel point l'Idioplasme, que de nouveaux caractères héréditaires en sont sortis. Par Idioplasme on comprend la matière constituant dans la cellule ce qui caractérise l'espèce vis-à-vis de toute autre espèce, mais on ne connait pas encore les éléments, qu'ils soient liés à la structure ou au chimisme, qui constituent ces caractères.

A part les Paravariations et les Idiovariations, on emploie encore le terme Mixovariations ; mais ces variations ne peuvent avoir lieu que chez les êtres sexués, où il existe des mâles et des femelles, De telles variations proviennent du fait que les parents sont Hétérozygotes, c'est-à-dire possédant des caractères héréditaires différents, ce qui rend possible l'apparition de formes différentes, ressemblant à des degrés presque illimités plus ou moins aux parents.

On nomme Homozygotes les êtres qui proviennent des parents possédant les mêmes caractères héréditaires et ces homozygotes n'existent que chez les animaux hermaphrodites et chez les plantes qui sont fécondées par les éléments provenant du même individu, par exemple où les fleurs ne laissent pas le pollen d'autres fleurs arriver au stigma. Chez de tels êtres les Mixovariations ne se produisent pas.

On a beaucoup, étudié la transmission des qualités héréditaires, et cette science : la Génétique, qui est la plus jeune et qui ne date que d'environ trente ans (quand on a retrouvé, dans un petit périodique de province, la publication des observations du moine autrichien Gregor Mendel), sera sans doute la plus importante de toutes les sciences.

Le fait que les qualités physiques et mentales se transmettent par hérédité, avait, naturellement, été reconnu de tout temps ; mais on n'avait pas trouvé le moyen de l'étudier par l'expérimentation, qui est la seule manière de procéder en science.

Les lois découvertes par Mendel, vers le milieu du siècle passé, mais restées inaperçues par les hommes de science, constituent la hase de la science génétique, science très compliquée et qui n'est encore que dans son stade initial et nous ne nous en occuperons pas ici

Ce qui importe surtout, c'est la lumière toute nouvelle que la science génétique jette sur l'étude de la sociologie.

Car, qui n'a pas constaté l'immense importance que, pour les rapports entre les hommes, ont leurs qualités morales ? Ces qualités, si elles sont bonnes, rendent leur fréquentation agréable et créent du bonheur, et si elles sont mauvaises, c'est le contraire qui a lieu. Eh bien ! Les qualités morales, comme toutes les autres qualités mentales et physiques sont héréditaires, On a dit qu'une société vaut ce que valent les individus qui la composent et c'est en grande partie vrai. Certainement une société, commue notre société capitaliste actuelle, où règne la lutte pour la vie matérielle et où l'idéal consiste à trouver le moyen de vivre en parasite, non seulement favorise le développement de toutes les tares morales, mais encore les encourage. Pourtant, même dans une société, où, par la collectivité, la vie matérielle serait assurée à tous (nombreuses sont les doctrines émises et j'en ai moi-même émis une que j'aie appelée « Le Socialisme Individualiste » et dont un bref résumé a été publié en espéranto par Félix Lazelaure), la valeur morale des individus composant une telle société aurait une grande importance. Personne n'a jamais mis en doute les grandes différences intellectuelles entre les individus ni les différences comme talents artistiques et autres. Les différences physiques sont aussi de toute évidence,

L'idée de pouvoir arriver à constituer peu à peu une humanité possédant de plus en plus des qualités et des valeurs de tout ordre est tout naturellement sortie de la connaissance, encore très rudimentaire, mais toujours en progression, des lois héréditaires, et c'est ainsi qu'est née la science, appelée Eugénisme. Du reste, depuis les temps les plus reculés, l'homme avait pratiqué à son avantage une sorte d'eugénisme parmi les animaux et les plantes qui lui étaient utiles, et c'est par la sélection des parents que l'homme a pu créer toutes les races d'animaux domestiques, possédant les qualités recherchées et dont il avait découvert l'ébauche chez un animal sauvage. De même il a agi en sélectionnant comme parents les plantes qui, individuellement, possédaient des caractères qui lui étaient utiles. Mais, comme je viens de le dire, cette sélection fut naturellement toujours faite par l' homme à son avantage exclusif, jamais il l'avantage de l'animal ou de la plante.

Mais, ceci dit, on conçoit que le fait que l'homme a pu créer par la sélection des animaux domestiques et des plantes de culture si différentes des types sauvages, fournit une preuve indiscutable qu'il peut faire la même chose pour sa propre espèce, donc pour l'avantage de l'espèce humaine, c'est-à-dire pratiquer l'Eugénisme. Ce raisonnement était si simple que de tout temps l'homme, non entravé par les influences néfastes de sociétés mal organisées, a pratiqué plus ou moins l'eugénisme et cela souvent inconsciemment ; car, lorsque rien ne s'y oppose et quand des intérêts matériels n'entrent pas en jeu, l'être humain est attiré sexuellement vers l'individu de sexe opposé qui, par ses bonnes qualités, de n'importe quel ordre, lui plait. Une telle sélection s'est donc faite tant que l'homme vivait dans l'état où il ne pouvait se faire valoir que par son mérite personnel. Mais du jour où la possibilité de devenir riche constitua l'idéal et où cette richesse influença le choix dans les rapports sexuels, tout a changé. Il y a de longues années, que j'ai publié ce que je crois être la réponse logique à cette question si importante : pourquoi, depuis les temps les plus reculés, on ne trouve pas que l'homme ait gagné en qualités mentales. Je pense que c'est depuis que la sélection, basée sur le mérite personnel, a été remplacée par la sélection basée sur la richesse ou le pouvoir, que l évolution mentale de l'homme s'est arrêtée. Qu'on arrive à fonder une société où la vie matérielle sera garantie à tous, et la sélection sexuelle reprendra de nouveau sa voie naturelle et amènera une évolution progressive des qualités mentales de l'homme. On pourrait se contenter de l'Eugénisme ainsi compris et comme il semble devoir se pratiquer de nouveau, comme sans doute il s'est réalisé à une époque très reculée. Mais quand on parle de l'eugénisme, on comprend généralement, par là, ce qu'il est possible de faire actuellement pour améliorer l'humanité et toutes les propositions peuvent être ramenées aux deux catégories suivantes : l'eugénisme par mesures qui restreignent la procréation d'êtres humains de qualité indésirable et l'eugénisme qui cherche des mesures pour augmenter la procréation d'êtres humains désirables. Jusqu'à présent, ce n'est que la première catégorie, qu'on appelle l'Eugénisme restrictif ou éliminatoire, qui a été réalisée et seulement en Californie, où un mouvement important existe pour la mise en pratique de l'Eugénisme. Ce mouvement est dirigé par le docteur Paul Popenoe, qui est à l'heure actuelle, la plus haute autorité sur ces questions et qui, en association avec M. E. Gosney, lequel a donné beaucoup de sa fortune pour cette cause, dirige la Fondation pour l'Amélioration Humaine, et l'Institut pour l'étude des Hérédités de Famille.

M. le Docteur Popenoe, que je connais personnellement, m'envoie ses nombreuses publications, j'ai donc pu me tenir au courant de ce que l'Eugénisme en pratique a réalisé et ce qu'on cherche encore à réaliser.

En Californie, on a légalement le droit de stériliser les personnes, hommes et femmes, qui souffrent de maladies mentales héréditaires et qui sont à la charge de l'Etat ; mais on cherche aussi à stériliser les personnes qui, sans souffrir de telles maladies, sont, par leur manque d'intelligence, incapables de gagner leur vie ou de se conduire seuls dans la vie et qui sont à la charge de l'Etat. On cherche, en outre, à stériliser, par persuasion, les personnes qui, sans être à la charge de l'Etat, se trouvent dans les mêmes conditions mentales. On a stérilisé, depuis une vingtaine d'années, en Californie, 6255 personnes. Cette stérilisation qui n'altère pas la puissance sexuelle ni diminue le désir de rapports sexuels, mais rends inféconds les individus opérés, se fait sans aucun danger et très facilement chez l'homme par la vasectomie et se fait par salpingectomie chez la femme, opération plus délicate, mais qui, faite par un opérateur expérimenté, n'est pas dangereuse. Que faut-il penser de cela ?

A mon avis, il faut suspendre un jugement, qui serait déplacé et prématuré, ne serait-ce qu'à cause de la mentalité américaine, si différente de celle de la plupart des autres nations, même des Anglais, qui s'en approchent le plus.

Pour avoir habité les Etats-Unis et y avoir pratiqué la médecine, je parle d'expérience personnelle.

Je veux croire que l'immense majorité des stérilisations effectuées fut à l'avantage de l'humanité ; mais quand on pense à ce qui se passe aux Etats-Unis, qui est le pays de la terre où règne de la façon la plus absolue la ploutocratie et où se trouve répandu au plus haut degré l'idéal de pouvoir vivre en parasite une fois gagné la richesse, on hésite à donner son approbation sans restriction. Il est toujours question, dans cette littérature sur l'Eugénisme restrictif, des personnes qui mènent une vie non-civilisée (uncivilised life) et qui ne veulent pas s'adapter à la civilisation américaine. Sans doute bien des personnes qui seraient jugées aux Etats-Unis comme menant des vies non-civilisées, ne sont pas jugées ainsi dans la plupart des autres pays et cela surtout quand il s'agit de la vie sexuelle. Qu'on pense seulement à l'énormité que, aux Etats-Unis, le simple fait d'avoir des rapports sexuels en dehors du mariage est punissable par la loi ! Qu'on pense à la persécution féroce qui s'exerce aux Etats-Unis contre les personnes qui luttent pour le renversement de l'abominable société capitaliste qui, justement, dans ce pays trouve son expression la plus nette et où tout est vénal peut-être plus que dans aucun, autre pays, même les plus arriérés, seulement dans une forme plus hypocrite et retenant jusqu'à un certain point l'esprit. de la légalité, à moins que, comme dans lynchages, on passe outre cyniquement ! Qu'on pense encore à la mentalité d'un pays, où l'enseignement de la doctrine de l'évolution, acceptée par tous les hommes de science, est défendu du moins dans quelques Etats ! Où est la garantie que des personnes, même d'une haute intelligence - et peut-être justement en raison de cela, - réfractaires à la civilisation américaine, ne seraient pas peu à peu assimilées à la catégorie de celles dont la stérilisation serait obligatoire ?

La ploutocratie, qui gouverne absolument les Etats-Unis et qui, sans doute, redoute et traque beaucoup plus les réformateurs sociaux que les fous ou les malfaiteurs de droit commun, ne pourrait que regarder d'un œil satisfait l'élimination de ces personnes à mentalité opposée à la leur ! Donc, pour en finir, rien de plus raisonnable que de restreindre la procréation des individus qui, dans n'importe quelles conditions sociales, ne seraient qu'un obstacle au bonheur des autres et souvent peu heureux eux-mêmes, tout en se trouvant eu état de dépendre, pour leur existence, du travail d'autrui. Mais seule une société où règne l'équité et où la vie matérielle est. garantie par la collectivité est en mesure de juger les cas où la stérilisation obligatoire s'imposerait.

Quant à l'eugénisme qui cherche à augmenter les naissances d'individus de valeur au-dessus de la moyenne, l'Eugénisme positif, on a beaucoup écrit sur ce sujet ; mais, ici encore, faut-il qu'on sache que la mesure de supériorité souvent appliquée et qui se rapporte au succès dans la société capitaliste ne correspond sans doute pas aux qualités mentales qui constitueraient la supériorité dans une société où le bas idéal de parasitisme serait remplacé par l'idéal du mérite personnel, l'idéal d'être utile au progrès humain, Il n'est donc pas à propos de s'étendre ici sur toutes les propositions faites, afin que les classes dites « supérieures » de notre société capitaliste, et qui justement, malgré leurs moyens financiers, ont le moins d'enfant, en aient en plus grand nombre.

Mais, certainement, il est désirable que les personnes qui réellement sont supérieures à la moyenne aient plus d'enfants que les autres. Dans diverses publications, j'ai déjà traité cette question, dont je ne donnerai, ici, que les grandes lignes. Toute qualité, physique ou mentale, peut être propagée par la sélection humaine, comme on a pu le faire pour les animaux domestiques, et il est certain qu'on pourrait créer des races douées des qualités voulues, même une race de génies. Mais pour ce faire, il faudrait procéder comme on l'a fait pour les animaux domestiques et comme le plus grand bien de l'homme est la liberté, tel procédé est exclu. Il faudra se contenter de laisser la nature pratiquer de nouveau la sélection vers le mieux comme ceci eut lieu dans une période reculée, et qui fut plus tard plus ou moins remplacée par une sélection à rebours. Mais si nous voulons laisser jouer notre imagination et si nous songeons à ce que l'avenir pourrait être on peut raisonnablement prévoir que, par la femme choisissant librement l'homme dont elle aurait apprécié les qualités qu'elle voudrait retrouver dans son enfant, s'ouvrirait une perspective de progressive amélioration dont nous pouvons à peine concevoir l'importance.

Toute femme a l'ambition d'être mère d'un enfant de valeur et nul homme ne refuserait l'honneur d'être choisi comme père. Si la vie la plus heureuse est celle de vie en commun de l'homme et de la femme qui s'aiment d'un grand amour, complet, durable, on ne peut pas nier que de telles unions constituent une rare exception dans la société actuelle et ne seront peut-être pas la règle dans une société rationnelle.

On peut alors s'imaginer que la femme ayant ce grand désir d'être mère d'enfants supérieurement doués, n'en voudrait pas avec un homme qui ne posséderait pas les qualités requises, mais qui lui donnerait tout de même toutes satisfactions sous d'autres rapports. Il pourrait même entrer dans les mœurs que les femmes refuseraient d'être mères autrement qu'en des conditions eugéniques ; et, alors, se ferait, de par la volonté de la femme, cette sélection que l'homme a faite pour créer les meilleures races d'animaux domestiques. Comme pour les animaux, ce serait la faculté du mâle de pouvoir procréer un nombre presque illimité d'enfants et tel homme de génie serait peut-être choisi comme père de centaines d'enfants.

Mais pour la femme, à laquelle déplairait l'idée de rapports sexuels avec un homme qu'elle n'aimerait pas et qu'elle considérerait uniquement comme le moyen nécessaire d'avoir des enfants d'une très grande valeur, il y aurait tout de même le moyen d'en avoir avec lui par la fertilisation artificielle, comme elle est pratiquée couramment dans la sélection, par exemple, de chevaux de course et dans d'autres cas. Donc une femme pourrait avoir des enfants avec un homme qu'elle n'aurait jamais vu et même qui ignorerait qu'elle l'a choisi comme père. Alors tout sentiment de délicatesse serait respecté.

Des rêves ! Oui ! Mais tant de rêves sont devenus des réalités !

- Docteur Axel A. R. PROSCHOWSKY.

NATALITÉ

n. f.

Rapport entre le nombre des naissances et le chiffre de la population totale. En France, la natalité va en diminuant depuis cent cinquante ans. Elle diminue aussi dans tous les pays de civilisation avancée.

Certaines gens déplorent la baisse de la natalité ; ce sont des esprits rétrogrades et des âmes égoïstes. Ils voudraient beaucoup d'enfants pour pouvoir faire la guerre et aussi pour abaisser le salaire des ouvriers ; car, ainsi qu'on l'a dit avec raison, quand deux patrons courent après un ouvrier, les salaires montent ; mais quand deux ouvriers courent après un patron, les salaires baissent. Les plus notoires propagandistes de la repopulation ont très peu d'enfants ou même n'en ont pas du tout.

Ce sont les pays arriérés qui ont la plus forte natalité : la Russie tsariste, l'Italie, l'Espagne. L'ignorance est profonde, la malpropreté extrême ; dans les pays du Nord, il faut ajouter l'ivrognerie permanente. L'homme ne réfrène pas ses instincts sexuels ; la femme n'est pour lui qu'un objet de fornication. Il la prend alors qu'elle est près d'accoucher et aussi lorsqu'elle vient d'être délivrée. Naturellement il ne prend aucune précaution ; il est à cet égard semblable aux animaux.

La femme est passive ; elle se livre à l' homme alors qu'elle n'en a nul désir, alors qu'elle est malade, que ses chairs sont encore dolentes de l'enfantement récent. C'est une esclave et d'ailleurs si elle avait la velléité de se refuser, l'homme la prendrait par la violence et la frapperait par surcroit,

La femme a donc dans ces pays arriérés tous les enfants qu'elle peut avoir et quand elle n'en a pas, c'est qu'elle, ou son homme, sont atteints de stérilité pathologique. Elle comprend très mal la relation qu'il y a entre les rapports sexuels et la conception. Elle croit que c'est Dieu qui envoie les enfants et qu'il faut l'en remercier. On sait que :

« Dieu bénit les grandes familles ».

Ces familles cependant ne sont pas aussi grandes qu'on pourrait le penser, car les enfants meurent aussi facilement qu'ils naissent. Le nouveau-né est très fragile : un peu de froid et c'est la broncho-pneumonie ; un lait altéré par un mauvais état de la mère et c'est la diarrhée verte. Les petits cercueils se suivent an cimetière. La mère a peu de chagrin ; sa vie est trop rude pour qu'elle ait le cœur sensible ; et puis, elle a trop d'enfants, sans compter celui qui pousse dans son ventre .

La religion vient encore augmenter la servitude. Au confessionnal, le prêtre s'enquiert des rapports sexuels ; il menace la pénitente de l'enfer en cas de fraude.

Si l'on se limite à la France, la même loi se vérifie. Les pays les plus arriérés ont la plus forte natalité : l'Auvergne, pays montagneux, où la civilisation pénétrait peu, avant l'automobile ; la Bretagne, pays dont on a poétisé les légendes, mais qui est très arriéré et, par suite, très croyant.

Jusqu'à ces derniers temps, il y avait encore une forte natalité dans les centres industriels. L'ouvrier est plus instruit que le paysan, mais il reste encore très ignorant. L'alcoolisme l'obnubile et accentue son insouciance naturelle. Il prend tout son plaisir sans se soucier de ce qui adviendra.

Cependant dans l'ensemble de la France la natalité décroît et les propagandistes de la fécondité sont impuissants. On a compris depuis longtemps que les enfants ne viennent pas de Dieu et que, lorsqu'on le veut, on peut très bien restreindre sa fécondité, même la supprimer tout à fait.

Chez le paysan, l'enfant a été longtemps considéré comme un rapport. La nourriture était peu chère, l'habillement était réduit à sa plus simple expression. Dès que l'enfant tenait sur ses jambes, on l'envoyait garder les bêtes.

Mais la loi de partage des biens entre les enfants après la mort des parents a endigué la natalité paysanne. Le paysan a l'orgueil de son bien ; il ne veut pas qu'il soit diminué, même après sa mort. Il s'efforce donc de n'avoir que peu d'enfants, même un seul si c'est possible.

Les classes dirigeantes restreignent depuis très longtemps leur natalité. Louis XIV et Louis XV semaient partout des bâtards ; mais, depuis, les princes et même les simples bourgeois ne commettent plus ces maladresses.

Les gens riches qui ont beaucoup d'enfants sont tout à fait exceptionnels. Ce sont des familles sincèrement catholiques ou des conservateurs qui croient devoir donner l'exemple ; mais nous le répétons : ces bourgeois prolifiques se comptent par unités. Les catholiques et les conservateurs se contentent de prêcher la fécondité ; ils ne la pratiquent plus.

Dans les quartiers riches de Paris, la natalité est très faible, plus faible qu'aux Etats-Unis qui ont la natalité la plus faible du monde. Les familles nombreuses dans les classes. dirigeantes sont méprisées ; on soupçonne une tare, une faiblesse intellectuelle et morale qui empêche de gouverner les instincts.

Les enfant coûtent cher et la femme veut pouvoir vivre de la vie mondaine. Elle veut, en outre se conserver jeune. et désirable le plus longtemps possible. Or rien ne vieillit une femme comme les nombreuses maternités. Le visage et le corps se flétrissent ; des infirmités multiples, varices, chute de l'utérus, etc ... L'homme se détourne et cherche des maîtresses plus appétissantes.

Dans les classes moyennes, la question économique prime toutes les autres. L'enfant est très cher pour qui veut l'élever convenablement. La nourriture, le vêtement, le personnel, l'éducation, grèvent lourdement le budget. Quatre enfants obligeraient la famille à vivre à un niveau très inférieur. Appartement trop petit ; personnel réduit à une bonne ; la femme obligée de prendre une forte part aux travaux ménagers.

Dans la petite bourgeoisie, la femme travaille : professeur, carrières libérales, petite fonctionnaire, institutrice. Les enfants, même en petit. nombre, font à la femme une vie de surmenage. Elle court sans cesse du bureau à la maison ; on finit par confier les enfants aux soins des vieux parents.

Dans la classe ouvrière, la fécondité amène la misère. Le salaire de l'homme est insuffisant, la femme doit travailler. On met le bébé à la crèche. Plus tard, il va à l'école et y déjeune à midi, grâce aux cantines scolaires. Mais il est tout de même un embarras. Entre quatre heures et sept heures, on ne sait où le mettre ; il attend chez la concierge, dans l'escalier, dans la rue.

Depuis la guerre, la crise des logements dans les villes a amené une nouvelle baisse de la natalité. Comment tenir un bébé dans une chambre d'hôtel où il n'y a pas de place ? Il faut étendre les langes sur des cordes ; l'humidité rend la chambre malsaine ; les langes souillés dégagent une odeur écœurante. Et il faut se cacher pour laver, car l'hôtelier le défend. Souvent même il chasse le couple assez sans-gêne pour s'être permis d'avoir un enfant.

La propagande néo-malthusienne a pénétré dans la classe ouvrière et y a porté ses fruits. Maintenant., les familles ouvrières savent limiter leur fécondité. A vrai dire, toute la peine des restrictions retombe sur la femme. L'homme égoïste et insouciant ne fait rien pour limiter sa fécondité ; souvent., d'ailleurs, il est ivre. La femme est insouciante aussi ; la préservation sexuelle exige des soins minutieux auxquels elle ne peut se résoudre. Mais elle a recours à l'avortement qu'elle pratique le plus souvent elle-même ou avec le secours d'une amie.

Pour lutter contre la dénatalité, on donne aux familles nombreuses divers avantages : réduction dans les chemins de fer ; priorité pour l'obtention des emplois. On a construit pour elles, dans les villes, des maisons à bon marché. Des patrons distribuent des secours. Tout cela ne peut. être qu'insuffisant ; une aide véritable écraserait le budget..

Le pays n'a pas un enfant de plus, car les familles nombreuses seraient encore telles sans aide ; c'est la partie la plus inférieure de la population.

Là fleurissent la sottise, la paresse, l'ivrognerie. L'enfant, au lieu d'être une charge, devient une industrie. On vit de secours : secours à la mairie, secours chez les prêtres. Une dame charitable paye le loyer, une encore habille les enfants. On touche du charbon, des haricots secs, des pommes de terre, du lard. Le Bureau de Bienfaisance donne une allocation.

La population n'a pas besoin d'augmenter et aujourd'hui la France doit une prospérité relative à sa faible population. L'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie qui ont une forte population ont des millions de chômeurs et leur état. de misère économique est tel, que la guerre menace à nouveau.

Certes, la terre est loin d'être pleine. Mais les hommes se massent là où des milliers d'années ont organisé la civilisation et le bien être relatif. Pour rendre le Sahara habitable, combien faudrait-il de siècles ? Aux colonies, l'Européen contracte des maladies et meurt prématurément. Rares sont ceux qui peuvent y vivre et y fonder une famille ; l'ennui est terrible parce qu'il n'y a aucune vie intellectuelle, même réduite au théâtre et à la conversation. On noie son ennui dans l'alcool, dans les vices crapuleux.

Ceux qui veulent une forte population se placent au point de vue étroit de la France ; mais même à ce point de vue ils ont tort. Une forte population force à l'émigration, nous le voyons en Italie. Elle finit par amener la guerre ; alors la crise, de surpopulation se résout pour un temps par la suppression des adultes ; n'est-il pas moins cruel d'empêcher les enfants de venir ?

L'humanité étant maîtresse de sa fécondité, n'est-il pas à craindre qu'elle ne la supprime tout à fait ?

La famille va se disloquant. L'homme ne veut plus admettre d'être uni à une même femme pour toute sa vie. Lorsqu'il est las de l'épouse, ce qui arrive assez vite, il divorce ou se conduit de telle manière que la femme demande à divorcer. On peut prévoir que la femme, appréhendant l'éventualité d'être seule à élever ses enfants, refuse tout à fait d'en avoir.

La société préviendrait ce mal en prenant les enfants à sa charge et en indemnisant la femme qui prend la peine de lui donner un enfant.

On commence à voir que la famille ne réalise pas l'idéal pour l'éducation des enfants. La plupart du temps l'enfant, victime d'une autorité parentale despotique et tracassière, est malheureux. La plupart des parents n'entendent rien à l'éducation ; l'enfant est leur chose ; ils l'élèvent pour eux et non pour lui.

La société élèvera de manière rationnelle les enfants. Mais, bien entendu, cette société n'est pas la nôtre ; l'idée de bien général y est encore trop faible et elle est dominée de beaucoup par la lutte des individus les uns contre les autres.

- Doctoresse PELLETIER.

NATION

n. f. (du latin natio)

Le Larousse définit ainsi la nation :

« Réunion d'hommes habitant un même territoire et ayant une origine et une langue communs ou des intérêts longtemps communs. »

Définition simpliste et inexacte. Lamartine disait plus justement :

« Nations, mots pompeux pour dire barbarie ... »

En fait, nation est. synonyme d'Etat.

« L'Etat est la personnification juridique d'une nation : c'est le sujet et le support. de l'autorité publique. Ce qui constitue en droit une nation, c'est l'existence, dans cette société d'hommes, d'une autorité supérieure aux volontés individuelles. Cette autorité, qui naturellement ne reconnait point de puissance supérieure ou concurrente quant aux rapports qu'elle régit, s'appelle la souveraineté ... Le fondement même du droit public consiste en ce qu'il donne à la souveraineté, en dehors et au-dessus des personnes qui l'exercent à tel ou tel moment, un sujet ou titulaire idéal et permanent qui personnifie la nation entière ; cette personne morale c'est l'Etat, qui se confond ainsi avec la souveraineté, celle-ci étant sa qualité essentielle. » (Esmein - Elément de Droit constitutionnel comparé)

Autrement dit, hors du charabia des juristes : Nation : réunion d'hommes courbés sous le joug d'un appareil étatiste.

Supprimons l'Etat, et la nation s'évanouit : Pologne (époque du démembrement). Empire Austro.Hongrois (1918). Par contre, la Tchéco-Slovaquie, la Pologne, la Lithuanie, etc., sont devenues des nations dès que l'on a permis que se constituent, dans ces pays, des gouvernements propres. On ne conçoit pas une nation d'anarchistes ; mais les juifs, dispersés par le monde, qui obéissent à la Loi de Moïse, forment, aux yeux de beaucoup, la nation juive.

Par la volonté des trusts ou cartels mondiaux, après les périodes de crise, comme la dernière guerre, des nations surgissent comme des champignons, et d'autres disparaissent. L'Europe actuelle en est une preuve. Si les empires centraux eussent été vainqueurs, nul doute que les nations européennes se fussent réparties autrement. Peut-être connaîtrions-nous une nation Provençale, ou Bretonne, ou Algérienne. II n'existerait probablement plus de nation belge, comme il n'existe plus de nation monténégrine. Les groupements d'intérêts font et défont les nations comme châteaux de cartes ; et tout ce qu'on peut. dire ou tout ce qu'on a pu écrire pour justifier l'existence des nations ne sont que subtils arguments de sophistes.

a)

D'aucuns ont confondu nation et race ; il y aurait par exemple une nation française parce qu'il y a une race française, une nation allemande parce qu'il y a une race germanique, etc ... Or, « il n'y a pas de race pure, et faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère. » (Renan)

« Même à l'âge de Néanderthal, l'homme était déjà une chose très vieille et, depuis des centaines et des milliers de siècles, il y avait eu des millions d'hommes courant à travers la terre, et se mêlant il d'autres millions d'hommes.

... Cette vieillesse de l' homme, pensez-y lorsque vous serez tentés de croire qu'il est possible .de retrouver dans le sous-sol des indices de races primitives. Songez, même en étudiant les débris du Moyen Age paléolithique ... songez à tous les millénaires antérieurs dont il ne reste aucun vestige humain, et à tout ce que l'humanité, pourtant, a fait durant ces millénaires : chasses, batailles, marches, courses, conquêtes, alliances de tribus, unions sexuelles, et tout cela, en combinaisons innombrables. Même les temps moustériens, si reculés pour nous, et qui nous semblent des points de départ, ne sont que des termes d'un passé prodigieux et insaisissable. » (Jullian - L'ancienneté de l'idée de nation)

Et comme pour corroborer ces dires voici qu'on vient de découvrir dans une caverne calcaire, proche de Pékin, dix squelettes humains pétrifiés remontant au commencement de l'époque glaciaire ! Ils vivaient, ces hommes, il y a 500.000 ou un million d'années !

Parler de la race française est une plaisanterie.

« Le nom de la France, que tous les patriotes prononcent avec une vibrante fierté, une émotion filiale, ce nom commémore l'invasion des Francs qui, venus d'entre le Mein, l'Elbe et l'Elster, étaient de purs germains. Ce pays avait accueilli successivement des Gaulois, des Celtes, des Ibères, des Ligures, des Kymris, des Wisigoths, des Vandales. Il avait été envahi par des Latins venus de Rome, des Normands venus de Scandinavie, des Maures venus d'Afrique, des Huns venus de la Caspienne. » (Michel Corday)

De même pour l'Allemagne dont le peuple est. un mélange de Slaves, de Celtes, de Germains, de Scandinaves, de Finnois, d'Espagnols, etc... De même pour tout autre peuple.

b)

On a prétendu que le climat, la constitution géographique d'un lieu sont facteurs déterminants de la formation des nations. L'existence de grandes nations comme la Russie, la Chine, les Etats-Unis, réuit à néant cette théorie. Il y a, dans ces pays, une infinité de climats, et une infinité de sols. Mais, en France même que de dissemblances entre la Provence et la Bretagne, l'Auvergne et les Landes ! On parle parfois de « frontières naturelles ». Quelle dérision, au siècle de l'auto, du chemin de fer et de l'avion ! Ni mers, ni montagnes, ni fleuves ne comptent plus ; et, s'ils existent, c'est pour unir, non pour diviser.

c)

L'unité nationale est fondée sur la langue commune, dit-on encore. Or, en France, on parle, outre le Français de l'Académie (plus ou moins purement, bien entendu), le basque, l'allemand, les langues d'oc, le breton, le flamand. La Belgique a deux langues, la Suisse trois, etc ...

Puisque les nations par elles-mêmes n'existent. pas, on est à se demander comment il se fait qu'elles se soient créées. Et, en remontant aux origines, on trouve toujours l'abdication des individus devant l'autorité..

Dans la tribu primitive, le plus malin ou le plus fort s'impose ; on lui obéit. Par la suite, plusieurs tribus se fédèrent et se laissent imposer une hiérarchie de chefs, des lois laïques et religieuses, des juges. Que l'autorité se renforce encore un tout petit peu ; que la gent bêlante qui applaudit et qui paie clame son orgueil d'être battue, et le sentiment national s'épanouit, et la nation existe. Et cela peut aller jusqu'aux plus absurdes aberrations de l'esprit chez les nationalistes forcenés. C'est le sentiment national qui pétrit des Français prêts a se faire tuer pour la rive gauche du Rhin ou pour sauver la « civilisation » menacée, des Yankees qui se croient prédestinés à coloniser le monde, des Italiens qui se masturbent l'esprit pour essayer de se persuader qu'ils sont les héritiers de la Rome antique.

La nation est la résultante d'un long travail d'abrutissement des peuples auxquels on arrive à faire accepter jusqu'au délire les pires absurdités. Les peuples ont été triturés de mille manières avant d'accepter de vivre en nations « policées ». Ce sont tantôt les rois, empereurs ou républiques qui annexent ou fédèrent telles ou telles provinces (France, Italie, Prusse), tout cela dans les fleuves de sang de guerres sans nombre ; tantôt des groupes d'aventuriers qui s'emparent de pays dit « neufs » (Etats-Unis). Ce sont les religions qui, parallèlement à la force, proposent les bourreaux à l'adoration des victimes (Empereur romain, Louis XIV, Tsar) et prêchent la résignation aux malheurs du temps.

C'est le patriotisme, religion d'Etat, qui grandit d'autant plus que l'ancienne religion s'estompe dans les esprits. Et le patriotisme se cultive comme toute religion, par des sacrifices humains : guerres ou fusillades des incrédules. Et les bonzes : littérateurs, politiciens, arrivistes de tout poil, se sont fait les auxiliaires de tout ce long travail d'oppression.

C'est l'Académie qui a la prétention de fixer la langue. Ce sont les poètes et écrivains nationaux qui battent la grosse caisse pour saturer les cœurs de leur poison grossier : Déroulède, Barrès, d'Annunzio, Mickiewicz ... Chaque nation a ses Botrel et sous-Botrel ; et cela descend jusqu'aux créateurs de chansons de café-concert, ranimateurs de la flamme pour citoyens conscients de base. Ce sont les rhéteurs du forum qui persuadent à l'individu, couvert de chaînes, qu'il a librement consenti au pacte social. C'est enfin l'école, toujours au service des maîtres, qui perpétue et renforce cet état d'esprit dans les générations nouvelles.

L'idée de nation ne repose donc sur rien de positif ; elle nous apparaît comme un colossal mensonge destiné à aider à mieux dominer, opprimer et exploiter ceux qui peinent et qui souffrent. Plus ou moins consciemment, la classe ouvrière l'a compris, qui essaie de s'organiser internationalement, Les groupements d'hommes, en effet, ne s'effectuent pas en cloisons etanches, par nations, où tous les membres auraient des intérêts communs ; ils se font par couches sociales. Et il y a seulement deux groupes :

  1. Ceux qui dominent, qui pressurent : les maîtres ;

  2. Ceux qui se courbent ou qu'on brise par la force : les esclaves.

L'idée de nation. doit trouver, en tout anarchiste, un adversaire résolu.

- CH. BOUSSINOT

NATION

n. f. (latin natio)

L'agglomération de personnes vivant sous les mêmes lois, dans un pays limité par des frontières, ayant des intérêts communs, une langue commune et des droits plus ou moins communs constitue une nation.

Il arrive qu'on emploie le mot peuple à la place de celui de nation, mais il parait plus logique de réserver le nom de peuple (v, ce mot) aux multitudes unies par une communauté d'origines et d'idées, et de qualifier de nations les peuples régulièrement constitués en Etat politique et souverain.

Chaque nation a ses coutumes, ses mœurs et souvent des religions diverses. Des prérogatives qui s'attachent aux diverses branches de l'activité nationale se constituent un droit national qui coordonne l'action individuelle à l'action collective, pour l'intérêt général. Parmi les nations les unes sont belliqueuses, puissantes, civilisées ou barbares, sauvages, prospères, commerçantes, industrielles, agricoles, riches ou pauvres. Ainsi par les nations naissent les rivalités, la concurrence, les alliances et les guerres qui constituent les plus tristes fléaux qui puissent affliger l'Humanité.

En théorie, et en époque d'ignorance sociale sur la réalité du droit, tout le monde est peuple et souverain ; en pratique, sont seuls souverains dans la collectivité nationale ceux qui détiennent les richesses ; et ils le sont : soit directement, soit par interposition de mandataires défendant plus ou moins bien leurs intérêts. Rationnellement, la nation, à notre époque, représente une circonscription humanitaire déterminée par une certaine communauté d'idées sur le droit spécial de chacune d'elle. Aussi les mœurs, les coutumes, les institutions varient dans chaque nation, Ce qui est vérité dans l'une est erreur dans l'autre. Avec cette diversité de méthodes particulières et collectives, il est Impossible d'obtenir une harmonie réelle clans les rapports sociaux.

C'est de l'ignorance du droit réel, du droit social que les nations sont faites. Quand l'idole qui résume les idées dominant la nation tombe, la nation déchoit et meurt plus ou moins rapidement...

Les nations sont en quelque sorte des incarnations du Dieu personnel et leurs mœurs s'inspirent des idées qui se rattachent au culte du Créateur : Elles s'évanouiront au fur et à mesure que le droit passera du domaine national à celui de l'Humanité. Quand la Société se substituera à la Divinité, le Droit aura une valeur morale réelle, c'est-à-dire commune pour tous et pour chacun et la vérité sera la même partout, aussi bien que l'erreur. C'est de ce moment, c'est-à-dire de la connaissance de la vérité, de l'application de la justice égale pour tous, que le droit aura une autorité incontestée parce qu'incontestable. Nous n'en sommes pas là, mais la nécessité sociale amènera les nations à ne former qu'une Société comprenant tous les peuples. A notre époque d'ignorance sociale, le besoin d'harmonie se fait empiriquement sentir ; cependant chaque nation se dit autonome, croit à son indépendance et s'attribue une souveraineté toute puissante dans la pratique de la justice spéciale qu'elle propose.

Il en est ainsi parce que toutes les attributions nationales reposent sur l'idée de droit que les classes dirigeantes et possédantes se font du pouvoir qu'elles disent détenir : soit de Dieu, soit du peuple souverain. Ces espèces de souveraineté ne reposent sur aucune preuve, mais simplement sur la foi et l'illusion ; toutes aboutissent au despotisme d'un seul ou de quelques-uns et nullement à l'application de la Justice.

Mais ces deux espèces de souverainetés qui ont nom théocratie et démocratie conduisent au désordre ; la seconde directement comme c'est le cas actuel, avec le despotisme de la finance et la première y conduit aussi en cédant le pas à la seconde.

Nous sommes loin de la justice, par l'application de ces souverainetés, que la nécessité sociale, le besoin d'ordre rationnel, obligeront de réaliser et qui donneront naissance à la souveraineté de la Raison, seule possible pour avoir un ordre durable.

Sans être à la veille de la fusion les souveraineté existantes, appliquées nationalement, chacun comprend, plus ou moins empiriquement, le besoin d'une rénovation sociale qui situerait les nations sous la dépendance du droit humanitaire.

La mission historique des nations, la grande prestation morale des peuples ont pour but de créer un ordre social nouveau où l' homme sera libre réellement. A la souveraineté de la force qui est la seule que l'Humanité ait connue et connaisse, (et par suite chaque nation) succédera nécessairement la souveraineté de la Raison, De nos jours il se produit pour les nations ce qui se produit pour les individus : chaque homme est nécessairement souverain par sa raison pendant toute l'époque de doute social, de même que les peuples l'ont été, le sont encore quant aux droits de chacun et le seront jusqu'à ce que la connaissance de la vérité du droit ait substitué l'Humanité aux nations, le droit réel et logique à la force individuelle.

En résumé, l'existence des nations implique celle de l'ignorance sociale et l'ignorance sociale de la vérité de la réalité du droit commun à tous a pour conséquence inévitable l'application nécessaire de la force au maintien de l'ordre, de sorte que les mandements et ordonnances, pour, parler comme Proudhon, qui partent d'une nation n'offrent pas pour toutes la même garantie.

Hypocritement ou ouvertement deux nations souveraines en contact ne peuvent pas ne pas être, économiquement, en état de guerre déclarée ou sournoise tout comme le sont, dit Colins, deux familles qui vivent isolément tout en étant voisines. La fraternité la solidarité entre ces familles ne peut être qu'illusoire et non réelle. Sans la reconnaissance d'un droit supérieur à toutes les nations, il ne peut exister entre elles de paix véritable.

Nous approuvons l'idée d'une Société des Nations comme nous approuvons tous les pactes qui auront pour but de fusionner, ne serait-ce que sentimentalement, les intérêts particuliers avec l'intérêt général. Pour l'heure et tant que le Droit n'est que l'expression de la force, une nouvelle Tour de Babel pointe à l'horizon. C'est tout de même un heureux symptôme de voir les grands de la Terre aussi bien que les exploités du travail s'intéresser à l'interpénétration au sein des nations, d'un DROIT souverain.

Il saute aux yeux et au cerveau que : lorsqu'il n'y aura plus qu'un Droit pour tous les peuples, pour toutes les familles, pour tous les hommes ; du moment, enfin, que la nécessité de la justice en imposera l'application, le Droit réel qui en est l'expression obligera les nations à disparaître et à fusionner dans l'Humanité pour ne former qu'une seule société rationnelle. Les nations seront alors dans la Patrie universelle ce que sont, de nos jours, dans chaque nation, les départements et les provinces, où chacun jouira pareillement de la liberté, du bien-être par le travail et, enfin, de la justice réelle en conformité des actions autant individuelles que sociales.

- Elie SOUBEYRAN.

NATIONALISME

n. m.

Déformation, caricature de : patriotisme (voir ce mot). Esprit étroit de nationalité.

« Ce n'est à vrai dire qu'un chauvinisme ridicule et qui mérite d'être bafoué. »

Aux premiers temps des sociétés humaines, le despotisme inhérent à cette époque, est basé uniquement sur la force du prince. Quand la religion, sous sa forme primitive, base l'autorité du prince sur la volonté d'un être supra-naturel : Dieu, elle donne aux hommes la règle de ses actions : une morale. L'ordre social repose tout entier sur cette règle des actions, soi-disant révélée par Dieu. Tant que cette morale échappe il l'examen, le peuple accepte la loi.

« Toute autorité vient de Dieu, désobéir à l'autorité, c'est désobéir à Dieu. » (Saint Paul, Saint Thomas)

Il suffit pour cela d'empêcher les développements de l'intelligence dans toute la mesure du possible, de comprimer l'examen par tous les moyens :

« Il convient d'effacer du monde par la mort, et non seulement la mort de l'excommunication, mais la mort vraie, l'hérétique obstiné. » (Saint Thomas)

« Si les hérétiques professent publiquement leur hérésie et excitent les autres par leurs exemples et par leurs raisons à embrasser les mêmes erreurs, personne ne peut douter qu'ils ne méritent d'être séparés de l'Eglise par l'excommunication et d'être enlevés par la mort du milieu des vivants ; en effet, un homme mauvais est pire qu'une bête féroce et nuit davantage, comme dit Aristote ; or, comme il faut tuer une bête sauvage, ainsi il faut tuer les hérétiques. » (P. Lépicier)

L'inquisition n'est qu'un des moyens d'empêcher l'examen, il faut compter également : le maintien des nationalités séparées par des frontières et garanties par des douanes : diviser pour régner (Machiavel).

Longtemps les peuples sont divisés sur la question religieuse et s'entretuent pour la prédominance d'un culte sur l'autre. Les guerres religieuses sont nécessairement des guerres internationales :

« Nulle cause plus puissante de séparation que la diversité des croyances ; rien qui rende l'homme plus étranger à l'homme, qui crée des défiances plus profondes, des inimitiés plus implacables. Cela est vrai, surtout pour les peuples. Quand la religion ne les unit pas, elle crée entre eux un abîme. » (Abbé de Lammenais)

Le maintien des peuples dans l'ignorance et leur division en nationalités a toujours été considéré comme l'art de la Politique.

Maintien des peuples dans l'ignorance

V. Bayle, Dict. Crit. Art. Belot :

« Belot, avocat au Conseil privé du roi... entreprit de prouver qu'il ne fallait pas se servir de notre langue dans des ouvrages savants, et il allégua, entre autres raisons, qu'en communiquant au peuple les secrets des sciences, on a produit de grands maux... Les anciens Romains, à son compte, se trouvèrent mal d'avoir employé à tout la langue vulgaire. Ce sont là (continue Belot) les effets que les secrets des savants, mal à propos découverts au peuple, ont produit chez les Romains, et dont l'exemple serait aussi périlleux à notre monarchie qu'il à été dommageable à cet empire... On trouvera sujet d'étonnement et d'admiration, en examinant combien la connaissance qu'on a donné de la philosophie aux peuples a fait de brouillons et de sophistes, combien celle de la théologie a fait d'hérétiques et d'athées. »

Division en nationalités

J.J. Rousseau, de l'inégalité des conditions :

« Les corps politiques restant entre eux dans l'état de nature (n'ayant que la force pour droit) se ressentirent bientôt des inconvénients qui avaient forcé les particuliers d'en sortir, et cet état devint encore plus funeste entre ces grands corps qu'il ne l'avait été auparavant entre les individus dont ils étaient composés. De là sortirent les guerres nationales, les batailles, les meurtres, ces représailles qui font frémir la nature et choquent la raison, et tous ces préjugés horribles qui placent au rang des vertus l'honneur de répandre le sang humain. Les plus honnêtes gens apprirent à compter parmi leurs devoirs celui d'égorger leurs semblables : on vit enfin les hommes se massacrer par milliers, sans savoir pourquoi ; et il se commettait plus de meurtres en un seul jour de combat, et plus d'horreurs à la seule prise d'une seule ville, qu'il ne s'en était commis dans l'état de nature durant des siècles entiers, sur toute la face de la terre. Tel sont les premiers effets qu'on entrevoit de la division du genre humain en différentes sociétés. »

Quand les développements nécessaires des connaissances humaines : la science, la découverte de l'imprimerie, les modifications économiques : production, commerce, etc, .. , reléguèrent la religion au second plan, l'Etat, représenté d'abord par le prince, puis par le gouvernement élu au suffrage des majorités : démocratie, obéissant aux mêmes nécessités : diviser pour régner, créa par l'éducation, par l'instruction, par la presse devenue un organe indestructible de la nouvelle vie des sociétés, une foi nouvelle, plus tangible plus conforme au positivisme ambiant : le nationalisme,

Diviser le monde en nations ; tout faire pour donner à chacune d'elles une physionomie particulière, un caractère spécifique ; lui donner une langue et une histoire ; des mœurs et une morale en opposition avec les expressions collectives des autres nations ; soutenir une presse et une littérature qui chantent les louanges des « qualités » de son pays, de sa nation, de sa race ; développer le sentiment de supériorité de domination, d'autorité ; tout cela pour aboutir à ce que chaque individu se sente une cellule du corps social, réel, positif, qu'est sa nation, la seule, l'unique, la divine Nation, celle que redoutent et envient toutes les autres nations.

« Le patriotisme n'est pas seulement le dernier refuge des coquins ; c'est aussi le premier piédestal des naïfs et le reposoir favori des imbéciles. Je ne parle pas du patriotisme tel qu'il devrait être, ou tel qu'il pourrait être, mais du patriotisme que nous voyons en France et même partout , qui se manifeste dans toute son hypocrisie, toute son horreur et toute sa sottise depuis 30 ans. Et je dis que la constatation ci-dessus, dont on peut facilement, tous les jours, vérifier, l'exactitude, fait comprendre comment se recrutent les états-majors et les troupes qui constituent les légions du chauvinisme. Des naïfs et des imbéciles, je n'ai pas -grand chose à dire ; les premiers, dupes d'enthousiasmes irréfléchis et d'illusions juvéniles, arrivent souvent à se rendre compte, du caractère réel de la doctrine cocardière et sortent écoeurés, de la chapelle où on la prêche ; les seconds : misérables êtres aux cerveaux boueux, forment un immense troupeau de serfs à la disposition d'un maître à forte poigne - ou à fort gosier- et porte leur patriotisme comme les crétins portent leur goitre. »

« Quant aux chefs, ce sont quelquefois des républicains, quelquefois des monarchistes, quelquefois les deux ensemble, ou bien ni l'un ni l'autre, Ce sont toujours des coquins. Le patriotisme n'est pour eux qu'une enseigne qui doit attirer la foule ; un décor derrière lequel ils pourront machiner à loisir les combinaisons de leur goût ». (G, Darien.)

