MACÉRATION

      MACHIAVÉLISME

      MACHINATION

      MACHINE

      MACHINE

      MACHINISME

      MAGASIN

      MAGASINS COOPERATIFS

      MAGIE

      MAGISTRAL(E, AUX)

      MAGISTRAT, MAGISTRATURE

      MAGNANIMITÉ

      MAGNÉTISME

        A : PHYSIQUE

        B : ANIMAL.

      MAGNÉTISME (ANIMAL)

      MAHOMÉTISME (ou ISLAMISME)

      MAILLOT

      MAIN

      MAIN-D’ŒUVRE

      MAISON

      MAÎTRE, MAÎTRISE

      MAÎTRE, MAÎTRISE

      MAÎTRE

      MAÎTRE (MORALE DE)

      MAJORITÉ

      MAJORITÉ

      MAL

      MAL

      MALADIE (SES SECRETS BIENFAITS)

      MALCHANCE (et CHANCE)

      MALFAITEUR, MALFAITRICE

      MALLÉABILITÉ, MALLÉABLE

      MALTHUSIANISME et NÉO-MALTHUSIANISME (ou MALTHUSISME et NÉO-MALTHUSISME)

      MALTHUSIANISME (NÉO)

      MALTHUSIANISME, NÉO-MALTHUSIANISME

      MAMMIFÈRES

      MANDAT, MANDANT, MANDATAIRE

      MANICHÉISME

      MANIE

        AUTRES MANIES

        DES MONOMANIES

      MANIFESTATION

      MANIFESTE

      MANNE

      MANŒUVRE

        a) n. f.

        b) n. m.

      MANUEL

      MANUEL

      MANUFACTURE

      MARCHANDAGE

      MARCHANDISE

      MARCHÉ

      MARÉE

      MARIAGE

      MARIAGE

      MARIAGE

      MARINE

      MARQUE

      MARTYR

      MARXISME (POINT DE VUE COMMUNISTE-SOCIALISTE)

        (1)

      MARXISME (Point de vue communiste-anarchiste)

      MARXISME

      MARXISME

      MARXISME (Point de vue du socialisme rationnel)

      MASSACRE

        Vêpres Siciliennes

      MASSE

      MASSE, LES MASSES

      MASSE (...ÉLITE ET PROGRÈS)

        L’esprit des masses

        De la masse à l’élite

        Progrès individuel et progrès social

      MASSES (PSYCHOLOGIE DES)

      MASSUE

      MASTICATION

      MATÉRIALISME

      MATERIALISME (individualiste)

      MATÉRIALISME HISTORIQUE

      MATERNITÉ

      MATERNITÉ (CONSCIENTE)

      MATHÉMATIQUE

      MATIÈRE

      MATIÈRE (Point de vue du socialisme rationnel)

      MATRIARCAT

      MATURITÉ

      MAXIMALISME

      MAZDÉISME

      MÉCANICIEN

      MÉCANIQUE

      MÉCANISME

      MÉCÈNE

      MÉDECIN

      MÉDECIN, MÉDECINE, MÉDICASTRE...

      MÉDECINE

      MÉDIÉVAL

      MÉDISANCE

      MÉDITATION (et PRIÈRE)

      MÉDIUM

      MÊLÉE

      MÉLODRAME

      MÉLOPÉE

      MÉMOIRE (SA GENÈSE, SON ÉVOLUTION, SA CULTURE)

      MÉMOIRE (CARACTÈRES GÉNÉRAUX, ÉDUCATION, etc.)

        Ce que c’est que la mémoire

        Des divisions de la mémoire

        Les étapes de la mémoire ‒ Comment se servir de sa mémoire

      MÉMOIRES

      MENCHEVISME

      MENDIER

      MENEUR (SE)

      MENSONGE

      MENSONGE (et ENFANT)

      MENTALITÉ

      MENTALITÉ (NOUVELLE)

      MENUISIER

      MÉPRIS

      MERCANTI

      MERCENAIRE

      MÈRE

        Fonction physiologique

        L’instinct maternel et l’instinct sexuel

        La Mère éducatrice

        La Mère dans la société et devant la loi

      MÉRIDIEN

        ASTRONOMIE

      MÉRITE

      MESURE

      MESURE

      MÉTALLURGIE

      MÉTAMORPHOSE

      MÉTAPHYSIQUE

      MÉTAPHYSIQUE

      MÉTAPHYSIQUE (selon le socialisme rationnel)

      MÉTAPOLITIQUE

      MÉTAPSYCHIE

      MÉTAPSYCHIE

      MÉTAYER

      MÉTEMPSYCHOSE

      MÉTÉOROLOGIE

      MÉTHODE

      MÉTHODE (SCIENTIFIQUE OU EXPÉRIMENTALE)

      MÉTHODE (Point de vue individualiste)

      MÉTHODE (ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT)

        Procédés, techniques et méthodes.

        Méthodes logiques et méthodes pédagogiques.

        Unité de la méthode pédagogique.

        Vers la méthode idéale d’enseignement.

        Méthodes et systèmes

      MÉTIER

      MÉTRIQUE

      MICROBE

      MICROSCOPE

      MIEL

      MIGRATION

      MILIEU

      MILIEU

      MILIEUX [DE VIE EN COMMUN] et [COLONIES]

        LISTE DES COLONIES ET MILIEUX DE VIE EN COMMUN.

      MILITAIRE

      MILITANT(E)

      MILITARISME

      MILITARISME

      MILLIARDAIRE

      MINE

      MINISTÈRE

      MINORITÉ

      MIRACLE

      MIRACLE

      MIRAGE

      MISÉRABLE

      MISÈRE

      MISÈRE

      MISÈRE

      MISÉREUX

      MISSION

      MOBILISABLE

      MOBILISATION

      MOBILISÉ

      MODE

      MODE

      MODERNE

      MODERNISME

      MŒURS

      MOI

      MOI

      MOI (LE), LE SOI

      MOINE

      MOLÉCULE

      MONARCHIE

      MONDE

      MONISME

      MONNAIE

      MONNAIE

      MONOANDRIE, MONOGAMIE

      MONOGÉNISME

      MONOPOLE

      MONOPOLE

      MONOTHÉISME

      MORALE (RECHERCHE D’UNE RÈGLE DE VIE)

      MORALE (ÉTHIQUE INDIVIDUELLE ET SOCIALE)

      MORALE (SES BASES ILLUSOIRES ; SA DUPERIE ACTUELLE)

      MORALE

        I. Historique succinct des systèmes de morale.

        II. Genèse et évolution de la morale individuelle.

        III. — Genèse et évolution de la morale collective.

      MORALE (DE LA MORALE DE MAITRE A L’HARMONIE DU SAGE)

      MORALE

      MORALE (La) ET L’INDIVIDUALISME ANARCHISTE

      MORALE (POINT DE VUE DU SOCIALISME RATIONNEL)

      MORALE (et Éducation)

        I. DÉFINITION DE LA MORALE.

        II. ON PEUT MORALISER. LIBERTÉ, VOLONTÉ ET FORCE DES IDÉES.

        III. CONNAISSANCE DES RÉALITÉS. MARCHE DU PROGRÈS. EGOÏSME ET ALTRUISME.

        IV. SCIENCE ET RAISON.

        V. MORALE ET SATISFACTION DES BESOINS.

        VI. MORALE ET CRÉATION DE BESOINS NOUVEAUX.

        VII. DOUBLE ROLE DES ÉDUCATEURS : BUTS ET MOYENS.

        VIII. POURQUOI L’ÉDUCATION MORALE EST NÉGLIGÉE. CONNAISSANCE DE L’ENFANT.

        IX. EXTENSION DU BESOIN D’ATTACHEMENT.

        X. IL FAUT CRÉER DES HABITUDES MORALES. AUTORITÉ ET EXEMPLE. QUELQUES CONSEILS.

        XI. FACTEURS DU COMPORTEMENT. ÉTAT PHYSIOLOGIQUE. FACTEUR AFFECTIF : BESOINS, TENDANCES.

        XII. UN EXEMPLE : L’ÉDUCATION MORALE ET LE BESOIN DE POSSÉDER CHEZ LES ENFANTS.

        XIII. QUELQUES PRÉCISIONS SUR LE DÉVELOPPEMENT AFFECTIF.

        XIV. LES DÉFAUTS DES ENFANTS.

        XV. LES DÉFAUTS DES PARENTS.

        XVI. LES DÉFAUTS DE L’ÉCOLE.

        XVII. CONCLUSION.

      MORALITÉ

      MORALITÉISME ANARCHISTE (le)

      MORMONISME, MORMONS

      MORPHOLOGIE

      MORT

      MORT

        DE LA MORT MATÉRIELLE.

      MORT

      MORT (SIGNES DE LA)

      MORT (CULTE DES MORTS)

      MORT (CULTE DES MORTS)

      MORT (PEINE DE)

      MORTALITÉ

      MORTIFICATION

      MOSAÏSME

      MOT

      MOUVEMENT

      MOUVEMENT SOCIAL

      MOYEN AGE

      MUFLISME

      MUSIQUE

        HISTOIRE DE LA MUSIQUE.

        MUSIQUE RELIGIEUSE.

        LA « MUSIQUE DE L’AVENIR ».

        LA MUSIQUE ART SOCIAL.

      MUSULMANS (LES) NON CONFORMISTES : ISMAÏLIENS ET HASCHISCHINS

      MUTINERIE (MUTINS, MUTINES)

      MUTUALITÉ

      MUTUALISME

      MUTUALISME

      MUTUALITÉ, MUTUELLISME

      MYSTÈRE

      MYSTICISME, MYSTIQUE

      MYSTIFICATION

      MYTHOLOGIE

MACÉRATION

n. f. (lat. maceratio, de macerare; certains le rattachent au grec massô, pétrir, de la racine sanscrite makch ou maks, broyer, amollir, d’où viendrait aussi masticare, mâcher).

Au propre, c’est l’action de macérer, de plonger plus ou moins longtemps un corps dans un liquide pour qu’il s’en imprègne ou y perde, par dissolution, 1 ou plusieurs de ses composants. On a recours à la macération pour certains condiments (cornichons, concombres), pour les fruits (prunes, cerises, pêches, etc.), pour le gibier, le poisson et autres matières animales que l’on conserve ou prépare dans la saumure et aussi dans le vinaigre et l’alcool. Mélanges acides et liqueurs corrosives prennent, à la faveur de ce mariage, le chemin de l’organisme.

On substitue judicieusement à ces procédés – après l’utilisation « nature », la première à considérer – soit la dessiccation simple, la salaison ou le sucrage, la stérilisation à l’étuvée, la pasteurisation, soit l’entreposage, dans un local approprié et tenu à une température convenable, des légumes et des fruits dont on veut échelonner la consommation. Quant aux viandes, dont l’absorption fraîche est la moins nocive, le raffinement qui consiste à les faire macérer ou « faisander » accroît évidemment leur toxicité.

Par une macération de plusieurs mois dans un liquide à base de sublimé corrosif on met les cadavres à l’abri de la putréfaction et on évite l’altération des formes. En chimie, macérer a pour but de débarrasser un corps de ses particules solubles, à la température ambiante. La solution ainsi obtenue porte aussi ce nom. Cette opération est particulièrement fréquente en pharmacie, L’extrait de quinquina, par exemple, s’obtient par macération.

On a donné par extension le nom de macération aux pratiques ascétiques de certaines religions, aux passions pieuses qui recherchent dans la souffrance un agrément au Seigneur. Dans ce mépris de « l’enveloppe charnelle » excellent en particulier, avec quelques religieux solitaires, les ordres cloîtrés dans des monastères ou assujettis à des règles collectives rigoureuses. Jeûnes, disciplines, flagellations, mortifications, privations et austérités de toute nature viennent au secours d’une mystique qui regarde comme une monstruosité la portion tangible de « l’œuvre de Dieu ». Pour échapper au démon de la chair, à cet appel de la reproduction sans lequel la lignée des créatures divines serait vite affranchie de ses stériles hommages, frères mineurs et bénédictins, moines œuvrants ou contemplatifs imposent à leur corps un épuisement et des supplices qui leur valent, à défaut d’une victoire totale sur leurs sens, au moins des trêves partielles et une paix provisoire. Ils y goûtent, dans la prostration de l’être affaibli, dans les troubles de l’hypnose, le délire et l’extase, cette évasion anticipée qu’ils caressent comme un délice et sur l’heure de laquelle la Providence aux secrets desseins leur interdit d’anticiper par un geste décisif. Ainsi le fanatisme égare les êtres à amoindrir en eux, à résorber si possible les forces les plus légitimes de conservation et de vie.

L’homme sain, raisonnable et lucide ne peut voir dans ce refoulement une avance vers la perfection. Il n’entre en lutte avec lui-même que contre ses désordres maladifs et les obstacles que tares et préjugés obstinés accumulent devant l’être qui veut s’épanouir. Il tient pour absurde de s’insurger contre les poussées normales de sa vitalité. Il cherche seulement à accorder ses joies aux possibilités – d’ailleurs évolutives – de sa nature. Il en tâte l’harmonie permanente et sait qu’on ne rompt pas impunément d’ailleurs un impérieux équilibre. De la continence aux divagations sensuelles, de l’abstinence consomptive aux excès épuisants s’offre à sa jouissance une gamme sûre de plaisirs sans folie. Et s’il a, lui, la liberté du suicide, il n’y court pas davantage par la frénésie que par la macération...

L.

MACHIAVÉLISME

s. m. (prononcez makiavélisme)

Système politique que Machiavel, écrivain et homme d’État italien du XVIe siècle (1468–1517) développe avec hardiesse dans le livre du Prince. Cette doctrine est regardée couramment comme celle du succès à tout prix, et justifiant le recours aux moyens les plus propres à y conduire, indépendamment de leur moralité. Mais elle a besoin, pour être bien comprise, d’être située dans son époque et entourée des circonstances qui firent un impie sans scrupule du disciple ardent de Savonarole. Vue de plus haut qu’en ses artifices ou sa brutalité, c’est aussi la doctrine athée de qui cesse d’en appeler à Dieu de l’iniquité invaincue pour ne plus mettre que la force au service de ses convictions.

Arme à deux tranchants, le machiavélisme commence par se considérer comme l’instrument de l’indépendance pour n’être en définitive, que celui du despotisme. Il manque à cette exaltation de l’énergie le contrôle de la raison, le scrupule à cette habilité, le respect de l’homme à une théorie affranchie de la sujétion divine. Une réprobation proverbiale, excessive comme tous les jugements sans appel, s’attache à l’homme qui se tourne vers les ressorts de l’ homme pour le triomphe de ses visées, la réussite de ses combinaisons; au système qui, délaissant les implorations stériles et renonçant aux réformations incertaines, entend se servir des vices eux-mêmes pour le salut public et tente de « faire sortir de la servitude générale le miracle de la liberté ». Autoritaire avant la lettre, convaincu que la tyrannie est un mal nécessaire, il lui demande le salut de la patrie. Au seuil du monde moderne, alors que, des siècles après lui, d’autres chercheront dans la force l’équilibre des sociétés, il remet au despote le soin d’assurer le bonheur commun. Et certains, qui aujourd’hui, fondent de bonne foi leurs espoirs sur la dictature, procèdent des mêmes illusions sans avoir les mêmes excuses...

Par extension: en parlant des affaires privées : perfidie, déloyauté.

Cependant, dans l’esprit de bien des auteurs et non des moindres, machiavélisme et jésuitisme se confondent. Or, voici ce que disait il ce sujet Edgard Quinet:

« Je voudrais marquer ici la différence du machiavélisme et du jésuitisme, celui-ci est le complément nécessaire, indispensable de celui-là. Le premier n’atteint que l’homme extérieur; le second s’empare de l’homme tout entier corps et âme. Après Machiavel la raison reste entière ; après Loyola, il ne reste que Loyola. Le machiavélisme est la doctrine des peuples vainqueurs, qui abusent de leur force en exploitant la faiblesse des peuples vaincus. Le jésuitisme est la doctrine des peuples vaincus qui acceptent la défaite en la couvrant du nom de victoire. »

Machiavel développe longuement la théorie de la servitude. Il permet à son prince, toutes les tromperies, toutes les vilenies, tous les crimes. Il ne met qu’une condition : qu’il soit fort, invincible, inexpugnable.

« Lorsqu’il a ainsi formé de tous les vices, de tous les mensonges, et même de ce qui peut rester de vertu dans l’enfer, cette incroyable machine de guerre, ne croyez pas qu’il contemple stérilement l’œuvre de ses mains. Non, quand il l’a armée de toutes les puissances du mal, chargée de tous les crimes utiles, fortifiée de tout ce que peuvent la prudence, la dissimulation et la fraude empoisonnée de tous les venins de la terre, Il la soulève en face de l’Europe, et la précipite contre les invasions des étrangers. »

Puis Machiavel exhorte le Prince à délivrer l’Italie, en des pages puissantes de lyrisme et de colère qui font presque oublier l’ignominie des moyens préconisés.

Pour Machiavel, le but à atteindre est tellement au dessus des contingences, que les moyens importent peu. Pour le Jésuite, la règle « la fin justifie les moyens », ne s’applique pas qu’à la gloire de Dieu, mais à tous les faits de l’existence. Le Jésuitisme n’est qu’une généralisation du Machiavélisme.

A. LAPEYRE.

MACHINATION

n. f. (rad. machiner)

Intrigues, menées secrètes pour faire réussir quelque complot, quelque mauvais dessein.

Dans une société où tout est à vendre et à acheter, l’agio, le commerce, ne sont le plus souvent qu’une vaste machination pour enrichir le vendeur aux dépens de l’acheteur. Un tel, veut-il acheter un « commerce » ? Tous les coups de bourse, le débinage auprès des clients, parfois intervention de la police, ou en tous cas d’agents véreux qui, par chantage couvert ou par un jalonnement tortueux de menées légales, mettent le commerçant dans la nécessité de vendre à n’importe quel prix. Ou bien, désirant lui-même se débarrasser d’une maison qui ne rapporte pas, et au plus haut prix, le marchand cherche une « poire d’acheteur », machine contre lui, intrigue, pour l’amener à acheter dans les conditions prévues. Des amis, des agences interviennent pour vanter « l’affaire »; des clients sont payés pour simuler un mouvement commercial qui n’existe pas, etc... D’autres fois, et presque en permanence, d’astucieux trafiquants font le vide sur le marché, machinant ainsi une hausse de denrées qu’ils ont en abondance et veulent écouler au tarif le plus élevé.

Des industriels pour obtenir des marchés, machinent de grandes hausses et baisses qui ruinent leurs concurrents. Ou bien, aidés des banquiers, contre leurs concurrents ils machinent une bonne petite guerre, appelant, au secours de leurs combinaisons, des principes qui ne sont eux-mêmes qu’une perpétuelle machination contre les peuples.

Tel homme est-il dangereux pour la tranquillité des privilégiés, vite, la police machine contre lui quelque traquenard où il faudra qu’il tombe coûte que coûte. L’histoire n’est qu’un long tissu de machinations, destinées à amener au pouvoir puis à y maintenir. Des guerriers, des forbans, des seigneurs, des rois, des politiciens, en usent tour à tour ou simultanément.

Les religions et les morales sont des machinations destinées à maintenir les peuples dans le servage, avec leurs sanctions extra-terrestres ; ciel, enfer ; ou terrestres : le gendarme.

Les lois sont des machinations concourant au même but. Et comme s’il n’était pas suffisant que religion et États trâmassent d’ignobles machinations contre les individus ceux-ci se rendent la vie plus atroce encore, en machinant sans-cesse contre la liberté.

Législ. Parmi les « machinations » que la loi frappe de durs châtiments, mentionnons au passage celles qui constituent, d’après le Code, les « intelligences avec l’ennemi ». Nos gouvernants les ont souvent invoquées au cours de la guerre de 1914–18 et elles leur ont permis, non seulement d’envoyer au poteau ou de tenir en prison, les « traîtres » avérés, les « agents de l’étranger », les « espions », mais aussi de se débarrasser de leurs adversaires politiques, en même temps que des hommes demeurés fidèles à leurs convictions antipatriotiques, ainsi que les adeptes trop clairvoyants du pacifisme, à point baptisés « défaitistes ».

A. L.

MACHINE

n. f. (latin machina ; du grec méchané, proprement : ruse, art, puis instrument, de méchos engin)

On appelle ainsi, d’une manière générale « tout appareil combiné pour transmettre une force, soit d’une manière identique et intégrale, soit en la modifiant sous le rapport de la direction et de l’intensité ». (Larousse). Du levier primaire, adjuvant de la force humaine, aux puissantes machines modernes, de rythme presque autonome, qui la remplacent ou la multiplient, quel chemin parcouru et quelle complexité!

Peut-on dire, avec Eug. Pelletan, que « l’humanité rejette sur la machine la plus lourde partie de son travail » quand on sait quelle somme d’efforts exige sa fabrication et son entretien et surtout combien, par les besoins croissants qu’elle engendre ou favorise, elle ébranle de labeur nouveau ? N’est-ce pas plutôt le cercle vicieux de l’agitation humaine qui veut qu’une peine s’apaise par de nouveaux tourments ?... Sans caresser même l’espoir de modifier un cycle qui est peut être celui de la vie même, attachons-nous à accroître les joies recueillies et à en rendre possible une équitable distribution. Travaillons à sortir de cet état où, comme dit Proudhon, « le travailleur qui consomme son salaire est » – et n’est que cela – « une machine qui se répare et se reproduit ». Si nous les admettons, tâchons au moins de rendre positifs les avantages généraux de la machine : qu’ils soient répartis hors du privilège et du paradoxe et que l’accès en soit ouvert à toute l’humanité. Que qui fournit le plus cesse d’être le moins à recevoir, que l’effort animé – et non l’argent – devienne l’étalon de la tâche accomplie et que le besoin soit présent à la répartition.

D’autre part :

« Non contente d’amener des crises dans les salaires, la machine abrutit l’ouvrier, lui enlève toute spontanéité, le réduit à l’état d’engrenage, et l’entasse par surcroît dans des ateliers malsains. » (Sismondi)

Hâtons donc l’époque où l’hygiène pénétrera intimement les méthodes de production et où une participation généralisée permettra de réduire pour chacun le temps et le stade où il est l’esclave des monstres qu’il conduit. Et que l’intelligence du travailleur, pour ainsi dire inemployée dans le moment de l’effort productif, trouve, au sortir de l’usine ou du chantier où chacun verse au bonheur commun sa quote-part d’énergie, mille objets pour s’employer, pour s’ éveiller et se parfaire. Sinon, ce que l’on appelle ordinairement le progrès risque de nous apporter, pour rançon, un abaissement du niveau général et de mettre une cohue de manœuvres en face de quelques cerveaux impulseurs... Il faut que rien dans l’avenir ne puisse justifier ce mot de Bonald, d’une vérité actuelle terriblement ironique :

« Partout où il y a beaucoup de machines pour compléter les hommes, il y aura beaucoup d’hommes qui ne seront que des machines. »

Pour situer, en bref, l’angoissant problème posé par la machine, empruntons à Proudhon ce réquisitoire sévère qui, une fois encore, cloue au pilori une de nos plus troublantes contradictions économiques: « L’introduction des machines dans l’industrie s’accomplit en opposition à la loi de division, et comme pour rétablir l’équilibre profondément compromis par cette loi. Dans la société, l’apparition incessante des machines est l’antithèse, la formule inverse de la division du travail ; c’est la protestation du génie industriel contre le travail parcellaire et homicide. Qu’est-ce, en effet, qu’une machine ? Une manière de réunir diverses particularités de travail que la division avait séparées. Toute machine peut être définie « un résumé de plusieurs opérations une simplification de ressorts, une condensation de travail, une réduction de frais ». Sous tous ces rapports, la machine est la contre-partie de la division. Comme la découverte d’une formule donne une puissance nouvelle au géomètre, de même l’invention d’une machine est une abréviation de main-d’œuvre qui multiplie la force du producteur, et l’on peut croire que l’antinomie de la division du travail, si elle n’est pas entièrement vaincue, sera balancée, neutralisée. Les machines, se posant dans l’économie politique contradictoirement à la division du travail, représentent la synthèse s’opposant dans l’esprit humain à l’analyse ; et, comme dans la division du travail et dans les machines l’économie politique tout entière est déjà donnée, de même, avec l’analyse et la synthèse on a toute la logique, toute la philosophie. L’homme qui travaille procède nécessairement et tour à tour par division et à l’aide d’instruments ; de même celui qui raisonne fait nécessairement et tour à tour de la synthèse et de l’analyse, et rien de plus. Mais par cela même que les machines diminuent la peine de l’ouvrier, elles abrègent et diminuent le travail qui, de la sorte, devient de jour en jour plus offert et moins demandé. Peu à peu, il est vrai, la réduction des prix » – parfois provisoire et souvent enrayée avant qu’elle ne descende au niveau où elle s’équilibre au préjudice que la machine cause au travail – « faisant augmenter la consommation, la proportion se rétablit et le travailleur est rappelé ; mais, comme les perfectionnements industriels se succèdent sans relâche et tendent continuellement à substituer l’opération mécanique au travail de l’homme il s’ensuit qu’il y a tendance constante à retrancher une partie du service, partant à éliminer de la production les travailleurs ».

« Or il en est ici de l’ordre économique comme il en est, pour le dogmatisme, dans l’ordre spirituel ; hors de l’Église, point de salut... hors du travail, point de subsistance ! La société et la nature, également impitoyables, sont d’accord pour exécuter ce nouvel arrêt. Il ne s’agit pas ici d’un petit nombre d’accidents, arrivés pendant un laps de trente siècles par l’introduction d’une, deux ou trois machines ; il s’agit d’un phénomène régulier, constant et général. Après que le revenu, comme a dit J.-B. Say, a été déplacé par une machine, il l’est par une autre, et toujours par une autre tant qu’il reste du travail à faire et des échanges à effectuer. Voilà comme le phénomène doit être envisagé et présenté ; mais alors convenons qu’il change singulièrement d’aspect. Le déplacement du revenu, la suppression du travail et du salaire est un fléau chronique, permanent, indélébile qui tantôt apparaît sous la figure de Gutemberg, puis qui revêt celle d’Arkwright ; ici on le nomme Jacquart, plus loin James Watt ou Jouffroy. Après avoir sévi plus ou moins de temps sous une forme, le monstre en prend une autre ; et les économistes, le croyant parti, de s’écrier: « Ce n’était rien! » Tranquilles et satisfaits, pourvu qu’ils appuient de tout le poids de leur dialectique sur le côté positif de la question, ils ferment les yeux sur le côté subversif, sauf cependant, lorsqu’on leur reparlera de misère, à recommencer leurs sermons sur l’imprévoyance et l’ivrognerie des travailleurs. »

« Personne ne disconvient que les machines aient contribué au bien-être général, mais j’affirme, en regard de ce fait irréfragable, que les économistes manquent à la vérité lorsqu’ils avancent, d’une manière absolue, que la simplification des procédés n’a eu nulle part pour résultat de diminuer le nombre des bras employés à une industrie quelconque. Ce que les économistes devraient dire, c’est que les machines, de même que la division du travail, sont tout à la fois, dans le système actuel de l’économie sociale, et une source de richesse et une cause permanente et fatale de misère. J’ai assisté à l’introduction des machines à imprimer. Depuis que les mécaniques se sont établies, une partie des ouvriers s’est reportée sur la composition » (que refoule aujourd’hui la linotypie), « d’autres ont quitté leur état, beaucoup sont morts de misère : c’est ainsi que s’opère la réfusion des travailleurs à la suite des innovations industrielles. Autrefois, quatre-vingt équipages à chevaux faisaient le service de la navigation de Beaucaire à Lyon tout cela a disparu devant une vingtaine de paquebots à vapeur. Assurément le commerce y a gagné ; mais cette population marinière, qu’est-elle devenue ? S’est-elle transposée des bateaux dans les paquebots ? Non, elle est allée où vont toutes les industries déclassées : elle s’est évanouie. »

« Un manufacturier anglais a dit et écrit : « L’insubordination de nos ouvriers nous a fait songer à nous passer d’eux. Nous avons fait et provoqué tous les efforts d’intelligence imaginables pour remplacer le service des hommes par des instruments plus dociles, et nous en sommes venus à bout. La mécanique a délivré le capital de l’oppression du travail. Partout où nous employons encore un homme, ce n’est que provisoirement, en attendant qu’on invente pour nous le moyen de remplir sa besogne sans lui ». Quel système que celui qui conduit un négociant à penser avec délices que la société pourra bientôt se passer d’hommes ! La mécanique a délivré le capital de l’oppression du travail ! C’est exactement comme si le ministère entreprenait de délivrer le budget de l’oppression des contribuables. Insensé ! Si les ouvriers vous coûtent, ils sont vos acheteurs. Que ferez-vous de vos produits quand, chassés par vous, ils ne consommeront plus ? Ainsi le contrecoup des machines, après avoir écrasé les ouvriers, ne tarde pas à frapper les maîtres ; car si la production exclut la consommation, bientôt elle-même est forcée de s’arrêter. L’influence subversive des machines sur l’économie sociale et la condition des travailleurs s’exerce en mille modes, qui tous s’enchaînent et s’appellent réciproquement : la cessation du travail, la réduction du salaire, la surproduction, l’encombrement, l’altération dans la fabrication des produits, les faillites, le déclassement des ouvriers, la dégénération de l’espèce, et, finalement les maladies et la mort. »

« Mais il faut pénétrer plus avant encore dans l’antinomie. Les machines nous promettaient un surcroît de richesse ; elles nous ont tenu parole, mais en nous dotant, du même coup, d’un surcroît de misère. » – elles ont accentué l’écart des situations, hissé plus haut le détenteur des mécaniques de remplacement, enfoncé davantage et avili le producteur – « Elles nous promettaient la liberté ; elles nous ont apporté l’esclavage. Qui dit réduction de frais, dit réduction de services, pour les ouvriers de même profession appelés au dehors, comme aussi pour beaucoup d’autres dont les services accessoires seront à l’avenir moins demandés. Donc, toute formation d’atelier correspond à une éviction de travailleurs : cette assertion, toute contradictoire qu’elle paraisse, est aussi vraie de l’atelier que d’une machine. Les économistes en conviennent, mais ils répètent ici leur éternelle oraison : qu’après un laps de temps, la demande du produit ayant augmenté en raison de la réduction du prix, le travail finira par être, à son tour, plus demandé qu’auparavant. Sans doute, avec le temps, l’équilibre se rétablira ; mais, encore une fois, il ne sera pas rétabli sur ce point que déjà il sera troublé sur un autre, parce que l’esprit d’invention, non plus que le travail, ne s’arrête jamais. Or quelle théorie pourrait justifier ces perpétuelles hécatombes ? « On pourra, écrivait en substance Sismondi, réduire le nombre des hommes de peine au quart ou au cinquième de ce qu’il est à présent ; on pourra même les retrancher absolument et se passer enfin du genre humain ». Et c’est ce qui arriverait effectivement si, pour mettre le travail de chaque machine en rapport avec les besoins de la consommation, c’est-à-dire pour ramener la proportion des valeurs continuellement détruites, il ne fallait pas sans cesse créer de nouvelles machines, ouvrir de nouveaux débouchés, par conséquent multiplier les services et déplacer d’autres bras. En sorte que, d’un côté, l’industrie et la richesse, de l’autre la population et la misère s’avancent, pour ainsi dire, à la file, et toujours l’une tirant l’autre... »

Sans préjuger, encore une fois, du rôle futur de la machine (bienfaits croissants ou course sans fin) retenons pour l’instant, avec Proudhon, que « dans l’état actuel de la civilisation » et sous l’économie que nous subissons, « les machines sont des engins de misère et de servitude » et que « leur introduction a été funeste aux travailleurs ». Et que, s’ils ne sont pas fondés à les haïr en droit, ils ne peuvent accepter qu’elles engendrent une prospérité unilatérale – au reste précaire – et les malheurs présents qu’elles leur apportent justifient leur colère. Tant que les fruits de la machine ne seront pas versés dans le bien commun et n’alimenteront pas l’aisance générale, tant que le gain de temps et le soulagement direct de l’organisme suppléant, qui se répercutent aujourd’hui en chômage et en privations pires que les maux épargnés, n’auront pas leur corollaire logique de santé préservée, de loisir élargi et de bien être accru, il ne pourra être question d’une machine prodigue et adoucisseuse. Et le machinisme ne sera, pour qui ne mange qu’autant qu’on appelle ses services et qu’on monnaie l’usure de ses bras, qu’un rival sans entrailles et un affameur grandissant.

(Voir les articles suivants sur machine et machinisme et aussi production, progrès, travail, besoin, etc.).

* * *

En mécanique (voir ce mot), on appelle machine simple (ou élémentaire) « l’appareil au moyen duquel l’effet se transmet directement de la force à la résistance » comme dans le levier, le coin, la poulie, le treuil, les cordes, la vis, le plan incliné ; et machine composée l’appareil formé d’organes combinés qui se transmettent la force de proche eu proche ». Les machines ont des dénominations appropriées à leur principe moteur, ou à leur technique, ou à leur fonction. On dit machine à vapeur (à haute et basse pression, à simple et double effet, etc.), machine hydraulique, pneumatique, électrique, architectonique, machine à compression, machine arithmétique, machine à calculer, à diviser, machine parallactique (astronomie), etc...

Au théâtre, on appelle machine l’appareil servant à mouvoir les décors, à les substituer les uns aux autres ; machines de théâtre désignent aussi « les moyens mécaniques employés pour entretenir l’illusion de la vue dans les changements de décorations, le vol des acteurs qui s’élèvent dans les airs, la descente de nuages sur le plancher de la scène, l’animation d’animaux en carton, de reptiles en étoffe, au moyen de poids et de contre poids, etc. ». D’où le nom de machinistes donné au personnel affecté à cette manœuvre. Des pièces à machines : celles qui usent de ficelles scéniques exagérées, d’effets dramatiques grossiers et qui visent davantage à l’impression visuelle. Parlant du champ propre à l’art théâtral et de ses ressorts limités, Piron disait:

« Notre machine tragique ne tourne guère que sur ces trois grands pivots ; l’amour, la vengeance et l’ambition. »

En littérature, les XVIIe et XVIIIe siècles usaient volontiers de cette métaphore poétique : la machine ronde, la machine de l’univers :

« On ne va qu’à tâtons sur la machine ronde. » (Voltaire)

« En est-il un plus pauvre en la machine ronde ? » s’exclame le bûcheron de La Fontaine implorant la mort.

Et Diderot écrit :

« Sénèque se charge de la cause des dieux ; il ouvre leur apologie par un tableau majestueux de la grande machine de l’univers. »

Le mot machine s’emploie, par analogie, pour désigner l’assemblage des organes qui constituent notre corps et celui des animaux. Nicole dira :

« La machine de notre corps est composée de mille ressorts cachés... »

Et même (Jean Macé) :

« Le cœur est la machine qui fait circuler le sang ». Bossuet, agitant, au bénéfice de l’âme, l’orgueilleux désir d’immortalité qui tourmente les humains, s’écriait: « Ne verrons-nous dans notre mort qu’une vapeur qui s’exhale, que des esprits qui s’épuisent, qu’une machine qui se dissout et qui se met en pièces ? »

L’appellation s’étend aussi à ce qui concourt à un but d’ensemble: la machine de l’État par exemple (le char de l’État est une licence du même ordre). On dira que, « pour le paysan, le gouvernement n’est qu’une machine administrative » (Stern). Déjà La Bruyère observait qu’ « il y a des maux qui affligent, ruinent ou déshonorent les familles, mais qui tendent au bien et à la conservation de la machine de l’État et du gouvernement ».

On donne également ce nom à tout objet considérable exécuté par la main de l’homme (tour Eiffel, Obélisque, etc.), architectures monumentales (Saint-Pierre de Rome, etc.) vastes œuvres d’art (la Cène de Véronèse, etc., etc.

Au figuré, machine a aussi le sens de machination que nous avons vu défini plus haut :

« Je soupçonne, dessous, encor quelque machine » dira la gent trotte-menu dans une fable du Bonhomme. George Sand appelait le mysticisme « une grande machine à mutilation morale. »

L’être impersonnel et sans volonté, le sot, le faible, l’ignorant qu’autrui ou les événements dirigent à leur fantaisie, que pétrissent les mœurs ambiantes et les préjugés, est aussi pitoyable machine. « L’homme ignorant, dira Lamennais, est une machine entre les mains de ceux qui l’emploient pour leur intérêt personnel » ou pour servir leurs ambitions. Et Voltaire :

« Les hommes sont comme des machines que la coutume pousse comme le vent fait tourner les ailes d’un moulin. »

Les masses travailleuses ne sont, pour l’homme politique, que de machines à voter. Elles sont aussi des machines pour ceux qui n’estiment en elles que le produit matériel du travail et le profit qu’il leur assure, et demeurent indifférents devant leur qualité humaine. Tels, dans le passé, furent les peuples, et tels, nous le redoutons, ils seront encore demain :

« Dans tous les âges, les hommes ont été des machines qu’on a fait s’égorger avec des mots. » (Chateaubriand)

Et aussi le pauvre, le besogneux, la foule déshéritée :

Quel fruit tirons-nous des labeurs
Qui courbent nos maigres échines ?
Où vont les flots de nos sueurs ?
Nous ne sommes que des machines...

clamait Pierre Dupont dans « le Chant des ouvriers ». Ils le seront tant qu’ils ne se seront pas élevés à cette résolution qu’il faut pour accomplir (et à la conscience et au savoir nécessaires pour en rendre durable le geste) l’exhortation de cet autre chansonnier :

Ouvrier, prends la machine,
Prends la terre, paysan !

Par assimilation aux outils ou instruments servant à mettre en œuvre les matériaux ou agents naturels, un cheval, un ouvrier sont des machines dans le langage de l’économie politique. L’art de la guerre, que le journalisme a enrichi d’une terminologie savoureuse, a fait de ces machines le « matériel humain » poussé sur les charniers... Pour conclure en reprenant à la base notre désir ardent d’élever les hommes au-dessus de cette condition d’automate qui les prédispose à toutes les servitudes, nous rappellerons, avec Paul Janet que l’éducation qui nous est chère a pour objet « non de faire des machines, mais des personnes »...

Stephen MAC SAY.

MACHINE

On ne conteste plus, aujourd’hui, les bienfaits dont nous sommes redevables à la machine mais on commet souvent une erreur sur la nature des services qu’elle nous rend. On admet volontiers, sans examen suffisant que la machine fournit du travail, produit de l’énergie, alors qu’en réalité elle en consomme. Paul Lafargue exaltait, jadis, ces esclaves d’acier qui, un jour, affranchiront l’homme de la plus grande partie de son travail. Un écrivain socialiste contemporain a caressé le même espoir illusoire.

Or, cette erreur n’est pas sans conséquence. L’homme produit plus qu’il ne consomme, son labeur donne naissance à une plus-value. Il nous paraît équitable qu’il bénéficie intégralement du produit de son travail, soit directement, soit en échangeant des services contre des services équivalents, des produits ayant exigé l’apport d’une certaine énergie contre d’autres ayant requis un apport égal. Si la machine, collaborant à l’œuvre des hommes, produit, elle aussi, plus qu’elle ne consomme, celui qui en a fait la fourniture ne va-t-il pas, au jour du partage des fruits, avoir le droit de réclamer en sus de ses frais de construction, une part de la plus-value due à son matériel. Ainsi serait justifié l’intérêt dû au capital, ou plus exactement au capitaliste détenteur des moyens de production.

Quand la machine est réduite à sa plus simple expression, outil ou engin mu par le bras de l’ouvrier, chacun voit bien qu’elle ne fournit par elle-même aucun travail, qu’elle reste inerte tant qu’une volonté ne lui a pas infusé sa vigueur. Elle donne au travailleur la possibilité d’exécuter des besognes dont sans elle il n’aurait pu venir à bout, mais elle lui emprunte son énergie et, même, ne lui rend pas tout ce qu’elle a reçu. Uri homme qui élève, à la hauteur d’un mètre cinquante pierres de 10 kilos dépense 500 kilogrammètres ; avec un palan, il soulèvera à la même hauteur un fardeau de 500 kilos et il aura fourni le même nombre de kilogrammètres et même un léger supplément pour vaincre les frottements et la raideur des cordes.

Mais il n’y a pas que des machines-outils ; il y a celles qui sont mues par la vapeur, l’eau, le vent. Eh bien ! celles-là aussi sont consommatrices et non productrices d’énergie. Le bénéfice qu’elles nous apportent vient de ce qu’elles nous permettent d’utiliser des forces naturelles, celles qui proviennent des combustibles tirés des entrailles de la terre où des causes fortuites les avaient mises à l’abri de la dégradation inévitable des matières organiques, ou des agents actuels, courants aériens ou chute de l’eau, qui revient à son niveau après un cycle souvent décrit.

Considérons, par exemple, le charbon. Si d’un puits de 500 mètres nous avions extrait une pierre de 1 kilo, nous aurions, en l’y laissant retomber récupéré les 500 kilogrammètres que nous a coûté son élévation. Sa combustion, au contraire, produira 8.000 calories, soit 8.000 x 425 kilogrammètres soit 3.400.000 kilogrammètres. Déduction faite des frais d’extraction, de transport, etc., équivalant au plus aux 9 dixièmes du total, il nous testera 340.000 kilogrammètres. Or, la machine à vapeur ordinaire ne nous en rend que 10 à 11 % soit 34.000. Le profit est important malgré tout, car il correspond à une heure de travail d’un manœuvre. Des calculs analogues nous renseigneraient sur le rendement des autres forces naturelles.

Mais ces richesses, ce n’est pas le capitaliste qui en est l’auteur. De quel droit vient-il donc en réclamer la jouissance ?

Ainsi les machines-outils accroissent l’empire de l’homme sur son milieu, elles étendent son rayon d’action, multiplient les biens dont il jouira, mais n’ajoutent rien à la somme de travail qu’il met en œuvre, et par conséquent à leur valeur, si nous faisons du travail la mesure de la valeur.

Les machines motrices consomment plus d’énergie qu’elles n’en restituent, mais cette énergie est empruntée à la nature et il y a là un enrichissement évident de l’humanité. Par contre nul n’a de titres à l’appropriation de ce dont la nature nous a gratifié. Le capitaliste constructeur ou fournisseur de l’outillage mécanique a droit, comme chacun au remboursement du travail qu’il a apporté à la masse. Une fois cette compensation perçue, tout prélèvement périodique sur les résultats d’une activité à laquelle il ne participe pas est illégitime. Rien ne justifie l’intérêt du Capital.