Un de ces savoureux articles commis par G, de La Fouchardièrs, dans l'Oeuvre, et rapporté dans son recueil « Au temps pour les Crosse », mérite ici, mieux qu'un rappel :

« Le banquet annuel de la 139° section des médaillés militaires eut lieu dimanche dernier, à Orléans. A l'heure des discours, M. Misserey, président de la section, affirma, en termes excellents l'immense désir de paix qui anime les anciens combattants. Il ajouta que cette paix tant désirée ne pouvait être réalisée que par un seul moyen : le rapprochement franco-allemand et il opposa au principe de César : « Si vis pacem, para bellum », une autre formule, dont il n'est certes pas l'inventeur, mais qu'il y a toujours du mérite à répéter : « Si vis pacem, para pacem ». M. Misserey se rassit après avoir courtoisement porté la santé des invités de marque assis à la table d'honneur, et parmi lesquels se fit remarquer le général Rampont, commandant le 5° Corps. Le général Rampont se leva 1lorsque M. Misserey f u t assis. Il commença par affirmer qu'il n'était pas venu « pour « jeter de l'eau bénite de cour », puis prononça les paroles suivantes :

« Je suis le premier à m'écrier : La paix soit avec nous ! Mais, en homme qui a vu et qui connaît, je dois le proclamer : Le peuple français possède une civilisation supérieure à toutes les autres ! L'Allemand est en retard d'un siècle sur nous, et le Russe de deux siècles ! N'oublions pas que nous avons des Barbares en face de nous : les Allemands et les Russes, sans oublier Mussolini, qui n'est pas notre plus grand ami ! Il faut prendre une assurance, comme les gendarmes contre les brigands : c'est notre année ! Soyez les collaborateurs de cette tâche difficile : le dressage du soldat ! Valeur et discipline ! Vive la France et vivent les morts qui sont morts pour nous ! »

» Après quoi, le brave général Rampont, pour achever l'infortuné M. Misserey, lui remit, au nom de la section, la croix du Nicham Iftikar (je vous jure que je n'invente rien : lisez la France du Centre du 13 novembre). Le général Rampont, commandant du 5° Corps, qui est un militaire selon mon cœur, un général tout d'une pièce comme Napoléon les faisait en série ... Le général Rampont, en un langage bien français, a exposé une conception très romaine qui aboutit tout au moins à une simplification de la géographie. Rome, jadis, était le flambeau ou (pour reprendre l'expression du général Rampont) le gendarme de la civilisation ... Autour de Rome, il y avait les brigands, les sauvages, les barbares, en un mot les autres ... Rome s'occupa activement à dresser ses soldats pour civiliser les Barbares, qui furent amis, plus tard, à participer à l'apothéose de la civilisation, aux grands galas de la culture romaine, qui eurent lieu avec un éclatant succès dans les Cirques de la Rome impériale. Quand le général Rampont porte ses regards autour de lui, par-dessus les frontières, que voit-il ? Les Allemands, les Russes, les Italiens, c'est-à-dire les Barbares ... Et encore, le général Rampont, respectueux d'une vieille consigne, est resté tourné vers l'Est, portant ses regards par-dessus les montagnes... Si, ayant fait demi-tour par principe, il s'était tourné vers l'Ouest, et avait porté ses regards par-dessus les mers, il eut découvert les Anglais, qui ne sont pas plus civilisés que les Allemands, et les Américains qui sont assurément moins cultivés que les Russes ...

» Notre gendarmerie nationale aura-t-elle jamais assez de gendarmes pour mettre à la raison tant de brigands ? Et puis les paroles du général Rampont auront sans doute un écho au-de là des montagnes et des mers ... Il se trouvera des généraux de la Grande Muette allemande, de la Grande Muette italienne, de la Grande Muette soviétique qui, pris d'émulation, se feront les porte-paroles de la civilisation et parleront de coloniser les Barbares de l'Ouest. Eh quoi ! direz-vous, tant d'émotion pour un discours prononcé chez un bistro d'Orléans ?

» Réfléchissez un peu ... C'est toujours d'un coin paisible de province : d'Angers, de Sarajevo, de Bethléem, que sont parties toutes les grandes catastrophes du monde. »

En France, un quotidien porte en sous-titre « Organe du nationalisme intégral », et se dénomme L'Action Française. Rien ne rebute son nationalisme grassement payé par les partisans de l'ancien régime, en mal d'autorité à exercer, et les parvenus de la « Marianne » en mal de titres de noblesse. Ni le faux, ni le mensonge ne leur sont un obstacle. Aussi comme elle s'applique bien à eux cette page de « La Belle France », de G. Darien :

« Vous avez assisté il leur comédie et écouté leurs boniments. Vous avez lu leurs journaux dans lesquels ils trouvent moyen d'entasser, chaque semaine plus de faux et de mensonges que n'en pourraient perpétrer les pontifes de l'Etat-Major dans une année bissextile ... Mais, derrière ces histrions et ces pitres qui crient « vive la Patrie ! » derrière ces infâme ces fuyards, ces exemptés et ces pantouflards qui hurlent : « vive l'Armée » derrière ces Cottins frénétiques et ces Perrin-Dandin en ébullition, c'est toute la hideuse cohue de la réaction qui se dissimule, qui rampe. Derrière Coppée, c'est Esterhazy qui s'embusque, et le chaste Flamidien se cache derrière Lemaître. Toutes les bêtes féroces du Capitalisme, du Militarisme du Cléricalisme sont là, narines froncées sur leurs crocs, prêtes à sauter, griffes en avant, par-dessus les têtes des aigrefins dont les gesticulations les masquent. Ces bêtes fauves sont trop connues, trop haïes et trop méprisées pour oser se montre en personne, même sous une peau d'emprunt. Elles renonceraient même à se faire voir à chercher à ressaisir directement le pouvoir tyrannique, et se contenteraient de la puissance occulte que leur laisse la lâcheté publique, si elle ne trouvaient point une bande de coquins disposés à leur préparer les voies, s offrant à leur frayer la route par des cabotinages de turlupins patriotiques. C'est simplement parce que ces coquins existent, parce qu'ils ont créé le nationalisme et s'en sont institués les chefs, que la réaction s'est résolue à rassembler ses forces et se tient prête à entrer en lutte ouverte avec les hommes qui veulent rester libres. Quand on aura endoctriné un nombre suffisant d'imbéciles, quand on sera parvenu à ramasser, par-delà la frontière, la carte blanche indispensable, les Boisdeffre, les Mercier et. les Esterhazv tireront leurs sabres, les Assomptionnistes empoigneront leurs crucifix plombés, et la Savoyarde du Sacré-Coeur commencera à sonner le tocsin de la nouvelle Saint-Barthélémy ; aussi, les Coppée et les Lemaître travaillent ferme à l'enrôlement des goitreux ; afin de se tenir en haleine, Coppée se fait donner de l'eau bénite par le père Du Lac, et Lemaître s'en fait jeter par Flamadien. Ce ne sont donc pas seulement des saltimbanques, complices plus ou moins conscients de criminels qu'ils ont pris à leurs gages ; ce ne sont pas seulement des paillasses qui jouent de l'orgue pour étouffer le grincement du surin qu'on aiguise ou les cris de la victime dont on scie le cou. Ce sont les racoleurs des assassins, ce sont ceux qui vont chercher les coupe-jarrets dans leurs repaires placés sous l'invocation de grands saints, comme saint Dominique, et leur mettent le couteau à la main. Ce ne sont pas les complices des meurtres qu'on prémédite ; ce sont ceux qui ont conçu le projet du crime, qui en ont préparé les éléments, qui en assurent le succès. Ce sont les vrais coupables, les plus vils, et ceux qu'il faut frapper d'abord. Ils savent ce qu'ils font ; sachons nous aussi, ce que nous avons à faire. Question de vie ou de mort. Ils rêvent de nous envoyer à Satory ou au Père-Lachaise. Envoyons-les à Clamart. »

Le Nationalisme, c'est cette stupidité, cette abjection et ce crime. Il a les porte-plumes, les porte-paroles et les porte-drapeaux qu'il mérite. Tout individu doué de bon sens et de dignité doit le dénoncer sans répit et sans trêve le combattre. La lutte est engagée entre le Nationalisme et l'Internationalisme. Ceci tuera cela.

- A. LAPEYRE.

NATURALISME

n. m. (du latin natura)

Le naturalisme est, défini par Littré :

« La qualité de ce qui est produit par une cause naturelle. »

Bescherelle dit :

« Le caractère de ce qui est naturel, c'est-à-dire qui appartient à la nature. »

Au sens philosophique, le naturalisme est « le système de ceux qui attribuent tout à la nature comme premier principe » (Littré), et qui repoussent l'idée de l'existence d'un autre principe en dehors d'elle. La nature est l'univers tout entier ; elle est matière et esprit indissolublement unis malgré toutes les arguties de la métaphysique qui prétend les séparer en s'appuyant sur la théologie, pour faire de l'esprit un principe distinct au-dessus de la nature. La science la plus récente déclare même que matière et esprit sont une seule chose, la matière étant esprit et l'esprit étant matière. La métaphysique voulant mettre l'esprit en dehors et au-dessus de la nature a imaginé le divin et a créé les mythes. Leur principal caractère est d'être inexplicable à la raison humaine ; mais, en même temps, la théologie prétend faire admettre à la raison ces choses qu'elle ne peut comprendre. C'est un véritable combat de nègres sous un tunnel.

Le naturalisme ne rejette pas le divin, mais il affirme, quand il l'adopte, qu'il ne peut exister que sous la forme panthéiste. Il ne peut être que dans la nature et l'occuper tout entière, dans l'infiniment petit comme dans l'infiniment grand, dans le minéral et le végétal comme dans l'animal, dans la terre comme dans l'air et dans l'eau. Si le divin n'est pas ainsi et partout l'émanation de la nature, il n'existe nulle part. Le naturalisme n'est donc ni absolument athéiste, ni absolument panthéiste. Avec l'athéisme, il nie la divinité ; avec le panthéisme, il l'admet, mais ne la voit que dans la nature. Il est à la fois la philosophie et la religion de la nature, réunissant des systèmes d'apparences différentes et opposées, mais n'en acceptant aucun qui soit au-dessus du contrôle de la raison. Il est matérialiste ou spiritualiste suivant le point de vue qu'il adopte sur l'origine des êtres. Il est athéiste sans être matérialiste en niant Dieu sans nier l'esprit. Il est déiste sans être spiritualiste en reconnaissant Dieu dans la matière et, bien qu'il se confonde avec le réalisme, il peut être idéaliste s'il admet, ce qui est le cas dans la plupart des systèmes philosophiques, que l'esprit domine la matière. Lorsqu'il adjoint la Providence à la nature, il devient le surnaturalisme ou le supranaturalisme. Il passe alors dans le domaine des spéculations métaphysiques et théologiques qui échappent au contrôle expérimental. Enfin, il y a en théologie le naturalisme hérétique qui nie la nécessité de l'intervention divine dans les oeuvres du salut et soutient que ce salut doit venir aux hommes de leur vertu et non de la grâce.

Depuis que, suivant le mot de Massillon, « la grâce supplée à la nature », la religion a rompu avec l'humain.

Toutes les variétés de formes du naturalisme se fondent dans l'immense creuset de la nature qui est son principe unique et exclusif, mais on comprend qu'elles lui donnent des aspects très divers qui multiplient son champ d'expérimentation. L'expérience naturaliste est la seule inattaquable en ce qu'elle s'appuie exclusivement sur des données positives. Tout ce qui porte l'étiquette du naturalisme est fondé sur le réalisme en qui est toute vie, toute vérité, toute beauté, pour qui a la sagesse de ne pas courir à la poursuite de béatitudes illusoires. « Il est rare que le rêve ait la beauté de la vie », a dit Elisée Reclus. Quand les hommes sauront le comprendre et ne plus chercher leur bonheur en dehors de la réalité, ils seront bien près de l'atteindre.

Naturalisme a pour synonyme Naturisme. Moins employé, ce second terme implique plus particulièrement l'idée de divinisation et de religion de la nature, C'est dans ce sens que nous considérerons le naturisme (voir ce mot) et verrons en lui le point de départ de toutes les religions humaines, même des plus spiritualisées.

C'est surtout dans la littérature et dans l'art, c'est-à-dire dans l'interprétation et la représentation des choses sensibles, que le naturalisme se confond avec le réalisme, par opposition à l'idéalisme qui perd la notion du réel ou ne le considère qu'à travers l'abstraction. Mais, même en littérature et en art, il ne faut pas voir, comme on le fait trop souvent, le naturalisme et le réalisme selon certaines formules ou certains procédés, étroits, limités, qui appartiennent à des écoles. Il en est du naturalisme comme de l'humanisme, du romantisme, du symbolisme, qui lui sont apparentés par tous les rapports qu'ils ont avec le réalisme. Chaque fois que des hommes s'emparent d'une idée pour en faire un système dans lequel certains s'installent pour en vivre comme un rat dans un fromage, ils l'émasculent, la pétrissent, jusqu'à ce qu'ils l'aient réduite à la mesure de leur médiocrité.

Le naturalisme est le foyer de toutes les connaissances positives ; il est le champ illimité de l'observation et de l'expérience. Le fameux mur devant lequel la science s'arrête et derrière lequel il y a Dieu, n'existe pas pour lui. Seul, il permet le contrôle qui fait de l'hypothèse une vérité démontrée. C'est ainsi que depuis des milliers d'années les théologiens, juchés sur leur mur hypothétique, cherchent vainement à vérifier l'hypothèse Dieu. Le naturalisme ne leur fournissant aucun moyen de vérification, ils demeurent dans l'hypothèse avec l'imposture de leurs affirmations métaphysiques. Le naturalisme est le seul terrain d'une science durable. Hors de lui, tout n'est que rhétorique, vanité, illusion, certitudes orgueilleuses et tyranniques qui sont sans base et s'écroulent un jour ou l'autre, ne laissant aux hommes que le souvenir d'erreurs trop souvent sanglantes et douloureuses. Le réalisme historique, dressé en face du plutarquisrne, abonde en preuves de ce genre.

Le contact intime et profond des premiers hommes avec la nature fit inévitablement de leur premier art et de leur première littérature des manifestations naturalistes. On vit et on pense avec son milieu. Les premiers hommes vivaient dans la nature, leurs sentiments ne pouvaient qu'en être inspirés. C'est elle qui leur donna leur morale et leur esthétique. Lorsqu'après des siècles de spéculations de toutes sortes, la pensée humaine atteignit, dans le monde asiatique d'abord, dans le monde grec ensuite, ses plus magnifiques hauteurs, ce fut dans l'épanouissement le plus radieux d'un naturalisme qui proclamait la sagesse et la beauté en divinisant l'univers tout entier. La plus pure pensée, celle du stoïcisme, n'eut d'autre inspiration que celle de la nature. Ce fut la merveilleuse époque d'un humanisme qui, ne voulant que connaître l'homme, ne le cherchait qu'en lui-même, avec Socrate, et dans la nature, avec Lucrèce. L'humanisme avait alors tout son sens dans l'effort de l'homme pour « réaliser son idéal en force, en élégance, en charme personnel, ainsi qu'à se développer en valeur intellectuelle et en savoir ... à se révéler dans toute la splendeur de sa personne. débarrassé des multiples entraves des coutumes et des lois. » (Elisée Reclus). L'humanisme n'était pas alors troublé par l'idée d'un Dieu « ombre de l'homme projetée dans l'infini » (R. de Gourmont), ni compliqué d'une casuistique rendant Platon et Aristote solidaires de tous les charlatans du surnaturel. Il était encore moins la doctrine vaseuse et sauvage par laquelle les Maurras, les Daudet et leurs disciples prétendent justifier leur nationalisme faussaire et décerveleur.

Il fallut le christianisme pour jeter une ombre maléfique sur le lumineux panthéisme antique, pour séparer le divin de l'humain, l'esprit de la matière, l'âme du corps, pour magnifier les creuses abstractions du surnaturel et légaliser leurs impostures, pour couvrir d'opprobre la nature, sa claire et vivante réalité, en déclarant que tout était mauvais en elle, que l' homme devait se laver de ses impuretés en pratiquant le culte de la mort, l'ascétisme, les mortifications, en renonçant à toute force créatrice et à toute personnalité. Malgré les contraintes de cette discipline étouffante, destructrice et criminelle, le naturalisme persista dans les formes vivantes de la pensée aussi bien que dans la vie populaire, en attendant que les révoltes de l'esprit lui ouvrissent le champ des sciences expérimentales. Dans la littérature et les arts du moyen âge, il tint en échec la scolastique qui voulait emmurer la vie, il l'obligea à recourir a cette symbolique abracadabrante qui prétend interpréter dans le sens des dogmes les manifestations d'une nature toujours triomphante.

La Renaissances marqua un triomphe éclatant du naturalisme sur cette scolastique. Elle brisa les barreaux de la cage médiévale, apporta l'air et la lumière dans cet in-pace ténébreux et donna son essor à la pensée moderne. Lentement, à travers les confusions créées par la multiplicité des courants spirituels, des interprétations métaphysiques et théologiques acharnées à faire l'union impossible de la raison et de la foi , de la liberté et de l'autorité, de la pensée et du dogme, parmi les embûches et les persécutions ecclésiastiques, malgré l'anathème et le bûcher, la science naturaliste imposa. ses expériences. Le naturalisme n'était plus sujet de sentiment, d'inclination, d'imitation esthétique ; il était dans l'étude scientifique, il offrait à l'expérimentation humaine le plus vaste et le plus riche des laboratoires, il allait la mener de plus en plus vers ce positivisme qui remplacerait, au XIX siècle, l'imagination pure et serait à la hase de la critique et de la science contemporaines.

La formation d'une aristocratie intellectuelle dévoyée, sortie de la Renaissance et dévouée au conservatisme social, créa un nouveau courant contre-naturaliste. Sous le couvert d'un humanisme édulcoré rallié au nominalisme contre le réalisme et qui allait se traduire par ce souci de « beau langage » dont Molière marquera si rudement l'hypocrisie dans des vers comme ceux-ci :

« Le moindre solécisme en parlant vous irrite,
Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite. »

On aboutit aux conventions du classicisme. A l'anathème contre la nature, source du pêché, s'ajouta le majestueux mépris du « bon goût » qui distingua les espèces nobles des roturières et trouva dans le cartésianisme la justification artificielle, et d'apparence scientifique, de la prétendue supériorité de l'homme pensant et sensible sur une nature mécanique dépourvue de pensée et de sensibilité.

Le « retour à la nature » du XVIIIe siècle fut conventionnellement sentimental. On mit une bonne volonté affectée à s'attendrir à la vue des bois, des fleurs, des animaux, quelquefois des hommes, quand il s'agissait des peuples primitifs d'Amérique, dont les récits des navigateurs vantaient les mœurs communistes. Ces attendrissements cachaient la plus complète sécheresse de cœur. C'est ainsi que le « bon roi » Louis XVI, et la cour, pleuraient sur le sort de Latude, mais tout ce monde le laissait « sur son fumier », à Bicêtre, mangé de poux, logé sous terre, et souvent hurlant la faim. (Michelet.) On attachait des rubans dans la laine des moutons, on allait en perruque poudrée et en robe à panier traire les vaches dans les étables de Trianon. Florian et d'autres poètes donnaient le ton de ces fadeurs sentimentales que Marie Antoinette appelait de la « soupe au lait ». Mais le jeu n'était pas toujours si innocent ; on raffolait dans les alcôves des Patagons ou des Marocains solides, capables de « prodiguer leurs embrassements vingt-deux fois dans une même nuit ». (Bachaumont.) Tout cela constituait le snobisme du temps. On était tellement convaincu de la supériorité des classes de droit divin qu'on confondait dans une même différence celles inférieures des paysans, des ouvriers et des animaux. On ne se rendait pas même compte de la portée révolutionnaire des Idées des Encyclopédistes qu'on répandait avec une complète inconscience. C'était le bal masqué sur un volcan, et tout le monde serait naïvement surpris quand le volcan ferait éruption en 1789.

Le mouvement romantique qui précéda et suivit la Révolution, continua le « retour à la nature ». Il fut à peine plus compréhensif devant le naturalisme. Les passions avaient emporté l'étiquette et le bon ton, comme il convenait en période révolutionnaire, mais les conventions romantiques étaient aussi loin de la réalité que celles du classicisme. Le romantisme qui réagit au nom de la liberté de l'art contre la littérature noble et contre ses règles, mit le drame bourgeois à la place de la tragédie ; il ne fit que changer de rhétorique et d'oripeaux comme la Révolution n'avait fait que changer la classe dominante. Le classicisme avait été l'expression de la puissance nobiliaire ; le romantisme fut celle de la bourgeoisie. (Voir Romantisme.)

Le Naturalisme, dont on a tout particulièrement donné le nom à une école littéraire de la seconde moitié du XIXe siècle, a beaucoup plus que le romantisme rompu fil d'une idéologie périmée. Le romantisme avait eu des bases plus particulièrement littéraire ; celle du Naturalisme furent scientifiques et sociales. Les découvertes mécaniques avaient bouleversé les conditions économiques ; celles des laboratoires et de la critique ne modifièrent pas moins les connaissances et les idées. La vérité naturaliste s'imposa avec une force de plus en plus éclatante, malgré la résistance du vieil ordre conservateur et de la science empirique. Ses matériaux lui étaient apportés et ses étapes étaient marquées par les Auguste Comte, Darwin, Claude Bernard, en philosophie expérimental ; Hugo, Michelet, Quinet, Sainte Beuve, Taine, Renan, Fustel de Coulange, en critique et en histoire ; Cousin, Fourier, Proudhon, Marx, Bakounine, en sociologie. Son influence s'imposa de plus en plus en littérature et en art. En littérature, elle suivit une véritable gradation allant de Balzac à l'école naturaliste, dont Zola fut le principal représentant, en passant par Stendhal et Flaubert. Le naturalisme trouva dans le roman sa forme littéraire la plus caractéristique et la plus complète (voir roman). De même dans les arts, la peinture en particulier, il triompha en allant de Delacroix à Cézanne en passant par Courbet, Daumier, Corot, Manet et les impressionnistes (voir Peinture).

La poésie fut plus rebelle au naturalisme. Après avoir été particulièrement brillante dans la période romantique, elle s'attarda et se réduisit dans « l'art pour l'art » qui fut la forme des Parnassiens puis des Symbolistes. Le plus grand poète du siècle, Baudelaire, termina le romantisme et commença le naturalisme en dominant de très haut toutes les formules et toutes 1es écoles pour offrir leurs modèles à toutes. Mais si le Naturalisme n'a pas un Hugo, un Lamartine, un Musset, un Vigny, ni même un Béranger, sa poésie est dans sa prose où elle atteint les plus beaux vers.

Enfin, le théâtre résista longtemps au naturalisme. Il fallut une lutte très vive pour que celui-ci s'y implantât ; il ne l'a jamais complètement conquis, Il lui a cependant donné des Œuvres devant lesquelles le théâtre romantique s'efface de plus en plus. Par-dessus le romantisme, Becque, Courteline, Mirbeau, rejoignent Molière et Beaumarchais. Mais le panache reprend facilement sa place sur les tréteaux ; on l'a vu particulièrement dans le cas de M. Edmond Rostand, qui ne s'éleva pas au-dessus d'un Scarron et dont on a fait, par réaction anti-naturaliste et nationaliste, un Corneille et un Hugo ! L'hostilité demeure, au théâtre, contre un naturalisme qui ne se borne pas à d'enfantines révolutions de mise en scène, de costume, de diction, mais fouille les mœurs et déshabille l'hypocrisie conformiste de la société et des individus. L'Académie Française ne couronnera jamais l'œuvre d'un Henry Becque, et ce n'est pas la faute de la Comédie Française, dévouée aux Dumas fils, aux Sardou et à leurs coryphées actuels, si cette œuvre de Becque n'est pas, aujourd'hui, définitivement enterrée. Elle est, en tout cas, toujours suspecte, tenue pour amère, trop crue, par les gens qui ont su faire de leurs turpitudes une agréable saumure où ils évoluent et se sustentent socialement et sentimentalement avec l'aisance de poissons dans l'eau. Becque ne fut pas pour eux de ces auteurs complaisants qui acceptent de « sucrer leur moutarde ». (Voir Théâtre).

A propos de l'école naturaliste, nous n'entrerons pas dans la vaine dispute qui fait rechercher la part de naturalisme qu'il y a dans le romantisme de Balzac, chez Flaubert, ou en ce que Zola à conservé encore du romantisme. Seule la contribution à la vérité humaine et sociale qui est dans leur oeuvres doit nous intéresser. Nous verrons alors combien un Hugo, une George Sand, un Mérimée, un Dumas, par exemple, ont été parfois plus véritablement naturalistes que maints réalistes actuels dont les élucubrations, systématiquement vicieuses, sont aussi fausses et aussi conventionnelles que celles systématiquement édifiantes de la littérature dite idéaliste. Car il ne suffit pas d'écrire dans vague argot, ni de dépeindre des ouvriers, des « apaches » ou des « gigolettes », pas plus qu'il ne suffit au théâtre de faire bouillir un vrai pot au feu sur un vrai poêle et de servir, dans des décors sinistres, des « tranches de vie » ou des « visions d'horreur », pour faire du naturalisme. Les ouvriers de Richebourg, Montépin, Decourcelles, sont faux, tout autant que les bourgeois des Feuillet et Ohnet, que les nobles des Sandeau, que les moralistes des Dumas fils, que les « gens bien pensants » dont les Bourget et Bordeaux racontent les pieuses cochonneries. Il y a une vérité humaine autrement puissante et émouvante, dans la pègre décrite romantiquement par Balzac et Hugo, que dans les « Jésus la Caille » et autres « Innocents » de M. Carco, figurants pour les « tournées des grand ducs » où des impresarios font les poches des provinciaux naïfs et des étrangers excités.

Mais même si le document est vrai, si le personnage est exact, il faut encore qu'il entre dans le cadre de l'art pour être digne d'être représenté même dans une pensée réaliste. Flaubert écrivait fort justement à Huysmans :

« L'art n'est pas la réalité. Quoi qu'on fasse on est obligé de choisir dans les éléments qu'elle fournit. »

Maupassant, en qui on a vu l'écrivain le plus caractéristique du naturalisme, disait aussi :

« Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision la plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même. »

Il ne disait pas : « Rien que la vérité et toute la vérité », car « raconter tout serait impossible, il faudrait alors un volume au moins par journée pour énumérer les multitudes d'incidents insignifiants qui qui emplissent notre existence ». Mais un choix s'impose, « ce qui est une première atteinte à la théorie de toute la vérité ». Et voici comment Maupassant voyait l'écrivain naturaliste : « Le romancier qui prétend nous donner une image exacte de la vie... prendra son ou ses personnages à une certaine époque de leur existence et les conduira par des transitions naturelles, jusqu'à la période suivante. Il montrera, de cette façon, tantôt comment les esprits se modifient sous l'influence des circonstances environnantes, tantôt comment se développent les sentiments et la passions, comment on s'aime, comment on se hait, comment on se combat dans tous les milieux sociaux, comment luttent les intérêts bourgeois, les intérêts d'argent, les intérêts de famille, les intérêts politiques... Pour produire l'effet qu'il poursuit, c'est-à-dire l'émotion de la simple réalité, et pour dégager l'enseignement artistique qu'il en veut tirer, c'est-à-dire la révélation de ce qu'est véritablement l'homme contemporain devant ses yeux, il devra n'employer que des faits d'une vérité irrécusable et constante. » C'est ainsi que Maupassant opposait l'oeuvre du romancier naturaliste à celle du romancier appelé « idéaliste » qui « transforme la vérité constante, brutale et déplaisante, pour en tirer une aventure exceptionnelle et séduisante », et qui doit pour cela, « sans souci exagéré de la vraisemblance, manipuler les événements à son gré, les préparer et les arranger pour plaire au lecteur, l'émouvoir ou l'attendrir... le conduire au dénouement par une série de combinaisons ingénieuses. » Ce dénouement « est un événement capital et décisif, satisfaisant toutes les curiosités éveillées au début, mettant une barrière à l'intérêt, et terminant si complètement l'histoire racontée qu'on ne désire plus savoir, ce que deviendront le lendemain les personnages les plus attachants. » Le naturalisme n'est pas plus dans le parti-pris d'exhibitionnisme qui fait choisir ce qui est le plus canaille, le plus monstrueux ; le plus malsain, qu'il n'est dans les contes à dormir debout dont la camomille procure aux personnes sensibles des nuits apaisées et des rêves roses.

Maupassant disait encore :

« Les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des illusionnistes. Quel enfantillage de croire à la réalité, puisque nous portons chacun la nôtre dans notre pensée et dans nos organes. Nos yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût différents créent autant de vérités qu'il y a d'hommes sur la terre. Et nos esprits qui reçoivent les instructions de ces organes, diversement impressionnés, comprennent, analysent et jugent comme si chacun de nous appartenait à une autre race. Chacun de nous se fait donc simplement une illusion du monde, illusion poétique, sentimentale, joyeuse, mélancolique, sale ou lugubre suivant sa nature. Et l' écrivain n'a d'autre mission que de reproduire fidèlement cette illusion avec tous les procédés d'art qu'il a appris et dont il peut disposer. » (Préface à Pierre et Jean)

Tous les grands créateurs des formes de la pensée humaine ont été des réalistes en ce qu'ils ont cherché la vérité dans la réalité, et ils ont été des idéalistes en ce qu'ils ont vu cette vérité dans sa beauté, sans souci d'aucun système. Qui fera la part du réalisme et de idéalisme dans l'œuvre de l'antiquité où tant de figures idéales se meuvent dans la plus ordinaire et parfois la plus basse réalité ? Qui fera aussi cette part chez un Rabelais, un Shakespeare, un Gœthe, un Hugo, un Delacroix, un Balzac, un Wagner, un Baudelaire, un Ibsen , un Tolstoï ? Dans les arts, quels sont les plus grands artistes de tous les temps, sinon ceux qui n'ont pas perdu le contact de la nature, ont puisé en elle leur génie et, même dans la figuration du divin, ont magnifié l'humain ?

« Il est plus facile de dessiner un ange qu'une femme : les ailes cachent la bosse », disait Flaubert

Les plus grands peintres, depuis Giotto et ses disciples jusqu'à Cézanne, sont ceux qui, non seulement se sont inspirés de la nature, mais qui ont peint des femmes et non des anges, ont été des réalistes passionnés Espagnols Caravage, Velasquez, Goya. Delacroix, qui a été dans la peinture l'artiste le plus représentatif du romantisme, n'a-t-il pas été un précurseur de l'impressionnisme, lui qui disait :

« Je considère l'impression transmise à l'artiste par la nature comme la chose la plus importante à traduire » ? Baudelaire, en citant cette phase, a remarqué : « C'est à cette préoccupation incessante de l'impression qu'il faut attribuer les recherches perpétuelles de Delacroix relatives à la couleur. »

Bien avant Delacroix, de Vinci et d'autres avaient eu cette préoccupation de l'impression et de la couleur.

En littérature, Stendhal, ce « hors cadre », cet indépendant que rejetaient toutes les boutiques littéraires et qui s'écartait de toutes, déclarant, comme Berlioz en musique, qu'on ne le comprendrait que cent ans après, fut souvent d un réalisme cruel, dépouillé de tout voile, dans sa haine de l'improbité sentimentale et intellectuelle de son « siècle menteur », Il écrivit notamment ces lignes comme épigraphe à sa Chartreuse de Panne :

« Le roman est un miroir qu'on promène sur une grande route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa botte sera par vous accusé d'être immoral ! Son miroir insulte, la fange et vous accusez le miroir ! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier et, plus encore l'inspecteur des routes qui laisse l'eau croupir et le bourbier se former. »

Vingt ans avant l'école naturaliste, Stendhal répondait ainsi par avance, à ceux qui accuseraient Zola et ses amis d'être « scatologues ». D'autre part, quelle force de réalisme n'y a-t-il pas dans l'oeuvre de Léon Cladel, le plus magnifiques des derniers romantiques ? Il a écrit la plus vivante épopée des pâtres, des « bouscassiés », de tous les hommes de la terre confrontés à la puissance et à la fureur des éléments. Mi-Diable, Kerkadec, Ompdrailles, Pierre Patient, Celui-de-la-Croix aux Boeufs, les Va-nu-Pieds, sont de simples hommes, et ce sont des héros d'Homère qui possèdent l'âme de Virgile. Ils sont comme R. Burns dont Carlyle à écrit qu'il « marchait derrière sa charrue dans un rayon de gloire. »

La réaction du réalisme contre le classicisme, commencée par le romantisme et soutenue scientifiquement et socialement par le positivisme, aboutit à partir de 1850 au Naturalisme proprement dit. Il se manifesta d'abord dans la peinture. Ce fut Courbet qui essuya les plâtres, lorsqu'en 1850 il exposa au Salon l'Enterrement d'Ornans, les Paysans de Flagey et les Casseurs de pierres. Ce fut un tollé, même chez les romantiques, contre le réalisme de Courbet. Un critique, M. Paul Mauz, écrivit entre autres :

« L'Enterrement sera dans l'histoire de l'Art moderne, les colonnes d'Hercule du Réalisme. On n'ira plus au-delà, et ce tableau, leçon durable et aisément comprise, demeurera désormais pour ceux qui viendront, un avertissement. »

Courbet accepta l'épithète de « réaliste » dont on prétendit l'accabler, mais sous réserve, en ce qui comportait les interprétations tendancieuses qu'on donnait déjà au réalisme. Il l'admettait comme reproduction exacte, sincère et sans idéal de la nature et du milieu social, pour réagir énergiquement contre l'idéalisme outrancier qui faisait fi de toute vérité, et même de toute vraisemblance. Ses Casseurs de pierres montraient sur la toile la condition ouvrière dans sa réalité nue et cruelle : l'homme réduit dès son enfance à l'état de machine et arrivant à la vieillesse exténué par le travail. On n'imaginait pas qu'un peintre s'appliquât à rendre la misère ouvrière aussi subversive ; cette toile soufflait la révolte. On reprocha encore plus à Courbet de « barboter dans les ruisseaux fangeux du réalisme » lorsqu'en 1857 il exposa les Demoiselles des bords de la Seine. On vit des « filles publiques » dans ces femmes qui reposaient tranquillement sur l'herbe, près de la rivière. Depuis, la Ville de Paris a acheté cette oeuvre, et elle ne scandalise plus personne.

Courbet fut l' objet des critiques les plus injustes et les plus agressives. Tout ce qui était académique, tous les avortons et tous les tartufes intéressés à dissimuler leurs monstruosités et leurs vices, tous les impuissants et tous les charlatans furent pris, contre lui, d'une rage féroce excitée par sa persistance dans la voie où il s'était engagé, et surtout par son succès grandissant auprès du public et des nouveaux artistes. D'audace en audace, le réalisme soutenu par Courbet, Corot, Daumier, Manet et d'autres, arriva à l'impressionnisme dont les premiers maîtres furent Monet, Sisley, Degas et Renoir. Les « Colonnes d'Hercule du Réalisme » étaient déjà loin en arrière dans l'océan qu'elles avaient ouvert au lieu de le fermer. Qu'auraient dit M. Paul Mauz et les délicats qui ne barbotent que dans la fange parasitaire, parfumée et bien pensante, devant les gosses affamés, les femmes éreintées par le travail, les ouvriers farouches, les pauvres putains misérables de Steinlen, et devant son « trimardeur galiléen » mis à la porte des églises riches où paradent les Christ bien peignés, roses et souriants qui offrent leur « sacré cœur » comme un bouquet aux belles péchere-sses ?

La pensée positive de « l'évolution qui emporte le siècle et pousse peu à peu toutes les manifestations de l'intelligence humaine dans une même voie scientifique » (E. Zola), avait trouvé sa forme d'art. Taine et Proudhon lui apportèrent celle de la critique, et les théoriciens socialistes en proposèrent l'aboutissement social. Sous le titre du Naturalisme, cette révolution positiviste trouva son expression littéraire après qu'Emile Zola l'eût formulée en s'inspirant de l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, de Claude Bernard.

La théorie de Zola, trop étroitement exprimée, serait dépassée magnifiquement dans son Œuvre, mais elle serait prise, au contraire, dans un sens encore plus étroit par la foule des gens perfides qui affecteraient d'y voir le parti-pris de la vulgarité et de l'ignoble choisis tout spécialement. Or, si l'on regarde les gens que le Naturalisme soulevait, les élégances de la cour impériale, véritable lupanar où s'exerçaient toutes les formes du proxénétisme, les imbéciles fêtards du Jockey-Club sifflant Tannhauser et Henriette Maréchal, mais applaudissant Thérésa, « cette Polymnie du ruisseau » (L. Tailhade), les Pinard qui requéraient contre Flaubert et Baudelaire, mais collectionnaient des cartes transparentes, on a une idée de l'espèce d'idéalisme qui pouvait inspirer cette tartuferie trop bien achalandée. Si Courbet fut poursuivi avec une rare violence, cela jusque dans l'exil, Zola ne le fut pas moins. Tous deux furent des artistes réformateurs et des citoyens en révolte ; leur histoire fut la même. Pendant que le communard Courbet était condamné à payer les frais de réédification de la colonne Vendôme, monument provocant d'idolâtrie nationaliste qu'il avait fait abattre, uu Meissonnier - qui s'intéresse encore à ce bonze officiel ? - refusait ses tableaux au Salon par représailles patriotiques, et M. Sarcey faisait couler sur lui cette bave des lâches qu'il avait déjà répandue sur les Communards vaincus. Zola, défenseur de la justice et de la vérité, subit et brava de son côté, non seulement les haines - il les connaissait depuis longtemps - mais aussi la fureur sauvage du nationalisme déchaîné qui ne reculait devant aucun faux et aucun assassinat. Tous deux : Courbet et Zola, sont aujourd'hui honorés officiellement. Les gens de gouvernement, qui ne cessaient pas de poursuivre les Courbet et les Zola de leur vivant, leur rendent ensuite, quand ils sont morts, des hommages grandiloquents aussi ridicules que furent odieuses leurs persécutions ; et les Académies regrettent alors, comme l'Académie Française au lendemain de la mort de Molière, qu'ils soient « au nombre de leurs maîtres sans avoir été au nombre de 1eurs membres. »

A tous deux, Courbet et Zola, il fallut des âmes bien trompées pour résister à l'assaut des imbéciles et des gredins, mais peut-être encore plus pour demeurer impassibles devant l'incompréhension et l'hostilité irréfléchie d'hommes, qui étaient plus près d'eux que de leurs ennemis par leur talent et leur esprit, et qui auraient dû les comprendre et les défendre. C'est ainsi qu'à la suite de la publication de La Terre, cinq des amis de Zola l'accusèrent, dans un manifeste paru au Figaro du 18 août 1887, d'être « descendu au fond de l'immondice » et déclarèrent repousser l'homme qu'ils avaient « trop fervemment aimé » !... Zola, avec une belle santé et une parfaite quiétude, avalait ce qu'il appelait son « crapaud quotidien ». Il écrivait sur ce crapaud - identifiant bien à tort ses ennemis à une bien innocente bête - :

« Ah ! vous ne savez pas quelle belle vigueur il m'apporte depuis qu'il est entré dans ma vie ! Jamais je ne travaille mieux que lorsqu'il est plus particulièrement hideux et qu'il sue davantage le poison. Un vrai coup de fouet dans tout mon être cérébral, une poussée qui me remonte, qui me fait m'asseoir passionnément à ma table de travail avec le furieux désir d'avoir du génie !... Je lui dois certainement la flamme des meilleures pages que j'ai écrites. »

Un Courbet pouvait-il, sans éclater de rire, se voir appelé « Grosse Courge » par un ruminant apoplectique comme M. Sarcey ? Et n'était-ce pas pour Zola un véritable honneur, plus enviable que cette « légion d'honneur » dont on le jugeait indigne, que d'être traité de « sale juif ! » par un Drummont ou un Arthur Meyer, de « Traître ! » par un Estherazy ou un Mercier, de « Grand Fécal ! » par un Léon Daudet ou un Maurras, d'entendre hurler contre lui, comme un Christ. aux outrages, les meutes nationalistes et de recevoir leurs crachats ? Car, derrière l'opposition anti-naturaliste déchaînée contre Courbet et Zola, c'était tout le prétendu idéalisme, si bassement réa liste dans la poursuite de ses intérêts, dans la satisfaction de ses appétits, dans l'étalage de son puffisme, de toute la réaction conservatrice, capitaliste, militaire et cléricale, qui se manifestait. D'abord de caractère artistique, l'opposition prit son véritable visage contre Courbet, à l'occasion de la Commune, contre Zola, à propos de l'affaire Dreyfus. On ne put plus douter des mobiles qui la guidaient. Toujours, le naturalisme a eu contre lui les falsificateurs de la vie et les exploiteurs de l'humanité.

Selon les caractères et les tempéraments de ses représentants, le Naturalisme eut des aspects divers. Si l'on s'en tient à la véritable littérature, en écartant la putréfaction du réalisme exhibitionniste exploité par des Alphonse n'ayant pas même l'excuse de savoir écrire, ses deux pôles sont : d'un côté Maupassant et l'autre Huysmans. Entre-eux, les Goncourt, A Daudet, Zola, C. Lemonnier, Mirbeau, J. Renard, Courteline, Ch.L. Philippe, l'enrichirent d'œuvres fortement originales. Maupassant a écrit, comme nous l'avons vu, la formule littéraire la plus parfaite du naturalisme ; il lui a apporté, en même temps, un style vigoureux, clair, remarquablement soigné, selon l'enseignement de ses maîtres Bouilhet et Flaubert, et supérieurement approprié. Maupassant n'a pas animé les grands ensembles de Zola et donné un caractère collectif à l'individuel placé dans son cadre professionnel ou dans sa classe. Il n'a pas, non plus, dégagé par des types généraux le social de l'humain de plus en plus emporté, amalgamé, dépouillé de toute individualité par la mécanisation. Bel Ami, par exemple, est un type fort répandu ; mais il conserve une personnalité que n'a pas Coupeau, confondu dans le troupeau anonyme des alcooliques. Maupassant a vu plus profondément l'humain dans le particulier, et il en a fait l'analyse ; Zola l'a observé dans la foule, et à en a donné la synthèse. En même temps Maupassant a exprimé la joie de vivre, la joie charnelle, la joie physique qui ne se rassasie pas de tous les dons de la terre et du soleil et qui fait le fond du robuste et sain optimisme naturaliste.

Chez Huysmans, le Naturalisme eut un tout autre aspect. Au débordement éclatant de la vie, des instincts et des passions se heurtant avec une violence animale et une franche amoralité, Huysmans substitua la recherche du maladif, du taré, du compliqué, de l'anormal, du hors-nature et du contre-nature qui n'en sont pas moins dans la nature. Celle-ci n'intéressa Huysmans que « débile et navrée » ; il la montra telle dans ses premiers romans. Les êtres et les paysages y participent de cette désolation. C'est ainsi qu'il la dépeignit encore dans l'artificiel où il voyait « la marque distinctive du génie de l'homme » ; lorsqu'il chercha le surnaturel, ce fut dans le satanisme qu'il le trouva, Ayant adopté le catholicisme, il ne vit en lui que la souffrance, la douleur, la laideur. Nul plus que lui n'a senti, nul n'a mieux dépeint, le vide et la fausseté de l'art religieux, nul ne s'est moins laissé prendre à la fantasmagorie de sa mise en scène et n'a jugé avec plus de mépris les boutiques de la « bondieuserie ». L'optimisme qui trouve dans la nature et dans l'homme la source de tous les espoirs et de tous les perfectionnements, s'est vu opposer par lui le pessimisme d'un croyant qui n'a pas même confiance dans la justice de l'au-delà auquel il aspire. Il a fini dans la désolation mystique comme il avait commencé dans la désolation réaliste. Pour le service de ce naturalisme bien spécial, Huysmans s'était fait un style tout particulier, rigoureusement personnel, supérieurement artiste, mais aussi compliqué et recherché que celui de Maupassant était simple et clair. Si tous deux détestaient le « lieu commun », Maupassant savait le rejeter avec une aisance naturelle. Huysmans s'appliquait à l'éviter par l'emploi du mot rare, de la forme archaïque et parfois tarabiscotée, mais toujours imagée, forte et juste. Quand on considère la littérature décadente qu'à produite l'imitation de Huysmans et qu'a alimentée la névrose anarcho-catholique de la fin du XIXe siècle, on se demande si Huysmans n'a pas voulu mystifier ses confrères pour qui il n'avait aucune sympathie, et ces « christicoles » qu'il détestait pour leur pharisaïsme et leur esthétique de « marchands de saindoux ». Dans le monde catholique, Huysmans a été un aristocrate de l'esprit, un artiste sincère et véridique qui a scandalisé le troupeau de la « bondieusarderie » spirituelle et mercantile ; il a eu une clairvoyance trop savante et trop subtile pour les grossiers usuriers du divin et les escrocs de l'aveugle simplicité à qui le ciel est promis ; Son ascétisme sincère ne prêchait pas l'abstinence en chaire pour pratiquer la gloutonnerie à table. Aussi fut-il suspect à tous, comme le sont tous ceux qui disent la vérité à l'Eglise et à ses gens, depuis Veuillot qui lui faisait « assavoir dans l'Univers que l'écrivain qui ne pense pas comme tout le monde est un monstre d'orgueil », jusqu'aux beaux esprits ecclésiastiques qu'inquiétait une conversion qui « tenait », en passant par tous les ignorantins pour qui la bêtise est la meilleure voie de la grâce. Mais même converti, Huysmans restait naturaliste, écrivant des choses comme ceci :

« Les Feuillet ont fait plus de mal, selon moi, que tous les Zola. L'inconnu de l'amour tel que le présentent les romans spiritualistes, est un tremplin de rêvasseries romanesques qui les fêle. J'ai vu cela. La gaze est un excitant. Elle cache le fruit défendu que l'on cherche et ça tourne à l'obsession qui n'existerait pas si 1'on montrait les choses tout uniment. »

Et il se moquait des « bons apôtres » qui signalaient ses livres à l'Index « pour avoir dit qu'il fallait montrer les vices pour en suggérer le dégoût et en inspirer l'horreur. »

Entre Maupassant et Huysmans, Zola a été la figure la plus représentative du Naturalisme, Non seulement il a formulé les théories de l'école et soutenu le poids des polémiques les plus vives dont elles ont fait l'objet, mais il en a été l'écrivain le plus puissant et le plus fécond. Nous ne ferons pas ici sa biographie et l'étude de son œuvre ; les ouvrages abondent qui peuvent être consultés à ce sujet. Nous dirons seulement que le naturalisme littéraire contemporain n'a pris toute son importance que par la grandeur de son œuvre qui brave le temps aussi bien que celle de Balzac et de Flaubert. D'autres ont été plus artistes, tels Maupassant et Huysmans ; un Camille Lemonnier a été plus lyrique ; aucun n'a possédé une telle puissance d'évocation des masses, de leurs sentiments, de leurs mouvements, de toutes les manifestations de la vie collective. Il a fait du roman une véritable épopée du labeur tant de la nature que de la foule humaine. Il n'a reculé devant aucun sujet ni détail réalistes, - ce qui lui a valu d'être traité de « scatologue » par des onanistes intellectuels, - mais il s'est élevé jusqu'à l'idéalisme anticipatif d'une société future réalisant, par le travail selon Fourier et dans la fécondité de la terre et de l'espèce humaine, la justice sociale. Idéaliste, Zola fut encore plus vilipendé que réaliste, la justice étant une chose encore plus détestable que la scatologie pour les profiteurs du désordre social.