G. GOUJON.

MACHINISME

n. m. (de machine)

Ce mot désigne l’emploi régulier, l’utilisation systématique des machines pour alléger, diminuer ou supprimer même le travail humain.

Il est devenu, grâce au développement toujours plus grand de la science appliquée et de la mécanique, synonyme d’un vaste et profond mouvement de transformation des anciennes méthodes de travail. Par l’introduction de procédés mécaniques de plus en plus puissants, perfectionnés, complexes et rapides, se trouve multiplié et intensifié dans des proportions formidables le rendement de l’effort.

Le mot de machinisme est assez moderne. Il date surtout de l’emploi des moteurs mécaniques, des machines à vapeur. Car c’est de l’époque où elle n’exigea plus la force musculaire humaine pour être mise en mouvement que la mécanique a pris un essor considérable. Tant que la machine devait être manœuvrée par les bras humains et qu’il n’était guère possible d’augmenter à son gré le chiffre des hommes à son service, la mécanique se trouvait limitée dans son extension. Mais dès que la vapeur permit de concentrer une force illimitée, pouvant égaler celle de milliers d’hommes en certains cas, et pouvant tourner à des vitesses que le muscle humain ne pourrait soutenir, le machinisme est entré dans une phase nouvelle, et il va sans cesse s’accroissant et se perfectionnant. Après la vapeur, le pétrole et l’électricité sont devenus des puissances motrices, plus légères, souples, rapides et délicates, et ce fut une poussés accélérée du machinisme. A tel point que tous les espoirs sont permis aujourd’hui, et que nul ne pourrait dire où s’arrêtera le progrès mécanique, ni s’il s’arrêtera jamais.

Avec la vapeur d’abord, le pétrole, l’alcool industriel, l’électricité ensuite, nous sommes entrés dans l’ère propre du machinisme. Il est à l’ordre du jour partout; il est au premier plan des préoccupations de tous ceux qui s’intéressent à l’industrie, à l’agriculture, aux transports, à toutes les modalités du travail humain.

Toutefois, bien avant l’introduction des machines à vapeur, on se servait de machines, de mécaniques plus ou moins rudimentaires et grossières. Le premier homme qui imagina de se servir d’un bâton pour frapper et décupler sa force, celui qui découvrit les propriétés tranchantes et contondantes d’un silex, inventèrent les premiers outils, et un outil est une machine à l’état simple.

On trouve, dans l’histoire économique de la Chaldée, de l’Assyrie, de l’Égypte, des descriptions de machines à élever l’eau du fleuve pour faciliter l’irrigation, ainsi que des instruments aratoires assez rudimentaires, mais constituant de gros progrès pour l’époque.

L’invention de la roue, des chars et des voitures vint soulager beaucoup les transports. Pour faire la guerre, le siège principalement, Grecs, Égyptiens, Carthaginois et autres se servirent de machines spéciales. Les blocs de pierre, servant à écraser le grain, devinrent des meules, que l’on fit mouvoir par les courants d’eau. On peut suivre ainsi les progrès lents et séculaires du machinisme bien avant l’utilisation de la vapeur comme force motrice.

Mais c’est à partir de l’invention de la machine à vapeur que la mécanique, disposant d’une force motrice illimitée, fit des pas de géant. Ce fut surtout l’œuvre du XIXe siècle. La première moitié de ce siècle voit apparaître l’application du machinisme à l’industrie textile et aux transports. De nombreuses usines de filature et tissage se montent et s’agrandissent. (Depuis que les fileuses mécaniques d’Arwright et de Watt ont remplacé les ouvriers fileurs, cinq personnes suffisent pour surveiller deux métiers de 800 broches). Les chemins de fer apparaissent, puis la navigation à vapeur laissant rapidement derrière eux, d’une part les diligences et les lents convois routiers, d’autre part les bateaux à traction animale sur les cours d’eau, et, sur les mers, la voile encombrante et aléatoire.

Il serait trop long de faire ici un historique du développement du machinisme. Disons brièvement que, peu à peu, toutes les industries ont été conquises et transformées par la machine. En moins d’un siècle, les conditions de travail ont été radicalement transformées. Avec le même personnel, l’industrie aujourd’hui transforme, fabrique, manipule et transporte dix fois plus de produits qu’il y a cent ans. Le rendement de la production, par tête d’ouvrier, a pour le moins décuplé depuis cette époque. Comparez les métiers à filer le coton ou la laine, dont nous parlions tout à l’heure, avec leurs mille broches tournant à une vitesse vertigineuse et surveillées seulement par trois ou quatre personnes, avec l’archaïque rouet. Voyez l’antique métier à tisser à la main, un bon ouvrier produisant 4 ou 5 mètres de tissu par jour, en regard des métiers mécaniques, et des 100 à 150 mètres de tissu par jour et par ouvrier.

Dans la métallurgie, les progrès sont encore plus considérables. Il eut été complètement impossible, avec le travail à la main, le marteau et l’enclume, d’arriver à la centième partie de la production moderne, ni surtout de fabriquer des machines, des outils et des objets aussi perfectionnés et délicats que ceux qui sont devenus d’usage courant.

Dans les cuirs et peaux, dans l’imprimerie, l’industrie du bois, le bâtiment, dans le commerce même, partout la machine a pénétré, accélérant le travail, la fabrication et les échanges.

L’agriculture qui, routinière, a été plus lente à prendre le chemin des progrès techniques, s’est tournée résolument vers le machinisme, surtout depuis que les cours élevés de leurs produits a permis aux patrons agricoles d’avoir à leur disposition des capitaux importants.

De tout ce travail accru et précipité, est sorti un flot de production qui aurait bouleversé nos aïeux. Les produits ne manquent plus; ils sont en abondance, et si le régime social était mieux constitué, la production apparaîtrait pléthorique. Elle provoque aujourd’hui le chômage, la société mal organisée ne permettant pas aux populations de consommer tout ce qui est produit.

C’est surtout dans les moyens de transport que les progrès sont fantastiques : trains rapides, paquebots puissants, automobilisme, aviation. A tout cela vient s’ajouter la poste, le télégraphe, le téléphone, la T. S. F. Les distances ne sont pas encore supprimées, mais considérablement diminuées. On se déplace avec facilité et rapidité; les nouvelles du monde entier circulent en quelques minutes et sont mises quotidiennement, par la presse, à la portée de tous.

Presque chaque jour apporte son invention nouvelle, un perfectionnement à quelque machine plus ancienne. Nul ne peut prévoir jusqu’où ira cette fantastique expansion du machinisme. Une nouvelle mentalité se dégage. Jadis, on croyait facilement au miracle divin. Aujourd’hui, on ne s’étonne plus du progrès. L’humanité attend, comme une chose toute naturelle, la réalisation de progrès techniques toujours plus merveilleux. Le miracle humain est devenu normal. Les hommes ont la foi dans la science technique. Certains écrivains ont même affirmé que la solution de la question sociale se trouvait dans le développement du machinisme qui, fabriquant des produits à profusion, permettrait de donner à tous des moyens d’existence supérieurs même à ceux qu’ils pourraient rêver dès maintenant.

Malheureusement, cette mystique du progrès technique est souvent démentie par les faits. Le machinisme et la puissance de production se développent toujours, intensément, mais on ne saurait, sans mentir, affirmer que les conditions d’existence du peuple s’améliorent avec le rendement de la production.

L’organisation sociale actuelle s’oppose à cela. Le machinisme, comme tous les progrès, sert les intérêts de la classe dirigeante et possédante, mais ne profite que très peu au prolétariat. Quand un procédé nouveau est introduit dans une industrie, le patronat en garde presque exclusivement tout le bénéfice n’accordant à ses ouvriers que des améliorations ne représentant pas la dixième ou la vingtième partie des économies réalisées. Que l’on compare les moyens d’existence des prolétaires d’aujourd’hui avec ceux de leurs aïeux d’il y a un siècle. Malgré une production intensément multipliée, c’est à peine si leur possibilité de consommation a augmenté de 40 à 50%. Tout le reste a été gardé par la classe qui détient le capital, laquelle gaspille sans vergogne la plus-value due au machinisme. Le machinisme a surtout contribué à augmenter le luxe des hautes couches sociales, et n’a guère profité au prolétariat. Si des ouvriers en ont retiré quelques bribes, combien lui ont dû — et lui doivent — les angoisses du chômage, l’incertitude du lendemain, l’instabilité et l’insuffisance de leurs ressources.

Henry Ford, le grand industriel américain, a soutenu, en deux ouvrages, que le machinisme et la rationalisation, auraient pour effet de diminuer les prix de revient, et partant les prix de consommation, et qu’ils pousseraient ainsi celle-ci à se développer. C’est là une théorie que la pratique de la vie dément. Les prix de vente sont loin d’avoir diminué dans la proportion des économies réalisées. Et encore, les diminutions furent provisoires, jusqu’au jour où un cartel de gros Industriels y mit le hola ! En réalité, le machinisme a permis aux détenteurs de la richesse d’augmenter leurs bénéfices, donc leur consommation, mais n’a transformé qu’isolément et exceptionnellement les conditions d’existence des travailleurs.

Les bénéfices du machinisme ont été accaparés par une caste sociale. Et il en sera ainsi tant que l’organisation sociale ne se transformera point pour permettre à tous de profiter des progrès. Il ne suffit point de perfectionner la technique du travail, il faudrait aussi que parallèlement, la société se transformât, et que le progrès social accompagnât le progrès de la mécanique.

Tel n’est pas le cas. Il est même à craindre que le machinisme, en versant abondamment des richesses aux capitalistes, ne renforce leur puissance, ne leur permette une corruption plus facile des meilleurs éléments ouvriers, ne leur facilite la défense de leur régime par un asservissement toujours plus complet de la presse, par une pression plus énergique sur le pouvoir, par la constitution d’une garde ou armée mercenaire, bien outillée, que les économies réalisées sur la main-d’œuvre leur permettront d’entretenir.

Le machinisme a créé, socialement, et amplifié cette plaie de notre époque : le chômage. Aussi paradoxal que cela puisse apparaître en pure logique, l’abondance de la production, l’accumulation des denrées et objets, réduit une portion de plus en plus forte du prolétariat à la plus profonde misère. La machine remplace les bras. Ceux-ci sont inemployés. Et le travailleur sans ouvrage n’a point de salaire. Dans les pays fortement industrialisés, où le machinisme est poussé à son maximum, le nombre des chômeurs s’accroît sans cesse; des millions aux États-Unis, en Angleterre, et en Allemagne. Le problème du chômage est devenu un problème social de premier ordre, singulièrement angoissant. Un ordre social quelconque ne peut laisser long. temps, sans être en danger, des millions d’hommes inoccupés et sans moyens d’existence. D’autre part, le chômage aura sa répercussion inévitable sur la natalité.

C’est un problème assez complexe. Il est dû surtout au déséquilibre qui règne par suite de l’introduction brusque du machinisme dans un cadre qu’il déborde. En examinant le mécanisme social actuel on s’aperçoit que le machinisme introduit sur un point, ne provoque pas inexorablement le chômage, mais des ondes qui tendent à se fondre dans une nouvelle dispersion. Si les prix de revient sont abaissés, les prix de vente baissent; la population, ayant les mêmes capacités d’achat, peut augmenter sa consommation de la quantité d’économie réalisées sur un produit. Si ce sont les patrons et intermédiaires qui gardent tout le bénéfice, ils le dépensent ailleurs et font ainsi vivre d’autres industries. La main-d’œuvre supprimée en une industrie trouve à s’occuper ailleurs. Le chômage correspond surtout à la période de recherche et de réadaptation de la main-d’œuvre. Seulement, comme de nouveaux perfectionnements viennent sans cesse révolutionner la technique, et que cette course à un machinisme toujours plus rapide va sans cesse s’aggravant l’équilibre na pas le temps de s’établir. A peine les travailleurs d’une industrie ont-ils trouvé un remplacement, qu’une autre, ou plusieurs autres industries, en licencient à leur tour. Le nombre de chômeurs et le malaise qui en résulte dans une nation indique donc la rapidité de transformation du machinisme dans cette nation. A cette cause principale peuvent venir s’ajouter d’autres causes dues à la concurrence d’autres pays, etc., mais le machinisme est le facteur essentiel de cette perturbation.

On a cru que le machinisme libérerait l’ouvrier, le salarié ! Ce pourrait être vrai si la machine appartenait au travailleur, isolé ou associé. Ce ne l’est point dans la société actuelle. Comme l’a proclamé un jour, brutalement — on l’a rappelé ici tout à l’heure — un industriel. « La mécanique a délivré le capital de l’oppression du travail. » C’est une boutade, mais elle contient des vérités. Jadis, il fallait plusieurs années d’apprentissage pour faire un bon ouvrier manuel, connaissant bien son métier. Un bon ouvrier ne se remplaçait pas facilement. Ce qui constituait, pour le travailleur qualifié, à la fois une fierté professionnelle et une garantie de stabilité et de placement aisé. Certes, l’ouvrier était lié pour toute sa vie à la même corporation, mais le patron subissait lui aussi cette dépendance, car on n’improvisait pas un bon travailleur en quelques jours.

Avec le machinisme, transformation profonde des mœurs corporatives. A l’exception de quelques professionnels, de plus en plus rares, les machines les plus délicates peuvent être conduites par les plus ignorants, après quelques jours ou même quelques heures de mise au courant. Les patrons peuvent « fabriquer », des ouvriers en série, en un temps très court. Il leur suffit de quelques contremaîtres avisés pour régulariser l’effort d’ensemble. Cette rapidité d’initiation, qui serait précieuse dans une société autrement organisée et où le travailleur serait appelé, selon ses goûts, à changer plus souvent d’occupation, donne seulement aujourd’hui à l’industriel toutes facilités pour licencier les travailleurs trop fiers, fortes têtes, meneurs et mécontents. On les remplace aisément. Le temps n’est plus où un ouvrier, fort de ses capacités pouvait encore, appuyé sur elles, tenir tête, dans une certaine mesure, à l’employeur. Certaines grandes usines licencient tout ou partie de leur personnel quand les commandes se raréfient, pour réembaucher dès que la demande afflue de nouveau. Ce lock-out plus ou moins déguisé est devenu de pratique normale dans certaines corporations, notamment aux États-Unis, et dans la grosse industrie du monde entier. Le personnel devient un troupeau — mécanique lui aussi — qu’on fait entrer ou sortir suivant les besoins, sans se soucier de ce qu’il peut devenir.

Autre conséquence du machinisme, morale celle-là, c’est la dégénérescence intellectuelle qu’il provoque. A rester pendant des heures à servir une machine, à répéter le même mouvement machinal, un engourdissement intellectuel envahit le cerveau du travailleur. Plus d’amour du métier, plus de conscience ni de dignité professionnelle, plus de repos de l’esprit se délassant par la variété des occupations, plus d’initiative et d’enrichissement technique : l’ouvrier est réduit à l’état de machine. Si l’on y ajoute les conséquences de la rationalisation, qui exige une tension concentrée pour parvenir à accompagner la rapidité d’une machine, on se rend compte que le machinisme éteint, pendant 8 ou 9 heures par jour, l’activité intellectuelle du travailleur « mécanisé ». Ainsi compris, le machinisme, déjà perturbateur de l’économie loin de libérer l’esprit, conduit à l’abrutissement.

Proudhon a jeté l’anathème sur la machine. On a lu par ailleurs son jugement. Mais il est évident que la réprobation dont il frappe le machinisme atteint avant tout l’organisation sociale qui en fausse le rythme et le caractère. La machine, ennemie momentanée de l’ouvrier dans la condition du salariat, pourrait être au contraire génératrice de loisirs et de biens.

Le machinisme a contribué à l’unification de l’espèce humaine, en rapprochant les peuples. Le machinisme en intensifiant dans des proportions fantastiques le rendement du travail et la production permet à nos aspirations vers une meilleure société de devenir des réalités, de prendre corps positivement. Le véritable communisme libertaire n’est possible que par l’abondance des produits. En diminuant la fatigue nécessaire au travail, le machinisme permet de le rendre plus sain, plus agréable, plus acceptable par tous.

Certes, dans l’état actuel de la civilisation, il est gros de crises, de souffrances et de dangers. Mais dans une autre civilisation, ses avantages comprimés s’épanouiraient, Par le machinisme, l’homme a réalisé des miracles techniques, qui auraient ébloui nos ancêtres. Par le machinisme, l’homme pourrait réaliser ce qui jusqu’à présent a paru une chimère « l’égalité de tous dans le bien-être et la liberté », sinon dans le bonheur.

Personne ne songe plus sérieusement à détruire les machines mais il convient d’en dégager les profits sociaux. La question qui se pose, c’est que le machinisme ne soit plus à la disposition d’une caste sociale mais devienne la propriété commune d’une humanité libre, égale et associée.

Georges BASTIEN.

MAGASIN

n. m. (de l’italien magazzino, dérivé du pluriel arabe makhasin, même sens)

Pièce d’appartement, de maison qui sert à faire du commerce. Dans ce local se trouvent plusieurs articles et produits destinés au négoce, vaguement annoncés par l’enseigne commerciale. Dans les villes et localités quelque peu importantes, certains quartiers et rues sont particulièrement occupés par des magasins. Ainsi, dans un certain rayon et dans les magasins, se trouvent les marchandises les plus variées.

Dans notre société, c’est généralement par les magasins particuliers que se fait la distribution des richesses mobilières aux individus.

Le magasin est une espèce de petit marché, un lieu où s’opère soit le troc, soit la remise des produits contre monnaie conventionnelle. L’échange direct est de plus en plus rare et l’on pratique surtout communément l’achat ou la vente des objets et des denrées qui font du producteur au consommateur un chassé-croisé parfois complexe (voir commerce, négoce, trafic, etc.).

Si dans la société actuelle tous les magasins (ou à peu près), appartiennent au domaine privé, et par là se prêtent à la spéculation pour l’avantage exclusif des négociants, il devrait en être autrement dans une société rationnellement organisée.

Sans entrer dans le fonctionnarisme commercial il devrait y avoir – dans le système auquel je marque ma préférence – des magasins-types et de contrôle indicateur comme prix maximum pour chaque produit, en laissant la liberté à chacun de pouvoir faire du commerce en quelque sorte moralisé par l’impossibilité de l’exploitation abusive. Ainsi la spoliation du travail à l’avantage du capital se trouverait endiguée par un bénéfice qui n’aurait rien de commun avec ce qui se produit actuellement sous la domination du capital. Les magasins abriteraient des travailleurs sérieux et honnêtes qui ne compteraient plus sur la spéculation pour s’enrichir, mais sur le travail.

Dans d’autres systèmes, à base communiste notamment (voir coopérative, communisme, socialisme, répartition, etc.), les magasins seraient représentés, d’une part, par des entrepôts généraux, de préférence régionaux, qui centraliseraient les principales productions, et d’autre part, par les magasins particuliers – ou de répartition – plus ou moins spécialisés, qui recevraient des premiers l’approvisionnement et tiendraient produits ou objets manufacturés à la disposition des consommateurs. Quel que soit ici le mode d’échange adopté (entièrement libre ou avec bons soumis à un barème de contrôle ou selon toute autre modalité regardée comme plus équitable ou plus sûre), il n’y aurait pas davantage de place pour la spéculation qui caractérise le commerce actuel et fait des magasins des antres perfides où l’on détrousse, légalement et avec le sourire, le chaland qui s’approvisionne.

* * *

Par analogie : lieu où l’on serre certains objets en grande quantité : « C’est dans l’eau que les castors établissent leur magasin » (Buffon). On donne aussi ce nom à une des parties d’une usine où se trouve un approvisionnement de circonstance ; à un ensemble de ressources personnelles ; à un entassement de choses inutiles ou disparates, etc. Par extension, en littérature, on appelle ainsi certains recueils périodiques : le « magasin pittoresque ». Dans ce sens se généralise l’usage du terme étranger : magazine.

Les magasins généraux, fondés en France par un décret du 21 mars 1848 « sont régis par une loi du 28 mai 1858, un décret du 12 mars 1859 et une loi du 31 août 1870 ». Depuis cette dernière loi, toute personne peut ouvrir un magasin général ; mais l’autorisation du préfet et un cautionnement sont exigés.

Ces magasins, recevant les marchandises que tout négociant ou industriel veut y déposer, ont pour but de faciliter les ventes et les prêts sur gages.

« Celui qui fait un dépôt dans un magasin général, reçoit deux titres : le récépissé et le bulletin de gage ou warrant. Le premier est destiné à transférer la propriété de la marchandise ; l’autre doit servir à placer la marchandise, à titre de gage, entre les mains du prêteur. Ces deux titres sont transmissibles par voie d’endossement. Le magasin général détient la marchandise soit pour le compte du propriétaire, porteur du récépissé, soit pour celui du créancier, porteur du warrant » (Larousse).

E. S.

MAGASINS COOPERATIFS

La plupart des gens considèrent les magasins coopératifs comme des boutiques de vente de marchandises à bon marché. C’est une conception étroite, étriquée, et en désaccord avec le caractère même de la coopération.

Dans les pays musulmans, où l’on a souffert comme ailleurs de la crise de vie chère, les Arabes appellent volontiers magasin coopératif, ou « coopérative » , toute boutique (privée ou capitaliste) qui vend, ou a la réputation de vendre, à bon marché. Et même, dans les pays à population évoluée, combien de ménagères et d’hommes, appellent « coopératives » des succursales de maisons d’alimentation à succursales multiples, lorsque ces succursales vendent, ou ont la réputation de vendre, à bon marché...

Ceux qui envisagent le problème coopératif de ce point de vue ont une lamentable mentalité. Certes, dans l’ensemble, les magasins coopératifs ont l’avantage de débiter des marchandises bonnes, à bon marché et au juste poids. Certes, dans l’ensemble, ils répartissent en fin d’année à leurs sociétaires des trop-perçus intéressants et soutiennent des œuvres sociales recommandables. Mais tout cela n’est rien par l’apport à l’action organique déterminée par la création et le fonctionnement de ces magasins.

D’abord, ils opposent un frein aux appétits déchaînés du capitalisme (petit ou grand), des mercantis et même des marchands. Et, mieux que cela, qui n’est pas mince, ils groupent organiquement, pour des entreprises collectives concrètes, la poussière des consommateurs qui, isolés, ne seraient rien, mais qui, unis, disposent de la plus grand puissance qui soit au monde, celle devant laquelle s’inclinent respectueusement les plus grands capitaines du commerce, de l’industrie, de la banque, du Capitalisme, en un mot : la puissance d’achat des consommateurs.

Supposez cette puissance d’achat groupée dans les succursales des coopératives régionales; celles-ci groupées dans leur Fédération nationale, leur Magasin de Gros, leur Banque et toutes ces institutions groupées dans leur Alliance coopérative internationale, dans leur Banque internationale, dès lors, c’est la Société coopérative, avec toutes ses possibilités.

Les consommateurs sont groupés d’abord comme nous venons de le voir. Ils savent de combien de tonnes de marchandises ou denrées ils auront annuellement besoin. Dès lors, avec leurs capitaux propres, collectifs dans leurs magasins coopératifs, ou avec leurs réserves, ils dirigent les productions, qui seront absorbées par leurs sociétaires, en créant des usines ou des ateliers coopératifs. Ils croissent. Ils se trouvent en présence des trusts et, par la force des circonstances, ils entrent en lutte et les expériences qui ont été faites en Allemagne, en Angleterre, en Suède, en Finlande, en Suisse et même en France prouvent que les trusts, même les plus puissants, ne sortent pas victorieux de leur lutte contre les consommateurs groupés dans leurs magasins coopératifs.

Cette poursuite de l’idéal coopératif a pour effet certain de faire participer à une action organique concrète et profondément révolutionnaire, sur le plan économique, des gens que rien n’avait, jusque-là, préparés à une action sociale profonde et qui se laissaient, jusque-là, emporter, comme des bâtons flottants, par les eaux du capitalisme.

L’avantage aussi de cette action organique des magasins coopératifs est qu’ils constituent, par l’association libre et volontaire des individus, dans l’actuelle société, un capital collectif et impersonnel, qui va grandissant sans cesse et qui se transmet de générations en générations et, par ce fait même, crée des habitudes de pensée et une moralité nouvelles, dégagées de l’emprise capitaliste. Et, à cause de leurs mérites actuels et futurs, les magasins coopératifs sont des instruments éminents d’une Révolution sociale profonde ; tandis que les myopes intellectuels les ont considérés (v. Karl Marx) et les considèrent encore (les « révolutionnaires » verbaux) comme de simples boutiques commerciales perfectionnées...

A. DAUDÉ-BANCEL.

MAGIE

(du grec : mageia)

Art prétendu de produire des phénomènes merveilleux, grâce à l’évocation de puissances invisibles, et l’utilisation de forces mystérieuses. La magie est aussi ancienne que les sociétés humaines, et l’on trouve des traces de ses rites dans les annales de tous les peuples. Là où elle n’est pas toute la religion, elle s’exerce, d’une façon plus ou moins clandestine, à côté de la religion reconnue par les classes dirigeantes. La haine du clergé à l’égard des pratiques magiques semble due, principalement, à ce qu’elles représentent pour la profession ecclésiastique une concurrence. Au moyen-âge l’Église faisait brûler vifs ceux qui étaient soupçonnés de s’y livrer, sous prétexte qu’ils faisaient commerce avec les démons et Satan lui-même, dans des intentions criminelles. Mais, pour s’adresser à Dieu, à la Vierge, et aux Saints, les cérémonies du culte, avec leurs prières chantées, leurs fumigations d’encens, leurs accessoires et leurs symboles, n’en ont pas moins avec les cérémonies magiques de si frappantes ressemblances, qu’il est impossible de ne point découvrir entre elles une parenté.

Dans l’antiquité, la magie a été en honneur principalement dans l’Inde, en Égypte et en Perse, où étaient dénommés « mages » les prêtres de la religion de Zoroastre. On attribuait aux magiciens la faculté de prédire l’avenir, de converser avec les âmes des morts, de voir et d’entendre ce qui se passait dans des lieux éloignés, de créer des illusions collectives, de guérir miraculeusement des malades, d’influencer à leur gré les événements, etc... Le charlatanisme et la prestidigitation se sont d’ailleurs inspirés de ces légendes pour amuser les foules ou exploiter la crédulité publique. De même que les religions, la magie tend à disparaître devant les progrès de la science et la généralisation de l’enseignement. Cependant, il semble que, dans les traditions que la magie nous a léguées, il ne soit pas que rêveries absurdes et superstitions grossières. Sous les noms d’hypnotisme, suggestion, auto-suggestion, télépathie, etc..., la science expérimentale a étudié et soumis à son contrôle diverses catégories de faits étranges qui, jadis, faisaient partie du domaine du merveilleux. De même que l’alchimie, pleine d’obscurités et de formules effarantes, a donné naissance à la chimie, les antiques pratiques des mages paraissent sur le point de nous doter, à défaut de pouvoirs surnaturels, de connaissances physio-psychologiques très précieuses, et de méthodes thérapeutiques non négligeables.

Par extension, le mot magie est employé comme synonyme de charme ou de séduction. On dit, par exemple : la magie du style pour indiquer la puissance d’évocation d’une bonne littérature ; on dit aussi : la magie de l’éloquence, pour désigner le pouvoir de suggestion que l’éloquence exerce fréquemment sur les foules, et qui les dispose à des actes qu’elles n’auraient jamais accomplis d’elles-mêmes sans cette circonstance. C’est une manière de sortilège dont l’homme raisonnable et averti se défie particulièrement. L’art de la parole est digne d’estime à maints égards, et il acquiert dans la propagande des idées une importance considérable. Il n’en est que plus dangereux lorsqu’il est mis au service du sophisme ou de l’erreur. Nul n’est plus que lui, en effet, apte à farder agréablement la vérité, ou nous lancer à la poursuite de mirages. Méfions-nous donc des enthousiasmes irréfléchis, des effets de tribune qui s’adressent plus à notre sensibilité nerveuse qu’à notre conscience. Avant d’accepter comme justes, définitivement, les thèses révélées dans le feu des tournois oratoires, ayons cette sagesse de les passer au crible de la critique, dans cette atmosphère de paix et de clarté qui se dégage de la solitude et du silence.

Jean MARESTAN.

À CONSULTER :

Apologie pour les grands personnages accusés de magie (G. Naudé, 1625) ; De la magie transcendante (M. Brecher, 1850) ; La magie et l’astrologie dans l’antiquité et au moyen-âge (Alfred Maury, 1860), ce dernier ouvrage particulièrement sérieux et instructif ; etc.

MAGISTRAL(E, AUX)

adj.

Pédant. Qui convient au maître (magister) ; qui tient du maître : allocution prononcée d’un ton magistral. Autorité magistrale. Sévérité magistrale. Air solennel, important : Les petits esprits affectent volontiers la dignité magistrale.

Dessin, style magistral : qui a de l’ampleur, qui rappelle la manière des maîtres.

Prébende magistrale : dans certaines églises cathédrales, on donnait ce nom à la prébende qui, dans d’autres, s’appelait : préceptoriale.

Dans l’ordre de Malte : Commanderies magistrales, celles qui étaient annexées à la dignité de grand-maître.

En géométrie : ligne magistrale ; la ligne principale d’un plan, tracée par l’ingénieur.

En fortifications : magistrale, crête extérieure d’un mur d’escarpe.

Médecine et pharmacie : médicament magistral, que l’on prépare seulement au moment de l’emploi, selon la formule du Codex ou que donne le médecin ; contrairement aux médicaments officinaux qui, pouvant se conserver, sont préparés à l’avance.

S. M. (T. de métallurgie) : le magistral est un mélange de sulfate de fer et de cuivre employé avec le mercure comme agent amalgamation de certains minerais d’argent.

MAGISTRAT, MAGISTRATURE

n. m. et f. (latin magistratus, de magister, maître)

Ce terme de magistrature eut d’abord un sens étendu. Il s’appliquait, à Rome, à toute fonction revêtue d’une parcelle de l’autorité publique (potestas). Quand s’y ajoutait ‒ comme pour les consuls ‒ l’imperium (haut commandement militaire), la magistrature atteignait son degré suprême. Il y eut ensuite des magistratures ordinaires (celles des questeurs, des tribuns, des édiles, etc.). D’aucunes furent, à certains moments, électives. On vit aussi des magistratures extraordinaires (dictature, décemvirat). Les magistratures furent patriciennes (majores ou minores) ou plébéiennes, etc. Dans le droit romain, et dans un sens restreint, le terme de magistrat s’opposait à juge. Le premier avait ainsi la prérogative de la première phase de l’instance judiciaire. Il délivrait aussi la formule. Ses attributions variaient d’ailleurs avec le système de procédure...

En France, malgré l’expression conservée de « premier magistrat de la République » (le Président) ou de la commune (le maire), et d’un certain nombre d’autres de ce genre, le magistrat est surtout l’officier, le fonctionnaire revêtu d’un pouvoir judiciaire ; et la magistrature : la dignité, la fonction (et la durée de cette fonction) de magistrat, comme aussi l’ensemble des personnes attachées au fonctionnement de l’appareil judiciaire. La magistrature actuelle, dont la réorganisation date de 1810 (sous Napoléon), comporte deux branches : la magistrature assise (conseillers à la Cour de cassation, juges et présidents des Cours d’appel, juges et présidents des tribunaux civils) et la magistrature debout (le Parquet) qui comprend les procureurs généraux, les juges d’instruction, etc. La première est particulièrement honorifique et davantage soumise au choix, à la faveur, dans son recrutement et ses grades. Elle est réservée en quelque sorte à la bourgeoisie aisée et de vieilles familles nobiliaires ne dédaignent pas d’y installer leurs rejetons. L’autre, plus active, plus ouverte et d’un avancement plus rapide, est comparativement mieux rétribuée.

Certains établissent entre l’insuffisance actuelle, pour d’aucuns, des revenus de la charge et la corruption qui tend à gagner la maison de Thémis une relation de cause à effet. Cela nous paraît excessif et nous y verrions tout au plus un facteur d’aggravation. D’ailleurs, ne l’oublions pas, la rétribution relevée ne relèverait pas la fonction. Quelle que soit du reste la part du besoin dans des pénétrations qui accentuent un discrédit déjà ancien, ce corps, en apparence fermé et étranger aux secousses extérieures et regardé traditionnellement comme intègre, n’échappe ni aux petitesses de l’ambition, ni aux séductions de l’argent. La magistrature s’avère agitée, sous un vernis de distance et d’incorruptibilité, par les passions ambiantes et les remous de la politique...

Sous un autre angle, pressions du pouvoir et « persuasion » de la richesse, manœuvres toutes émanant du clan des maîtres et des favorisés du sort, viennent à point accentuer les tendances injustes et les préventions du juge que sa naissance prédispose à chercher le vice dans la pauvreté, la faute parmi les hommes déjà voués aux charges sociales. La magistrature, d’instinct ou par calcul, par une pudeur ou une prudence d’ailleurs immorale, couvre volontiers les forfaits de sa classe, tourne ses foudres vers « la lie populaire ». Particulièrement hostile ‒ par atavisme, par éducation, par toutes les attaches d’un milieu de tradition ‒ au changement et à l’innovation, elle ne peut manquer de se montrer à la fois incompréhensive et sévère à l’égard de ceux qui, souffrant, dans leurs fibres ou dans leur raison, des injustices qu’ils coudoient, se dressent pour les réparer et s’efforcent de remonter à la source pour en prévenir le retour...

« Nul n’ignore, dit M. Georges Guy-Grand, qu’il y a chez les magistrats de carrière, de naissance et d’éducation bourgeoise, et héritiers des légistes de l’ancien régime, un esprit conservateur qui est en raison directe de leurs appointements, et que Tocqueville connaissait bien. Un magistrat inamovible, ou qui touche comme en Angleterre, 125.000 francs par an d’appointements, sera, certes, impartial vis-à-vis du pouvoir ; le sera-t-il vis-il-vis d’un « énergumène » qui voudrait transformer le régime économique qui lui assure une si belle situation ? »

La magistrature, comme la « justice » qu’elle départit, est conservatrice et contre-révolutionnaire par essence et par destination et les sentences inflexibles s’abattent, avec une cruauté rituelle, sur la misère pitoyable comme sur l’audace sensible et généreuse. Elle appelle impartialité le soutien du passé et le service des forts : elle opte pour le parti du Prince et pour les biens éloquents. Et elle n’a en rien cessé, n’en déplaise à M. Poincaré, d’être « doctrinaire, formaliste et réfractaire aux idées nouvelles ». Il ne faut pas se leurrer d’ailleurs. Comme le remarque M. G. Guy-Grand, « faire appel à « l’impartialité » des hauts magistrats et des hauts administrateurs, c’est toujours prendre dans quelque mesure un esprit de classe pour arbitre d’un autre esprit de classe : ne soyons pas trop surpris si de temps à autre des plébéiens résolus refusent de s’incliner devant les verdicts de personnalités ou de collectivités étrangères à leur genre de vie, qui, par tradition et par position, sont nécessairement conservatrices, et dont les arrêts ne peuvent signifier qu’une transaction passagère entre les forces qui continueront de s’opposer jusqu’à ce qu’elles arrivent ‒ si elles y arrivent jamais ‒ à la fusion définitive... N’y a-t-il que de la « démagogie » dans les récriminations qui flétrissent les « services » d’une magistrature de classe ? »

Il suffît de voir les poursuites engagées ‒ au mépris même d’une légalité pourtant favorable au régime ‒ contre les contempteurs de « l’ordre » établi, les opinions, jusqu’aux tendances (exactes ou prêtées) mises en cause en dehors même d’un commencement d’exécution, les sympathies déjà regardées comme un délit. Il suffit d’observer ces multiples procès de l’après-guerre, intentés, à tout propos et hors de toute garantie, aux anarchistes et aux révolutionnaires, aux bolchevistes en particulier (danger prochain et pour cela terreur des tenants actuels). Il suffit du spectacle des « complots » imaginaires montés par les ministres, de connivence avec une police à tout faire, et dont les magistrats, sachant leur qualité, se servent sans vergogne contre les accusés. Il suffit de savoir comment sont faites les recherches, de relever I’unilatéralisme des enquêtes, la complaisance des instructions aux conclusions fixées d’avance, de connaître le « scrupule » qui préside à la fabrication des dossiers... Il suffit de noter l’état fait des aveux arrachés par des procédés scandaleux, l’arbitraire des détentions préventives, l’atmosphère des audiences de bataille où les débats sont conduits avec une partiale agressivité, la défense contrariée par des manœuvres qu’on ne prend même plus la peine de masquer, la lumière systématiquement étouffée, les condamnations enlevées au pas de charge et soulignées comme un triomphe. Il suffit de constater l’attitude et la stratégie des robins modernes pour être pénétré jusqu’à l’évidence qu’on se trouve en présence d’une magistrature de combat et d’une « justice » de barricade...

* * *

Que demande-t-on au magistrat ? Un bagage léger de science juridique, une licence en droit dont on sait qu’elle est ouverte aux médiocrités intellectuelles que la bourgeoisie veut cependant caser « aux honneurs ». Après deux années d’un stage plus nominal qu’effectif à quelque barreau, on estime assez au point des capacités, et son expérience assez sûre pour le charger du soin de décider de la liberté des vagues espèces justiciables... À peine dégagée de ses fredaines libertines (au préjudice des filles du peuple), qui, pour les fils de famille, remplacent d’ordinaire le travail au quartier latin, nantie d’une culture aussi superficielle, et cependant admise au bénéfice d’une sorte de pouvoir discrétionnaire, cette jeunesse va-t-elle apporter dans ses œuvres, à défaut d’un savoir efficient, un sens droit des réalités, un regard clairement ouvert sur la vie, une conscience avertie des contingences, un scrupule toujours en éveil devant de poignantes responsabilités ? Elle y arrive grisée de succès facile et d’orgueilleuse suffisance, toute pénétrée de supériorité aristocratique ‒ vertu de remplacement ! ‒ attentive aux avantages et au prestige de la fonction, indifférente à ses charges. Elle entre dans le métier judiciaire avec cette conviction tranquille que, parmi l’humanité de « par delà la barre » sont les jetons qu’il s’agit de pousser, d’un geste adroit, sur l’échiquier de la carrière. Pour gravir allègrement les échelons de la hiérarchie, elle fera jouer d’autre part ses protecteurs influents, les puissantes recommandations, attirera, par ses complaisances, ‒ euphémisme ici de servilité ‒ les remerciements intéressés du garde des sceaux, dispensateur souverain de l’avancement. L’inamovibilité ‒ que poursuivaient déjà les Montesquieu, les Condillac ‒ garantie minimum contre la fantaisie des pouvoirs successifs, n’a pu suffire à tenir la magistrature dans l’intégrité et juger n’est un sacerdoce que par exception et mystique provisoire. Car la jettent en avant tous les appétits positifs de grade, de gloire et d’argent que dispense, au mieux soutenu ou au plus empressé, une autorité avide de services.

Nous avons, à propos de la justice (voir d’ailleurs ce mot, et juges, et plus loin tribunal, et toutes les études gravitant autour de ce vaste sujet) souligné l’archaïsme des considérants, l’anachronisme des personnages et du cadre, la vétusté d’un appareil en accord avec notre civilisation « comme le seraient, dit Gourmont dans ses Épilogues, le Deutéronome ou les Établissements de Saint-Louis »... Qui s’attend à voir les audiences imprégnées de quelque haut souci de moralité ‒ caduque souvent et plus d’une fois injuste, mais susceptible de sincérité ‒ en percevra à peine la façade. Il sera déconcerté par le prosaïsme des séances distributives. Il entendra le juge invoquer, administrativement, ses tarifs, ravalant ses arrêts à un barème d’épicier. Il le verra tenir conciliabule, le nez dans le rabat d’un collègue, de mille sujets étrangers à l’affaire et revenir à celle-ci, comme par une série de désagréables réveils, distrait et agacé. Il l’entendra, tourné vers le malheureux qu’on lui livre à merci, hochet soumis à la mécanique omnipotente de ses enchaînements argutieux, tour à tour grincer, mordre et railler, jongler, ânonnant ses articles, comme un prêtre ses répons, avec la pauvre proie pantelante sous sa griffe...

De cet aveu, inconscient et banal, du mépris dans lequel elle tient la justice, la corporation des jugeurs professionnels donne un spectacle singulièrement édifiant. Cette désinvolture avec laquelle elle effleure les problèmes, si souvent tragiques, proposés à son examen, son éloignement souriant et cynique, la profusion des facteurs extra-juridiques qui déterminent ses jugements, l’octroi machinal de peines parfois terribles, la rigueur, tantôt froide et comme absente, tantôt vindicative, de ses verdicts, Arthur Bernède, dans sa pièce Nos Magistrats, Brieux, dans la Robe rouge, Anatole France, avec Crainquebille, et les Mirbeau, les Courteline, les Tolstoï... nous en ont donné des satires âpres et spirituelles, des tableaux aigus et décisifs...

Dans son Étienne Dolet, Aug. Dide a montré de quelle façon les conseillers de la grand’chambre, au XVIème siècle, traitaient un accusé, « abominable non seulement parce qu’on le soupçonnait d’hérésie, mais parce qu’étant imprimeur et homme de lettres passionnément épris de littératures païennes, il incarnait des états odieux » à ses juges très dévots. Il dépeint le malheureux succombant « victime des passions religieuses et aussi des haines accumulées, de l’esprit du temps, de la rudesse des mœurs exprimées dans les lois, des préjugés et de l’étroitesse de cœur de ceux qui allaient arbitrer de son sort ». À des siècles de distance, ne retrouve-t-on pas, tout près de nous, dans les « cours spéciales » du fascisme, jugeant a priori et au mépris des faits, dédaigneuses, à plus forte raison, des mobiles et du lieu, la même vindicte insolente et cruelle ? Qui a suivi d’ailleurs, dans nos démocraties férues de formules prometteuses, arguant de jurisprudence libérale, devant les tribunaux d’avant ou d’après-guerre, quelques-uns de ces procès typiques ‒ que nous évoquions tout à l’heure ‒ intentés aux subversifs du temps, retrouve cette même volonté, hautaine ou voilée, de culpabilité nécessaire et ce mépris évident de l’équité...