Réaliste ou idéaliste, l'œuvre de Zola est essentiellement naturaliste parce qu'elle est pénétrée, dans toute su substance, d'un magnifique et clair humanisme qui fait s'évanouir au-dessous de lui toutes les cafardises académiques et nationalistes, Octave Mirbeau a écrit sur Zola :

« Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes, constructrices, de la science et de la raison, On le traqua comme une bête fauve, jusque dans les temples de justice. On le hua, ou le frappa dans la rue, on l'exila : tout cela parce qu'au crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la justice et l'amour. » (La 628-E 8, p. 95)

Lorsqu'il atteint ces hauteurs : vérité, réalité, science, raison, le naturalisme ne se distingue plus de l'humanisme et du romantisme ; il se fond avec eux. Lorsqu'un homme parvient à cette foi et à ce courage pour défendre la justice et l'amour contre le crime social, ses instruments et ses bénéficiaires, il n'est plus d'une école, d'une époque, d'un pays ; il appartient à la pensée universelle, à tous les siècles, à toute l'humanité. Par delà le système de l'école naturaliste dont l'étroitesse n'a enchaîné que des disciples inférieurs, l'œuvre de Zola, s'évadant de sa formule scientiste et se répandant à toutes les formes de la vie, a atteint cet humanisme supérieur qui dépasse tous les idéalismes, où l'homme, magnifié par son propre effort, devient véritablement la conscience de la nature.

Il n'est plus, aujourdhui, de science qui puisse s'abstraire du naturalisme. Ou peut en écarter un matérialisme qui a fini son temps en ce qu'il niait l'esprit ; on doit non moins écarter un spiritualisme qui est tout aussi périmé en ce qu'il sépare l'esprit de la matière et le met au-dessus d'elle. Les deux sont indissolublement unis dans la nature et dans les êtres sous les formes de l'énergie. Le naturalisme ne peut donc plus être matérialiste au sens étroit de ce mot ; il ne peut davantage voisiner avec un surnaturalisme dont l'imposture, inadmissible à la raison, est de plus démontrée par l'expérience. La concept ion d'un Dieu indépendant et maître de l'univers est aussi absurde que celle du néant ou celle de l'inertie d'une partie quelconque de cet univers. Ce peut être un jeu du snobisme de « croire parce que c'est absurde » ; il n'est plus possible à la raison de s'accorder avec cette mystification métaphysique. On a vainement cherché à réatteler la raison à la vieille carriole thomiste par toutes sortes de subterfuges ; on n'aura pas plus de succès en voulant l'annexer à ce « nouvel humanisme » pseudo-scientifique, à l'usage des esprits délicats à qui répugnent le « laïcisme français » et le « barbare athéisme bolchevique ». (M. Gillouin, Nouvelles Littéraires, 18 avril 1931.) Ce prétendu « humanisme » n'est qu'un résidu fort avarié des méthodes de dressage à l' usage des prétendues élites appelées à commander dans l'état social. Il sent trop l'orthodoxie des encycliques contre les « vilains fétiches du libéralisme » ; il montre trop l'oreille de la politique papaline qui a l'insanité de voir en M. Mussolini « un homme envoyé par la Providence » ! et la matraque des décerveleurs qui hurlent « Vive le roi ! » et « A bas les Juifs ! » L'expérience historique nous a trop appris quelle espèce de monstre - inquisition et bûcher - engendre le singulier accouplement de la « raison » et de la « sainteté » que M. Gillouin essaie de provoquer aujourd'hui pour servir à son « nouvel humanisme ».

L'école naturaliste , sinon le naturalisme qui a derrière et devant lui l'éternité de la vie, est morte de la banqueroute républicaine précipitée la débâcle du dreyf'usisme et consommée par la guerre de 1914. Une autre école s'est présentée qui n'en fut qu'un bien anémique rejeton, malgré le ton bouillant de ses proclamations, la juvénile ardeur avec laquelle elle se proposait de changer la face du monde par une nouvelle esthétique. Ce fut l'école naturiste aux environs de 1900. Il serait cruel d'insister sur son avortement. Après avoir annocé la « Révolution comme origine et comme fin du naturisme », (M. de Bouhélier), les « rédempteurs » que nous offrait cette école finissent aujourd'hui dans l'admiration de feu Clemenceau !...

Nous ne présenterons pas les faisandages du futurisme, du dadaïsme, du surréalisme, qui suivirent, comme des manifestations naturalistes. Au contraire. Nous ne les mentionnons que pour donner l'idée du genre d'art et de littérature que pouvait produire l'acquiescement à la greffe et à la réaction bourgeoise politico-religieuse. Encore plus bruyante que le Naturisme, les manifestations lie de M. Marinetti et de ses disciples furent de la vaseuse loufoquerie en attendant de devenir une adhésion sociale au fascisme. Elles furent plus éphémères. Aujourd'hui on a le Populisme, Il est sorti du cinquantenaire des Soirées de Médan qui a fait redécouvrir le naturalisme à quelques littérateurs incertains de leur voie. Il s'annonce contre la littérature « petite secousse » et « mouvement de menton patriotique » que les disciples de feu Barrès entretiennent pieusement pour des fins patriotiques et mercantiles. Attendons le populisme à ses œuvres. Jusqu'ici il a commencé par où les littératures finissent, par la fondation d'un prix offert aux ambitieux de la loterie littéraire. Ce n'est pas un bon signe.

Attendons aussi à ses œuvres l' « art prolétarien » qui, s'il peut exister dans la décomposition sociale actuelle, ne pourra qu'être une manifestation naturaliste. Mais il a, pour le moment, à se dégager de la confusion bolchevique où il est plongé.

Le vrai naturalisme ne prendra réellement sa place, toute sa place, que lorsqu'il sera l'expression d'une véritable humanité qui fera l'homme libre, conscient de ses forces, de ses droits et de ses devoirs, pour réaliser une vie harmonieuse au sein de la nature. C'est dire qu'il n'a pas fini de subir l'assaut des mystagogues et de tous ceux qui prospèrent dans le parasitisme social.

- Edouard ROTHEN.

NATURE

n. f. (du latin Natura)

Ce terme peut être compris dans des sens très différents, soit qu'il désigne d'une façon générale tout ce qui existe, soit qu'il indique plus particulièrement les qualités et l'essence propre de chaque objet examiné séparément.

Dans le premier cas, il serait presque synonyme d'univers, mais dans un sens plus restreint, plus humain, plus personnalisé, plus actif et matérialiste, et comprendrait de multiples nuances, soit comme désignation impersonnelle de l'évolution de la substance en mouvement, soit comme compréhension d'un principe actif agissant sur cette même substance ; soit, enfin, comme conception de l'état du monde, principalement du monde terrestre, hors l'influence humaine.

Dans le deuxième cas, moins sujet à discussion, il désigne surtout les attributs particuliers à chaque chose, l'aspect caractéristique sous lequel elle impressionne notre sensibilité. Pour les êtres vivants, il comprend tour ce qui est inné, spontané, instinctif, antérieur à l'éducation.

Dans leur effort compréhensif, les hommes ont essayé, par des méthodes rationnelles ou spéculatives, de classer leurs impressions, de donner un sens à tout ce qui les entourait et l'explication animiste a du être une des plus faciles et des plus primitives qui se soient présentées à l'intelligence humaine. Conformément à cette conception anthropomorphique, tout était doué de volonté, de but, de finalité. L'ambiguïté des textes anciens ne permet guère de se faire une idée précise de la conception qu'avaient leurs auteurs de la nature. L'abondance et la multiplicité des attributs de leurs innombrables divinités ne facilitent point cette recherche. Il est difficile de savoir si, dans l'esprit des premiers peuples, la Nature s'est personnifiée abstractivement comme principe actif de tout ce qui se meut, sous la forme imprécise d'un principe universel contenu dans toute substance, ou si elle a été conçue comme autant de volontés séparées, agissant dans chaque objet.

L'étude des peuples primitifs ne montre point chez eux des spéculations très profondes et leurs conceptions simplistes attribuent aux esprits de tels pouvoirs, qu'elles suppriment toutes recherches vers des causes moins volontaires. Chez les peuples plus cultivés, le spectacle du monde s'est révélé riche de contradictions et leur ingéniosité s'est exercée à concilier le problème insoluble du déterminisme manifeste des choses avec le sentiment de la liberté individuelle.

Toute la poésie antique est empreinte de ce dualisme et l'homme y est perpétuellement en lutte contre les forces symbolisées de la nature. La philosophie grecque approfondit réellement cette question, mais une certaine éthique troubla cette recherche qui ne peut s'effectuer avec fruit qu'en dehors de toute intervention de l'idée de bien et de mal. Ni l'épicurisme, ni le stoïcisme n'abordèrent le fond même du problème. Le Moyen Age embrumé par le péripatétisme ne fit pas mieux et les philosophes du XVIIe et du XVIIIe siècles, pas plus que les philosophes modernes, n'ont fait de pas décisif dans la compréhension de l'évolution de l'univers. La cause de cet insuccès vient probablement de ce fait que l'homme cherche dans son explication de l'univers quelque chose d'humain qui se glisse involontairement ou inconsciemment dans ses méditations. C'est ainsi que les idées d'harmonie, d'ordre, de lois, d'évolution, de régularité, engendrées par les conditions mêmes dans lesquelles vivent les humains, mais qui ne sont que les conséquences de leur adaptation au milieu, sont, au contraire, posées par eux comme une réalité indépendante de l'homme et nécessitant une explication évidemment finaliste.

Si l'on pense déjà que la nature est harmonieuse, que l'évolution universelle est grandiose et bien ordonnée, on peut ensuite s'étonner que cela ne soit pas l'œuvre d'une cause intelligente, puisque, seule, une intelligence peut concevoir l'ordre et réaliser l'harmonie parmi le chaos.

La solution du problème consiste donc plutôt à analyser en quoi consiste l'ordre et l'harmonie de la nature et à rechercher si ces deux concepts ne sont pas un produit de notre fonctionnement. Remarquons déjà que l'idée d'ordre sous entend arrangement en vue d'un but, d'une fin et qu'il faudrait tout d'abord se demander s'il y a vraiment de l'ordre dans l'univers. Or c'est ici que la question de rapport entre la durée humaine et la durée des phénomènes nous permet de rejeter le concept de la belle ordonnance du cosmos. En effet, nous appelons ordre l'arrangement, la coordination des diverses parties d'une chose en vue d'un but à réaliser et le spectacle du monde ne nous montre que destruction mutuelle, instabilité, recommencements perpétuels. Aucune forme ne dure éternellement, tout se dissout sous l'influence du mouvement universel. L'ordre, l' harmonie ne sont que des aspects momentanés du monde ambiant, qui durent suffisamment pour former en notre mémoire une succession d'images dont l'ensemble n'est point nuisible immédiatement à notre conservation. Mais par le fait même que tout se détruit, il est évident que ce que nous appelons harmonie est formé d'un ensemble de minuscules destructions ou changements imperceptibles en équilibre avec notre propre variation permanente. C'est cet équilibre, cette adaptation créatrice de notre durée qui émerveille les finalistes. Ils ne voient point que l'ordre naturel est du désordre qui dure et que le concept de l'infinité du temps et de l'espace, créé par notre durée humaine, est en opposition avec toute conception de but, de limite, de fin.

Le monde biologique, avec ses atrocités, suffit à lui seul à ruiner le concept de l'harmonie universelle et celui de l'excellence de la nature. La souffrance et la mort ne servent à rien puisque tout souffre et meurt, et cette gigantesque hécatombe n'a aucun sens au regard des éternels recommencements.

Nous sommes donc heurtés par l'inutilité de toutes ces choses et il nous est difficile d'admettre que être ou ne pas être s'équivalent exactement quant aux conséquences finales. Cette désastreuse constatation a déterminé les partisans des causes finales à croire que le monde avait un but inconnu et que toutes les contradictions apparentes de ce monde devaient se concilier harmonieusement eu vue de ce but mystérieux. Ce concept est irrémédiablement détruit par l'impossibilité de scinder l'éternité en deux parties et de détruire l'éternité qui nous a précédés. Cette éternité vaut, logiquement, celle qui nous suivra et nous pouvons dire que le monde actuel, tel qu'il est, nous offre le spectacle de ce qu'est réellement l'univers sans aucun espoir de supposer qu'il a été ou qu'il sera meilleur. Au contraire, nous devons avoir la certitude qu'il est celui où notre existence, bonne ou mauvaise, était la seule possible, puisque nous sommes le produit de ce monde et non celui d'un autre.

La nature n'est donc ni bonne ni mauvaise, ni aveugle ni clairvoyante. Elle est l'ensemble des substances en mouvement, au milieu desquelles apparaît la durée humaine qui, seule, donne une valeur comparative aux divers aspects de cette nature par la conservation des images ou rythmes favorables ou nuisibles à sa propre conservation.

Les progrès de la science actuelle, démontrant le dynamisme de toute matière, détruisent également le concept dualiste d'un principe actif (l'énergie, la nature, etc ... ) agissant sur la matière et l'animant.

Il nous reste acquis que c'est notre psychologie seule, par le seul fait de notre existence, qui crée le spectacle des choses, leur conservation, leur durée et que tout cela disparaît en tant que durée, ordre et harmonie, avec notre propre disparition.

Pourtant, dira-t-on, le monde continue d'exister après notre mort, et les phénomènes se succèdent également dans un ordre donné. Cela est exact, mais la constatation d'un ordre et d'une succession de phénomènes est un fait biologique, un fait de mémoire, de conservation d'images pouvant se déplacer subjectivement dans le temps et, hors de nos souvenirs et de notre durée humaine, il ne reste rien comme mesure évaluatrice de l'espace et du temps.

Reste enfin à examiner ce que l'on peut entendre par état naturel hors l'influence humaine. Certains philosophes ont, en effet, prêché le retour à la nature, comme si celle-ci était une sorte de paradis assurant le bonheur à tout être vivant. Cette façon de voir, en contradiction avec le spectacle même de la vie n'est pas cependant absolument erronée et peut se résumer ainsi : tout être vivant actuel est le produit d'une longue suite de luttes entre ses ascendants et le milieu. Puisqu'il est actuellement vivant, c'est que son espèce s'est adaptée aux conditions de ce milieu avec lequel son organisme est en équilibre plus ou moins stable. Donc, tout changement plus ou moins brusque du milieu, toute variation, toute transformation peut avoir une influence bonne ou mauvaise sur les êtres vivant en ce même milieu. C'est ainsi que les philosophes et les sociologues hostiles à la civilisation et désirant le retour à la nature peuvent penser avec quelque apparence de raison que l'homme primitif était mieux harmonisé avec là nature que l'homme civilisé actuel, puisque l'espèce humaine était la survivante d'une série d'adaptations où seuls les plus aptes avaient survécu. Mais cela n'est vrai que tant que le milieu lui-même ne varie point ; que la subsistance, la température, les conditions totales d'existence oscillent entre des extrêmes que l'hérédité spécifique subit normalement. Il n'en est plus de même lorsque ces conditions varient d'elles-mêmes : sécheresse, inondation, cataclysmes, phénomènes météorologiques ou astronomiques modifiant la faune et la flore de toute une région ou d'un continent.

Il faut remarquer également que l'adaptation n'est jamais parfaite et que les êtres vivent tant bien que mal et par toutes sortes de moyens qui ne nous paraissent pas toujours les plus favorables à leur bon fonctionnement. C'est ce qui explique la diversité et l'évolution même des espèces. Tous ces faits nous montrent que, contrairement à l'opinion des philosophes naturistes, ce n'est pas le milieu qui est convenable pour l'être vivant, mais c'est bien l'être vivant qui est convenable pour le milieu. Dès qu'il ne l'est plus, il disparaît. Ainsi, tout ce que l'on peut penser de bien de la nature, c' est que les survivants des massacres millénaires ont un organisme en équilibre avec les conditions naturelles du milieu dans lequel ils vivent et que, s'ils s'écartent de ces conditions, ils peuvent se trouver en péril. Mais si l'homme s'était adapté étroitement à ces conditions, il serait resté un animal voisin des anthropoïdes actuels et la question ne se poserait même pas. D'autre part, le fait même que les ancêtres de l'homme ont modifié le milieu naturel prouve que celui-ci ne leur convenait point entièrement. C'est ici que les philosophes naturistes s'égarent dans leur conception erronée de l'adaptation, car si l'homme, est bien le produit du milieu naturel, Il forme lui-même un milieu différent du milieu naturel auquel il s'adapte également. Or, en fait d'adaptation, on ne sait jamais à l'avance celle qui réussira ou échouera. Ce n'est qu'après expérience que l' on peut affirmer que telles ou telles conditions s'opposaient ou étaient favorables à la vitalité d'une espèce donnée.

L'homme peut donc très bien s'adapter au milieu civilisé qu'il a créé et rien ne prouve que son espèce en sera diminuée dans sa vitalité. D'ailleurs, le spectacle même de l'évolution des espèces nous montre des transformations autrement surprenantes et des variations bien plus extraordinaires que celles que nous offre l'évolution de l'humanité.

Restent les avantages ou les désavantages que les humains retirent de la vie civilisée. Il est indiscutable que c'est la vie sociale qui a formé l'intelligence et la conscience humaines : il est donc oiseux de regretter la horde primitive. D'autre part, la nature n'emploie d'autre moyen de créer l'équilibre entre les êtres vivants que le massacre des uns par les autres. Rien ne concourt dans cet état, dit naturel, à ce que chacune des parties joue un rôle harmonieux dans l'ensemble. Le mouvement vital, illimité dans son pouvoir transformateur, tend à conquérir toute substance assimilable, laquelle, limitée, ne peut suffire à cette conquête que par une perpétuelle destruction de ses combinaisons. Ainsi, de l'atome aux nébuleuses gigantesques, tout se heurte et se détruit. La nature n'est qu'un champ de bataille éternel. Seule l'intelligence humaine réagit contre cet effrayant chaos par son souci de l'harmonie, son amour de la durée, son penchant vers l'équilibre pacifique des êtres et des choses. C'est la sensibilité humaine qui a introduit l'éthique et l'esthétique dans un monde sans finalité, sans but, sans justification.

L'homme a donc plus d'avantages à pousser encore plus loin son évolution extra-naturelle qu'à retourner à une existence dont ses ancêtres se sont évadés. Il est d'ailleurs plus facile de mettre nos instincts belliqueux actuels sur le compte de la brute primitive qui sommeille au cœur de tout humain qu'à l'actif du penseur qui tend à se développer en chacun de nous. La pensée nous 'porte vers le spectacle des choses, tandis que l'action tend à la possession de ces mêmes choses, ce qui engendre d'inévitables conflits. Ainsi l'intelligence, la pensée, produits sociaux, acheminent l'homme vers des solutions pacifiques, harmonieuses, vers des réalisations éthiques et esthétiques étrangères aux férocités créées par l'ordre naturel. Cela ne veut pas dire que le milieu civilisé ne soit point lui-même créateur de maux tout aussi redoutables que ceux de la nature elle-même, mais il n'est, précisément, malfaisant que par son imitation servile des conflits naturels.

C'est en connaissant bien la nature dans ce qu'elle a de puissant, dans son inharmonieuse et redoutable réalité, que l'homme créera vraiment un milieu où se réalisera son rêve d'harmonie, hors duquel il n'y a qu'un éternel chaos.

- IXIGREC.

NATURIANISME

n. m. (du latin natura)

Le naturianisme prit naissance à Paris, en 1894, sur l'initiative hardie du peintre dessinateur Emile Gravelle, philosophe et sociologue à sa façon, par la publication de son journal illustré, orné de dessins suggestifs, portant ce titre :

« L'Etat naturel - et la et la part du prolétaire dans la civilisation. »

Ce journal fut l'objet d'une certaine curiosité à l'époque et, en même temps, vertement critiqué par des journalistes de toutes opinions ; il donna lieu, par la suite, à de nombreuses polémiques, notamment dans la presse anarchiste d'Europe et d'Amérique Nord et Sud, car cette nouvelle conception de l'existence des individus venait renverser complètement des théories établies, des doctrines assises, des thèses définitivement stabilisées.

Que demandaient, que réclamaient les partisans du retour à l'état naturel de la Terre, à la vie naturelle, et non pas du retour de l'humanité à l'état primitif, comme l'affirmaient ou l'insinuaient certains adversaires déloyaux ou incompréhensifs ? Dans « L'Etat Naturel » (n°1, juillet 1894), Emile Gravelle supposait l'homme primitif, heureux de vivre en liberté, en abondance alimentaire, en robustesse, mis en présence de quatre civilisés-types, leur manifestant sa stupéfaction de les voir si grotesques et délabrés, et leur disant :

« Au mineur : Pourquoi ces traces noires sur ton visage blême, cette maigreur et cet affaissement de tout ton être ? - Réponse : Je passe ma vie dans les entrailles de la terre, à 150 mètres au-dessous du sol pour extraire le noir charbon qui sert à l'industrie. Je respire là une atmosphère d'acide carbonique et sulfurique ; je gagne juste de quoi vivre misérablement et un coup de grisou termine mon existence.

» A l'ouvrier : Et toi, l'homme au visage livide, pourquoi n'as-tu dents ni cheveux ? Réponse : Moi, j'avais encore dents et cheveux il y a un an lorsque, me trouvant sans travail, je suis entré dans une fabrique de minium, de ce minium indispensable pour protéger le fer de la rouille. Pendant six semaines, j'ai manipulé le mercure qui est la base de cette substance et cela a suffi pour carier mes os et corrompre mon sang. On m'a donné, en échange, quarante sous par jour de travail.

« A l' homme des champs : Pourquoi parais-tu si cassé, si fatigué et pourquoi tes mains sont-elles rugueuses et crevassées ? - Réponse : Ma vie est rude. Toujours courbé sur la terre, je défriche, je laboure, je sème et je moissonne. Je donne au monde le froment qui fait le pain blanc, mais de ce pain je ne mange jamais. Le mien est noir, c'est le pain de seigle. Je vends ce que je récolte, car il faut payer l'impôt.

« A l'employé : Comment se fait-il qu'avec des membres aussi grêles, tu aies le visage si bouffi et le ventre si ballonné ? - Réponse : Mon existence tient sur un rond de cuir. Toujours assis, ma main seule agit, mes autres membres ne prennent aucun exercice. Je suis envahi par la graisse malsaine et la bile que secrète mon foie devenu monstrueux dans cette inaction. »

Puis cet homme primitif concluait ses questions par cette affligeante réponse, remplie de surprise :

« Eh bien ! mes petits-enfants, si c'est là ce que vous donne le Progrès ... ! »

Somme toute, sur quels fondements reposait cette nouvelle méthode de vivre d'après la nature elle-même ? Sur quelles données scientifiques ou naturelles s'appuyait cette conception d'un âge d'or que ses partisans cherchaient ardemment à faire revivre en admettant qu'il eût jamais existé ? Tout simplement sur celles-ci, rédigées sous ce titre : « Notre Base » et parues dans « L'Etat naturel » de juillet 1897 :

« A l'état naturel, toutes les régions fertiles de la terre possédant une flore et une faune originaires, abondantes et variées, et la statistique ayant établi le chiffre de superficie et de population des pays connus, nous affirmons : que la misère n'est pas d'ordre fatal ; que la seule production naturelle du sol établit l'abondance ; que la santé est la condition assurée de la vie ; que les maux physiques (épidémies, infirmités et difformités) sont l'œuvre de la civilisation ; que les fléaux, dits naturels (avalanches, éboulements, inondations, sécheresse) sont la conséquence des atteintes portée par l'homme à la nature ; qu'il n'y a pas d'intempéries, mais des mouvements atmosphériques tous favorables ; que la science n'est que présomption ; que la création de l'artificiel a déterminé le sentiment de propriété ; que le commerce ou spéculation sur l'artificiel a engendré l'intérêt, dépravé l'individu et OUVERT LA LUTTE ; que le Progrès matériel est le fruit de l'esclavage ; que les institutions et conditions sociales sont en antagonisme avec les lois de la physiologie humaine ; que la prostitution n'existe pas dans l'état naturel ; qu'il n'y a ni bons ni mauvais instincts chez l'homme, mais simplement contrariété ou satisfaction des instincts ; que l'Humanité recherche le bonheur, c'est-à-dire l'Harmonie et que l'harmonie pour l'humanité réside en la nature. »

Ces déclarations étaient signées par les « Naturiens propagandistes », notamment Emile Gravelle, H. Beaulieu, Paul Paillette, H. Zisly, Spirus-Gay, etc. Suit, dans ce même numéro, une « démonstration » de chacune de ces affirmations qu'il serait trop long de reproduire ici, la place nous étant limitée.

L'apparition de « L'Etat naturel », suivie d'autres publications, donna naissance à divers « groupes naturiens », tant à Paris qu'en province, dont l'existence fut plus ou moins éphémère, lesquels cependant engendrèrent une certaine agitation naturienne ; il fut même, un moment, question de réaliser l'idéal naturien sous la forme d'une colonie en France, un propriétaire du Cantal ayant fait le don d'un terrain favorable à ce dessein ; mais, par la suite, le dit propriétaire étant revenu sur sa parole, ce projet fut abandonné.

A l'heure actuelle, ce mouvement de vie simple, conforme aux lois naturelles, continue d'avoir des partisans ainsi que des propagandistes qui, de 1921 à 1925, se retrouvèrent aux côtés de Henry Le Fèvre qui dirigea, pendant ces quelques années, la revue éclectique des conceptions naturiennes et néo-naturiennes, revue titrée : « Le Néo-Naturien ». Depuis cette époque, le siège de cette revue (Les Versennes, à Parthenay, DeuxSèvres) a été édifié en un centre d'études et d'expériences néo-naturiennes et naturocratiques, possédant de nombreux documents importants en vue de l'analyse de toutes ces questions.

Maintenant, il se pourrait fort bien que les concepts modernes de tendance à un retour à la nature : Végétalisme, nudisme, naturisme, fussent issus des premières manifestations naturiennes, les naturiens faisant figure de pionniers, de précurseurs.

N'oublions pas, non plus, d'ajouter que les naturiens étaient - et sont toujours - au point de vue alimentaire, des omnivores, et plutôt végétariens durant la saison estivale.

BIBLIOGRAPHIE.

Des journaux : L'Etat naturel, Emile Gravelle, plusieurs numéros, 1894-98 ; Le Sauvage, du même (1898), tous deux illustrés. - Le Naturien, Honoré Bigot, plusieurs numéros, 1898. - L'Age d'or, Alfr. Marné, 1900. - L'ordre naturel 1905 Henri Zislv. - Des brochures : En conquête vers l'état naturel, Henri Zi,sly (1899). ; Voyage au beau pays de Naturie, Henri Zisly (1900) ; La conception libertaire naturienne, Henri Beylie et Henri Zisly (1901). - Le naturisme libertaire devant la civilisation, Tchandala (1903). - Rapport le mouvement naturien, Henri Zisly (1901). - Aux « Artistes » naturiens, Em. Gravelle. - La Vie naturelle, Octave Guidu (1908). - Résumé du naturisme libertaire, Henri Zisly (1907), en langue tchèque, à Prague, Bohême. - Divers feuillets de Paul Paillette : Les Enfants de la Nature ; Ce que pense un enfant de la nature ; Normalement, etc ... - La conception du naturisme libertaire, Henri Zisly, (1919) à Alexandrie (Egypte). - Naturisme pratique dans la civilisation, Henri Zisly (1928) ; Panoramas célestes, Henri Zisly (1929).

Des revues : La vie naturelle, dirigée par Henri Zisly depuis 1907, en cours de publication. - Le néo-naturien, sous la direction de Henry Le Fèvre, importante revue de documents mondiaux, 1921 à 1925, à Parthenay (Deux.Sèvres). - Un volume : Civilisation et naturianisme, par Auguste Trousset (1905).

Terminons en disant que le terme « Naturien » fut créé par Em. Gravelle.

- Henri ZISLY

NATURIANISME (Néo)

Défini aujourd'hui comme une conception philosophique et sociale, basée sur la vie naturelle, dans le sens le plus tolérant du mot, le néo-naturianisme est étymologiquement récent, et théoriquement plus jeune encore.

Comme le naturianisme d'Emile Gravelle - dont il dérive - il est d'origine et d'essence libertaires. En tant que locution, ce néologisme fut créé et employé par Henri Zisly, dans son périodique La Vie Naturelle (n°5, déc. 1911), lequel créa aussi les termes « Libertaires naturiens » en 1900 et « Libertaires anti-scientifiques » (Vie naturelle, 1907).

Cependant les bases du néo-naturianisme étaient à définir, les principes à formuler, et les néo-naturiens de l'époque - peu ou pas différents des naturiens - semblent n'avoir pas voulu s'y soumettre ni s'y adonner, connue la déclaration suivante paraît vouloir l'indiquer, pour l'histoire de ce mouvement :

« Nous expliquons les gestes naturels, mais nous n'établissons ni une théorie, ni un système, car nous vulgarisons en même temps toutes tendances vers une vie naturelle : Naturianisme, Vie simple, Néo-Naturianisme ou Naturianisme libertaire, Vie nomade, Naturianisme égalitaire, Sauvagisme,Végétarisme, Fruitarisme, Antivivisectionnisme, Culture physique, etc .. . Nous sommes Néo-Naturiens, c'est-à-dire des anti-sectaires, enregistrant tout mouvement se manifestant vers une vie harmonieuse et anti-artificielle, et nous mêlant parfois, si nous le jugeons utile, aux événements sociaux d'actualité. Si nous sommes scientifiques de par notre étude des lois naturelles, nous sommes anti-scientifiques en ce sens que nous condamnons l'industrialisme obligatoire et collectif, contraire à une existence libre et heureuse. » (Zisly, La Vie naturelle, n° 5, déc, 1911.)

A noter que cette déclaration ne répudie plus le végétarisme, alors que le naturianisme d'antan comportait des déclarations anti-végétariennes.

Il faut attendre l'année l920 pour voir se créer un mouvement néo-naturien. Jusqu'à cette époque, le néo-naturianisme fait peu parler de lui, le naturianisme ayant davantage influencé et laissé dans les milieux libertaires des traces plus certaines.

En effet, fin d'année 1919, dans la petite commune de Chatillon-sur-Thouet, voit se fonder Le Néo-Naturien, revue qui arborait fièrement en son frontispice, la devise « Beauté-Liberté », « Art et Nature » ; elle avait groupé une collaboration éclectique et répandait les différentes conceptions de la vie naturelle.

Parmi ses collaborateurs parisiens, figuraient les pionniers du végétalisme alors naissant : G, Butaud, S, Zaïkowska et L. Rimbault ; Henri Zisly, vétéran du naturianisme ; Gérard de Lacaze-Duthiers, créateur de l'Artistocratie ; Aug. Trousset, auteur de « Civilisation et Naturianisme » ; des végétariens, etc ...

Le Néo-Naturien, par sa tenue, par ses informations provenant des cinq parties du monde, puis par ses travaux - dans lesquels le néo.naturianisme fut développé et créé théoriquement - devint la revue mondiale du néo-naturianisme ; c'est de cet organe que devaient partir également les premières idées naturocratiques, tentative de vulgarisation de l'étude naturographique et l'embryon de l'Internationale naturophile.

Le néo-naturianisme sut rester éclectique et tolérant, et son organe contribua largement à répandre le végétalisme. Comme le naturianisme, il est anti-scientifique ; mais, à l'encontre de ce dernier, il possède peu de théoriciens. Le néo-naturianisme n'est pas mystique, il n'a pas de règles de vie monastique, pas de religiosité, il porte en ses formes, en ses façons de s'exprimer, une certaine jovialité, qu'il hérita du naturianisme. Comme lui, il n'est pas puritaniste, il échappa aux momifications où certains mouvements végétarianistes et naturistes, sous l'influence de principes - pour la plupart - d'origine angle-saxonne se réfrigérèrent dans une sorte d'anabiose.

Il a encore en lui les empreintes du gavrochisme et de la bohème, où son enfance s'ébaucha parmi les novateurs parisiens, avec l'artiste Em. Gravelle, le chansonnier montmartrois et rabelaisien Paul Paillette, Beylie, Ichalanda, Bonnery, Fouques jeune ; puis, plus tard, Aug. Trousset.

Il n'existe pas de mystique naturianiste. Le néo-naturianisme est éclectique dans ses principes comme dans ses applications ; pas d'exclusivisme alimentaire, végétaliste ou autre, pas de dogmes, pas d'absolutisme., Il fait sien tout ce qui peut constituer la vie des hommes hors des villes infernales, parmi les bois, les plaines, les rivières et les côtes ; il admet la pêche, la chasse, les cultures simples, l'apiculture. La vie au grand air, le camping, la liberté sont ses assises.

Protecteur de la forêt, du fruit, des végétaux sauvages, des oiseaux insectivores, il combat le déboisement, la pollution de l'air et des cours d'eau.

Dans la famille naturophile, il fait bon voisinage avec le végétalisme, le fruitarisme et le naturocratisme.

Dans la grande famille libertaire, il lutte fraternellement aux côtés des autres tendances.

Le néo-naturianisme est un réactif contre notre époque de décadence et de dégénérescence, contre la vie de laideur que crée notre société industrialiste standardisée, taylorisée, où l'individu est broyé.

A la ville tentaculaire, au luxe insolent,, au mensonge, à la chimie meurtrière, à la vie artificielle, aux forces du mal et de la contrainte, le néo-naturianisme oppose son principe de vie: « La Liberté dans la Nature ».

- Henry LE FÈVRE

NATURISME

n. m. (du latin natura)

Voilà ce qu'on lit en ouvrant à ce mot le dictionnaire Larousse :

« Système ou opinion de ceux qui attendent tout des seules forces de la Nature. »

C'est, en effet, à désigner la doctrine médicale d'Hippocrate, père de la médecine, que le mot Naturisme à été tout d'abord consacré. Deux principes dominent cette doctrine :

  1. la phagys ou nature médicatrice ;

  2. le théion ou puissance divine.

La nature médicatrice régit l'organisme, le protège contre l'invasion des maladies. La puissance divine domine la nature médicatrice et, dans maladies de l'ordre surnaturel, paralyse en même temps ses efforts et ceux de l'art. Bien des siècles ont passé depuis Hippocrate ; la médecine et les doctrines médicales ont beaucoup changé, évolué et plus encore le sens du mot naturisme.

La médecine chimique et microbiologique a relégué dans l'ombre le mot naturisme avec son sens hippocratique et, repris aujourd'hui par quelques apôtres clairvoyants et audacieux, il rebondit avec un sens tout autre et beaucoup plus large. Un de ces apôtres parmi les plus qualifiés : le Dr André Durville, qui a créé la revue Naturisme, en donne la définition suivante :

« La doctrine naturiste est la synthèse rationnelle et harmonieuse de tous les moyens naturels qui permettent à l'être humain de réparer ses tares, de se maintenir en santé, de devenir fort, équilibré et bien pensant. »

Pour ce qui est de ses origines, ceux-là errent gravement qui les prétendent allemandes. Ce sont, en effet, deux Français: le Dr Montennis, de Nice, et le Dr Pascault qui ont, les premiers, exposé les directives permettant de créer, sur des hases solides, la médecine de la Nature. Les premiers, ils attirèrent l'attention sur l'abus que l'époque moderne fait des drogues, montrèrent l'importance qu'ont, pour l'édification et la conservation de la santé, l'alimentation simple, saine, naturelle, surtout végétale et fruitarienne, les cures d'air, de soleil et d'eau. Ayant ainsi défini le naturisme - actuellement objet d'un grand mouvement - et bien fixé ses origines, le Dr André Durville ajoute qu'il ne peut être qu'une conception large, généreuse, impersonnelle ; il ne doit pas être une chapelle, il ne doit avoir ni pape, ni officiants ; il doit exclure l'idée religieuse. Il doit apprendre à vivre à ses adeptes, à vivre sainement, moralement et laisser au prêtre le soin de poser la question théologique.

C'est à tort également qu'on attribue à l'Autrichien Priesnitz et à l'Allemand Kneip, de Wiesbaden, les premiers traitements par l'eau ; car dès le XVIIIe siècle, le médecin français Pomme a été un défenseur enthousiaste des cures d'eau ; il fut suivi par Recamier, Lisfranc, Dupuytren, Beni-Barde (1878). L'Autrichien Racklin passe pour avoir le premier vanté la cure de soleil ; or 'I'urcla, médecin. français, l'avait pratiquée avant lui. L'Allemand Basedow a été l'apôtre de la médecine sportive et a, en 1771, essayé de recréer les Jeux Olympiques ; mais dès 1723, en France, Audry avait tout dit des bienfaits du sport. Tels sont ceux à qui revient le mérite d'avoir découvert et, les premiers, appliqué cette incomparable méthode. Ceci dit, dans l'unique souci d'une documentation exacte, il n'en reste pas moins vrai que le naturisme, ainsi défini doit beaucoup de ses progrès, de ses applications et de son développement aux médecins et hygiénistes d'un peu partout et, notamment aux Allemands. En France, le naturisme est resté synthétique, c'est-à-dire qu'il englobe :

  1. La cure alimentaire ;

  2. La cure d'eau (hydrothérapie) ;

  3. La cure de soleil (héliothérapie) ;

  4. La cure d'air (aérothérapie) ;

  5. La cure de mouvement (kinésithérapie).

Après leur père, Hector Durville, les frères Durville y ont ajouté la cure mentale.

En Allemagne, on a cru bon de subordonner le tout à la partie, c'est-à-dire au nudisme, lequel supprime, ou à peu près, l'action de l'aliment et du mouvement, pour ne conserver que l'action de l'air, du soleil et de l'eau. Autre différence : tandis que, en France, le naturisme se tient, jusqu'ici, à l'écart de toute tendance politique ou sociale, en Allemagne, ces deux tendances paraissent dominer le mouvement nudiste et on pourrait presque dire qu'elles lui impriment ses directives : il y a, outre-Rhin, le nu socialiste et le nu réactionnaire, tandis que, en France, au point de vue spécial du nudisme, il n'y a que des nudistes intégraux et des mitigés, c'est-à-dire ceux qui proscrivent le slip, le simple caleçon et ceux qui l'admettent, voire l'exigent.

L'attitude des Pouvoirs publics, dans les pays où l'on pratique ou tente de pratiquer le nudisme présente de notables différences. C'est ainsi que, en France, les Pouvoirs publics se sont montrés, à l'égard du Nudisme, tantôt indifférents, tantôt hostiles, sans, du reste, avoir encore arrêté à son endroit leur ligne de conduite définitive ; chez nos voisins, le gouvernement, après quelques hésitations, devant les grands avantages que cette méthode semble lui offrir, pour l'avenir de la race, non seulement n'inquiète pas les nudistes intégraux, mais accorde ses encouragements aux divers centres où ils la pratiquent. Aussi, depuis quelques années, ces centres se sont multipliés surtout dans l'Allemagne du Nord. Parmi les plus importants, ou du moins les plus connus, on compte celui de Dornholzhangen, près Francfort, où s'est tenu, dernièrement, le premier grand Congrès dit des hommes nus ; un autre est celui de Nackendorf. Venus des quatre coins de l'Allemagne et de huit pays d'Europe, nombreux furent les nudistes qui se déplacèrent pour assister au congrès de Francfort et aider à la constitution des textes élaborés avec soin, pour former la future Association européenne de « libre culture » et de réforme de la Vie. Les nations représentées furent, avec l'Allemagne, l'Angleterre, la France, l'Autriche, la Grèce, la Hollande, l'Italie et la Suisse.

Pour la France, avaient envoyé des délégués : Paris, Lyon, Marseille, Nice, Nantes, Alger, Rabat, Toulon. On y constata la présence des deux naturistes qui dirigent les deux grandes revues françaises : Naturisme et Vivre intégralement ; M. le Dr André Durville, et M. de Mongeot.

Chaque nation exposa ses organisations différentes et, au cours des séances, les délégués français insistèrent pour que le nudisme allemand devînt vraiment le naturisme et se rapprochât du naturisme français, en faisant une part plus grande à l'alimentation et au mouvement. Ils furent très applaudis, surtout par les Allemands, et on vota sans retard la suppression de l'alcool et de la viande dans la mesure du possible, ainsi que le recours, en cas de maladie, à la médecine naturiste et naturelle. Furent votées également la gratuité et l'obtention d'un parc pour la « libre culture » dans chaque ville de chacun des pays représentés. Enfin on décida que la France serait chargée d'organiser les relations européennes entre membres des différents groupes libre-culturistes.

Ainsi, un grand pas fut fait pour que fût précisé en même temps qu'élargi le sens du mot « Naturisme ».

Compris dans le sens qu'il doit avoir, après intégration du Nudisme intégral, le Naturisme apparaît à certains, parmi les enthousiastes qui le pratiquent et méditent sur ses bienfaits, beaucoup plus qu'une méthode infaillible de bien se porter et de vivre longtemps en bien pensant, car ils y voient encore la Religion de l'avenir. La plupart des religions, en effet, et le christianisme surtout, sont nées des misères innombrables de l'humanité, de l'Universelle Douleur, comme dit Sébastien Faure. Elles sont et furent toujours pour elle des consolatrices faussement jugées par elle comme indispensables. En délivrant l'homme de ses tares tant physiques que morales, en lui donnant le mens sana in corpore sano qui est le dernier mot de tout, le Naturisme lui rendra la vie non seulement supportable, mais belle, douce, bonne et désirable infiniment. Et l'homme n'aura plus besoin d'être consolé, ni de rêver de chimériques paradis. Le Soleil, l'Air et l'Eau, voilà la véritable trinité qu'il jugera désormais digne de ses adorations.

- Paul VIGNE D'OCTON

NATURISME

n. m. (du latin : natura)

Littré a défini le naturisme :

« Le système dans lequel la nature est considérée comme l'auteur d'elle-même. »

C'est la base métaphysique du naturisme, celle qui le fait envisager comme « religion de la nature ». Mais, cherchons lui des explications moins doctrinales et moins sévères ; il en vaut la peine, comme tout ce qui est de la nature.

Entendons-nous d'abord sur le mot religion. Malgré toutes les interprétations qu'on lui a données pour lui attribuer des origines et des visages fort différents, la religion ne peut être expliquée autrement que l'a fait Elisée Reclus :

« L'enfant, homme ou peuple, ne saurait admettre la moindre hésitation quant à la causalité de tout ce qui frappe ses sens : il exige une réponse à toutes les questions qui se posent devant lui ; mais n'ayant encore aucune science positive, il doit, pour comprendre l'univers, se contenter des hallucinations de sa vue, des rêves incertains de sa pensée, des interprétations que lui donnent sa peur ou son désir ; il ne sait pas, mais il croit, et se sentirait irrité si l'on émettait le moindre doute sur l'objet de sa foi que partagent avec la même assurance les amis et les compagnons de clan, tous ceux qui se trouvent sous l'action d'un milieu identique. Cet ensemble de croyances illusoires et d'espérances chimériques, ces légendes incohérentes sur le monde visible et invisible, ces récits primitifs que la tradition recueille et que la puissance de l'hérédité transforme en dogmes absolus, sont ce qu'on appelle la religion. »

Pour l'homme le plus primitif comme pour le plus savant docteur, la religion n'a jamais été autre chose en tous les temps et sous toutes les latitudes. Celui qui croit en la puissance thérapeutique des « Saintes Epines », fût-il un Pascal, celui qui s'agenouille devant une croix fût-il un Pasteur, porte en lui les mêmes sentiments primitifs que le nègre attendant sa guérison de son gris-gris, que le premier homme ayant dansé au clair de la lune pour implorer ce luminaire.

D'autre part, Voltaire a écrit ce qui suit sur la religion des premiers hommes :

« Pour savoir comment tous les cultes ou superstitions s'établirent, il me semble qu'il faut suivre la marche de l'esprit humain abandonné à lui-même. Une bourgade d'hommes presque sauvages voit périr les fruits qui la nourrissent ; une inondation détruit quelques cabanes ; le tonnerre leur en brûle quelques autres. Qui leur a fait ce mal ? Ce ne peut être un de leurs concitoyens, car tous ont également. souffert ; c'est donc quelque puissance secrète, elle les a maltraités, il faut donc l'apaiser. Comment en venir à bout ? En la servant comme on sert ceux à qui on veut plaire, en lui faisant de petits présents. Il y a un serpent dans le voisinage, ce pourrait bien être ce serpent ; on lui offrira du lait près de la caverne où il se retire. Il devient sacré dès lors, on l'invoque quand on a. la guerre contre la bourgade voisine qui, de son côté, a choisi un autre protecteur. D'autres petites peuplades se trouvent dans le même cas. Mais n'ayant chez elles aucun objet qui fixe leur crainte et leur adoration, elles appelleront en général l'être qu'elles soupçonnent leur avoir fait du mal, le Maître, le Seigneur, le Chef, le Dominant. » (Voltaire, Essai sur les mœurs.)

Espérances chimériques et terreurs superstitieuses, voilà les sources de toutes les religions et ce qui en est demeuré le fond. De la puissance mystérieuse attribuée à des dieux est née la domination de leurs prétendus délégués, les sorciers devenus les hommes d'église et de gouvernement (voir Sorcellerie).

Ces causes sont si profondes dans la nature que les animaux eux-mêmes possèdent le sentiment religieux pour les mêmes motifs d'ignorance, de curiosité, de crainte, et aussi pour le même besoin de bonheur, ou tout au moins de repos, qui fait rechercher ce bonheur et ce repos jusque dans des paradis artificiels. Le sommeil extatique du félin digérant au soleil, l'ivresse mystique de la vie monastique, celle excitante ou stupéfiante que procure l'usage de l'alcool, de l'opium, de la morphine, sont les mêmes produits, plus ou moins naturels, de ce besoin. Quatrefages a appelé l'homme un « animal religieux », voulant ainsi le distinguer, après Lactance, des animaux chez qui la religiosité n'existerait pas. Mais plusieurs philosophes, Tito Vignoli en particulier, reconnaissent « l'origine du mythe chez l'animal aussi bien que chez l'homme ». (E. Reclus.) On n'a pas encore su vérifier si l'animal ne se livre pas à des spéculations métaphysiques aussi transcendantes ou puériles que celles de l'homme, mais s' « il paraît évident que l'animal est moins porté que l'homme à la superstition, point de départ et signal de dégénérescence de toutes nos religions humaines, il n'est rien moins que prouvé qu'il n'ait pas les sentiments religieux qui forment, pour les spiritualistes, sinon la base, du moins la sanction de toute moralité et de toute sociologie ». (Dr Ph. Maréchal.) Cet auteur a cité des exemples démontrant que toutes les idées qui sont à la base de la philosophie et de la métaphysique se retrouvent chez les animaux :

« idées de causalité, d'existence et de non existence, de temps, de lieu, d'espèce, etc ... »

E. Reclus a écrit :

« Sans recourir aux fables, il suffit d'étudier les bêtes avec lesquelles nous vivons, pour voir fonctionner en elles le sentiment religieux presque aussi nettement que chez l'homme. »

Il n'est pas douteux que l'homme primitif, qui apprit tant de choses des animaux, reconnut chez eux une supériorité et une perfection qu'il ne possédait pas, avant d'en arriver à se forger cette idée orgueilleuse et stupide qu'un Dieu l'avait fait à son image et l'avait placé au-dessus de la nature pour la dominer. Aussi, n'est-il pas de religion primitive qui n'ait fait une place plus ou moins grande aux animaux et n'ait vu en eux des personnifications de puissances supérieurs, des dépositaires de leur pensée subtile. Il n'est pas jusqu'au christianisme qui n'ait fait exprimer par des animaux la pensée divine et ne leur en ait attribué « la plus sûre connaissance ». La symbolique catholique, qui s'est efforcée de donner une explication religieuse à tous les fait naturels, est sortie su symbolisme primitif. Entre des centaines d'exemples, citons celui du Serpent. Symbole de I'Eternité pour des peuplades africaines, il est chez les Hébreux et chez les chrétiens celui de l'intelligence et de la science du Bien et du Mal (voir Symbolisme).

« La façon dont l'être humain conquiert sa nourriture constitue l'axe de son ravissement religieux, aussi bien que de toutes ses pensées, de son genre de vie, de ses coutumes, de sa science et de son art. C'est principalement autour du gagne-pain que se meut le cercle de son activité mentale. Le chasseur et le pêcheur introduiront toujours dans leurs contes et poésies l'animal qu'ils poursuivent et le rangeront parmi leurs dieux. Le nomade cheminant sans cesse avec ses troupeaux se verra toujours, sur cette terre ou dans le monde lointain qu'il rêve, accompagné de ses chameaux, bœufs ou brebis, et maintiendra parmi eux l'ordre de préséance accoutumé. Enfin la parabole de l'immortalité de l'âme qui, depuis des milliers d'années, eut constamment pour élément primordial le grain nourricier jeté dans la terre, aurait-elle pu prendre naissance autre part que chez une nation d'agriculteurs ? Qu'un peuple change de patrie par refoulement de guerre ou par migration spontanée, aussitôt ses légendes, ses traditions s'accommodent au milieu nouveau, et même dans nos grandes religions modernes, bouddhisme ou catholicisme, le code des croyances officielles le plus strictement réglé par les prêtres finit par se modifier, tout en gardant son cadre antique de cérémonies. » (E. Reclus)

Sans tirer de ces observations des conclusions rigoureuses, comme celles du matérialisme historique par exemple, on peut affirmer que la question de subsistance, primordiale pour l'individu, homme, animal ou plante, est la grande loi de toutes ses activités, même les plus spirituelles. En même temps que la nature le faisait vivre, il trouvait en elle ses affinités, même les plus secrètes, Il fallut le parasitisme social pour que des classes d'hommes allégés du souci de leur subsistance, pussent montrer pour ce souci un souverain mépris et ériger les systèmes qui n'ont pas cessé de se dresser contre la nature dans une société de plus en plus artificielle et arbitraire. Ces « lys qui ne travaillent ni ne filent » seraient bien en peine si le travail des autres ne leur permettait pas de se mettre sous la dent autre chose que la viande creuse de leurs cogitations.

Autour de l'homme, tout était vivant, livré à la même préoccupation et, dans l'activité voisine, il ne tarda pas à voir l'esprit de concurrence mêlé à des intentions bonnes ou mauvaises, dont il fut d'autant plus frappé qu'il n'en démêla pas les causes. C'est ainsi qu'il jugea bonne à son égard l'intention de l'herbe qui fut douce à ses pieds, de l'oiseau qui le charma de son chant, de la fleur qui l'enivra de son parfum ; il jugea mauvaise celle de la pierre qui vint l'atteindre, de la ronce qui le piqua, du fruit qui fut amer à sa bouche. En tout animal ou plante, en toute chose, il vit un esprit qui lui serait favorable ou défavorable, qui tiendrait son sort sous sa puissance et qu'il s'agirait de bien disposer son égard. Ainsi s'est formé le culte de tous les êtres jugés supérieurs et enclins à la sympathie qui a constitué le totémisme, religion de l'ancêtre et de la tribu engendrée par lui, qui porte son nom, à qui elle est attachée par les liens de la vie, renouvelés et rendus plus étroits encore par la transfusion du sang de l'animal totem dans les veines des jeunes gens à l'âge de la puberté, et par les échanges d'âmes avec ce totem au cours de cérémonies, comme celle de la danse qui met en état d'hypnose. Car en tout être, en toute chose il y a une âme comme il y a de la vie : il y a un esprit bienveillant ou malveillant pour l'homme. La plupart des animaux et des plantes ont été, quelque part, des totems et, si les cultes en sont disparus pour le plus grand nombre, la représentation ou le souvenir en sont demeurés dans les légendes et dans les usages papillaires qui se sont perpétués. Des origines totémiques sont certainement à la base du double mythe scandinavo-germanique d'Odin-Wotan, « Père des Loups », et latin des fondateurs de Rome nourris par une louve. Le loup a été l'ancêtre d'une infinité de tribus dans les régions où il a habité. Tous les animaux sont ainsi les pères des hommes suivant leur types les plus caractéristiques dans chaque pays. Le culte des abeilles a été longtemps celui de nombreux peuples, particulièrement en Italie. Il en a été des plantes comme des animaux. Là représentation totémique se retrouve dans les noms de pays et d'individus comme dans les symboles modernes. Celle des lys est dans le blason des rois de France, celle des abeilles dans les armoiries de Napoléon ; une foule d'animaux et de plantes sont dans les images héraldiques de tous les temps. « Le totémisme, a écrit P. L. Couchoud, est peut-être la plus naturelle des religions. Il a son origine dans l'admiration et la reconnaissance. Il est chargé d'expérience et de poésie. » Le champ d'observation très vaste et très varié qu'il a offert a été de plus en plus réduit par la disparition des peuples qui l'ont pratiqué où par leur assimilation à la civilisation actuelle. Mais il en reste encore des traces vivantes, notamment en Colombie Britannique où il est demeuré la religion des indigènes.

En face du totémisme, s'établit le fétichisme. Il fut plus particulièrement le produit de la terreur des esprits malfaisants multipliés par le pandémonisme, et du désir de les rendre favorables. Les forces naturelles sont à la fois amies et ennemies de l'homme. Le soleil qui réchauffe, le vent qui rafraîchit, les fleuves qui fécondent sont aussi les forces qui dessèchent, qui emportent l'humble toit, qui font pourrir les récoltes. La mer et la terre, adorables tant qu'elles donnent leurs produits, sont détestables lorsque sévissent à leur surface la tempête et la maladie. Du ciel, descendent tous les bienfaits et toutes les calamités. Mais ce sont les calamités qui frappent le plus vivement les hommes, car il lui faut les conjurer. Il n'a, dans son ignorance, que l'imploration, l'espoir de toucher l'ennemi par ses hommages. Aussi, l'être qui fait le plus de mal est celui qui reçoit le plus ; il est le plus grand fétiche, c'est pour lui qu'on fait les plus importants sacrifices. Quand les fétiches primitifs devinrent des divinités régnant sur des peuples entiers, il n'y eut jamais assez d'enfants jetés à la fournaise des Moloch, il n'y eut jamais assez de populations massacrées pour assouvir la colère des Jéhovah. Il n'y a toujours pas assez de meurtres d'hommes pour satisfaire le Dieu des chrétiens.

Avant de devenir ces divinités universelles et terribles, les forces malfaisantes étaient personnifiées par des monstres locaux qui sortaient de leurs antres pour répandre la dévastation et la terreur. Ce sont les dragons de la fable, les grenouilles et les tarasques, les Minotaure et les Fafner, devenus, dans leurs formes primitives, des monstres d'opéra, Ils sont restés dans leurs formes modernes, l'Eglise, la Patrie, l'Etat, le Capitalisme, des fétiches inassouvissables qui font peser leur puissance empoisonnée et autrement malfaisante sur les hommes toujours terrorisés. Tout l'univers a été et est resté un immense fétiche, jusque dans ses infiniments petits. Si l'homme primitif avait connu le microbe, il lui aurait dressé des autels comme au soleil et à la lune. Les Géorgiens, par leurs flatteries, cherchaient à séduire la peste pour qu'elle les épargnât. En 1720, lorsque ce fléau ravagea Marseille, on fit des processions et on promena des reliques de saints dans les rues pour le conjurer. On ne cesse pas de faire des processions semblables pour appeler la pluie sur les campagnes desséchées, de demander au ciel sa protection contre toutes sorte de calamités et de se lever pour la guerre au cri de « Dieu le veut », comme le primitif prenait les armes sur un geste du sorcier.

Ainsi, par le totémisme et le fétichisme s'exprimèrent les premières formes du naturisme, « religion née spontanément de la croyante aux génies innombrables représentant les forces de la nature ». (E. Reclus.) De cette croyance se formèrent les récits fabuleux, les légendes, les mythes dont les développements tireraient un caractère de plus en plus mystérieux de l'animisme.

L'animisme, non seulement fait vivre les esprits de la terre, mais il ressuscite ceux qui ont vécu. Il étend à tous les éléments le culte des êtres et des choses familières aux hommes. et il arrive à diviser l'univers entier dans le magnifique épanouissement du panthéisme. Celui-ci a trouvé sa plus remarquable expression clans le polythéisme grec qui ignora presque les castes sacerdotales et mit le citoyen à la place du prêtre, la politique au-dessus de la religion. Le polythéisme grec a pour principe « l'autonomie de tous les êtres et reconnaît implicitement que toute chose est vivante ». En même temps qu'il affirmait, trois mille ans avant la science moderne, « l'indissolubilité de la : vie sous tous ses -aspects, matière et pensée » (E. Reclus). Il était profondément attaché, avec une confiance et une reconnaissance qui font la grandeur de l'humanisme antique, à l'animisme primitif manifesté dans la nature toute entière. Ce polythéisme, d'une variété et d'une richesse poétiques incomparables, s'exprimait dans la plus admirable des régions terrestres ; aussi était-il presque complètement dépouillé de la terreur de l'inconnu, de l'inquiétude qu'entretiennent des menaces constantes dans une nature moins douce, et l'homme goûtait une sécurité qui rendait moins nécessaires les intercessions auprès des puissances divines. Mais on comprend combien les sorciers de toutes sortes : magiciens guérisseurs, chefs et rois dévorateurs, pouvaient user et abuser des superstitions fétichistes dans des pays moins favorisés et auprès de populations moins développées intellectuellement et socialement.

La crainte de la mort et d'un au-delà que l'idée du Bien et du Mal, de récompense et de châtiment, a rendue angoissante à l'homme, a fait de plus en plus dévier l'esprit religieux vers les abstractions où triomphent les charlatans rhétoriciens et, comme dit Bescherelle, le panthéisme fut « le dernier degré de généralisation dans l'ordre matériel ». On allait généraliser - et divaguer - de plus en plus dans l'ordre spirituel. Le sentiment grandissant chez l'homme de sa supériorité sur toute la nature lui faisait perdre celui de l'égalité de tous les êtres devant la divinité. Il le conduisait d'abord aux diverses formes du polythéisme alimentées par la multiplicité et la variété des mythes ; il le faisait arriver ensuite à l'anthropomorphisme, dont Victor Cousin a dit qu'il est « supérieur aux religions de la nature de toute la supériorité de l'homme sur la nature », ce qui demeure de plus en plus à démontrer par des arguments autres que ceux d'une orgueilleuse pétition de principe étayée de métaphysique théologique plus que d'observation scientifique.

L'anthropomorphisme fit aboutir le sentiment religieux au monothéisme, source des plus féroces et des plus sanglantes aberrations humaines. Il fait douter que Kant n'ait pas voulu railler quand il à dit :

« Nous ne pouvons concevoir, pour un être raisonnable, d'autre forme convenable que celle de l'homme. »

Cet être « raisonnable » a imaginé toutes les folies, toutes les stupidités, pour enlever la religion à la tutelle naturelle, pour en faire un objet spirituel en dehors et au-dessus de la nature ; or, on ne le répétera jamais assez : en voulant faire l'ange, il est tombé plus bas que la bête. Il n'a jamais eu, quelles que soient ses affirmations imposteuses, aucune révélation d'un Dieu qui serait cet esprit, et qui serait d'ailleurs un véritable monstre s'il existait. Ses méditations les plus éthérées, ses plus sublimes extases n'ont jamais pu lui apporter des lumières seulement suffisantes pour concevoir un merveilleux représenté sous d'autres formes que celles de la nature. Quand on se trouve en présence d'une conversion, il n'est pas douteux qu'elle a été déterminée, soit par l'intérêt, soit par la sénilité mentale, soit par un mauvais fonctionnement stomacal ou intestinal. Les quatre grains d'ellébore du bon La Fontaine sont plus efficaces pour l'équilibre de l'esprit humain que toutes les casuistiques.

C'est « le mortel qui a fait l'immortel », dit le Rig-Veda. Ce sont les hommes qui ont créé les dieux, en même temps que les mythes dont ils sont les héros plus ou moins compliqués, depuis celui dont la puissance est dans le fétiche protecteur du primitif africain, depuis les innombrables esprits de la féerie panthéiste, jusqu'à l'Etre Suprême, le Grand Horloger, l'Eternel, l'Unique.

« La création des dieux est la plus naturelle, la plus secrète, la plus lente, la plus haute des œuvres de l'homme. C'est le suprême achèvement des expériences profondes. C'est le fruit mystérieux des sèves cachées. » (P.-L. Couchoud)

Mais c'est aussi, quand l'homme arrive à la conception monothéiste, la manifestation de son orgueilleuse personnalité, l'instauration de son propre culte, l'adoration de lui-même, l'exacerbation mégalomane de l'individu qui ne se contente plus d'être une unité dans le Grand Tout, mais veut être l'Unité dominante, et qui lui fait créer cette divinité monstrueuse qui est pour l'humanité et pour toute la nature la plus épouvantable des calamités.

Toutefois, l'instinct primitif, naturel, est demeuré si profondément enraciné dans l'homme ; il porte si indélébilement le besoin d'une divinité particulière, d'un fétiche qui lui soit personnellement attaché, qu'il ne cesse de voir dans ce Dieu unique le protecteur spécial de sa race contre les autres races, de sa patrie contre les autres patries, de sa famille contre les autres familles, de lui-même contre autrui. Le monde entier sera peut-être frappé des pires catastrophes ; il a la certitude secrète que lui-même y échappera. De même que le totem protégeait ses ancêtres, le Dieu-Unique le protégera, lui, entre tous. Et souvent, même s'il n'est plus un primitif fétichiste « impuissant à concevoir une cause générale réglant les phénomènes naturels » (Nouveau Larousse), s'il paraît s'élever au-dessus de l'idolâtrie par une conception plus haute du divin, il ne comprend plus quand il est frappé comme les autres, et il s'effare, il proteste, il perd la foi. Jean Lorrain a raconté l'histoire de la prostituée toulonnaise qui va noyer dans le port la statuette de la Vierge à qui elle a vainement demandé de lui rendre « son homme » emprisonné à la suite de quelque vilaine aventure. De vieilles dames donnent le fouet à l'image de saint Antoine de Padoue et la mettent en pénitence dans les cabinets, parce que le saint ne leur a pas ramené le toutou échappé de leur giron. La littérature du moyen âge, les contes et le théâtre de la Vierge en particulier, abondent en naïvetés de ce genre. Une foule de pères et de mères ont eu besoin que la guerre leur tuât leurs propres fils pour comprendre l'abomination de cette ignominie que d'autres ne cessent pas de trouver « fraîche, joyeuse et divine » ! Quelle différence y a-t-il entre les solliciteurs de la Vierge, de saint Antoine de Padoue, du « Dieu des Armées », et ceux des fétiches ? Dent de singe ou médaille bénite, l'explication, si subtile qu'elle soit, des sorciers qui en font commerce, ne montre aucune distinction à faire parmi ceux qui les portent et en attendent protection. .

Il n'est aucune religion qui n'ait son origine dans le naturisme et qui n'en continue les traditions lorsqu'elle veut atteindre les foules humaines. Maury, quand il disait que « le naturalisme a été le point de départ de la religion brahmanique et aussi des religions grecque, latine, gauloise, germaine, slave », constatait que le naturalisme - en l'espèce le naturisme - est à la base de toutes les religions. Renan a vérifié que « les premières intuitions religieuses de la race indo-européenne furent essentiellement naturalistes », Le bouddhisme, en particulier, a conservé ce naturisme qui éveille « le désir de se perdre dans l'infini des choses ». (E. Reclus.)

L'animisme, dont on a. fait une philosophie ayant pour principe l'âme qui est en tout être vivant, a été la première doctrine métaphysique expliquant la vie ; il est toujours celle qui l'explique le plus simplement. Les études physiologiques contemporaines sont de plus en plus en concordance avec l'animisme polyzoïque qui voit, dans chaque organisme vivant, d'autres organismes également vivants. « Notre corps est une république de vies », a dit Fonsegrive résumant l'ouvrage de V. Perrier : Les Colonies animales. La science, d'accord avec la philosophie animiste, ne fait plus de distinction entre la force animatrice et la matière. Tout est âme et tout est esprit ; spiritualisme et matérialisme, animisme et organicisme, se confondent dans la vie universelle. L'animisme philosophique rejoint ainsi l'idée naturiste « d'une ressemblance originaire des conceptions chez tous les êtres organisés » et d'une égalité entre eux, hommes ou animaux, ceux-ci étant de par la définition même du mot : animal, les « possesseurs du souffle », ceux qui « ont une âme », tout comme ceux-là.

« L'humanité, dans sa radieuse jeunesse, créait des mythes ; spontanément elle animait la nature entière, personnifiait, humanisait toutes choses. Elle donnait une émotion, une pensée, une voix à cette goutte d'eau, à cette plume, à cette feuille que la froideur de notre raison nous fait paraître inanimée. Les poètes, alors, traduisaient en paroles humaines toutes les voix de l'univers, composaient ce que nous appelons les fables et qui est la plus vraie des vérités. » (Anatole France.) Toutes les fables, les légendes, les traditions du naturisme se retrouvent dans les religions. Les mythes forment le fond de leurs dogmes et de leurs cérémonies, quelles que soient les transformations qu'ils ont subies. « Quand on parle des religions antiques, on dit mythologie. Quand on parle de la religion chrétienne, on dit théologie. Au fond, les deux termes sont synonymes. Mythologie : théologie à laquelle on ne croit plus. Théologie : mythologie à laquelle on a foi. » (Couchoud)

L'idée de Dieu est sortie du culte du feu. Le feu, élément supérieur de la vie chez tous les peuples qui ont évolué, adoré dans le Soleil, est demeuré l'image de la fécondation et de la purification ; fécondation de la Terre et des intelligences, purification de la vie et des âmes en marche vers le progrès d'une vraie civilisation. Tous les dieux qui ont pris forme humaine sont nés au solstice d'hiver, quand le soleil recommence à monter vers le Zénith. Il en est de Jésus, « l'Agnus dei », comme des païens Mythra, Moloch, Horus, Apollon, Bouddha. Les paysans des Andrieux, dans les Alpes françaises, qui pratiquent encore l'offrande au Soleil comme leurs ancêtres préhistoriques, font les mêmes gestes que les mages bibliques à l'étable de Bethléem...

Le dogme abracadabrant de la Trinité, exploité par l'Eglise, n'a d'explication compréhensible que dans son origine naturiste. Sa première conception, la plus naturelle et la plus simple, est dans la représentation de la famille : le père, la mère et les enfants. Elle commença à être métaphysique, mais resta naturelle, dans l'unification du ciel, de la terre et de l'ensemble des êtres. Elle fut plus métaphysique avec les trois figures d'Aristote : le commencement, le milieu et la fin, de même avec la trimourdi indoue : la naissance, la destruction, la renaissance. Compliquée par les prêtres qui en ont fait un galimatias, elle a été dans le plus ancien culte védique la triade de Savitri, Maya et Vayou, dans le brahmanisme celle de Brahma, Shiva et Vischnou, dans le bouddhisme celle de Bouddha, Dharmas et Sanghas, dans les légendes chaldéènnes celle de Anou, Bel et Ouah, en Perse celle d'Ormuzd, Ahriman et Mythra, en Egypte celle d'Ammon, Month et Rhons, ou d'Osiris, Isis et Homs, ou encore de Khnoupis, Sats et Amouké. On la retrouve dans toutes les mythologies jusqu'à celle du christianisme du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Celle-ci est la plus incompréhensible de toutes, parce qu'elle n'a plus que des explications théologiques où les gens d'Eglise eux-mêmes perdent leur latin. On connaît l'anecdote de ce bon curé de campagne qui, ne sachant comment expliquer la Trinité a ses ouailles, leur dit : « La Trinité est comme un morceau de lard ; le gras, c'est le Père, le maigre, c'est le Fils, et la couenne, c'est le Saint-Esprit », traduisant ainsi l'assimilation primitive de la divinité avec les objets de subsistance des hommes.

La Purification et la Rédemption par le sacrifice sont aussi dans la religion naturiste. D'abord, un animal ou un être humain fut chargé du fardeau des autres pour les alléger. L'idée de purification s'y ajouta et le sacrifice du bouc émissaire lava l'homme de ses fautes. On en arriva à sacrifier le dieu lui-même après l'avoir fait homme. Jésus fut mis en croix pour laver les péchés des hommes, et son sacrifice se continue dans la communion chrétienne où, comme dans le totémisme, le fidèle s'assimile le sang de son dieu sous les espèces eucharistiques. « Jésus-Christ est en personne dans l'Eucharistie et nous y donne son corps en substance », a dit Bossuet. De nombreux primitifs sacrifient encore des animaux et mêmes des hommes. La guerre est demeurée l'image des hécatombes à la gloire du « Dieu des armées » dans ses formes plus positives de sacrifice au Dieu des affaires et des coffres-forts. On apaise toujours le Seigneur comme on apaisait Moloch et Jéhovah, et des drapeaux demeurent les emblèmes du sacrifice patriotique dans les temples du Dieu qui mourut pour la fraternité universelle !...

Les cultes funéraires, célébrés spécialement par le christianisme les 1er et 2 novembre, sont nés de l'idée d'apaiser l'esprit des morts par des offrandes et des cérémonies commémoratives sur leurs tombes. Lorsque le christianisme primitif voulut s'élever contre ce culte et dit : « Laissez les morts ensevelir leurs morts », il rencontra une immense résistance populaire et il dut adopter cette pratique en contradiction avec la foi nouvelle qu'il apportait et qui faisait mépriser les corps. Le christianisme s'est adapté au point qu'il a organisé le culte des reliques et qu'il en a fait l'objet de la simonie la plus impudente (voir Simonie.) L'idée de purification et de rédemption se retrouve dans la confession des péchés que les religions primitives pratiquèrent dans des cérémonies magiques d'expulsion du malin et dans le baptême. Le christianisme a fait de la confession, du baptême et de la communion les moyens de domination qu'on connaît.

Mortifications, macérations, pénitences de toutes sortes ont toujours été pratiquées pour ressembler au totem, pour se rapprocher du dieu dans un état de plus grande pureté, pour en avoir une connaissance et en recevoir des communications plus profondes et plus particulières. Les sorciers ont encouragé et multiplié autant qu'ils ont pu, au lieu de les combattre, les formes de vésanie les plus imbéciles, au point qu'elles prirent la gravité d'épidémies. Les flagellations, qui faisaient partie des exercices dévôts de l'antiquité païenne, se continuèrent au moyen âge chrétien avec une véritable fureur collective, et on en voit encore aujourd'hui. Les sorciers avaient imaginé que la castration était agréable aux puissances divines. Les prêtres d'Athys se mutilaient pour ressembler à leur dieu. Les chrétiens Origène et ses disciples firent de même pour affirmer leur volonté de chasteté. Jusqu'à ces derniers temps on châtrait les enfante destinés aux chœurs de la Chapelle Sixtine ; tout dernièrement, le pape a décidé qu'il serait mis fin à cette pratique odieuse. Les exorcismes de l'Eglise pour combattre les maléfices sont restés dignes du fétichisme le plus primitif. Toutes sortes de pratiques charlatanesques, explicables parfois à l'origine, sont demeurées par la sorcellerie des prêtres ou de thaumaturges clandestins. Ces derniers paient parfois en correctionnelle, non le fait d'avoir exploité la sottise publique, mais celui d'avoir fait une concurrence « déloyale » et « impie » aux d'église !

Forêts et sources enchantées voyaient jadis les cortèges des lutins, les ébats des faunes, des nymphes des dryades, les danses du sabbat (voir Sorcellerie). Les foules geignantes des éclopés du corps et de l'esprit venaient demander à la plante magique et à l'eau miraculeuse la guérison de leurs maux, les vertus curatives de certaines plantes et de certaines eaux ayant été éprouvées. Les sorciers intervinrent pour créer des régions de miracles. Chaque village avait vu des prodiges divins qui justifièrent des pèlerinages. La Vierge apparut à des Mélanie et Bernadette, comme jadis les fées à l'entrée de grottes merveilleuses, et des N. D. de la Salette, des N. D. de Lourdes renouvelèrent les prétendus prodiges des fontaines de Jouvence. Elles en font trop et pas assez pour la raison humaine, car si elles ramènent à la vie des gens qui passaient pour morts, elles n'ont jamais été capables de rendre son bras manquant à un manchot. Cela leur est aussi impossible qu'à leurs sorciers de démontrer que un égale trois.

Toutes les constatations des rapports entre le naturisme et les religions les plus modernes démontrent que celles-ci, bien loin d'employer les connaissances acquises par la raison et la science pour faire progresser l' humanité, ne s'efforcent que d'aggraver sous des formes nouvelles les vieilles superstitions en les érigeant en dogmes. Malgré toutes les aberrations des religions primitives, il y avait en elles une pureté de sentiment, une préoccupation de moralité qui n'existent plus dans les religions modernes flétries par l'hypocrisie et déshonorées par leur adhésion à toutes les turpitudes dirigeantes, à tous les dols, toutes les fourberies, tous les crimes. Le primitif est le plus souvent criminel par ignorance ; le civilisé l'est sciemment, volontairement, par calcul. C'est pourquoi les religions sont de plus en plus immorales. M. Monod-Hersen, dans un récit de voyage au Niger, a écrit :

« Le prêtre fétichiste croit à sa religion. Aussi est-il très rarement le profiteur de sa foi. S'il en vit, il en remplit aussi les devoirs en faisant pénétrer dans le peuple ses enseignements. L'essentiel, pour le fétichiste, est le respect de certaines règles morales. Trois vertus notamment sont requises de l'homme pour son salut : la justice, la bonté, l'aide aux faibles. Notez qu'il n'est pas nécessaire d'être fétichiste pour être sauvé. L'observance des trois vertus suffit. »

Comparez cette morale primitive à celle des gens qui disent : « Hors de l'Eglise, point de salut ! », et dites où se trouve la vraie morale.

De nombreux auteurs ont « démontré surabondamment qu'il n'y a rien de sage dans les évangiles qui n'ait été connu et pratiqué par les rabbins » (P.-L. Couchoud.) De même, il n'y a rien de sage que les rabbins aient connu et pratiqué, qui n'ait été avant eux et avant toutes les religions dans la religion naturelle, source spirituelle de l'humanité comme la Terre en est la nourricière, la « terre chérie » que le primitif indou ne séparait pas, dans ses sentiments, de la « femme bien aimée ».

- Edouard ROTHEN

NATURISME INDIVIDUALISTE (LE)

Il y a et l'on propage plusieurs conceptions du Naturisme : pour les uns, le Naturisme consiste en un retour ou une régression vers un passé primitif, antéhistorique ou précivilisé, que personne n'a, jamais vu, dont il ne reste que des documents mal déchiffrés ou déchiffrés à la lumière de nos connaissances actuelles. Pour les autres, c'est rejeter de l'existence individuelle ou sociale le frelaté, l'artificiel ou soi-disant « artificiel ». Pour une troisième catégorie, le Naturisme c'est la pratique d'un système spécial d' alimentation, d'hygiène, de thérapeutique, d'une vie simple ou prétendue simple. Il en est d'autres qui appellent Naturisme la rétrogradation vers des mœurs, des formes de gouvernement ou de groupements sociaux, des habitudes, des religions supposées plus proches de l'état de nature que les nôtres.

Les premiers êtres humains faisaient sans doute ce qu'accomplissent les animaux : ils obéissaient à leurs instincts et à leurs passions, ce qui n'est pas toujours agir avec simplicité. Peut-être que certains naturistes contemporains ne se trouveraient pas autant à l'aise que cela si - par un coup de baguette magique - on leur faisait faire machine en arrière et les installait dans quelque milieu très primitif. On peut supposer qu'être naturel, pour la bête humaine de ces temps-là, c'était se précipiter sur l'inconnu qui apparaissait et l'abattre d'un coup de massue ; c'était encore s'élancer sur la première femelle surprise, la forcer à la course et la violer, à demi-assommée. Etre naturel c'était vivre dans un état de terreur continuelle : peur du fauve qui rôde autour du gîte ou du campement, peur du vent qui siffle et secoue le feuillage des arbres, peur des météores, peur de la nuit, peur de l'ombre, peur des cadavres, peur de l'inexpliqué, peur de l'incompris... Crainte toujours et sans cesse. Etre naturel, c'était consommer les produits qu'on avait à sa disposition, tout de suite et sans épargne, manger jusqu'à rassasiement et même davantage, s'endormir, se réveiller, se récréer, et recommencer ... Etre naturel, c'était se soumettre à plus fort que soi, physiquement parlant, bien aise encore d'être laissé en vie !

On demeure étonné de la naïveté de certains explorateurs et aussi de quelques écrivains de talent qui alignent des phrases à propos de la beauté morale des spectacles naturels et en profitent pour opposer la vie simple et instinctive des groupes indigènes que nous dénommons « sauvages » à la vie compliquée et souvent mécanique des civilisés. Ce qui charme le « civilisé », l'homme élevé à l'ombre de la culture moderne, lorsqu'il est placé en face des scènes purement naturelles, c'est qu'elles répondent à des aspirations sentimentales et artistiques qui ont parfois leur source dans le souvenir ancestral des conditions primitives de la vie. C'est vrai des fleuves qui coulent, larges et majestueux, entre des rives ornées d'une végétation surabondante ; des forêts aux arbres immenses et magnifiques ; du sol fertile qui ne demande que peu de travail pour fournir un rendement extraordinaire ; de la faune à la forme et au coloris si variés qu'ils défient la plume et le pinceau. Tout cela, certes, offre aux yeux un spectacle autrement grandiose et saisissant que les parcs de nos grandes villes, dessinés au cordeau. On oublie, dans la fièvre de la description. que cette abondance et cette luxuriance dans les formes, dans les parfums, dans les couleurs, sont le résultat des rayons solaires qui tombent à pic, pour ainsi dire, sur ces régions merveilleusement douées. L'homme civilisé, cultivé, sent monter des profondeurs de son être intime comme une bouffée d'admiration et même de stupéfaction qui a beaucoup de ressemblance avec les accès d'extase religieuse dont sont coutumiers les grands croyants.

Un examen fait de sang-froid montre bientôt qu'il n'y a rien de « moral » dans la beauté des scènes de la nature, rien même dans leurs conditions d'existence et de formation qui puisse donner à un cœur sentimental prétexte à se réjouir. L'expression de puissance que dégagent en général la flore et la faune équatoriales est le résultat d'une lutte acharnée pour la vie où est .fatalement vaincu le moins apte à la résistance ; j'entends par le plus faible, le moins rusé, le moins armé.

Malheur tout autant à celui dont la constitution est incapable de résister aux intempéries qu'à l'infortuné moins habile que son ennemi au maniement de la massue ou de l'arme de jet. J'aime les spectacles qu'offre la nature autant que quiconque : ils font vibrer mes sens ; je goûte avec volupté les effluves qu'ils rayonnent. Ils enrichissent mes expériences artistiques de la vie. Mais je ne vois en eux rien qui m'influence, « moralement » parlant. Ils me font vivre plus amplement, plus sensuellement, voilà tout. Et je ne leur demande pas autre chose.

Il y a un manque de bonne foi évident chez l'écrivain qui se pâme d'enthousiasme devant un animal à la robe superbement bigarrée ou devant je ne sais quel arbre gigantesque au feuillage magnifique, et qui oublie que c'est grâce à la disparition de ses concurrents - toujours obtenue par la violence ou l'oppression - que l'un ou l'autre ont subsisté. Il n'y a pas seulement l'avoir dans le « grand livre de la nature », il y a aussi le doit. Et l'enthousiasme n'est pas une raison suffisante pour passer une page sur deux.

Imaginez, d'ailleurs, que les plantes chétives, ou dépourvues de fleurs aux couleurs vives aient eu raison des grands arbres ou des plantes aux fleurs colorées - imaginez que les insectes ternes ou les petits animaux grisâtres ou endormis dominent sur les vertébrés à la démarche majestueuse ou les oiseaux au plumage richement orné. Imaginez une mousse gris sale au lieu de l'herbe verte des prairies, des eaux uniformément lourdes et opaques à la place des eaux courantes et des ruisseaux limpides - cela, bien entendu, dans les conditions d'appréciation mentale qui sont les nôtres. Croyez-vous que les hymnes dédiés à la beauté de la nature ne seraient pas remplacées par des malédictions ?

« Retour à la nature »... Mais il s'agit de savoir ce qu'un contemporain cultivé entend par le « retour à l'état naturel ». On comprend que les hommes intelligents soient dégoûtés de la civilisation européenne et se soient rendus compte que l'acquis scientifique et intellectuel mis à part, elle ne diffère pas, quant au fond de l'état qualifié « barbarie » - c'est-à-dire que ces hommes fassent entrer le sentiment dans leurs aspirations et leurs conceptions de la vie. On comprend que ces êtres humains veuillent s'établir dans un endroit isolé, loin des agglomérations sociales et y vivre d'une existence plus conforme à leur tempérament et à leur horreur de notre civilisation. Mais il n'y a rien là qui ressemble à un « retour à la nature » - il y a une fuite des conditions de la vie civilisée « actuelle », un exode de certains hommes à mentalité spéciale vers des circonstances et un environnement physique et psychique autres, il n'y a pas de conversion au « naturisme ».

La tendance « naturienne » ou « néo-naturienne », apparaît sympathique en tant que considérée comme réaction contre le surmenage fiévreux, insensé de l'industrialisme et du commercialisme spéculateurs et rationalisés. Mais que cette tendance prétende représenter l'individualisme anarchiste, c'est ce qui ne saurait se concevoir !

L'apparition de l'artificiel indique que l'homme est sorti de l'animalité... cela n'implique pas, bien entendu, une supériorité morale ou immorale sur l'animal. On peut considérer comme artificiel tout ce qui a été ajouté aux besoins primordiaux de la bête humaine. On peut même dire que là où il est naturel que le fort domine le faible, l'insoumission du faible est de l'artificiel : c'est se courber et ruser, qui sont choses naturelles, pour le moins fort, non s'insurger. Pour se révolter, le moins favorisé a dû vivre des siècles, des siècles et encore des siècles de vie artificielle.

A vrai dire, la ligne de démarcation entre le naturel et l'artificiel est aussi théorique et idéale que la ligne des frontières. On ne fait de l'artificiel qu'avec du naturel : le feu, l'agriculture, l'apiculture, l'élevage et la domestication en général, l'habitat, le vêtement, le pain, la bière, l'usage du char, du bateau, de l'animal de charge ou de trait, de la vapeur d'eau, du gaz, de l'électricité sont parmi les choses artificielles, mais toutes dépendent de l'exploitation des produits naturels du monde où nous évoluons. Boire un verre de vin, fumer une cigarette, vinaigrer une salade, n'est ni plus ni moins artificiel que presser sur un bouton pour que luise de la lumière ou appuyer sur un levier pour mettre un véhicule en marche.

L'usage ou le non usage de l'artificiel est question de goût ou d'opportunité personnelle et rien d'autre !

Rien d'écœurant comme les hautes cheminées de ces usines qui inondent de fumée un paysage ravissant. Rien de moins esthétique que ces immenses bâtiments dont les façades profilent, le long des artères des grandes cités, leur désespérante monotonie. S'ensuit-il qu'il faille faire fi de l'acquis scientifique, des moyens rapides de fabrication ou de locomotion, « revenir en arrière » en un mot ?

Qui le penserait, qui le voudrait ?

L'individualiste préfèrera l'express à la diligence, la charrue à tracteur à l'araire, les plus récents métiers au métier Jacquard et ainsi de suite. Plus son développement intellectuel grandira, plus sa vie s'intensifiera ; plus aussi il sentira la nécessité de réduire au strict minimum le temps exigé pour la fabrication des utilités les plus nécessaires au fonctionnement purement physique de son corps. Les « naturiens » objectent vivement que dans « la société future » personne ne se trouvera qui condescende à remplir certaines besognes, sales, repoussantes ou difficultueuses, tels les métiers de vidangeur, mineur ou même chauffeur de locomotive ; le travail, dans ladite société future, étant volontaire et non imposé.

Voici ce que répond l'individualiste anarchiste :

Que « la société future » demeure dans un avenir hypothétique ; qu'en l'attendant, ne pas se servir des progrès acquis, serait placer l'individualiste dans des conditions d'infériorité qui rendraient impossible sa vie de réaction contre le milieu. Dans « la société présente », seule intéressante pour l'instant, l'individualiste, au contraire, poussera au maximum l'emploi des applications scientifiques ou autres, destinées à augmenter sa force et à économiser son temps.

Ce long préambule était nécessaire pour expliquer ce qu'est « le naturisme individualiste », qui n'est apparenté ni à l'hygiène ni à un quelconque mouvement de retour à une nature ou à des mœurs prétendues idylliques.

Ce que les individualistes entendent par naturisme, c'est la réalisation de leur nature individuelle ; c'est la faculté, la possibilité - la liberté - de vivre, chacun d'eux, selon leur nature ou, ce qui revient au même, selon leur conception particulière et personnelle du « naturel », leur conception actuelle du moment.

Le naturisme individualiste ne nie pas l'association, certes, il est évident qu'il y a avantage et plaisir à se retrouver ou à œuvrer ensemble entre unités de même nature, à s'associer entre êtres adoptant la même ou à peu près la même définition du naturel. Ceux à qui plaît le séjour des agglomérations urbaines font bien de s'assembler, comme ont raison de se réunir ceux qui aiment vivre en troglodytes ; de même pour les ascètes ou les épicuriens, etc.

Toute la question est qu'on se retrouve entre humains pour lesquels il est naturel de vivre tel ou tel genre de vie. Il est à redouter que dans tout milieu basé sur le conformisme social, on traque le naturisme individualiste, on entrave ses manifestations, parce qu'il est éminemment, asocial. Le conformisme social implique le contrat social obligatoire, une moralité grégaire, une opinion publique moyenne à laquelle se relativisent le naturel et le contre-nature, individuel comme collectif. Tout cela postule l'Etat, c'est-à-dire un organisme chargé de surveiller, tenir en bride, réduire à merci les non-conformistes : ceux qui veulent vivre selon leur nature.

La puissance immense de l'appareil gouvernemental contemporain est le résultat de l'énorme concentration des hommes sur certains points donnés, de la densité excessive de la population. La tyrannie, la dictature, la coercition politique, la contrainte sociale sont en rapport direct avec le plus ou moins d'esprit de masse ou de foule dont font montre ou qu'acceptent les hommes.

De tout ce qui existe d'artificiel, il n'est rien qui soit plus dangereux pour le présent ou l'avenir de l'humanité que le conformisme social. Et quand je dis conformisme social, je sous-entends : conformisme économique, conformisme éthique, conformisme éducatif, conformisme récréatif, etc., - réduction au gabarit de l'amorphe et du vulgaire de tous les gestes dont est susceptible la bête du troupeau.

Il n 'y a que deux solutions en présence :

  • Ou le naturisme individualiste qui revendique pour chacun de ceux qui le veulent « le droit » de vivre sa vie selon sa nature (tempérament, instincts, goûts, imagination, etc.), à ses risques et périls, sous réserve de la réciproque à l'égard d'autrui ; et de s'associer pour vivre dans ce sens.

  • Ou le conventionalisme politico-social qui vise à refouler tempérament, instincts, goûts, .imagination, etc. individuels, exerçant dans tous les domaines une censure répressive, au risque de mutiler la personne humaine dans sa sensibilité et son développement. Et cela au profit d'un étalon artificiel moyen, forgé pour la facilité de la surveillance et du parcage des troupeaux humains.

On sait que c'est la seconde solution qui a prévalu.

Ce n'est pas consoler que prouver par A + B que la société ne pouvait aboutir à autre ou meilleure combinaison. L'on n'en souffre pas moins, car le conformisme social traîne à sa suite, outre une maréchaussée en chair et en os, une armée de gendarmes moraux : préjugés, parti-pris, restrictions.

Faut-il se décourager ? nullement !

Rien n'est perdu si l'on trouve en soi le ressort pour fonder et faire vivre des milieux, des groupes, des îlots, où les naturistes individualistes peuvent tenter de vivre totalité ou partie plus ou moins grande d'une existence répondant aux réalisations vers lesquelles les pousse, les presse leur nature, sans se soucier si cela ne concorde pas avec le critère moral des salariés de la haute ou basse police des sociétés - sans se soucier si c'est ou non d'accord avec le naturisme des ascètes, des abstinents, des réformateurs de mœurs publiques ou privées, dont le moins qu'on puisse dire est qu'on ne les voit jamais désavoués par les dirigeants politiques et les profiteurs économiques. Les naturistes indi- vidualistes ne hissent pas de pavillons ostentatoires sur les îlots qu'ils aménagent et peu leur chaut qu'ils n'existent qu'en fonction de l'océan. Une seule chose leur importe, vivre, entre eux, pour eux, le maximum des sensations, des jouissances qui leur sont « naturelles », en compagnie de ceux qu'ils ont amenés à les joindre par l'action de leur propagande individuelle.

- E. ARMAND.

NATUROCRATISME

n. m.

Le naturocratisme est une synthèse des idées de nature et est appelé, selon l'avis de Henry Le Fèvre, à être la sagesse qui présidera à l'existence des individus vivant d'après les lois de la nature ; c'est, en quelque sorte, la philosophie découlant de la nature elle-même. Et, pour une précise définition du naturocratisme, je ne puis mieux faire que de donner une citation parue dans Le Néo-Naturien de février 1924.

C'est encore Henry Le Fèvre qui nous explique les premières notions sur ce qu'on peut appeler les bases du naturocratisme. Il s'exprime ainsi :

« Le naturocratisme a pour base réelle la reconnaissance des forces naturelles et leur évolution, l'étude des possibilités d'adaptation de l'homme au milieu naturel et non la modification dudit milieu. Le naturocratisme procède d'une méthode à la fois inductive et déductive, basée sur la constatation et sur l'étude des lois naturelles.

L'idée ne doit pas guider seule les hommes et régir les sociétés humaines. Ce sont les conditions climatériques et le mouvement infini et varié de la vie qui doivent déterminer l'ensemble des actes des hommes vers une cohésion vraiment harmonique et logique basée sur les lois naturelles. L'idée ne peut devenir dominante et ne devient une force réelle que lorsqu'elle s'inspire, s'adapte et se joint réellement aux forces naturelles, aux lois du mouvement et de la vie.

Le naturocratisme n'est pas une sorte de fatalisme primitif, il est la connaissance qui pousse l'individu il être beau en lui-même, qui lui sert de conduite lui permettant d'évoluer parallèlement avec le mouvement naturel de la vie, sans souiller la nature qui le détermina et sans s'en écarter, puisque son passage dans la vie organisée n'est qu'un stade éphémère.

L'économie naturocratique a comme base les besoins en rapport avec le milieu climatérique et naturel, ainsi que la connaissance des mouvements utiles aux actes principaux et normaux de la vie de l'homme, les besoins et les rapports étant à la base de toute économie.

Bases philosophiques et sociales du naturocratisme. Le naturocratisme, s'appuyant sur des faits naturels, n'est que le contrôle et la classification de ces faits. Selon les ondulations de la courbe naturelle, le naturocratisme se plie, il prend des nuances différentes selon les latitudes sous lesquelles il est admis et pratiqué. Car, jusqu'à ce jour, presque toutes les races humaines, toutes les civilisations ont voulu modifier la nature, adapter le milieu, dévier les lois naturelles, alors qu'il fallait s'adapter au milieu et se laisser régir par les lois naturelles. Les lois sociales et économiques ne sont rien, si ce n'est des maux et des chaînes. Le naturocratisme doit mettre en relief la puissance d'adaptation de l'homme, ses besoins, ses degrés de sociabilité, sa physiologie, sa psychologie, ce qu'il lui faut pour vivre, pour rire, pour être beau, puis enfin le rôle des arts et de la pensée, car l'homme est de par ses hérédités et sa conformation, un animal d'un genre spécial qui a de véritables besoins autres que la nourriture Il s'agit de les découvrir en ce qu'ils ont de naturel. »

Naturocratisme est un néologisme créé par Henry Le Fèvre qui s'est largement étendu sur le sujet renfermé dans ce nouveau vocable en un volume à paraître sous le titre : « Essai de Naturoratisme ».

- Henri ZISLY.

NATUROPHILIE

n. f.

Les naturophiles ou adeptes ; de la naturophilie sont, en quelque sorte, des partisans anti-sectaires, anti-dogmatiques, de la vie naturelle réalisée.

Le créateur de ce néologisme, Henry Le Fèvre, nous en donne cette précise définition :

« Par naturophilie, j'entends l'ensemble des idées et des principes de vie naturelle ; sous cette dénomination j'ai voulu grouper toutes les tendances des idées de nature, comme toutes les formes de réalisation de vie naturelle, naturienne, naturiste, naturocrate, néo-naturienne, etc... , Ce vocable pris dans son sens étymologique aura la propriété de réunir sur lui tous les Amis de la Nature, à quelque tendance qu'ils appartiennent. »

J'extrais ces lignes du Néo-Naturien, numéro d'octobre-novembre 1923. Depuis cette époque, aucune modification n'a été apportée à ce texte, ni à son esprit.

- Henri ZISLY.

NÉANT

n. m. (du latin ne, non et ens, entis être)

Ce terme est un de ceux dont le sens très clair, subjectivement, s'obscurcit en proportion des efforts tentés par les philosophes pour en préciser, objectivement, l'impossible réalité. En fait, le néant. n'étant rien et nos représentations mentales, sources de toutes nos pensées, ne pouvant se former que par des images sensorielles et leurs rapports entre elles, il s'ensuit que nous ne pouvons avoir une représentation du néant, pas plus que nous ne pouvons nous représenter une couleur inconnue, ou une saveur inexistante. Cela étant, nous ne pouvons penser le néant

Pourtant, dira-t-on, on peut se représenter l'absence de quelque chose. Cela est inexact. L'analyse introspective nous montre qu'il y a, ici, liaison entre deux représentations : l'une antérieure, qui nous fait connaître l'existence de l'objet et des réalités ambiantes l'accompagnant ; l'autre actuelle, qui nous montre l'existence de ces réalités seules, avec impossibilité d'user de l'objet en question.

Si l'on pousse l'analyse plus loin, on peut même s'apercevoir qu'il y a presque superposition et simultanéité de deux états mentaux : d'une part l'image antérieure de l'objet qui reste présente à notre conscience ; de l'autre, l'image du présent qui s'impose comme une impossibilité d'action et de liaison avec l'image antérieure. Il est probable que, physiologiquement, cette impossibilité d'action se traduit en nous par une déficience organique créant tous les états connus, depuis la simple déception, jusqu'au regret et la hantise aiguë.

La conception du néant primitif, sorte d'état imaginaire, d'où serait sorti le monde est une de ces pauvres inventions que les hommes ignorants ont imaginées par faiblesse intellectuelle, pour mettre un terme à leurs efforts investigateurs sur l'origine des choses. Il se différencie tout de même du chaos grec, d'une conception plus savante, laquelle admettait probablement un état primitif inorganisé des éléments du monde.

Cosmologiquement, le néant, le vide absolu n'ont pas plus de sens réel que l'infini et ne peuvent pas plus se concevoir, bien qu'il faille admettre et le vide, et l'infini. Ici, le vide s'entend comme intervalle ou distance entre deux points matériels (j'appelle matérielle toute chose affectant nos sens). Toutes les découvertes de la physique moderne tendent à démontrer un mouvement prodigieux de particules extraordinairement minuscules, séparées par des distances énormes par rapport à leurs dimensions propres. Ainsi, ce vide, sorte de mesure de deux points de l'espace (deux sensations) s'apparente quelque peu à la durée, qui mesure également deux faits successifs, deux sensations, dans le temps.