Si l’inamovibilité d’origine met à la fonction comme un prestige d’investiture, si la transmissibilité de fait continue à accuser, autour des toques, un grotesque halo divin, l’infaillibilité qu’il s’arroge par tradition achève de faire du magistrat un danger public. Pourralt-il, par l’aveu (trop humain), qu’il s’est fourvoyé, entacher le pur renom qui nimbe les oracles ? Un juge peut-il vraiment se tromper et le voyez-vous revenir, en simple, sur ses erreurs ? Quand on sait cependant la fragilité des témoignages apportés, leur malfaisance confuse ou voulue, les déformations (voire les inventions) qu’y introduisent l’inconscience et la vanité, quand on fait la part de la peur, des préjugés et de la vindicte, quand on connaît l’empire formidable de la suggestion et qu’on pénètre la psychologie des foules, quand on pèse l’illusoire véracité que nous emportons des événements déroulés sous nos yeux, l’impossibilité, au fond, de projeter assez de clartés sur les éléments d’une affaire pour affirmer qu’on en possède tous les secrets, on est stupéfait de l’outrecuidance de ceux qui prononcent, avec tant de légèreté, sur le crime de leurs contemporains ! Mais ne sont-ils pas là pour juger ? Voulez-vous donc qu’ils renoncent au mouvement qui prouve leur nécessité ? Voulez-vous qu’ils proclament inutile ‒ ou nocive ! ‒ la carrière que décora toute une généalogie et qu’ils ont aussi la conviction d’illustrer ? Faire aveu public d’impuissance et de superfluité ? Ils s’en garderaient bien, même si quelque sagacité inattendue les avait amenés à cette constatation...

D’ailleurs, « ceux qui veulent que les arrêts des tribunaux soient fondés sur la recherche méthodique des faits sont de dangereux sophistes et des ennemis perfides de la justice civile et de la justice militaire ». La magistrature « a l’esprit trop juridique pour faire dépendre ses sentences de la raison et de la science dont les conclusions sont sujettes à d’éternelles disputes. Elle les fonde sur des dogmes et les assied sur la tradition, en sorte que ses jugements égalent en autorité les commandements de l’Église. Ses sentences sont canoniques. J’entends qu’elle les tire d’un certain nombre de sacrés canons. Voyez, par exemple, qu’elle classe les témoignages non d’après les caractères incertains et trompeurs de la vraisemblance et de l’humaine vérité, mais d’après des caractères intrinsèques, permanents et manifestes. Elle les pèse au poids des armes. Y a-t-il rien de plus simple et de plus sage à la fois ? Elle tient pour irréfutable le témoignage d’un gardien de la paix, abstraction faite de son humanité et conçu métaphysiquement en tant que numéro matricule et selon les catégories de la police idéale... Quand l’homme qui témoigne est armé d’un sabre, c’est le sabre qu’il faut entendre et non l’homme. L’homme est méprisable et peut avoir tort. Le sabre ne l’est point et il a toujours raison. » La magistrature « a profondément pénétré l’esprit des lois. La société repose sur la force et l’a force doit être respectée comme le fondement auguste des sociétés. La justice est l’administration de la force... Si je jugeais contre la force, s’écrie le président Bourriche, mes jugements ne seraient pas exécutés. Remarquez, Messieurs, que les juges ne sont obéis qu’autant qu’ils ont la force avec eux. Sans les gendarmes, le juge ne serait qu’un pauvre rêveur. Je me nuirais si je donnais tort à un gendarme. D’ailleurs le génie des lois s’y oppose... L’agent 64 est une parcelle du Prince. Le Prince réside dans chacun de ses officiers. Ruiner l’autorisé de l’agent 64, c’est affaiblir l’État... Désarmer les forts et armer les faibles, ce serait changer l’ordre social que j’ai mission de conserver. La justice est la sanction des injustices établies. La vit-on jamais opposée aux conquérants et contraire aux usurpateurs ? Quand s’élève un pouvoir illégitime, elle n’a qu’à le reconnaître pour le rendre légitime. Tout est dans la forme, et il n’y a entre le crime et l’innocence que l’épaisseur d’une feuille de papier timbré ». (Anatole France)...

C’était à Crainquebille, évidemment, à « être le plus fort ». Proclamé « empereur, dictateur, président de la République », le président Bourriche n’eut plus retrouvé le coupable qu’il tenait dans ce délinquant minable et malchanceux... Quelle est, au reste, la tâche d’un magistrat qui sait ce qu’il doit à la société.

« Il en défend les principes avec ordre et régularité. La justice est sociale. Il n’y a que de mauvais esprits pour la vouloir humaine et sensible. On l’administre avec des règles fixes et non avec les frissons de la chair et les clartés de l’intelligence. Surtout, ne lui demandez pas d’être juste ; elle n’a pas besoin de l’être puisqu’elle est la justice, et je vous dirai même que l’idée d’une justice juste n’a pu germer que dans la tête d’un anarchiste. » (A. France)

La magistrature est l’instrument d’un organisme de consolidation. Elle n’a pas besoin d’entrailles pour argumenter la « raison » des suprématies. Quelques propos conformistes et deux argousins lui suffisent.

* * *

Honnis de tous les âges, les « instruments séculaires des intrigues du pouvoir, de toutes les férocités tournées contre les vaincus, les affamés, les opprimés, les révoltés » ont été cloués au pilori par nos meilleurs écrivains. Les traits acérés et les coups de boutoir des Rabelais, des Pascal, des La Fontaine, des La Bruyère, des Voltaire, des Diderot, des Beaumarchais et des Paul-Louis Courrier, pour retenir, ici, quelques penseurs classiques, ont fait à l’hermine légendaire des déchirures inoubliables, revanche provisoire qu’emporte l’esprit en marche vers la justice. Écoutez Grippeminaud lui-même s’exaltant en ce discours à Panurge, étalant sa haine tournée vers la faiblesse : « Or ça, nos lois sont comme toiles d’araignée, les simples moucherons et petits papillons y sont pris, les gros taons malfaisants les rompent et passent à travers. Semblablement, nous ne cherchons les gros larrons, ils sont de trop dure digestion... » Elle n’a pas beaucoup changé, dites-moi, la magistrature, depuis Rabelais. Et il vaut mieux, si l’on tient aux égards et à la liberté, s’approcher d’elle sous les traits de Rochette ou de M. Klotz qu’en gueux vagabondant ou en voleur bénin... Montaigne, lui, s’étonne d’avoir vu tant de « condamnations plus criminelles que le crime ». Pascal estime juge et justice « piperie bonne à duper le monde ». La Bruyère, plus timide, déclare pourtant qu’ « il est bien hardi à un honnête homme de se dire à l’abri d’une condamnation pour vol ou meurtre » et il se permet de douter de l’incorruptibilité des magistrats. On a cité déjà, dans cet ouvrage, distiques et quatrains vengeurs du Bonhomme contre les Perrin-grugeurs et les « jugements de cour ». Le défenseur de Callas, précurseur d’un Zola en mouvements hardis pour l’innocence, regarde avec des yeux d’horreur « ces privilégiés, artisans du malheur, qui achètent comme une métairie le pouvoir de faire du bien et du mal »... Dans ses Mémoires à consulter, c’est non seulement leur honnêteté prise en défaut et déchirée, « leurs préventions, leurs mensonges, leurs pièges, leurs traquenards, leur barbarie » dénoncés, mais aussi leur défaut d’intégrité que dévoile Beaumarchais. Apparaissent avec lui, dans leur corruption, « juges subornés, juges prévaricateurs ». Et Le Sage les porte au théâtre, et le public souligne les railleries de Crispin, dit la chronique, d’applaudissements « indécents »...

Après ces artistes, maîtres de la satire et de l’épigramme ; que la contrainte du siècle et de royales susceptibilités obligent aux pointes protégées et au sarcasme, aux âpres allusions, aux colères concentrées, voici les attaques de front des tribuns de la Révolution, des Danton, des Marat « contre ceux qui font état de juger ». Trompeurs du peuple, comme les prêtres, voici les magistrats les égaux des charlatans, et traités comme eux. Mais comme la religion, enracinée dans la faiblesse de l’esprit, la magistrature, qui a ses racines dans la passivité, résiste à la tempête qui vient de balayer, pour un temps, la royauté... Et les romantiques retrouvent ces fossiles, enchâssés dans leurs formes et traînant leurs simarres et leurs robes rouges à travers les sociétés bouleversées. En dépit de la Charte, Benjamin Constant, le général Foy dénoncent les magistrats « persécuteurs des faibles, créant des délits factices, se faisant les instruments fanatiques du pouvoir », servant les factions, suivant la fortune des ministères. Et ils montrent ‒ nos contemporains peuvent reprendre leurs dénonciations adopter leurs termes : la confrérie a peu varié ‒ ces « juges vendus aux gouvernements par l’ambition par l’intérêt et qui ont licence de perquisitionner, d’arrêter d’emprisonner, d’accuser, de calomnier, de condamner à tort et à travers... sans qu’il soit permis de former contre eux aucun recours ». Après juillet face aux barricades triomphantes, le Roi bourgeois promet leur sacrifice. Papeline, insinuante, faisant la chattemitte, la magistrature circonvient ses victimes d’hier et le Palais prodigue aux nouveaux maîtres ses bons offices : « services aux ministres, services aux riches, services à toutes les puissances en mesure de le gagner ou de l’intimider... » Les systèmes politiques s’échelonnent : monarchies constitutionnelles, pâles Républiques, Empires restaurés, ploutocraties parlementaires, et les robins adaptés résistent aux assauts obstinés du peuple, toujours secouru par les libres esprits...

Cependant l’auréole est tombée. Qui respecte encore cette noblesse agrippée aux vices des régimes ? On n’a plus de considération pour sa personne, on redoute seulement ses arrêts. « On ne croit plus à sa pureté ; elle peut effrayer encore par le déploiement de son attirail, elle ne peut plus en imposer ». La judicature n’est plus qu’une force dangereuse dont on surveille la puissance, vivace et toujours terrible... Magistrats de droit divin ! Séides armés du Code romain ! Leur vêture sacramentelle n’est plus qu’un accoutrement ridicule qui souligne leur discrédit et leur jargon accuse leur caducité !

* * *

Mais si les magistrats s’attachent au pouvoir et si ce dernier, malgré ses visages successifs, se sert d’eux avec insistance, c’est que chacun trouve dans l’autre un appui nécessaire. Solidaires dans leur intérêt, ‒ fait de jouissance et de règne ‒ ils dressent un commun obstacle devant les attaques, d’ailleurs incohérentes, du peuple, devant celles des philosophes et des gens de cœurs qui réclament leur dispersion... Plus de juges ! Nos maîtres se garderaient bien de se découvrir avec tant d’imprudence ! Entendez le Capital soutenir, contre cette menace, l’institution :

« Et les traditions de servitude auxquelles se plie si douloureusement l’innombrable foule des humbles, qui les maintiendra ? Et la société, dont je suis la charpente vitale, qui la défendra ? Les possédants, qui les protégera ? Les appétits, qui les réfrènera ? Les désordres publics, les séditions populaires, qui les réprimera ? Le vol, la violence, l’homicide, qui les châtiera ?... Plus de juges ! Qui donc appliquera les lois ?... » (Henri Leyret)

La riposte est logique et nous l’attendions. Elle est spontanée, jailli de l’instinct de conservation. Sans la magistrature, fille de la « Justice » et des lois, qui défendra le Privilège ? On connaît notre réponse :

« Mettre bas la forteresse du capital est notre espérance avouée ; pourrions-nous être émus de la voir démantelée ? Nous attaquons bastions et remparts, au contraire, nous nous efforçons d’en ruiner la mystique et les armes, et tout ce qui prépare ou présage la chute nous réjouit. »

Mais il n’y a pas que ce refus intéressé, prévu, qu’on nous oppose. Il n’y a pas que le capital, arcbouté sur ses positions, qui résiste à nos congédiements. D’autres reprennent ses cris éplorés. Car cette appréhension, ce désarroi est en même temps « l’argument dicté par la vie et ses petitesses. Il paraît irréfutable à tant de pauvres créatures qui frissonneraient de peur, jour et nuit, si elles ne se sentaient entourées de gendarmes terriblement équipés, de cachots solidement verrouillés. En vérité, il traduit à merveille le gros bons sens des masses, l’égoïsme cruel des individus, la crainte affolante qui arme chacun de nous contre son semblable. Le tien, le mien... Vite qu’un arbitre nous départage (et nous gruge !) qu’entre les deux il prononce souverainement ! » (Henry Leyret). C’est la voix du sens grossier d’appropriation, d’exemple si lointain, de légitimation séculaire ; de l’étroit désir, au calcul erroné, de thésaurisation personnelle ; de l’égoïsme, au devenir faussé par l’immobilisation propriétaire, qui cherche la jouissance dans une possession dénaturée ; c’est la voix de tout ce qui empêche l’humanité d’apercevoir en grand son intérêt, sa sécurité et sa voie...

On veut bien mépriser la magistrature et tenir pour malfaisantes ses interventions, pour iniques ses arrêts, mais on se tourne vers elle avec insistance comme vers une plaie nécessaire et l’on feint de la tolérer comme un moindre mal. Que disent à son endroit les programmes socialistes ? Que promettent ceux qui prétendent à faire, demain, le bonheur du peuple ? Ils vont l’amender, la réglementer, l’épurer ; ils brûleront du soufre dans la maison, retailleront les lois, changeront les hommes... puis ils y ramèneront l’encens, ils habilleront de rouge les nouveaux chats-fourrés ‒ ou les anciens déjà convertis ‒ et nous reprendrons le chemin des anciennes prisons, mais au rythme, cette fois, d’ironiques Carmagnoles...

Donner congé aux juges, faire table rase de l’institution ? Combien qui dénoncent leurs méfaits avec véhémence et qui chancellent devant le vide que ferait leur disparition ! Ne parlons pas des États ; malgré leurs protestations hypocrites, ils en ont besoin. Mais la foule des hommes elle-même tremble d’aspirer à cette délivrance. Elle a trop longtemps vécu sous l’obéissance et le fardeau : le bât des charges passées, les chaînes à sa tête et à son corps lui semblent nécessaires à sa vie ; elle a peur de la liberté, comme si, ses entraves dispersées, allaient l’assaillir de traîtres dangers. L’inconnu surtout l’effraie. Et non seulement, habituée qu’elle est à cheminer sous le joug, il lui semble qu’elle ne pourrait aller ainsi, avec ses épaules dégagées, mais, si durs et innombrables, elle a, pour ses malheurs présents, identifiés au moins vaguement, une sorte d’attachement de connaissance :

« Même cruelles, disent les individus gémissants, nous avions nos habitudes. Hors de nos maux familiers quels risques allons-nous rencontrer ? À l’imprévu que vous offrez et qui tient, dites-vous, notre libération, nous préférons nos tourments actuels, rassurants pour leur certitude... »

Ainsi les hommes regardent-ils toute originalité comme une calamité. Et les États qui se retiennent au passé, comme ceux qui le réinstallent dans l’ordre nouveau, trouvent un assentiment quasi unanime à cette conservation.

« Intimement attachés au modus vivendi pratiqué par les générations antérieures, il apparaîtrait à tant d’individus comme une audace révoltante d’entamer cet héritage. » (H. Leyret)

L’esprit d’innovation, quel hôte indésiré quand il se mêle de façonner des réalités ! Les vieilles prescriptions, les contrats lointains et prohibitifs n’ont-ils pas creusé l’existence de dépressions qu’ils épousent ? L’être n’a-t-il pas pris l’habitude de marcher avec leur poussée sur ses jours ? Si elles cessent de le malaxer, de diriger ses membres et de dominer sa pensée, si elles n’agissent plus sur lui, où retrouvera-t-il son équilibre ?...

« Pour neuves et larges qu’apparaissent nos conceptions, une chose les rapetisse toujours : la prédominance des conventions sociales, le fétichisme, avoué ou secret, de la loi. » (H. Leyret)

Et la loi, et le juge, ainsi, gouvernent, invincibles. Comme dit M. Pierre Mille :

« Ne faut-il pas que notre esprit, que notre conviction persistent à croire à la Loi et au Juge. Sinon, il n’y a plus de paix à l’intérieur des sociétés, il n’y a plus de sociétés ! »

Si le bourgeois lettré regarde leur fin comme un effondrement et se retient à leur croyance, comme à une fatalité, à quoi se raccrochera le troupeau des hommes désemparé :

« Nos magistrats porteurs d’étrivières, nos meurtrissures aimées, nos lois inextricables, nous voulons nos chaînes ! » criera-t-il...

Diderot a beau établir, « en sa logique pressante, la prééminence originelle de la raison individuelle sur la raison publique, de la décision de « l’homme » sur celle de l’homme de loi ; ‒ « Est-ce que l’homme n’est pas antérieur à l’homme de loi ? Est-ce que la raison de l’espèce humaine n’est pas tout autrement sacrée que la raison d’un législateur ? Nous nous appelons civilisés et nous sommes pires que des sauvages. Il semble qu’il nous faille encore tournoyer, pendant des siècles, d’extravagances en extravagances et d’erreurs en erreurs, pour arriver où la première étincelle de jugement, l’instinct seul, nous eût menés tout droit. » (Henri Leyret).

La loi se dresse sur les ruines de nos meilleurs instincts dont elle a paralysé l’évolution. Elle a forgé, devant la maxime éternelle des sages, née du contrôle de l’égoïsme le plus pur : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit », et son corollaire positif : « fais aux autres ce que tu aimerais qu’on te fît ! », le réseau protecteur des premiers rapts propriétaires, la garantie de la faveur. Sur les ruines de l’harmonie naturelle, elle a échafaudé les conventions de la morale, habile, du bandit. Elle a légitimé le vol fait aux humains par les premiers oppresseurs. Et c’est autour du mensonge qui « justifia » le crime que se serrent aujourd’hui peureusement les hommes !

Quand nous disons que la « justice » (il s’agit ici, encore une fois, de l’appareil et des codifications qui usurpent ce nom, et non de l’esprit et des mœurs de l’équité) a sa source, sa causalité dans la propriété et que dès qu’elle apparaît, aux côtés de l’autorité, la tyrannie commence, nous entendons qu’elle a eu pour objet initial la légitimation de la mainmise de quelques individus avides ou faussement et exagérément prévoyants, au préjudice de ce patrimoine qui fut primitivement le bien de tous les hommes et n’eut jamais du être divisé. C’est pour maintenir cette division, profitable aux minorités ambitieuses ou princières, pour consacrer la prise de possession individuelle et unilatérale, pour en affirmer le droit permanent et le défendre, pour le consolider et l’étendre que lois, codes, système judiciaire se sont emparés de la liberté du monde. Enchâssant le privilège dans une armature de sauvegarde et d’exaltation, ils sont devenus les fondements d’une société dévoyée, de « l’ordre » artificiel issu d’une spoliation primitive.

Quoi, si l’on interroge les codes, les hommes auraient, ébranlé d’eux-mêmes « une société plus infernale que l’enfer des prêtres ? Ils ne se seraient associés que pour se voler, s’entre-tuer ? Suspects à eux-mêmes, ils se seraient jugés incapables d’aller dans la vie autrement qu’au milieu d’un cortège de chaînes et de châtiments ? Se condamnant au rôle d’automates, entassant lois sur lois, ils n’auraient imaginé ce prodigieux ensemble de prohibitions dégradantes que pour mieux limiter leur action, entraver leurs facultés, et cela librement, d’un commun accord, de gaieté de cœur ?... Supposer que les hommes auraient été assez absurdes pour s’appliquer à se diminuer sous peine de supplices divers, quelle injure ! Et ces chaînes qu’ils traînent leur vie durant, ils les auraient forgées par amour de la « justice », unanimes à abdiquer leurs droits naturels ?... Non, la loi n’a pas une origine si simple ou si extraordinaire. Elle fut l’œuvre diabolique d’une minorité. Les premiers oppresseurs l’inventèrent pour légitimer leurs attentats contre l’égalité humaine. Le droit de punir n’est sorti que du désir d’acquérir, de conserver, de dominer. Ce n’est pas l’oisiveté qui est la mère de tous les vices, c’est la propriété. Du jour-où il y eut des possédants et des non-possédants, l’harmonie naturelle se trouvant rompue à jamais, notre espèce connut tous les tourments avant-coureurs des actes qui, depuis, sont appelés crimes. Le droit eut pour mission de brider les pauvres en divinisant les riches. La loi fut la charte de la servitude. » (Henry Leyret)...

La longue pesée des temps, l’habileté des bénéficiaires ont fait oublier la fourberie à la base. L’erreur codifiée a pris figure de vérité, de condition normale. Une morale est venue à point l’idéaliser. À telle enseigne que c’est l’état naturel de la propriété, c’est-à-dire sa mise égale à la disposition de tous, (état jadis étouffé ou détruit), qui apparaît aujourd’hui comme une revendication injuste ou utopique. Et que l’institution de la magistrature se présente comme « tellement de l’essence de l’ordre social » ‒ ce désordre anti-humain que nous dénonçons ‒ « que sans elle, nous dit-on, cet ordre ne peut subsister »... Et il est vrai, en effet, que cet échafaudage, hors un recours divin périmé, ne s’agglomère que par le ciment conventionnel de la légalité et l’artifice vigilant du Code. Et que la magistrature, Cerbère préposé à sa garde, en prévient, par ses ripostes empressées, la dislocation... Mais, d’autre part, hors le maintien de la propriété de vol, « justice » et magistrats n’ont plus de raison d’être. Que viendraient faire et les juges et la loi autour d’une propriété dont ne serait, à personne, interdit l’accès et sur laquelle les hommes, éclairés enfin sur la valeur de leur bien et décidés à ne plus le laisser aliéner entre des mains particulières, étendraient leur collective protection ?...

Stephen MAC SAY

MAGNANIMITÉ

n. f. (du latin magnanimus, magnanime)

Le terme magnanimité a quelque chose d’imprécis, la grandeur d’âme pouvant revêtir bien des formes et bien des aspects. Disons qu’il suppose non seulement retenue, détachement, mais élan positif de l’être, déploiement d’une activité qui se porte au devant d’autrui ; l’homme magnanime est tout ensemble désintéressé et généreux. À la possibilité d’une si haute vertu, La Rochefoucauld ne croyait guère, lui qui place dans « l’amour de soi » le mobile essentiel des actes humains, soutenant que « toutes nos vertus vont se perdre dans l’intérêt, comme les fleuves dans la mer ». Et l’on connaît ces maximes fameuses où il dissout en vices secrets nos plus belles qualités :

« La pitié est une habile prévoyance des maux où nous pouvons tomber. »

« La générosité n’est qu’une ambition déguisée qui méprise de petits intérêts pour aller à de plus grands. »

« L’amitié la plus désintéressée n’est qu’un commerce où notre amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. »

« La bonté n’est que de la paresse ou de l’impuissance, ou bien nous prêtons à usure sous prétexte de donner. »

« D’une manière générale toutes nos vertus ne sont qu’un art de paraître honnêtes... à une grande vanité près, les héros sont faits comme les autres hommes. »

Malgré les cris indignés des moralistes officiels, La Rochefoucauld a bien décrit les sentiments qui animaient les grands de son époque, et de toutes les époques. L’erreur consiste à les prêter aux esprits élémentaires ; chez beaucoup le calcul de l’intérêt ne joue pas le rôle qu’on lui attribue ; pour arriver là il faut une puissance de réflexion assez considérable. Réaction personnelle, instincts, tendances souvent inavouables sont le motif fréquent de nos actions ; la psychanalyse permet de s’en rendre compte. Et de cet examen l’homme ne sort pas grandi ; La Rochefoucauld faisait de lui un habile calculateur, trop souvent il n’est qu’une brute cruelle et lubrique.

Selon Freud, la civilisation n’a modifié que l’apparence extérieure ; l’analyse de l’inconscient, chez l’individu cultivé, révèle l’existence de complexes, dont la grossièreté répugnante rappelle les temps primitifs : haines contre les autres, idées de vengeance, goûts sanguinaires, désirs de possession sexuelle surtout. L’instinct sexuel, voilà, pour le professeur viennois, l’animateur secret du dynamisme mental inconscient, disons mieux : l’inspirateur de toutes nos pensées, de tous nos sentiments, de toutes nos actions. De lui découleraient même les instincts vitaux, même l’instinct de conservation, instinct sexuel narcissique, dont l’objet serait l’individu lui-même. Mais un pouvoir psychique, la Censure, résultat de nos contraintes éducatives, sociales, morales, veille à l’entrée du conscient, refoulant les complexes en discordance avec nos goûts et nos pudeurs ou les déformant avec soin pour les rendre méconnaissables. Pourtant la blancheur apparente d’un cercueil ne peut faire oublier la noirceur du contenu ; ainsi doit-il en être concernant la mentalité humaine. Initiateur de génie, comme Gall, Freud a construit un édifice artificiel par bien des côtés ; il aura le mérite d’avoir exploré les régions sombres du moi.

Si une analyse profonde montre combien factices certains désintéressements, combien superficielles parfois nos vertus, elle montre aussi qu’à côté de l’égoïsme il y a place pour la générosité, dans le tréfonds du cœur humain. L’existence de sentiments désintéressés, qu’ils se rapportent à nos semblables ou à des objets supérieurs, vrai, beau, bien, ne paraît pas niable. Pendant plus d’un mois j’ai observé une chatte et son petit ; cette pauvre bête, vorace d’ordinaire, restait immobile près des aliments reçus ; elle attendait que son petit fût rassasié, se passant de nourriture s’il ne laissait rien. L’intensité de l’amour maternel, même dans des espèces inférieures, annélides, crustacés, mollusques, a frappé les naturalistes ; l’héroïsme qu’il suscite, chez ces animaux stupides, ne peut avoir sa source dans l’intelligence, mais dans l’instinct.

En dehors de tout attrait sexuel, certains singes s’exposent à la mort pour défendre leurs compagnons. Et, chez l’homme, ce sont des impulsions instantanées, irréfléchies, qui le poussent à sauver, au péril de sa propre vie, l’enfant qui se noie ou qu’un incendie va étouffer. Je crois peu au désintéressement de l’artiste, du savant, encore moins à celui de l’homme religieux ; quoiqu’on dise, les deux premiers travaillent fréquemment pour la gloire, le troisième pour se garder de l’enfer. Citons pourtant un cas où le désir, soit d’une place, soit de la renommée, n’était pour rien dans le besoin de connaître. Un Hongrois vécut trente ans à Paris, dans un réduit infect, se satisfaisant d’eau et de pommes de terre ; il étudiait vingt heures par jour et ne s’interrompait qu’un jour par semaine, afin de donner les leçons de mathématiques lui permettant de subvenir à ses maigres dépenses. Mentelli, c’était son nom, n’a pas laissé trace de ses immenses recherches. Si le sentiment religieux est foncièrement égoïste, s’il se rattache à l’instinct de conservation, au désir d’être en bons termes avec les êtres forts, par excellence, les dieux, il arrive à perdre ce caractère dans l’exaltation mystique, déviation probable des désirs sexuels où le croyant s’identifie avec l’objet de son adoration. Pendant l’extase, lorsque le corps a perdu toute sensibilité aux impressions du dehors, l’esprit croit ressentir les transports de la possession et de l’amour. Les confessions des grands mystiques, malgré la diversité du symbolisme et des métaphores, s’accordent sur ce point. Même si l’on néglige ces faits, qui confinent à la pathologie, il demeure que l’homme n’est pas totalement égoïste.

On peut s’en étonner de prime abord, car un abîme sépare les individus. L’entraide est réalisable dans les circonstances nées des conditions sociales, du milieu, de la profession ; dès qu’entrent en jeu les lois inéluctables de la vie, la nature nous repousse avec brutalité. Qu’une grande douleur éclate à côté de nous, bien vite nous sentirons notre impuissance. On présente les condoléances banales ; est-il aisé d’en sortir ? S’il s’agit d’une perte cruelle, croit-on guérir la plaie en égrenant la litanie des arguments lénitifs, donnés par les traités de philosophie ? Il tourne vite au personnage muet, le rôle de consolateur ; quelques larmes, un serrement de mains, voilà ce qu’on offre de mieux. Et, devant le lit d’agonie de la mère, de l’ami, qui se débattent sous l’étreinte de la mort, alors qu’on donnerait pour eux la totalité de sa vie, un mur se dresse infranchissable ; de vaines paroles, des sanglots inutiles, c’est tout ce que nous trouvons dans la détresse de notre cœur... Pourtant l’égoïsme absolu est contre nature ; il se rencontre seulement chez les hypocondriaques ou déments atteints d’insensibilité morale. Mais la sympathie pour autrui présente de multiples degrés qui, de la synergie ou tendance à l’imitation, s’élèvent jusqu’à l’amour et l’amitié, en passant par la synesthésie ou contagion des émotions, la pitié, la bienveillance, la bienfaisance, etc. Elle affecte aussi des formes diverses, inclinations corporatives, philanthropiques, humanitaires ; elle peut s’étendre aux animaux, aux plantes, au cosmos tout entier. Parce que notre être rejoint tous les autres dans l’être universel, parce que nous vivons de lui, nous aspirons à faire pénétrer dans notre personnalité transitoire et finie l’infini de l’éternel univers. Nous sommes frères de tous les hommes, frères des animaux, frères des plantes, frères des astres ; êtres et choses sont des formes passagères d’une même vie. Cette conception, familière depuis des millénaires aux penseurs d’Orient, ne fut inconnue de ceux d’Occident, ni dans l’antiquité ni dans les temps modernes. C’est une de ces doctrines éternelles dont l’inventeur n’est pas nommé et qui ne sauraient mourir, parce qu’à toute époque elles germent naturellement dans plusieurs cerveaux. Avec elle l’âme atteint à la magnanimité suprême puisqu’elle se hausse à la taille de la réalité prise dans sa totalité. Et elle justifie le sentiment d’universelle fraternité éprouvé par l’esprit qui, s’élevant au-dessus de l’espace et du temps, perçoit l’identité finale de tous, par-delà les oppositions transitoires des personnes.

Malheureusement la générosité, fausse ou vraie, a revêtu parfois des formes déplorables : parmi ces dernières citons l’aumône. Humiliante pour le pauvre qui la reçoit, elle flatte la superbe du riche qui la donne ; sans efficacité durable, elle trompe le peuple et permet au parasite repu d’afficher des allures charitables. Prêtres et moralistes la conseillent pour que l’injustice, créatrice de misère, puisse subsister ; quotidiennement l’on voit des requins du négoce, de la finance ou de l’industrie verser ostensiblement une obole aux malheureux que détrousse leur avidité. Et cette infâme comédie se place habituellement sous l’égide de la fraternité ; on arbore le mot en accomplissant le contraire de la chose. Pourtant la fraternité véritable est l’une des notions les plus révolutionnaires puisqu’elle implique égalité totale des droits et complète indépendance des individus. Donner les miettes de sa table n’a rien d’un geste fraternel ; ni riches, ni pauvres, ni maîtres, ni serviteurs : dans une maison de frères c’est pour tous que la table doit être servie. Mais les ministres de dieu et ceux du pouvoir ont grand soin d’entretenir une confusion dont profitent les riches, leurs protecteurs.

L. BARBEDETTE.

MAGNÉTISME

n. m. rad. magnétique (lat. magneticus, de magnes, vient du grec magnes (aimant), comme magnésie et magnésium.)

A : PHYSIQUE

Le magnétisme est connu depuis la plus haute antiquité. Le nom lui-même prend son origine dans les pierres magnésiennes (ou de magnésie) ou magnèles, pierres d’aimants naturels ayant la propriété d’attirer le fer, que l’on trouvait dans la région de la cité thessalienne de Magnésie (ancienne Grèce). Le terme de magnétisme désigne aujourd’hui tous les phénomènes d’aimantation et d’induction.

Ces phénomènes, très complexes, sont assez mal connus dans leurs origines premières et dans leurs causes initiales bien que leurs effets aient été longuement étudiés et observés et que les hypothèses explicatives ne manquent point.

Les phénomènes d’aimantation sont démontrés par la propriété des aimants et par l’action de la terre sur une aiguille aimantée. Si on promène une de ces aiguilles sur une pierre d’aimant taillée en sphère, on constate que cette aiguille subit deux sortes d’orientations : l’une tendant à placer son axe longitudinal dans le sens des méridiens ou longitudes de cette sphère en dirigeant la pointe aimantée vers un point où paraissent converger tous les méridiens et que l’on appelle pôle Nord par rapport au point opposé appelé pôle Sud ; l’autre orientation tend à faire varier horizontalité de l’aiguille qui, parallèle à la surface de la sphère à l’équateur, s’incline de plus en plus en approchant des pôles et devient verticale sur les pôles même. Le magnétisme terrestre est très variable à la surface du globe ; cette variation est séculaire, annuelle et diurne et les diverses positions de l’aiguille aimantée s’écartant plus ou moins des méridiens géographiques (ou axes idéals tracés d’un pôle à l’autre) indiquent la déclinaison magnétique. Il en est de même pour les variations de horizontalité appelée inclinaison.

D’autre part, on constate qu’en approchant un aimant d’un autre aimant suspendu les pôles de même nom se repoussent et que les pôles contraires s’attirent. Comme la sphère terrestre se comporte vis-à-vis de l’aiguille aimantée de la même façon que la pierre d’aimant ; comme la force d’attraction exercée sur l’aiguille ne peut ni la mouvoir d’un mouvement de translation qui tendrait à la déplacer toute entière vers les pôles, ainsi que le prouve l’immobilité d’un aimant léger placé sur du liège flottant sur l’eau ; ni la mouvoir d’un mouvement semblable à celui de la pesanteur, comme le démontre l’immobilité de la balance sur laquelle est placé un barreau d’acier avant et après son aimantation, on suppose que l’aimantation résulte de l’existence de deux forces égales et de sens contraires agissant d’un pôle à l’autre, ce qui justifie le déplacement oscillatoire de l’aiguille et son impossibilité de translation.

Les phénomènes d’induction sont produits par des champs magnétiques réalisés avec les aimants, principalement les aimants artificiels. Si l’on tamise de la fine limaille de fer sur une feuille de papier au-dessus d’un barreau aimanté, elle se répartit suivant certaines lignes, appelées lignes de force, allant d’un pôle à l’autre. Si l’aimant est en forme de fer à cheval ces lignes de force créent entre les deux pôles un champ magnétique lequel à la propriété de faire naître un courant électrique induit dans tout circuit métallique fermé plongé dans ce champ. Lorsqu’on le retire il se produit également un autre courant induit, mais de sens inverse du précédent. On voit qu’il faut qu’il y ait variation du champ magnétique pour engendrer un courant induit. Le même résultat est obtenu en éloignant ou en approchant un aimant d’un circuit fermé.

Les résultats pratiques de ces expériences constituent presque toutes les applications actuelles de l’électricité. Le magnétisme terrestre permet aux navigateurs de connaître à peu près leur situation et de trouver leur route à l’aide de boussoles très compliquées nécessitant quelques données astronomiques. Les phénomènes d’induction sont utilisés pour la construction des dynamos produisant du courant électrique obtenu en faisant tourner des circuits fermés, appelés induits, entre des électroaimants ; des moteurs qui sont des sortes de dynamos réversibles recevant du courant et fournissant de l’énergie mécanique ; des transformateurs créant des courants de haute ou basse tension ; etc., etc. Bien qu’il y ait d’autres moyens de l’obtenir pratiquement les phénomènes d’induction sont les seuls utilisés industriellement pour les grandes productions d’électricité.

B : ANIMAL.

Sous le nom de magnétisme animal on désigne des états pathologiques connus depuis des temps très reculés mais observés seulement depuis quelque cinquante ans avec une certaine régularité. Au XVIème siècle un mélange curieux d’astrologie et de physique, utilisant les propriétés surprenantes des aimants, conçut diverses hypothèses dans lesquelles un fluide mystérieux, appelé fluide universel, fluide magnétique, esprit universel ou esprit vital, répandu dans l’univers, mettait en rapport tous les êtres et toutes les choses et constituait l’agent essentiel de tous les phénomènes. De l’abondance ou de la diminution de ce fluide résultait la santé ou la maladie et la thérapeutique consistait précisément en l’art de l’équilibrer ou de l’augmenter. On croyait même possible le traitement de toutes les maladies à distance ; c’était le traitement par sympathie. Quelques progrès scientifiques dissipèrent ces hypothèses chimériques mais deux siècles plus tard, vers 1780, l’allemand Mesmer, sorte de médecin-charlatan, les renouvela et entreprit des guérisons sur une vaste échelle au moyen de son fameux baquet fermé, rempli d’eau et de limaille de fer, d’où émergeaient des tiges de fer coudées, lesquelles distribuaient par leur contact le non moins fameux fluide sur les parties malades tandis que les patients attachés ensemble par une corde renforçaient ainsi l’intensité de la magnétisation. Un piano jouait des airs variés et appropriés aux circonstances. Cela fit beaucoup de bruit, tracassa les concurrents médecins et le gouvernement nomma cinq savants dont Franklin et Lavoisier et quatre médecins pour examiner de près cette nouvelle thérapeutique. Après de multiples et méthodiques expériences il fut décidé qu’il n’y avait aucun fluide, que l’imagination des malades constituait le fonds essentiel des faits observés et que les crises provenant du traitement étaient plus dangereuses que bienfaisantes. Un adepte de Mesmer, le marquis de Puységur, pratiquait vers cette époque une thérapeutique assez voisine de la sienne en provoquant un somnambulisme magnétique par attouchement avec une baguette de fer.

De nombreux observateurs s’occupèrent alors de ces phénomènes, les uns restant partisans du fluide magnétique, les autres croyant uniquement à la suggestion. Il serait trop long de faire l’historique de l’hypnotisme depuis cette époque mais les simulateurs l’ayant sérieusement discrédité, Charles Richet entreprit, vers 1880, de le défendre et de l’étudier plus scientifiquement. Deux écoles rivales s’occupèrent alors de la question. La première fut celle que dirigea Charcot à la Salpêtrière ; elle attribuait tous les faits de l’hypnotisme a des troubles organiques désorganisant les réflexes profonds. Cette thèse, appuyée par quelques démonstrations utilisant l’influence des aimants, se rapprochait quelque peu du vieux magnétisme animal. L’autre école créée par Bernheim à Nancy, faisait reposer entièrement l’hypnotisme sur la suggestion ou le pouvoir des idées. Les expériences et les observations ne donnèrent complètement raison ni à l’une ni à l’autre, bien que l’école de Nancy ait mieux compris la nature des faits.

Pierre Janet, qui a longuement étudié ces étranges modifications de la personnalité conclut à l’existence de désordres mentaux plus ou moins profonds. D’après ses observations Il ne serait ici nullement question de fluides mais de désagrégations psychologiques. Dans notre état normal toutes les parties du moi concourent à établir à chaque instant les relations exactes entre les diverses activités du subjectif et la réalité de l’objectif et a déterminer la meilleure adaptation de ce moi aux conditions extérieures. L’ensemble de ces actes psychiques constituent tous les faits de la pensée ; reconnaissance, appréciation, raisonnement, délibération, jugement, choix, détermination volontaire, etc., etc. Dans cet état normal il y a déjà des sortes de petites désagrégations de notre moi créant des distractions, des oublis, des tics, dans lesquelles une partie de notre moi n’est plus en relations avec le reste. Cela se produit également pendant le sommeil. Mais dans les cas vraiment pathologiques la désagrégation est nettement accusée. Le moi n’est plus une fonction synthétique reliant les images, les souvenirs du passé avec les perceptions présentes et les jugeant ; il est formé de sortes d’îlots isolés s’ignorant les uns les autres, de perceptions partielles déclenchant des réactions automatiques et fragmentaires séparées du reste de la personnalité comme dans les troubles connus sous le nom de catalepsie, perte ou dédoublement de personnalité, somnambulisme, insensibilité ou anesthésie, aboulie ou manque de volonté, paralysie, etc. Enfin le spiritisme lui-même ne serait, d’après Pierre Janet, qu’un des effets de la désagrégation mentale du médium.

C’est ainsi que, fondé d’abord sur une conception erronée, le magnétisme animal, par les recherches nombreuses qu’il a nécessitées dans la pathologie mentale, a grandement contribué à nous faire comprendre la complexité et la fragilité du moi et le déterminisme rigoureux de toute pensée.

IXIGREC.

MAGNÉTISME (ANIMAL)

Le magnétisme curatif fut connu dès la plus haute antiquité, et maints guérisseurs lui durent, au moyen-âge, d’être brûlés comme sorciers. Paracelse, Van Helmont, etc., avaient ouvert la voie où s’engagea Mesmer (1734–1815). Ce dernier admettait l’existence, chez l’homme, d’un fluide dont l’action était particulièrement puissante sur le système nerveux. On parla bientôt des cures merveilleuses, obtenues grâce aux méthodes qu’il préconisait ; le baquet mesmérien fit, tout ensemble, bien des enthousiastes et bien des incrédules. Mesmer resta sept ans à Paris ; fut l’objet d’un engouement énorme, puis dut s’éloigner, accusé de charlatanisme par les commissions scientifiques chargées d’examiner son système. C’est à Vienne et Munich qu’il s’était d’abord fait connaître ; et les déboires éprouvés en France ne l’empêchèrent pas de recruter des adeptes dans tous les pays d’Europe.

Avec Puységur, Deleuze, du Potet, l’abbé Faria, etc. le magnétisme perdra, peu à peu, ses allures mystérieuses pour devenir un objet de recherches rationnelles et positives. Braid (1795–1860), l’inventeur de l’hypnose, se bornera, quoi qu’il en pense, à produire par une autre méthode, des phénomènes que les vieux magnétiseurs connaissaient déjà. Durand de Gros, Durville, de Rochas, tout près de nous, furent de vrais savants, malgré les théories fort contestables qu’ils donnèrent pour expliquer des faits certains. Deux fois, en 1825 et 1837, l’Académie de médecine condamna le magnétisme ; mais, contradiction trop explicable lorsqu’on connaît les savants consacrés par l’État, elle admit l’hypnose, qui n’est que le magnétisme affublé d’un autre nom, et reçut parmi ses membres Charcot, (1825–1893) célèbre pour ses études sur l’hystérie et la suggestion.