On peut aisément comprendre que l'espace ainsi mesuré n'est pas du vide, du néant en soi, comme le suppose Kant, mais qu'il correspond à une réaction physiologique de l'être vivant s'adaptant à une réalité objective. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'essayer de se représenter des dimensions hors de 1'échelle humaine, pour comprendre qu'une distance cosmique ou inter-atomique ne correspond à rien de connu dans notre esprit. L'erreur de tous les philosophes qui ont suivi Kant, dans son concept de l'espace, vient de ce fait qu'ils supposent, tout comme lui, que la notion d'espace est antérieure à toute expérience, alors qu'il est manifeste qu'une telle affirmation ne pourrait se fonder que sur la démonstration irréfutable de l'existence de cette notion chez le nouveau-né. Contrairement à cette conception, toutes les observations sur les enfants démontrent, chez eux, l'absence de la notion précise d'espace et de distance, la confusion des plans, la défectuosité de la vision et de l'adaptation des gestes à la préhension des objets diversement éloignés. D'autre part, ce n'est qu'à un âge relativement avancé, après d'innombrables expériences, que l'être humain conçoit l'espace et le temps. Ce qui détruit la thèse Kantienne.

Quant il l'expression populaire : « retourner au néant », cela signifie disparaître, cesser d'être et non continuer d'exister sous une autre forme. Anéantissement est synonyme de destruction, non de continuation.

- IXIGREC.

NÉBULEUSE

n. f. (du latin : nebula, nuage)

On appelle « nébuleuses » des taches d'aspect laiteux, aux contours imprécis, présentant beaucoup d'analogies avec les légers nuages blanchâtres appelles « cirrus », et perdues comme de pâles lueurs dans l'insondable espace. Avant les perfectionnements de l'optique, avant l'application de la spectroscopie à l'étude du monde sidéral, ou supposait que ces créations de la nature étaient toutes composées de vapeurs cosmiques phosphorescentes, de tourbillons de substances lumineuses. Les perfectionnements récents des instruments d'optique et la spectroscopie nous permettent de diviser les nébuleuses en trois catégories distinctes. La première comprend les amas d'étoiles, qui seraient comme des prolongements de notre voie lactée et situés extrêmement loin dans l'espace, à des distances variant de 200.000 à 225.000 années de lumière. Parmi ces amas, presque tous de forme globulaire et généralement composés d'une multitude d'étoiles très voisines en apparence, mais, en réalité, séparées par des distances énormes qui sont de plusieurs années lumière ; il convient de citer les deux nuées de Magellan, dans l'Hémisphère austral, renfermant plusieurs centaines de milliers d'étoiles. Dans les mêmes parages, notons l'amas du Toucan, celui du Centaure et, dans l'Hémisphère boréal, nous remarquons le magnifique amas d'Hercule, renfermant plus de 6.000 étoiles.

Pour les nébuleuses de la seconde catégorie, la spectroscopie est venue préciser la différence d'avec les premières. Ce sont de véritables masses gazeuses, isolées au milieu de l'espace interstellaire et composées d'hydrogène, d'hélium, ainsi que d'un élément encore inconnu sur notre globe auquel on a réservé le nom de « nébulium ». Ces nébuleuses gazeuses qui ont des dimensions énormes et dont le nombre est très élevé sont des corps froids (température probable 223 degrés sous zéro), qui ne sont lumineux que parce que l'arrivée en leur sein de poussières électrisées chassées par la pression de la radiation, les rend luminescentes et permet de les apercevoir, malgré leur basse température, sur le fond obscur du ciel. Constituées par la matière à un état de raréfaction extrême, ces ]nébuleuses qui présentent différentes formes, depuis celle sans contours définis, comme la grande nébuleuse d'Orion, jusqu'à celle qui se révèle comme un anneau de matière nébulaire entourant un noyau central (nébuleuse annulaire de la Lyre), sont le berceau, la semence des mondes futurs.

Le troisième groupe de nébuleuses comprend les nébuleuses spirales, présentant l'aspect d'une vaste spirale ou d'un immense tourbillon. Ces nébuleuses, dont le nombre est voisin du million, semblent s'écarter de la Voie Lactée et se montrent particulièrement nombreuses vers les pôles de la Galaxie. Elles s'éloignent de celle-ci à des vitesses moyennes de 500 à 700 kilomètres à la seconde et constituent des Voies Lactées différentes de la nôtre. Nous devons les considérer comme de véritables univers, d'étendue énorme, extérieurs à notre univers stellaire. La spectroscopie nous les montre comme réellement composée de millions et de millions d'étoiles et de même nature que notre Voie Lactée. (voir ce mot et Univers) et composées, comme elle de milliards d'étoiles, de nébuleuses non résolubles et d'amas stellaires importants. Les plus proches sont à la distance de 100.000 parsecs (un parsec équivaut à 3,26 années-lumière) et ont des dimensions analogue à la Voie Lactée. La plupart d'entre elles sont situées à plus d'un million de parsecs et la lumière emploie, pour les plus éloignés, 8 à 10 millions d'années-lumière pour nous parvenir. Elles sont séparées entre elles et de notre système galactique par des océans de vide que la lumière si follement rapide ne franchit qu'en des myriades de siècles. Citons, parmi les plus remarquables d'entre les spirales, la belle nébuleuse des Chiens de chasse, la magnifique spirale de la Vierge, celle d'Andromède, de la Grande Ourse, etc...

- C. A.

NÉCESSAIRE, NÉCESSITÉ

(du latin necessarius)

Voici quelques-unes des meilleures définitions de ce qui est nécessaire, empruntées au dictionnaire philosophique de Lalande :

  1. Est dit « nécessaire » l'être qui ne dépend, pour exister, d'aucune autre cause ou condition ;

  2. Est dit « nécessaire » (par rapport à un ensemble de causes données), l'effet qui en résulte infailliblement ;

  3. Est dit « nécessaire », l'enchaînement des causes et des effets dans un système déterminé ;

  4. Est dit « nécessaire » le rapport d'un moyen à une fin, d'un condition à un conditionné, si cette fin ne peut être atteinte que par ce moyen, ou si ce conditionné ne peut être réalisé que sous cette condition.

Remarquons que, sauf la première des définitions, toutes les autres ne prennent leur caractère de nécessité que a priori : après expérience. Ce qui les ramènerait en somme à ceci :

« Est nécessaire ce qui est, ce qui existe et se passe dans le présent. »

Ce caractère de nécessité se rapporterait donc aux faits présents que l'on subit, que rien ne peut modifier et contre lesquels on ne peut rien. Ce qui n'est donné que par les faits tirés de l'expérience. D'après cela, tout événement futur ne serait pas absolument nécessaire, tant qu'il ne s'est pas complètement réalisé, qu'il ne s'est point imposé par l'existence même. D'où vient alors que certains phénomènes futurs prennent pour nous le caractère de la nécessité absolue, par exemple la chute d'une pierre jetée en l'air, ou même notre propre mort ? Cela vient d'une particularité psychologique créée par l'expérience qui fait qu'une série de phénomènes dont la succession et la répétition s'effectuent toujours avec la même invariabilité, sans aucune exception connue, se présente à notre esprit avec le même degré de certitude pour le futur que pour le passé. Le futur « est comme déjà joué » (pour employer l'expression assez heureuse de Bergson). Cela nous ramène à l'éternelle question du déterminisme, à la nécessité en soi et à la première définition, citée plus haut, de ce qui est nécessaire. Il est évident qu'il y a quelque chose qui existe par soi-même, car ce n'est ni nier, ni expliquer l'existence d'une chose en soi, c'est rendre toute existence intelligible. Il y a donc quelque chose dont les attributs propres ne dépendent point du dehors (ne serait-ce que le mouvement), car il faudrait encore reporter au dehors, à un autre quelque chose, les attributs que l'on nie à cette première chose, ce qui est reculer l'explication.

Ces attributs peuvent-ils être considérés comme libres on comme nécessaires ? Nous sommes, ici, au cœur même de la question du déterminisme. Remarquons que les attributs ne tiennent l'existence que d'eux-mêmes ; quant à leur origine et leurs particularités, ils sont libres, bien que se modifiant mutuellement et perpétuellement dans leurs mouvements ; mais l'esprit répugne à admettre une telle possibilité car si le vieil anthropomorphisme nous fait douer ces attributs de la faculté d'être facultativement ceci ou cela, sans raison, une chose ne peut être (pour notre compréhension habituelle) qu'une chose à la fois et non plusieurs choses différentes ou contradictoires. Si donc elle est ce qu'elle est, et non autre chose, c'est qu'elle ne peut être cette autre chose. Nous voyons là encore un caractère de nécessité. Il nous est impossible de concevoir qu'une chose puisse être plusieurs choses en même temps ni changer d'elle-même sans motif. Tout porte donc le caractère de la nécessité.

Cela vient de ce que nous ne pouvons concevoir de changements, de variations sans causes antérieures les déterminant. Ce qui recule indéfiniment le problème des causes déterminantes, sans le résoudre.

En réfléchissant suffisamment, il n'est pas plus pénible d'admettre qu'une chose puisse être, sans motif antérieur, soudainement, autre chose que d'admettre que, sans autre motif antérieur, cette chose soit actuellement ce qu'elle est. L'incompréhensible n'a pas de mesure. Si l'on admet une chose incompréhensible, on peut en admettre une quantité indéfinie.

Le caractère de la nécessité ne serait donc pas exclusivement le fait de l'invariabilité et de la répétition, mais, plutôt, celui de l'existence même : Est nécessaire ce qui est. En réalité, nous sommes, ici, en dehors du champ de l'expérience, dans le pur domaine de l'imagination, avec le seul guide de notre logique, tirée de l'expérience sensorielle; laquelle n'a plus aucune mesure avec des faits qui se passent à une échelle de grandeur qui n'affecte plus notre sensibilité.

Les seules explications que nous puissions nous donner, dans ce domaine extra-sensible, sont plutôt des inventions, des jeux de notre esprit, auxquels nous ne pouvons que demander certaines conditions de logique pour ne point heurter notre bon sens, Ce qui porte, pour nous, le caractère de la nécessité, ce sont surtout les faits prévisibles s'appliquant aux phénomènes se déterminant les uns les autres. La logique humaine, notre raison issue des réactions de la substance vivante contre les forces du milieu, nous fait connaître ces nécessités qui sont comme les bornes mêmes de toute vie, hors desquelles notre existence est compromise ou en danger. La seule morale possible et acceptable pour les humains ne devrait être qu'une morale basée sur ces nécessités inéluctables, imposées par les lois naturelles à tous les êtres vivants. C'est en connaissant exactement ces nécessités que l'homme pourra triompher de la nature et l'utiliser à son avantage, pour son bien-être et sa conservation.

- IXIGREC

NÉCESSITÉ

n. f.

Je veux bien qu'un très grand nombre des acquisitions de l'homme aient été faites sous l'empire de la croyance à la liberté métaphysique. On a même prétendu que ces acquisitions auraient été moins rapides si cette croyance n'avait pas dominé l'horizon de la pensée humaine. C'est une question qui demande il être discutée à fond et sérieusement. Pour ma part, je crois que la nécessité, dans la plupart des cas, est à l'origine des conquêtes ou des « progrès de l'esprit humain », pour parler comme Condorcet. D'ailleurs, le problème n'est plus là. Puisqu'il est entendu que l'unité humaine n'est pas libre, mais qu'elle possède, dans une certaine mesure, la faculté d'opposer son déterminisme personnel au déterminisme ambiant, de le combattre même, - éthiquement et socialement s'entend - il appartient à l'animateur, à l'initiateur, au propagandiste d'insister avec puissance sur le rôle dévolu à la volonté de résistance et d'affirmations personnelles, à l'action de l'association des déterminismes individuels dans la lutte pour la conquête d'acquis nouveaux, de nouvelles utilisations, de connaissances nouvelles, de nouveaux procédés ou modes d'existence permettant à l'être humain d'évoluer avec plus d'aisance. En deux mots, il appartient à l'éducateur - si l'on préfère ce mot - de démontrer que la nécessité n'est pas un générateur de crainte ou de résignation, mais un facteur d'évolution, d'épanouissement, dans tous les cas.

- E. ARMAND

NÉCROMANCIE

n. f. (du grec : necros , mort ; manteia, divination)

C'est à évoquer les morts, pour connaître l'avenir ou découvrir les choses cachées, que visait l'antique nécromancie. Afin de recevoir les réponses souhaitées, les Thessaliens arrosaient un cadavre de sang chaud, non sans avoir accompli, au préalable, mes expiations et le sacrifices requis. Les légendes grecques reviennent souvent sur l'évocation des morts : Ulysse se rend au pays des Cimmériens pour consulter l'ombre de Tirésias ; Orphée va en Thesprotie pour rappeler celle d'Eurydice. Moïse défendit, sous peine de mort, la nécromancie que les Juifs pratiquaient volontiers. Bien qu'il eût chassé les magiciens de son royaume Saül alla secrètement consulter la pythonisse d'Endor, la veille de la bataille de Gelboë. Ce fut, d'après la Bible, pour s'entendre dire par le grand-prêtre Samuel, mort depuis deux ans :

« Demain tu seras avec moi. »

Durant tout le moyen-âge, les nécromanciens jouèrent an grand rôle. Ils n'ont pas disparu ; spirites et autres évocateurs de trépassés sont leurs modernes successeurs. Vers 1848, deux jeunes américaines nommées Fox entendirent des coups qu'elles attribuèrent à un homme décédé dans la maison ; une convention établie par ces demoiselles permit bientôt des conversations suivies : un coup signifiait « oui », deux coups « non ». Ce fut le début des tables tournantes et frappantes, dont la fortune fut considérable dans la seconde moitié du XIXe siècle, aussi bien en Europe qu'en Amérique. Mais l'on s'aperçut que certaines personnes jouaient un rôle prépondérant dans la production de ces phénomènes ; on les appela des médiums. Par leur intermédiaire, nous entrerions en rapport avec les esprits désincarnés. Après la mort, ces derniers qui vivent d'une existence transitoire et se décident avec peine, semble-t-il, à quitter les zones terrestres, rôdent autour de nous. C'est pendant cette période d'errance, où l'âme reste environnée du perisprit ou corps astral, qu'elle parvient à se manifester aux vivants. Plus tard, elle devra s'incarner à nouveau, soit sur notre planète, soit sur une autre, selon son degré d'évolution. Les défunts peuvent entrer en communication avec nous de bien des manières : certains médiums écrivent avec un crayon, une planchette, etc., on a alors l'écriture automatique ; d'autres dessinent ; d'autres parlent et ne peuvent s'empêcher de prononcer « des paroles dont ils ne soupçonnent pas le sens et qu'ils sont tout surpris d'entendre » ; d'autres gesticulent ou imitent la voix, les gestes, la tournure d'un défunt ; d'autres, par leur seule présence, provoquent des mouvements ou des bruits, etc ... Enfin, toujours grâce aux médiums, on parvient. dans certains cas, à voir les esprits, à les photographier, à prendre des moulages de leurs mains ou de leurs pieds. Une mystérieuse substance, l'ectoplasme, leur permettant de se modeler un corps semblable à celui qu'ils avaient autrefois, de se matérialiser. D'accord avec les spirites sur l'ensemble de la doctrine, les théosophes estiment, toutefois, qu'il faut laisser les morts en paix. En les attirant dans notre ambiance terrestre, nous leur rendons un très mauvais service en les empêchant d'évoluer. De plus ils insistent sur les dangers que court le médium. « Si le médium,écrit Aimée Blech, n'est pas protégé, sa passivité, sa réceptivité habituelle en font une victime toute prête...Combien 'aliénés ont commencé à n''être que des obsédés ! J'ai eu, pour ma part, tant de confidences poignantes et tragiques, tant de demandes d'aide parfois tardives, que je ne crois pas trop m'avancer en affirmant ce danger. » Quant aux occultistes, ils raillent volontiers les spirites et les manifestations « beaucoup plus matérielles que spirituelles », provoquées par les médiums. Oswald Wirth écrit :

« Rien de ce que j'ai vu ne m'oblige à croire à l'intervention des esprits, dans les phénomènes du spiritisme. »

C'est un spectacle qui devrait faire réfléchir les plus crédules, que celui des disputes mettant aux prises les modernes explorateurs de l'au-delà. Chacun prêche pour sa personne, pour sa chapelle : et comme il néglige d'accorder son violon avec celui du voisin, les auditeurs sont gratifiés d'un concert où tout est discordance et cacophonie. Rien d'étonnant, ce domaine étant par excellence celui de la fraude et de l'illusion. Pour nous, il n'y a pas fraude, les déplacements de table sont dus à des inconscients du médium ou à des actons inconscientes des personnes présentes. Ajoutons que la mentalité du médium ou des assistants se retrouve dans toutes les communications. Home, le célèbre anglais qui mystifia si longtemps Williarm Crookes, avoua qu'il n'avait invoqué les esprits que pour attirer les badauds. Si compatir à la sottise n'était risquer de la rendre contagieuse, on plaindrait les naïfs victimes des spirites professionnels et des mauvais plaisants. Faut-il ramener toutes les manifestations médiumniques, hypnotiques, etc ... , à de simples expressions des constatations hypérémotives et mythomaniaques découvertes par Ernest Dupré ou à la cyclothymie si bien décrite par Emil Krœpelin ? Je n'ose me prononcer ; en science, il faut de longues recherches avant d'aboutir à des résultats incontestables. Du moins, il est hors de doute que les morts n'ont rien à voir avec les manifestations spirites ou médiumniques. Les expériences mystiques chères à William James sont rentrées dans le domaine de la physiologie voire de la physiologie sexuelle, d'où et n'auraient jamais dû sortir. Pour l'édification du lecteur, , rappelons l'histoire récente du médium Albertine. Le mari de cette dame était l'auteur de livres fort appréciés dans les milieux spirites : Les Témoins posthumes, Ecoutons les morts. Après production de phénomènes secondaires : déplacement de tables à distance, bruit de castagnettes et de tambourin, danse de guéridons, Albertine provoqua des manifestations ectoplasmiques. A la demande de son mari, écrivait le Docteur Osty :

« Un cabinet noir, c'est-à-dire un espace entouré de rideaux noirs, à été monté dans le laboratoire de l'Institut Métapsychique, pour se conformer aux habitudes du médium Albertine. M. B... a apporté un sac d'étoffe de couleur foncée pour que le corps du médium y soit enfermé jusqu'au cou. Le sac est examiné par plusieurs personnes et par moi. Le fond en est sans couture, les deux coutures latérales sont solides. L'ouverture est garnie d'anneaux de cuivre à rideaux. Albertine y est introduite. L'ouverture du sac est fermée par des lacets réunissant entre eux tous les anneaux de chaque côté et plombé aux extrémités... Le sac est attaché aux bras et à une traverse du fauteuil au niveau des hanches et du sol, par des liens plombés passés dans les anneaux bien cousus à l'étoffe. Les paroles échangées par les spectateurs expriment l'opinion qu'il est impossible d'imaginer comment on peut sortir et surtout rentrer dans ce sac, sans briser les liens de clôture et de fixation. »

Ainsi, toutes les précautions sont prises pour que le médium ne fraude pas. Et, passant sur les séances d'intérêt médiocre, nous arrivons à celles qui présentaient un caractère vraiment remarquable. Le médium, ficelé dans son sac, est placé dans le cabinet noir que des rideaux séparent du public. Le Docteur Osly continue :

« Une lampe rouge est allumée à la rampe du plafond du laboratoire. Dix minutes environ après le début de la séance, des manifestations commencent. On entend un crayon écrire et tomber. Bientôt une main et un avant-bras nus passent entre les rideaux. Les rideaux sont rouvert lentement, une forme humaine apparaît, vêtue clair, tenant un écran lumineux pour mieux éclairer sa tète entourée d'un voile blanc. Les rideaux retombent. Ils s'entrouvrent de nouveau et encadrent une forme féminine que quelques assistants jugent plus petite que celle de l'apparition précédente. La tête est nue. Les cheveux partagé en deux tombent de chaque côté des joues. Quelqu'un dit : « C'est ma soeur, je la reconnais ». L'apparition, d'un signe de main, confirme joyeusement cette reconnaissance. Les rideaux se referment. Quelques minutes se passent, et une autre forme humaine se montre. La tête est recouverte de quelque chose de vague et de couleur claire. Quelqu'un dit « C'est ma mère ! ». Et la comédie recommença bien des fois ; les apparitions deviennent de plus en plus nettes. »

Enfin, voici le récit de la dernière séance :

« Qui me minutes s'écoulent. Les gémissements se précipitent et s'accentuent. Les anneaux des rideaux grincent sur la tringle. Un visage et une longue forme claire et imprécise se montrent dans l'intervalle étroit des deux rideaux et disparaissent. Une forme humaine complète apparaît tôt après. Elle donne l'impression d'une femme. Timidement elle se montre, puis écarte largement les rideaux et se met bien en vue. La tète est recouverte d'un voile clair. Le cou et les bras sont nus. Le corps semble vêtu d'un tissu clair. M. Garçon demande, le premier, de toucher la main de l'apparition. Il la touche. Les rideaux se ferment deux fois, et deux fois l'apparition se montre. Il y a maintenant deux lampes rouges allumées au plafond. Ma demande, plusieurs fois renouvelée, que l'apparition mette sa main dans la mienne, reste sans succès. Je ne retrouve plus la complaisance obéissante des séances précédentes. Je prie M. Garçon, mon voisin de droite, de redemander le toucher d'une main. L'apparition, d'un geste gracieux, approche sa main droite de celle qu'il lui tend. Je saisis le poignet de l'être mystérieux et dis : « Lumière ! » Une lampe plafonnière de quelques centaine de bougies, commandée par M. Sudre, inonde le laboratoire de lumière. Voici le tableau que les quatorze témoins contemplèrent : Le médium Albertine, immobilisé de stupeur, est devant nos yeux costumé en apparition. »

Un tel compte-rendu se passe de commentaires. Les histoires de ce genre sont innombrables ; et l'on dit même que la race des médiums est en voie de disparition, depuis que l'on prend quelques précautions, pourtant très élémentaires, contre les charlatans qui prétendent faire parler les morts. On trouvera d'ailleurs au mot Métapsychie de nombreuses explications complémentaires, ainsi qu'au mot Spritisme.

- L. BARBEDETTE

NÉGATIF (IVE)

adj. (du latin : negare, nier)

Qui exprime une négation ; ex. : terme négatif, argument négatif, réponse négative. Grammaire : mots négatifs : mots qui ajoutent à l'idée caractéristiques de de leur espèce et à l'idée propre qui les individualise, l'idée particulière de de la négation grammaticale. Les mots : personne, rien, aucun, ne, ni, non, sont des mots négatifs. La négation renfermée dans ces mots tombe sur la proposition entière dont ils font partie et la rend négative. Il ne faut pas confondre les mots négatifs avec les mots privatifs grec ou latin que nous avons transportés dans notre langue et dans lesquels on a voulu voir des négations : Avoir voix négative, avoir droit de s'opposer. Philosophie : qui consiste dans une négation. Le vrai bonheur est pour nous une chose négative ; il consiste surtout dans l'absence du mal (Boiste). Théologie : commandement négatif : commandement qui défend de faire une chose ; vous ne déroberez point, vous ne tuerez point, sont des des commandements négatifs. Peines négatives, par lesquelles on exclut certains citoyens des honneurs, des dignités, sans leur infliger aucune peine directe et positive. Physique : étal négatif se dit, dans l'hypothèse de Franklin, du fluide électrique : voir Electricité : pôle positif et pôle négatif. Botanique : caractères négatifs, caractères fondés sur l'absence de certaines parties. Géographie : delta négatif, espèce d'embouchure d'un fleuve, qu'on nomme plus communément estuaire. T. d'algèbre : grandeurs ou quantités négatives, celles qui sont l'opposé des grandeurs ou des quantités positives. On les fait précéder du signe de la soustraction (-). Morale : caractère négatif, caractère sans vices et sans qualités. Le pire des caractères, c'est de n'en avoir aucun ; c'est le caractère négatif (Labruyère).

NÉGOCE

n. m. (du latin : negotium, trafic, commerce)

Le mot négoce se dit dune opération de commerce, de trafic, d'une entremise pour la conclusion d'une affaire, d'un marché, etc. Se dit aussi de certaines combinaisons auxquelles il est dangereux de se livrer, Dans un sens péjoratif dit : l'on ne sait quel négoce font ces gens-là. L'usure est un négoce infâme, comme la contrebande est un négoce périlleux. Le mot négoce s'emploie surtout pour le gros commerce et comporte des marchés. Le négoce s'étend aux affaires de banque, de marchandises, etc ... Le commerce et le trafic se bornent, généralement, aux affaires qui n'ont trait qu'aux marchandises. Le commerce se fat par la vente et l'achat. Le trafic se rapporte à l'échange et le négoce à la spéculation. Ces trois termes sont parfois usités indifféremment. Le mot négoce est usité dans diverse, combinaisons. On dit : bien faire le négoce ; il y a le grand négoce là où se fait un commerce important ; un banquier fait d'énormes bénéfices dans ses négoces. En parlant d'une province, d'une nation, on ne dit pas négoce, mais commerce. Partout où il y a des hommes en contact, partout où il y a société, il se fait quelque trafic, quelque négoce. Le simple rapport des membres d' u n e même tribu, et même de deux familles fait naître le négoce, c'est-à-dire donne lieu à des opérations d'échange : soit de services, soit d'objets et produits. Dans nos sociétés civilisées et policées, il s'en faut cependant que le simple contact des hommes entre eux assure une égale liberté à chacun pour faire du négoce, étant donné la domination du capital qui fixe les conditions du travail. Inévitablement, il ne saurait être question de liberté et d'égalité là où le travail subit l'emprise du capital, et l'entreprise du commerce, du négoce, ne peut être tentée que par les détenteurs de capitaux. La libération du travail donnera, seule à tout le monde, à tout travailleur qui en manifestera le désir, la liberté du commerce et une égalité relative dans les rapports des hommes entre eux. La Souveraineté du Travail, seule, donnera à tous la liberté de consommer, puisque chacun pourra produire en vue de ses besoins. Quand tout travailleur, c'est-à-dire quand chaque individu se trouvera placé, socialement, dans des conditions de liberté et d'égalité équivalentes pour la production des richesses, la consommation en sera aussi étendue que possible et le négoce de notre époque n'existera pas. Mais quand le travailleur principal, le prolétaire, ne dispose pas des moyens nécessaires pour assurer sa liberté et son indépendance économique, la liberté du négoce ne l'intéresse pas ou peu, car il sait, d'avance, que l'organisation sociale fait de lui une victime. Les maîtres de l'heure, et non les prolétaires, peuvent seuls échanger librement, faire du négoce, puisque, seuls, sous un régime plus ou moins restrictif, ils accaparent et accumulent les produits et richesses diverses.

Plus l'échange est libre, plus il y a pour les capitalistes, pour les maîtres exploiteurs, des facilités pour s'enrichir et plus les prolétaires s'appauvrissent par l'apport aux développements de leur intelligence.

Sous l'esclavage du travail, c'est-à-dire sous l'organisation sociale actuelle, le négoce, rendu libre entre capitalistes seulement, aboutit à la création de cartels, de trusts, d'omnium... et constitue un pas décisif vers l'esclavage du travail aussi bien que vers le despotisme de la finance.

Le moyen essentiel que puisse mettre en œuvre l'Humanité pour moraliser le commerce et sortir de ce gâchis déplorable et malfaisant, pour rendre la société vivable dans une harmonie relative, consiste, au point de vue économique, à établir la souveraineté du travail.

- Elie SOUBEYRAN

NÉO-CATHOLICISME

n. m.

C'est l'une des plus risibles prétentions du catholicisme d'affirmer qu'au cours des siècles ses croyances, sa morale, ses rites essentiels n'ont pas varié. Admettre que son inspirateur divin, le Saint-Esprit, s'est contredit souvent et qu'il tient un langage opposé, selon les âges et les régions, serait trop préjudiciable à l'autorité de l'Eglise et du pape tenus pour infaillibles. Aussi, depuis saint Paul, les théologiens orthodoxes répètent-ils à l'envie que le dépôt des vérités religieuses demeure intact, transmis d'une génération à l'autre sans nouveautés profanes. Tout au plus reconnaissent-ils que, d'implicites, les dogmes deviennent explicites, par décision des papes ou des conciles ; et l'autorité ecclésiastique, par son attachement obstiné à des formules vieillies, comme par son désir d'écarter toute idée nouvelle, arrive à donner l'illusion de l'immobilité aux fidèles qui ne réfléchissent pas. Illusion dont l'historien sincère ne peut être dupe, tant il est manifeste qu'une évolution dogmatique se produit au sein du catholicisme et de n'importe quelle religion. Des textes bibliques demeurés identiques, quant à la lettre, furent dotés d'un sens contradictoire au cours des temps ; c'est le cas pour le récit de la création du monde. Les pères de l'Eglise seraient étrangement surpris de l'interprétation donnée aux passages de l'Evangile qui fondent la primauté du pape, au dire des croyants modernes ; en admettant qu'il ne s'agisse pas de textes interpolés, comme on le suppose concernant le fameux verset : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise et les parles de l'enfer ne prévaudront pas contre elle ». Les premiers chrétiens ne comprendraient rien au dogme de la transubstantiation, l'eucharistie consistant, pour eux, à rompre le pain ensemble, afin d'affirmer leur fraternité. Et s'ils lisaient dans les textes d'alors, ce qui est douteux : « Ceci est mon corps ... ceci est mon sang », ils ne concluaient pas à la présence réelle du Christ sous les apparences du pain et du vin. Ajoutons qu'en majorité les catholiques, même instruits, sont d'une ignorance profonde concernant les mille et mille dogmes affirmés par leur religion. Et de les connaître ils n'ont cure, se bornant à déclarer qu'ils admettent ce qu'enseigne l'Eglise ; prêts, dans la discussion, à faire bon marché de croyances qu'ils ne comprennent plus ou de formules dont l'utilité leur échappe. On doit constater qu'un abîme sépare habituellement la religion du théologien et celle du peuple ; pour eux le même vocable revêt un sens différent, l'identité des phrases parlées n'implique nullement celle du contenu de la pensée. Accomplir certains rites traditionnels, suivre les directives données par le confesseur, voter pour le candidat du curé, voilà qui résume l'essentiel catholicisme aux yeux des fidèles contemporains. Quant aux discussions sur la grâce, l'incarnation, la divinité, qui passionnèrent leurs prédécesseurs, ils s'en détournent indifférents ou ennuyés ; la foi vivante abandonne les problèmes métaphysiques aux spéculations, sans efficacité pratique, des théologiens. Combien de prêtres ont déploré en ma présence la manie dogmatique des premiers chrétiens, gênés qu'ils sont aujourd'hui par un amas de formules mortes souvent infirmées par la science et la raison. Débarrasser l'Eglise du lourd fardeau des dogmes contradictoires ou inutiles était la tâche que s'assignait la tentative néo-catholique connue sous le nom de modernisme. Nombreux furent les mouvements néo-catholiques au cours des siècles : l'évolution religieuse étant toujours inachevée, des croyances nouvelles étant sans cesse en voie de gestation, il serait impossible qu'il en fût autrement. Le philonisme du pseudo-Jean, le platonisme d'Augustin, l'aristotélisme de Thomas d'Aquin comptent parmi ceux que l'autorité ecclésiastique adopta, après des résistances ; moins heureux, les hérétiques, particulièrement nombreux durant les premiers siècles, se virent définitivement rejetés hors de l'Eglise romaine Depuis Descartes, jamais n'a pu se réaliser un accord durable entre la philosophie et la religion ; au cours du XIXe siècle, les progrès de l'histoire et des sciences expérimentales achevèrent de ruiner les affirmations des théologiens. Chez la majorité des peuples, les vieilles croyances s'en trouvèrent ébranlées ; dans le monde musulman, cette crise aboutit au triomphe des jeunes turcs ; grâce au libre examen, elle fut moins profonde chez les protestants ; par contre, elle devait être particulièrement grave dans le catholicisme, religion essentiellement dogmatique et autoritaire. Disons même qu'elle est loin d'être terminée : au cours des dix dernières années, j'ai fourni, pour ma part, à une cinquantaine de prêtres, le moyen de secouer un joug qui leur pesait ; et le nombre est énorme de ceux qui m'ont avoué leur dégoût pour un métier qu'ils n'ont pas le courage de quitter. Une constatation impartiale nous oblige d'ailleurs à reconnaître que les principaux adversaires du catholicisme sortent de son sein et qu'en général, au contraire, les défenseurs de la religion se recrutent parmi les élèves des lycées ou des grandes écoles de l' Etat ; en France du moins. Sans doute parce que les premiers ont constaté de visu la sottise et la méchanceté du prêtre, alors que les seconds, bernés par les pontifes universitaires, ont cru à la bonne foi et aux mérites du clergé. Les instituteurs, heureusement, ont moins de respect que les secondaires pour toutes les vieilleries nationales ; leurs élèves ignorent la bigoterie qui déshonore trop de lycées où l'aumônier règne en maître.

A l'origine du néo-catholicisme moderniste, nous trouvons les écrits de Newman et des protestants anglo-saxons ralliés à la communion romaine. En France, il prit une forme historique avec Duchesne, Loisy, Turmel ; une forme philosophique avec Laberthonnière et Leroy. Ce dernier, un universitaire, disciple convaincu de Bergson, eut l'imprudence, en 1905, de poser cette question : « Qu'est-ce qu'un dogme ? » et de répondre que s'il implique vérité éternelle et immobile, sa formule, toujours imparfaite, demeure variable et changeante.

« L'objet de la foi reste toujours le même, mais non point la manière de le penser et d'y accéder. »

L'histoire des dogmes serait seulement celle des formules utilisées successivement par la foi vivante et abandonnées lorsque le progrès intellectuel permet de les dépasser. Comme Leroy n'était qu'un laïc, l'Eglise, tout en réprouvant sa doctrine, l'a traité avec ménagement ; ses caquetages avec de rusés jésuites, qui le dupent impunément, durent depuis des années. Néanmoins, Rome vient à nouveau de le condamner, ces jours derniers. On peut dire la même chose de Blondel, ce philosophe dont le principal mérite consiste à rendre obscures les notions les plus claires. Un bouffon de la littérature vendu corps et âme à la réaction, s'est même avisé, ces derniers temps, de vulgariser la logomachie de l'auteur de l'Action, thèse grotesque qui faisait le charme d'Ollé-Laprune, ce clérical forcené, chargé par la république de ramener au giron l'Eglise les élèves de Normale Supérieure, alors trop émancipés au gré des gouvernants. Avec Laberthonnière, un prêtre, l'autorité ecclésiastique n'usa pas d'une pareille mansuétude. Et l'on peut constater l'avortement total du néo-catholicisme philosophique. Le modernisme historique a donné de meilleurs résultats ; c'est à lui surtout que sont dues les nombreuses défections qui déciment les rangs du clergé instruit. Loisy, hébraïsant remarquable et professeur d'exégèse biblique à l'Institut catholique de Paris, en fut le promoteur principal. Révoqué de ses fonctions en 1893, il continua d'écrire ; ses livres furent mis à l'index et lui-même, refusant de se soumettre à l'encyclique Pascendi, en 1907, fut frappé d'excommunication majeure. On a prétendu depuis qu'il était sur le chemin de la conversion ; je n'en crois rien, car il y a peu d'années, il m'écrivait encore :

« Mieux vaut ne pas sortir de l'Eglise si c'est pour y revenir. »

Et sachant mes idées beaucoup plus avancées que les siennes, mon incrédulité infiniment plus radicale, il s'est pourtant montré à mon égard d'une bienveillance extrême. Houtin, ancien professeur au petit séminaire d'Angers, auteur d'ouvrages historiques fort remarquables, quitta de même l'état ecclésiastique. Peu de temps avant sa mort, il m'écrivait, sentant sa fin prochaine, qu'il était heureux d'avoir énergiquement combattu la religion ; il me chargeait, en outre de faire savoir au public, toujours trompé par la grande presse, qu'au seuil de la tombe, il n'éprouvait nul regret d'avoir quitté l'Eglise. Bien d'autres les imitèrent : le Père Rose, dominicain, traducteur des Evangiles ; le jésuite anglais Tyrrell, etc .. Brémond, l'académicien, ex-jésuite, fut admonesté par Rome pour avoir assisté ce collègue dans ses derniers moments, sans exiger de rétractation. Auffret, agrégé de l'Université, et Alfaric, professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg, se virent persécutés par les réactionnaires au pouvoir, dans les années qui suivirent la guerre ; nous dûmes agir énergiquement pour les arracher aux griffes de leurs anciens confrères. Ce sont des penseurs dont j'ai pu apprécier la sincérité et la modestie. N'ayant rien d'un moderniste et désireux de détruire le catholicisme, non de le réformer, j'ai trouvé parfois de précieux auxiliaires parmi les anciens prêtres ; mais une crainte excessive de l'opinion publique paralyse souvent leur action. D'autres, tout en restant dans l'Eglise, ont accompli, à leur insu peut-être, un prodigieux travail de démolition ; citons Duchesne, Lagrange, etc., qui contribuèrent à dépister les erreurs dont fourmillent la Bible, les décrets ecclésiastiques, les légendes pieuses, la vie des saints. Nous leur devons d'assister à la ruine progressive des idées théologiques, malgré le soutien apporté au catholicisme par les romanciers, les critiques, les phraseurs académiques : Brunetière, Lemaître, Faguet, Barrès, Bourget et Cie. Comédiens qui, sachant la religion fausse, l'ont défendue au nom de la tradition et de l'intérêt national. L'histoire survenue à Turmel, dont j'appréciais la science profonde et dont je connaissais l'incrédulité, ne m'a pas surpris.

En fait de nouveautés admises par les autorités ecclésiastiques, les penseurs chrétiens se sont bornés à nous offrir les sornettes poussiéreuses de la vieille scolastique. Restauré, après un long déclin, surtout grâce à Léon XIII, cet astucieux italien qui se promettait, dès sa prime jeunesse, d'être pape, le thomisme triomphe maintenant près des snobs littéraires, des conservateurs sociaux et dans les cercles mondains. Ma vie entière, je garderai l'impression de vide et de sottise que j'éprouvai à la lecture du manuel de philosophie scolastique composé par Farges et en usage dans presque taus les séminaires de France, au début du XXe siècle. On m'avait toujours dit que les grandes vérités métaphysiques et religieuses reposaient sur des preuves convaincantes et que les nier c'était nier l'évidence même. Devant la piteuse argumentation de Farges, devant son verbiage sans consistance et ses raisonnements sans profondeur, je fus surpris au-delà de ce que je puis dire ; malgré un déchirement intérieur, je résolus d'étudier les bases du christianisme, et, sans pousser plus loin, je m'arrêtai avant de pénétrer dans le sanctuaire. C'est en lisant les apologistes les plus orthodoxes, en étudiant la philosophie et l'histoire, que j'achevais ensuite de perdre progressivement les restes d'une foi profondément ébranlée dès mon premier contact avec le thomisme. Depuis j'ai compris que le catholicisme n'était pas faux seulement, mais qu'il était l'un des pires chancres du genre humain spécialement dangereux parmi des religions toutes nuisibles. Aussi ne puis-je que sourire des élucubrations d'un P. de La Brière, d'un Maritain et des autres jésuites, de robe longue ou courte, que les organes de publicité littéraire voudraient nous faire prendre au sérieux. Sous prétexte d'adapter la, scolastique à la pensée moderne, tâche d'ailleurs impossible nos néo-thomistes escamotent dextrement les insanités dont la philosophie de l'Ange de l'Ecole est pleine. Compilateur, superficiel et sans génie, Thomas d'Aquin a laissé une œuvre qui fourmille d'incohérences et de contradictions. Ses modernes disciples ont pour eux les faveurs de la bourgeoisie riche et des universitaires qui veulent être reçus dans les salons ; malheureusement, la raison, le simple bon sens même, moins faciles à corrompre, sont absents de leurs écrits.

Qu'on le veuille ou non, le catholicisme est à l'agonie ; agonie qui peut se prolonger longtemps, mais dont l'issue fatale sera la mort. Nul médecin ne saurait guérir ce malade : et c'est en vain que se pressent à son chevet de nombreux docteurs attirés par l'appât du gain, Entre les faits observés aujourd'hui et ceux qui marquèrent la fin du paganisme gréco-romain, le parallélisme apparaît saisissant. Déjà les empereurs devenus chrétiens avaient fermé les temples, que la noblesse, restée fidèle aux dieux nationaux, proclamait toujours le maintien du culte ancestral nécessaire à la prospérité de Rome. Au Ve siècle, Claudien, prince des poète, choyé par l'aristocratie, méconnait encore de parti-pris le christianisme vainqueur. Symmaqne se fait l'éloquent défenseur du paganisme expirant et, comme un Barrès ou un Bourget, c'est au nom de la patrie qu'il adjure les autorités de rester fidèles aux dieux des premiers romains. Dans les écoles, la mythologie continue d'être en honneur ; et le terme païen (paganus, paysan) suffit à témoigner de la persistance du vieux culte chez les habitants des campagnes. Or riches nobles, écrivains, agriculteurs sont aujourd'hui les soutiens du catholicisme moribond, et leurs raisonnements sont identiques à ceux des païens du Ve siècle.

- L. BARBEDETTE

NÉOLOGISME

On devrait dire plus exactement néologie ; une néologie, au lieu d'un néologisme.

La néologie (néo, nouveau ; logos, discours) est « l'emploi de mots nouveaux ou d'anciens mots en un sens nouveau ». (Littré.) Le néologisme est « l'habitude, l'affectation de néologie ». (Littré.) L'usage de néologisme a prévalu en même temps que s' répandue l'affectation de produire des mots nouveaux, et aussi en raison de ce que ce terme indique avec l'emploi de ces mots, les mots eux-mêmes. Ainsi blagologie est un néologisme ; l'emploi de blagologie est à la fois une néologie et un néologisme.

On appelle indifféremment néologue ou néologiste « celui qui invente ou aime à employer soit des termes nouveaux, soit des termes détournés de leur sens ancien ». (Littré.)

L'affectation néologique a pris, aujourd'hui, les proportions d'une véritable épidémie. Si elle n'atteint que superficiellement la langue elle-même, celle-ci sachant bien, à la longue, se dépouiller de ses floraisons parasitaires, par contre elle constitue un danger immédiat pour la clarté des idées et la netteté des rapports entre les hommes. Or, nous vivons dans un temps où il est plus que jamais nécessaire d'avoir des idées claires et de parler nettement en face d'une situation sociale de plus en plus trouble et artificieuse. Le néologisme est un des moyens les plus insinuants de confusionnisme et d'incompréhension. Lorsqu'il n'est pas préalablement précisé dans son sens par celui qui l'invente, il répand l'équivoque de la pensée, multipliant les interprétations contradictoires, les faux fuyants, les réticences, les rectifications, tout ce 'qui fait l'arsenal d'une casuistique que la lâcheté générale des consciences, la veulerie non moins générale des caractères, rendent de plus en plus dangereuse pour ceux qui en subissent les désastreux effets. De plus en plus on ne comprend pas ce qu'on entend et ce qu'on lit, ou on le comprend de travers. Aussi est-il particulièrement regrettable que, par une adhésion au snobisme, à une sorte d'élégance intellectuelle à rebours, des anarchistes donnent dans cette manie trop innocente à leurs yeux, et fassent ainsi, sans y réfléchir suffisamment, le jeu des pêcheurs en eau trouble.

Une langue ne peut se passer de mots nouveaux, La néologie est un des principes, essentiels de son existence et de son évolution, celles-ci devant s'accorder avec l'existence et l'évolution de la pensée que la langue a pour fonction d'exprimer. La vie se transforme à toute heure ; la pensée qui suit cette transformation et souvent la devance, doit trouver dans la langue et dans le même temps son moyen d'expression toujours approprié. Chaque découverte nouvelle, dans quelque domaine que ce soit, implique nécessairement la création de mots nouveaux. Chaque nouvel aspect des rapports entre les hommes doit trouver son interprétation immédiate. C'est ainsi que le langage a été en incessante formation. Les langues qui ne disent plus rien e nouveau périssent avec les peuples qui n'ont plus rien à dire. Il n'y a que les religions, c'est-à-dire les les choses dont la pensée est à jamais figée dans des formules d'une prétendue perfection définitive, qui peuvent faire usage des langues mortes, et encore. Le latin peut suffire au 270ème pape pour marmonner aujourd'hui les litanies que le premier pape marmonna il y a vingt siècles. Il lui est insuffisant pour parler du paratonnerre qu'il a fait installer sur son palais, de l'éclairage électrique de ses églises, de son automobile, de son téléphone, de son phonographe, de tous les progrès dont il est heureux de jouir, bien qu'ils soient ceux de la science « fille du diable ».

Il y a le langage technique. Il a commencé avec la première activité manuelle et intellectuelle de l'homme. Il n'a pas cessé de produire des néologies pour répondre au développement de toutes les formes de cette activité : scolaires, scientifiques, agricoles, industrielles, commerciales. Il y a le langage populaire en constante modification aussi et s'enrichissant pour les échanges d'idées de plus en plus étendus entre les hommes. Des étrangers sont venus d'autre régions, se sont mêlés au clan, à la tribu, à la famille au village. Il a fallu s'entendre avec eux. Ils ont apporté leur langage dont de nombreux mots ont été adoptés. C'est ainsi qu'à travers les temps se sont formées des langues, vastes synthèses de la vie des peuples. Mais jamais dans aucune, sauf dans le langage littéraire, forme conventionnelle et souvent barbare de la langue lorsqu'il prétend s'en distinguer, il n'a été accepté et surtout conservé un mot nouveau qui ne répondait pas à un véritable besoin de la pensée collective. Le néologisme est une superfétation lorsqu'il ne fait que répéter ce qu'un autre mot dit aussi bien depuis longtemps. Il est un attentat à la langue lorsqu'il répète en disant plus mal.

De plus en plus, l'invention néologique a été justifiée par l'abondance des découvertes modernes. Il n'y a rien à dire contre les mots nouveaux qui ont un sens clair et précis, une construction conforme à la syntaxe de la langue, un son s'accordant avec son euphonie, un rythme ne brisant pas l'harmonie qu'elle entretient avec la pensée. Mais il y a à protester contre le mot dont le sens est obscur et équivoque, dont la construction est de guingois, dont le son déchire l'oreille et dont l'arythmie apporte le désordre de la pensée. Voltaire disait :

« Un mot nouveau n'est pardonnable que quand il est absolument nécessaire, intelligible et sonore. »

Les véritables écrivains, qui possèdent la connaissance complète de leur langue et savent en faire valoir les ressources aussi admirables qu'inépuisables par la perfection de leurs écrits, ont toujours été extrêmement prudents devant les modifications du langage, et surtout devant la néologie. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a le spectacle des divagations néologiques ; mais elles furent assez réservées tant que ne s'étala pas, sans aucune retenue, l'insolence parvenue des illettrés. Si la résistance au néologisme des puristes de la langue a été parfois d'une étroitesse ridicule, l'acceptation des gens de lettres a été trop souvent d'une faiblesse coupable. Elle en est arrivée au point qu'on peut demander au plus grand nombre des gens qui écrivent s'ils ont appris à écrire. Comment protesteraient-ils contre le flot que fait déborder un snobisme exploité par l'ignorance pédante et la fourberie sociale qu'ils contribuent plus que quiconque à entretenir ? Voltaire a remarqué qu'en France :

« Les modes s'introduisent dans les expressions comme dans les coiffures. »

Elles sont plus dangereuses pour la qualité de la langue que les cheveux courts pour la vertu des femmes.

L'ignorance pédante est celle qui ne connaît pas la langue, mais qui prétend la connaître. Elle ne lit pas les dictionnaires, elle méprise la grammaire. Dépourvue de vocabulaire, elle s'en fait un à sa façon. Privée de connaissances grammaticales et n'ayant aucun sens du langage, elle ne sait comment employer les mots, mais elle régente leur emploi. Comme le sourd qui crie, comme l'aveugle qui soutient que le blanc est noir, cette ignorance fait d'autant plus de bruit, elle est d'autant plus tranchante qu'elle ne s'entend pas et ne voit que du noir. Elle est actuellement à son apogée en ce qu'elle a réussi à faire de la langue le magma le plus vaseux. Ayant pour substruction la démocratie du muflisme, s'étant imposée dans tous les milieux sociaux, elle a rendu la résistance aussi vaine sur le terrain du langage que sur tous les autres territoires de la vie sociale.

Cette ignorance pédante est entretenue dans sa souveraineté, sciemment par la fourberie dirigeante, inconsciemment par le snobisme. De même que des dames qui s'appellent Louise, Jeanne, Catherine, et seraient incapables de recopier quatre lignes sans y mettre vingt fautes d'orthographe, se donnent du bel air en signant Loyse, Jane, Ketty, une foule de gens se croiraient déshonorés s'ils parlaient et écrivaient comme tout le monde. Rochefort avait constaté que pour arriver dans le monde, il fallait écorcher la langue française, et cela en anglais. C'est de plus en plus nécessaire, aujourd'hui que la livre anglaise vaut cent francs à quatre sous, dans les milieux des « bars », des « dancing », des « sports », des hippodromes, dans tous les endroits interlopes où l'élite du pouvoir se prépare et s'entraîne aux escroqueries démocratiques. On voit partout des « Clary'ss-bar » et des « five o'clock à toute heure ». Les Anglais en sont ahuris ; seuls les Français ne le sont pas. Le simple ignorant primaire qui ne sait comment trouver ses mots et fait des barbarismes, possède tout au moins l'instinct de sa langue qu'une fausse instruction n'a pas déformée en lui ; il sait qu'il parle mal et n'insiste pas. L'ignorant pédant s'impose ; il veut que son insanité constitue la règle.

Stendhal avait observé que :

« Pour un homme occupé toute la journée à spéculer sur le poivre et sur les soies, un livre écrit en style simple est obscur. Il comprend davantage le style emphatique. Le néologisme l'étonne, l'amuse et fait beauté pour lui. »

Rien de nouveau sous le soleil, peut-on dire. Cent uns après Stendhal, pour les spéculateurs - et on sait à quelles espèces de spéculations ils se livrent aujourd'hui - le style simple est devenu encore plus obscur, et le néologisme fleurit comme les bégonias.

Baudelaire a dit après Stendhal :

« Là grammaire sera bientôt une chose aussi oubliée que la raison. »

Baudelaire et Stendhal avaient, comme tous les vrais artistes, un souci de la langue dont s'amusèrent les galapiats pour qui elle n'est d'aucun intérêt si elle ne leur offre pas un moyen. de s'enrichir. On n'a pas plus besoin de la langue que de raison et de scrupules pout friponner dans les affaires et la politique, faite un ventre doré et un ministre. Un spéculateur du blé, du pétrole, du caoutchouc, se soucie bien peu de la langue lorsqu'il dicte il sa « dactylo », aussi illettrée que lui, le télégramme qui lui permettra de rafler sur les marchés les produits qu'il vendra plus cher ! Et ces politiciens, dont l'incontinence verbale se répand comme une pluie de sottise sur le troupeau électoral, en ont moins de souci encore. Au contraire. Le style simple dit trop bien ce qu'il faut dire ; il est trop franc et trop honnête pour le monde des affaires et de la politique, pour servir à la flibusterie capitaliste et à l'imposture politicienne qui mènent les peuples. En démocratie, encore plus qu'en autocratie, le bavardage sénile, qui dit tout ce qu'on ne dit pas et ne dit pas tout ce qu'on dit, est nécessaire à cette sorcellerie qui mélange et confond, sans distinction des valeurs et pour tous les profits bons ou mauvais, propres ou sales, la guerre et la paix, le capital et le travail, la propriété et la liberté ; l'argent et le talent, la religion et la raison, les lois scélérates et la justice, la publicité et l'art, la concussion et les affaires publiques, le crime et le pouvoir. Prenez les textes officiels, les documents diplomatiques ; vous y découvrirez, sous l'ignorance pédante, la duplicité, la fourberie qui se fait volontairement obscure, à double sens et à contre-sens, pour entretenir l'équivoque, et permettre la chicane à la mauvaise foi. Le traité de Versailles, par exemple, est un monument monstrueux de cette fourberie qui s'applique à ne rien définir et ne rien préciser pour laisser le champ libre aux interprétations les plus contradictoires. Ce traité été fait pour entretenir cent ans, sinon plus, de disputes oratoires, de plaidoiries tendancieuses, d'éloquence perfide entre les charlatans érigés en avocats des peuples, et surtout de haines propices à de nouvelles guerres entre ces peuples.

L'emploi est courant, définitivement admis, de ce vocabulaire amorphe, dont on ne trouve nulle part une explication saine, une justification honnête, mais qui sent le mensonge et la filouterie. Tels sont, entre mille, ces mots aussi douteux que les intentions qui les ont fait éclore : collaborationner, compartimenter, comptabiliser, contingenter, décisionner, ententer, expliciter, jonctionner, motoriser, politiser, programmer, provisionner, radicaliser, nationaliser, relativer, sédentariser, standardiser, typéfier, urgencer, etc... C'est le langage de la « technicité » sociale actuelle. Il y a d'autant plus lieu de surveiller ses poches, lorsqu'on entend, que le volé a toujours tort devant le commissaire, depuis que les non-enrichis de la guerre ont été officiellement classés parmi les « imbéciles » et les « malfaiteurs dangereux ».

A côté de cet argot de l'affairisme, il y a la troupe massive et qui le double avec des airs académiques, de tous les néologismes fabriqués par les pédant ; ignorants, ou tirés par le snobisme d'un oubli justifié. Voici quelques-uns des produits dont on doit faire usage si on veut avoir dans le monde cet air particulièrement intelligent du singe qui montrait la lanterne magique. (L'abréviation arch. (archaïque) indique les mots anciens ressuscités, et nous mettons entre parenthèses les mots français soit-disant remplacés) : Abrévier, arch, (abréger), accordance (accord), amodéer (modifier), collaborationnisme (collaboration), décisionner (décider), démentiel (dément), démissionnement (démission), directive (direction), directiver (diriger), ententer (accorder), expéditionner (expédier), expressivité (expression), informatif (informant), naïvisme (naïveté), navalisme (navigation), numérotement (numérotage), obligatoriété (obligation), obscurer et obscurifier, arch. (obscurcir), prédilectionner (préférer), productivisme (production), propagandiser (propager), réceptionner (recevoir), réceptionnement (réception), réflexionner (réfléchir), réfraction (réfractariat), renégatisme (reniement), restricité (restriction), sélecter et sélectionner (choisir), sélectionnement (sélection), urgencer et urgenter (hâter), virtuosisme (virtuosité), visionner et visualiser (regarder), vraisemblabilité (vraisemblance), etc ... Que veut dire intimidabilité ? Intimidation ou timidité ?

Par ces exemples divers, où substantifs, adjectifs et verbes se trouvent indifféremment d'un côté ou de l'autre, on voit ce que peut engendrer chacun de ces monstres, pour peu que la sottise lui prête vie. Ainsi, décisionner fera un jour ou l'autre décisionneur et décisionnation (substantifs), décisionnable, décisionnel et décisionnatif (adjectifs) décisionnateur (substantif et adjectif), décisionnement, décisonnellement, décisionnablement, décisionnativement (adverbes), ctc..; Le mot directive, qui n'avait été adopté en français exclusivement que comme terme de technique militaire, en est arrivé à remplacer direction dans tous ses sens et à faire directiver. Attendons-nous à voir directiveur, ou directiviste, directivif, directivement, etc ... Le champ est infini de ces tripatouillages de la langue par les inventions les plus baroques, du moment qu'on s'y engage. Voici d'autres exemples de la flore qu'on y rencontre.

La multiplication des sociétés fictives qui sont des entreprises d'escroqueries, a fait inventer fictivité ; le vieux mot fiction ne suffisait plus à de si nombreux besoins. De même, crédit et accréditation ne suffisent plus aux banquiers pour faire les poches des gogos : grâce aux accréditifs, ceux-ci en redemandent. Le français avait déjà trois mots : prolifération, prolification, proligération, pour indiquer l'état de ce qui est prolifique ; un géniteur, sans doute partisan des familles nombreuses, mais non eugéniste, lui a fait de plus cet avorton : prolificité ! Il y en a des centaines comme cela, aussi mal venus et aussi laids. Les journaux racontèrent un jour qu'un buste avait été inauguré en l'honneur de l'inventeur de la verdunisation. Bien après, on apprit que la verdunisation était un procédé de désinfection des eaux, mais on ignore toujours le rapport existant entre le mot et la chose. Une société « littéraire » (sic) se propose de « divulguer la belle langue provençale ». Cette langue a-t-elle des secrets qu'on ne puisse tout simplement la faire connaître ? Des amateurs de gothique ressuscitent le vieux verbe sentencier ; est-ce bien utile, sauf pour composer un monologue qui sera malodorant, récité par un Auvergnat ? Les mêmes réchauffeurs d'archaïsmes n'échangent plus des vœux de jour de l'an, ils se les réciproquent ! On parle de la registration d'un virtuose, de sa musicalité, ou de sa musicalisation. Ce sont là des mots qui font « riche », à l'usage des cervelles pauvres, dans un compte rendu de concert ; mais le lecteur averti se demande ce qu'ils veulent dire et celui qui les emploie ne le sait peut-être pas lui-même. Il est indispensable le singe éclaire sa lanterne.

L'Etat. qui, à l'occasion, mobilisera de nouveau les Français pour défendre contre les « barbares » la langue de Racine et de Molière suivant la formule académique du « bourrage de cranes », tolère que des choses comme celles-ci émaillent les circulaires ministérielles,fleurissent les communiqués administratifs et s'étalent dans le Journal Officiel :

« Un hydravion a été catapulté avec succès. »

L'aviation qui « catapulte » à l'occasion des populations inoffensives de femmes et d'enfants, des animaux et des récoltes, ne saurait se contenter de bombarder.

Le ministère de la guerre prépare pour la « prochaine dernière » l'artillerie tractée et chenillée. On aura aussi la cavalerie motorisée avec ses commandements « Cavaliers, embrayez !... Cavaliers, démarrez ! »

Les postes et télégraphes ont leurs « concours de rédactorat ». Des chefs, qui seront sans doute juges de ces concours, répondent à leurs agents qu'ils ne doivent pas se plaindre de « pénibilité du travail ».

Aux travaux publics, on a la « permanisation de l'actionnariat ouvrier », le « vestibulage des tramways », ou « l'obligatoriété de la déclaration des véhicules automobiles ».

Ces horreurs démontrent non seulement l'ignorance du vocabulaire et de la grammaire chez ceux qui les perpètrent, mais aussi leur défaut de tout sens de la langue. Ce sens est tellement aboli chez les maniaques du néologisme qu'ils ne tiennent même plus compte des rapports les plus indispensables des mots avec la langue. L'inutilité de leurs inventions s'aggrave ainsi de barbarisme. On dit : articuler pour écrire un article, circulariser pour fabriquer ou envoyer des circulaires, poster ou postaliser pour mettre à la poste, spiraler pour décrire des spirales, etc... Un journal ayant demandé à ses lecteurs s'il ne conviendrait pas de créer un terme spécial pour indiquer qu'on voit et qu'on entend en même temps un film sonore, une centaine proposèrent les expressions les plus abracadabrantes et toutes différentes. C'est à peine si un ou deux laissèrent entendre que percevoir pourrait suffire, étant déjà du français et indiquant la faculté de saisir par tous les sens, soit simultanément, soit successivement.

On peut avoir un langage particulier, pour son usage personnel ou celui de quelques initiés ; cela n'a aucune importance. Mais du moment qu'on prétend se faire entendre des autres, il est indispensable que ce soit dans un langage que tous comprennent. Il est possible qu'un écrivain ait besoin de composer un mot nouveau pour donner à sa. pensée une précision dont il ne trouve pas l'expression dans les mots déjà existants ; son but sera complètement manqué auprès de ses lecteurs s'il ne leur explique pas cette précision que son néologisme apporte. Les lecteurs jugeront si le mot et ce qu'il précise méritent de passer dans la langue ; ils le mériteront s'ils répondent à une nécessité générale.

Il y a ainsi des néologismes heureux qui demeurent par la généralisation de leur emploi ; ce sont eux qui enrichissent la langue. En dehors des termes techniques dont le besoin ne peut être mis en doute devant toute découverte nouvelle, il y a ceux d'ordre psychologique, les néologismes de circonstance, qui réclament un examen beaucoup plus sévère parce qu'ils sont de source plus subjective et répondent à des nécessités plus parti culières, parfois au seul dilettantisme.

Citons quelques néologismes heureux qui méritent de passer dans la langue. Aristocratie (voir ce mot), Bellipaciste, épithète vengeresse dont R. Rolland a cinglé dernièrement les faux-bonshommes qui veulent faire la paix en préparant la guerre. Biocratie, terme que le Docteur Toulouse définit « l'organisation rationnelle, physique et morale, de la vie ». Blagologie, que G. Saint-René Taillandier a employé le premier en l'expliquant ainsi : « Dans les sciences morales, bien raisonner ne sert de rien si l'on ne vérifie constamment, par l'observation attentive des faits concrets, les résultats où le raisonnement vous amène. Hors de cette vérification constante, pas de salut pour les sciences morales ; elles ne seraient plus que blagologie. » Avec une plus grande exactitude, ce mot peut être appliqué à la besogne des « blagueurs » politiciens ; c'est là qu'il trouvera son plus parfait emploi. Citons encore : muflisme, plutarquisme, tripatouillage, en renvoyant à ces mots.

Nous avons dit que les anarchistes qui écrivent ont trop tendance à subir l'influence de la détestable manie du néologisme. Aussi, avons-nous cru devoir insister sur ce sujet dans cette Encyclopédie, dont l'un des buts est d'apprendre à ceux dont l'instruction est restée rudimentaire, le sens exact et l'emploi précis des mots pour qu'ils sachent parler clair.

De tout temps, des Lycophron ont passé pour des génies parce que personne ne comprenait rien à ce qu'ils écrivaient. Ces farceurs n'ont pas cessé de régner sur la sottise publique. Les idées troubles et le langage obscur peuvent être des jeux de dilettanti ; ils sont surtout des ruses du mensonge social et de l'exploitation humaine. Plus que personne, les anarchistes doivent s'en détourner, pour eux-mêmes qui veulent voir clair, pour les autres qu'ils veulent éclairer. Plus que personne ils doivent penser et parler nettement, c'est-à-dire dans un langage qui sera compris de tous. Le langage tortueux est celui des intentions tortueuses ; c'est celui des gens qui ne se montrent pas plus qu'ils n'agissent an grand jour. Il est la toile où araignée prend ses victimes dans les coins propices aux mauvais coups.

« Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement » a dit Boileau. S'exprimer clairement, pour être compris par tous, est d'abord une forme de la politesse que nous devons à ceux à qui nous nous adressons, comme c'est une politesse de ne pas parler devant un étranger dans une langue qu'il ne connaît pas. C'est ensuite la preuve de la netteté de nos idées, de la valeur de nos démonstrations, de la sincérité de nos convictions. C'est enfin l'affirmation de notre volonté de n'être ni des dupes, ni des dupeur.

- Edouard ROTHEN

NÉPOTISME

n. m. (du latin: nepos, neveu)

Ce mot nous vient de l'Eglise catholique. Les papes avaient pris l'habitude de mettre à la tête de l'administration de l'Eglise leurs neveux - nepos - ou leurs illégitimes rejetons, ou leurs parents. Par extension, le terme désigne ce qui est devenu une coutume universelle - dans le temps et dans l'espace - dans le monde des gouvernants. Dès qu'un personnage détient l'autorité, suprême ou partielle, il en profite pour caser aux bonnes places ses parents, ses fidèles, ses amis et les amis des parents ou amis. C'est ce qu'on appelle le népotisme.

Les papes n'ont pas été les premiers, ni les derniers, à pratiquer le népotisme. On peut dire que cette pratique est aussi vieille que l'autorité elle-même et qu'elle durera autant qu'elle. Il est tout à fait naturel, humain et logique que quiconque détenant tout ou partie de la puissance, morale, politique ou économique, en profite le plus largement possible, tout le premier, et qu'il en fasse bénéficier les siens ensuite.

On dit souvent aux anarchistes :

« Pour que votre société libertaire puisse vivre, il faudrait que tous les humains soient parfaits, qu'ils n'aient ni défauts, ni vices, ni ambition. »

Ce qui est stupide d'ailleurs, puisque l'équilibre et l'harmonie doivent naturellement s'établir par la force des choses, lorsque ces forces sont à égalité de puissance. Nous pourrions riposter, avec plus de justesse :

« Pour qu'une société, basée sur l'autorité, soit bonne, il faudrait que les chefs n'aient ni défauts, ni vices, ni ambition, qu'ils soient parfaits, qu'ils ne soient plus des hommes comme vous et moi ; autrement, ils useront et abuseront de l'autorité que vous leur donnez, à leur avantage, et contre le vôtre. »

La pratique, si courante et si universelle du népotisme, vient nous démontrer que, non seulement l'autorité est néfaste parce qu'elle profite surtout à qui l'exerce, mais qu'elle est condamnable également parce que le chef en fait partager les privilèges et bénéfices à ses amis et parents. Ce qui, somme toute, est naturel. Celui qui parvient au sommet de la hiérarchie sociale ne peut s'y hisser, et s'y maintenir, qu'en ayant des appuis. Il lui faut une cour pour l'aduler, des lieutenants pour l'aider et des parasites gravitant autour de lui, et ayant intérêt à la continuation de sa puissance. Les papes et autres chefs de religion ont pratiqué le népotisme. Les rois, empereurs, et autres monarques en ont fait un rouage de leur pouvoir. Les présidents de république et les ministres démocrates se maintiennent grâce au népotisme. Ils font tomber les sinécures grassement rétribuées, les commandes et les subventions, les pensions et les décorations sur les personnes de leur entourage. S'ils omettaient de faire cela, ils se créeraient des ennemis dans leur milieu, dans leur famille. Critiques, attaques et déplaisantes vérités pourraient surgir de leur entourage, et on évite cela il tout prix. Les sénateurs, députés, conseillers généraux ou municipaux pratiquent le népotisme, Leurs parents, amis et agents électoraux reçoivent leur part de la manne du pouvoir : petits profits, démarches, procès enlevés, décorations, etc ... Le politicien qui veut se pousser au pouvoir a besoin d'une bande qui l'entoure, qui lie ses intérêts aux siens propres et le pousse là où il veut aller, toujours plus haut. Le patron, le directeur d'usine, le contre-maître, toute personne qui commande, en grand ou en petit, met en usage le népotisme pour les mêmes raisons.

Il y a les familles de banquiers, les familles de gros magnats, les familles de directeurs et administrateurs de société, les familles et les bandes d'amis.

Voyez les sociétés, même ouvrières, qui prospèrent dans les méthodes hiérarchiques : dès qu'elles ont à leur tête un parvenu, le fils, la fille, le neveu, le cousin, l'ami, se faufilent dans les bonnes places. La hiérarchie porte en son sein le népotisme aussi inexorablement que le nuage porte la pluie.

Des esprits critiques ont déploré le népotisme, lutté contre lui et demandé sa disparition de nos mœurs.

Peine perdue, car le népotisme est une des faces de l'autorité. Il est né avec elle, et il mourra avec elle.

- Georges BASTIEN

NEUTRALITÉ

n. f. (neuter, ni l'un ni l'autre)

On déclare neutre celui qui, dans un conflit entre personnes, entre nations, entre idées reste indifférent et ne prend point part à la lutte. Le problème de la neutralité scolaire est l'un des plus âprement discutés il notre époque ; nous laisserons à d'autres le soin d'en parler. C'est d'un point de vue général seulement et philosophique que nous traiterons de la neutralité.

Qu'elle soit politique, religieuse, philosophique, scientifique même, la neutralité peut résulter de causes multiples. La crainte qui paralyse, le désir de ne mécontenter personne en déterminent beaucoup à ne point manifester, en pratique, leurs secrètes préférences. Mais, dans ce cas, il ne s'agit que d'une neutralité extérieure, d'une neutralité dans le domaine de l'action, nullement d'une neutralité intime et qui reste vraie dans le plan mental. Chez les malheureux que des maîtres impitoyables surveillent et harcèlent, chez ceux qui se taisent pour ne point perdre la croûte quotidienne dont ils vivent, eux et leurs enfants, nous comprenons pareille attitude. Très peu ont l'énergie requise pour le martyre ; n'exigeons pas de tous les hommes qu'ils soient des héros. Mais cette neutralité pratique, elle devient le comble de l'hypocrisie chez les arrivistes qui guignent les hauts emplois ou chez le chef qui, pour se donner les allures d'arbitre impartial, fomente en sourdine des divisions chez ses administrés. Combien de savants, d'écrivains, de philosophes taisent la vérité et, par leur silence, laissent toute latitude au mensonge, escomptant avec raison que leur complaisance sera tarifée un haut prix. Quant aux politiciens, le nombre est incroyable de ceux qui, dans leurs poches, tiennent en réserve et un triangle et un chapelet ; aux franc-maçons ils sortent le triangle, aux catholiques le chapelet ; et certains sont si habiles qu'ils font miroiter les deux en même temps, l'un à gauche, l'autre à droite naturellement. Même duplicité dans la haute administration, où des fonctionnaires qui demeurent intangibles servent et trahissent tous les partis successivement. Peu importe les hommes au pouvoir, ces fines mouches grimpent sans arrêt les échelons hiérarchiques qui les séparent du sommet ; selon l'époque, ils fréquentent la loge ou la sacristie ; ils sont conservateurs aujourd'hui, radicaux demain, socialistes ou communistes en temps opportun. D'eux l'on ne peut dire qu'ils avancent toujours d'un quart d'heure ; leur unique règle c'est d'obéir au vent., si rapides, si imprévus que soient ses changements de direction. Cette neutralité, simple masque d'une veulerie insigne, un homme de cœur se doit de la mépriser.

Mais la neutralité s'impose lorsqu'on ignore tout d'une affaire, d'un problème ; jamais l'esprit critique n'est de trop. Parce qu'il oublie de réfléchir, le peuple, éternelle dupe, donne dans les panneaux que lui tendent les intrigants, soit de droite, soit de gauche. Et la grande presse se charge de lui fournir des opinions toutes faites, conformes, cela va sans dire, à l'intérêt des maîtres qu'elle sert.

« Imiter, telle est la loi des cités humaines ; celle du peuple des roseaux, c'est de ployer devant l'aquilon. Et rien n'échappe à l'empire de la mode, ni les habits, ni les idées, ni la coiffure, ni les sentiments. Quel éphèbe de bonne famille porterait plumage bistre, si la vogue est au bleu ou à l'incarnat ! Quelle fille nubile s'affublerait d'une traine digne d'un cardinal, quand les élégantes ne veulent que des jupes écourtées ! Sans rechigner, messieurs chics, dames à la page obéissent aux ukases des grands couturiers ; le pantalon à pattes d'éléphant succède à la culotte étriquée, la robe capable d'abriter un régiment au cache-sexe long de dix doigts. En matière d'ameublement comme de chiffons, d'usages mondains connue de vaisselle, l'imitation règne du haut en bas. » (Vouloir et Destin.)

Le comportement de la majorité des hommes témoigne d'une complète absence de réflexion ; ils ne savent pas douter, plutôt que de rester dans l'expectative, ils adoptent l'attitude ou l'opinion de ceux qui les entourent, sans préalable examen. Pourtant aucun progrès scientifique ne serait possible, si les chercheurs sérieux ne mettaient pas en doute les croyances, même universellement admises, ou s'ils n'exigeaient point de toute affirmation qu'elle s'étaye de preuves irréfutables. C'est la neutralité qui s'impose, dans le domaine théorique, à l'égard des hypothèses que rien n'infirme ni ne vérifie ; et, dans le domaine pratique, à l'égard des affaires ou des problèmes dont les données nous échappent complètement. Le grand mérite de Descartes fut d'insister sur l'importance du doute méthodique, et sur la nécessité d'atteindre à l'évidence avant de prendre parti. Il a écrit :

« Je résolus de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. »

Cette règle, qui dénie toute valeur à la foi et à l'autorité, s'est révélée féconde en conséquences que Descartes n'avait pas prévues et qui l'auraient probablement épouvanté. L'irreligion et l'anarchie s'en inspirent, non moins que la science et la philosophie digne de ce nom. Mais, parmi les causes d'erreur, Descartes oublie de signaler l'imitation, l'esprit grégaire, plaie des sociétés et des groupements autoritaires. Il oublie aussi le sentiment, auquel bien des modernes accordent, à tort, une place comme mode de connaissance. « Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas », disait Pascal, l'un des responsables de la confusion aujourd'hui courante entre savoir et sentir. Confusion qui permet aux mystiques de légitimer leurs plus extravagantes rêveries et de parler, avec assurance, de questions dont ils ne connaissent pas le premier mot. James, Bergson, et les autres anti-intellectualistes ont, de leur côté, fait chorus contre la science, au profit du sentiment. Peine perdue, il appert clairement qu'il n'est point de vraie lumière hors du domaine de la raison, et qu'il faut écarter, en règle générale, les suggestions sentimentales, que ne confirme ni l'expérience, ni la déduction mathématique. Loin de condamner la neutralité, nous estimons donc qu'elle convient quand nous ignorons tout du problème envisagé, ou quand les arguments pour ou contre sont également incapables d'engendrer une conviction solidement raisonnée. Même si la pleine lumière est possible, elle reste légitime quand la question ne présente pour nous aucun intérêt. Il m'indiffère que le vainqueur de la Marne soit Joffre ou Galliéni, ces deux galonnés m'inspirant une aversion identique ; et je n'éprouve nul besoin de prendre parti soit pour Foch, soit pour Clémenceau, l'un et l'autre méritant des malédictions pareilles. Récits de guerre, biographies des souverains, généalogies princières, etc., disparaîtraient de l'histoire sans que je proteste, bien au contraire ; c'est la tradition écrite qui confère un prestige, si dangereux pour la paix du monde, aux chefs d'Etat et aux militaires. Dans les luttes que se livrent les requins du commerce ou de l'industrie, les rois de la banque, pourquoi le pauvre interviendrait-il, lui qui, dans tous les cas, sera sacrifié par le vainqueur. Même remarque concernant les campagnes politiques, toujours fructueuses pour les meneurs, jamais ou presque pour le populaire. Le pouvoir reste aussi tyrannique, aussi opposé au libre développement de l'individu, qu'il soit aux mains des bolchevistes ou des fascistes, des bien-pensants ou des francs-maçons. De la farce électorale, le vulgaire électeur s'avère toujours le dindon, qu'il vote blanc, bleu ou rouge ; seule diffère la couleur de la sauce, à laquelle députés et sénateurs le mangeront. Néanmoins, j'admets des degrés dans la nocivité des gouvernements, comme aussi dans celle des religions ; ce qui peut nous décider à intervenir, en pratique, dans quelques cas bien étudiés. Plus les Etats ou les Eglises sont solidement hiérarchisés, plus ils se réclament du principe d'autorité, plus il convient de mener contre eux une lutte sans douceur. La bienveillance relative, que j'ai témoignée à certains spiritualistes, n'eut jamais d'autre but, je l'avoue, que d'affaiblir les grandes confessions religieuses qui se partagent l'empire des esprits. Mais la neutralité s'impose lorsqu'il s'agit de combats qui laisseront intactes les forces de nos adversaires.

Le scepticisme, qui enlève tout espoir de certitude, peut aussi conduire à la neutralité. Montaigne estime que le doute est la seule sagesse possible ; c'est un « mol oreiller pour une tête bien faite ». Renan semble croire parfois que tout comprendre, tout goûter, sans mépriser aucun système philosophique, sans en adopter aucun non plus, voilà l'idéal du sage et le plus noble emploi que l'on puisse faire de l'existence. Son dilettantisme trouva des partisans nombreux, à la fin du XIXe siècle, parmi les intellectuels. Certains ouvrages, d'ailleurs très remarquables, de notre bon Han Ryner exhalent aussi un délicat parfum de souriante ironie et de doute philosophique. Volontiers nous reconnaissons qu'il faut un esprit fort pénétrant et de longues recherches pour atteindre à cette attitude, qui est l'une des formes essentielles de la sagesse ; et les trois noms cités suffisent à démontrer que les sceptiques de ce genre auront des génies de premier ordre pour compagnons. Mais l'on m'accordera que ce doute transcendant ne convient qu'à des esprits très clairsemés ; sans un peu d'enthousiasme pour la vérité, les chercheurs n'auraient pas le courage de poursuivre des travaux fatigants. L'œuvre d'un Renan, d'un Han Ryner témoigne, d'ailleurs, à mon avis, qu'ils sont bien moins sceptiques que certains le supposent ; car, en bonne logique, c'est à une totale inertie que l'incertitude complète aboutirait. Au doute universel, à l'aveu d'impuissance qui fut la conclusion suprême de la pensée grecque, le lent et sûr effort des savants modernes oppose l'existence de connaissances positives sur lesquelles tous les esprits peuvent s'accorder, Réduites encore à quelques points, ces connaissances deviennent chaque jour plus nombreuses, Dans le domaine pratique, le rythme de l'évolution humaine s'en trouve accru d'une façon inouïe. Dans l'ordre spéculatif, une représentation commune du monde se dégage lentement, qui n'est plus celle d'un temps, ni d'un peuple, ni d'un individu, mais celle de l'humanité entière, consciente de son milieu. Sans doute les tenants des formes anciennes de la pensée ont proclamé, avec Brunetière, que la science avait fait faillite, sans doute des déceptions ont succédé aux espoirs trop grandioses du début et le pragmatisme américain a même prétendu que le savoir positif n'était qu'une réussite dans le domaine pratique. Du creuset de la critique, la science, néanmoins, ne sortit pas amoindrie ; elle a seulement pris conscience d'elle-même, de sa valeur et. de son sens profond. Le plus grand reproche qu'on puisse lui adresser, c'est. de n'avoir pas rendu les individus meilleurs, c'est d'avoir été souvent, dans la dernière guerre par exemple, une source de malheurs pour l'humanité. Reproche, d'ordre moral, absolument légitime, et qui restera vrai aussi longtemps qu'une troupe d'exploiteurs sera maîtresse du globe. Reproche qui vaut toutefois plus contre la sottise humaine que contre la science, puisque les méfaits de cette dernière résultent, en définitive, du servilisme populaire. Ainsi nous prisons fort cette neutralité transcendante, qui permet à de grands esprits de planer au-dessus des doctrines, des chapelles et des partis, mais nous croyons qu'elle ne saurait convenir aux intelligences avides de vérité. A ces dernières ce n'est pas le scepticisme que nous conseillerons, c'est l'impartialité, qui s'avère, elle aussi, une forme supérieure de la neutralité. Rester prêt toujours à abandonner ou à modifier les idées que nous aurons reconnues fausses, en totalité ou en partie, voilà une attitude mentale dont il convient de ne se départir jamais. Nos théories les mieux fondées, n'ont qu'une valeur transitoire et relative ; n'hésitons pas à les rejeter, quand elles sont contredites par l'expérience ou le calcul. La réalité s'avère trop complexe, trop fuyante pour qu'on la définisse et la catalogue sans appel ; c'est en vain qu'on veut la condenser en formules intangibles. Résultats d'une ignorance présomptueuse, les dogmes, qu'ils soient laïcs ou religieux, s'opposent aux recherches libres et impartiales ; ce ne sont pas des régulateurs, comme on l'a prétendu, mais des tyrans. Le catéchisme des Eglises n'est qu'un moyen de domination temporelle, sous le couvert du dogmatisme spirituel ; le catéchisme laïc n'est. qu'un moyen d'instaurer le culte de l'Etat et d'affermir son omnipotence. En son genre, Durkheim fut un pape comme celui de Rome ; et sa morale ouvertement prônée dans les établissements universitaires, vise à façonner des esprit serfs. Point de dogmes intangibles, point. d'idées préconçues, un seul désir, celui de voir clair, une seule crainte, celle de se tromper, voilà qui résume la neutralité que le savant observe dans la recherche de la vérité. Quant à la prétendue neutralité de l'Etat, nous n'y croyons point, qu'il s'agisse d'éducation, de justice, de finance ou de tout autre domaine livré à des fonctionnaires. La raison d'être de l'Etat. moderne, ce n'est pas de maintenir égaux les droits des individus, c'est uniquement de perpétuer la domination d'un groupe de privilégiés. Tout homme de bonne foi le reconnaitra, s'il étudie la situation présente sans parti pris. Dès lors, la neutralité de l'Etat s'avère logiquement impossible : les hommes juchés au pouvoir doivent servir les intérêts des mandants qui leur livrèrent les leviers de l'action administrative, sous peine de tomber rapidement. L'histoire confirme absolument ce que nous disons.

- L. BARBEDETTE.

NEUTRALITÉ (SCOLAIRE)

Par la volonté des hommes au pouvoir, l'Ecole est un instrument de conservation du régime. Au moment où nous écrivons ces lignes, l'école italienne magnifie le fascisme, l'école russe s'efforce de coopérer à l'instauration d'un régime communiste et notre école française est soi-disant neutre, mais cependant républicaine et laïque.

Que faut-il entendre par neutralité scolaire ?

Jules Ferry disait :

« Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait, de bonne foi, refuser son assentiment à ce qu'il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire. »

Le grand maitre de l'Université ayant frappé Thalamas, coupable de ne pas avoir cru au dogme de la mission divine de la Pucelle, disait au Parlement :

« Le Professeur ne doit pas tout apprendre ! »

Ainsi conçue, la neutralité consiste dans le choix des matières à enseigner plutôt que dans l'esprit. qui préside à l'enseignement.

La bourgeoisie républicaine qui a instauré en France le régime de l'école neutre et laïque - la laïcité n'est d'ailleurs que la neutralité religieuse - a voulu que la grosse majorité, sinon la totalité, des enfants puisse fréquenter les écoles officielles et, pour cela, qu'on donne en ces écoles un enseignement conforme aux opinions de la majorité des pères de famille. Elle a conçu la neutralité religieuse, ou laïcité, comme l'enseignement d'une morale commune, indépendante des religions. Cette neutralité religieuse, cet enseignement qui voulait laisser de côté tout ce qui divise, ne pouvait donner satisfaction aux croyants passionnés. « Qui n'est pas avec moi est contre moi », lit-on dans l'Evangile et les textes pontificaux qui proclament que la morale est subordonnée à la religion, en concluent que l'école neutre « est contraire aux premiers principes de l'éducation ». Elle ne pouvait satisfaire non plus les libre-penseurs et les athées qui dirent : « enseigner, c'est remplacer l'ignorance et l'erreur par la connaissance » et qui, naturellement, ne peuvent concevoir que certaines idées, certains faits d'observation ou d'expérience demeurent tabous.

Ainsi donc, à propos de la laïcité, forme religieuse de la neutralité, nous constatons l'impossibilité de donner satisfaction à tous. Dans une publication récente, nous lisons : De même que l'Etat républicain « enseigne une morale commune, indépendante des religions, il doit enseigner un civisme commun, et celui-ci ne peut avoir pour base que les principes mêmes du régime (c'est nous qui soulignons) ». On ne raisonne pas autrement en Russie où l'on enseigne la lutte de classe, qu'en France où il est défendu d'en parler. L'école neutre, telle que la conçoivent ses dirigeants, n'est pas vraiment neutre ; elle a pour fin d'assurer le conservatisme religieux et social des majorités. La neutralité est une hypocrisie. Ce n' est qu'une fausse neutralité.

La neutralité, la vraie, ne se soucie ni des opinions ni des croyances des pères de famille et électeurs.

L'école n'est point faite pour les pères, mais pour les enfants, pour des enfants auxquels il faut former l'esprit et le coeur non pas seulement en vue de la vie d'aujourd'hui, mais aussi de celle de demain. Avoir un enseignement neutre, ce n'est pas choisir des sujets neutres, établir des programmes neutres, en laissant de côté tout ce qui passionne les hommes et qui est nécessaire à la virilisation de l'enseignement. Un enseignement neutre par sa matière est un enseignement d'eunuques.

Ce que nous voulons, c'est un enseignement neutre par son esprit. Nous voulons que celui qui enseigne distingue ce qui est vérité scientifiquement démontrée de ce qui est opinion et croyance personnelle. Sans doute, ce sont ces opinions, ces croyances qui nous sont les plus chères : les hommes ne se sont jamais passionnés pour les vérités scientifiques, ils se sont battus pour des croyance. Cependant, celui qui enseigne doit faire violence à son sentiment personnel pour ne pas violer la personnalité des enfants et exposer, impartialement, des croyances contraires aux siennes. Nous ne voulons ni faire accepter aux enfants leur milieu social, ni les dresser contre ce milieu, mais former leur esprit, c'est-à-dire les habituer à se former des opinions personnelles, des jugements, après avoir douté, observé, expérimenté à l'occasion, puis raisonné.

Ajoutons que ce travail de l'esprit doit s'appliquer à tous les sujets qui intéressent les enfants et sont à leur portée. Il est bien évident qu'il faut une certaine maturité d'esprit pour aborder certains sujets. Mais, à part. cette exception nécessaire, les éducateurs devraient, après avoir instauré dans leurs classes un régime de confiance mutuelle, considérer leur enseignement comme une réponse aux curiosités enfantines. Au dogmatisme de l'enseignement nous voulons substituer le Iibéralisme de l'enseignement, le pédagogue cessant d'être le Maître pour devenir l'aide.

Certains révolutionnaires trouveront de tels buts insuffisants. Ont-ils si peu de confiance en leur idéal pour penser que des enfants, habitués à observer les injustices comme le reste, et à raisonner, et dont le cœur et la volonté auront été formés comme nous l'avons indiqué ailleurs, ne deviendront pas d'eux-mêmes les meilleurs révolutionnaires ?

En résumé, la tâche des révolutionnaires est double : d'abord combattre cette fausse neutralité scolaire qui est le masque du conservatisme social ; ensuite défendre la vraie neutralité, c'est-à-dire, en définitive la meilleure éducation possible de l'enfant.

- K DELAUNAY

NÉVROPATHIE

n. f. (du grec neuros, nerf, et pathos, souffrance)

Il n'est pas possible de rencontrer dans la langue médicale un mot plus imprécis, ni plus difficile à définir, dans ses origines et dans son objet. Une telle appréciation est toujours un indice d'ignorance. Le médecin, dans son langage courant qui ne tarde pas à déborder du côté profane, use de termes très généraux pour étiqueter des tiroirs où il emmagasine au petit bonheur dans l'attente de mieux faire tout ce qui reste en deçà de sa connaissance.

Il ne faut pas en vouloir aux sciences expérimentales d'être imparfaites. Ne pouvant bénéficier de l'intuition ni surtout de la révélation réservée aux mystiques, elles regardent fatalement l'avenir et leurs précisions sont en proportion de leurs conquêtes sur l'inconnu.

Tout ce qui touche au fonctionnement normal ou pathologique du système nerveux sort à peine des limbes. Ce système, qui est à coup sûr le plus compliqué de ceux qui constituent les organismes animaux dont il représente le perfectionnement maximum actuel est assez bien connu dans son anatomie, mais sa physiologie laisse encore grandement à désirer. Quant à sa pathologie, elle est plus vague encore. Physiologie et pathologie sont corrélatifs. C'est par le morbide que l'on accède le plus souvent au physiologique et l'on sait que ce fut le cas dans la sphère nerveuse. Un grand progrès vit le jour quand Charcot tenta de jeter un peu de lumière sur la vie de la Psyché en partant des observations cliniques recueillies dans le vaste laboratoire de la Salpêtrière. C'est par la lésion cérébrale qu'il parvint à la découverte des localisations. Encore est-il qu'aujourd'hui nombre d'entre-elles sont contestées. Le célèbre centre de Broca relatif au langage articulé, localisation dont on fut longtemps si fier, n'est-il pas aujourd'hui battu en brèche ? Tout semble à recommencer. Et il s'agissait là de cas ou l'objet observé tombait, en quelque sorte, sous les sens. Que dire alors du domaine de la folie ou de ces névroses que nous allons rencontrer plus loin ?

Ici n'existe aucun point d'appui matériel dans la plupart des cas. C'est le triomphe de ce qu'on a appelé les maladies sine materia, ce qui est logiquement une absurdité, mais c'est tout au moins l'aveu d'une profonde ignorance.

Nous abordons en conséquence un chapitre où, tant du point de vue physiologique que du point de vue pathologique, nous serons obligé de disserter dans l'inconnu. Mais une encyclopédie est une étape et non pas une conclusion : une étape dans la marche à l'étoile de vérité ; c'est malgré tout quelque chose.

* * *

Dans le langage banal le mot névropathe désigne un sujet qui souffre des nerfs. Névropathie englobera tous les états pathologiques frappant le système nerveux. C'est formidable et cela demande tout de même à être un peu délimité.

Le système nerveux comprend trois parties :

  1. centre, lequel comporte lui-même l'écorce cérébrale, la moelle et ce qui les relie, le mésencéphale ;

  2. les nerfs périphériques ou voies de communications. centrifuges et centripètes entre le centre et le dehors.

  3. le système sympathique qui tend à jouer un rôle de plus en plus prépondérant dans la compréhension de la vie nerveuse. C'est le système de la vie végétative ; ce sera le vaste territoire des émotions, celui que sous la dénomination de névropathie nous étudions surtout ici.

Eliminons d'emblée les affections des nerfs périphériques en tant qu'elles se traduisent par des désordres anatomiques connus, telles que les névrites (toxiques, syphilitiques, etc.), les névralgies (sciatique). Ces nerfs pourront être mêlés à l'histoire des névropathies, mais à titre secondaire.

Eliminons ensuite les maladies du système nerveux central dont les lésions anatomiques sont connues ou en voie de l'être, comme l'ataxie locomotrice, la sclérose en plaques, les hémorragies cérébrales, la paralysie générale. Cantonnées dans la moelle (myélopathie) ou dans le cerveau (cérébropathie), elles forment un ensemble assez délimité par l'existence même d'une base matérielle.

Tout le reste, comprenant les affections centrales sans lésions connues, par conséquent simplement fonctionnelles jusqu'à nouvel ordre, et tout ce qui rentre dans le territoire du sympathique, constituera le domaine de la névropathie. Ce sont, autrement dit, des états morbides atteignant le système nerveux dans son ensemble. Bien que le mot de névropathie indique que l'élément morbide principal est le « nerf » il apparaît déjà clairement qu'il s'agit d'états ressortissant par essence au fonctionnement psychique et que le terme qui conviendrait mieux serait celui de cérébropathie.

Disons que, si nous envisageons l'élément purement nerveux, il s'agira ici de ce qu'on a appelé nécroses et, si nous visons aussi le cerveau, il s'agira de ce qu'on a appelé psychonévroses et cérébropsychoses, états essentiellement chroniques où cerveau et sympathique sont intéressés ensemble.

C'est tout ce que nous pouvons dire en l'état de la science neuropsychiatrique.

Pour objectiver pratiquement le sujet, je passerai en revue les plus communs de ces états.

* * *

Les nerveux

Rien n'exprime mieux que ce mot qui fait partie du langage courant l'état névropathique dans sa forme impalpable, état qui se sent qui se devine, mieux qu'il ne se définit. Le flair et l'observation populaire suffisent à bien des cas. A nous de préciser si faire se peut.

Ce qu'entend le vulgaire par nerveux est l'état de celui qui réagit en toutes circonstances par des manifestations où les fonctions nerveuses jouent le principal rôle. Acceptons comme antonyme l'apathique, l'homme mou, naturellement inactif, l'insensible, le difficile à ébranler. Le nerveux sera vif, impétueux, susceptible, irritable, violent, bavard, désordonné, déséquilibré, ultra-sensible.

L'un et l'autre état évoquent, des tableaux très nets du point de vue intellectuel. Le premier sera l'état de l'individu équilibré, réfléchi, mais parfois aussi d'une intelligence peu vive ; l'apathique est souvent un esprit inerte et pauvre.

Le second donne l'impression de l'agité, parfois insupportable, mais dont la nervosité le dispose, comme tous les expansifs, à des opérations cérébrales d'une envergure importante, à des sensations d'art, à des sentiments exaltés, On se représente mal un génie apathique. La nervosité le caractérise plutôt.

On pressent qu'il est fort difficile de décrire ici le type parfait tenant le milieu entre les deux extrêmes. Mais on conçoit que la nervosité est déjà quelque chose de morbide. Elle constitue en fait la prédisposition, le tempérament.

Il y a un tempérament nerveux dont les manifestations exagérées seront précisément la névropathie. Celle-ci aura comme signes essentiels des troubles de l' humeur et du caractère, de la sensibilité morale, un déterminisme reposant presque exclusivement sur des facteurs d'ordre sentimental, passionnels on sensitifs et beaucoup moins le raisonnement et la logique, La vie moderne, entraînant par ses excès multiples un détraquement du système nerveux, est justement l'âge d'or de la névropathie. Rien n'escompte plus que le surmenage les divers modes de la sensibilité. La névropathie sera, par essence, la grande névrose de la sensibilité. Le commerce avec le névropathe, continuons à dire le nerveux, est l'une des conjonctures les plus pénibles de la vie en commun. La nervosité est un état qui se multiplie de jour en jour. Il est un humus sur lequel viendront germer d'autres états aux contours cliniquement plus déterminés, déjà étiquetés soit par le médecin soit par le profane.

La névropathie n'est donc pas le fait de quelques victimes seulement ; on peut dire qu'elle est une maladie collective et caractéristique de la régression des masses. Ce qu'on a appelé dégénérescence et qui existe sans conteste, a pour syndrome dominant la névropathie, prélude, on le conçoit, des grandes névroses cérébrales qui sont sur le chemin de la démence, laquelle démence équivaut à la mort. Sociale.

Toutes les complications de la vie sociale qui rendent celle-ci insupportable parce qu'elle traduisent une impuissance absolue d'adaptation, ont pour terrain commun un système nerveux spécifiquement irritable. Ce qu'on y voit dominer, c'est la puissance exagérée du réflexe : d'abord des centres sensitifs presque -douloureusement hyper-esthésiques, puis un temps de réaction très court qui donne l'impression de l'impulsivité où l'inhibition volontaire n'a pas le temps d'intervenir ou intervient trop tard..

Ces sensibilités morbides sont à la base de tous les états passionnels qui défraient les chroniques de la vie journalière. C'est le terrain où germent tous les attentats à la paix publics ou privés. Que Ile situations internationales, nationales, familiales, dépendent des nerfs de ceux qui tiennent le volant de notre char !

La névropathie est une complication des civilisations ou de ce que l'on désigne sous ce nom. C'est dire qu'elle engendre les situations les plus contraires : splendides dans le cadre des arts et des sciences ; absurdes clans le cadre des créations de l'imagination ; magnanimes ou atroces dans le cadre de la vie sociale. De l'exaltation charitable de certains mystiques aux atrocités de la guerre il y a toute une gamme, vers le milieu de laquelle trouvera place l'homme moyen, conventionnellement normal. Il y a des héros dans tous les sens.