Une querelle survenue entre l’école de Paris, dont le chef était Charcot, et l’école de Nancy, représentée surtout par les docteurs Bernheim, Beaunis, Liébault, mit l’hypnose à la mode, dans le monde des psychologues et des médecins. La première distinguait trois phases successives dans la grande hypnose : la catalepsie, la léthargie, le somnambulisme. Un bruit intense et inattendu, la fixation d’un objet brillant suffisent à produire la catalepsie. Dans cet état les muscles, restés très souples, conservent toutes les positions qu’on leur donne, même les plus incommodes. Gestes et physionomie s’harmonisent, d’ailleurs, automatiquement : lorsqu’on donne au visage une expression de colère, les membres prennent une attitude correspondante, et les mains se joignent, le recueillement s’imprime sur la face, quand on oblige le sujet à se mettre à genoux. Dans l’état léthargique, obtenu par la simple occlusion des paupières, intelligence, mémoire, conscience, tout paraît aboli. Mais la surexcitation du système névromusculaire est au paroxysme ; le plus léger frôlement détermine la contraction des muscles sous-jacents à la peau, même de ceux qui sont soustraits à l’empire de la volonté. Dans l’état somnambulique, troisième phase de l’hypnose, le sujet voit décupler sa force musculaire et l’acuité de ses sens, de la vue surtout et de l’ouïe. La suggestion favorisée par ce sommeil morbide, mais non constituée par lui, exerce alors une influence particulièrement efficace.

Au dire de l’école de Nancy, ces trois phases successives ne se rencontreraient que chez des individus savamment formés, et la suggestion suffirait à les expliquer. Si l’hypnose favorise la suggestibilité, elle est elle-même un effet de la suggestion. Alors que Charcot avait surtout mis en lumière les rapports de l’hystérie avec le somnambulisme, naturel ou provoqué, Bernheim a montré que la suggestion rend compte de presque tous les phénomènes hypnotiques. Elle fait comprendre pourquoi les anciens magnétiseurs ont cru à l’existence d’un fluide mystérieux et pourquoi des somnambules s’imaginèrent le percevoir. Elle fournit encore la clef de l’énigme, lorsqu’il s’agit de l’action des métaux ou des aimants sur les sujets hypnotisés. Bertrand écrivait déjà en 1823 :

« Ce sont toujours les idées des magnétiseurs qui ont de l’influence sur les sensations des somnambules... les métaux, lorsque les magnétiseurs le veulent, ne doivent avoir aucun empire sur les personnes magnétisées, c’est l’idée qui les rend nuisibles. »

Et pour prouver qu’il ne peut être question de fluide, mais seulement de « force d’imagination », le Dr Ordinaire, rappelait en 1850 qu’il avait obtenu « sans magnétisation préalable, l’insensibilité... la paralysie, l’ivresse, le délire, et cela sans avoir besoin d’endormir le sujet, simplement en disant « je veux ». »

On peut admettre que l’hypnose est de la même famille que le somnambulisme ; il y a entre eux la différence de l’art et de la nature : le premier est artificiel et le second spontané. Mouvements brusques et silencieux, gestes automatiques, bras pendants tête fixe, yeux généralement ouverts, paupières immobiles, voilà ce qui frappe chez le somnambule. Au mental, il se concentre sur un seul objet, il est en état de nono-idéisme. Ses sens sont fermés à toutes les impressions étrangères à son rêve, mais pour celles qui le concernent, ils peuvent atteindre un degré d’hyperesthésie extraordinaire. De plus le somnambule dont la mémoire est surexcitée parfois durant les crises ne conserve, réveillé, aucun souvenir de ce qu’il a pu faire ou dire pendant l’accès. D’où son étonnement lorsqu’on le réveille avec brusquerie, et son impossibilité d’expliquer la situation où il se trouve. Ces remarques sont applicables à l’hypnose. Des procédés nombreux permettent de la provoquer, chez les personnes prédisposées à ce genre de phénomènes. Les enfants sont d’ordinaire aisément hypnotisables ; de même les sujets atteints de certaines maladies nerveuses. Quelques individus sont rebelles ; quelques autres ont l’étoffe de parfaits somnambules. On connaît le système de passes employé par les magnétiseurs d’autrefois il est presque abandonné aujourd’hui. Regarder fixement le sujet fut longtemps à la mode ; mais il suffit que ce dernier concentre ses regards sur un objet brillant, un miroir à alouettes ou un bouchon de carafe par exemple. On peut aussi commander le sommeil en phrases impératives et frotter doucement les globes oculaires. En réalité c’est la monotonie d’une sensation ou la continuité de l’attention, jointe à l’idée qu’on va dormir, qui provoque le sommeil. Certaines personnes peuvent s’endormir elles-mêmes en fixant un point lumineux ; chez beaucoup un bruit monotone et prolongé aboutit au même résultat. Et les animaux sont hypnotisés par des procédés semblables : une poule le sera par la blancheur d’une ligne tracée à la craie ou par un balancement rythmique, quand sa tète est cachée sous son aile au préalable.

Innombrables sont les phénomènes produits par la suggestion, chez les hypnotisés. Parfois ils restent d’apparence cataleptique et consistent dans la répétition des actes et des paroles de l’interlocuteur. « Une jeune dame, somnambule, rapportait le Journal du magnétisme en 1849, mise en rapport avec une personne quelconque, devient immédiatement son sosie. Elle reflète les gestes, l’attitude, la voix et jusqu’aux paroles de ses interlocuteurs. Chante-t-on, rit-on, marche-t-on, elle fait immédiatement la même chose, et l’imitation est si parfaite et si prompte que l’on peut se tromper sur l’origine de l’action ». Des hallucinations extrêmement diverses seront aisément provoquées par les paroles du magnétiseur ; elles affecteront la sensibilité générale ou les sens particuliers à volonté. Sur une simple affirmation, le sujet entendra des chants, verra des fleurs, soulèvera des fardeaux qui n’existent que dans son imagination ; il grelottera en juillet si l’on déclare que la température est glaciale, mangera avec délices une betterave donnée pour du gâteau, boira sans répugnance un breuvage exécrable baptisé vin de choix, et trouvera une odeur suave à l’ammoniaque supposée parfum. « Au début de mes recherches sur le somnambulisme, écrit Pierre Janet, n’étant qu’à demi convaincu de la puissance de ces commandements, je commis l’étourderie grave de faire voir à une somnambule un tigre entrant dans la chambre. Ses mouvements convulsifs de terreur et les cris épouvantables qu’elle poussa m’ont appris qu’il fallait être plus prudent, et depuis je ne montre plus à l’imagination de ces personnes que de belles fleurs et des petits oiseaux. Mais si elles ne font plus de grands gestes de terreur, elles n’en font pas moins d’autres mouvements adaptés à ces spectacles plus doux : les unes, comme Marte, caressent doucement les petits oiseaux ; d’autres, comme Lucie, les saisissent vivement à deux mains pour les embrasser ; d’autres comme Léonie, qui se souvient de sa campagne, leur jettent du grain à la volée. » Il est facile de faire apparaître au sujet la Vierge, les Saints, le Christ en personne et, s’il est dévot, sa figure prend la physionomie inspirée, ses bras, son corps l’attitude extatique que les artistes donnent, en général, aux bienheureux. Le bon somnambule devient insensible : chatouillements, piqûres, décharges électriques mêmes le laissent indifférent.

Si le magnétiseur commande un acte ou une série d’actes, de lever les bras, de marcher, de courir par exemple, l’hypnotisé obéit fidèlement. Le geste à faire peut d’ailleurs être rattaché à un signal convenu, qui sera donné plus tard. Pierre Janet écrit :

« Je dis à Marie : « Quand je frapperai dans mes mains, tu te lèveras et tu feras le tour de la chambre. » Elle a bien entendu et garde le souvenir de mon commandement, mais ne l’exécute pas de suite : je frappe dans mes mains et la voici qui se lève pour faire le tour de la chambre. »

On contraindra le sujet à prendre les postures les plus incommodes, les plus drolatiques ; et c’est chose courante dans les exhibitions publiques. Pourrait-on lui faire accomplir un crime ? Plusieurs le pensent ; mais nous n’en sommes pas certain. Idées coutumières, tendances, habitudes subsistent, en général, chez l’hypnotisé ; quoi qu’on ait affirmé longtemps, il semble capable de résistance. Et le même qui acceptera dé simuler un assassinat en chambre, refuserait peut-être d’accomplir un meurtre pour de bon. Ce problème, qui passionna autrefois l’opinion, n’est pas encore résolu, croyons-nous.

Mais il est incontestablement possible de faire des suggestions posthypnotiques, et d’ordonner des actes que le patient n’exécutera qu’après son réveil. Actes dont l’accomplissement sera quelquefois reporté à plusieurs jours ou même à plusieurs mois de distance. Endormie dans l’inconscient, l’idée du geste à accomplir se réveillera, le moment venu, et le sujet obsédé, inquiet, obéira poussé par une impulsion dont il ne connaîtra pas l’origine. À l’heure dite il fera du feu, se mettra au lit, rendra une visite, écrira à telle personne, etc. Bernheim dit :

« A. S... j’ai fait dire, en somnambulisme, qu’il reviendrait me voir au bout de treize jours ; réveillé, il ne se souvient de rien. Le treizième jour, à dix heures, il était présent. »

Deleuze, Charpignon, du Potet, et bien d’autres avaient depuis longtemps décrit ces phénomènes ; mais les savants officiels professaient un tel mépris pour le magnétisme animal qu’il fallut les travaux de Ch. Richet, en 1875, pour les faire admettre. Les suggestions posthypnotiques portent sur des hallucinations, même sur celles qu’on dénomme négatives, aussi bien que sur des actes. « Nous possédons en ce moment une somnambule, écrivait, en 1854, le Dr Perrier, chez laquelle l’insensibilité la plus parfaite et l’illusion du goût persistent pendant plusieurs heures à son retour à la vie normale. Avant de la réveiller nous émettons une volonté quelconque, et, à son réveil, elle éprouve toutes les hallucinations des sens que nous lui avons imposées. Un individu présent reste pour elle parfaitement invisible ; elle en voit un autre dont elle n’entend pas la voix ; un troisième la pince et elle ne le sent pas. Les liquides ont, dans sa bouche, la saveur que nous désirons ; l’ouïe perçoit les sons les plus variables. Ses perceptions se transforment comme les images de nos pensées. » Ajoutons que certains sujets se laissent persuader, en état d’hypnose, qu’ils ont vu tel événement, entendu telle parole, accompli tel acte ; et, après leur réveil, ce souvenir s’impose à leur esprit, sans qu’ils en puissent soupçonner la raison. C’est grâce aux suggestions posthypnotiques, que plusieurs ont compté sur le magnétisme pour corriger les enfants vicieux, les ivrognes, les déséquilibrés mentaux. Mais les résultats n’ont pas répondu à leurs espérances ; chez le grand nombre, le champ des suggestions efficaces reste très restreint. Le cerveau de l’hypnotisé n’est nullement la table rase, l’esprit vide de tendances et de pensées, que les premiers expérimentateurs avaient cru découvrir ; la puissance de dissimulation demeure étrangement forte d’ordinaire. Et l’hypnotiseur n’a point sur un sujet la toute-puissance que les romanciers lui prêtèrent pour corser leurs récits. De là une réaction, peut-être trop vive, concernant le magnétisme ; et son discrédit actuel parmi les psychologues et les médecins. Il s’est vu détrôné par la psychanalyse, qui permet d’explorer l’inconscient sans endormir la personne, mais ne fournit pas le moyen de décupler le pouvoir de la suggestion.

Ce pouvoir, dans l’hypnose, va parfois jusqu’à déterminer une modification de toute la personne ; d’une pauvre femme on fera un soldat, un archevêque, un marin, etc., qui joueront leur rôle avec une grande perfection. Durand de Gros écrivait en 1860 :

« J’ai dit à Mlle N... « Vous êtes un prédicateur. » Aussitôt ses mains se sont jointes, ses genoux se sont légèrement fléchis ; puis, la tête penchée en avant et les yeux tournés vers le ciel avec une expression de piété fervente, elle a prononcé lentement et d’un ton très ému quelques paroles d’exhortation. »

Transformée en général, Léonie, un sujet de Pierre Janet :

« se lève, tire un sabre et s’écrie : « En avant ! du courage !... sortez moi des rangs celui-là, il ne se tient pas bien... où est le colonel de ces hommes ?... allons, rangez-vous mieux que cela... oh ! la mitrailleuse, comme cela tonne... ces ennemis sont nombreux, mais ils ne sont pas organisés comme nous, ils ne sont pas à leur affaire, ah ! mais... » Elle tâte sa poitrine « mais oui... j’ai été décoré sur le champ de bataille pour la bonne tenue de mon régiment. »

Et les comédies de ce genre, voisines, hélas ! de celles qui se jouent dans la réalité, peuvent être multipliées à l’infini ; elles seront plus ou moins remarquables selon la tournure et la force de l’imaginative chez l’hypnotisé.

Restent certains phénomènes peu fréquents, mais non moins naturels, quoi qu’en disent les prêtres des différentes religions. La vision à distance est du nombre ; un très bon somnambule décrira un événement qui se passe au loin, nous renseignera sur les occupations d’un ami, d’un parent. C’est chose rarissime ; dans ce domaine la supercherie règne en maîtresse ; l’adresse est prise pour du merveilleux, par des spectateurs simplistes. Aucune difficulté, d’ailleurs, pour expliquer les cas certains, sans recourir ni à dieu ni au diable. Il s’agit là de faits télépathiques, d’ondes nerveuses probablement qui, à l’instar d’une télégraphie sans fil, permettent à quelques cerveaux de communiquer entre eux directement.

Rien de surnaturel non plus dans les phénomènes organiques obtenus par suggestion. Charpignon constatait déjà :

« Un magnétiseur peut faire qu’une douleur fictive produise une trace de blessure ou qu’un sinapisme idéal rougisse la peau. »

Les médecins savent combien de guérisons s’obtiennent avec de l’eau ou des pilules de mie de pain, baptisées de noms extraordinaires. De nombreux magnétiseurs sont parvenus à produire des plaies, qu’il est impossible de ne pas prendre pour des brûlures véritables ; et par la seule force de l’imagination des sinapismes inexistants provoquent un gonflement de la peau. Pierre Janet écrivait :

« Ce gonflement de la peau est étroitement en rapport avec la pensée du somnambule ; d’abord il se produit à l’endroit qui a été désigné et non à un autre ; puis il affecte la forme que le sujet lui prête. Je dis un jour à Rose, qui souffrait de contractures hystériques à l’estomac, que je lui plaçais un sinapisme sur la région malade pour la guérir. Je constatais quelques heures plus tard une marque gonflée d’un rouge sombre ayant la forme d’un rectangle allongé, mais, détail singulier, dont aucun angle n’était marqué, car ils semblaient coupés nettement. Je fis la remarque que son sinapisme avait une forme étrange : « Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que l’on coupe toujours les angles des papiers Rigollot pour que les coins ne fassent pas mal ? » L’idée préconçue de la forme du sinapisme avait déterminé la dimension et la forme de la rougeur. J’essayai alors un autre jour (les sinapismes de ce genre enlevaient très facilement ses contractures et ses points douloureux) de lui suggérer que je découpais un sinapisme en forme d’étoile à six branches ; la marque rouge eut exactement la forme que j’avais dite. Je commandai à Léonie un sinapisme sur la poitrine du côté gauche en forme d’un S pour lui enlever de l’asthme nerveux. Ma suggestion guérit parfaitement la malade et marqua sur la poitrine un grand S tout à fait net. »

Nous saisissons, ici, le secret des stigmates portés par François d’Assise et plusieurs saintes, ainsi que celui des guérisons miraculeuses obtenues à Epidaure dans l’antiquité, sur la tombe du diacre Pâris au XVIIIème siècle, à Lourdes et dans les milieux théosophiques aujourd’hui. Un médecin suisse vient tout récemment de confirmer cette action thérapeutique de la pensée, non seulement lorsqu’il s’agit de maladies nerveuses, mais lorsqu’il s’agit d’affections manifestement organiques. Par la seule force de l’imagination, et sans recourir au sommeil hypnotique, il est parvenu à guérir un nombre prodigieux de verrues, jusque-là rebelles à toute médication. Ces petites tumeurs de la peau semblaient pourtant n’être soumises que très médiocrement à l’influence du système nerveux.

L’idée est une force, du moins lorsqu’à l’élément cognitif s’ajoutent des éléments d’affectivité : joie ou souffrance, désir ou répulsion. Elle tend à se réaliser, et se réalise en fait lorsqu’aucun obstacle ne l’empêche de se transformer en actes, en mouvement. De cette loi psychologique des vérifications expérimentales nous sont constamment données : lorsqu’on n’y prend garde, rire, bâillement, toux, accent sont contagieux, aussi la peur, l’enthousiasme et les autres émotions. La mode, en matière d’habits comme d’opinions, les multiples manifestations de l’esprit grégaire, l’imitation sous toutes ses formes sont autant de preuves nouvelles de la puissance de l’idée. Dans un troupeau de moutons, il suffit d’un fuyard pour déterminer une panique ; et les manifestations de joie ou d’irritation collective sont fréquentes chez les animaux. Le vertige a sa cause dans l’idée du vide ; les mouvements du pendule de Chevreul dans celles du nombre et de la direction pensés, ceux des tables tournantes ou frappantes dans la croyance des assistants ; on sait que la publicité repose sur la suggestion. C’est de la même façon que s’expliquent un très grand nombre de phénomènes magnétiques. Sans reconnaître à ces derniers l’importance excessive que leur attribua le XIXème siècle finissant, nous refusons de faire nôtre l’opinion de Delmas et Boll qui réduisent l’hypnotisme à une « simulation de sommeil somnambulique par mécanisme mythomaniaque ». Sujets et médiums sont quelquefois des mythomanes et des « menteurs constitutionnels » ; il serait faux de croire qu’ils le sont toujours.

L. BARBEDETTE.

MAHOMÉTISME (ou ISLAMISME)

n. m. (de Mahomet, forme occidentale de l’arabe Mohammed)

Sans parler des travers inhérents à toute religion, l’islamisme a répandu trop de sang, fait verser trop de larmes pour que nous prenions sa défense. Pourtant l’on doit reconnaître que les auteurs occidentaux, ceux qu’anime la mauvaise foi catholique surtout, se montrent en général d’une partialité insigne lorsqu’ils parlent de Mahomet, de sa personne ou de son enseignement. Accusations injustifiées, mensonges, calomnies foisonnent sous leur plume ; contre le concurrent arabe de Jésus-Christ ils font flèche de tout bois. Alors que nous manquons de documents authentiques concernant le Christ et qu’il est même permis de douter de son existence effective, nous possédons sur le fondateur de l’islamisme des renseignements absolument certains. Sa bonne foi ne saurait être mise en doute. Impressionnable au point de se trouver mal en respirant certaines odeurs, il était sujet à de violentes crises nerveuses qu’il tenait de sa mère. Halluciné, comme tant de mystiques chrétiens, il crut sincèrement voir des anges, entendre des voix. Ses préoccupations religieuses l’avaient conduit à s’affilier aux Hânijs, secte de dévots dissidents qui priaient, jeûnaient, se privaient de vin et voulaient remplacer le polythéïsme arabe par le culte d’un dieu unique. Mais il fut épouvanté et se crut possédé d’un djinn, quand un ange (il sut plus tard que c’était Gabriel) lui révéla pour la première fois sa mission en 611. La vision, semble-t-il, eut lieu pendant son sommeil, alors que, retiré dans la solitude du mont Hira, il se livrait à des jeûnes et à des méditations qui surexcitaient son cerveau. Fort simple, bon pour les femmes, les pauvres, les animaux, Mahomet ou mieux Mohammed, n’était ni orgueilleux, ni vaniteux ; et, bien que le prophétisme fut chose assez courante chez les sémites, il s’estimait indigne d’être choisi par Dieu. Ses scrupules devinrent tels, malgré les encouragements de sa femme Khadidja, qu’il songea au suicide. Mais, trois ans plus tard, les visions reparurent et en plein jour la voix de Gabriel avait toujours le même timbre ; Mahomet la percevait à travers un bourdonnement comparable, disait-il, à la grosse clochette du chameau qui marche en tête d’une caravane : « Tu es le prophète du Seigneur », disait l’envoyé céleste. A la fin, il se persuada de la vérité de sa mission et les longs déboires du début, les moqueries et les persécutions qu’il devra subir ne parviendront pas il ébranler sa conviction. On le traita de fou et de charlatan, on lui jeta des pierres, on lui cracha au visage ; ce fut en vain, Et après les triomphes qui suivront, lorsqu’il aura savouré les joies de la toute-puissance, sa mort témoignera encore de sa sincérité. Sentant qu’il était perdu, il s’en vint à la mosquée pour déclarer au peuple :

« O vous qui m’écoutez, si j’ai frappé quelqu’un sur le dos, qu’il me frappe. Si j’ai blessé la réputation de quelqu’un qu’il m’injurie. Si j’ai pris de l’argent à quelqu’un qu’il se paye. »

Et il fit indemniser aussitôt un homme qui lui réclamait le paiement d’une petite somme. Sauf les trois derniers jours où son état ne le permit plus, il continua de prier en présence du peuple.

Mais Mahomet ignora absolument la tolérance ; aussi cruel que le clergé catholique du moyen-âge il voulut imposer sa doctrine par la force. Contre les adorateurs des idoles, les païens, il fut féroce ; mieux disposé à l’égard des juifs et des chrétiens « détenteurs d’Ecritures », il persécutera pourtant les premiers, « des ânes chargés de livres », parce qu’ils l’accusaient, non sans raison, de plagier la Bible. Fort modéré dans sa conduite ordinaire, il perdait toute mesure dès qu’il s’agissait d’infidèles refusant d’admettre son enseignement. Il dira :

« Combattez ceux qui ne croient pas à Dieu et au Jour Dernier. Si vous ne marchez pas au combat, Dieu vous en demandera un compte sévère. Il mettra un autre peuple à votre place. »

Le djihad, la guerre sainte, est particulièrement agréable à Allah :

« Le paradis est à l’ombre des épées. Les fatigues de la guerre sont plus méritoires que le jeûne, la prière et les autres pratiques de la religion. Les braves tombés sur le champ de bataille montent au ciel comme des martyrs. »

On voit combien l’islamisme se rapproche de l’Église romaine, à ce point de vue. Ne lit-on pas dans Saint Thomas d’Aquin :

« L’hérétique est pire qu’un chien enragé et doit comme lui être abattu ! »

Croisades chrétiennes et atrocités de l’Inquisition constituent le digne pendant des brutalités musulmanes. Lors de sa guerre contre les mecquois, le prophète arabe se comporta en brigand ; il fit massacrer tous les hommes d’une tribu juive et réduisit en esclavage les femmes et les enfants ; après le combat de Deür, il mit à mort des prisonniers et, à l’un d’eux qui lui demandait angoissé : « Qui prendra soin de mes enfants ? », il répondit implacable : « Le feu de l’enfer ! » S’il amnistia presque tous ses ennemis, après la prise de la Mecque, ce fut par calcul, afin d’assurer la soumission rapide du reste de l’Arabie. Sur son lit d’agonie, il donnait encore des instructions à ses lieutenants pour l’expédition militaire de Syrie ; il fut l’inspirateur de la politique de conquête que les Arabes suivront après sa mort.

On sait que la doctrine de Mahomet est contenue dans le Coran (voyez ce mot), recueil des paroles et des discours que ses disciples transcrivirent de suite avec un soin pieux ou gardèrent fidèlement dans leur mémoire. La première édition parut en 633, sous le khalifat d’Abou Bekr, et le texte définitif en 659, sous celui d’Othman. C’est une œuvre de bonne foi, dont l’authenticité ne peut être mise en doute, au moins pour l’ensemble. Au point de vue littéraire les appréciations portées à son sujet sont contradictoires. Salomon Relnach le qualifie de pauvre livre :

« Déclamations, répétitions, banalités, manque de logique et de suite dans les idées y frappent à chaque pas le lecteur non prévenu. Il est humiliant pour l’esprit humain que cette médiocre littérature ait été l’objet d’innombrables commentaires et que des millions d’hommes perdent encore leur temps à s’en imprégner. »

Barthélémy Saint-Hilaire émet un jugement tout opposé :

« C’est, d’après lui, le chef-d’œuvre incomparable de la langue arabe, et ses qualités littéraires ont contribué à l’influence inouïe qu’il a exercée. On a cru d’autant mieux qu’il était la parole de Dieu, que jamais encore homme parmi les Arabes n’avait fait entendre de tels accents. »

Quoi qu’il en soit, l’éloquence naturelle de Mahomet fut admirée de ses adversaires comme de ses amis. « Son art, disaient les premiers, ne consiste que dans sa parole insinuante » ; et l’un de ses fidèles déclarera, après l’avoir entendu pour la première fois :

« Mahomet parle comme je n’ai jamais entendu parler personne. Ce n’est ni de la poésie, ni de la prose, ni du langage magique ; mais c’est quelque chose qui pénètre et remue. »

Certaines conversions fameuses, celle d’Omar et du poète Lebid par exemple, furent dues au charme de ses harangues. A ceux qui lui demanderont un signe, une preuve de sa mission divine, le prophète n’hésitera pas il répondre :

« Écoutez la pureté de ma langue ! »

Et, craignant une concurrence dangereuse pour son prestige, il ira jusqu’à faire assassiner poètes et poétesses, ses ennemis. Mais les discours perdent généralement à être lus ; l’écriture ne parvenant à rendre ni l’accent, ni le geste, ni l’émotion vivante qui, chez l’orateur, accompagnait le texte. Ceci est particulièrement vrai de la prose rythmée, aux phrases très courtes, que parlait Mahomet. Aujourd’hui le Coran a perdu de son charme, il est souvent d’une lecture difficile ; mais, d’après les arabisants, ses strophes bien déclamées seraient encore fort agréables ; au moins en dialecte ancien, car à leur avis elles perdent leur saveur dès qu’on les traduit en français.

Outre le Coran, de nombreux musulmans, les Sunnites, admettent la Sunna « la Tradition », recueil de renseignements et de commentaires, donnés par les premiers disciples de Mahomet et transmis d’abord oralement. Ils ne furent recueillis et rédigés que deux siècles plus tard ; avec de nombreux traits concernant la vie du prophète et celle de ses compagnons, ils contiennent des explications capables d’éclairer le texte du Coran. Autour des traditions prophétiques les plus cohérentes, celles dont le dogme a le moins varié et qui constituent jurisprudence en matière religieuse, se sont groupées quatre grandes sectes ayant leur zone d’influence. Le « rit hanafite » prévaut en Orient et le malékite en Afrique du Nord, (c’est à lui que se rattachent les musulmans de l’Algérie). En Égypte, c’est le chafaïte et, en Syrie et en Arabie, le hanbalite. La véritable force de la société islamique réside davantage dans le prestige mystérieux qui enveloppe les confréries mystiques que dans son « clergé » ou sa magistrature. Ce sont ces « théocraties », analogues aux « prophètes de la synagogue » du royaume d’Israël qui s’opposent irréductiblement aux ulémas. Leur développement fut parallèle à celui de la théologie émanant des sectes dissidentes.

Nombreuses furent (on le verra plus loin) les branches hérétiques. On les divise en huit classes principales, subdivisées elles-mêmes en soixante-douze fractions. Une des plus considérables parmi ces hérésies fut celle des schiites. Les musulmans schiites, tels ceux de Perse, rejettent absolument la Sunna. Ajoutons qu’il existe plusieurs biographies de Mahomet écrites en arabe, qui ne font point partie des livres sacrés admis par les églises musulmanes. Très prolixes en détails minutieux, elles inspirent cependant la défiance par la place qu’elles accordent au merveilleux: intervention des anges, prédictions, etc.

« Allah est le seul Dieu et Mahomet est son prophète ! » tel fut le credo de l’Islam. Peu spéculatif, il n’a pas multiplié les dogmes à plaisir comme le catholicisme romain. Dieu est un, éternel, tout-puissant ; ses décrets sont éternels comme lui et sa volonté immuable ne saurait être modifiée même par la prière. Or rien ne peut se faire sans Allah, puisque sa puissance divine est illimitée ; toutes les actions humaines sont prévues par lui :

« Tout est écrit d’avance. L’homme porte son destin suspendu à son cou. »

D’où la doctrine du fatalisme absolu ; et la nécessité pour le croyant de se soumettre sans murmures inutiles ; islam signifie en arabe résignation totale à la volonté de Dieu. « C’était écrit! » ou « Allah est grand ! » voilà le cri du pieux Musulman, même s’il subit un sort qu’il ne méritait pas. Entre Dieu et les hommes existent des êtres intermédiaires, les anges et les djinn ; les premiers, dont le corps est composé d’un feu subtil, n’ont pas de sexe et n’éprouvent aucun de nos besoins. Ils adorent Allah de manière constante ; chaque homme en a deux à ses côtes, qui notent, l’un ses actions bonnes, l’autre ses actions mauvaises. Pour avoir refusé de saluer Adam, Iblis et les anges qui le suivirent dans sa révolte furent maudits par le tout-puissant. Quant aux djinn ou génies, si chers aux arabes avant la prédication de Mahomet, il en est de mâles et de femelles, d’hérétiques et de musulmans. Création du monde et chute du premier homme sont racontées d’après la Bible, avec des variantes néanmoins. Pour communiquer ses volontés Dieu se sert des prophètes : Noé, Abraham, Moïse, Jésus, furent du nombre. Mais Mahomet, le dernier, leur est supérieur à tous, car il apporte la vérité entière, alors que ses prédécesseurs n’en purent communiquer que de faibles parcelles. Avec lui la série des prophètes est close définitivement, les hommes n’ayant plus rien à apprendre. Seulement Mahomet ne se donna jamais pour une incarnation divine, pour un fils d’Allah descendu sur terre.

En dehors des moments où l’archange Gabriel l’inspirait, il restait un arabe ordinaire, soumis à la tentation, sujet au péché et, comme les autres, destiné à mourir.

L’âme humaine est immortelle ; jugée par Dieu, elle va au ciel ou en enfer, suivant qu’elle a bien ou mal agi. Aux enseignements du prophète, ses disciples ajoutèrent de nombreuses précisions. Après la mort, l’âme doit passer, au-dessus de l’enfer, par un pont « mince comme un cheveu et tranchant comme le fil d’une épée ». Les pécheurs trébuchent et tombent ; sans autre nourriture que des ronces, ils rôtissent sur un feu ardent et, pour que le supplice se renouvelle sans répit, ils sont munis d’une peau neuve chaque fois que l’ancienne est brûlée. Du moins l’enfer n’est pas éternel, sauf pour les infidèles ; les musulmans n’y restent que le temps d’expier leurs forfaits. De là, ils gagnent le paradis où quelques justes parviennent à se faire admettre du premier coup. « La paix éternelle et l’éternelle joie » règnent dans ce séjour enchanteur où coulent des rivières de lait, de vin et de miel, où les arbres touffus inclinent leurs branches pour que le promeneur en cueille commodément les fruits. Vêtus de brocart et de satin vert brodé, couverts de bijoux, les élus s’attablent près de fontaines jaillissantes, dans des jardins ombreux, avec des houris charmantes ; et des serviteurs nombreux, des échansons portant coupes ou gobelets d’un breuvage exquis, s’empressent à leur moindre désir. La résurrection des corps fut formellement enseignée par Mahomet ; toutefois, dépassant ces plaisirs vulgaires les plus sages ont la joie « de voir la face de Dieu matin et soir », Judaïsme et Christianisme ont fourni, on le voit, de nombreux éléments à la dogmatique musulmane ; ce n’est pas par l’originalité que valent les conceptions doctrinales du prophète, c’est par une simplicité qui les rendit accessibles aux esprits les moins cultivés.

Même simplicité en matière de prescriptions rituelles et morales. Un khalife comme chef suprême, que la communauté des fidèles a le droit de prendre n’importe où d’après les sunnites ; qui, d’après les schiites, doit être nécessairement de la famille de Mahomet. Ce dernier en mourant ne désigna pas son successeur ; c’est à propos d’Ali, son gendre, exclu du khalifat, que ces divergences doctrinales éclatèrent. Point de clergé, mais un simple directeur des prières : l’iman, dont la présence à la mosquée n’est d’ailleurs pas indispensable, et un muezzin pour annoncer l’heure de la prière. Cinq fois par jour le musulman doit prier. Après des ablutions sur les mains, les avant-bras, le visage et les pieds ; avec de l’eau autant que possible, avec du sable s’il est au désert, il se tourne dans la direction de la Mecque, s’incline puis se prosterne, en récitant les formules consacrées. Pendant trente jours consécutifs, chaque année, à partir de quatorze ans, il s’abstient de manger, boire et fumer, depuis le matin « dès que la lumière suffit pour distinguer un fil blanc d’un fil noir », jusqu’au coucher du soleil ; c’est le jeûne du mois de Rhamadan (voir jeûne) qui rappelle l’époque où le prophète eut ses premières visions. Seuls les malades en sont dispensés, mais avec obligation de faire un jeûne de trente jours, dès qu’ils seront rétablis.

« L’odeur de la bouche qui jeûne est plus agréable à Dieu que celle du musc. »

Ajoutons que les rigueurs du Rhamadan sont adoucies par les plantureux repas absorbés de la tombée de la nuit au lever de l’aurore. Une fois dans sa vie, le musulman doit se rendre à la Mecque. Il y tourne sept fois autour de la Kaaba, suivant une coutume que Mahomet trouva établie ; et, après- s’être fait raser entièrement la tête, en récitant des prières se rend sur une montagne à dix-sept kilomètres de la ville sainte, pour entendre un sermon. Le fondateur de l’Islam, qui lui-même avait connu la pauvreté, témoigne d’une sollicitude particulière à l’égard des pauvres :

« Vous n’atteindrez à la piété parfaite que lorsque vous aurez fait l’aumône de ce que vous chérissez le plus. Faites l’aumône de jour, faites-là de nuit, en public, en secret. Tout ce que vous aurez donné, Dieu le saura. »

Et dans l’insistance qu’il mit à plaider la cause des orphelins, le souvenir des souffrances endurées dans son enfance, lorsqu’il eut perdu ses parents, fut sans doute pour quelque chose. Les musulmans distinguent deux sortes d’aumônes, l’une volontaire et l’autre légale ; cette dernière, véritable impôt, est destinée à soulager les croyants pauvres et à subventionner les entreprises religieuses, la guerre sainte en particulier. Bien que le Coran ne parle pas de la circoncision, elle est pratiquée par tous les fidèles, Dieu l’ayant ordonnée dans une révélation antérieure. Mahomet réduisit à quatre le nombre des femmes légitimes, mais il reçut de Gabriel la permission expresse de ne point suivre la loi commune et, Khadidjâ morte, il se constitua un harem bien peuplé. Ignorante, à demi-esclave, tenue de se voiler en public, la femme fut en outre presque éloignée du culte ; la religion musulmane s’adresse spécialement aux hommes, différente en cela de la catholique qui, tout en excluant les dames du sacerdoce, voit en elles ses ouailles de prédilection. Aujourd’hui du moins, car on sait que Saint Paul leur défendait vertement d’élever la voix dans les assemblées chrétiennes, et qu’un grave concile délibéra longtemps pour savoir si elles possédaient une âme à l’instar de leurs compagnons masculins. Pour limiter les divorces, le fondateur de l’Islam imposa au mari l’obligation de rendre la dot. Il défendit au père de tuer ses enfants et d’enterrer ses filles vivantes, selon une habitude arabe consacrée par la tradition. Mensonge, calomnie, orgueil, vol, avarice, etc., furent rangés parmi les vices comme chez les juifs et les chrétiens ; le vin et les boissons fermentées en général, la viande de porc, les jeux de hasard furent prohibés ; afin d’éviter un retour possible à l’idolâtrie, peintres et sculpteurs durent s’abstenir de représenter la figure humaine. Mahomet ne supprima pas l’esclavage, mais il en atténua les rigueurs et tendit même à le faire disparaître :

« Dieu n’a rien créé déclarait-il, qu’il aime mieux que l’émancipation des esclaves. »

En morale, il n’innova pas ; il emprunta aux religions déjà existantes et fit de nombreuses concessions aux mœurs arabes ; toutefois, si l’on excepte les prescriptions relatives à la guerre sainte, il s’efforça d’introduire plus de douceur dans des coutumes souvent atroces. Le Coran servit de code civil aux musulmans ; il devint l’inspirateur de leur jurisprudence, la base essentielle de leur législation civile et criminelle. Aujourd’hui encore, les indigènes d’Algérie, de Tunisie et du Maroc sont jugés d’après ses prescriptions.

A côté de ses légistes l’Islam eut ses théologiens, dont les principaux furent les « maîtres de la Tradition ». L’un d’eux Bokhâri, mort en 870, réduisit les 600.000 « Nouvelles » proposées avant lui à 7275 anecdotes dignes d’être crues. Ces théologiens défendirent le mahométisme orthodoxe contre ses déviations hérétiques ou schismatiques. Ils répondirent aussi aux attaques chrétiennes ; et l’on sait quel éclat jettera la civilisation arabe. Mahomet n’avait rien du contempteur de la science que les occidentaux ont supposé :

« Enseignez la science, lit-on dans le Coran ; qui en parle loue le Seigneur ; qui dispute pour elle livre un combat sacré ; qui la répand distribue l’aumône aux ignorants. La science éclaire le chemin du paradis. Elle est le remède contre les infirmités de l’ignorance, un fanal consolateur dans la nuit de l’injustice. L’étude des lettres vaut le jeûne et leur enseignement vaut la prière. »

En conséquence d’importantes universités, de riches bibliothèques furent créées dans les divers pays musulmans. Pas davantage les peuples vaincus par les arabes ne furent convertis de force ou massacrés. S’ils acceptaient l’islam, ils devenaient de droit les égaux du vainqueur ; s’ils refusaient, ils conservaient néanmoins leurs terres, à condition de payer une capitation pour leur personne et un tribut pour leurs biens. On exigeait encore que les non-musulmans s’abstiennent de boire du vin et de réciter leurs prières en public, qu’ils portent un costume spécial et ne laissent pas voir leurs porcs. Mais, chose plus grave, ils ne pouvaient presque jamais obtenir justice contre un fidèle de Mahomet, tant il est vrai que toute religion garde une âme de persécutrice, même lorsqu’elle affecte des dehors bienveillants. Et, comme on les pressurait souvent, les conversions devinrent innombrables. Reconnaissons toutefois qu’en fait de crimes, les musulmans n’atteignaient généralement pas à la hauteur des chrétiens. Quand il prit Jérusalem, en 636, Omar assura le libre exercice de leur culte aux juifs et aux chrétiens; il garantit la sécurité de leurs personnes et ne les spolia pas de leurs biens. En moins de huit jours, au contraire, Godefroy de Bouillon et ses croisés, maîtres de la Ville Sainte exterminèrent 70.000 juifs ou mahométans.

Hérésies et schismes, nous l’avons dit, abondèrent dans l’Islam, comme dans toutes les religions. A côté des sunnites ou orthodoxes, il y eut bientôt les schiites qui se rattachaient au gendre de Mahomet, Ali. Officiellement les maîtres en Perse depuis 1499, ils ont aussi beaucoup de partisans dans l’Inde. Moins rigides en ce qui concerne l’usage du vin et la représentation des êtres vivants, ils rejettent la Sunna, et tendent souvent vers un panthéisme plus ou moins voilé. Eux-mêmes donnèrent naissance à des sectes nouvelles : les Ismaïliens presque libres-penseurs ; les Druses qui ne s’accordent ni avec les chrétiens, ni avec les autres musulmans, etc. Les Suffites, dont l’origine remonte à Rabia, une femme morte vers 700, sont des mystiques pour qui l’âme est une émanation de Dieu et qui rêvent d’un retour à lui par la voie de l’amour. Ils devinrent assez nombreux en Perse à partir du IXe siècle et fondèrent des couvents. Au sein de l’islamisme orthodoxe, des tentatives de réforme ont eu lieu également : les Motazilites voulaient purifier la religion ; les Wahhabites s’insurgeaient contre le relâchement des mœurs, ainsi que contre le culte des saints et des reliques. Ils s’emparèrent de la Mecque au début du XIXe, mais furent vaincus en 1818 par Méhémet-Ali agissant au nom du Sultan. On ne peut donner même une simple liste de toutes les sectes soit sunnites, soit schiites. Rappelons seulement qu’une confession nouvelle, le Bâbisme, fut prêchée en Perse, à partir de 1840, par le réformateur Madhi el Bâb que l’on fusilla en 1850, mais dont l’œuvre fut continuée par des disciples enthousiastes, les babistes, nombreux malgré les persécutions qu’ils ont eu à subir, réclament l’admission des femmes aux cérémonies du culte, la suppression de la polygamie et du voile, des mesures en faveur des pauvres et des opprimés. Par ailleurs les « Jeunes Turcs », qui en 1908, mirent fin au règne abominable d’Abd-ul-Hamid, cherchèrent à concilier la civilisation moderne et le Coran. Sous le gouvernement de Mustapha-Kemal des transformations religieuses autrement profondes sont survenues. En 1924, l’Assemblée nationale supprima le khalifat ; elle décréta encore la séparation de la religion et de l’État. Aujourd’hui le mariage est laïcisé en Turquie ; la polygamie est interdite ; et les écoles donnent un enseignement d’inspiration rationaliste. Pourtant l’Islam n’a pas dit son dernier mot dans l’histoire du monde ; il compte plus de deux cent millions d’adhérents et ne cesse de faire des progrès du côté de l’Inde, ainsi qu’en Afrique. En Europe les préventions anciennes contre le prophète de Médine sont en voie de disparition ; à beaucoup sa doctrine n’apparaît pas plus absurde que celle de Jésus-Christ, et une mosquée s’élève actuellement en plein Paris.