La névropathie, alliée fréquemment à d'autres manifestations d'une biologie morbide est bien une maladie héréditaire, constitutionnelle. La famille névropathique compte tous les ralentis et déséquilibres de la nutrition, tous les sujets à métabolisme perturbé : les arthritiques (mot aussi vague que névropathie), obèses, goutteux, diabétiques, eczémateux, lithiasiques, etc., etc.

Où localiser un tel mal ? Partout et nulle part. C'est toute la mécanique qui souffre, sous l'empire cependant d'un système nerveux central qui souffre davantage. Plus spécialement le système sympathique semble devoir être l'irrégulateur de cette désorganisation.

La cause ? Elle est lointaine et polymorphe, car elle ressortit à toute les influence pernicieuses qui s'abattent sur l'ensemble de la population : tuberculose, syphilis ; surtout les grandes intoxications alimentaires ou autres.

Les alcooliques, les nicotinisés, les coktailisés, les opiomanes, les carnivores font souche de névropathes.

* * *

Emotivité

Le terrain commun étant déblayé, voyons quelques végétations.

Les émotifs forment un groupe à part. La constitution émotive si joliment décrite par le docteur Dupré après le docteur Morel qui a fait en 1860 du délire émotif une maladie autonome, dont il localisa même l'origine, en vertu d'une intuition clinique tout à fait géniale, dans le système des ganglions sympathiques viscéraux, cette constitution est une des formes les plus répandue de la névropathie. Elle est essentiellement caractérisée par une prédominance des états émotionnels qui gouvernent tout le psychisme.

On sait le rôle énorme que jouent les les émotions dans la vie morale. Normalement subjuguées, sauf rares exceptions, par la raison qui les canalise, les règle, les inhibe et les maintient dans un juste équilibre. Les émotions peuvent inversement devenir tyranniques. Autant elle pimentent et charment la vie quand elles sont le reflet d'un bonne santé morale, autant leur dérèglement peut devenir une torture. Ce n'est pas seulement dans les circonstances solennelles de la vie qu'elles débordent et qu'elles déchaînent les passions les plus redoutables, mais il advient qu'elles empoisonnent la vie mentale pour des futilités. Elles prennent très vite la forme très pénible de l'obsession. On sait combien ce phénomène est tyrannique. Il est justement harmonie avec l'état de la conscience dont la lucidité permet au sujet, à son grand désarroi, de se sentir en quelque sorte dédoublé. Il assiste impuissant à la répétition automatique de l'obsession (voir ce mot), qu'il ne saurait vaincre de par sa volonté libre et dont il est obligé, haletant, d'attendre l'épuisement.

Le nombre des servitudes que les névropathes se créent ainsi est fabuleux. L'obsession est un tic mental dont très peu de sujets sont affranchis. Ils résistent de façon variable : c'est entre tous les hommes la seule différence. En temps normal, l'obsédé ne fait que sourire de ce phénomène qui le possède quelques instants sans le faire souffrir ; mais, dès que le terrain émotif existe, la lutte devient fatale avec son corollaire, la souffrance physique et morale, et la blessure d'amour-propre née de la défaite.

Certains obsédés ont la vie littéralement hachée par des troubles de cet ordre, au point qu'ils n'ont plus de répit, hantent les consultations des charlatans, car les émotifs sont, par surcroît, des superstitieux. Leurs pratiques ne font, en général, qu'aggraver leur cas et la névropathie sous toutes ses formes est une vraie infirmité.

L'émotivité minimum se traduit par la disposition qu'offrent les sujets à sentir violemment et à être profondément affectés par des conjonctures d'importance minuscule. Les impressions sont de longue durée ; joies ou peines prennent des proportions exagérées et les sujets ne sont préoccupés que de se tenir en garde contre eux-mêmes.

L'émotion morbide a des signes physiques qui accusent nettement la participation du sympathique. Ces signes sont l'exagération des signes normaux de l'émotion ; pâleur, rougeur de la face, tachycardie, sentiment d'oppression, sentiment d'inquiétude, affolement, rires et pleurs faciles, etc...

L'exagération peut aller jusqu'à produire l'angoisse. Les anxieux sont des sur-émotifs. Il suffit d' avoir, dans une circonstance dramatique quelconque, éprouvé la sensation de l'angoisse pour imaginer les souffrances du névropathe émotif, voué par nature à l'anxiété.

Les terreurs morbides, le trac des artistes et des orateurs, troubles émotionnels parfois insurmontables, brisent certaines carrières.

* * *

Mélancholiques et hypocondriaques

Les mélancoliques et les hypocondriaques forment une autre catégorie de névropathes qui, unis aux précédents, constituent le grand groupe de ce que le vulgaire englobe sous la rubrique de neurasthénie ou de psychasthénie.

La surémotivité, le déséquilibre émotionnel, si coquettement porté par une rare collection de nerveux, dissimulant sous le terme avoué de neurasthénie de véritables psychoses, peuvent aller jusqu'à produire un état, habituel ou périodique, de tristesse invincible. Il est même admis aujourd'hui que cette dépression morale, expression d'une fonction sympathique déviée, préexiste à la mélancolie. Cette psychonévrose ne serait point primitive, mais secondaire. On ne pleure pas parce qu'on voit les choses en noir ; on pleure d'abord et c'est parce qu'on pleure qu'on voit les choses en noir. Ainsi en va-t-il de l'émotion contraire, celle de la joie : on rit d'abord, on est joyeux ensuite.

La mélancolie est un état objectivement psychique, mais subjectivement sensitif. Le triste échafaude tout un délire de misère physique et morale sur un fond d'émotivité et sur des troubles de l'innervation sympathique. La mélancolie est volontiers périodique, alternant même avec des états d'expansion euphorique. Cela constitue la folie à double forme et la folie circulaire.

Mais une mention toute spéciale doit être accordée à la mélancolie affectant la forme de l'hypocondrie. Cette forme de l'émotivité basée sur des états morbides imaginaires des différentes parties du corps nous fournit le tableau bien connu du malade imaginaire. On le rencontre à tous les coins de rue, chez tous ces malades de salon qui, n'ayant rien à faire, tournent sans cesse leur attention du côté de leur organisation physique, pensent y découvrir maintes irrégularités à la moindre sensation qui leur paraîtra anormale et, désormais, deviennent les esclaves du moindre bobo, dont la manie encourage les réclames pharmaceutiques, peuple les officines de tous les diseurs de bonne aventure et de tous les rebouteurs.

* * *

La grande hystérie

C'est le triomphe de la névropathie. Elle a occupé dans l'histoire une place phénoménale par son immixtion dans la vie politique ou religieuse. Elle a été la psychonévrose des grands drames du Moyen âge, Elle a valu le supplice et la mort à une foule de malheureux surcroyants, mystiques dans le sens précaire du mot (voir Mysticisme).

L'hystérie est, en fait, une maladie mentale à manifestations extérieures protéiformes, relevant toutes de la suggestion, de l'auto-suggestion et de l'imitation ; Elle suppose, par conséquent, une sensibilité physique tout à fait anormale et une imagination désordonnée, disons même délirante. La mythomanie résume toute l'histoire clinique de l'hystérie, ainsi que le besoin de mentir, de tromper et de se tromper soi-même, avec croyance folle à ce que l'on dit et fait.

L'hystérie s'exprime par des crises convulsives à grand spectacle, excentricités en grande partie combinées pour intéresser la galerie. Elles cessent quand la galerie disparaît. On éduque un hystérique à volonté et tout hystérique est prêt à la représentation théâtrale. C'est une maladie suggérée qui suppose une suggestivité anormale et une passivité démesurée. La Salpétrière ressuscita, pendant le règne de Charcot, les grands drames du Moyen âge. Quand cette école d'entraînement ferma ses portes, la grande hystérie disparut comme par enchantement.

Convulsions, somnambulisme, attitudes passionnelles, léthargie, catalepsie, dédoublement de la personnalité, délire hallucinatoire, voilà pour le mental ; paralysies diverses, sensorielles ou autres, contractures, hyperesthésies, voilà pour le côté physique. Le programme est vaste et l'on pourrait dire an gré de l'opérateur.

Greffons sur ce paragraphe de l'hystérie tout ce qui ressortit à l'hypnotisme, au magnétisme, à la suggestion physiologique ou morbide, et nous aurons facilement grossi le bagage de la névropathie, car tous ces phénomènes sont amplement favorisés par le terrain foncier décrit plus haut.

* * *

Hystéro-traumatisme, sinistrose

Sans prétendre être complet, il faut toutefois greffer sur cette description une des manifestations les plus modernes de la névropathie, qui donne bien la preuve que cette maladie git tout entière dans un terrain spécial d'où l'on voit sortir des végétations multiples, richement variées. Elles n'existeraient pas sans ce terrain.

Je vise ici maints incidents morbides nés du machinisme moderne, maints accidents professionnels et plus spécialement les traumatismes issus de là grande guerre.

Qui dit machinisme dit multiplication de circonstances où se rencontrent fortuitement une possibilité de traumatismes et un sujet traumatisable, qui sera, dans l'espèce, le travailleur. Cette rencontre sera l'accident, avec ses suites ordinaires, mais aussi avec ses suites extraordinaires, s'il advient que l'accident affecte un sujet prédisposé, un nerveux, un névropathe.

Tout accident produit un choc matériel, mais aussi un choc moral, une émotion-choc. D'importance négligeable chez un sujet bien équilibré et quasi normal, cette émotion produit des désordres inattendus chez le prédisposé, désordres qui entraînent chaque jour des conflits entre blessés, assureurs, médecins, magistrats et qu'on a dénommés hyétro-traumatisme ou sinistrose.

A l'occasion d'une blessure, voici un malade nerveux, réagissant par des symptômes qui n'ont aucun rapport direct avec la blessure, mais qui sont l'œuvre d'un psychisme malade. traumatisé lui-même. puisque l'émotion est un choc. Ces séquelles, complications inusitées du traumatisme sont toutes à porter au compte de la névropathie. Elles sont du domaine exclusif de l'auto-suggestion et des maladies imaginaires, Méconnues comme telles, elles entraînent des conséquences déplorables et coûteuses tant pour le blessé que pour son assurance. Démasquées, au contraire, elles guérissent comme au souffle du vent, au grand ébahissement de la foule, aussi naïve ici qu'elle l'est à Lourdes.

J'en dirai autant des séquelles imaginaires. des traumatismes de guerre qui, par milliers, sont, venus encombrer la clinique nerveuse et chirurgicale. Souvent prises pour des faits de simulation intentionnelle pour échapper aux affres du front. elles furent le plus souvent sincères et filles de terribles circonstances qui exaltèrent bien naturellement une grande émotivité congénitale que les blessés eux-mêmes ignoraient de bonne foi.

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CONCLUSION

On le voit ; la névropathie est un vaste domaine. On peut dire que, en général, quand elle est bien diagnostiquée, elle n'est grave que par ses manifestations toujours récidivantes et par sa signification dégénérative.

On pourrait compliquer ce chapitre en mentionnant bien d'autres syndromes nettement étiquetés déjà, comme l'épilepsie, la chorée, où fourmillent les névropathes, mais il est mieux de renvoyer le lecteur aux articles de cette Encyclopédie, où ces sujets sont traités.

Je ne puis clore cette monographie sans signaler les rapports, tout récemment découverts entre la névropathie et l'endocrinologie. La surémotivité, l'anxiété, les obsessions, etc ..., en fonction des troubles des glandes à sécrétions internes, telles que les glandes génitales, la surrénale, la thyroïde. la pituitaire. etc ... , ont ouvert un vaste champ à la thérapeutique et il est certain que beaucoup d'états névropathiques cèdent en tout ou partie à une opothérapie bien dirigée.

Mais n'oublions pas que le vrai moyen de guérir les infirmités de cet ordre est encore de les prévenir et de suivre, à cet effet, les prescriptions rigoureuses de l'hygiène nerveuse et mentale que la science tout à fait moderne a tracées (naturisme, élimination de tous les poisons du système nerveux, hydro et héliothérapie, etc .. .). Prévenir, c'est ici guérir.

- Dr LEGRAIN

NIHILISME

n. m. (du latin nihil, rien)

Un malentendu profondément enraciné et fort répandu est étroitement lié à ce mot né, il y a 75 ans, dans la littérature russe et passé sans être traduit (grâce à son origine latine), dans d'autres langues.

En France, en Allemagne, en Angleterre et ailleurs, on comprend généralement par nihilisme un courant d'idées - ou même un système - révolutionnaire politique et social, inventé en Russie, y ayant (ou y ayant eu) de nombreux partisans organisés. On parle couramment d'un « parti nihiliste » et des « nihilistes », ses membres. Tout cela est faux. Il est temps de corriger cette erreur, au moins pour les lecteurs de l'Encyclopédie Anarchiste.

Le terme nihilisme a été introduit dans la littérature - et ensuite dans la langue - russe par le célèbre romancier lvan Tourguénev (1818-1883), vers le milieu du siècle passé. Dans l'un de ses romans, notamment, Tourguénev qualifia de cette façon un courant d'idées qui s'était manifesté parmi les intellectuels russes à la fin des années 1850. Le mot eut un succès et entra vite en circulation.

Ce courant d'idées avait surtout un caractère philosophique et moral. Son champ d'influence resta toujours très restreint, ne s'étant jamais étendu au-delà de la couche intellectuelle. Son allure fut toujours personnelle et pacifique, ce qui ne l'empêcha pas, cependant, d'être très animé, imbu d'un grand souffle de révolte individuelle et guidé par un rêve de bonheur de l'humanité entière. Le mouvement qu'il avait provoqué, se contenta du domaine littéraire et surtout de celui des mœurs. Mais dans ces deux domaines, le mouvement ne recula pas devant les dernières conclusions logiques, que non seulement il formula, mais qu'il chercha à appliquer, individuellement, comme règle de conduite.

Dans ces limites, le mouvement ouvrit le chemin à une évolution intellectuelle et morale très progressive et indépendante : évolution qui, par exemple, amena la jeunesse intellectuelle russe tout entière à des conceptions générales extrêmement avancées et aboutit, entre autres, à cette émancipation de la femme cultivée, dont la Russie de la fin du XIXe siècle pouvait, à juste raison, être fière. Il faut y ajouter que ce courant d'idées, tout en étant strictement moral et personnel, portait, néanmoins en lui-même, grâce à son esprit largement humain et émancipateur, les germes des conceptions sociales futures : conceptions qui lui succédèrent plus tard et aboutirent à une vaste action politique et sociale, avec laquelle, justement, ce courant d'idées est confondu aujourd'hui en dehors de la Russie. Indirectement, le « nihilisme » prépara le terrain aux mouvements et aux organisations politiques d'une allure nettement sociale et révolutionnaire, apparus plus tard, sous l'influence des idées répandues en Europe et des événements extérieurs et intérieurs. Le malentendu consiste. précisément, en ce qu'on confond, sous le nom de « nihilisme » », ce mouvement révolutionnaire postérieur, mené et représenté par des partis ou groupements organisés, ayant un programme d'action et un but précis, avec un simple courant d'idées qui le précéda et auquel seul le qualificatif « nihilisme » doit être attribué.

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En tant que conception philosophique et morale. le nihilisme avait pour bases : d'une part, le matérialisme et, d'autre part, l'individualisme, poussés tous les deux à l'extrême.

Force et Matière, le fameux ouvrage de Büchner (philosophe matérialiste allemand, 1824-1899) paru à. cette époque, fut traduit en russe, lithographié clandestinement et répandu, malgré les risques, avec un très grand succès, en milliers d' exemplaires. Ce livre devint le véritable évangile de la jeunesse intellectuelle russe d'alors. Les œuvres de Moleschott, de Ch. Darwin et de plusieurs autres naturalistes et matérialistes étrangers, exercèrent également une très grande influence. Le matérialisme fut accepté comme une vérité incontestable, absolue.

En tant que matérialistes, les « nihilistes » menèrent une guerre acharnée contre la religion et aussi contre tout ce qui échappait à la raison pure, positive ; contre tout ce qui se trouvait en dehors des réalités matérielles et immédiatement utiles ; contre tout ce qui appartenait au domaine spirituel, sentimental, idéaliste. Ils méprisaient la beauté, l'esthétique, l'amour sentimental, l'art de s'habiller, de plaire, etc ... Dans cet ordre d'idées, ils allèrent même jusqu'à renier totalement l'Art comme une manifestation de l'idéalisme. Leur grand idéologue, le brillant publiciste Pissareff (mort accidentellement en pleine jeunesse), lança, dans l'un de ses articles, son fameux exemple, affirmant qu'un simple cordonnier était infiniment plus à estimer et à admirer que Raphaël, car le premier produisait des objets matériels et utiles, tandis que les œuvres du second ne servaient à rien. Le même Pissareff s'acharnait, dans ses écrits, à détrôner, au point de vue matérialiste et utilitariste, le grand poète Pouchkine. « La nature n'est pas un temple, mais un laboratoire, et l'homme y est pour travailler », disait le nihiliste Bazaroff dans le roman de Tourguénev. (En parlant d'une « guerre acharnée » livrée par les « nihilistes », il faut comprendre par là une « guerre » littéraire et verbale, pas plus. Car, comme déjà dit, le « nihilisme » borna son activité à la propagande de ses idées dans quelques revues et dans des cercles d'intellectuels. Cette propagande était déjà assez difficile, car il fallait compter avec la censure et la police tsaristes qui sévissaient contre les « hérésies étrangères » et contre toute pensée indépendante).

Mais la véritable hase du « nihilisme » fut une sorte d'individualisme spécifique. Surgi, tout d'abord, comme une réaction normale contre tout ce qui, en Russie surtout, écrasait la pensée libre et l'individu, son porteur, cet individualisme finit par renier, au nom d'une absolue liberté individuelle, toutes les contraintes, toutes les entraves, toutes les obligations, toutes les traditions imposées à l'homme par la famille, par la société, par les coutumes, les mœurs, les croyances, etc ... Emancipation complète de l'individu, homme ou femme, de tout ce qui pourrait attenter à son indépendance ou à la liberté de sa pensée : telle fut l'idée fondamentale du « nihilisme ». Il défendait le droit sacré de l'individu à sa liberté entière, et l'intimité inviolable de son existence.

Le lecteur comprendra aisément pourquoi on qualifia ce courant d'idées de nihilisme. On voulait dire par là que les partisans de cette idéologie n'admettaient rien (nihil) de ce qui était naturel et sacré pour les autres (famille, société, religion, art. traditions, etc ... ) A la question qu'on posait à un tel homme : - Qu'admettez-vous, qu'approuvez-vous de tout ce qui vous entoure et du milieu qui prétend avoir le droit et même l'obligation d'exercer sur vous telle ou telle autre emprise ? - L'homme répondait : rien - « nihil ». Il était donc « nihiliste ».

* * *

En dépit de son caractère essentiellement personnel, philosophique et moral (n'oublions pas qu'il défendait la liberté individuelle, également, d'une façon abstraite, philosophique et morale, et non pas contre le despotisme politique ou social concret), le nihilisme, comme je l'ai déjà dit, prépara le terrain pour la lutte contre l'obstacle réel et immédiat, lutte pour l'émancipation politique et sociale.

Mais quant à lui-même, il n'entreprit pas cette lutte. Il ne posa même pas la question : que faire pour libérer, réellement, l'individu ? Il resta, jusqu'au bout, dans le domaine des discussions purement idéologiques et des réalisations purement morales. Cette autre question, - c'est-à-dire, le problème d'action réelle, d'une lutte pratique pour l'émancipation, - fut posée par la génération suivante, des années 1870-80. Ce fut alors que les premiers partis révolutionnaires et socialistes se formèrent en Russie. L'action réelle commença. Mais elle n'avait plus rien de commun avec le vieux « nihilisme » d'autrefois. Et le mot lui-même resta, dans la langue russe, comme terme purement historique, trace d'un d'un mouvement d'idées des années 1860-70.

Le fait qu'à l'étranger on a l'habitude de comprendre par « nihilisme » tout le mouvement révolutionnaire russe avant le bolchevisme, et qu'on y parle d'un « parti nihiliste », n'est qu'une erreur historique due à l'ignorance de la véritable histoire des mouvements révolutionnaires en Russie.

- VOLINE

NIVELEURS (LES)

On se tromperait fort si on s'imaginait qu'au lendemain de la révolution du 1648, Cromwell ne rencontra plus d'opposition. L'exécution de Charles 1er avait réduit les royalistes au silence ; mais une fois accompli ce régicide, le Protecteur se trouva aux prises avec une secte du nom de Levellers qui, sous la direction de John Lilburne, préconisait une république égalitaire. Cette secte comptait dans l'armée révolutionnaire de nombreux adhérents dont, en 1647, l'action au sein de l'armée avait dû être déjà réprimée. En août 1649, cette secte devint assez inquiétante pour que le général Fairfax jugent opportun de marcher contre certains d'entre eux établis à St. Margaret's Hill et à St. George's Hill où ils piochaient le sol et l'ensemençaient sans se préoccuper des propriétaires ni du loyer. Fairfax vit venir à sa rencontre deux niveleurs, Everard et Winstanley, ce dernier déjà connu de lui par sa propagande dans l'armée républicaine. Winstanley lui remit une « déclaration générale », suivie d'une « déclaration » plus générale encore où il démontrait « comme une équité indéniable que le commun peuple puisse piocher, cultiver, ensemencer le sol et vivre sur les biens communs sans les louer ou avoir à payer de loyer à qui que ce soit ».

Faut-il voir dans les Niveleurs une réapparition du mouvement anabaptiste, qui avait fait, un siècle auparavant, de nombreuses recrues en Angleterre ?

Toujours est-il que, dans cette déclaration plus générale, Winstanley demande si toutes les lois qui ne sont pas établies sur l'équité et la raison, et qui ne donnent pas une liberté égale à tous, et celles qui consacrent les privilèges des seigneurs et des propriétaires fonciers ne sont pas disparues en même temps que tombait la tête du roi. Suivent quelques apostrophes assez véhémentes lancées au clergé du temps qui, « contrairement à la parole divine, soutient l'iniquité », Comme on peut bien le penser, ces lettres eurent peu d.'effet sur Fairfax et Cromwell. « Quoi donc ! disait ce dernier, rééditant Luther ; mais le but des principes des niveleurs c'est de rendre le tenant l'égal de son landlord ! Par naissance, je suis un gentleman. Il faut tailler ces gens-là en pièces, sinon ce sont eux qui s'en chargeront. »

Winstanley écrivit une nouvelle épître à Cromwell, un chef-d'oeuvre, où les grands problèmes sociaux sont discutés et résolus. En passant, Winstanley montre les causes de l'insuccès des révolutions. « Le peuple ne sait pas pourquoi il combat », dit-il. Puis il explique que la possession de la terre est le résultat de la « loi de la massue ». En dépit de son inexorable logique, Winstanley n'est pourtant ni marxiste, ni socialiste d'état, car il n'entend pas que le communisme soit imposé ; « que ceux qui n'en veulent pas continuent à acheter et à vendre, l'exemple les convaincra ».

Ces déclarations et la publication d'une brochure intitulée : Les vrais Niveleurs, dans laquelle il distinguait les « vrais » niveleurs ou communistes, des niveleurs politiques, lui valurent d'être jeté en prison à Kingston, en 1649. Il fut condamné, avec deux autres, à 10 livres sterling environ d'amendes et de frais. On ne possède guère d'autres détails sur Winstanley, qu'on présume avoir été bourgeois de Londres. En 1659 on le retrouve partant de Harrow-on-The-Hill en tournée de propagande ; il est arrêté à Nottingham ; puis on n'en retrouve plus de traces. Il a publié de nombreuses brochures où il se montre un économiste de grande valeur qui, selon Morrison Davidson, vaut tous les utopistes, de Platon à Bellamy, en passant par Adam Smith et Karl Marx.

Voici quelques-unes de ses principales idées :

« La loi a deux racines (buts) :

  1. la conservation commune ;

  2. la conservation individuelle. »

Une communauté libre doit comprendre :

  • Dans la famille : le père.

  • Dans la ville (bourg ou paroisse) :

    1. le pacificateur ;

    2. quatre sortes de surveillants : pour le maintien de la paix, pour l'apprentissage des métiers, pour la répartition des produits du travail et leur entassement dans des magasins généraux, pour la surveillance générale (tous les citoyens ayant dépassé soixante ans) ;

    3. les soldats ;

    4. les maîtres des travaux ;

    5. l'exécuteur.

  • Dans le territoire :

    1. le clergé ;

    2. le parlement ;

    3. l'armée.

Quant aux lois de la communauté :

  1. La simple lettre de la loi suffit ;

  2. Quiconque ajoute ou retranche à la loi perd son office ;

  3. Quiconque rend la loi pour de l'argent ou une récompense est puni de mort.

Sont également punis de mort les assassins, les acheteurs et les vendeurs, les magistrats prévaricateurs.

Quoique le sol et les entrepôts soient communs, chaque famille vivra cependant à part : la maison, l'ameublement, les vêtements sont la propriété de la famille. Chaque demeure doit contenir les instruments et outils qu'il faut pour cultiver la terre. La communauté n'est pas libertaire et n'ignore pas les punitions. Si quelqu'un refuse d'assister les surveillants dans leur travail, la raison doit lui en être demandée. Si c'est à cause de maladie ou d'indisposition, il sera dispensé du service. Si c'est par simple paresse, il sera puni selon les lois destinées à réprimer la paresse.

On voit que Winstanley n'a pas, comme les théoriciens actuels du communisme anarchiste, confiance dans le besoin d'activité de l'individu. Cela s'explique d'ailleurs, étant donné le travail long, pénible et rebutant que, au XVIIe siècle, il fallait faire pour amener l'abondance.

Si quelqu'un refuse d'apprendre un métier, ou de travailler en temps de semailles ou de moisson, ou de remplir sa tache d'administrateur aux magasins, tout en continuant à se nourrir et à se vêtir aux dépens des autres, les surveillants le réprimandent d'abord en privé. S'il continue à paresser, la réprimande sera publique et si, dans le mois qui suit, il ne s'est pas amendé, il sera remis au maître des travaux qui le mettra au travail obligé pour douze mois, ou jusqu'à ce qu'il fasse sa soumission. A partir de quarante ans, personne n'est obligé de travailler. C'est dans les hommes et les femmes de plus de quarante ans que sont choisis les surveillants et autres délégués à la bonne exécution des lois.

L'instruction est gratuite et obligatoire. L'assistance médicale est gratuite, naturellement. Mais les plus caractéristiques des ordonnances de la communauté sont les lois contre l'achat et la vente, crime de lèse-humanité par excellence aux yeux de Winstanley : Si n'importe qui achète ou vend la terre ou ses produits, il sera mis à mort comme traître à la communauté. Celui ou celle qui appelle sienne la terre sera exposé en public et livré pour douze mois au maître des travaux. Quiconque cherchera, par querelle, ou persuasion secrète, ou révolte armée, à établir le régime de la propriété sera mis à mort. Personne ne louera ses propres services à autrui, ou ne louera les services d'autrui, sous peine de perdre sa liberté et d'être livré pour douze mois au maitre des travaux ... L'or et l'argent ne pourront servir qu'à faire des plats et objets d'ornement pour l'intérieur des maisons. Lorsque l'humanité a commence a acheter ou à vendre, c'est alors qu'elle a perdu son innocence ; c'est alors qu'en effet les hommes ont commencé à s'opprimer l'un l'autre, à se dépouiller mutuellement des droits égaux, qu'ils tenaient de la création. Qu'une terre appartienne à trois personnes, et que deux d'entre elles en trafiquent sans le consentement de la troisième, voici son droit enfreint et sa postérité engagée dans une guerre. Ce fut, pense Winstanley, contre le consentement d'un grand nombre que, dès l'abord, la terre fut achetée et vendue. De cet achat et de cette vente résultèrent et résultent encore des mécontentements et des querelles, fléaux dont l'humanité a déjà assez souffert. Les nations de la terre n'apprendront pas à transformer leurs épées en charrues et leurs lances en hoyaux, ne cesseront pas de guerroyer, avant que ce misérable. procédé d'achat et de vente n'ait été jeté au rebut parmi les autres débris de la puissance royale. Dans la communauté, nul homme ne pourra devenir plus riche qu'un autre ; cela n'est pas désirable, car les richesses rendent les hommes vaniteux, orgueilleux, et les conduisent à opprimer leurs semblables, elles sont des occasions de querelles. Cela non plus n'est pas juste, car nul ne peut arriver à la fortune sans l'aide de ses voisins, et s'il y arrive, sa fortune appartient tout autant à ses voisins qu'à lui, puisqu'elle est le fruit de leur travail. Tous les hommes riches vivent à l'aise ; ils se nourrissent et ils se vêtent par le labeur des autres, non par le leur, et cela fait « leur honte et non pas leur noblesse ». Les riches reçoivent tout ce qu'ils possèdent de la main des travailleurs ; quand ils donnent, ce n'est pas leur travail, ce n'est pas leur propriété, c'est celle des autres ; leurs actions ne sont donc point des actions équitables.

Selon l'esprit du temps, tous les écrits de Winstanley revêtent une phraséologie religieuse, très proche parente de celle de Tolstoï. A ce point de vue spécial, il est universaliste et il est le premier en Angleterre qui proclama le salut pour « l'humanité tout entière », tandis que le dogmatisme théologique d'alors le réservait aux « prédestinés ». Il ne tarit pas d'invectives contre le clergé et montre que la théologie (doctrine de la divinité) n'est nullement en concordance avec les enseignements du Christ « dont les paroles étaient la science pure ». Pour lui, la théologie est une tromperie qui, en tournant les regards des hommes vers le ciel, leur fait oublier les droits qu'ils tiennent de naissance.

Winstanley ne croyait pas d'ailleurs à l'efficacité de lois qui n'auraient pas été ratifiées formellement par le peuple, cela bien avant qu'on eût inventé le mot « Referendum ». Tout élu lui inspirait de justes soupçons.

Occupés à se voler les uns aux autres ce qui restait des terres confisquées à la couronne, aux églises et aux « rebelles », les fameux colonels « Côtes de fer » ne prêtèrent pas plus d'attention aux doléances des Niveleurs qu'aux projets de réforme sociale de Winstanley. Ce dernier, certes, n'est pas anarchiste ; mais, tandis que des historiens et des écrivains sérieux, parmi lesquels un Carlyle, présentent Cromwell comme un républicain du type le plus pur, personne ne parle de Winstanley, le précurseur inconnu, l'utopiste obscur. Son travail cependant ne fut pas vain. Comber, historien protestant, écrivait, en 1678, que c'est à sa petite bande de partisans qu'on doit reporter l'origine des Quakers, ce qui prouve qu'une propagande porte toujours ses fruits, même quand il semble que, sur le moment, elle ne rencontre qu'opposition et mécompréhension.

- E. ARMAND.

NOBLESSE

n. f. (du latin nobilitas ; de nobilis, illustre)

La noblesse est, dans un Etat monarchique; la classe qui, soit par droit de naissance, soit par lettres du souverain, est la plus élevée de la société, et, en récompense de services exceptionnels, bénéficie de privilèges qui se transmettent héréditairement.

On distingue entre la noblesse d'épée et la noblesse de robe. La première est celle qui a été acquise grâce à des prouesses d'ordre militaire. La seconde est celle qui a été conférée à des juges en conséquence de la situation occupée par eux. Beaucoup d'anoblis n'ont dû, et ne doivent leurs titres qu'à leur fortune, ou à des complaisance envers le pouvoir.

Au figuré, le mot noblesse sert à désigner le caractère de ce qui est élevé, digne, de belles manières, distingué, élégant de forme et d'allure. On dit couramment : la noblesse du cœur, de la physionomie, de la démarche, de la pensée, ou du style. Cette conception de la noblesse humaine est la seule qui soit digne d'intérêt et mérite d'être retenue ; car, en admettant que le titre dont se pare une haute lignée ait eu pour origine les vertus d'un ancêtre, celles-ci ne sont pas forcément transmissibles de père en fils et, d'autre part, de très remarquables qualités, au moral et au physique, se découvrent dans le peuple, sans que ceux qui les possèdent aient été jamais l'objet d'une distinction quelconque.

N'y a-t~il pas, chez les plus humbles, une noblesse dans le sacrifice sublime dé la mère à son enfant, l'héroïsme des sauveteurs, l'amour du travail bien fait qui caractérise l'artisan ? Il a fallu beaucoup de noblesse d'âme chez nombre d'humains pour que le monde parvînt au degré de relative civilisation qui est celui de notre époque ; il en faudra plus encore pour que soit édifiée la Cité nouvelle. Et, pour être conforme à la séculaire volonté de puissance des précurseurs, la tâche de cette Cité devra être l'ennoblissement de l'espèce, par le développement continu de l'intelligence et du savoir, le culte de la beauté des sentiments, la recherche de la plus grande esthétique dans la constitution humaine, débarrassée, par l'eugénisme, de ses difformités, de ses laideurs et de ses tares,

Le progrès social n'est point dans le nivellement par en bas, la généralisation de la pauvreté et de ce qu'elle entraîne de déchéances, mais dans l'accession du plus grand nombre à ce qui fut seulement l'avantage de quelques-uns.

-Jean MARESTAN

NOBLESSE (HISTORIQUE)

L'organisation des sociétés animales ressemble parfois beaucoup à celle des sociétés humaines. C'est ainsi qu'on l'encontre, chez les fourmis esclavagistes, une oligarchie guerrière et une classe laborieuse. De fréquentes razzias, entreprises contre les espèces voisines, fournissent les esclaves. Des caractères morphologiques déterminent le classement. La fourmi guerrière a les mâchoires très aptes à percer la tête d'un adversaire, mais incapables de saisir la moindre nourriture. Si une ouvrière ne lui donnait la becquée, elle mourrait rapidement de faim. Chez les fourmis, l'esclavage est d'ailleurs plus doux que chez les hommes et, dans bien des cas ; il conviendrait de parler de collaboration plutôt que d'esclavage. Des espèces qui précédèrent la nôtre, sur la route de l'évolution animale, les premiers hommes reçurent un penchant vers la servitude, probablement. Et, de bonne heure, des individus plus forts ou plus rusés domestiquèrent les faibles et les imbéciles, vécurent de leur travail, les commandèrent au nom des dieux. Ainsi naquirent les rois, les castes, les familles princières. La noblesse n'a pas d'autre origine si l'on remonte assez haut ; à l'inverse des fourmis guerrières, séparées des fourmis ouvrières par des caractères morphologiques bien tranchés, les nobles de l'Inde, de Rome, de l'Europe du Moyen Age, ne se distinguaient du populaire que par un prodigieux orgueil, un égoïsme renforcé, des préjugés monstrueux. Pour choisir cette fausse élite, on eut souvent recours à l'hérédité; un fils de noble obtint de droit une situation privilégiée

parce qu'il avait pris la peine de naître. L'Inde fournit un exemple typique des aberrations où conduit le principe d'hérédité, quand il règne en maître. Dès leur naissance, les Hindous sont rangés dans des castes réputées d'institution divine. A l'origine, Brahma, le dieu créateur, fit sortir les brahmanes de sa bouche, les kchatriyas de son bras, les vaicyas de sa cuisse et les soudras de son pied ; d'où quatre grandes castes.

« En venant au monde, affirment les livres sacrés, le brahmane est placé au premier rang ; souverain seigneur de toute chose, il veille à la conservation des lois civiles et religieuses. Un brahmane âgé de dix ans et un kchatriya parvenu à l'âge de cent ans doivent être considérés comme le père et le fils : c'est le brahmane qui est le père. »

Un brahmane possédant le Rig-Veda tout entier, c'est-à-dire connaissant les livres sacrés, ne serait souillé d'aucun crime, même s'il tuait tous les habitants du monde. Par contre, on doit brûler la bouche et couper la langue à l'impur qui se permet d'insulter un prêtre. Si la caste des kchatriyas ou guerriers est encore respectable, celle des vaicyas, agriculteurs ou commerçants, l'est déjà beaucoup moins, et celle des soudras doit être obligatoirement livrée à l'abjection, Quels que soient son savoir et sa moralité, le soudra est un homme infâme, voué à la servitude ; son costume même le désigne au mépris des prêtres et des guerriers. Dans l'ancien Japon, les nobles de haut rang jouissaient aussi d'un prestige religieux. Suivant une croyance très répandue, les édifices devaient. être construits sur des corps humains pour être à l'abri de tout accident. Or un grand trouvait toujours des serviteurs zélés qui se jetaient volontairement dans les fondations, quand il faisait bâtir. Par contre, mikado et siogoun les tenaient dans la plus étroite dépendance : ils choisissaient leur femme légale et s'emparaient de leurs enfants légitimes comme d'otages. Auprès de chaque grand vassal se trouvait un surveillant attitré, « un observateur inébranlable », qui avait le droit de tout voir et tenait journal des moindres actions de son hôte. En Chine, point de noblesse héréditaire, il n'y avait qu'une noblesse personnelle et acquise, celle des lettrés. Les titres des mandarins répondaient. à des grades obtenus par voie de concours ; ils s'éteignaient avec l'individu, sans se transmettre aux descendants. Aussi, l'idée d'acquérir des titres universitaires hantait-elle le cerveau d'un grand nombre de célestes ; une infinité de gens, de quinze à quarante ans, briguaient les grades même les plus modestes. Cette expérience donna des résultats déplorab1es. Les partisans de l'Ecole Unique qui veulent instituer une noblesse scolaire du même genre, sans tenir compte des qualités de coeur et de volonté, feraient bien de méditer cet exemple. Mais les pontifes ferment les oreilles quand on s'avise de déclarer la sélection morale non moins importante que la sélection intellectuelle. A Rome, une aristocratie de naissance, composée des familles sénatoriales, repoussait avec un dédain superbe les hommes nouveaux qui prétendaient aux charges et aux honneurs sans avoir d'aïeux. Pour augmenter sa fortune et sa puissance, elle ne se lassait pas de susciter des guerres dont elle avait la direction ; comme nos professionnels du patriotisme, elle ramenait l'intérêt national à son propre intérêt. Les chevaliers, exclus des fonctions publiques, mais enrichis par le négoce et l'affermage des revenus publics, se situaient encore bien au-dessus de la plèbe méprisée. Chez les Gaulois, on trouvait aussi des nobles qui possédaient presque partout le gouvernement des cités. Riches, entourés de clients, disposant de nombreux esclaves, ils dominaient la masse des hommes libres qui vivaient de chasse et d'agriculture. Mais c'est dans l'Europe du moyen âge que nous rencontrons le type le plus remarquable d'une noblesse héréditaire. L'importance de son rôle historique nous oblige à l'étudier d'un peu près. Déjà, au début de l'époque carolingienne, se dessinent, dans la société franque, les changements qui aboutiront à la féodalité. Ce régime, implanté fortement dès le Xe siècle, s'épanouit pleinement au XIIe.

Les hommes libres deviennent des vassaux, liés à un personnage plus élevé, le suzerain ; les terres se transforment en fiefs, cessant d'être la propriété complète de leurs possesseurs. Au sommet de la hiérarchie féodale, qui comporte plusieurs degrés, se place le souverain ; il reçoit de grands honneurs, mais ne jouit d'une autorité sérieuse que sur ses domaines personnels. Suzerains et vassaux forment la noblesse : des grands feudataires de la couronne, elle descend jusqu'aux châtelains et aux vavasseurs, titulaires de minuscules seigneuries. Comme la possession des fiefs, la qualité de noble est héréditaire. D'où la formation d'une caste orgueilleuse et pleine de mépris pour quiconque ne sort pas de son sein. Guerre, chasse, tournois, festins constituent les occupations essentielles du seigneur ; il a des serfs qui travaillent pour subvenir à ses fantaisies. Au premier le droit héréditaire d'opprimer ses administrés « à tort ou à droit, sans en rendre compte à d'autres qu'à Dieu », selon l'expression d'un code d'alors ; aux seconds le devoir, également héréditaire, d'obéir au maître, s'ils veulent éviter d'effroyables tortures dans ce monde et l'enfer dans l'autre. Nombre de seigneurs sont, en outre, des brigands et des bêtes de proie ; ils détroussent les voyageurs, pillent les marchés et les terres sans défense. Certains font crever les yeux, couper les pieds ou les mains de leurs prisonniers ; avec une joie sadique, ils arrachent les ongles et les seins des femmes. Dans leurs châteaux forts, ils se livrent à de monstrueuses orgies. Parmi les droits singuliers que plusieurs possèdent, signalons celui de coucher avec la mariée pendant la nuit des noces. C'est en vain que les historiens catholiques ont voulu nier l'existence de ce droit ; incontestablement il exista dans maintes régions, et les seigneurs ecclésiastiques ne furent pas ceux qui le revendiquèrent avec le moins d'âpreté.

Vers la fin du XIIIe siècle, l'édifice féodal se détraque. Les royautés modernes se forment et, après des siècles de résistance plus ou moins ouverte, la noblesse se résigne à n'être que la servante des souverains. Richelieu doit encore lutter contre les grands, mais sous Louis XIV, ils sont complètement domestiqués. Gavés d'honneurs et de pensions, les nobles détiennent les hauts emplois de cour, les gouvernements des provinces, les ambassades, les commandements aux armées ; ils ont perdu toute autorité politique. Encore les faveurs ne vont-elles qu'à ceux qui vivent près du roi, aux courtisans. Pour les descendants des fiers seigneurs du moyen âge, c'est le comble de l'honneur, d'offrir sa chemise à Louis XIV, de lui passer sa culotte, de le servir à table, de porter son bougeoir à l'heure du coucher. A Versailles, on trouve des gentilshommes panetiers, échansons, écuyers tranchants, etc. ; les chefs de service sont même de la plus haute noblesse. Et la plupart remplissent réellement leur charge ; Condé, premier prince du sang et chef des services de la bouche, apporte les plats, fait office de larbin. Quiconque ne vient pas à la cour, n'a rien à attendre du souverain. Vivre à l'armée, sur ses vaisseaux, dans sa domesticité ou du moins à Versailles, voilà les seules occupations de la noblesse. Pour elle, l'oisiveté devient la première des vertus ; sous peine de déroger, c'est-à-dire d'être exclu de son ordre, un noble ne peut exercer aucune profession lucrative, sauf celles qui concernent le commerce de la mer ou l'art du verrier. Pour avoir engraissé et revendu des bœufs, des gentilshommes campagnards sont dégradés. Ajoutons que haute noblesse et gentilshommes campagnards, noblesse de robe et noblesse d'épée se méprisent ou se jalousent ; les questions de préséance, d'étiquette prennent une importance démesurée. Devenue parasite et sans influence, la noblesse sera durement frappée par la Révolution française.

Dans la nuit du 4 août 1789, les ducs de Noailles et d'Aiguillon, suivis par la plupart des membres de leur ordre, renoncent à leurs privilèges, proclament l'égalité de tous devant l'impôt, se résignent à redevenir de simples citoyens. On a voulu y voir un acte de générosité ; de récentes recherches démontrent qu'il n'y eut là qu'une manœuvre habile, doublée d'une comédie. Le sacrifice demandé était plus apparent que réel, car il s'agissait seulement du rachat des droits féodaux. Les nobles continueraient de percevoir leurs rentes ou leur équivalent. « Ils ne perdraient rien ou presque à l'opération, écrit Mathiez, et ils y gagneraient de reconquérir leur popularité auprès des massés paysannes. » Ayant compris, de même que le clergé, ce qu'on pouvait attendre de cette savante manœuvre, « ils se livrèrent à l'enthousiasme ». Mais c'est en vain qu'ils crurent s'en tirer à si bon compte. L'abolition de la noblesse fut inscrite dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen :

« Il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires, ni distinctions d'ordre. Il n'y a plus ni vénalité, ni hérédité d'aucun office publique. Il n'y a plus pour aucune partie de la nation, ni pour aucun individu, aucun privilège ni exception au droit commun de tous les Français. »

Sous l'Empire, puis sous la Restauration, la noblesse regagnera de son prestige et obtiendra des honneurs ; jamais elle ne rentrera en possession de ses privilèges d'antan. Car une nouvelle noblesse s'était substituée à l'ancienne, une noblesse recrutée, non d'après la naissance, mais d'après la fortune. Confisquée à leur profit par les bourgeois, la Révolution ne donna finalement satisfaction qu'aux riches et aux propriétaires. Pendant tout le siècle dernier, le pouvoir fut aux mains d'une o1igarchie financière ; de nos jours rien n'a changé. Pour être électeur, il fallait payer 300 francs de contributions directes, et pour être éligible 1.000 francs, d'après la loi de 1817 ; ce qui réduisait à 91.000 le nombre des électeurs pour la France entière. Après la révolution de 1830, on exigea encore 200 francs de contributions directes pour être électeur et 500 francs pour être éligible ; le pays légal se composa de 200.000 Français, pas davantage. Depuis que fonctionne le suffrage universel, la féodalité d'argent n'a rien perdu de sa force ; grâce à la presse, au clergé, à la haute administration, elle fait élire des Chambres à' sa dévotion et trompe, sans vergogne, l'électeur. Elle installe au pouvoir ses hommes de paille, achète les parlementaires, les juges, les fonctionnaires importants. Dans notre république des camarades, que le parti qui triomphe soit de gauche ou de droite, les banquiers commandent toujours en dernier ressort. Ducs, marquis, comtes sont remplacés par les princes de la finance ; et les barons, les simples châtelains ont fait place aux possesseurs de coffres-forts garnis plus ou moins abondamment. A notre époque, les titres de rente sont préférés aux titres de noblesse. Pour mieux tromper les naïfs, quelques politiciens demandent qu'on spiritualise l'or en accordant une place au mérite scolaire. Mais personne ne parle en faveur de ce qui fait la vraie dignité de l'homme : sa pitié pour les humbles, l'énergie de sa volonté, la puissance créatrice de son cerveau.

L. BARBEDETTE.

NOEL

n. m. (du latin : natalis, natal)

Pareille aux fruits trop mûrs dont la substance interne a disparu, rongée par des vers innombrables, l'Eglise contemporaine ne ressemble qu'en apparence à celle des premiers chrétiens. Aux yeux les moins prévenus, Son opportunisme éclate dès qu'on réfléchit tant soit peu : aux jeûnes elle a substitué les quêtes, à la prière l'action électorale, et, dans ses patronages, le sport prime la dévotion. Aux parlementaires catholiques, à ses défenseurs attitrés, elle demande l'appoint de leurs votes, de leur éloquence ou de leur plume, nullement la croyance en ses dogmes ou la pratique des lois qu'elle édicte pour la multitude des sots. En baptisant de vieux saints patrons des automobilistes ou des aviateurs, d'ingénieux ministres du Très-Haut ont édifié, à notre époque, des fortunes scandaleuses ; et les Notre Dame de ceci on de cela, des artilleurs, des fabricants d'alcool ou des commerçants voleurs, les Sacré Cœur à l'autrichienne, à la française, à la malgache, s'avèrent d'un placement fructueux pour peu qu'ils répondent aux préoccupations du moment. Car chacun sait que Jésus ou Marie, las des vocables anciens, déversent en général leurs grâces sur qui leur donne quelque titre nouveau ; quand la Vierge de Fourvière reste sourde, celle de la Salette ou de Lourdes peut encore quelque chose, et le divin Cœur, insensible à Besançon, l'est parfois moins à Paray-le-Monial ou Montmartre. Les Saints les plus achalandés n'ont la vogue qu'un moment ; à Martin, si populaire au moyen âge, nos dévots préfèrent le curé d'Ars, et la jeune Thérèse de Lisieux dame joliment le pion à sa vieille commère ; la Thérèse d'Avila. Aux médailles de saint Benoît ont succédé celles de saint Christophe, au scapulaire du Mont Carmel, celui de l'Immaculée Conception ; comme les produits pharmaceutiques, les recettes dévotes ont besoin de varier pour rester à la mode. Mais l'on aurait tort de croire que cet étrange spectacle dénote un état d'esprit nouveau. De même que les dogmes chrétiens empruntèrent beaucoup au milieu intellectuel qui les vit éclore, de même fêtes, rites et pratiques cultuelles diverses furent très souvent un décalque de ce qu'on faisait ailleurs. A toute époque, le catholicisme s'appropria les usages, jugés utiles, de ses concurrents : le chapelet parait d'origine musulmane et de très vieilles pratiques religieuses furent habilement contrefaites par les prêtres romains. C'est aux cultes païens, en vogue lors de leur gestation, que les rites chrétiens sont particulièrement redevables ; ils empruntèrent surtout aux religions orientales, propagées en Italie, dès le début de notre ère, par les soldats et les marchands. Trop formaliste, trop dédaigneux des individus, uniquement préoccupé de sacrifices extérieurs et de pompe officielle, sans autres prêtres que des fonctionnaires, le paganisme romain ne répondait plus à la ferveur mystique, au besoin de pureté intérieure réclamés par les foules. Pour lui rendre un peu de vie, Plotin, Porphyrc Jamblique, Julien et ses autres défenseurs devront lui infuser un peu de sève orientale. Mais tout autres apparaissaient les cultes d'Isis, de Sérapis, d'Osiris, de Mithra, etc. qui éveillaient l'espoir dans le cœur des hommes, leur montraient le chemin de l'extase divine et leur rendaient supportables les tristesses d'ici-bas. Dans le pauvre, dans l'esclave, ces religions voyaient un frère malheureux et c'est à ses aspirations profondes qu'elles s'adressaient. Contre elles, ses vraies concurrentes, le christianisme fut longtemps aux prises et, durant quelques siècles, l'on ne peut savoir qui l'emporterait de Jésus ou de Mithra. Lasse d'une guerre qui s'éternisait, incapable d'une victoire complète, l'Eglise finit par adopter certaines pratiques du culte rival : identifiant en quelque sorte les deux personnages, elle placera ainsi la naissance de Jésus le jour même de la naissance de Mithra. Telle fut l'origine du Noël chrétien.

Année, mois et jour de la naissance de Jésus restèrent absolument inconnus pendant les trois premiers siècles. L'Evangile de Marc, le plus ancien, n'y fait pas allusion ; Matthieu la place sous Hérode, c'est-à-dire au moins quatre ans avant notre ère, puisque ce prince mourait en l'an de Rome 750 ; d'après Luc, elle daterait d'un recensement qui eut lieu dix ans après, à une époque permettant aux bergers de coucher aux champs avec leurs troupeaux. Le même Luc attribue une trentaine d'années à Jésus, en l'an 15 de Tibère, le 29 de notre ère. Le calendrier philocalien, dressé à Rome en 326, fournit la première preuve certaine qu'on célébrait Noël le 25 décembre. Cette fête, d'abord exclusivement latine, fut introduite à Antioche vers 375 et à Alexandrie vers 430 ; saint Augustin constate qu'on la célèbre un peu partout, mais ne la classe point parmi les grandes fêtes chrétiennes. Et le calendrier philocalien, en identifiant la naissance de Jésus avec ce1le de l'Invincible « Natalis Invicti, Naissance de l'Invincible », prouve qu'il s'agit bien d'une fête de Mithra, le dieu Invincible des Perses.

Mithra, divinité iranienne, jouait déjà un rôle considérable, mais non essentielle, dans la religion de l'Avesta ; peut-être fut-il le dieu principal d'une autre secte persane. Nous le connaissons surtout par les symboles ou les figures retrouvés dans les cavernes ou temples souterrains que fréquentaient ses fidèles ; mais nous sommes pauvres en textes écrits le concernant. Dieu lumineux, allié du soleil et même confondu avec lui, il entre en lutte avec un taureau qu'il sacrifie ; du sang répandu seraient nés tous les vivants ; et dans cette scène, souvent reproduite, un serpent et un chien lèchent le liquide sorti de la blessure du taureau sacré. Médiateur entre l'homme et le dieu suprême, vainqueur du mal, sauveur des âmes, Mithra ressemblait singulièrement au Verbe Eternel de l'évangéliste Jean. Et son clergé rappelait celui des chrétiens par sa hiérarchie comme par son goût pour le célibat ; et sa morale n'était pas moins belle que celle de Jésus ; et son culte comportait un baptême, des jeûnes, et des repas divins où l'on usait en commun de pain, d'eau et de vin consacrés. Ces analogies stupéfiantes, les Pères de l'Eglise en rendaient responsables les artifices du démon ; car le mithraïsme, de beaucoup plus ancien, n'avait pas, de toute évidence, plagié le christianisme. Comme ce dernier, le culte de Mithra se répandit surtout parmi les esclaves et les petites gens ; mais il compta aussi des patriciens, et même l'empereur Commode, parmi ses adeptes. D'où l'acharnement du clergé catholique contre ce rival dangereux, et sa proscription dès que les empereurs furent chrétiens. Pour mieux tromper les foules simplistes, les prêtres de Jésus s'approprièrent aussi maints rites chers au dieu persan et firent coïncider leurs fêtes avec les siennes. Chose d'autant plus facile qu'il est impossible d'avoir aucun détail précis par les Evangiles, tant sur la naissance que sur la vie ou la mort de Jésus. Si Matthieu et Luc le font naître à Bethléem, c'est qu'autrefois Michée prédit que de cette bourgade sortirait le conducteur d'Israël. S'il a pour mère une vierge, c'est, affirme Matthieu :

« Afin que s'accomplît ce que le seigneur avait dit par le prophète : Voici, une vierge sera enceinte, et elle enfantera un fils et on le nommera Emmanuel. »

S'il est conduit en Egypte, c'est, d'après le même, parce qu'Osée avait écrit :

« J'ai appelé mon fils hors d'Egypte. »

À propos du massacre des innocents, il ajoute :

« Alors s'accomplit ce qui avait été dit par Jérémie le prophète : On a ouï, dans Rome, des cris, des lamentations, des pleurs et de grands gémissements. »

Rachel pleurant ses enfants ; « et elle n'a pas voulu être consolée parce qu'ils ne sont plus ». Les deux généalogies, d'ailleurs inconciliables, de Luc et de Matthieu visent à montrer que Jésus était fils de David comme devait l'être le Messie. Un entrelacement de motifs et de textes empruntés à la Bible, tel apparaît le récit de la naissance du Christ dans nos Evangiles. Et, dans les épîtres de Paul, aucun détail concret qui donne l'impression d'une scène réelle ; ni le lieu de la naissance, ni sa date, ni le nom du père ou de la mère ; lui aussi semble concevoir l'histoire de Jésus comme une simple réalisation des vieux oracles messianiques. Quant aux Evangiles apocryphes, parvenus jusqu'à nous, qui racontent l'histoire des parents de la Vierge, Joachim et Anne, celle du mariage de Joseph et de la naissance du Christ dans une caverne où se trouvaient un âne et un bœuf, l'Eglise n'ose les ranger parmi les écrits canoniques tant ils sont ineptes. L'art chrétien et la piété des fidèles s'en inspirent ; ils montrent seulement de quelles divagations sont capables les imaginations de croyants surexcités, de l'avis des érudits catholiques eux-mêmes. Ainsi, création toute idéale de la foi, l'enfant divin de la crêche n'eut jamais d'existence que dans le cerveau de ses serviteurs. Le Jésus de Bethléem, adoré par les bergers et les rois mages, s'avère un mythe sans fondement historique dès qu'on examine d'un peu près les textes anciens. Il reste qu'il inspira des œuvres artistiques d'un grand mérite, comme en inspirèrent les dieux de Grèce et de Rome, et le divin Buddha, et Mahomet le prophète, et les mythologies de tous les temps. Mais de la beauté à la vérité il y a un abîme que les plus adroits apologistes n'arrivent pas à combler ; la poésie de Noël paraît d'ailleurs assez pauvre à qui ne croit plus au divin. Mais les enfants et les simples s'y laissent prendre, ne pouvant supposer qu'on célèbre avec tant de pompe la naissance d'un homme qui peut-être ne vécut pas réellement.

Loin d'être sorti en bloc, d'un seul jet, de la conscience de ses fondateurs, le christianisme apparaît comme un syncrétisme qui absorba des matériaux déjà préexistants. Idées, mœurs, habitudes culturelles de l'époque furent d'une importance capitale pendant la lente évolution des débuts, en matière de rites comme en matière de dogmes. Pour la célébration de ses fêtes, pour la constitution de ses sacrements, l'Eglise consulta son intérêt immédiat ; très vite elle devint d'un opportunisme bien choquant pour qui la suppose guidée par le Saint Esprit. A l'Olympe où trônaient Jupiter et Junon, elle substitua le ciel où règnent Jésus et Marie ; la foison de ses saints remplaça la kyrielle des héros et des petits dieux. Dans bien des cas toute la différence se borna à des changements de nom. Pas besoin de répandre le sang de milliers de martyrs pour aboutir à pareil résultat ; que l'idole s'appelle Jésus, Mithra, Devoir ou Patrie, qu'importe, en effet, dès qu'elle exige d'être adorée !

- L. BARBEDETTE.

NORMAL

adj. (de norma, règle)

Est normal ce qui reste conforme à la règle générale, ce qui ne sort pas de l'ordinaire. Est anormal ce qui contredit la manière d'être habituelle, ce qui ne cadre point avec. la marche suivie par la nature, dans l'ensemble, ou les coutumes admises par la société. Il est normal que la neige tombe en décembre, dans nos contrées ; il ne l'est pas qu'elle tombe en juillet ; il est normal qu'un homme se soumette aux caprices de l'opinion et de la mode, il ne l'est pas qu'il les bafoue ouvertement. Mais, dans la distinction entre ce qui est normal et ce qui ne l'est pas, il entre une part d'arbitraire qu'un peu de réflexion permet de découvrir aisément. Dès que la science parvint à formuler leurs lois de production, maints phénomènes physiques cessèrent de paraître extraordinaires ; et, dans l'ordre intellectuel ou moral, volontiers l'on déclare contre nature, des pensées ou des actes dont l'unique tort est de troubler la somnolence des dirigeants. Bigots protestants et catholiques n'ont-ils pas l'audace de ranger l'athéisme parmi les maladies de l'esprit ! Et les thuriféraires du capitalisme ne trouvent-ils pas utile que des parasites de haut rang dépensent beaucoup sans rien produire ! En matière de mœurs, de sentiments, de croyances, dans les multiples manifestations de la vie collective, l'anormal n'est souvent que l'exceptionnel. Résidu d'idées en vogue et de préjugés courants, la norme, qui sert de commune mesure, varie selon le temps et le milieu. Sauf un jour de carnaval, il serait pris pour un fou, l'individu dont les habits et les manières rappelleraient ceux des chevaliers du Moyen Age ou des bretteurs de la Renaissance ; les plus sensés de nos contemporains détonnerait singulièrement, s'ils devaient se réveiller brusquement, après un sommeil de plusieurs milliers d'années. Et, bien que le pouvoir de s'étonner soit en baisse chez tous les peuples, par suite du développement des communications internationales, un mandarin chinois, en costume de parade et fidèle aux rites de son pays, semblera extravagant dans un milieu européen ; il est vrai qu'un gentleman américain, transplanté brusquement dans le Céleste Empire, paraîtra, lui aussi, d'une originalité paradoxale aux jaunes qui l'entoureront. Mais, en physique, en biologie, normal et anormal sont des termes au sens mieux défini. Il est normal qu'un rosier fleurisse durant les mois chauds de l'année ; il est anormal qu'un veau naisse avec cinq pattes, un enfant avec des membres disproportionnés ou tordus. Quelle que soit leur rareté, tous les faits observés résultent de lois naturelles qui seront découvertes un jour par la science, si elles ne le sont déjà. Seulement des causes peuvent se rencontrer, qui modifient le processus qu'un phénomène suit d'ordinaire ; et l'anormal apparaît. Aux yeux du médecin, du biologiste, sera anormal tout vivant qui présente des caractères étrangers à l'espèce à laquelle il appartient. C'est en fonction d'un type commun, dégagé par des recherches antérieures, que sont jugés les individus. En démontrant que ce type peut varier, que l'espèce n'est pas fixe, comme le croyaient les anciens, la doctrine évolutionniste nous a conduit à voir souvent, dans l'anormal, soit une régression, soit un progrès. On en peut dire autant dans l'ordre moral et psychologique. Les discussions survenues concernant l'homosexualité montrent combien il est difficile de s'entendre, lorsqu'il s'agit de tracer les frontières de l'anormal, comme aussi d'apprécier les mérites ou les défauts de ce dernier. Et des affaires retentissantes ont montré que certains psychiatres étaient plus fous que les malades qu'ils soignaient. Parfois, c'est pour complaire à la famille ou à un personnage puissant qu'on interne un malheureux : l'asile devient alors l'équivalent de la prison ou du tombeau ; c'est l'in pace moderne à l'usage des gens comme il faut. Même lorsque la bonne foi du psychiatre est entière, l'erreur reste possible. Certains troubles mentaux sont extrêmement difficiles à diagnostiquer ; si des individus à l'esprit sain sont parfois enfermés, il arrive que des fous dangereux soient laissés libres ou relâchés. Ainsi, la prudence, une prudence toujours en éveil, s'impose dès qu'il s'agit de fixer des limites au normal et à ce qui ne l'est pas. Encore les jugements émis à ce sujet restent-ils constamment révisables, même en matière scientifique ; et, dans le domaine des habitudes sociales ou des mœurs, ils sont arbitraires le plus souvent.

- L. B

NOURRITURE (ALIMENT, ALIMENTATION)

n. f. (du latin nutrire, nourrir)

Substance comestible, non toxique, favorable à l'accroissement et à l'entretien des organismes vivants et génératrice des phénomènes énergétiques et vitaux dont ils sont le siège.

Conséquemment, toute matière impropre à satisfaire à ces obligations doit, pour chaque espèce déterminée, être exclue de son alimentation propre.

Malgré l'extrême complexité du régime alimentaire de l'homme et l'incomparable variété des substances comestibles qui constituent sa nourriture habituelle, solide et liquide, leurs principes de constitution se résument en sept types fondamentaux : les albuminoïdes, les graisses, les hydrates de carbone, les sels minéraux, les vitamines, l'eau, l'oxygène de l'air.

La ration alimentaire quotidienne idéale de l'homme doit donc former l'harmonieuse synthèse de tous ces éléments. Mais dans quelle proportion ? Et quelle devra en être la somme totale ? Le problème se révèle immédiatement d'importance.

La cellule constitutive de l'agglomérat humain est essentiellement albumineuse. Sa constitution préalable, son usure, justifient donc l'apport de matériaux azotés.

Pour si indiscutable que soit cet apport, l'importance en fut pendant longtemps exagérée. La diététique officielle et classique l'avait fixée à un taux que rien ne justifiait. C'est ainsi que Germain Sée, qui se ravisa par la suite, estimait de 130 à 160 grammes la ration journalière de protéiques nécessaire à un adulte de poids moyen. D'autres physiologistes, parmi lesquels Voit et Pettenkoffer, réduisirent leurs estimations à 120 grammes pour un total de calories voisin de 3.000 unités. A. Gauthier, Beaunis et Atwater établirent une ration alimentaire type se décomposant comme suit : 111 grammes d'albumine ; 84 grammes de graisse ; 337 grammes d'hydrates de carbone.

Koffer, Ranke et Benke obtenaient par une méthode différente : 110 grammes d'albumine ; 36 gr. de graisses ; 345 grammes d'hydrocarbonés, dégageant une somme totale de 2.532 calories.

Mais les méthodes employées par ces savants auteurs étaient entachées d'empirisme. C'est alors que les procédés d'investigations scientifiques furent substitués aux calculs fantaisistes. Armand Gautier, imité par d'autres physiologistes, revenant sur leurs évaluations premières, abaissèrent de quelques centaines d'unités le taux des calories primitivement établi, tout en réduisant sensiblement la portion azotée. Fauvel, soumettant pendant cinq années consécutives un sujet à un régime plus restreint et mieux ordonné, observa que 60 à 70 grammes, incorporés à une ration totale représentant 2.200 calories, suffisaient à le maintenir en bon état physiologique. Chittenden, poursuivant, en 1903 et 1904, cette expérience de réduction quantitative de la ration alimentaire appliquée sur 26 individus de professions, de races et d'âges différents, aboutit à la remarque que 45 à 55 grammes de substances protéiques suffisent quotidiennement aux exigences physiques d'un homme de poids moyen. L'un de ces sujets tira même un bénéfice physique et mental du fait que sa ration avait été abaissée pendant plus d'un an, au total quotidien de 1.600 calories avec 36 grammes 6 d'albumine seulement.

Lapicque ayant obtenu le chiffre de 54 grammes d'albumine et Labbé 44 grammes, Pascault, tablant sur ses expériences personnelles, aboutit aux chiffres de 53 grammes d'albumine exigible pour chaque individu d'un poids ordinaire. C'est cette conclusion qui lui fait affirmer que la question des albuminoïdes ne doit pas hanter quiconque se préoccupe de régime. « Je serais presque tenté, ajoute-t-il, si je ne craignais d'être accusé de cultiver le paradoxe, de dire de l'azote : on en à toujours assez,, on en à toujours de trop. »

Cette ration de sédentarité, réduite à une moyenne de 1.800 calories ne renfermant que 53 grammes de composés azotés, suffit-elle à réparer les forces d'un ouvrier astreint à un labeur pénible, épuisant ? N'y a-t-il pas lieu de l'amplifier tout en augmentant l'importance de la fraction azotée aux fins de réparation des tissus fort éprouvés ?

Le moteur humain, à l'instar des moteurs mécaniques, a des exigences restreintes, comme nous. le verrons plus loin, en matériaux de constitution. Ce qu'il lui faut pour fonctionner, c'est du combustible de bonne qualité, c'est donc, dans les composés ternaires, dans les hydrates de carbone particulièrement, comme de récentes expériences l'ont confirmé, que la machine humaine trouvera les principes de l'avitaillement qui lui conviennent le mieux. Ce sera donc aux aliments dynamogènes que le travailleur demandera exclusivement son supplément de ration.

En 1865, deux physiologistes, désireux de solutionner cette question, entreprirent de concert l'ascension méthodique du Faulhorn, d'une hauteur de 3.000 mètres. L'analyse de leur urine avant et après l'épreuve permit de constater que les déchets azotés demeuraient invariables. Voit, renouvelant l'expérience sur le chien et le cheval, obtint semblable résultat. Chauvet, expérimentant sur des animaux, aboutit à la conclusion que la consommation d'albumine ne subit aucune variation, que l'animal soit actif ou non.

D'ailleurs, les millions d'extrême-orientaux et d'africains qui demandent à la parcimonieuse ration de riz, d'orge ou de dattes une alimentation pauvre en éléments plastiques et qui sont pourvus d'une vigueur indéniable attestent le mal fondé de prétentions qui ne devraient plus subsister.

Outre qu'il est inutile de faire appel au concours massif d'aliments à forte teneur albumineuse, il est dangereux de leur réserver une place trop importante. Si la destruction par l'organisme des principes ternaires, lorsqu'ils sont en excès, ne l'expose pas à de sérieux mécomptes, l'apport excessif d'albuminoïdes, surtout lorsqu'ils sont d'origine animale, engendre, au cours de leur désintégration, une foule de déchets toxiques dont l'urée et l'acide urique sont parmi les plus importants. Il en résulte une acidification des humeurs qui, à la longue, instaure ce redoutable état diathésique : l'arthritisme.

Une sévère sélection alimentaire s'impose donc pour ne pas compromettre le bon équilibre physiologique. Donner la préférence à une nourriture où les hydro-carbonés dominent constituera donc, pour l'économie, une politique idéale de la nutrition. Et l'homme n'aura jamais à redouter le danger d'une sous-alimentation, sa propension à la gourmandise étant le plus sûr garant de la suffisance.

Les graisses et les sels minéraux occupent, comme nous l'avons susmentionné, une place importante dans les apports indispensables. Les premières symbolisent le type de l'aliment thermogène par excellence. Nous les trouverons en quantité plus que suffisante dans notre ration, d'autant plus que l'adjonction habituelle des corps gras consacrée par les mœurs culinaires, souvent en surcharge, nous garantit de tout danger de pénurie. Il n'y a donc lieu de s'en préoccuper que pour en restreindre l'abus.

L'importance jouée par les sels minéraux mérite d'être signalée. L'alimentation moderne leur marchande trop une place qu'ils devraient occuper sans contestation. N'est-ce pas le phosphore qui préside à la construction des noyaux cellulaires ? Le fer ne joue-t-il pas un rôle particulier dans l'hématose ? Et la soude ne contribue-t-elle pas à neutraliser les effets toxiques des acides dont l'économie est généralement surchargée ? Il est donc maladroit de les frapper d'ostracisme et une part importante des manifestations pathologiques n'a pas d'autre origine. Restituons-leur donc la place qu'ils devraient occuper en nous adressant aux aliments qui en sont riches à la condition de ne pas les en débarrasser par un mode de cuisson intempestif et routinier.

La question des vitamines est encore une énigme. Non pas qu'on ignore leur manifestation. Les découvertes récentes ont mis en lumière leur intervention dans les phénomènes vitaux. Mais l'impuissance actuelle de la science à les identifier convenablement laisse subsister le mystère qui les couvre. Il n'en résulte pas moins que leur concours ne peut être récusé en matière biologique. Toute alimentation dépourvue de leur présence conduit à une mort inéluctable.

Des chiens soumis au régime de la viande cuite exclusive succombent invariablement avant un délai de deux mois, après avoir parcouru toute une série de phases morbides. Des pigeons alimentés de froment décortiqué connaissent les mortelles atteintes du béribéri du pigeon. Le citoyen du céleste empire qui demande au riz poli sa substance exclusive a tout à redouter de cet implacable béribéri. L'explorateur qui s'alimente de conserves s'expose aux atteintes du scorbut et du botulisme. Et la pellagre s'insinue dans le corps débilité du mangeur de polenta. Mais ajoutez, lorsqu'il est encore temps, à la ration du chien ainsi traité, des aliments crus ; à celle du pigeon le son exclu du blé dont il était nourri ; additionnez la pâtée de riz du fils de Soleil de quelques pincées de paddi, cette pellicule argentée qui enveloppe la graminée dont il s'est alimenté ; adjoignez aux conserves dévitalisées du coureur d'aventures quelques gouttes de citron ou quelques bouquets de cresson ; et agrémentez le menu du compatriote de Garibaldi de mets variés et vitalisés ; et vous verrez renaître à la vie ces moribonds dans un laps de temps plus ou moins long.

C'est que les aliments naturels contiennent en totalité ou en partie ces éléments mystérieux que la science n'a pu encore isoler et dont la carence absolue conduit infailliblement à ces curieuses et dangereuses avitaminoses, aux conséquences mortelles. Pour éviter ces graves conséquences il est donc essentiel de respecter leur intégrité en ne soumettant à la cuisson que ce qu'il est impossible de consommer cru et de ne pas débarrasser de leurs parties corticales ou sous-corticales les variétés alimentaires ou se trouvent justement inclus ces précieux éléments.

C'est en vertu de ce principe de conservation que le pain complet, pourvu des éléments péricarpiens, riches en vitamines, dont s'alimentaient nos pères, devrait être substitué à l'absurde pain blanc actuel. Et qu'il faudra composer des menus où figureront abondamment salades variées et fruits à l'état cru.

L'eau se trouve en abondance dans la plupart des comestibles. La teneur hydrique de certains atteint parfois le taux élevé de 95 %. Nous trouverons donc la plus grande partie du précieux liquide dans la ration quotidienne. En cas d'insuffisance justifiée par un travail musculaire intense (période de grande chaleur, etc.), nous ferons appel à son concours sous sa forme la plus simple qui est l'eau pure et nous dédaignerons les breuvages qui s'adornent du titre pompeux et mensonger « d'hygiéniques » et qui ne possèdent de cette qualité que le nom .

C'est grâce à l'eau que la circulation organique s'effectue, apportant aux cellules affamées les munitions nécessaires, véhiculant vers les émonctoires les déchets provenant d'usures constantes. Et bien des phénomènes d'osmose ne s'effectuent que par son intervention.

Nous clorons cette énumération alimentaire avec l'oxygène de l'air. Son importance est telle que l'homme qui en serait privé quelques minutes seulement ne pourrait échapper au sort fatal.

Ce précieux comburant pénètre dans l'organisme par les poumons et les pores de la peau qui sont, à ce titre, d'importants organes respiratoires. C'est lui qui, par sa combinaison avec le carbone, résultant de l'élaboration des autres aliments, libère l'énergie incluse thermo-dynamique qui assure son régulier fonctionnement. Il concourt également au mécanisme de la voirie organique en brûlant maints déchets toxiques qui perdent ainsi leur dangereuse causticité. Il convient donc de favoriser largement son intervention (à laquelle s' oppose malheureusement une pratique d'hygiène déplorable) en assurant une aération diurne et surtout nocturne des appartements (fenêtre largement ouverte pendant la nuit). Une vie physique active (culture physique, sport, etc.), s'impose également, favorisant une suroxygénation du sang qui répondra à ces desiderata. Cette intensive .oxygénation aux effets bactéricides trop connus interviendra de la plus heureuse façon.

Se superposant à toutes ces considérations, il en est une qu'il est. impossible de passer sous silence. Nous l'esquisserons brièvement.

Il ne suffît pas qu'une substance donnée possède toutes les qualités sus-énumérées pour justifier son introduction dans la diététique humaine. Il est indispensable qu'elle ne s'accompagne pas d'éléments perturbateurs et désagrégateurs.

Il n'est rien qui ressemble mieux à un champignon comestible qu'un de ses congénères vénéneux. Le caractère du deuxième, c'est qu'il contient, outre les éléments nutritifs du premier, un principe dangereux, souvent mortel.

Il est d'autres aliments aux apparences inoffensives recrutant tout au partie des qualités nutritives exigées et qui recèlent d'insidieux poisons dont les effets, pour lents qu'ils soient, n'en sont pas moins redoutables.

La viande est de ceux-là. Imparfaite déjà, parce qu'elle ne contient que quelques traces d'hydrates de carbone, cependant si nécessaires à l'effort musculaire, elle comprend, en outre, un surcroît d'albuminoïdes qui suffirait déjà à la déconsidérer. Son incompatibilité vient surtout de ce qu'elle est farcie de purines, ptomaïnes, leucomaïnes, poisons aux effets lents et néfastes pour l'homme, frugivore de nature, et dont les défenses organiques ne sont pas adaptées, comme c'est le cas des carnivores, à leur neutralisation. Les putréfactions intestinales qu'elle suscite au cours de la digestion, favorisant une formidable pullulation microbienne, s'additionnant aux autres méfaits dont elle est déjà chargée. L'imputation qui lui est faite, justifiée par les faits, d'engendrer ou de favoriser la naissance ou le développement des maladies telles que le cancer, l'appendicite, etc., suffit à imposer son exclusion d'un régime rationnel (voir végétalisme, végétarisme).

Voici, d'après le docteur Callière, par ordre de décroissance, l'importance toxique de certains aliments : thymus, foie, pancréas, cerveau, muscles, œufs, lait, légumes, salades. Les céréales, ces anti-putrides par excellence lorsqu'elles sont soigneusement mastiquées, sont incroyablement riches en hydrocarbonés, sels minéraux et vitamines ; les fruits peu acides, ces désintoxiquants parfaits dont la valeur alimentaire est aussi remarquable, peuvent figurer avantageusement au bas de cette échelle.

Soumis à l'expérience de la bombe calorimétrique, l'alcool dégage, en brûlant, un nombre respectable dé calories. C'est ce qui lui a permis de prendre figure d'usurpateur. Si, ingéré, il brûle dans l'organisme (sort que, dans le même cas, subit d'ailleurs l'éther, ainsi que le souligne le professeur Legris), c'est parce que sa présence dangereuse oblige celui-là à des mesures de voieries au premier plan desquelles figure sa destruction par la combustion. L'abaissement de température qu'il détermine chez des cobayes soumis au traitement du dangereux liquide, et les infériorisations et les insuccès des athlètes abreuvés de boissons fermentées infirment hautement la considération que des personnages abusés ou intéressés lui avaient concédée. Ni aliment, ni excitant, ses propriétés stupéfiantes et toxiques l'écartent systématiquement de l'activité alimentaire de l'homme (voir alcoolisme).

Nous abordons ici la gamme des excitants dont les rapports avec l'aliment véritable sont plus apparents que réels.

Si, par son corps gras de composition, le chocolat constitue exception, il ne mérite pas moins un ostracisme sévère, en raison de la présence en son sein d'un alcaloïde dangereux de l'ordre des purines; la théobromine, dont l'action excitatrice s'accompagne inévitablement d'influences funestes. A défaut d'une exclusion totale, une tolérance vigilante devra en limiter la consommation.

Le café et le thé s'apparentent, grâce à leur caféïne et à leur théïne, au chocolat. C'est assez dire qu'ils ne méritent pas meilleur accueil. Excitants de la cellule nerveuse, aussi néfastes qu'éphémères, ils l'épuisent par leurs interventions répétées. L'interdit qui les frappe est largement justifié et leur emploi ne devra être qu'exceptionnellement toléré.

Ce sévère élagage, ces coupes sombres atteignant mets et breuvages à la réputation parfois surfaite de « délicatesse incomparable » qui les ont fait situer au sommet de la hiérarchie gastronomique, ne peuvent manquer de susciter des émotions, de soulever même les contestations d'innombrables personnes qui placent au premier plan de leurs préoccupations les satisfactions du palais et ferment, consciemment ou non, les yeux sur leurs conséquences. Les plaisirs sensuels étant les seuls dignes de leur considération, tant pis si leur abus conduit aux catastrophes!... Cette conception de la vie par trop dépourvue de véritable philosophie conduit à l'aberration pure.

Il est manifestement faux, d'ailleurs, qu'une orientation unilatérale de la diététique procure, en les totalisant, toutes les satisfactions du goût. Une enquête consciencieuse exécutée auprès des groupements humains qui peuplent l'immense réseau des longitudes et des latitudes et qui se délectent de menus dont la composition souvent agréable, mais parfois repoussante pour le civilisé, infirme hautement ce concept enfantin. Quiconque est astreint dès sa prime enfance à une discipline alimentaire restrictive des variétés de constitution physico-chimique malsaine et qu'apprécient les prétendus gourmets aberrés, n'est pas pour cela exclu des plaisirs gustatifs. La finesse du goût atteint d'ailleurs chez lui une acuité qui lui permet d'apprécier bien des délicatesses inconnues du blasé, chez qui l'atrophie gustative est si souvent le résultat d'une alimentation corrosive exagérée.

Mais si, à la rigueur, l'alimentation simple et rationnelle s'accompagnait d'une réduction des agréments charnels, qu'y pourrions-nous ? Les lois qui régissent le métabolisme sont inflexibles et intransgressibles. Toute rébellion se traduit par des sanctions pathogéniques commandées par les fameuses lois de compensations.

« L'homme creuse sa tombe avec ses dents. »

Ces paroles sentencieuses formulées il y a dix-neuf siècles, par le sage Sénèque, n'ont pas démérité. En un temps où triomphent des appétits de grossier matérialisme et où l'humanité s'achemine vers les pires déchéances physiques par sa routine meurtrière et ses passions incontrôlées, la sentence lapidaire nous rappelle vers quel lointain passé remontent les errements en la matière et qu'il est grand temps de réformer nos méthodes.

C'est à ceux qui se targuent de philosophie désintéressée de tout tenter pour l'arrêter sur la pente fatale et de lui montrer que les plaisirs de la table sont légitimes lorsqu'ils ne concourent pas à son avilissement physique et intellectuel ; et que, se superposant à eux, il y a des joies d'ordre supérieur susceptibles de l'élever et de le conduire au vrai bonheur.

- J. MÉLINE.

BIBLIOGHAPHIE. - Dr Pascault : Précis d'alimentation et hygiène de l'arthritique ; Arthritisme par suralimentation : Conseil théorique et pratique sur l'alimentation. - Dr Jules Grand : La Philosophie de l'alimentation. - Dr Monteuis : L'alimentation simple et économique. - L. Rancoule : L'aliment vivant vibratoire, source de santé, de bien-être et de longévité. - Allendy et G. Reaubourg : Les trois aliments meurtriers. - G. Favrichon : Hygiène alimentaire. - Casimir Funk : Histoire et conséquences pratiques de la découverte des vitamines. - etc.

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NUDISME

n. m. (du latin nudus, nu)

Désinences et origines : Le terme : nudiste a été appliqué aux pratiquants de la nudité hygiénique dans une intention péjorative. Mais, comme il dit bien ce qu'il veut dire, les nudistes l'ont adopté, concurremment avec le terme : gymniste.

A la vérité, les partisans de cette méthode d'hygiène l'appellent la libre-culture du corps, qui est la désinence usitée par les Allemands. En France, le mouvement libre-culturiste préconisé par la revue « Vivre Intégralement » et appuyé par la « Ligue Vivre », s'intitule plus largement : Libre-culture physique et mentale.

Le nudisme puise ses références dans l'antiquité gréco-latine, dans le premier christianisme même et parmi de nombreux peuples anciens et modernes. Sa pratique systématique, de nos jours, est due aux peuples nordiques, particulièrement aux Allemands. En France, on lui découvre divers précurseurs ; mais c'est à M. Kienné de Mongeot, directeur-fondateur de la revue « Vivre Intég ralement » et de la « Ligue Vivre », et aux médecins et publicistes qu'il a réunis dans ces organismes qu'est due l'élaboration d'un système complet de Libre culture adapté au tempérament français. C'est également M. de Mongeot qui fonda, en France, dans un château de Normandie, le premier centre gymnique collectif, le « Sparta-Club » ; d'autres centres se sont. ouverts sous son égide. Par la suite, les docteurs Durville fondèrent l'île des Naturistes. Mais le caleçon, imposé aux adhérents, en raison de l'absence de sécurité de leur stade, enlève à l'œuvre des docteurs Durville tout caractère de libre culture, particulièrement en ce qui touche aux préjugés sexuels.

Nudisme, Naturisme, Alimentation

On assimile cependant le nudisme au naturisme. Mais il y a là une confusion en ce que le naturisme à sa base essentielle dans un concept d'hygiène alimentaire tendant au végétarisme absolu. Or, tous les nudistes ne sont pas végétariens et beaucoup de naturistes sont, pour raisons confessionnelles ou conformistes, opposés au nudisme intégral.

Les deux mouvements sont apparentés en ce que la libre culture, si elle n'est pas systématiquement végétariste, tend à une alimentation raisonnée, comportant plus de végétaux que de viandes. Cette tendance est conditionnée à la fois par les besoins naturels du corps le plus généralement évidents, par les besoins résultant du milieu où il vit et par les ressources de ce milieu et, aussi, par le tempérament de chacun. Apparentement encore dans la culture du corps au point de vue de la force musculaire, de la grâce et souplesse corporelles, de l'équilibre fonctionnel. Divergence dans l'importance donnée à la nudité par les libres-culturistes au point de vue de l'éducation sexuelle.

En résumé, la libre-culture physique et mentale, telle qu'elle est préconisée par la « Ligue Vivre » et la revue « Vivre Intégralement », a en vue une hygiène sociale et individuelle, raisonnée, en réaction constante contre les préjugés.

L'alimentation et la culture physique, incluses dans la libre-culture, ne constituent pas l'aspect essentiel de la question purement nudiste. Constatons toutefois que le nudisme en famille et en groupes oblige - par souci d'émulation et de dignité - à surveiller l'alimentation, à pratiquer un minimum de culture physique, à s'adonner plus volontiers aux complètes ablutions, pour conserver le corps, « visible à tous », en bonne condition.

Hygiène solaire

Individuellement ou en groupes, la base physique du nudisme est l'insolation ou « bain » de soleil. Disons que cette base est aujourd'hui élargie à la trinité : air, lumière, soleil, éléments complémentaires et également indispensables.

Résumons le principe : aération nécessaire de la peau, irradiation de la peau par la lumière diffuse -qui agit comme un aliment de notre organisme, enfin insolation, c'est-à-dire action de l'ultra-violet.

Le bain d'air se prend au cours de la toilette, pendant la culture physique, fenêtres ouvertes ; mieux encore dans le jardin. Le bain de lumière se prend en même temps et aussi pendant le repos, à l'intérieur même des appartements, les fenêtres fussent-elles fermées. Il n'en est pas de même de l'insolation. La pénétration de l'ultra-violet est faible ; le moindre écran, fût-il une gaze blanche, suffit à l'intercepter. Le bain de soleil exige donc le plein air ou un solarium spécialement aménagé. Son action est particulièrement remarquable sur les glandes endocrines, d'où l'utilité - particulièrement chez les enfants débiles - d'insoler les glandes testiculaires.

La nécessité pour les rachitiques, les débilités, d'insoler le corps intégralement est soulignée par l'action des rayons solaires. La brûlure, le coup de soleil sont d'autant plus redoutables que l'insolation est plus limitée. L'hygiène solaire ne doit d'ailleurs pas être appliquée sans prudence et un minimum d'indications. Pour les malades, le concours du médecin est absolument indispensable.

Tous ces faits ne sont plus sérieusement discutés par les personnes compétentes et impartiales. Même la nudité chez soi est admise en tant que moyen d'aérer et d'irradier l'organisme. Seules demeurent contestées l'utilité de la nudité en commun et la possibilité de vivre nu sous le climat européen. A cette dernière objection, répondons que, justement, la nudité quotidienne rééduque la peau qui résiste mieux au froid et que l'on peut, dans certaines conditions d'entrainement, traverser en plein hiver une piscine d'eau froide. Précisons, en outre, que la libre-culture n'a pas pour objet de proposer l'état constant de ta nudité. Maintes raisons pratiques, esthétiques, etc., s'y opposent. Il lui suffit de tendre à une vêture moins incommode, moins abusive, plus hygiénique. Quant à la pratique du nudisme, je l'ai maintes fois ainsi définie :

« On se met nu pour prendre des bains d'air, de lumière ou de soleil, comme on se dévêt pour se laver, pour faire du sport, pour nager. On s'habille ensuite. »

Le préjugé du nu

Reste la nudité collective. Elle est nécessaire pour groupement des efforts qui, seul, dans l'état des lois, permet l'achat des libres-parcs à l'abri desquels les personnes ne disposant pas de moyens personnels suffisants peuvent s'insoler. Elle est utile encore en ce qu'elle est. un facteur d'émulation. Mais son but, dans la famille comme dans les parcs, est de ruiner le préjugé du nu et les tabous sexuels, d'organiser ainsi la prophylaxie des obsessions et. des déviatians sexuelles.

Je ne puis, dans cet article extrêmement résumé, aborder cette question qui prend place à l'article : sexualité. Je veux seulement affirmer que, des expériences faites en France même, en particulier au « Sparta-Club » et auxquelles j'ai participé, il résulte que les faits justifient la théorie, sous condition d'éliminer d'un centre non médical les individus profondément tarés, les obsédés incurables. Les résultats sont particulièrement probants en ce qui concerne les enfants. C'est tout un aspect nouveau de l'éducation sexuelle qui résulte de la pratique du nudisme en commun, spécialement à l'intérieur de la famille.

Philosophie de le libre-culture

Mais au-delà de toutes ces questions d'hygiène physique et mentale, il y a, dans la libre-culture, toute une philosophie de la vie qu'il convient de dégager. Bien loin de tendre, comme le répètent les sots, à un recul vers la barbarie et la sauvagerie, la libre-culture, telle qu'elle est. conçue dans les organismes directeurs de « Vivre », comme je m'attache personnellement à orienter son évolution, s'efforce d'adapter l'individu aux nouvelles conditions de vie que lui impose l'industrialisme. Pour cela, elle préconise une meilleure hygiène du travail, une meilleure organisation de la production et de la répartition en vue d'augmenter les loisirs, le confort, le bien-être matériel des individus avec, pour corollaire, une plus grande liberté individuelle, la volonté de cette liberté pour recréer le sentiment de la « personnalité » aboli par le collectivisme extrême de la vie moderne. C'est le thème de l'ordre du jour adopté par la Ligue « Vivre », à son congrès de 1930. C'est ce que, dans mon précis de libre-culture : « Nudisme (Pourquoi ? Comment ?) »,je synthétise sous cette forme :

« Conserver la souplesse de nos corps dans l'harmonie des libres jeux quotidiens.

» Créer les conditions d'un équilibre où se réalisera le conseil du vieux Juvénal :

« Entretenir en santé à la fois l'âme et le corps. »

» Organiser les instants nécessaires où, dans le calme, l'homme - rapproché des sources de la vie - retrouvera sa personnalité ; où, méditant à loisir sur sa destinée, il s'agrandira de pure philosophie et s'enchantera des harmonies de l'art vivant.

» Dans la paix volontairement construite, dans la beauté à chaque geste créée, sous le signe prééminent de l'esprit chaque soir libéré plus longuement de ses servitudes, redonner un sens à l'Amour ... »

On voit, par cela, que la libre-culture, dite « nudisme » est un instrument de progrès social en même temps qu'un moyen de culture individuelle et d'affranchissement de la personnalité. Elle s'allie sur ce plan aux mouvements philosophiques d'esprit libertaire comme aux mouvements sociaux d'action objective et positive. Sa particularité propre - et qui en fait tout le dynamisme - c'est son opposition par le fait au plus enraciné des préjugés, le préjugé du sexe, auquel, dans tous les milieux, s'attache une idée de honte toute spéciale que des esprits libres doivent nettement rejeter. C'est parce qu'on y accomplit un effort de compréhension et de vérité que les milieux libres-culturistes sont marqués d'une cordialité, d'une tolérance, d'une délicatesse de manières et de sentiments par quoi se manifestent les esprits ouverts sur la riche diversité de la vie.

- Charles-Auguste BONTEMPS

BIBLIOGRAPHIE. - Les ouvrages traitant du nudisme en France se trouvent, jusqu'ici, naturellement groupés aux « Edit.ions de Vivre », 2 bis, rue de Logelbach, Paris (17e). Citons : Devons-nous vivre nus ?, trois luxueux albums illustrés de Henri Nadel, qui constituent une véritable encyclopédie de la nudité ; L'homme et la lumière, ouvrage médical du Docteur Fougerat de Lastours ; Connaissance de la vie sexuelle, du Docteur Pierre Vachet, et un précis de la libre-culture i1lustré : Nudisme (Pourquoi. Comment), de Ch.-Aug. Bontemps, complété de documents et d'une post-face de Kienné de Mongeot sur' les « Origines du mouvement en France ». Enfin, dans la collection de la revue « Vivre Intégralement », de nombreux articles des Docteurs Charles Guilbert, Robert Sorel, Pierre Lépine, etc ... , et une suite d'articles du Docteur Pathault qui vont être réunis en volume.

NUDISME REVOLUTIONNAIRE

Qu’on considère le nudisme comme "une sorte de sport, où les individus se mettent nus en groupe pour prendre un bain d’air et de lumière comme on prendrait un bain de mer" (Dr Toulouse), c’est-à-dire à un point de vue purement thérapeutique ; qu’on l’envisage, comme c’est le cas pour les gymnosmystique (gymnos en grec signifie nu ), comme un retour à un état édénique, comme replaçant l’homme dans un état d’innocence primitif et "naturel", thèse des adamites d’autrefois, - ce sont deux points de vue qui laissent place à un troisième qui est le nôtre, c’est que le nudisme est, individuellement et collectivement, un moyen d’émancipation des plus puissants . Il nous apparaît comme tout autre chose qu’un exercice hygiénique relevant de la culture physique ou un renouveau "naturiste". Le nudisme est, pour nous, une revendication d’ordre révolutionnaire.

Révolutionnaire sous un triple aspect d’affirmation, de protestation, de libération.

Affirmation : Revendiquer la faculté de vivre nu, de se mettre nu, de déambuler nu, de s’associer entre nudistes, sans avoir d’autre souci, en découvrant son corps, que celui des possibilités de résistance à la température, c’est affirmer son droit à l’entière disposition de son individualité corporelle. C’est proclamer son insouciance des conventions, des morales, des commandements religieux, des lois sociales qui nient à l’humanité, sous des prétextes divers, de disposer des différentes parties de son être corporel comme il l’entend. Contre les institutions sociétaires et religieuses que l’usage ou l’usure du corps humain est subordonné à la volonté du législateur ou du prêtre, la revendication nudiste est l’une des manifestations la plus profonde et la plus consciente de la liberté individuelle.

Protestation : Revendiquer et pratiquer la liberté de l’anudation est, en effet, protester contre tout dogme, loi ou coutume établissant une hiérarchie des parties corporelles, qui considère par exemple que l’exhibition du visage, des mains, des bras, de la gorge est plus décente, plus morale, plus respectable que la mise à nu des fesses, des seins, du ventre ou de la région pubienne ; c’est protester contre la classification en nobles et en ignobles des différentes parties du corps : le nez étant considéré comme noble et le membre viril comme ignoble, par exemple. C’est protester, dans un sens plus élevé, contre toute intervention (d’ordre légal ou autre ) qui nous oblige à nous vêtir, parce que cela plaît à autrui, alors qu’il n’est jamais entré dans nos intentions d’objecter à ce qu’autrui ne se dévête pas, s’il y trouve davantage son compte.

Libération : Libération du port du vêtement ou plutôt de la contrainte de porter un costume qui n’a jamais été et ne peut être qu’un déguisement hypocrite puisque reportant l’importance sur ce qui couvre le corps - donc sur l’accessoire - et non sur le corps lui-même, dont la culture cependant constitue l’essentiel. Libération d’une des principales notions sur les quelles se fondent les idées de "permis" et de défendu, de "bien" et de "mal" . Libération de la coquetterie, du conformisme à un étalon artificiel d’apparence extérieure qui maintient la différenciation des classes.

Qu’on s’imagine nu le général, l’évêque, l’ambassadeur, l’académicien, le garde-chiourme, le garde-chasse ? Que resterait-il de leur prestige, de leur délégation d’autorité ? Les dirigeants le savent bien et ce n’est pas un de leurs moindre motifs d’hostilité au nudisme.

Délivrance du préjugé de la pudeur, qui n’est autre que "la honte de son corps". Délivrance de l’obsession de l’obscénité, actuellement provoquée par la mise à découvert des parties corporelles que le tartufisme social prescrit à tenir cachées - affranchissement des réserves et des retenues impliquées par cette idée fixe.

Nous allons plus loin. Nous maintenons, en nous plaçant au point de vue sociabilité que la pratique de l’anudation est un facteur de meilleure camaraderie, de camaraderie moins étriquée. On ne saurait nier que nous est une, un camarade moins distant, plus intime, plus confiant, non seulement celle ou celui qui se fait connaître à nous sans arrière-pensée intellectuelle ou éthique, par exemple, mais encore sans aucune dissimulation corporelle. Les détracteurs du nudisme - les moralistes ou hygiénistes conservateurs d’Etat ou d’Eglise - prétendent que la vue du nu, que la fréquentation entre nudistes des deux sexes exaltent le désir érotique. Cela n’est pas toujours exact. Cependant, contrairement à la plupart des théories gymnistes - chez lesquelles l’opportunisme ou la crainte des persécutions est le commencement de la sagesse, - nous ne le nions pas, mais nous maintenons que l’exaltation érotique engendrée par les réalisations nudistes est pure, naturelle, instinctive et ne peut être comparée à l’excitation factice suscitée par le demi-nu, le déshabillé galant, et tous les artifices de toilette auxquels a recours le milieu vêtu, mi-vêtu ou court-vêtu où nous évoluons.

- E. Armand