Peu-être l’Islam doit-il, pour une bonne part, à ses confréries l’activité conquérante dont il est toujours animé. A l’exemple des moines chrétiens ou buddhistes, de dévots musulmans entreprirent, de sauver leur âme à tout prix en s’imposant des prières surérogatoires et en réchauffant le zèle des croyants. D’où les ordres religieux ou confréries qui cachèrent leurs visées politiques sous le manteau d’un mysticisme désintéressé, absolument comme chez les catholiques romains. Et leur influence devint telle, que généralement les pouvoirs publics n’osèrent leur résister ; leur nombre aussi s’accrut démesurément. Chacune possède un supérieur général ; au-dessous, des moqaddem ou prieurs dirigent les groupes provinciaux et confèrent l’initiation dans la contrée qu’ils gouvernent ; puis viennent les khouans ou frères. Tous les membres de l’ordre se doivent aide mutuelle et protection ; ils appartiennent au chef, corps et âme. Ce dernier réunit les moqaddem, une ou deux fois l’an, pour arrêter les décisions importantes que l’on communique ensuite aux khouans. Les plus curieuses de ces confréries, mais non les plus influentes, sont celles des derviches, appelés jadis safis ou fakirs. Après un long noviciat et de pénibles épreuves, les derviches font vœu de pauvreté, de chasteté et d’humilité, puis reçoivent une initiation particulière du supérieur ou cheik. Ils mendieront ensuite pour leur couvent et prêcheront sur les places publiques. Les derviches tourneurs, dont la maison-mère est à Konieh, possèdent un monastère dans le faubourg de Péra et se livrent publiquement à des danses sacrées, le mardi et le vendredi. Après une procession solennelle et un salut au cheik, ils tournent avec une adresse étonnante et une volubilité extrême, au son du tambourin et de divers instruments. Quant aux derviches hurleurs, ils arrivent à l’anesthésie cataleptique par des invocations répétées à leur fondateur, Mahomed-ben-Aïssa, des cris suraigus, et des oscillations rapides de la tête au-dessus d’une cassolette où brûle du benjoin. Et lorsqu’ils sont arrivés au paroxysme de l’exaltation, ils se transpercent les joues, se labourent le corps, lèchent des fers rougis, tiennent des charbons allumés entre les dents, accomplissent mille tours que le vulgaire qualifie miracles, mais que le savant explique par les seules forces du système nerveux et de la suggestion.

Comme les autres religions, le mahométisme aboutit aux manifestations maladives d’un mysticisme délirant. Dominer les corps, détruire les âmes, voilà le résultat indéniable auquel parviennent sectes et Églises qui se réclament d’une divine révélation. Moïse, Buddha, Jésus, Mahomet, Allan Kardec, Krishnamurti apportèrent aux hommes des chaines intellectuelles ; ce furent de faux prophètes, des dieux inconsistants, soit volontairement trompeurs, soit trompés eux-mêmes.

L. BARBEDETTE.

MAILLOT

n. m. (rad. maille)

Nous ne ferons pas à ce mot le procès de ce vêtement collant, espèce de caleçon de douteuse élégance et parfois de libidineuse transparence, que les lois imposent au corps humain dans des exhibitions publiques. Qu’il s’agisse d’esthétique ou de manifestation culturelle, de plastique ou d’hygiène, d’harmonie ou de santé, chaque fois que l’homme essaie de retrouver son milieu naturel d’air et de lumière, une société, qui cache sous sa vêture une corruption raffinée et souvent une ordure scandaleuse, plaque cet écran « moral » sur nos nudités indésirables. D’autres, à des sujets appropriés, dénonceront ces mœurs et ces obligations hypocrites, toutes pétries de la chrétienne réprobation du sexe...

Ici nous nous arrêterons à ce carcan dans lequel on enserre les petits des hommes à peine échappés du ventre protecteur de la mère. Ils y goûtaient encore, dans leur claustration transitoire, une indépendance relative, pouvaient y bouger, s’y retourner. Mais dès qu’ils sont entrés dans le riant royaume où se traînent nos joies jugulées, les prêtresses du maillot, à peine contrariées par les servants d’Esculape, s’emparent de leur petite chair et l’emprisonnent sous d’affreux ligaments. Pendant des siècles, le maillot a garrotté leurs membres, écrasé leur poitrine, comprimé tout l’être avide de développement... Se situant, en matière d’élevage, parmi les plus bornées des espèces animales, mettant leur faible intelligence à refouler les indications les plus claires de nos instincts, les familles se sont complus, vis-à-vis de l’enfance, à des pratiques étouffeuses qui ont leur prélude dès le premier vagissement de la progéniture...

Qu’invoquent les nourrices pour justifier cette séquestration barbare ? Des considérations de chaleur de propreté et le souci d’empêcher les déformations. Ce sont les « avantages » (nous les retrouverons tout à l’heure) que la routine nous oppose. Gribouille échappant à la pluie par l’immersion pourrait lutter de perspicacité avec les défenseurs du maillot : « Dans le sein même de la mère », écrit Larousse sur le chemin d’une puériculture libérée, « le fœtus change très souvent de position ; pourquoi le réduire après sa naissance à un repos absolu ? L’homme le plus indolent lui-même ne pourrait, sans en éprouver un grand malaise, rester sans mouvement dix fois moins de temps qu’un enfant dans son maillot ». Et c’est, mettant à profit sa malléabilité, c’est cet agglomérat de cellules essentiellement mobiles, partout et dans tous les sens en voie d’expansion, c’est cet enfant sans cesse gesticulant qu’on a imaginé de soumettre à ce refoulement systématique, à la torture de l’immobilité ? Regardez-le, d’ailleurs, quand son bourreau desserre les bandes conjuguées ; voyez ses muscles se gonfler, ses traits s’épanouir, bras et jambes rythmer des gambades de réjouissance, tout son corps faire effort pour se ressaisir... et suivez sa pauvre figure renfrognée quand on ramène sur lui l’encerclante prison. Il résiste d’ailleurs (et il y serait plus disposé encore s’il ne jouissait de la satisfaction du nettoyage qui vient d’accompagner sa mise à nu), il crie, pleure, se débat, dans la mesure où le lui permettent ses entraves bientôt victorieuses, et ne se résigne que fatigué de lutter...

Les résultats physiques de ce beau régime ? Un médecin pénétré de son rôle pourrait, dès la « délivrance », les mettre en relief devant les gardiennes empressées de la tradition, qui ficèleront et épingleront bientôt avec ferveur le nouveau venu :

« La pression exagérée du maillot paralyse les muscles et les ligaments, dont la texture est encore si molle. Les os eux-mêmes peuvent changer de forme et de direction, surtout au niveau des articulations, où la pression produit souvent du gonflement et des nodosités. Les membres inférieurs, qu’on s’imagine rendre plus droits et plus réguliers en les comprimant l’un contre l’autre avec une bande, affectent une tournure disgracieuse ou des déviations irrémédiables. Le système circulaire n’est pas moins affecté que le système osseux ; une forte compression sur tout le corps empêche le sang d’arriver en quantité suffisante dans les capillaires superficiels ; aussi le liquide nourricier, refluant dans les organes intérieurs, aura une tendance à se concentrer vers les poumons et le cerveau ; de là l’imminence des congestions pulmonaires et cérébrales. » (Larousse)

Mais c’est surtout du côté de la poitrine qu’on observe les effets pernicieux du maillot. Celui-ci nuit essentiellement à la liberté de la respiration, en empêchant l’élévation des côtes et leur dilatation, ainsi que les mouvements connexes du diaphragme au moment de l’inspiration. La quantité d’air qui pénètre dans les poumons est insuffisante, l’enfant éprouve le besoin de respirer plus souvent, et il peut conserver toute sa vie une respiration courte et gênée », sans compter que la capacité réduite de la cage thoracique entraîne un véritable rachitisme pulmonaire, particulièrement favorable à l’éclosion et au triomphe de la tuberculose... Quant à la chaleur vitale, comme si elle était compatible avec une circulation paralysée !

La survivance obstinée du maillot, sous ses formes plus ou moins adoucies, tient, en même temps qu’au préjugé, au désir de tranquillité des mères. L’usage du maillot les dispense de la surveillance et à moins de crises intempestives, s’accommode d’un élargissement à heure fixe. Ce qui n’empêche pas qu’on nous a chanté la propreté qu’il assure. Comme si, derrière cet accoutrement, se pouvaient soupçonner, au moment opportun, les besoins de l’enfant ! Les évacuations excrémentielles se produisent, la plupart du temps, sans qu’on s’en aperçoive et seules les décèlent ou l’avertissement de notre sens olfactif ou la plainte du patient embrené, comme eût dit Rabelais. D’autre part, la nourrice a tendance à tergiverser devant cette opération toujours compliquée de l’assemblage à défaire et à refaire. Elle hésite, recule et l’attente est toujours préjudiciable à l’enfant. Au lieu de la propreté qu’on nous promet, c’est surtout (dans une région déjà débilitée, appauvrie par le manque d’air) l’inflammation des muqueuses au contact des matières fécales, et les excoriations, fréquentes, consécutives...

On connaît les anathèmes de Rousseau contre ces liens funestes, opposés à la croissance du sujet. Ils ont porté à la forme la plus rigoureuse du maillot un coup mortel. Nous ne pouvons que les reprendre avec force et nous insurger encore contre ses derniers vestiges. La coutume, nous le savons, a jeté du lest. On enroule les bandelettes avec moins d’acharnement. Les bras ont échappé aux honneurs de la ligature. Mais les langes multipliés continuent à paralyser les mouvements et à priver d’oxygène un épiderme sacrifié. Les jambes végètent toujours « à l’étouffée » et les draperies ingénieuses ‒ la gloire des mères s’y complaît ‒ épousent encore des formes impatientes.

L’ensemble du maillot actuel ‒ dit « français » ‒ se compose d’une chemise et de plusieurs brassières et d’une sorte de long étui « formé d’une serviette de linge dite « couche », dans les plis de laquelle on enveloppe séparément les jambes, et, par-dessus, d’un ou deux langes d’étoffe épaisse de coton ou de laine ». Le tout, enroulé autour du corps, à la hauteur des bras, avec ses bords superposés, épinglés selon la ligne du dos et le bas replié droit, a ainsi l’allure d’un sac. C’est dans ce fourreau, plus ou moins serré selon le caprice ou le « savoir » des mères ou des nourrices, que l’enfant accomplit, encore de nos jours, si je puis user de ce terme sans ironie, sa première étape dans la vie. À cet équipement... modernisé, certains substituent, soit dès les premiers temps, soit pour faire suite au précédent, un maillot ‒ anglais, cette fois, ‒ qui consiste principalement en un vêtement fait d’une robe ouverte devant et sans manches, avec deux couches triangulaires (l’une de toile, l’autre de laine), formant culotte.

Déjà, depuis longtemps, sous la pression du bon sens, allié à une meilleure connaissance de notre organisme, des médecins (Drs Périer, Foveau de Courmelles, etc.), ont préconisé l’emploi du « maillot modifié », mais ils n’ont conseillé qu’avec timidité l’adoption de la méthode que pratiquent l’Angleterre et l’Amérique et dont nous avons souligné la simplicité judicieuse et les bienfaits à propos des « nourriceries », du Familistère de Guise. Ce procédé consiste à placer l’enfant dans le son où il s’ébat à son aise et d’où ses déjections sont facilement expulsées, quitte, dans les régions froides ou pour certaines natures débiles (qu’on entraînera d’ailleurs progressivement) à l’envelopper la nuit dans quelque chaud lainage suffisamment lâche où dans une pelisse appropriée à l’âge et à la saison. L’enfant grandissant, le vêtement se fera moins incommode, deviendra le petit manteau occasionnellement protecteur sur les robes courtes, légères et flottantes... On peut, on le voit, concilier la liberté des mouvements et les exigences de la croissance, obtenir la température suffisante et en commander l’équilibre, sans étrangler, comme à plaisir, les fonctions organiques.

Il n’y a pas si longtemps ‒ pour une fois, sous nos yeux, la mode s’est trouvée, assez tardivement, d’accord avec la nature ‒ que le corset tenait dans son étau le buste féminin et que les fillettes, sous prétexte de soutien... préalable, en connaissaient le supplice, bien avant la puberté. Ainsi se prolongeait le maillot première prison de l’enfance et symbole précoce d’esclavage physique... et moral.

S. M. S.

MAIN

n. f. (latin manus)

« Organe de préhension, siège principal du toucher, qui termine le bras de l’homme et de quelques animaux. » (Larousse)

Des savants (Owen, P. Gratiolet) ont voulu définir l’homme comme étant le seul animal possédant deux mains et deux pieds. À ces prétentions, Huxley répond par cette objection que, d’une part, chez l’homme, c’est la civilisation qui a accentué les différences, nullement radicales à l’origine, du pied et de la main ; et que, d’autre part, c’est à tort qu’on dit le singe quadrumane, le membre postérieur du gorille se terminant par un véritable pied ayant un gros orteil mobile :

« Ce pied, dit-il, est préhensile ; mais le pied des résiniers des Landes, selon Bory de Saint Vincent, le pied d’une femme de race blanche que Trémaux a vu retombée à l’état sauvage en Afrique, le pied toujours nu de l’homme qui marche dans des terres hérissées d’obstacles ou qui grimpe à des arbres fort branchus, présentent de petits orteils plus longs et un gros orteil en même temps plus écarté et plus opposable. »

Le pied possède, avec la main, quelques différences caractéristiques, telles : la disposition de l’os du tarse, la présence des muscles courts fléchisseurs et extenseurs, l’existence du long péronier qui assure la solidité du gros orteil et en fait l’ordonnateur des mouvements du pied. On trouve ces particularités dans le pied des singes anthropoïdes. « Il suffit, dit à ce sujet le Dr Duchenne, que les muscles de la racine du pouce soient atrophiés dans une main d’homme pour qu’elle présente un caractère simien »...

Renvoyant aux ouvrages spéciaux pour une étude anatomique de la main, pour diverses connaissances connexes, biologiques ou autres, ainsi que pour les considérations plus particulièrement dépendantes de l’anatomie comparée, et pour tant de curieux éclaircissements auxquels le transformisme a donné l’essor, nous nous contentons de consigner, ici, quelques observations générales, allant de l’anatomie à la psychophysiologie et que nous estimons typiques, et de marquer sommairement combien le rôle important joué par la main dans les mouvements de l’homme, a eu de rapports avec son évolution générale et a tourné vers elle une attention qui participe de tous les domaines de l’activité intellectuelle.

Helvétius disait :

« C’est à la main, cet instrument des instruments, que l’homme doit toute son adresse et les arts qu’il exerce, enfin sa supériorité sur tous les animaux. »

Et il ajoutait :

« Si l’homme avait eu un sabot à l’extrémité de son bras, il n’aurait jamais fait un progrès. »

Il y a, dans cette opinion, une part de vérité que le transformisme a mise au point. Sans rechercher ici la supériorité première de tel ou tel organe humain, nous pouvons dire que la question d’attribuer au cerveau ou à la main les raisons de la prodigieuse avance réalisée par l’homme sur les espèces environnantes comporte, si elle est tranchée systématiquement en faveur de l’un ou de l’autre, un absolu que contredit l’évolution.

La suprématie lointaine de l’homme (dont le départ remonte sans doute à quelque cause accidentelle) servie par certaines conditions initiales, des circonstances primitives favorables, a entraîné peu à peu toute une série de répercussions réciproques entre ses organes. Le besoin (entre autres la nécessité de répondre aux exigences d’organes plus avancés), a hâté maints développements et provoqué d’heureuses conformations. Le mouvement lui-même, l’usage fréquent, les fonctions nouvelles ont accentué la puissance des plus actifs. Parmi ces derniers, l’organe coordinateur par excellence : le cerveau, toujours porté à concevoir d’ingénieuses transformations, des œuvres toujours plus délicates, et la main, plus apte que tout autre par sa position et sa mobilité, à en faciliter l’exécution, ont entretenu des rapports constants. Et les réalisations et les possibilités excitant de nouvelles exigences, il s’en est suivi entre eux comme une émulation incessante et une course parallèle, toujours plus rapide, vers leur perfectionnement. À tel point qu’aujourd’hui, au degré de complexe capacité auxquels ils sont parvenus et que leur entente persistante accroît sans arrêt sous nos yeux, il apparaît que la réduction à l’impuissance, à un moment de l’évolution, de l’un de ces facteurs essentiels du progrès, eût entraîné pour l’autre une véritable paralysie. Une coordination continue et un mutuel appui nous rendent difficile de concevoir la marche de l’un privé du secours de l’autre. Quelle qu’eût pu être clans cette conjoncture le sens du développement de notre espèce, qui eût subi, nous semble-t-il, quelque grave stagnation mais qui peut-être eût trouvé à s’agrandir dans une autre voie, nos constatations actuelles nous permettent de noter entre les progrès de la pensée et la dextérité avertie de la main des relations qui comportent des portions multipliées de causalité. Une innervation particulièrement ramifiée et harmonique atteste, par sa structure même, l’abondance des échanges et une connivence pour ainsi dire toujours en éveil. Et le magnifique épanouissement des arts et cette floraison moderne d’appareils mécaniques sont parmi les fruits les plus beaux de cette heureuse collaboration...

Pour en revenir (et conclure à cette occasion) à l’argument avancé par Helvétius, notons, en effet, « que l’intelligence du cheval participe des conditions inférieures de son pied, et qu’il est certain qu’une maladie qui convertirait la main de l’homme en sabot aurait pour effet récurrent » sinon d’abaisser son esprit au niveau de celui du cheval, du moins de le frapper d’une sorte de stupeur plus ou moins prolongée et de faire dévier son orientation. « L’homme ne doit sa supériorité ni à sa main, ni à son cerveau, ni à tel ou tel organe, mais à l’unité plus complète des différentes pièces de son organisme. Avec des éléments à peu près pareils, inférieurs souvent » (en tant que puissance directe par exemple) « il conçoit et réalise plus de rapports. La réciprocité de ses organes est plus grande et ils se perfectionnent l’un par l’autre » (Larousse). Quelle richesse majestueuse que celle du cerveau humain ; mais que de merveilles dans une simple main !

L’importance des aptitudes de la main et ses services multiples, son intervention courante dans les manifestations de la vie ont entraîné, dans tous les temps, des interprétations où la fantaisie n’a pas manqué de prendre une large part. La cabalistique, la chiromancie, secondées par l’astrologie, y ont cherché ‒et y recueillent encore ‒la marque de nos caractères et le secret de nos destinées. Conformation de la paume et des doigts, ampleur et saillie des masses musculaires (monts de Vénus, de Mars), disposition des lignes (étoiles, croix, brisures) etc., autant de signes ou d’indices, sans valeur pour les profanes, mais où les initiés poursuivent implacablement notre horoscope...

Les attributions vont de la superstition, habilement exploitée, ou sincèrement mise au service de « presciences » prestigieuses, à la science, encore enfantine, des empreintes (souvenirs, prédispositions, etc.) que laisse dans nos organes le jeu de nos facultés. La chirognomie prétend au diagnostic moral de la main. Psychiatres, aliénistes lui demandent des indications sur l’état intellectuel, les caractéristiques mentales des sujets qu’ils soignent ou étudient.

Les travaux des Dally, des Lucas concordent sans entente préalable, avec les anciennes idées des Égyptiens, mentionnées par Macrobe, et avec les rénovations de Paracelse sur l’importance physionomique de la main. De certaines formes très spatulées des doigts, d’Arpentigny, après Hippocrate, induit à la phtisie. De spéciales dispositions anatomiques externes témoignent, nous dit-on, des mauvaises conditions dans lesquelles opèrent des agents précieux en dépit de leur petitesse. Doigts ronds, boudinés : insuffisante fonction des filets nerveux. Bout des doigts plat, ridé, fendu : mauvais état des papilles. Absence des mamelons de la paume (les « monts » de la chiromancie !) : rareté ou chétivité des corpuscules de Paccini, siège par excellence du tact. D’autres rapprochements : (pouce court et prédominance des instincts, racine du pouce ridée en grille et lubricité, premières phalanges fendues et défaut d’idéalité), sont des signes déjà consignés dans les antiques chiromancies et ils montrent celles-ci dotées d’une part non négligeable d’observation.

Que d’autres traits, que d’indices réels ou imaginaires, rigoureux ou amplifiés ne relève-t-on pas dans la façon de tendre la main, de donner une poignée de main, de lever la main pour prêter serment, etc... Dans la rencontre plus étroite des corpuscules de Paccini, dans le geste des doigts enlacés et des paumes jointes, dans celui des mains imposées sur le front ne déduit-on pas, là un rapport d’union, de concorde, ici de puissance dominatrice, de suggestion, de guérison ?... Les écrivains (et au premier rang les romanciers) ont usé d’images où les mains viennent comme révéler ou traduire soit les états d’âme, les desseins de leurs personnages, soit seulement leurs tendances ou les influences majeures de la physiologie ou du caractère. Il y a pour eux des mains « bêtes, gourdes, brutales et des mains bonnes, belles et fortes ». Les mains crispées, griffues, agrippantes d’un Grandet, et les mains douces, déliées, caressantes de quelque héroïne charitable ont pour eux, chacune, leur éloquence terrible ou apaisante...

De la physionomie de la main à son éducation, il n’y a qu’un pas. Et Buffon l’avait esquissé qui écrivait, nous ramenant d’ailleurs aux gains réciproques du cerveau et de la main dans leur commerce attentif, intelligent, méthodique :

« Un homme n’a peut-être plus d’esprit qu’un autre que pour avoir fait, dans sa première enfance, un plus grand et plus prompt usage du toucher ; dès que les enfants ont la liberté de se servir de leurs mains, ils ne tardent pas à en faire un grand usage... Ils s’amusent ainsi ou plutôt s’instruisent de choses nouvelles. Nous-mêmes, dans le reste de la vie, si nous y faisons réflexion, nous amusons-nous autrement qu’en faisant ou en cherchant à faire quelque chose de nouveau ? »

« Étonnez-vous que tous les hommes remarquables aient été des « touche-à-tout » dans leur enfance, et qu’il y ait si peu d’hommes normaux et complets qu’on les regarde comme des phénomènes ! Le simple fait de prendre une plume, c’est-à-dire de la serrer entre les doigts, glace les hommes superficiels et excite les hommes de pensée à réfléchir plus et à exprimer mieux... Tout le monde comprend que l’index est le doigt qui, mieux que les autres, indique la route ; que le médius est lourd et immobile... Avant d’être un compas la main a été, crispée, une pince et fermée : un marteau. Avant de modeler, de peindre et d’écrire, elle a brisé, fendu et lacéré. Avant d’être des points d’appui qui servent à la précision du tact, les ongles ont été des griffes. La main a suivi son évolution ; elle a eu son histoire... » (Larousse)

Et nous voici arrivé au dualisme séculaire de nos mains, sœurs inégales, dont le rythme instinctif, dans certains mouvements (apprentissage de l’écriture, gymnastique, etc., etc.), révèle pourtant le parallélisme des moyens. À l’une, la droite, nous avons ‒fortuitement, sans doute, à l’origine, sinon par prédisposition, puis par la répétition logique d’un rappel là où se sent déjà une expérience, une propension acquise, un moindre effort non seulement d’exécution de la part de l’artisan, mais de commande et de surveillance de la part de l’impulseur ‒nous avons accordé la prééminence. Et les ans ont entretenu, consacré (de dextre, n’a-t-on pas fait dextérité, habileté, talent ?), ils ont porté à un tel point la supériorité habituelle de la main droite que l’autre apparaît comme la sœur inférieure, frappée d’incapacité ‒j’allais dire de gaucherie ‒invétérée. Et pourtant, au lieu de cette servante malavisée, à peine en état de tenir un second rôle, d’accomplir une tâche de complément, nous pouvions avoir, dans nos multiples travaux ‒ csont près d’y atteindre ‒deux aides également adroites et fortes, dociles et empressées ? N’est-ce pas le délaissement auquel nous l’avons condamnée, la condition de manœuvreà laquelle nous l’avons réduite qui ont fait de notre main gauche une auxiliaire embarrassée, entachée de considération subalterne ? Et ne pouvons-nous dire, avec Maquel, que « c’est un véritable préjugé que de croire qu’on doive tout faire de la main droite ? »

Cette préférence que l’homme donne à sa main droite sur sa main gauche a-t-elle sa source, comme le prétendent certains, dans « une prédominance naturelle accentué du côté droit sur le côté gauche ? » La main droite a-t-elle bénéficié de cette particularité de l’organisation et le premier appel à son concours participe-t-il d’un instinct déjà averti et disposé à accorder plus de confiance et à fonder plus de sécurité dans cette portion privilégiée de l’organisme ? Faut-il chercher en lui ‒ou seulement dans quelque hasard ‒le point de départ d’un recours qui souffre aujourd’hui de rares exceptions ? Si les qualités secrètes de l’organisation ont ici favorisé l’éclosion d’habitudes consécutives à un premier emploi, il est évident qu’elles en ont recueilli un renforcement correspondant... Quant à la main droite, appelée à l’exercice fréquent et régulier, elle en a retiré promptitude, adresse et vigueur. Et c’est elle qui, presque universellement, coopère aux ouvrages les plus remarquables conçus par l’esprit humain. Mais ce degré d’habileté et cette multitude de services ne doivent-ils pas justement nous faire regretter tous ceux que nous pourrions obtenir aussi de notre main gauche qui, « douée de la même organisation, aurait les mêmes talents si l’éducation les lui donnait ? » Pourquoi l’homme délaisse-t-il, sur le chemin de la perfection, un instrument aussi précieux à sa portée ?

Admettons qu’il faille, pour former notre main gauche, vaincre quelque faiblesse originelle ? Est-ce le seul cas où l’homme ait triomphé d’un tel obstacle ? Difficulté toute relative d’ailleurs, dès le commencement, et qui bientôt s’évanouirait « d’autant mieux que, par les leçons que reçoit la main droite, la gauche contracte une secrète aptitude à reproduire les mêmes mouvements, et que, déjà façonnée par les vives impressions du cerveau, elle est pour ainsi dire imitatrice, avant qu’elle ait réellement imité ». (Larousse). N’avons-nous pas, autour de nous, des faits qui prouvent combien cette initiation pourrait être rapide ?

« Un habile dessinateur perd la main droite et, au bout de deux mois, il écrit et dessine de la gauche avec la même facilité. Que ne peut d’ailleurs la volonté mue par le besoin ? Un homme qui n’a point de bras transforme ses pieds en mains (exemple, le peintre Ducornet) et fait avec eux des prodiges d’adresse. Or ce que l’homme fait par force, Il faudrait qu’il le fît par sagesse, et que sa raison eût sur son esprit le même empire que la nécessité. »

« Cette distinction physiologique entre la main droite et la main gauche a exercé des influences de plus d’un genre sur les idées et les usages de l’homme et, pour la race aryenne en particulier, ces influences nous apparaissent dans les temps les plus reculés. Dans les idées mythiques et sacerdotales de cette race, la force et l adresse sont l’apanage de la main droite, qui se trouve ainsi chargée des principales fonctions actives. C’est cette main qui préside au travail et au combat qui manie également les outils et les armes. De là les idées d’estime et même de respect qui s’associent à tout ce qui la concerne ? Elle devient le symbole de la rectitude, le gage de la sincérité, le signe de l’honneur. Les idées contraires s’attachent naturellement à la main gauche, et les unes comme les autres s’appliquent de plusieurs manières aux rapports sociaux, aux usages cérémoniels ou religieux, aux croyances superstitieuses, etc. De plus, chez les peuples primitifs et, même encore chez les Grecs et les Romains, par suite de son infériorité naturelle, la main gauche se trouvait chargée tout spécialement des fonctions impures ou malpropres qui auraient souillé la main droite et déshonoré la dignité de son rôle. De là l’habitude de tenir la main gauche sous le manteau et de ne jamais offrir que la droite. »

(Aujourd’hui encore il n’est pas de bon ton d’offrir la main gauche ; pour certains, ce geste s’accompagne de mépris ou en tout cas d’une insuffisance de considération dont ils s’offusquent).

« Il en est encore de même chez les Turcs, et c’est probablement aussi par suite des mêmes idées que les Romains attachaient à la main gauche une idée de sinistre augure. Il est curieux de retrouver ces scrupules chez les nègres de la côte de Guinée. Suivant Lanoye, ils ne se servent pour manger que de la main droite, toujours bien entretenue, tandis que la gauche est destinée aux usages immondes. » (Larousse)

En même temps qu’elle nous rendrait maîtres de moyens physiques étendus, l’éducation de la main gauche, en la réhabilitant, débarrasserait les esprits et les mœurs de croyances et de coutumes faites de tradition superstitieuse. Rendons-lui donc, au prélude même de la vie, une place digne d’elle. Faisons appel à tous les éléments, à toutes les vertus inévoluées que nous laissons sottement dormir en elle ? Élevons-la à la dignité première, sur le même plan que notre droite... Sur moi-même et sur des enfants confiés à mes soins j’ai expérimenté cette éducation et j’ai mesuré combien elle pouvait donner. En dépit d’un lourd atavisme, la main gauche, chez les petits, ne demande qu’à s’employer. Elle s’offre avec une spontanéité pleine de promesses. Et elle les tient quand nous insistons. Et les résultats personnels que j’ai enregistrés sur ce point sont suggestifs. Pour l’écriture, au jeu, au travail, garçons et fillettes, autour de moi, donnaient libre essor à la bonne volonté délaissée de leur main gauche. Et elle nous montrait vite combien était justifiée la confiance mise en elle... Les gauchers ne sont pas rares d’ailleurs dès la première enfance, mais on les refoule. Par un coup d’œil, une face courroucée, la grosse voix, par des tapes sur la « menotte » déconsidérée, on fait lâcher au bébé le jouet ou la cuiller saisis par la main gauche. À mesure qu’il grandit les défenses se codifient ; on invoque la coutume, la politesse, la bienséance, etc. (ce n’est pas beau, ou convenable, ou propre !) que sais-je, et notre gauche repoussée ne résiste pas. Pourtant, porté moi-même dès le jeune âge à revendiquer ses services (et contrarié sur ce point, à l’époque, il va de soi, par la famille) je suis revenu, systématiquement, à l’emploi de mes deux mains, un emploi aussi régulier, aussi équilibré que possible, et je n’ai eu qu’à me louer d’avoir, ici encore, surmonté les préjugés et les habitudes néfastes pour regagner une situation normale et des conditions naturelles. Combien de personnes accidentées, privées ‒momentanément ou à jamais ‒de l’usage de leur main droite, ont regretté qu’on n’ait autour d’eux ‒et qu’ils n’aient eux-mêmes ‒davantage estimé leur main gauche !

Nous pourrions, puisque nous en sommes aux réhabilitations, nous attacher à relever ‒s’il en est besoin encore auprès de ceux qui nous lisent ‒le travail des mains, regardé comme indigne ou inférieur par les aristocrates et par certains intellectuels. À ce dernier mot, nous avons montré, et tout près encore, à manuel, nous rappellerons qu’il n’y a pas de tâche dégradante lorsqu’elle accroît le patrimoine et sert la vie et le bonheur des hommes et que, du plus fruste et du plus humble effort, de la plus grossière comme de la plus « méprisée » des occupations, dans l’activité des mains calleuses et des mains noires ‒dont le labeur nourrit notre corps ! ‒résident en puissance, une dignité et une valeur morale égales à celles des travaux les plus glorieux de l’esprit.

* * *

Voici quelques locutions courantes dans lesquelles entre le mot main :

  • Avoir de la main : être adroit, exécuter avec habileté. Reybaud dit : « La main est nécessaire chez le peintre, mais le goût l’est bien davantage. Rien n’est plus aisé que de se gâter la main. »

  • Large comme la main : de peu d’étendue.

  • La main de l’homme : son travail.

  • Les croyants sont courbés sous la main de Dieu : symbole ici de puissance, d’autorité.

  • On désigne aussi par ce mot l’effet d’Influence, la force : la main de la nature, de la destinée : « Il n’y a, a dit E. de Girardin, que la main de la liberté qui puisse dénouer le nœud des nationalités. » Et Voltaire : « La main lente du temps aplanit les montagnes. »

  • Le gouvernement, la maîtrise : Charles Nodier parle de « la main digne qui brisera le fer de la guillotine. »

  • La manière de commander : intervenir d’une main ferme, ou légère.

  • La protection, le soutien, la consolation : essuyer « d’une main secourable » les larmes d’un ami. « Belles petites mains qui fermerez mes yeux » a dit Verlaine.

  • La possession, la disposition : Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu’entre les mains du talent. (Rivarol)

  • Être nu comme la main : dépouillé.

  • Pas plus que sur la main : manque, pénurie ‒Ne pas y aller de main-morte : frapper rudement.

  • Biens de mainmorte : appartenant à des gens réunis en communauté, lesquelles, par le renouvellement constant de leurs membres, échappent aux règles ordinaires des mutations de propriété.

  • Avoir la main légère : ne pas s’appesantir, être habile : Les femmes ont la main plus légère que les hommes pour panser les plaies.

  • La main leste (ou légère) : être prompt aux coups, au rapt ‒La main sûre. Mettre en mains sûres : de confiance, il une personne probe ‒Un outil bien à la main : d’un usage commode.

  • Avoir toujours la bourse à la main : être prompt aux dépenses ‒Mettre l’épée à la main : combattre.

  • Ouvrage de main d’homme : par opposition à ceux de la nature ‒Main-d’œuvre : voir ce mot.

  • Y mettre la main : entreprendre, collaborer, participer, et aussi s’immiscer :

Chacun bourdonne autour de l’œuvre politique,
Chacun y veut mettre la main. (A. BARBIER).
  • Mettre la dernière main : achever. Mettre la main à... : apporter son concours.

  • Travail des mains : occupations, besognes manuelles : « L’homme vraiment utile à la société est celui qui vit du travail de ses mains. » (J. Macé)

  • Faire par ses mains : soi-même, par ses propres moyens.

  • Tour de main : tour d’adresse ; se dit aussi d’une action rapide : cela sera fait en un tour de main.

  • Forcer la main : contraindre.

  • Main basse : main gauche ; gens de basse main : la lie de la population (deux vieilles locutions).

  • Faire main-basse : s’emparer.

  • Avoir les mains crochues : enclines à la rapine.

  • Tenir la main à quelque chose : y veiller, s’en occuper activement.

  • On dit aussi : former de ses mains sa destinée, adage qui n’est que partiellement exact.

  • Prendre de toutes mains : sans s’inquiéter de l’origine. « L’Église est en possession de demander de toutes parts et de prendre de toutes mains. » (Dupin)

  • Jeu de mains : brutaux.

  • De main de maître : à la perfection.

  • Être à toutes mains : apte à toutes les besognes.

  • Avoir la riposte, la parole en main : être prompt à la réplique, avoir l’élocution facile.

  • Donner la main : aider.

  • Prêter les mains à... : condescendre, se faire complice.

  • Prendre en main une cause : défendre.

  • Élever les mains vers quelqu’un : implorer.

  • Ouvrir les mains : se déposséder.

  • Pousser la main : exercer une pression.

  • Tenir la main haute : veiller, se montrer exigeant.

  • L’emporter haut la main : sans peine, avec une avance marquée.

  • Avoir la main heureuse : avoir de la chance ; les mains nettes : être honnête.

  • Avoir le cœur sur la main : être généreux.

  • Mettre la main sur le feu : être convaincu.

  • Se donner la main : être aussi filous l’un et l’autre.

  • Se tenir par la main ou se tenir la main : aller de concert, dépendre l’un de l’autre. « L’ignorance et l’opiniâtreté se tiennent par la main. » (La Rochefoucauld)

  • Il n’y a que la main : un rien de différence. « D’intendant à fournisseur, il n’y a que la main. » (Balzac)

  • Avoir les mains longues (on dit plutôt aujourd’hui : le bras) : avoir de l’influence.

  • Mettre la main à la pâte : besogner.

  • Sous la main : à portée.

  • À main (droite ou gauche) : direction.

  • Des deux mains : avec empressement, etc.

Proverbes :

  • « Froides mains, chaudes amours » (corrélation populaire entre la froideur des mains et le tempérament amoureux).

  • « Que la main gauche ignore le bien que fait la main droite » (rendez service avec simplicité, sans faire étalage de votre obligeance et n’en tenez pas étroitement registre).

  • « Dieu regarde les mains pures plutôt que les mains pleines » (un proverbe qui doit faire trembler de multiples « chrétiens » à l’heure de « comparaître »... ).

  • « Un oiseau dans la main vaut mieux que deux dans la haie » (Prov. anglais équivalant à notre « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras »), etc..

    * * *

  • Main (subst.) pap. cahier de 25 feuilles.

  • Petite main (artis.) : ouvrière sortant d’apprentissage.

  • Main de roi, main souveraine (droit ancien) : souveraineté.

  • Main de justice : autorité judiciaire : un emblème portait aussi ce nom ; on disait aussi main pleine, main moyenne, etc..

  • Main bote (pathol.) : difformité palmaire ou dorsale.

  • Main de gloire, main de Fatma, etc. : amulettes, objets de superstition.

  • Main de fer (mar.) : poignée avec crochet d’abordage.

  • Main courante (escalier) : partie supérieure de la rampe sur laquelle glisse la main.

  • Main du diable (zool.) : nom vulgaire de divers corollaires-alcyons, etc..

LANARQUE.

MAIN-D’ŒUVRE

n. f.

Nous n’examinerons ici que la main-d’œuvre telle que ses conditions, son utilisation, sa valeur et les conséquences de son estimation se posent dans le régime actuel de la production. Nous laisserons à ce dernier mot, ainsi qu’à travail et autres mots connexes, l’étude de la contribution du travail dans l’avenir ‒ de la main-d’œuvre dans son sens élargi ‒ et du rythme prévu de sa participation en vue du rendement nécessaire à une production équilibrée.

Le Larousse donne cette définition de main-d’œuvre : « Travail des ouvriers dans la confection d’un ouvrage. » « Le prix de main-d’œuvre, joint à celui des matières premières, établit la valeur intrinsèque d’un objet manufacturé » (Lenormant) ‒ Prix payé pour le travail dans un ouvrage quelconque. (Pluriel : des mains-d’œuvre) ‒ Encycl. (Econ. polit.) : « La main-d’œuvre est le travail de l’homme appliqué à la production ou à la transformation des choses ; extrêmement variable quant à son prix, elle est un des éléments de la valeur définitive des fabrications, des constructions, des cultures, etc. » ‒ La question de main-d’œuvre est complexe ; deux intérêts parallèles tendent constamment à son abaissement : celui de l’entrepreneur, qui bénéficie de l’écart entre le prix de revient (où la main-d’œuvre joue le plus souvent le rôle principal) et le prix de vente ; celui du consommateur (naturellement intéressé à acheter au tarif le plus bas), lequel, la concurrence aidant, fait baisser proportionnellement le prix de vente. Mais un intérêt antagoniste des deux précédents tend au contraire, à faire hausser le prix de la main-d’œuvre, c’est l’intérêt de l’ouvrier. Dans cette lutte inégale entre l’ouvrier et l’entrepreneur, (celui-ci représentant ‒ après lui-même ‒ le consommateur), la victoire n’appartient presque jamais à l’ouvrier.

L’entrepreneur doit peser deux facteurs : son bénéfice personnel dans l’œuvre en cours et la satisfaction de la clientèle pour les commandes futures ; ces deux facteurs étant influencés eux-mêmes par la concurrence. À cela s’ajoute, souvent encore, le rapport de l’argent employé. Pour tenir haut son intérêt tout en ménageant le consommateur, l’entrepreneur est porté non à réduire son prélèvement, mais à diminuer la part de l’ouvrier. Compression grosse de risques, malgré l’état de dépendance du travail : exécution inférieure, intensité affaiblie, éloignement des capacités, pénurie même de la main-d’œuvre, grève ouverte ou perlée, etc. Cependant, il y a tendance à maintenir le taux de la main-d’œuvre aux alentours du niveau strict des besoins (voir salaire) et ceux-ci sont généralement sous-estimés. Il en résulte une baisse, accidentelle ou chronique dans l’effort effectif par suite de la répercussion, sur les possibilités physiques, d’une rétribution insuffisante (mauvaise qualité des aliments d’entretien, logement exigu et malsain, etc.) À ces défaillances, à ces affaiblissements, certaines entreprises s’emploient à parer, avec plus ou moins de succès, par une rigueur accrue dans la surveillance ou par l’introduction de procédés mécaniques qui enlèvent à l’ouvrier la latitude du relâchement (voir rationalisations), etc.

D’autres éléments, sans rapports directs avec la main-d’œuvre, peuvent avantager l’entrepreneur vis-à-vis du client : telle la fraude sur la matière ou les matériaux (nombre, qualité) employés, l’éviction de besognes préparatoires ou intermédiaires, etc., procédés aujourd’hui fréquents par exemple dans le bâtiment. Mais, d’une façon générale et pour ainsi dire systématiquement, la reprise déloyale, du côté du consommateur, n’empêche pas le resserrement des tarifs du personnel. En dehors de ces pratiques malhonnêtes et des économies, à la fois déraisonnables, inhumaines et souvent maladroites, que constituent les réductions de salaires, il est des dépenses que l’on peut réduire ou supprimer, dans les conditions actuelles de la production : introduction de certaines machines qui allègent la tâche et accroissent le rendement, sans mécaniser l’ouvrier, suppression des forces mortes, des débours improductifs, contrôle et choix avisé des méthodes, plans simplifiés d’opération, réduction des pertes secondaires, etc.

La comparaison et les réflexions de Larousse, quant au ménagement et à la rétribution de l’ouvrier, ‒ toutes tendances à l’équité insuffisantes et relatives, mais difficiles et souvent impossibles à réaliser sans toucher au fond même du système de production ‒ ne manquent ni de bon sens, ni de piquant « Un laboureur, dit-il, a deux façons de réduire la dépense que lui occasionnent ses bêtes de labour : diminuer leur nourriture et augmenter leur travail ; mais, s’il est intelligent, il saura que ni l’un ni l’autre procédé ne conduisent à des résultats véritablement économiques, et qu’en tout cas leur association aurait des conséquences fatales. Bien plus fatales seraient les conséquences si les bœufs du laboureur avaient la faculté de discuter la conduite de leur maître et de s’insurger contre ses exigences tyranniques. La nécessité d’entretenir la santé et la satisfaction de l’ouvrier s’impose donc à l’entrepreneur dans la question de la main-d’œuvre. Le bon marché à outrance a des résultats anti-économiques et antisociaux, et lorsqu’on est appelé à utiliser le travail des hommes, on est tenu d’être au moins aussi intelligent qu’un simple bouvier ». Paroles que méditeraient avec fruit nombre d’employeurs modernes, mais ils s’en gardent généralement, même quand leur intelligence le leur permet.

Nous avons vu que la main-d’œuvre est un facteur de premier ordre dont l’exploitation est obligée de tenir compte pour établir le profit à tirer. Le capitaliste n’a souvent d’autre mal que de fournir l’argent indispensable à l’acquisition de la matière première de l’objet à confectionner ou du produit à travailler. L’entrepreneur, intermédiaire aujourd’hui regardé comme indispensable à l’exécution des travaux, est appelé à une plus grande dépense d’énergie et il s’emploie parfois avec activité pour arriver à obtenir des bénéfices satisfaisants. Mais l’un et l’autre ont intérêt ‒ et c’est le point aigu des conditions courantes de la production ‒ à ce que la main-d’œuvre revienne au plus bas prix.

Cependant la main-d’œuvre ‒ le travail ‒ est le principal facteur : celui dont la valeur intrinsèque est la plus grande, malgré qu’il ait tendance à être le plus méprisé. Le capitaliste peut disparaître avec son système, l’entrepreneur devient un rouage inutile, au moins dans son ensemble, dans un régime où les travailleurs seraient les seuls organisateurs du travail, comme les producteurs le seraient de la production. Mais la main-d’œuvre demeurera toujours, malgré que le travail manuel proprement dit s’efface toujours davantage devant la machine comme transformateur des choses. D’une estimation plus régulière serait alors la main-d’œuvre, enfin située dans son cadre exact et avec sa portée normale. Elle n’entrerait en discussion dans l’établissement du « revient » que pour définir le temps nécessaire à l’achèvement d’un travail et pour calculer le nombre d’ouvriers qu’il serait utile d’employer pour y parvenir. En admettant à la rigueur que le salaire subsiste (si l’on peut encore donner ce nom aux bons de travail, ou coupons d’échange ou à tout autre procédé en usage dans un système à base socialiste) il s’agirait simplement d’en examiner le montant collectif pour le travail accompli, et, l’accord établi sur le chiffre rémunérateur de la main-d’œuvre entre producteur et consommateur (deux conditions qui s’interpénètrent étroitement dans une société rationnelle et cessent de se contrarier et de s’opposer), le montant du travail serait également réparti entre tous les ouvriers. Ainsi la main-d’œuvre serait équitablement et logiquement rétribuée et la consommation, mise en contact direct avec la production et pénétrée de leurs rapports constants, verrait s’établir la valeur du produit, non plus au détriment de la main-d’œuvre et suivant la fantaisie du fabricant ou du vendeur (des deux la plupart du temps) mais sur confrontation des exigences légitimes du travail et du calcul exact des frais généraux.

Mais la main-d’œuvre n’est pas encore parvenue à ce stade heureux de juste appréciation. Il est donc nécessaire que ceux qui la constituent opposent une résistance constante et solidaire aux empiètements des appétits adverses. Si les avantages ainsi conservés ou arrachés ne sont que des adoucissements provisoires, bons seulement à rendre possible la vie et la lutte, si les réformes en elles-mêmes, avec leur contre-partie de vie chère et de difficultés nouvelles, ne sont qu’un va-et-vient de perte et de reprise sans portée sociale durable, un véritable piétinement économique et, somme toute, un leurre, elles constituent une réaction d’ordre quotidien indispensable et, bien situées, dépouillées de leurs illusions, elles sont susceptibles d’entretenir une cohésion et une combativité si nécessaires à la tâche révolutionnaire.

Georges YVETOT.

MAISON

n. f. (latin mansio, demeure)

On a vu, aux mots architecture, habitation, logement; on reverra à taudis, ville, etc., la plupart des aspects du problème de l’habitation : artistique, historique, technique, social, scientifique, hygiénique, etc., et le sens de l’évolution, particulièrement lente, du logement. Nous ne nous arrêterons donc à ce mot que pour quelques notes complémentaires, les sens spéciaux, et quelques locutions ou mots composés ‒ Maison se définit : un édifice construit en vue de l’habitation. Le bâtiment d’habitation peut ainsi comprendre plusieurs corps de logis, abriter plusieurs familles et maison se trouve avoir, sur ce point, un sens plus étendu que logement.

On a vu (architecture) que, pour l’Europe, les habitations les plus représentatives de l’art antique avaient été les demeures, de lignes tour à tour sobres ou luxueusement délicates, mais toujours d’une ampleur majestueuse, des grands de la Grèce et de Rome. Chaque civilisation eut ainsi ses types accusés dont le style général et la conformation extérieure d’une part, la distribution et l’aménagement d’autre part, accompagnaient à la fois le climat et les ressources naturelles, les mœurs et l’organisation publique et domestique. Comme les habitations de l’Inde ou de la Chine, de la Perse ou de l’Égypte, ou les constructions dispersées de la civilisation arabe, les maisons occidentales ou du proche Orient ont toujours reflété les préoccupations des maîtres opulents et non celles de la multitude dépouillée, celles de la classe riche ou aisée et non celles des parias. Question de prestige et de prédominance, de culture et de moyens, de loisir et d’exigences, d’importance et de degré d’élévation des fonctions ou des rapports publics et de la vie privée. Là, palais des rois, des princes et des chefs, demeures somptueuses à péristyle, à vestibules et à étages, avec plafonds ornés d’arabesques, lambris sculptés, mosaïques, et métaux ciselés. Ici, maisons patriciennes, avec atrium (pièce de réception), œcus, tahlinum... et chambres d’esclaves. Mais partout ‒ creusées dans le roc, ou soutenues par des quartiers de bois, des entassements de brique crue, avec, pour pavé, la terre battue ‒ les rudimentaires abris de la plèbe, le nid grossier du prolétaire, bête à labeur...

Les siècles ont maintenu l’écart, sinon quant aux matériaux, du moins quant à la puissance architecturale et au fini décoratif, à la cohésion durable et au confort interne. À côté des lourds castels aux pierres séculaires, imposant et vaste, solide et élégant sera encore, avec ses pans de bois et ses encorbellements (bientôt sa maçonnerie) l’habitat des corporations marchandes, des bourgeois du XIème au XVIème siècle, si on le compare au frêle abri, plus refuge que maison, où le vilain se blottit aux heures du repos. Depuis un siècle, les maisons se sont davantage diversifiées. L’aisance, sinon la fortune, s’est étendue à des fractions sociales jusque-là déshéritées. Les progrès de la locomotion, de l’industrie et de l’art de bâtir ont élargi les possibilités. Non seulement les grandes villes, mais les modestes cités et jusqu’aux bourgades rurales connaissent les maisons aux structures raffinées, mêlant les styles et les époques, cherchant l’éclat ou la commodité. Mais, s’il faut pénétrer dans les campagnes (où les habitations fixent encore le particularisme des anciennes provinces), pour retrouver la maison basse et le chaume du paysan, grosses agglomérations citadines comme humbles villages offrent toujours le contraste d’un noyau minime de belles et accueillantes maisons, par rapport aux masures ou aux casernes de l’ouvrier, au taudis du malheureux. Le pauvre a pris place, çà et là (bon pour « jouir » des derniers vestiges, des formes périmées) dans les maisons déclassées qu’ont laissées les riches après usure. Les bâtisses que le temps n’a pu jeter bas, mais lézardées, délabrées, véritables conglomérats d’insalubrités, reçoivent aujourd’hui les prolifiques familles du peuple. À lui, après la hutte de branchage ou la niche du troglodyte, après la cabane ou la chaumine enfumée, les logements resserrés des maisons de rebut, plus perfidement meurtrières...

* * *

Maison désigne aussi le ménage lui-même, les meubles : une maison bien tenue ; les gens y habitant (on dit aussi la maisonnée) ; la race, la descendance d’une famille : la maison des Guise, des Bourbon ; un séjour, une retraite : « L’homme est un mystère pour lui-même ; sa propre demeure est une maison où il n’entre jamais et dont il n’étudie que les dehors » (E. Souvestre). Dans maison de jeu, de santé, de retraite d’aliénés, de commerce, d’éducation, de tolérance (de prostitution) le deuxième nom indique la destination des maisons dont il est question. Maison d’arrêt : où l’on détient les prévenus ; de correction (voir ce mot) : où l’on enferme la jeunesse dite « coupable » sous prétexte de la « moraliser ». Maison commune : la mairie : Gens de maison : domestiques, etc.

Maisons meublées (ou garnies) : celles dont les logeurs offrent au public les pièces garnies de meubles et payables à la journée, à la semaine ou au mois. Fortement tarifées, dépourvues de commodités, privées de vie intime, les chambres meublées ‒ les meublés, comme on dit couramment ‒ sont souvent le logement de l’ouvrier trop pauvre pour « se mettre dans ses meubles » ou que le chômage ou la maladie, les revers ont contraint d’abandonner au Mont de Piété son mobilier et parfois ses hardes.

Maisons mortuaires. Ces établissements dont nous avons souligné l’utilité manifeste à propos des inhumations (voir ce mot) ont pour but de prévenir les enterrements prématurés. Inaugurés en Bavière, à la fin du XVIIIème siècle, ils sont aujourd’hui répandus dans les grandes villes d’Allemagne et de plusieurs autres États. Il est à peine besoin de dire que là encore, comme presque toujours lorsque l’on touche aux applications pratiques de la science, la France est très en retard sur l’étranger et que ces institutions sont chez nous à peu près inconnues. Elles provoquent sans doute le sourire de nos « connais-tout » superficiels qui portent ailleurs leur sollicitude. Rappelons que, dans ces chambres les corps des décédés sont déposés sur une sorte de lit incliné, visage et poitrine découverts, et « l’un des doigts passés dans l’extrémité d’un fil de soie correspondant à une sonnerie placée dans la chambre des veilleurs ». Le nombre de personnes arrachées par ces moyens à une mort atroce a déjà suffisamment justifié l’intelligence et l’humanité de ces précautions.

Maison du roi (hist.) Officiers de la couronne, personnalités nobiliaires attachées à la personne du souverain ou aux charges de la cour, souvent même aux affaires du royaume, comme sous les Capétiens. Les rois de France avaient leur maison civile (clergé, chambellans, maîtres d’hôtel, intendants, officiers d’écurie et de vénerie, maîtres des cérémonies, etc.). En 1789, malgré les compressions opérées par Necker, elle comprenait encore 4.000 personnes, évidemment privilégiées. La maison militaire groupait les régiments spéciaux, de garde ou d’apparat : mousquetaires, grenadiers, etc. plus particulièrement rattachés au service du roi... La maison du roi avait son ministre spécial, dit secrétaire d’État. Il avait pour attributions, outre l’organisation de la maison du roi, le clergé, les dons et brevets civils, diverses généralités etc. Plus tard lui succéda l’intendant de la liste civile... Reine, princes et princesses de sang royal avaient aussi leur « maison ». L’ensemble de ces services coûtait à la nation de 40 à 45 millions, la dixième partie du revenu public de l’époque. La démocratie a répudié la maison du roi mais, aux frais de la « princesse populaire », ministres et gros fonctionnaires, entretiennent souvent d’opulentes « maisons civiles » particulières. Quant au Président de la République, outre les personnes attachées aux diverses fonctions de représentation, aux services de liaison, de cérémonie, de cortège, de protection, etc., il conserve l’agrément honorifique d’une caricature de « maison militaire » commandée par un officier général.

Litt. Parmi les œuvres littéraires dont le titre utilise le mot maison, deux, particulièrement, sont à signaler ici. Ce sont : Maison de Poupée, drame d’Ibsen, où l’auteur pose, face aux préjugés sociaux et aux enchaînements du mariage, le droit (revendiqué par Nora que son mari voudrait tenir au rôle de poupée) de refaire sa conscience et de libérer sa vie, de « développer l’être humain qui est en elle », d’aller jusqu’au bout de sa personnalité... L’autre est : Souvenirs de la maison des morts, suite de tableaux entremêlés de récits, ou Dostoïewsky, au sortir du bagne tsariste, a fixé, avec une sincérité naïve et émouvante, la vie des malheureux auprès desquels il vécut.

S. M. S.

MAÎTRE, MAÎTRISE

n. m. et fém. (latin magister, du même radical que magis, plus et major, plus grand)

On désigne par le titre de maître toute personne qui gouverne, qui commande, qui impose sa volonté, régit autrui à son gré.

Quand un anarchiste rapporte à cette concise et suggestive formule : « Ni Dieu, ni maître », les dénonciations essentielles de sa philosophie, il se sépare à la fois de tous les dieux qui trônent sur la conscience et l’esprit à la faveur du surnaturel et des tyrans de toute nature qui à tous les échelons de la vie sociale assoient leur empire sur la faiblesse ou la pusillanimité des hommes. Face aux divinités dont l’omniscience s’oppose à sa curiosité, il proclame sa méfiance à l’égard de la révélation et lui oppose sa conception, virile, du savoir. Et il répudie, avec celle des religions agrippées à la créature, l’emprise des religiosités qui se disputent sa pensée. En même temps, il repousse comme illégitime, au contrôle du droit naturel, la souveraineté que revendiquent, sur quelque portion de l’humanité, des unités plus fortes ou plus habiles. Il nie que soient fondées en raison les prérogatives du règne ou du commandement et qu’elles se soient affirmées autrement que par traîtrise ou duperie, sous les auspices de l’avidité ou de l’intolérance, avec les armes de la perfidie ou de la violence. Il n’est pas de supériorité qui justifie à ses yeux la domination d’une personnalité sur une autre, la mise à merci de l’esclave à la toute-puissance du maître. Et il se refuse à obéir aux injonctions, voire aux invites, dont la base est un pouvoir tenu par lui pour une usurpation. « Ni Dieu, ni maître! » Pas de souverain d’une autre essence, de chef mystérieux et suprême tyrannisant l’univers et répondant à nos questions sur l’inconnu par des explications éternelles. Pas davantage de maître humain, campé sur l’activité des peuples et leur évolution, s’immisçant jusqu’au cœur de la vie individuelle, substituant à notre volonté sa fantaisie omnipotente. Pas de préposé ‒ plus ou moins légitimement mandaté ‒ à la gérance de nos intérêts et de nos destinées. Pas de direction imprimant à notre conscience, à notre pensée, à notre vie même son mouvement et son opinion propres. Pas d’impératif ‒ déguisé ou catégorique ‒ nous enchaînant à quelque décision étrangère. Au foyer comme dans la société, pas de chef sur l’individu !

Nous ne reconnaissons que des hommes, aux capacités diverses, aux possibilités multiples et, pour chacun, la faculté, dans le champ commun ouvert à notre essor, de librement s’épanouir... Tant de siècles ‒ et le nôtre encore ‒ n’ont connu que ces deux camps : une poignée de maîtres distribuant des ordres, un troupeau soumis les exécutant. Contre cette obéissance séculaire, fruit de l’erreur, de la lâcheté, d’un lointain sentiment d’infériorité que les mieux doués ont exploité, contre l’abdication du grand nombre devant l’intrigue, la force ou la rapacité, nous dressons ces revendications premières : pas d’autorité imposée, pas d’influence qui comporte un assujettissement, pas de maîtrise qui paralyse. L’entraide, non la compression, l’élan solidaire, non la montée de quelques-uns sur l’épaule ployée des autres. Que chacun s’affirme et s’éploie, aidé par les lumières et l’effort du prochain. Mais que nul ne s’avise ‒ parce que plus fort, ou plus fin, ou plus savant ‒ de ramener sur nous le sceptre ou la férule du passé !

Il y a dans l’histoire des collectivités, des millénaires de dictature, de sujétion dans la vie des êtres. La source nous en ramène à l’arbitraire initial des conquérants égoïstes, à la domestication des faibles sur les premiers biens usurpés. La ruse et les poings ont perpétré le rapt et, pour mieux en défendre le fruit, les triomphateurs ont répandu la légende de leur titre sacré à la propriété et au pouvoir. Ils ont appelé la morale à leur secours et ils ont préposé ‒ garantie cynique ‒ les spoliés à la garde du butin, devant leurs forfaits magnifiés.

Les maîtres du monde ont, avec plus ou moins de brutalité et de franchise, affirmé leur droit à maintenir les générations sous le joug. Tandis que fléchissait leur prestige divin, ils inclinaient à invoquer, pour sauvegarder l’auréole à leur main-mise, le bien même des masses à leur merci. Leur convoitise multiforme, leur passion de lucre et de suprématie, les folles satisfactions de la vanité et du caprice se paraient d’enseignes généreuses à mesure que des doutes inquiétants en soulevaient la supercherie. Pères, arbitres familiaux, guerriers influents, chefs de clans et de tribus, roitelets primitifs, empereurs antiques et rois du moyen-âge étalaient hardiment les droits de leur absolutisme et n’en tempéraient point la rigueur par des « raisons » déjà défensives. À l’approche des temps modernes le pouvoir, contesté déjà dans son essence et çà et là controversé, va troquer sa nature divine pour des justifications temporelles ; il va s’éparpiller, se dérober, prendre, comme l’hydre, plusieurs têtes. Il introduira, dans son principe, plus de démonstration, apportera, dans ses interventions, plus de souplesse raffinée. Une maîtrise hypocrite et savante ; une autorité ramifiée, préside à l’asservissement des peuples d’aujourd’hui. Les arbitres des nations ‒ grands propriétaires, riches industriels, financiers, détenteurs rentés des capitaux ‒ exercent leur règne en secret et les agents qu’ils portent aux premiers postes des États, ils ont eu l’ingénieuse idée de les faire « désigner » par le suffrage des multitudes qui s’imaginent avoir ainsi choisi leurs « délégués ».

Nombreux sont, dans cette Encyclopédie, les mots où la nature et la qualité des maîtres, leur valeur intrinsèque et conventionnelle sont mises à nu et disséquées. Partout, en cet ouvrage, est attaquée une organisation qui cherche entre ces deux pôles antagonistes : esclave et tyran, maître et serviteur, chef et soldat, un impossible équilibre et une fallacieuse « harmonie » ; partout les maîtres, tant publics que privés, tant sociaux qu’individuels, placés sur le plan d’une critique rationnelle et humaine y sont dépouillés de ce halo trompeur, de ces vertus abusives et de cette fausse nécessité que lui attribuent, pour des desseins de consolidation, coutumes, préjugés, morales et institutions. On consultera, pour une documentation aussi complète que possible, les études sur anarchie et anarchisme, autorité, capitalisme, communisme, dictature, gouvernement, liberté, majorité, société, etc. d’une part, et d’autre part les articles sur enfant, enseignement, éducation, individu, mariage, morale, préjugé, sexe, union, vie, etc. On y aborde sous quelque face le problème que nous frôlons seulement ici et nos lecteurs feront d’eux-mêmes la large et cohérente synthèse qu’appelle la logique.

Disons, pour poursuivre ce résumé, que, dans tous les domaines de la vie publique ou particulière, c’est à qui exercera sur autrui sa puissance, voudra, par d’autres moyens que la persuasion, peser sur toute orientation différente, briser la ligne personnelle, détruire l’indépendance voisine ; c’est à qui fera valoir une vertu le prédestinant à régner sur son entourage. Fonctions officielles, rapports économiques, situations sociales, culture, occupations, vie conjugale, relations avec la progéniture, etc., autant de prétextes ou d’occasions pour l’individu de faire étalage de quelque « supériorité » et d’affirmer, s’il rencontre à sa portée la passivité favorable, son penchant a dominer. Ce qu’il y a de frappant, en effet, pour l’observateur, c est cette mentalité de maître en puissance qu’on trouve dans les classes sociales les plus éloignées de la direction des affaires, cette aspiration, jusque chez le plus servile et le plus ignare, à posséder à son tour la couronne et le sceptre, n’eût-il pour esclave que sa femme ou son chien. La masse des hommes ne voit d autres qualités que celles qui s’affirment contre quelqu’un. Il faut à la plupart un empire, fût-il d’opérette ou de cirque et Intelligence à leurs yeux ne prouve sa valeur que si elle plastronne, et pédantise, et tonitrue, parée de hochets enfantins et brillants, que si elle manie finalement les armes et les tonnerres du commandement. Besoin de paraître, désir de subjuguation, recours constant aux formes sans nombre d’une autorité qui dirige, qui façonne ou qui broie, vaincrons-nous jamais ces obstacles à la marche consciente des êtres ? Pourrons-nous en chacun, ébranler assez de lucidité et d’énergie réactive pour rendre inopérantes tant de velléités tyranniques ?... Toujours, cependant, les hommes ont senti au moins confusément, combien le bonheur est rare et précaire si la liberté ne l’avive. Satiristes et philosophes ‒ anarchistes avant la lettre ‒ ont éclairci cette intuition, proclamé la quiétude impossible sous la dépendance des maîtres. C’est Ancelot, bonhomme, qui constate :

« Quand on n’a pas de maître, on peut dormir tranquille. »

Puis Voltaire, avec ce clair conseil :

« Voulez-vous vivre heureux, vivez toujours sans maître. »

Et La Fontaine, enfin, jetant, droit, l’aphorisme :

« Notre ennemi, c’est notre maître,
Je vous le dis en bon français. »

À part quelques « bons despotes », qui œuvrèrent dans le sens du bien public, les maîtres des peuples ne sont qu’accidentellement, et souvent contre leur désir (parce qu’ils sentent l’aiguillon des poussées populaires) les artisans du progrès général. Ils sont des facteurs de conservatisme et de régression, toute marche en avant se faisant à leur détriment, effritant cette omnipotence si chère à l’orgueil des princes. L’histoire nous les montre singulièrement malfaisants, longtemps cyniques et, nous l’avons vu, vers nous davantage dissimulés. Fourier disait :

« L’aigle enlève le mouton, qui est l’image du peuple sans défense. Ainsi que l’aigle, tout roi est obligé de dévorer son peuple. »

Et Toussenel, complétant, de l’expérience moderne, cette image de l’autocratie monocéphale, ajoutera :

« Je tiens seulement à constater que l’aristocratie enlève plus de moutons que la royauté. »

Ceux qui regardent œuvrer les bourgeois ploutocrates, pourront dire que leur tyrannie anonyme fait de ces symboliques animaux des hécatombes plus suivies et autrement perfectionnées...

L’autorité (restituons ici, un instant, à ce mot son sens élevé d’influence), l’autorité véritablement propulsive et heureuse ne réside presque jamais dans le gouvernement : il n’en connaît que l’arbitraire de la force. La maîtrise salutaire, faite d’ascendant profond, qui galvanise les masses vers l’action, imprègne les actes, et pétrit le galbe et l’âme des révolutions, nous la trouvons toujours dans l’initiative individuelle. Même quand le gouvernement paraît émaner de la volonté populaire, c’est rarement dans son sein que se trouvent les éléments agissants, de ses représentants que partent les courants décisifs. Pendant la grande Révolution, la Convention, malgré son envergure et son prestige, prenait à travers les Clubs, officieux satellites, contact avec la masse des faubourgs, recevait d’elle ses vivifiantes impulsions. En 1848, malgré la popularité du gouvernement provisoire, « l’autorité de salut universel » n’habitait pas l’assemblée, pourtant républicaine, des émules de Louis Blanc. Proudhon, hors du gouvernement, la personnifiait, qui fut alors le symbole de l’agitation révolutionnaire des masses. Déjacques dit :

« Et pour cette représentation-là, il n’est besoin ni de titre, ni de mandat légalisés. Son seul titre, il lui venait de son travail, c’était sa science, son génie. Son mandat, il ne le tenait pas des autres, des suffrages arbitraires de la force brute, mais de lui seul, de la conscience et de la spontanéité de sa force intellectuelle. Autorité naturelle et anarchique, il eut toute la part d’influence à laquelle il pouvait prétendre. Et c’est une autorité qui n’a que faire de prétoriens, car elle est celle de l’intelligence : elle échauffe et elle vivifie. Sa mission n’est pas de garrotter ni de raccourcir les hommes, mais de les grandir de toute la hauteur de leur tête, mais de les développer de toute la force d’expansion de leur nature mentale. Elle ne produit pas, comme l’autre, des esclaves, au nom de la « liberté » publique, elle détruit l’esclavage par la puissance de son autorité privée. Elle ne s’impose pas à la plèbe en se crénelant dans un palais, elle s’affirme dans le peuple comme s’affirment les astres dans le firmament, en rayonnant...

Quelle puissance plus grande aurait eu Proudhon, étant au gouvernement ? Non seulement il n’en aurait pas eu davantage, mais il en aurait eu beaucoup moins en supposant qu’il eût pu conserver au pouvoir ses passions révolutionnaires. Sa puissance lui venant du cerveau, tout ce qui aurait été de nature à porter entrave au travail de son cerveau aurait été une attaque à sa puissance. S’il eût été un dictateur botté et éperonné, investi de l’écharpe et de la cocarde suzeraines, il eut perdu à politiquer avec son entourage tout le temps qu’il a employé à socialiser les masses. Il aurait fait de la réaction au lieu de faire de la révolution... »

À vouloir codifier et titrer la maîtrise nous en desséchons la sève et en rendons la flamme languissante. Il la faut conserver à son milieu naturel et à son normal épanchement. Si nous la portons au pouvoir, elle cesse d’être un moteur pour n’être plus qu’un rouage. C’est à une incompréhension de la maîtrise, de son caractère et de ses vertus profondes, c’est à cette aberration qui consiste à ne la voir rayonnante qu’identifiée avec les fonctions directrices qu’obéissent ceux qui cherchent le salut de la révolution dans un « gouvernement révolutionnaire ». Il va sans dire que nous n’entendons pas ici par révolution ces compétitions superficielles qui aboutissent à des substitutions de personnes, ni les bouleversements qui affectent uniquement l’ordre politique et au-delà desquels on retrouve toujours les masses aussi misérables, mais un mouvement qui s’attaque aux bases mêmes de l’édifice sociétaire dans le dessein de régler en un mode équitable les rapports de ses participants.

« Tout gouvernement dictatorial, qu’il soit entendu au singulier ou au pluriel, tout pouvoir démagogique ne pourrait que retarder l’avènement de la révolution sociale en substituant son initiative, quelle qu’elle fût, sa raison omnipotente, sa volonté civique et forcée à l’initiative anarchique, à la volonté raisonnée, à l’autonomie de chacun. La révolution sociale ne peut se faire que par l’organe de tous individuellement ; autrement elle n’est pas la révolution sociale. Ce qu’il faut donc, ce vers quoi il faut tendre, c’est placer toute le monde et chacun dans la possibilité, c’est-à-dire dans la nécessité d’agir, afin que le mouvement, se communiquant de l’un à l’autre, donne et reçoive l’impulsion du progrès et en décuple et centuple ainsi la force. »

« Ce qu’il faut enfin, c’est autant de « dictateurs » qu’il y a d’êtres pensants, hommes ou femmes, dans la société, afin de l’agiter, de l’insurger, de la tirer de son inertie ; et non un Loyola à bonnet rouge, un général politique pour discipliner, c’est-à-dire immobiliser les uns et les autres, se poser sur leur poitrine ; sur leur cœur, comme un cauchemar, afin d’en étouffer les pulsations ; et sur leur front, sur leur cerveau, comme une instruction obligatoire ou catéchismale, afin d’en torturer l’entendement. » (J. Déjacques)

Nous ne pouvons entrevoir une révolution aux bienfaits durables que si elle est faite par des individus éclairés, virils et autonomes, par des hommes qui soient assez leur propre maître pour que ne puissent se reformer sur eux les maîtres et les chefs. Tant qu’il y aura défaillance et abdication renaîtra l’élèvement tyrannique. Pour longtemps encore, dans la vie publique et privée, la liberté demeurera un bien qui se défend. Et si les faibles ‒ car nous n’avons pas la naïveté de supposer que toutes les unités seront de ressort équivalent ‒ n’ont pas la clairvoyance de s’étreindre autour d’elle, en un faisceau solidaire, ils verront se reconstituer les forces régrescentes qui leur ont valu tant de maux et qu’ils auront mis des siècles à vaincre. Ils ne pourront relâcher leur vigilance que le jour, lointain peut-être, où nul ne voudra plus descendre à dominer, où les hommes ayant enfin connu, après des dévoiements séculaires, le chemin d’une existence assez haute pour que l’oppression leur apparaisse non seulement comme indigne mais comme antinaturelle et préjudiciable à leur développement, ils souffriraient ‒ alors qu’ils en jouissent aujourd’hui ‒ des « joies » cueillies dans la peine et l’agenouillement d’autrui. Car l’évolution ne se fera dans la sécurité que lorsque les humains auront dépouillé, à la faveur d’une mentalité nouvelle, l’état d’esprit qui se traduit par ces deux mots également bas : commander et obéir, et qu’ils s’épanouiront hardiment vers la plénitude d’eux-mêmes.

LANARQUE

MAÎTRE, MAÎTRISE

Dans les corporations médiévales, l’ouvrier devait passer par trois grades successifs, s’il voulait tenir lui-même boutique et devenir patron : l’apprentissage, le compagnonnage, la maîtrise. Peut-être l’idée qui présida à cette institution fut-elle d’arrêter l’artisan incapable ; mais rapidement elle dégénéra, les riches ou les fils de patron arrivant, ou presque seuls, à la maîtrise, conférée après la fabrication longue et souvent ruineuse du chef-d’œuvre exigé par les règlements. On sait que la Révolution française abolit les corporations et laissa chacun libre d’ouvrir une boutique à son compte. La franc-maçonnerie a gardé, dit-on, les grades d’apprenti, de compagnon et de maître, entendus non plus dans le sens d’une habileté professionnelle de plus en plus grande, mais d’une formation intellectuelle et politique plus poussée. On continue également d’appeler « maîtres », les grands artistes, les grands écrivains, les grands savants, ou du moins ceux que l’on suppose grands, ainsi que les avocats inscrits au barreau. Ce terme est fréquemment employé par flagornerie, dans le but de mieux duper celui à qui on l’adresse.

« Ce gandin, qui donne du « cher maître » aux badernes falotes de Sorbonne ou de l’Institut, attend le succès de leur vanité satisfaite, non de ses mérites personnels. » (Par delà l’Intérêt)

En un sens différent mais qui reste voisin parce qu’il implique l’idée de supériorité, le maître est celui qui commande, celui auquel on obéit. Le propriétaire de l’esclave, dans l’antiquité, était son maître ; aujourd’hui l’ouvrier a pour maître le patron qui le fait travailler le plus possible mais le rétribue au plus bas prix. Dans l’armée, le malheureux soldat est contraint d’obéir aux innombrables galonnés qui s’arrogent sur lui tous les droits, même celui de l’obliger à tuer s’il ne veut être tué lui-même. Chefs d’État et ministres disposent également de la liberté et des biens de leurs administrés ; ce sont les maîtres, le simple citoyen n’ayant qu’à payer des impôts et se taire. Quant aux prêtres, ils détiennent la clef du paradis et des trésors spirituels ; c’est eux qui dominent sur les âmes. Maîtres spirituels, ils déforment les cerveaux enfantins, d’accord sur ce point avec les instituteurs du gouvernement, préposés au maintien des dogmes d’État. Qui dira les méfaits de ces prétendus maîtres, de ces diplômés de tout grade chargés par les forts de préparer des générations d’esclaves ! Méprisons ces faux savants qui peuvent connaître tout ce qu’on a dit avant eux, mais dont l’esprit n’est pas libre et qui acceptent d’être les chiens de garde de la société.

L. B.

MAÎTRE

Maître désigne le propriétaire, en général, des personnes ou des biens : le maître d’un champ. « Les paysans russes ont cru longtemps que le ciel était réservé pour leurs maîtres » (De Custine). ‒ S’est dit du patron, de l’employeur : « Quand deux ouvriers courent après un maître, les salaires baissent » (F. Bastiat). ‒ Synonyme de professeur, d’éducateur : « Le meilleur maître est celui qui nous donne le désir d’apprendre et qui nous en offre les moyens » (Ferrand). ‒ Titre qu’on donne par bonhomie, aux vieillards, surtout à la campagne : maître François. ‒ La Fontaine en affuble, avec ironie, les animaux : maître Renard, maître Corbeau, etc. ‒ Personne talentueuse : être passé maître dans son art. ‒ Qui triomphe d’un péril, domine un danger : se rendre maître du feu. ‒ Qui a de l’empire sur soi : « Toutes les passions sont bonnes quand on en reste le maître ; toutes sont mauvaises quand on s’y laisse assujettir » (J.-J. Rousseau). ‒ Qui a la liberté, la faculté de faire quelque chose : être maître d’aller et venir.

Au figuré, se dit, par analogie, de l’objet qui régit, passionne, constitue le pivot des actions humaines : l’or est le maître du monde ; « la nécessité est la maîtresse des choses humaines » (Lerminier). ‒ Qui exerce sur l’homme une influence tyrannique : « L’argent est un bon serviteur et un mauvais maître » (Bacon). ‒ Modèle, exemple, objet qui sert d’enseignement : « Le temps et la liberté sont de grands maîtres. »

Locutions : maître de l’univers (Dieu), de la terre (rois, princes), etc. ‒ Titres de certains ordres : grand-maître. ‒ Jurisprud. maître ès-lois : jurisconsulte. ‒ Beaux-Arts : les maîtres de l’école flamande. ‒ Maîtres-chanteurs : associations de poètes et de musiciens allemands (sujet d’un conte d’Hoffmann et d’un opéra de R. Wagner). ‒ maître-chanteur : celui qui par menace, campagne de presse, etc. extorque de l’argent. ‒ Maître à danser, maître de ballet, etc. ‒ Techn. Au temps du compagnonnage, titre donné après la réception dans un corps de métier ; maître-maçon, etc. ‒ maîtresse : féminin courant de maître. Sens particulier : femme avec qui on entretient des rapports amoureux hors du mariage : « rois et grands seigneurs entretinrent de ruineuses maîtresses ». ‒ Quelques ouvrages littéraires : les maîtres mosaïstes, les maîtres sonneurs (G. Saud) ; maître Cornélius (Balzac), le maître d’école (F. Soulié) ; le maître de danses (Wicherly), ‒ Tableaux : le maître de la vigne (Rembrand) ; le maître d’école (Van Ostade), etc.

MAÎTRE (MORALE DE)

Voir morale.

MAJORITÉ

n. f. bas latin majoritas (du latin major, plus grand)

Appliqué aux élections et aux assemblées délibérantes, le terme majorité désigne la quotité de suffrages requis (voir suffrage), pour qu’un candidat soit choisi, pour qu’une loi soit admise. Appliqué aux individus, il indique l’âge exigé pour l’exercice de certaines fonctions ou prérogatives sociales. Parmi les sens multiples du mot, nous retiendrons ces deux-là seulement.

Dans nos sociétés actuelles aucune confusion n’est possible entre les droits naturels inhérents à notre qualité d’homme et les droits positifs que les autorités nous accordent au compte-gouttes comme membres de la cité. Non seulement les premiers, que nous tenons de la seule nature, sont infiniment plus larges que les seconds, mais fréquemment ils les contredisent. D’où les conflits qui mettent aux prises individu et société : celui-là conscient d’être injustement ligoté par des lois cruelles, celle-ci exclusivement préoccupée de rabaisser le grand nombre (voir nombre) au profit du groupe restreint des dirigeants. Nul doute sur l’origine du droit naturel, c’est dans la personne humaine qu’il a sa source profonde. Soit qu’on le considère comme un simple. aspect de la liberté, comme une résultante de l’indépendance assurée par la nature aux volontés individuelles ; soit qu’on le fasse dériver des désirs ou des besoins qui, nés de la vie et bons comme elle, exigent avec justice d’être satisfaits. L’homme possède en lui-même une fin propre, son bonheur et sa perfection ; aucune autorité extérieure ne saurait l’en distraire légitimement ; il ne peut sans immoralité devenir physiquement ou mentalement l’esclave de quiconque, il ne doit obéissance à personne et n’a d’autre maître que son vouloir éclairé par sa raison. Rester libre de ses actions comme de ses pensées, respectueux seulement de l’égale liberté des autres personnes, voilà qui résume parfaitement l’essentiel du droit naturel humain. Et nul législateur n’a besoin de le promulguer ; il reste identique à travers le temps et l’espace, aussi vrai au XXème siècle qu’au Xème, non moins exigible en Chine qu’en Australie, aux États-Unis qu’au Japon si l’on s’en tient non aux conditions extérieures, mais à ce qu’affirme impérieusement la raison.

Le droit positif (voir droit), que la société prétend élargir ou restreindre à son gré, s’avère par contre toujours arbitraire, souvent injuste, parfois absolument contre nature. Il change avec les époques et selon les pays ; ne s’inspire que de l’intérêt des classes privilégiées ou des caprices du maître, en règle générale. Réduire l’individu à n’être qu’un rouage sans âme de la grande machine sociale, un aveugle instrument dans la main de ceux qui ordonnent, voilà son but inavoué mais réel. Certains placent son fondement dans la force, d’autres dans l’intérêt ; en fait il découle tantôt de la première, tantôt du second, souvent des deux associés. Quant aux prétentions, affichées par des moralistes, de fonder le droit positif actuel sur la valeur de la personne humaine, ils témoignent d’une singulière ignorance des diverses législations du globe, toutes plus oppressives les unes que les autres. Ils témoignent encore de la volonté, qu’ont ces valets du pouvoir, de légitimer la tyrannie étatiste, dont pauvres et subordonnés sont aujourd’hui les victimes. Mais les forts, après avoir utilisé les muscles, firent parler les dieux ; ils se doivent de chercher à mettre de leur côté une raison frelatée, aujourd’hui que la théologie est passée de mode. C’est ainsi que la majorité, génératrice des lois dans les pays démocratiques, n’est qu’une application déguisée du culte de la force. Autrefois l’on procédait à coups de poings, on luttait avec des armes plus ou moins perfectionnées ; et la victoire, en général était celle du nombre. On a simplifié le combat en décidant de se compter ; lances ou fusils sont remplacés par les bulletins de vote ; quant au hasard des batailles qui assurait parfois le succès des moins nombreux, il est largement compensé par les aléas des campagnes électorales, aux résultats si décevants. Et naturellement la majorité s’arroge, sur la minorité, tous les droits du général vainqueur sur les peuples vaincus. Avouons qu’en un sens il y a progrès, puisque, dans cette guerre intestine le sang ne coule pas ; toutefois remarquons que justice ou vérité sont oubliées et qu’il s’agit simplement d’une question de force ou d’adresse, comme on voudra : la seconde étant, dans l’ordre mental, l’équivalent de ce qu’est la première dans l’ordre physique.

Mais, pensera-t-on, il s’agit également d’une question d’intérêt. Oui, l’intérêt donne la main à la force en matière d’élection ; et là encore, du moins en apparence, on observe un progrès. Quand la volonté d’un monarque faisait et défaisait les lois, son seul intérêt entrait en ligne de compte. De même tant qu’une minorité de riches, fut appelée aux urnes, l’intérêt du peuple fut oublié ; avec le suffrage universel, le travailleur ne peut être négligé aussi complètement. Néanmoins, après plus d’un demi-siècle de suffrage universel, en France, l’ouvrier reste l’esclave du patron ; et des constatations identiques s’imposent dans tous les pays. Les aristocraties, habiles dans l’art d’exploiter les diverses situations, sont demeurées maîtresses ; elles ont seulement varié leurs procédés de gouvernement, feignant, à l’occasion, de se préoccuper du sort des malheureux, qu’elles abrutissent aux champs comme à l’usine. Pour diriger l’opinion, elles utilisent la presse et l’Église, ces deux puissances autrefois à la solde des nobles, attelées aujourd’hui au char de la finance. Et, par l’exemple de l’Italie et de l’Espagne, nous savons que la légalité ne compte guère, à leurs yeux, lorsqu’il s’agit de sauver l’ordre capitaliste. Dans les républiques d’Europe et d’Amérique, elles fabriquent, à leur guise, les majorités : le peuple étant trop simple pour s’apercevoir qu’il est la dupe dont on se gausse éternellement. Corruption individuelle, suggestion collective entrent en jeu lorsqu’il s’agit d’élection. Un système d’espionnage méthodiquement organisé permet aux amis du gouvernement d’être renseignés sur les idées politiques de chaque citoyen, sur ses désirs et ses ennuis personnels ; de fines mouches, d’habiles courtiers se chargent ensuite de l’achat des consciences. Pour le troupeau, des consommations gratuites à l’estaminet, de maigres secours donnés de la main à la main suffisent ; il faut davantage pour satisfaire l’électeur influent : décorations, places du gouvernement, passe-droits, le tout proportionné à la situation du personnage, voilà ce qu’on promet d’ordinaire. La suggestion collective, si puissante sur la mentalité des foules intervient de son côté. On l’observe déjà chez les animaux vivant en groupe : les moutons fuient ou s’arrêtent tous ensemble, les coqs se répondent au lever du soleil. D’instinct l’enfant imite ceux qui l’entourent ; et les grandes personnes rient, baillent, toussent, sans raison, lorsqu’on le fait à côté d’elles. Les foules, peu capables de réfléchir, son facilement secouées par des émotions intenses, pitié, enthousiasme, cruauté, contre lesquels l’individu réagit peu. Quelques fuyards déterminent une panique ; la mode repose sur la tendance à l’imitation ; crime, révolte, suicide sont contagieux. De même les maladies nerveuses ; et de nombreux miracles n’ont pas d’autre origine. Parmi les premiers chrétiens beaucoup étaient sujets, pendant les réunions, à des accès de glossolalie ou émission de sons inarticulés ; ces manifestations, regardées comme divines, furent interdites aux femmes par l’apôtre Paul, tant elles devinrent incommodes. À Lourdes la contagion des émotions joue un rôle énorme, je m’en suis rendu compte personnellement ; tout est disposé pour agir avec force sur l’imagination, et l’on amène des milliers de malades afin que, dans le nombre, quelques-uns soient prédisposés par leur constitution nerveuse à recevoir le choc efficace ! Tant pis si le chiffre des morts est de beaucoup supérieur à celui des guéris, pendant les pèlerinages ; les prêtres n’en ont cure, pourvu qu’ils fassent des dupes et récoltent de l’argent. Lorsqu’il s’agit de tromper l’électeur rétif, nos politiciens savent, eux aussi, manier la suggestion : affiches, journaux, réunions, leur permettent de lancer des formules qui engendrent l’espoir ou la peur. On se souvient de l’effet produit, en 1919, par la crainte de l’homme au couteau entre les dents et du résultat obtenu, en 1924, par les promesses du cartel. Chaque fois le peuple s’y laisse prendre, malgré des déconvenues successives lui faisant dire, aux heures de colère, qu’il a fini de croire aux boniments des candidats. Inutile d’ajouter que, dans les assemblées législatives, corruption et chantage s’exercent plus facilement que si l’on doit atteindre l’ensemble du pays. D’où les continuelles trahisons des élus à l’égard de leurs électeurs, et l’infecte cuisine tripotée, dans les couloirs des Chambres, par les grands manieurs d’argent.

Même si tous les élus étaient d’une probité rigide et tous les électeurs pleinement éclairés sur les conséquences de leur choix, le règne de la majorité deviendrait-il, pour autant, légitime ? Non, car aucun homme ne doit obéissance au voisin. Ni la fortune, ni l’hérédité, ni l’intelligence, ni les suffrages de ses concitoyens, rien ne donne, à quiconque le pouvoir moral de commander celui qui veut rester autonome. On répond, il est vrai, par l’hypothèse d’un contrat ou d’un quasi-contrat, né, sinon de la volonté directe des hommes du moins de nécessités matérielles qui conduisent à l’accepter. L’état naturel serait le règne de la violence, la lutte de tous contre tous ; mais comme la paix s’affirmait préférable à la guerre, les hommes s’engagèrent de bonne heure à respecter réciproquement leur vie, leurs biens, etc. Pour veiller à l’observation du pacte, ils instituèrent une autorité supérieure, l’État. Et voilà pourquoi tous doivent obéissance à l’autorité, qu’elle se transmette héréditairement, comme au Japon, ou qu’elle sorte de l’urne électorale, comme dans les républiques. D’après ce pacte toujours, les citoyens ayant déclaré se soumettre aux lois édictées par le plus grand nombre, il en résulte que la minorité a le devoir d’obéir dans les pays démocratiques.

L’étude des sociétés primitives infirme absolument cette manière de voir ; c’est la force ou la ruse, non l’intérêt collectif, qui donna naissance à l’autorité. Tous les sophismes propagés sur ce sujet viennent d’une confusion malheureuse entre l’association et l’autorité, la société et le gouvernement. Que l’association soit favorable au développement des individus, c’est vrai en général ; que la société, requise par la division du travail, soit condition du progrès, au moins matériel et scientifique, la chose est indéniable. Mais qu’un homme ou qu’un groupe s’érige en maître des corps et des esprits, voilà qui cesse d’être naturel et acceptable. Pour rester juste l’association doit combiner l’entraide et l’indépendance ; la société dégénère en tyrannie dès qu’elle prétend contraindre les individus. Celui qui s’agrège à une entente, à une organisation est tenu de participer aux charges qui rendent ces groupements possibles, encore faut-il, en bonne justice qu’il soit libre d’y entrer et libre d’en sortir. Est-ce le cas dans nos sociétés ? Il faudrait une mauvaise foi insigne pour l’affirmer. Le fait de naître de tels parents ou dans telle région suffit pour que le bambin soit embrigadé dans un État déterminé pour qu’il devienne sujet d’un gouvernement. Et pas une parcelle de terrain habitable ne subsiste, sur le globe, pour l’homme désireux de se soustraire aux volontés arbitraires des monarques ou des majorités ; pas un pouce de terrain pour l’indépendant qui, renonçant aux avantages de la société, vent en secouer les chaînes !

Si l’on admet que la disparition de toute autorité est un idéal encore lointain, irréalisable affirment plusieurs, du moins devrait-on reconnaître que le renforcement de l’étatisme marque une régression, son affaiblissement un progrès, dans l’ordre associatif. Il semble que Lénine, plus clairvoyant que bien d’autres, ait soupçonné, mais pour un avenir imprévisible selon lui, le triomphe des tendances libertaires, préambule obligatoire d’une ère de vraie fraternité. Ajoutons que, dès aujourd’hui, des organisations particulières, îlots perdus au sein de l’Océan, peuvent s’inspirer de cet idéal nouveau. Une sélection rigoureuse des membres rend inutile autorité et règlements ; j’en ai acquis la preuve par l’existence depuis le début de 1921, de la « Fraternité Universitaire ». Mais je sais combien différentes les formes possibles de l’association, combien malaisée, à notre époque, la vie de pareils groupements ; et je crois que de nombreuses expériences seront nécessaires avant de mettre parfaitement au point les formules associatives qui garantissent les avantages de la vie en commun, sans porter atteinte à la liberté des personnes.

Au point de vue individuel, la « majorité » désigne l’âge où quelqu’un devient capable de tous les actes de la vie civile. « La majorité est fixée à vingt-et-un ans accomplis », dit l’article 488 du Code français. On distinguait à Athènes une double majorité. La première ou majorité civile s’accordait à dix-huit ans ; après des épreuves physiques et militaires, on remettait officiellement une lance et un bouclier au candidat qui prêtait un serment à la fois patriotique et religieux. On n’arrivait qu’à trente ans à la seconde majorité ou majorité politique ; c’est alors seulement qu’on était admissible aux fonctions publiques. Inutile d’insister sur la discordance fréquemment observable entre la capacité naturelle et la capacité légale ; sur les caprices du législateur qui, sans motif valable, donne à l’un ce qu’il refuse à l’autre ; sur l’éternelle minorité de la femme dans les pays latins. Ajoutons qu’il faudrait habituer de bonne heure les enfants à l’exercice de la liberté ; j’approuve les Russes d’avoir amoindri l’autorité des maîtres, en laissant une place à l’initiative des élèves. Dans La Cité Fraternelle, j’ai raconté comment l’Université de Dôle fut administrée par les étudiants eux-mêmes, pendant plusieurs siècles ; et jamais l’école ne fut aussi prospère qu’à ce moment-là. Malheureusement qu’il s’agisse de cette question ou de toute autre, l’État moderne fait fi du bonheur des faibles et sauvegarde seulement les injustes privilèges des forts.

L. BARBEDETTE.

MAJORITÉ

Plus grand nombre. S’emploie par opposition à Minorité qui signifie plus petit nombre.

Lorsqu’une proposition recueille dans une assemblée quelconque la moitié des suffrages exprimés plus un, elle obtient la majorité. Lorsqu’un candidat, dans une élection, obtient la moitié des suffrages exprimés plus un, il est élu à la majorité absolue. S’il obtient au deuxième tour de scrutin, un plus grand nombre de voix que ses concurrents, sans réunir la moitié des suffrages exprimés plus un, il est élu, à la majorité relative.

De l’application de ce principe est découlé une loi qu’on a appelée à juste titre, loi de la majorité ou loi du nombre.

Principe et loi ont été fort critiqués dans les milieux anarchistes et la discussion à leur sujet est loin d’être close. Il se peut même que cette discussion dure aussi longtemps que le monde.

L’argument massue de ceux qui n’acceptent pas la loi du nombre (voir ce mot) est le suivant : en principe, ce sont toujours les minorités qui ont raison, qui représentent le progrès et se rapprochent le plus de la vérité. S’il n’est pas sans valeur, il est cependant exagéré de dire que les minorités ne peuvent se tromper, tout comme les majorités. L’argument n’est donc pas irrésistible. Il n’a point une valeur absolue.

Et puis, il y a presque toujours au sein d’une collectivité quelconque, dans un groupement, dans une assemblée, deux sortes de minorités : l’une d’avant-garde et l’autre d’arrière-garde. La première va résolument vers l’avenir. La seconde reste encore attachée au passé, qu’elle ne juge pas entièrement révolu.

Ces deux minorités encadrent le plus souvent un centre qui cherche sa voie et regarde tantôt en avant, tantôt en arrière. Pendant que la première cherche à entraîner la masse centrale, la seconde fait office de frein modérateur.

C’est cette double action en sens contraire qui donne au centre, au groupement une certaine stabilité. Selon que l’une ou l’autre est prépondérante le groupement avance, piétine, ou même recule. Leur action alternée assure en quelque sorte, l’équilibre et la majorité exprime une opinion qu’on peut qualifier de moyenne, qui tend à accepter l’avis de la minorité d’avant-garde tout en tenant compte des craintes ou des arguments de la minorité d’arrière-garde.

Il n’est pas douteux, cependant, que si la minorité d’avant-garde persévère dans son action, le centre se déplacera vers l’avant et que la minorité d’arrière-garde devra suivre bon gré mal gré, la marche vers l’avant, vers le progrès. Il importe donc que le moteur soit plus actif que le frein.

S’il en est ainsi, la minorité d’avant-garde deviendra à son tour majorité. Elle donnera naissance, un jour, à une nouvelle minorité qui agira comme elle ‒ c’est la loi inflexible de l’évolution ‒ jusqu’au moment où tous les individus seront suffisamment évolués pour décider de tout par consentement général et mutuel. Ce stade ne sera sans doute atteint que dans des temps très éloignés.

La loi du nombre me semble, pour longtemps, très difficile à remplacer. Si tout le monde, dans un groupement quelconque, est d’accord, tant mieux ; mais, si un seul participant ou associé s’oppose à l’avis de tous, on sera dans l’obligation de faire appel à la loi de la majorité. Et cette majorité aura, alors, pour devoir impérieux de passer outre, d’accomplir la tâche qu’elle reconnaîtra indispensable ou même simplement nécessaire. Si elle ne le faisait pas, elle manquerait à tous ses devoirs.

Il n’y a qu’un seul cas dans lequel il ne peut être question de majorité ou de minorité : c’est lorsque la majorité prétend violer un contrat accepté par tous, passer outre à des principes qui constituent la base d’un statut dressé en commun. Dans ce cas, la minorité est gardienne du contrat, du statut, et la loi de la majorité ne saurait s’exercer. Pour qu’elle puisse jouer à nouveau librement, normalement, il faut : ou que la majorité revienne au respect du contrat et accepte de délibérer dans le cadre des principes qui en forment la base ou que les associés aient, au préalable, modifié de plein gré et unanimement le contrat.

Il se peut encore qu’une majorité réellement clairvoyante et bien inspirée, soucieuse d’équilibre et mesurant nettement la portée de ses actes, ait affaire à une minorité désireuse d’aller toujours en avant sans se rendre compte des difficultés à surmonter. Dans ce cas la majorité doit s’efforcer de convaincre la minorité sans la brimer, de lui démontrer que le développement intellectuel des associés et la capacité de réalisation de leurs organismes économiques ne permettent pas d’accélérer, sans danger, le rythme de la marche en avant.

À moins que la minorité ne soit composée d’ignorants, de démagogues ou de fous, elle se rendra compte que la marche en avant, dans de telles conditions, se traduirait en réalité, et finalement, par un recul certain. Elle acceptera donc le point de vue de la majorité et joindra ses efforts aux siens. Cette éventualité est probable en période révolutionnaire.

Pierre BESNARD.

MAL

n. ou adj. masc. (du latin : malum)

Le Mal représente l’ensemble de ce qui est nuisible, désavantageux, douloureux, pénible, préjudiciable, difforme, ou incomplet, dans un domaine quelconque. C’est l’opposé du Bien (voir ce mot), qui représente le bonheur, la perfection, l’équilibre, l’harmonie, la joie, le plaisir, la satisfaction. Le Mal existe-t-il dans l’univers indépendamment de la volonté des hommes ? Évidemment oui, puisque l’on y observe, d’une façon permanente, la souffrance, non seulement inutile, mais encore imméritée, pour un nombre incalculable d’êtres doués de sensibilité, dont rien ne justifie la triste situation, si ce n’est l’injustice profonde d’un aveugle destin ! Quoi qu’en disent les théologiens, la permanence de la souffrance dans le monde demeurera toujours, à l’égard des probabilités d’existence de leur Dieu « infiniment bon, juste et aimable », l’argument majeur, contre lequel se révèlent impuissants les plus habiles sophismes. Alors que des humains, qui sont loin d’être parfaits moralement, et n’ont aucune prétention à la sainteté, se précipitent spontanément au secours de personnes en détresse, non seulement sans espoir de récompense, mais encore parfois au péril de leur vie, comment supposer qu’un Être Suprême, pouvant tout, sans risque, ni effort, puisse demeurer indifférent au spectacle des tortures qui résultent de l’insuffisance de sa propre création ?

Les théologiens affirment que le Mal provient du péché originel, c’est-à-dire de la faute commise par Adam et Ève, lorsqu’ils désobéirent à Dieu dans le Paradis terrestre. Mais, en admettant que cette faute eût été digne d’un châtiment sévère, comment peut-on concilier, avec une élémentaire équité, la décision divine de faire supporter, à un nombre indéfini d’innocents les conséquences des erreurs commises par leurs premiers parents, alors que ces innocents n’avaient même point encore fait leur apparition dans le monde ?

Les théologiens affirment aussi que Dieu respecte la liberté des hommes, même lorsqu’ils font le mal, et que les maux dont souffrent ces derniers proviennent de leurs méfaits. Mais c’est ne vouloir considérer que la liberté des méchants, qui sèment autour d’eux le deuil et la douleur, sans prendre en considération celle de leurs victimes. Car, lorsqu’il y a meurtre, par exemple, si l’on peut arguer de la liberté du meurtrier d’accomplir, ou de ne pas accomplir, son forfait, peut-on prétendre que de mourir, à ce moment, de mort violente soit, pour la victime, le résultat de son libre choix ? Aucun croyant n’oserait, dans aucun tribunal d’aucun pays civilisé, s’il y était juré, lorsque se trouve condamné par contumace un criminel en fuite réclamer que soit, à la place de ce criminel, livré au bourreau son enfant en bas-âge. Aucun croyant n’oserait pour essayer, de justifier sa lâcheté, prétendre qu’il laissa, malgré ses plaintes et ses appels au secours violenter une fillette par une brute, sous prétexte de respect de la liberté de cette brute de satisfaire ses instincts. D’où vient donc qu’il n’est aucun croyant qui ne se prosterne devant l’autel élevé à la glorification de l’Être auquel se trouve attribué, par les fidèles eux-mêmes, une moralité, ou plutôt une absence de moralité, dont tous ils auraient honte, s’il leur en était fait un grief personnel.

Il est des milieux spiritualistes dans lesquels on tient un autre langage : Concevant toute l’absurdité qu’il y a dans l’admission philosophique de la coexistence du Mal et d’une divinité toute-puissante et infiniment bonne, on prétend que le Mal n’existe pas, qu’il est une illusion de nos sens abusés. Si ceux qui tiennent ce langage étaient appelés à mourir avec lenteur dans les tourments comme, à tout instant, une quantité innombrables d’êtres, non seulement par le fait de l’ignorance et de la cruauté des humains, mais encore par le simple jeu des forces naturelles, sans doute ne seraient-ils plus de cet avis ? Si, cependant, nous admettions leur thèse, il nous faudrait admettre aussi, par voie de conséquence logique, que s’il n’est ni Bien ni Mal, toutes les actions, quelles qu’elles soient, deviennent indifférentes, et que la morale n’est qu’un préjugé. Dans ces conditions, n’est-il pas surprenant de constater jusqu’à quel point se contredisent les théoriciens qui nient le Mal, ou se prétendent au-dessus de l’illusion du Bien et du Mal, lorsque couramment, dans la vie pratique, ils font figure de moralistes, en morigénant de la belle manière ceux qui ne se comportent pas en conformité de ce qu’ils voudraient être la règle de conduite universelle ? Que ceci ne se produise ordinairement que lorsque se trouve en cause la défense de leurs intérêts personnels n’enlève rien de leur valeur à des déclarations qui, pour être implicites, n’en constituent pas moins une reconnaissance d’un Bien et d’un Mal, autant qu’une profession de foi philosophique nettement exprimée.

D’après les théosophes, et la plupart des spirites, cette forme du Mal qu’est la souffrance serait une condition indispensable de notre évolution. Après avoir supporté les épreuves de l’existence successivement dans les règnes minéral , végétal, et animal, pour arriver au degré humain, les âmes seraient appelées à se perfectionner, grâce à de multiples incarnations, en subissant, dans chacune d’elles, le choc en retour de leurs bonnes et de leurs mauvaises actions, jusqu’à leur accession au plan divin, par le renoncement à la volonté personnelle, c’est-à-dire par la soumission aux règles du Bien absolu.

Pour être plus satisfaisante que les précédentes, cette doctrine spiritualiste n’est pas à l’abri de toute critique. Si nous sommes Dieu, si tout est Dieu, pourquoi cette volontaire chute dans l’obscurité de la matière ? Pourquoi ce douloureux et long réveil à une conscience qu’il ne tenait qu’à nous de conserver ? S’il demeure au-dessus de nous un Dieu tout-puissant et personnel, infiniment bon, ordonnateur de toutes choses, pourquoi toutes ces épreuves, infligées par lui à ses créatures en vue de leur perfectionnement, alors que lui-même, Être parfait, n’ayant été dans la nécessité de passer par aucune d’elles, aurait pu, de toute évidence, les éviter à ses protégés ?

De quelque côté que nous tournions nos regards dans le champ des hypothèses spiritualistes, nous nous heurtons à l’absurde, tout au moins à l’incompréhensible. Sans vouloir décourager personne à l’égard des recherches philosophiques, le plus sage est donc de nous en tenir, pour les directives de la vie pratique, à ce que nous enseigne la méthode expérimentale, laquelle ne tient compte que de ce qui est démontré et démontrable pour tout le monde, comme le feu qui brûle, la pierre qui tombe, l’eau qui apaise la soif. Partant de là, il nous suffit de constater que le Mal est ce qui, sans nécessité, cause de la souffrance, et entrave l’essor humain vers le plus grand bonheur concevable, pour que nous apparaisse comme premier devoir d’en faire disparaître les causes immédiates, avant que de s’éterniser sur le problème peu soluble des origines et des fins.

Jean MARESTAN.

MAL

Le mal est le contraire du bien. M. de La Palisse en aurait dit tout autant. Mais cela n’avance pas d’une syllabe la définition du terme « mal », cela ne prouve pas non plus qu’il existe.

Il y a le mal métaphysique dont je ne veux pas m’occuper et qui renferme en soi une notion d’imperfection, de défaut, de lacune qui n’est admissible que si l’on accepte a priori qu’existe la perfection. Or, dans la pratique, la perfection n’existe pas. La notion d’un être parfait est un concept purement chimérique. Ni la nature, ni l’homme ne sont parfaits. La terre est souvent bouleversée par des cataclysmes destructeurs, les saisons ne se succèdent pas toujours dans un ordre régulier, les organismes vivants sont sujets à toutes sortes de maladies ; corporellement parlant les hommes sont loin d’être impeccables. D’ailleurs, des soleils immenses à la plus minuscule des cellules, tout ce qui est se trouve dès son apparition attaqué par l’environnement physicochimique et est inéluctablement destiné à la dissolution, à la désagrégation, à la mort ; la mort suffit à prouver l’inéluctable imperfection universelle.

D’ailleurs, on ne trouve nulle part, dans le sens de perfection et d’imperfection, le « bien » dissocié du « mal ». L’entretien des organismes vivants est fonction d’une consommation d’un genre ou d’un autre, donc de destruction. On ignore si les éruptions, les raz-de-marée, les tremblements de terre, les cyclones, les vagues de froid ou de chaleur ne sont pas indispensables à la « bonne santé » du globe où nous gîtons, etc. En se défendant contre l’ambiance tellurique et cosmique, les hommes ont fini par tourner à leur avantage ce qui leur avait été dès l’abord préjudiciable, à « utiliser » pour leur « bien », ce qui leur avait antérieurement fait tant de « mal », ce qui prouve combien est relative la notion de « mal ».

Ce qui se produit pour le « mal » dit physique a son équivalent dans le « mal » prétendu moral. Pris individuellement, selon les circonstances, selon qu’il y trouvera son intérêt, selon les exigences de sa sensibilité, un même homme est tendre ou cruel, loyal ou faux, bassement avare ou exagérément prodigue. J’ai connu un surveillant-chef de prison qui ne regardait pas à passer des nuits auprès d’enfants malades, qui n’étaient pas siens, cependant ; mais qui n’hésitait pas à faire envoyer en cellule de punition ‒ trop souvent antichambre de maladies mortelles ‒ de malheureux détenus coupables d’infraction au règlement pénitentiaire.

Il y aurait long à écrire sur cette coexistence du bien avec le mal. Ce qui m’intéresse surtout, c’est le « mal » au point de vue social. On s’aperçoit vite que là, mal est synonyme de « défendu ». « Un tel » ‒ raconte La Bible ‒ « fit ce qui est mal aux yeux de l’Éternel » et cette phrase se retrouve en de nombreux livres sacrés des Juifs, qui sont aussi ceux des chrétiens ; il faut traduire : Un tel fit ce qui était défendu par la loi religieuse et morale telle qu’elle était établie pour les intérêts de la théocratie israélite... Dans tous les temps et dans tous les grands troupeaux humains, on a toujours appelé « mal » l’ensemble des actes interdits par la convention, écrite ou non, convention variant selon les époques ou les latitudes. C’est ainsi qu’il est mal de s’approprier la propriété de celui qui possède plus qu’il n’en a besoin pour subvenir à ses nécessités, de tourner en dérision ceux qui fabriquent ou ceux qui appliquent les lois, de nier la patrie, d’entretenir des relations sexuelles avec un consanguin très rapproché. Et ainsi de suite.

Pour l’individualiste anarchiste, il n’est pas de permis ni de défendu, de « bien » ou de « mal ». Isolé ou associé, les choses, les faits, les gestes lui sont utiles ou nuisibles, agréables ou déplaisants, lui procurent de la jouissance ou de la souffrance. Il ne croit pas que ce soit par les restrictions et les constrictions qu’on éliminera le « mal », c’est-à-dire ce qui est désavantageux à l’individu ou à l’association, ce qui procure de la douleur, ce qui engendre du déplaisir. Il pense que la réciprocité bien comprise permet à chacun d’échanger les produits du déterminisme personnel ou groupal, de trouver en ces échanges la satisfaction des besoins, des désirs, des appétits, des aspirations que peuvent formuler les divers tempéraments humains, telle jouissance, nuisible pour celui-ci, pouvant être bienfaisante pour celui-là. L’exercice de la réciprocité, dans un milieu ignorant le permis et le défendu, implique la réponse à presque tous les appels que peuvent émettre le psychologique et le physiologique. Seuls restent insatisfaits les cas pathologiques vraiment caractérisés et nous savons que là où il n’est plus morale d’État ou d’Église, ils se réduisent à peu de chose.

É. ARMAND.

MALADIE (SES SECRETS BIENFAITS)

Dans une erreur alimentaire ou dans un abus de même nature, commis par deux hommes de même âge, de mêmes conditions de vie, l’affection qui naîtra de cette erreur sera-t-elle la même pour chacun des deux sujets ?

La réponse est négative, pour 99 cas sur 100 ; la seule fois que les affections seront de même nature, chez l’un et l’autre des deux sujets, identiquement frappés, c’est exception à la règle.

La maladie, dans ses symptômes, sa nature, sa force, sa durée, ses reliquats, se traduira de façons différentes selon les prédispositions du sujet à des tares afférentes à son hérédité, à ses affections anciennes, à des états imputables à des professions malsaines ou déformatrices d’une fonction organique, ou bien à des préoccupations morbides, etc...

La maladie est mal appelée, ou bien on l’interprète mal dans son sens, son origine.

La maladie, c’est simplement un état de fièvre réagissant contre le mal enfin constitué ou sur le point de l’être.

La maladie sera quelconque et différenciera de nature cependant que les causes qui la constituent seront identiques.

En somme, ce n’est pas la maladie qu’il importe de vaincre puisque son rôle est de protéger le sujet contre le mal déferlant sur l’organisme. Lutter contre la maladie, c’est lutter contre la guérison ; aider la maladie, voilà ce que devrait être le rôle du médecin (de santé).

La maladie, c’est le règlement d’échéances suprêmes, desquelles on ne saurait remettre le paiement sans danger d’accumuler les chances de faillite. Celui qui échappe, en fraude, à la maladie qu’il a méritée fait une véritable banqueroute ; la peine qu’il subira de ce fait, à la prochaine récidive, ne profitera pas de l’indulgence du tribunal qu’il aura, pour l’avenir, indisposé plus gravement à son égard.

Le rôle du médecin (de maladie) est de faire vivre le mal un quart d’heure de plus, en conjurant la maladie qui, seule, compte pour le « patient ! »

Ce qu’on ne permet pas de faire contre le social est permis quand il s’agit de la société que constitue le corps humain ! Cependant il y a des cas où l’on se comporte contre le mal social à l’instar des méthodes médicales employées contre la maladie des humains : quand une région se rebelle contre les mauvais traitements qu’elle subit ou parce qu’elle manque de pain, on expédie, contre elle, non pas des secours de justice ou de bouche, tout d’abord ; mais la force armée qui étouffe la rébellion, aussi légitime soit-elle !

Le corps humain, malmené par l’ingestion habituelle d’aliments nocifs, par les atteintes du toxique, du stupéfiant alcool ou tabac, se plaint-il, quelque part, de ne plus pouvoir tant en supporter ? L’homme, le plus révolutionnaire du monde, enverra la force brutale, contre la province révoltée, sous la forme de médicaments provenant du pharmacien ou du bistrot, les deux se confondant de plus en plus.

Révolutionnaires contre la société et réactionnaire contre soi-même, dans des cas réclamant la même mesure de moralité, voilà une situation contradictoire commune à beaucoup d’hommes se prétendant éclairés, défenseurs de la vérité !

Pendant les quinze premières années que je me suis consacré à l’étude de l’ordinaire médecine officielle, je m’expliquais très bien pourquoi les maladies étaient innombrables.

Les faits ne démontraient-ils pas, à chaque instant, qu’il n’y avait pas de maladie ‒ au sens médical du mot ‒ mais rien que des malades ayant des affections « sur mesures » ?

La maladie me semblait s’apparenter aux mille incidences de la vie affective des sujets, aux mille tumultes de leur organisme malmené, aux mille attentats (jalousement dissimulés), livrés à la chair suppliciée et aussi à la conscience, jusqu’à l’abêtissement.

Dans ce monde, infiniment peuplé de secrètes dispositions, innées les unes, et vicieuses les autres, sur lequel s’échafaudait le mal, je voyais la médecine si petite et toujours tant distancée, par des affections nouvelles s’ajoutant à des milliers de maladies encore insaisissables, que je m’en voulais d’avoir perdu mon temps à le consacrer à une science vaine ne pouvant plus qu’à peine constater le mal, sans jamais le dépister à temps ni pouvoir lui couper les vivres surtout.

Les causes de la maladie, persistant et s’amoncelant, chaque jour et de plus en plus : alcoolisme, tabagisme, vinisme, carnivorisme, caféisme, cocaïnisme, falsificationisme, surmenage, sexualisme, prostitution et taudis creusant tous le lit, toujours plus profond, des fléaux les plus redoutables, les épidémies augmentant le nombre de leurs victimes, la société devenant le prolongement de l’asile d’aliénés, c’était, pour moi, plus qu’il n’en fallait pour me sidérer de stupéfaction lorsque j’entendais parler de la découverte qui devait assurer la guérison d’une des mille tuberculoses, aux cent têtes, décimant l’humanité.

Le mot guérison me semblait impropre à la maladie qui, pour moi, n’était tout d’abord qu’une force réagissant contre la puissance du mal, menaçant de tout incorporer à ses fins, mot impropre aussi, désormais, en pratique médicale honnête.

Littré n’avait-il pas dit, sans que sa parole trouve franchement écho dans le corps médical, que « la maladie est une réaction de la vie, soit locale, soit générale, soit immédiate, soit médiate, contre un obstacle, un trouble, une lésion » ?

Je ne croyais la possibilité d’appliquer le mot guérison, qu’à l’action qui consiste à se débarrasser d’un vice, d’une habitude, de passions ou de besoins contraires au bon sens, nuisibles à la santé, à la société, à la nature.

* * *

La maladie fait plus de mal autour du malade qu’à lui-même.

Une boutade reproduite maintes fois, nous fixera sur ce point : Une maman appelant le médecin au chevet de son enfant, atteint de rougeole, demanda au médecin, une réduction du prix de sa consultation parce que son petit avait collé la rougeole à tous les enfants du quartier !

Dans la médecine (établissant son règne sur de telles incidences), comme dans la politique, tout est opportunisme, relativisme, irresponsabilité, intolérance, abus.

Quelqu’un a dit :

« La cause du faible est un objet sacré ! »

Oui, cela est vrai si on considère que le faible, et le malade peuvent entraîner, avec eux, le reste de l’humanité dans le marasme, dans le néant alors cela devient pressant pour les forts, de s’occuper du faible les menaçant de tout contaminer même les médecins. Aussi serait-il urgent de faire de l’École de Médecine une École de prévention du mal et non pas une École de constatation et d’exploitation du mal, dans l’individu et dans la société.

Déjà, le malade instruit vraiment de son mal, de ses fautes et de ses ignorances, qui se soignerait, apporterait plus de sécurité que les malades au comble de la résistance au mal, s’en remettant au médecin de la maladie, aussi ignorant qu’eux du secret d’une bonne santé. Et puis, il n’y a rien de plus dangereux qu’un bien portant qui ne se soigne pas ; ne vaut-il pas mieux lui préférer le malade qui se soigne ?

Voilà donc la question de se bien soigner posée ; mais nous n’aborderons pas la solution de ce problème, si pressant, avant d’avoir insisté sur le détail que nous allons exposer.

La maladie est un accès de fièvre réagissant contre le mal, en voie de constitution ou déjà constitué, avons-nous dit déjà, mais nous nous devons d’ajouter que cet état de fièvre est, lui-même, organisé par une succession de petits états de fièvre non enregistrés par un organisme insensible, ou stupéfié, ou anesthésié, par vice de mal vivre.

Celui qui fume, se « chloroformise » ; comment pourrait-il être sensible aux sommations les plus désespérées de sa santé aux abois ? Celui qui boit un seul verre de vin (falsifié ou non), un seul petit verre d’alcool, ou simplement une tasse de café, provoque sur l’instant, un état de fièvre qui peut être supérieur à celui lui signalant à temps, le danger d’une contamination ou d’une affection naissante. C’est ce qui explique pourquoi ce dernier dira ‒ à qui voudra bien l’entendre ‒ qu’il ne se ressent jamais de rien, qu’il a un estomac à digérer du mâchefer, etc., jusqu’au jour où...

Se soigner, veut dire : avoir de la sollicitude pour soi. Prendre soin de sa santé, c’est avoir de l’attention pour soi, de l’inquiétude pour son foyer, pour sa vie et de la présence d’esprit en face des dangers de la maladie.

Une personne « sans soin » nous montrera parfaitement, par renversement des rôles, ce que nous devons faire pour nous soigner. Attendre pour se soigner qu’on soit, très malade, ou simplement malade, ce n’est pas avoir de la sollicitude, de l’attention pour soi, ni faire montre de présence d’esprit.

N’être pas disposé ou capable de se soigner, c’est se mépriser, ne pas s’aimer et n’avoir ni le droit d’aimer ni la prétention d’être aimé ; fumer, s’alcooliser, c’est se placer dans ce cas.

* * *

Se soigner, c’est échapper à l’esclavage des choses, pour s’évader de celui des hommes.

Se soigner, c’est rendre libres ses facultés sensorielles, pour être averti des moindres atteintes du mal et être en état de vaincre sans combats. Dans l’atmosphère putride des villes, sur les routes pétrolées des campagnes, par les eaux polluées des sources contaminées par l’industrie corrodant tout, le mal peut atteindre un homme, se soignant parfaitement, comme il atteindra un tout autre homme. Mais, c’est de la façon dont on se débarrasse du mal, de qui importe l’état de santé, et non pas de la façon dont on attrape ou supporte le mal.

Voilà en quoi diffèrent ceux qui se soignent de ceux qui ne se soignent pas.

En général, il faut se défier de celui qui déclare aimer mieux vivre « sa vie », pendant quelques années, plutôt que « végéter » pendant toute une vie... Ceux qui parlent ainsi sont des gens qui ne donnent espoir à aucun idéal, à aucune amitié, à aucun amour, à aucun espoir de s’élever, de vivre et éclairer l’avenir. Ce sont des « ventres », des « gueules », des « tubes digestifs à deux pattes », « des morts en sursis » desquels il fait bon s’écarter afin de les inviter, si possible, à la réflexion et se prémunir contre leur égoïsme maladif ou sadique...

La maladie vient se révéler sur le visage, en particulier, en y marquant les stades successifs des différents états qui la composent. Mais, combien sont nombreux ceux qui se font un visage par moyen de fards qui en transforment la nature ? Des gens bien portants se fardent, si maladroitement et si stupidement, qu’ils se font des physionomies de cancéreux, de pulmonaires, de cardiaques, de rénaux, de lymphatiques, de biliaires, rendant l’examen de leur visage difficile, à leur grand détriment.

Cependant, un mal signalé est un mal déjà dépisté ; la maladie aura d’autant moins d’acuité que la conscience organique ‒ le visage en est l’expression parlée ‒ aura été aidée, dans les secours réclamés, par les postes transmetteurs de ses appels. Une maladie qui cherche, en vain, à se signaler sur un corps insensible à ses sommations, verra l’énergie organique, propre à contenir le mal, dévier du point d’attaque et le mal accomplira, sans encombres, son œuvre jusqu’à son plein épanouissement.

Les symptômes du mal ne sont que les Indices des luttes que l’organisme livre aux éléments de morbidité, s’ajoutant, se succédant, dans l’ordre d’une évolution fatale, jusqu’à l’éclosion de la maladie. La maladie, c’est l’ouverture d’émonctoires supplémentaires à des fonctions ordinaires d’éliminations, trop encombrées, ou viciées dans leurs attributions.

La maladie, on le voit par tout ce qui précède, sera quelconque ; ce qu’il importe de savoir pour l’aider à réagir, c’est de connaître la nature des actions de vie de celui qui s’est livré au mal. Après ces renseignements obtenus, la lutte s’organisera automatiquement en ne la nourrissant plus de ses ordinaires pâtures. La maladie est toujours précédée d’états prédisposant à ses atteintes ; ces états correspondent tous à des erreurs alimentaires, à des abus qui, connus, permettent de prédire, longtemps à l’avance ‒ en tenant compte du passé pathologique du sujet ‒ l’affection qui résultera de ces causes de morbidité.

La maladie est toujours précédée, aussi, d’une certaine effervescence organique, marquant sur le visage une apparence trompeuse de bonne santé. Cet état peut durer quelques semaines, quelques mois ‒ voire même quelques années ! ‒ car la maladie ne s’organise pas d’un jour à un autre, elle couvera un certain temps, qui variera avec le pouvoir réactif du sujet.

Un cerveau abêti par des pensées morbifiques ou émasculatrices de l’intelligence organique, un estomac abruti par le faux-aliment et le surmenage qu’il réclame de celui qui en use, se verront condamnés dans le pouvoir, qu’ils ont, de signaler le moindre mauvais usage que l’on fait d’une vie.

Toutes les tares, toutes les maladies, avons-nous dit, se révèlent sur le visage humain.

Alliées au caractère, les maladies et les tares qui les créent, bien souvent, creusent les mêmes stigmates, les mêmes sillons, les faisant se révéler à un œil observateur, médecin ou non.

Le développement physique d’un sujet malade aura été marqué d’arrêts, de déficiences, de carences, comptant leurs altérations dans un visage.

L’éducation, elle-même, apporte, sur une physionomie, l’influence, bonne ou mauvaise, de ses principes.

Les indications héréditaires s’inscrivent en tête de liste du tout, marquant, plus spécialement, les défauts de nature sur lesquels s’échafaudent les affections nées des prédispositions fa tales.

Plus tard, les déformations professionnelles et le « physique de l’emploi » s’ajouteront, avec les traces des désastres causés par les vicissitudes de la vie contemporaine, à une foule d’indices compromettant l’harmonie, la régularité ou la normalité du visage.

Un petit adénoïdien (végétations nasales), un petit amygdalien (végétations du pharynx), un petit myxœdémateux, un petit candidat à l’acromégalie (augmentation considérable des extrémités), verront leur visage subir, graduellement, une transformation les moulant, sous l’empreinte de leurs affections dues, la plupart, à une mauvaise alimentation, de famille. Les malades du rein, du cœur, du foie, des poumons, de l’estomac, de l’intestin, de l’innervation, de la circulation, de troubles génitaux, afficheront sur leur visage, en lettres majuscules, la nature et la virulence de leurs maux.

L’examen de l’œil, des dents, des muqueuses, de la peau, de la forme et de la coloration du nez, des joues, des lèvres, offre le moyen de prévoir le mal avant son éclosion. Les oreilles, elles-mêmes, le cheveu, ont leurs attitudes pathologiques.

Pour connaître tout cela, j’ai passé une longue partie de ma vie à des études de sémiologie (art de dépister le mal) et je me suis, un jour, rendu compte que c’était trop de vanité de ma part, puisque je découvrais, enfin, qu’il ne suffit pas de dépister le mal, si on ne peut pas en détruire les causes profondes...

‒ Louis RIMBAULT.

MALCHANCE (et CHANCE)

n. f. de mal et chance

« Le mot chance, chéance, kéance, kéanche (latin cadencia, de cadere, choir) était d’abord un terme du jeu de dés et signifiait le point que donne un dé en tombant (chéant) sur la table, ou bien encore un coup de dé » (Larousse). Sens général : probabilité unilatérale, bonne fortune, succès, tournure privilégiée des événements, attribués au « hasard », aux coïncidences, à l’intervention d’une force protectrice (naissance, signe astral, protection divine, etc.). Voir les mots hasard, jeu, préjugés, religions et religiosité, superstitions, etc. La malchance correspond aux états et aux situations contraires : circonstances hostiles, dénouements adverses, accidents regardés comme malheureux. Plus encore que la chance, la « malchance » saisit l’esprit de ses croyants ; elle leur inspire comme une inquiétude permanente, les frappe de prostration découragée, les incline au fatalisme. Qu’il s’agisse de chance ou de malchance, nous sommes évidemment en présence d’un tri tendancieux de cas fortuits et de déductions qui procèdent des superstitions générales engendrées par la faiblesse, la crédulité et l’ignorance.

Il est logique que les hommes qui s’aventurent dans le tournoi périlleux de la Société contemporaine, de ce capitalisme qui ne doit son pseudo-équilibre qu’au déplacement, calculé et méthodique, des « chances » dont il connait et manie les directives, soient plus souvent des « chançards » et des « malchançards » que ceux qui s’évadent et vivent harmonieusement en la Nature.

Si les mots chance et malchance étaient pris dans le sens exact de leur étymologie, on les confondrait littéralement. En effet, combien de gens prennent pour malchance des épreuves salutaires à l’enseignement de la vie, et qui sont ainsi de véritables chances. Inversement, des chances entraînent à des conséquences désastreuses pour la conscience et l’avenir de ceux qui en sont les privilégiés les plus enviés.

Chance et malchance veulent exprimer la probabilité de réussite, l’alternative ; c’est le coup du hasard, le coup de dés et cependant bien que, ainsi entendu, l’homme demeure étranger à l’issue envisagée, on emploie couramment les expression suivantes : Cela est soumis à bien des chances ‒ Rendre les chances égales ‒ Si nous n’amenons pas toutes les chances à nous ‒ Quand on a les chances contre soi ‒ Calculer les chances ‒ On va tenter la chance, etc.

Si la chance et la malchance sont coup de dés, comment peut-on la calculer ? Comment peut-on entreprendre de l’amener TOUTE à soi ? Avoir les chances contre soi, c’est les distinguer, les identifier ; tenter la chance, c’est en connaître la nature. C’est un peu ce qui se passe dans les sociétés de « veinards », les sociétés d’hommes les plus austères, les plus rigides, les plus imposantes, se réclamant de quelque église ou politique que ce soit, véritables syndicats de garantie contre les coups d’un destin, (dont ils sont les maîtres !) De peur d’être victimes, ces hommes s’assurent des concours d’influences et d’intérêts, plus ou moins honnêtes, laissant bien loin derrière eux les scrupules enseignés par l’idéal dont ils se réclament. Ils organisent avant tout leurs chances. En somme, toute la morale contemporaine des chançards et des malchançards se tient en ces expressions de l’égoïsme le plus étroit et le moins pacifiste : amener la chance qu’il leur faut, calculer et favoriser la chance (la leur), tourner la chance contre autrui...

Pour nous la malchance, chez nombre de gens, peu clairvoyants, c’est l’épreuve ; la malchance, c’est la nature par trop rudoyée, la justice naturelle méprisée, fixant leurs inéluctables arrêts ; la malchance, c’est l’effet de quelques trahisons envers soi ou envers autrui ; la malchance, c’est la perte de l’appétit après avoir violenté son organisme ; la malchance, c’est être obligé de servir la guerre, corollaire d’une avidité générale ; c’est de payer son tribut de douleur et de déchéance à tous ces faux besoins tels que : Alcool, boissons fermentées, tabac, café, thé, opium, « coco », et aussi l’or, le luxe, les pierreries et tous les hochets, souvent homicides, de la vanité ; la malchance, c’est le total d’une addition de petits mensonges, de dissimulations, de cachotteries envers les petits qui, le plus innocemment du monde, deviennent des mauvais courriers ; la malchance, c’est tomber sous le bistouri du chirurgien après avoir armé le bras du boucher ; la malchance, c’est avoir des mauvais fils, au sang corrompu, après les avoir intoxiqués ou nicotinisés jusqu’aux moelles par une alimentation malsaine et des médicaments par dessus le tout ; la malchance, c’est se voir livré à l’exploitation à vie, pour contenter des vices ou des passions qui s’opposent à la liberté et justifient les parasites, les fraudeurs et leurs juges ; la malchance, c’est refuser son secours aux misérables qui, laissés sans soins, peuvent semer l’épouvante en étendant leurs purulences sur le reste de l’humanité ; la malchance, c’est l’hôpital après la ripaille, indigente ou dorée ; c’est la prison après les performances de l’arrivisme tragique ; c’est la mort stupide après avoir méprisé la vie et l’oubli pour n’avoir jamais existé.

Celui qui ne veut être servi que par ceux qu’il sert lui-même et ne veut connaître de trahisons que celles qu’il avait prévues, après avoir travaillé pour les rendre moins indignes, ne connaît pas la malchance.

L. RIMBAULT.

MALFAITEUR, MALFAITRICE

n. (latin malefactorem, de male, mal et facere, faire)

Couramment : Qui commet des crimes, des actions coupables ou, pour mieux dire, des actes mal considérés par l’opinion et punissables par les lois : jardin saccagé par les malfaiteurs. La loi punit des travaux forcés toute association de malfaiteurs, etc.

Ce qualificatif s’applique à tout individu qui agit dans un sens contraire à la morale, aux mœurs, ou aux lois. Le fait que morale, mœurs, lois, sont essentiellement multiples et changeants ; qu’ils se différencient selon les pays, les climats, les latitudes ; selon le temps, et les développements de l’économie ou de l’intelligence, il s’en suit nécessairement que ce terme de malfaiteur n’a une valeur ni absolue, ni immuable, puisqu’il suit les fluctuations mêmes du Bien, et du Mal (v. ces mots).

C’est ainsi que l’on considère comme « malfaiteur » un ou plusieurs individus qui s’attaquent à la propriété des autres et s’en emparent par la force, ou par fraude, ou par chantage, la propriété étant encore considérée comme « un droit inviolable et sacré », ceux qui détruisent ou endommagent cette propriété, etc. Alors que tout le monde saisit confusément, si sa compréhension ne l’admet encore en dépit de l’évidence, que les « biens » actuellement détenus par les propriétaires ont leur source, directe ou indirecte, dans l’exploitation, le dol, le vol (selon l’aphorisme connu de Proudhon) ou dans la violence conquérante, le rapt armé : guerres, expéditions coloniales, etc... Mais des détenteurs de la propriété, les lois consacrent et consolident les prérogatives. Et il voient les agissements les moins recommandables, mais perpétrés dans le sens officiel de cette propriété, couverts ou tolérés par le code. Et leur fortune, leurs influences, la solidarité qui lie entre eux les bénéficiaires, s’emploient à incorporer rapidement leurs actes dans la légalité, ou à tourner celle-ci le cas échéant, s’ils commettent quelque infraction et se livrent à des manœuvres pourtant regardées comme répréhensibles. Leur situation fait d’eux, malgré tout, des « honnêtes gens »... (voir honnêteté, propriété, vol, etc.).

Règle générale, qu’un individu, soit par vengeance, jalousie, ou dans l’intention de le voler, tue un autre individu, il est à peu près certain que, « malfaiteur », on l’arrêtera et que si on ne le tue pas, on l’enverra finir sa vie au bagne. L’ordre de faits n’est pas différent si, au lieu d’un « malfaiteur », plusieurs se sont groupés pour le meurtre : ce sera la mort ou les travaux forcés. Et cependant, lorsque ceux qui président aux destinées d’une nation, rois, dictateurs ou parlements ‒ estimant que les industriels ou les commerçants, ou les banquiers de leur pays, ont besoin de s’emparer de territoires, de mines, d’usines, d’acquérir une clientèle pour leurs produits, d’obtenir des placements avantageux pour leurs capitaux ‒ dressent des millions de jeunes gens au maniement des armes, les plus meurtrières, leur font enseigner l’art de tuer sur une vaste échelle, de brûler les villes, les fermes et les moissons, d’empoisonner les eaux ou les airs, de répandre des maladies monstrueuses, de détruire tout ce qui a vie, pourvu que soient respectées certaines formes des lois qu’ils font, défont et transforment eux-mêmes, cela n’est pas regardé comme l’œuvre d’un malfaiteur, mais, au contraire, d’un grand politique, d’un penseur éminent, d’un patriote averti ! Vous chercheriez en vain une différence, quant au fond, entre le malfaiteur et ce « grand honnête homme ». Cela est tellement vrai qu’un grand catholique : J. de Maistre, dans son livre fameux : Du Pape, 1821, écrit... « ce qu’on ne saurait lire sans un sentiment profond de tristesse, c’est l’accusation intentée contre les Papes d’avoir provoqué les nation an meurtre. Il fallait au moins dire à la guerre ; car il n’y a rien de plus essentiel que de donner à chaque chose le nom qui lui convient. Je savais bien que le soldat tue, mais j’ignorais qu’il fut meurtrier. On parle beaucoup de la guerre sans savoir qu’elle est nécessaire, et que c’est nous qui la rendons telle. ».

Or, la loi civile, comme la loi religieuse, sont parfaitement d’accord pour considérer comme criminel l’acte qui prive le prochain de sa vie, dans quelque but que ce soit. Cependant l’État, qui par le service militaire, exerce au meurtre, qui, par la déclaration de guerre, déclenche le massacre ; et le juge qui condamne à mort un individu, lequel peut fort bien être du reste innocent de ce dont on l’accuse ; et le bourreau qui l’exécute ; et le prêtre qui exhorte le patient ; et l’avocat qui sanctionne par sa présence ; et le public qui laisse faire ; et, d’autre part, dans la vie quotidienne, l’usinier, le patron qui, par « économie », ne garantit pas ses ouvriers contre les risques, et l’ouvrier qui bâtit des maisons défectueuses, susceptibles de s’écrouler, qui fabrique des conserves qu’il sait toxiques, des armes dont il connaît la nocivité ; et le professeur qui sophistique son enseignement pour faire accepter la nécessité de la douleur, de la soumission, du sacrifice ; et les journalistes, écrivains, orateurs, qui trompent le public pour mieux le plier à l’asservissement des gouvernants ; enfin, tous les parasites, les inutiles, qui spéculent sur le travail des autres, s’enrichissent de leur misère et de leurs souffrances, les surmenant et abrégeant ainsi considérablement leur vie ; tous ces gens-là (des canailles par quelque côté, c’est évident), ne sont frappés ni de la réprobation ni du châtiment public : ce ne sont pas des malfaiteurs.

Mais le pauvre être falot, né dans un milieu corrompu, sans pain ni vêtements, sans éducation ni instruction, sans métier ni volonté, qui n’a « poussé » qu’en volant et en mendiant, avec, sous les yeux, l’exemple de la bassesse, du vol, de l’estampage, du « maquereautage », du crime : malfaiteur !

Mais la fillette qui grandit de même, qu’on viole à douze ans pour dix sous, une friandise, un abri, ou pour rien ; qui vend son corps aux passants, risquant la maladie et la maternité, refoulant ses dégoûts, qui se révolte un jour et qui vole dix francs dans la poche d’un « miché » : malfaitrice !

Mais la jeune fille, la femme, ignorantes des choses de la conception, que séduit un homme (où mufle, ou ignorant lui aussi) et qui, à la naissance d’un enfant non désiré, qu’elle ne peut pas élever, le tue : malfaitrice. Ou bien, si enceinte et ne pouvant assurer les charges d’une maternité, elle se fait avorter, rendant au néant ce qui n’est encore qu’un amas de cellules sans conscience : malfaitrice.

Malfaiteur encore celui que les infirmités, l’âge ou le chômage jettent à la rue et qui n’a pas de toit pour l’abriter. Malfaiteur celui qui, devant les abus de l’autorité, s’indigne et dit haut et fort, ou écrit ce qu’il pense ; celui dont le geste traduit le sentiment, l’exaspération ; malfaiteur celui qui ne veut voir dans le drapeau, au lieu d’un symbole de gloire, qu’un symbole de souffrance, de haine. Malfaiteur, en définitive, le clairvoyant, le juste, le révolté. Mais malfaiteur surtout le malheureux, le déshérité !

En vérité, autour de nous, seul le faible est malfaiteur. Qu’il ait pour lui la force et le crime est absous, quand il n’est pas vénéré. Dans la société actuelle, il ne s’attache à ce mot aucune idée réelle de justice ou d’injustice, mais seulement de faiblesse.

A. LAPEYRE.

MALLÉABILITÉ, MALLÉABLE

n. et adj. latin malleare (de malleus, marteau), battre au marteau

Au propre, malléable signifie : qui peut être étendu sous le marteau et conserver la forme donnée. La malléabilité des métaux ‒ quoiqu’ils soient pour la plupart à la fois ductiles et malléables, ils ne possèdent pas ces deux qualités au même degré ‒ est en général faible à la température ordinaire. On l’accroît en portant le corps à travailler à une température plus ou moins élevée. Non seulement ils obéissent alors au refoulement et s’aplatissent sous la frappe, mais ils sont susceptibles de s’allier étroitement soit avec une portion de même nature, soit avec un autre métal. La forge utilise depuis longtemps la malléabilité du métal chaud pour façonner et souder le fer. Cette propriété est mise aussi à profit par le laminoir pour étirer en feuilles ou en fils. L’or est le plus malléable des métaux. Il peut être aminci jusqu’à un dix-millième de millimètre. Le nickel est parmi les plus résistants.

Au figuré, malléable se dit des êtres à qui l’on imprime aisément sa volonté, que l’on plie à ses desseins. Chez l’enfant, le cerveau est davantage malléable et familles et pédagogues multiplient les efforts ‒ souvent conjugués ‒ pour façonner le caractère et la conscience selon les préjugés du temps, la morale et les institutions en vigueur. Il ne faut pas cependant s’exagérer cette malléabilité du jeune âge et s’imaginer qu’il offre une cire molle et vierge attendant l’influence et obéissant sans réaction à la pression des déformateurs. L’enfant apporte en naissant des dispositions héréditaires et un tempérament ‒ tares ou qualités ‒ qui résistent parfois victorieusement à toutes les tentatives faites pour les modifier. Mais, malgré ses insuccès partiels et sa portée limitée, la mesure dans laquelle agit l’éducation est encore suffisante pour inquiéter d’une part tous ceux qui s’intéressent au développement de la personnalité et d’autre part pour expliquer que religions et systèmes sociaux fassent des efforts persévérants pour assujettir l’enfant à leurs desseins. Ajoutons que les scrupules de sauvegarde des premiers ont presque toujours à contrecarrer des tendances et des acquis hostiles tandis que l’école et le groupe familial opèrent davantage ‒ pour la majorité des cas ‒ dans le sens des dispositions natives et du milieu et agissent surtout en renforcement. Avec l’âge l’individu se fixe et se laisse moins entamer. Mais il demeure cependant assez malléable pour s’abandonner aux altérations que lui font subir, par des campagnes intéressées, gouvernants et meneurs, pour abdiquer sans résistance entre les mains des grands et céder aux aberrations jusqu’à leur sacrifier sa vitalité.

L.

MALTHUSIANISME et NÉO-MALTHUSIANISME (ou MALTHUSISME et NÉO-MALTHUSISME)

n. m.

Doctrine biologique, économique et sociale, dont le nom vient de Malthus (Thomas-Robert), économiste anglais (1766 — 1834), qui en formula les premiers principes.

Ce sont les vues sociales et morales des révolutionnaires français du XVIIIe siècle, notamment celles de Condorcet, ainsi que les théories de William Godwin, protagoniste d’idées communistes, qui amenèrent Malthus à publier les objections qu’il avait formulées déjà dans les cercles savants, contre les plus ardents partisans des systèmes socialistes et des réformes conduisant à l’application de ces systèmes.

Sans nier la valeur des critiques adressées à l’organisation sociale, sans méconnaître la noblesse du but poursuivi par les apôtres d’un changement dans cette organisation, Malthus expliquait que les vices reprochés aux gouvernements ne leur étaient pas entièrement imputables. Des obstacles naturels, indépendants des régimes sociaux, s’opposent à toute réalisation de vues généreuses, à tout perfectionnement des sociétés et des individus et maintiennent parmi les hommes la misère, le vice, la souffrance. La cause principale qui agit constamment et puissarnment pour entretenir « cette distribution trop inégale des bienfaits de la nature que les hommes éclairés et bienveillants ont de tout temps désiré de corriger », c’est la tendance constante qui se manifeste, non seulement dans l’espèce humaine mais chez tous les êtres vivants, à accroître les individus plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée. (Darwin allait plus tard utiliser cette vérité pour développer la doctrine de la sélection naturelle).

Pour rendre en ce qui concerne l’homme sa démonstration plus tangible, pour illustrer sa thèse, Malthus confrontait dans une opposition très nette deux principes, ou lois, auxquels il donnait un tour mathématique frappant, qu’on peut ainsi formuler :

  1. Toute population humaine, si aucun obstacle ne l’en empêche, s’accroit, de période en période, en progression géométrique ;

  2. Les moyens de subsistance, notamment la nourriture, ne peuvent, dans les circonstances les plus favorables, augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique.

Pour établir le premier point Malthus s’appuyait sur la fécondité féminine et sur des accroissements constatés dans les pays où la population n’avait été que peu gênée dans sein expansion. Il admettait que le doublement de la population pouvait avoir lieu, comme aux Etats-Unis, déduction faite de l’émigration et de la reproduction de l’émigration, durant les périodes envisagées, en l’espace de 25 années.

C’était rester bien au-dessous de la réalité. Au vrai si les femmes donnaient tous les enfants qu’elles peuvent avoir de l’âge de la puberté à celui de la ménopause, si tous les êtres nés pouvaient recevoir les soins qui leur sont nécessaires, tous — presque tous, en admettant une mortalité prématurée inévitable — si, en somme, les obstacles agissaient au minimum, la population doublerait dans une période beaucoup plus courte.

Mais, quelle que soit cette période, qu’elle soit de 13 années comme le voulait Euler, de 10 années, comme le pensait William Petty, de 25 années, comme l’admettait Malthus, qu’elle soit de 50 ans ou même de 100 ans, le fait même, le fait seul de l’accroissement possible en progression géométrique est indéniable. Il conduit à une augmentation énorme et rapide de la population .

Quant à la loi d’accroissement de la nourriture, si l’on peut admettre que, par un développement extraordinaire de l’industrie agricole, les produits récoltés puissent doubler une première fois dans une période de 25 années, il est certain que nous serons en dehors de toute vraisemblance en admettant qu’elle puisse quadrupler dans les 25. années suivantes. Personne ne peut un instant admettre l’augmentation en progression géométrique indéfinie de la production alimentaire. Même il est impossible de l’admettre indéfiniment en progression arithmétique. Un principe agronomique, hors de conteste, celui de la productivité diminuante du sol, celui de la productivité de la terre non proportionnelle aux capitaux et au travail qu’on lui applique, s’oppose à la progression indéfinie des récoltes. Mais Malthus feignit, par une concession exagérée à ses critiques, que ce dernier accroissement pouvait avoir lieu.

Confrontant ensuite les deux progressions, il montrait sans peine que la première l’emportait énormément sur la seconde, qu’il y avait disproportion colossale entre deux lois naturelles, qu’une antinomie formidable existait entre la faculté reproductive des hommes et la productivité de la terre, entre l’amour et la faim. D’où il suit évidemment que la lente progression de la quantité de nourriture entrave l’exubérance reproductive naturelle de la population, forme l’obstacle initial et général à son augmentation rapide, d’où il suit que le nombre des hommes est de toute nécessité contenu dans la limite des produits alimentaires.

La population ne s’accroît donc pas généralement en progression géométrique, elle tend seulement à le faire : la population a une tendance constante à s’accroitre au-delà de la limite alimentaire. C’est la loi de Malthus. Elle exprime ou la tendance réelle à un accroissement supérieur, comme celle qui s’est toujours manifestée au cours des temps, comme celle qui se manifeste de nos jours, dans toutes les nations, et dont la conséquence est une pression, variable selon les pays, de la population sur les aliments, ou une tendance virtuelle, qui serait celle d’une société dont les membres agiraient pour refréner, régler leur reproduction et supprimer l’avance que leur nombre pourrait prendre facilement sur les subsistances.

L’obstacle initial, fondamental, au développement de la population est donc le manque de nourriture. Mais il n’agit d’une manière directe et violente que dans le cas de famine. La recherche des subsistances, la crainte du manque et de l’insuffisance, produisent un grand nombre d’obstacles dérivés, habitudes, mœurs, coutumes individuelles, familiales, sociales. Ces obstacles à l’accroissement de la population ne peuvent être évidemment que de deux sortes :

  1. Ils détruisent prématurément les existences ;

  2. Ils empêchent les naissances.

A la première catégorie appartiennent les famines, les guerres, les meurtres de toute sorte, les épidémies, les occupations malsaines, le surmenage, la mauvaise hygiène, etc., tout ce qui se rapporte à la pauvreté, à la misère. Ce sont les obstacles répressifs. On peut les assembler sous ces deux chefs : homicide, infanticide.

A la seconde catégorie appartiennent la stérilité, la chasteté, l’avortement, les moyens d’empêcher la conception. Ce sont les obstacles préventifs. On peut les réunir sous ces trois rubriques : avortement, anticonception, chasteté.

L’action de l’un ou de plusieurs des obstacles de la catégorie préventive a-t-elle été quelque part assez puissante pour supprimer définitivement l’action des obstacles répressifs? On peut à cette question, disent les malthusiens, répondre par la négative. L’examen des obstacles à la population dans les différents pays sauvages, barbares, pasteurs, civilisés, anciens et modernes, de même que la statistique, l’histoire, l’ethnologie, les relations des voyageurs montrent que jamais, nulle part, quelle qu’ait été leur puissance, les obstacles préventifs ne se sont suffisamment manifestés, qu’ils ont toujours laissé place à une action prépondérante des obstacles répressifs douloureux. Aujourd’hui, comme de tout temps, ces derniers détruisent un nombre effroyable de vies humaines. Le nier, selon les malthusiens, c’est nier les bas salaires, le chômage, la faim, les haillons, les taudis, la misère, c’est nier le prolétariat et ses revendications, c’est nier la guerre.

Le hasard préside aux mouvements de la population.

Par l’ignorance et l’insouciance parentale, les hommes arrivent au jour dans une société pauvre, incapable de leur assurer les produits de première nécessité. Non que les humains multiplient tout à fait comme des animaux. A des degrés divers ils sont capables de prudence génésique, mais si, en cette affaire, une minorité fait intervenir la raison, des brutes en nombre immense s’abandonnent aux impulsions de leur appétit sexuel. La plupart des couples engendrent plus d’enfants qu’ils ne sont capables d’en nourrir et élever convenablement. L’immense prolétariat est fécond. C’est à sa pullulation qu’il doit sa misère et son nom.

La faculté reproductrice de l’espèce humaine donc, insuffisamment refrénée, suit sans difficulté toute augmentation de production, comble sans effort les vides produits par la mort. A un accroissement de subsistances correspond un accroissement supérieur de population. Par l’ampleur donnée à la culture, la foule humaine devient plus nombreuse, mais non pas moins pressée, mais non pas plus heureuse. Semblable à une barrière extensible, à un anneau élastique étreignant un faisceau, la production enserre à tout moment la population, la maintient dans sa limite avec une vigueur d’autant plus grande que l’accroissement humain tente avec plus d’énergie de la franchir. Serrés les uns contre les autres dans l’espace étroit où les enferme une force supérieure les hommes luttent, s’entre-déchirent, tandis que de nouveaux combattants naissent, occupent les places laissées par la mort, et maintiennent, avec la pression permanente sur la limite variable des subsistances, la misère, la douleur et le malheur, la cruauté et la haine. La cause initiale des souffrances humaines, que toutes les écoles socialistes et anarchistes attribuent uniquement à une organisation défectueuse des sociétés, réside ainsi avant tout, selon le malthusianisme, dans la puissance de l’instinct générateur.

Les malthusiens soutiennent en conséquence qu’on ne peut pas plus faire de sociologie sans tenir compte de la loi de population, qu’on ne peut faire d’astronomie sans la loi de gravitation. Cette loi est, suivant eux, la cause originelle, occulte, puissante, de causes secondes plus apparentes, comme la propriété individuelle, la distribution inégale des richesses, l’autorité, etc., qui retiennent davantage l’attention et provoquent l’action généreuse des militants sociaux.

Il n’est guère possible ici de répondre à toutes les objections qui ont été faites à la loi malthusienne. En général elles appartiennent, dit le malthusien J.-S. Mill, à la catégorie des sophismes par ignorance du sujet. Ceux qui découvrent que l’expérience n’a pas confirmé la double progression géométrique de la population, arithmétique des subsistances, ou ceux qui formulent des lois particulières en remarquant par exemple que la population peut être plus nombreuse dans un pays où la terre est fertile et qui possède des avantages naturels que sur un sol ingrat, ne s’opposent pas au principe de population.

Les malthusiens n’ont jamais prétendu que la terre soit arrivée à sa plus haute puissance de production et ne puisse nourrir beaucoup plus d’habitants qu’il n’en existe aujourd’hui, ils ne soutiennent pas que la population ne puisse s’accroître par la culture de nouveaux terrains, par l’amélioration du sol, par une dépense plus considérable de capital et de travail, par l’intelligence et le labeur des habitants, par une sage économie de toutes les forces productives et de tous les produits, etc. Ce qu’ils disent, c’est que toute augmentation, par un moyen quelconque, des produits à consommer, a eu et aura pour conséquence, aussi longtemps que la reproduction ne sera pas fortement et généralement contenue, une augmentation correspondante de la population, et qu’ainsi le rapport entre les deux termes reste le même. Chaque vieille nation et la terre entière, demeurent à tout moment trop peuplées, non pas par rapport à la surface, mais par rapport aux produits disponibles. Il en fut ainsi à chaque époque en général, à un degré plus ou moins grand, depuis les débuts de l’humanité.

Parmi les adversaires de la thèse malthusienne il faut retenir le philosophe anarchiste Kropotkine qui s’est efforcé de prouver que la surpopulation, c’est-àdire le trop-plein de population par rapport à une production agricole donnée, est une absurdité aussi bien en ce qui regarde le présent qu’en ce qui concerne l’avenir. Il s’est attaché à démontrer qu’on peut faire de merveilleuses récoltes sur des espaces restreints, qu’on peut obtenir par exemple toute la nourriture nécessaire annuellement à un homme sur une surface bien cultivée et fertilisée de 200 m2. Une simple multiplication lui permet d’affirmer que le territoire cultivable d’un pays comme l’Angleterre ou la France pourrait nourrir sans importation des centaines de milllons d’habitants.

Il n’y a pas, selon les malthusiens, d’argument plus fallacieux et au demeurant plus ridicule que celui-là :

« On éprouve, dit l’un d’eux, quelque humiliation à la pensée qu’il a pu faire les délices d’une multitude de publicistes et de journalistes bourgeois ou libertaires. Mais ce n’est qu’une illustration de plus de cette vérité qu’un esprit généreux peut être en même temps un esprit faux. »

La quantité de matière fertilisante répandue sur un are ou deux ares peut être facilement trouvée chaque année, mais celle qui est nécessaire pour fertiliser les millions d’ares cultivables de pays comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne, ou la Russie, etc. n’est pas disponible, elle est déficitaire. Il n’y a pas assez de produits fertilisants pour généraliser les méthodes de culture intensive.

William Crookes a démontré il y a quarante ans que ce problème de l’insuffisance des matières fertilisantes, des nitrates entre autres, devenait de plus en plus urgent, qu’il agirait sur la situation des masses humaines, que la réduction des exportations de l’Amérique du Nord, où les terrains neufs abondent cependant, et la hausse du coût de la vie se feraient sentir de plus en plus. Kropotkine n’a même pas fait allusion au travail de l’éminent physicien anglais. A la vérité, sir William Crookes pense qu’on pourrait conjurer le péril, au moins un certain temps, par la synthèse chimique des nitrates.

« Il n’est pas loin d’être insensé, de la part du prince Kropotkine, de se lancer dans la démonstration des possibilités infinies de production des subsistances sans tenir compte de l’opinion de Crookes. Il lui faut se souvenir que chaque fois qu’il accroît la récolte du blé d’une tonne il doit trouver, pour qu’il en soit ainsi, 20 kilogrammes au moins de nitrogène utilisable et indiquer comment il peut obtenir le total de matière fertilisante nécessaire. Nous n’ignorons pas que certains agriculteurs estiment qu’il y a environ 500 kilogrammes de nitrogène et 400 kilogrammes d’acide phosphorique présents, par are, dans les vingt premiers centimètres de profondeur d’un sol moyen. Mais il appert que tout cela n’est pas disponible pour l’assimilation immédiate par les plantes et ne doit le devenir que graduellement, suivant une lente progression, justifiant, en fait, l’accroissement arithmétique des subsistances que Malthus suggérait. » (Dr Ch.-V. Drysdale)

Si Kropotkine avait lu W. Crookes, ajoute le Dr Drysdale, nul doute qu’il se serait rallié à ce physicien quand il déclare que si la puissance électrique du Niagara, était appliquée à la synthèse des nitrates, elle pourrait pourvoir à l’accroissement de la population mondiale pour des années à venir. Mais il faut dire que William Crookes a pris une estimation trop faible des possibilités d’accroissement de l’espèce humaine. Il ne s’agit, dans sa pensée que d’un accroissement lent, au taux actuel, accroissement maintenu par le célibat, la restriction volontaire, l’avortement et la perpétuelle sous-nutrition. Au fait, en application de l’idée de Crookes, les mines gui produisaient de l’acide nitrique ou du nitrate de calcium, donnaient, en 1912, selon le Dr Ch.-V. Drysdale, pour une force de 200.000 H. P. une production annuelle de 60.000 tonnes d’acide nitrique et de cynamide de calcium, c’est-à-dire pas mème le centième de ce qui est nécessaire pour maintenir la récolte anglaise à son taux actuel. Le Dr Ch.-V. Drysdale dit encore :

« Quoique des merveilles puissent être encore accomplies dans l’avenir, la raison peut-elle admettre que ces merveilles arrivent à pourvoir à un doublement de la population mondiale seulement tous les trente ans ? »

Pour tenir tête à un accroissement comme celui que ne craint pas d’envisager Kropotkine, il faudrait qu’immédiatement les récoltes soient portées à plusieurs fois (peut-être trois ou quatre fois) ce qu’elles sont aujourd’hui et périodiquement accrues au même taux.

Il est étonnant que les théoriciens qui combattent Malthus ne soient pas frappés du peu de progrès réalisés depuis qu’il s’agit de culture intensive. Il est étonnant aussi que des anarchistes imbus des idées de Kropotkine ne se soient pas mis à la besogne pour démontrer l’excellence de ses vues, même sur de petits territoires. Le peu de renseignements qu’on peut avoir sur les colonies agricoles socialistes ou anarchistes, en France ou en pays lointains, tendent à démontrer qu’il n’est pas aussi facile d’accumuler les récoltes en grange que de les amonceler sur le papier. La pratique journalière agricole, même celle qui s’inspire des essais de laboratoire, atténue considérablement les exagérations des cultivateurs en chambre. Il est en outre tout à fait puéril de s’imaginer que les agronomes, que les propriétaires et les fermiers soient, de parti pris, hostiles à toute agriculture scientifique. L’intérêt est un motif puissant d’action. Si les procédés dont fait état Kropotkine étaient facilement applicables, s’ils donnaient à coup sûr les résultats annoncés, ils seraient vulgarisés depuis longtemps.

Il y a aussi, parmi les adversaires des malthusiens ceux qui les invitent à envisager les progrès futurs, à compter par exemple sur la fabrication industrielle des aliments. Leur objection appartient aussi, selon les théoriciens malthusiens, à la catégorie des sophismes par ignorance du sujet. Les pastilles azotées de Berthelot ne pourraient vaincre qu’un moment la difficulté. Leur fabrication, l’intervention aussi de la radio-activité, ou même simplement la fabrication industrielle d’engrais azotés puisés dans l’air, reculeraient simplement fort loin la limite de l’enclos qui nourrit les hommes, mais ne produiraient qu’une amélioration temporaire dans leur situation, à moins que n’interviennent les obstacles préventifs.

Or, les pastilles que Berthelot promettait, il y a près de quarante ans, n’existent pas encore et si la synthèse ammonicale et la radio-activité promettent, elles ne nous font pas encore tenir. Rien de tout cela ne nourrit présentement les milliers et les milliers d’hommes auxquels l’agriculture, et même l’industrie, manquent à pourvoir.

La loi malthusienne est universelle et perpétuelle.

Les facultés de reproduction de l’homme, et les facultés de productivité du sol sont facultés naturelles, générales, permanentes. A supposer que la pression de la population sur les subsistances cesse par l’effet d’une action concertée, judicieuse, réglant la marche de l’accroissement humain sur celle des subsistances disponibles, la loi de population n’en régirait pas moins virtuellement l’humanité comme la loi de la chute des corps régit l’avion qui vole.

Tel est le principe. Et les malthusiens combattent la croyance générale que la terre donne aujourd’hui assez de moissons pour nourrir abondamment et les vivants et tous ceux qui peuvent être appelés au monde. L’affirmation suivant laquelle il y a constance d’excédents de produits, l’affirmation que la quantité d’aliments récoltés dépasse de beaucoup les nécessités de la consommation est fausse pour eux. Dès qu’on calcule, tout montre, suivant eux, au regard de la population, pénurie pennanente de subsistances et de capitaux.

Deux faits s’élèvent, disent-ils, contre l’idée vulgaire de la surabondance d’aliments : le coût élevé de la vie, la spéculation. Un surcroît de denrées devrait, par l’action de l’offre et de la demande, entraîner leur bon marché. Or, le coût de la vie fut toujours très élevé. Il y a donc insuffisance d’aliments. Quant à la spéculation, elle ne peut se manifester que sur les produits peu abondants. Puisqu’elle existe sur ceux du sol, sur les céréales, la viande, les œufs, le beurre, les légumes, sur la nourriture enfin, et sur des produits primordiaux comme le charbon, l’essence, la laine, le coton, le cuir, etc., puisque cette spéculation s’intensifie dans les années de récolte ou d’extraction médiocre ou mauvaise, la surabondance d’aliments et de produits du sol est un mythe. Les falsifications, les succédanés, les aliments de remplacement, peuvent être aussi considérés comme des preuves de pénurie.

Il est certain que ces déductions ne peuvent suffire à convaincre une opposition qui, tout en refusant d’aligner ses chiffres, en réclame de ses adversaires. On ne peut considérer comme ayant une valeur la brochure Les Produits de la terre, attribué à Elisée Reclus et qui gavait les hommes de toutes leurs récoltes et de toute la viande de leur cheptel, sans réserver pour l’ensemencement, la nourriture des animaux, l’industrie, etc., les quantités nécessaires. Aussi les malthusiens ont-ils été conduits à fournir une évaluation statistique des produits du sol opposée à celle de la population. Dans Population et Subsistances, l’un d’eux, Gabriel Giroud, utilisant les chiffres fournis par les statistiques officielles de chaque nation a fait, pour une bonne année de production (1887) le relevé des subsistances végétales et animales dont pouvait disposer l’humanité civilisée, déduction faite, parmi les produits végétaux, de ce qui est nécessaire aux ensemencements, à la nourriture des animaux, aux productions industrielles, etc. Puis, ayant établi la ration moyenne qui reviendrait à chaque humain dans l’hypothèse d’un partage égal — en tenant compte des différences d’âge et de sexe — et après l’avoir confrontée avec celle qui est reconnue nécessaire dans une alimentation rationnelle, Giroud arrivait à cette conclusion que les hommes, dans le partage des produits, auraient une ration très insuffisante. Vingt années après, il recommençait le même travail pour une année de bonne production moyenne (1907) et le résultat fut identique. Il apparaît donc, selon les Malthusiens, quand on se réfère aux chiffres, qu’il y a, non pas surproduction alimentaire, mais infra-production, production déficitaire, insuffisance permanente de la ration moyenne générale par rapport à la population.

Au surplus, sans aller tant au fond de la question, et si étonnant que cela puisse paraître, les malthusiens montrent que la récolte française des céréales est à peu près la même en 1928 qu’en 1852, qu’elle est de beaucoup inférieure à la moyenne des années qui précèdent la guerre, que nous sommes loin des récoltes rêvées par Kropotkine et ses adeptes.

Et l’indigence alimentaire n’est pas la seule. Relativement aux capitaux, soutiennent les malthusiens, il y a surabondance d’individus, surpopulation ouvrière permanente, mais pression de la population totale sur la richesse sociale. On peut à ce point de vue soulever une série de problèmes concernant les satisfactions à donner aux foules.

Quel peut être, par exemple, et c’est une question de première importance pour les malthusiens, quel peut être le coût moven de l’élevage de tous les enfants de la naissance à l’âge où ils deviennent producteurs capables, dix-huit ans si l’on veut? Elevage sans luxe mais confortable, dans un logis clair, aéré, sain? Aucune différence entre les enfants, bien entendu. Pas d’ « assistés ». Egalité au point de départ. Tous les jeunes mis à même de réaliser, dès la naissance, les promesses de leur personnalité. Instruction aussi complète que possible, quelle que soit la voie où leurs capacités les engage, dans des locaux vastes et bien pourvus. Quelque taux raisonnable que l’on prenne et pour quelque époque que soit fait le calcul, on constate, affirment les néo-malthusiens, que la pauvreté des nations ne permet, nulle part, l’élevage général convenable et l’éducation de tous les enfants.

On peut de même examiner, sous le rapport financier, et c’est ce que font les malthusiens, les réformes sociales envisagées chez nous ou à l’étranger par les partis politiques dits « avancés » ou par les bourgeois à tendances généreuses, celles qui concernent l’enseignement, par exemple, ou l’assistance, ou les retraites, ou l’aide aux familles nombreuses aux vieillards, et l’on sera étonné, à ne pas lésiner, de l’extrême pauvreté générale (que la suppression des budgets de la guerre et de la marine atténuerait à peine).

Voilà donc les malthusiens obligés de nier les droits constamment invoqués par les philanthropes, les politiciens et les militants sociaux les plus autorisés. Le droit au travail, à la protection, au repos, à l’instruction, à l’art, à l’amour, au pain, au logis, le droit de vivre sont, disent-ils, des droits virtuels. Matériellement, effectivement, l’exercice de ces droits dépend des conditions d’équilibre entre la population et les ressources sociales. C’est là une déduction rigoureuse d’un principe incontestable et de faits multipliés qui viennent l’appuyer. Lorsque la quantité des hommes excède celle que les produits, le capital et le travail permettent de nourrir, vêtir, loger, instruire, tous les droits imaginables restent des droits imaginaires. Il ne peut y avoir, en pareil cas, pour chaque individu, que le droit de lutter, de tenter, par tous les moyens, d’accroître au détriment d’autrui sa part insuffisante. Le seul droit réel est alors celui du plus apte, du plus fort, du vainqueur. Jusqu’alors le « droit à la vie » fut un phantasme, une fantasmagorie. Il pourra cesser d’être chimérique lorsque l’étendue des besoins humains primordiaux n’excèdera plus le montant des ressources sociales. La grande difficulté qui attend les révolutionnaires, la difficulté insurmontable que rencontrent actuellement les communistes de Russie, c’est de pourvoir de biens matériels une population beaucoup trop élevée par rapport aux produits distribuables. Que les anarchistes soient suivis, que l’autorité disparaisse, l’obstacle qui ramènera l’autorité c’est l’insuffisance de la part individuelle et la pauvreté générale insupportable et génératrice de désordres.

Le problème social tout entier se ramène donc, selon les malthusiens, à la question de savoir par lequel des obstacles préventifs doit être effectuée l’inévitable limitation de l’accroissement humain.

Pour Malthus, prêtre anglais, et pour ses disciples chrétiens, le seul moyen acceptable est le moral restraint, la restriction morale (!), qui serait bien plutôt une restriction physique, l’union tardive, une espèce de chasteté prolongée de telle façon qu’entre l’époque du mariage pour la femme et l’âge de la ménopause, chaque famille ne puisse avoir que peu d’enfants.

Mais cette solution, pour avoir son plein effet économique, réclame l’absolue continence sexuelle de tous les humains jusqu’à l’âge de quarante ans au moins... Et Malthus lui-même restait sceptique quant à son efficacité : « J’ai dit, écrit-il, et je crois rigoureusement vrai, que notre devoir est de différer de nous marier jusqu’à l’époque où il nous sera possible de nourrir nos enfants, et qu’il est également de notre devoir de ne point nous livrer à des passions vicieuses (sic). Mais je n’ai dit nulle part que je m’attendais à voir l’un ou l’autre de ces devoirs exactement remplis ; bien moins encore l’un et l’autre à la fois ». L’orthodoxie malthusienne comporte donc un pessimisme profond. L’humanité ne peut sortir de son ornière de pauvreté, de misères, de luttes. Il n’y a rien à faire au fond. Vous aurez toujours des pauvres autour de vous, les guerres perdureront, les prolétaires s’offriront toujours à l’exploitation, les inégalités, les injustices sociales, sont inévitables... Il n’y a plus qu’à recourir à la charité chrétienne.

Mais viennent alors ceux qui, délaissant la résignation religieuse, veulent triompher des maux humains, ceux qui, repoussant la chasteté, veulent, avec le partage des biens matériels, celui des joies de l’amour. Ce sont les néo-malthusiens. Pour eux, l’amour est un besoin, chez l’homme et chez la femme. L’appétit sexuel doit être satisfait sous peine de souffrances, d’accidents pathologiques, de perversions. Les sécrétions internes des glandes sexuelles ont une profonde influence psychique et tout obstacle à l’instinct générateur, ainsi qu’à la dépression et à l’excitation mentale qui l’accompagnent est une cause irritante et puissante de désordres mentaux et nerveux. L’exercice régulier, la satisfaction normale, modérée, de l’appétit sexuel peuvent être même des remèdes aux affections des organes sexuels. Ce n’est pas que la continence absolue ne puisse, en aucun cas, être supportée, ni qu’il ne faille le régler dans une certaine mesure, et le contenir jusqu’à un certain âge et jusqu’à un certain point, mais il reste qu’elle ne peut être observée d’une façon complète sans dommage pour la santé physique intellectuelle et morale, et que tenter de l’imposer à tous pendant de longues années, revient à demander de violer une loi inflexible et de subir les inconvénients parfois graves que la méconnaissance ou l’ignorance des phénomènes naturels peut infliger à l’homme.

Les néo-malthusiens choisissent donc parmi les obstacles préventifs, sans rejeter la chasteté qui peut être de convenance individuelle, les procédés « vicieux » qui permettent d’éviter la conception et même, faute de mieux, comme pis aller, en attendant les moyens anti-conceptionnels parfaits, dans des conditions bien entendu de sécurité aussi complète que possible, ceux qui permettent l’interruption de la grossesse.

Ils s’adressent aux prolétaires, font appel à leur responsabilité personnelle, les prient de songer aux charges qui peuvent leur incomber dès qu’ils sont en situation d’engendrer.

« Ayez peu d’enfants, leur disent-ils. Les nourrir en bas âge, les élever, leur procurer les moyens d’entrer dans la carrière avec des chances raisonnables de se créer, par leur effort, une vie libre, digne, indépendante, est une œuvre difficile. Ne vous laissez pas abuser par la cohue des politiciens et des philanthropes. Ils promettent beaucoup, ne tiennent pas, ne peuvent pas tenir. Attendez avant de vous charger d’enfants, que les logements soient habitables, que les cités soient assainies, que vos salaires soient plus élevés, que vos loisirs soient plus nombreux. Attendez avant de procréer que les réformes dont on vous proclame l’urgence soient accomplies. »

Il ne s’agit point de supprimer totalement les naissances, ce serait faire disparaître l’humanité. Il s’agit de mettre les humains en état de limiter, distribuer, répartir les charges de la maternité, en tenant compte des principes eugéniques, en ayant égard à la santé et à la liberté des couples, de la femme, sans accroître les charges des unions, des familles, de la société, sansperdre de vue que le dépeuplement vrai peut être aussi nuisible que le surpeuplement.

Les moyens d’éviter les naissances superflues et indésirables sont-ils nuisibles à la santé? Il faut croire qu’il n’en est rien puisque d’une statistique publiée par le Dr Lutaud, il résulte que sur 1.800 ménages de médecins parisiens, on compte en moyenne moins de deux enfants par ménage.

Les médecins ne sont-ils pas des gens instruits et parfaitement à même de juger ce qui est nuisible à la santé? Peut-on admettre qu’ils mettraient en pratique des mesures de nature à donner lieu à une foule de maladies et à abréger l’existence?

L’avortement ne peut être qu’un pis-aller et il sera d’autant moins employé que les moyens anticonceptionnels le seront davantage. Les fauteurs d’avortement, les fauteurs d’infanticide, comme les fauteurs de misère et de guerre, ce sont les adversaires de la diffusion de l’hygiène sexuelle et anticonceptionnelle, ce sont les contempteurs de la propagande néo-malthusienne, que ces contempteurs soient de gauche ou de droite, qu’ils soient socialistes ou anarchistes, qu’ils adoptent ou qu’ils repoussent la doctrine malthusienne.

Les néo-malthusiens soutiennent d’ailleurs qu’il n’y a pas un Seul des problèmes sociaux agités de tout temps et de nos jours qui ne trouve dans la « prudence parentale », dans la « prudence procréatrice », comme disait Paul Robin, une aide efficace et le fondement même de leur solution.

L’union libre, par exemple, la liberté de l’amour (voir ces mots), ne sont possibles pour la femme que dans la liberté corporelle, dans la liberté de la fonction génératrice. Toute femme doit pouvoir aimer sans engendrer. La liberté de l’amour a pour condition primordiale celle de la maternité. Le néo-malthusianisme pratique favorise l’indépendance féminine matérielle et spirituelle, individuelle et sociale. Il agrandit le cercle de l’activité des femmes, relève leur dignité, leur autorité, en fait les égales et les camarades de l’homme et par là, physiquement et psychiquement, améliore les individus et le milieu social. En écartant la crainte des parturitions non désirées, il permet à toutes, et à tous, les expériences, la « papillonne », la recherche des plus hautes sensations, la satisfaction entière, de besoins dont l’accomplissement participe à la santé et à l’harmonie corporelle. Il permet le choix de l’époux ou de l’amant, celui de l’épouse et de l’amante. Il modifie complètement les mœurs et la morale sexuelle. Cela bien entendu ne va pas sans la mesure, la modération, sans une morale basée sur les besoins du corps, et la nécessité de préserver la santé individuelle, de sauvegarder l’intérêt social. Il peut y avoir une éducation franche, scientifique, capable de maintenir chez les humains informés l’équilihre sexuel comme l’équilibre physique et mental. Nous n’insisterons pas ici sur cette éducation sexuelle que préconisent aussi bien des militants qui ne sont pas spécifiquement néo-malthusiens, ni sur l’initiation sexuelle qui pourrait être scientifiquement dispensée aux jeunes pour assurer leur bonheur.

Le néo-malthusianisme renferme aussi, disent ses partisans, le moyen de réduire la prostitution, dont la source principale se trouve dans la pauvreté et dans la nécessité des plaisirs sexuels. Ces derniers étant possibles par la liberté de la maternité, et la pauvreté étant vaincue puisque les naissances n’ont lieu que dans l’aisance, la prostitution diminue et même, peutêtre, disparaît.

L’eugénisme est également favorisé par la limitation contrôlée des naissances. Les néo-malthusiens prétendent même qu’il ne peut y avoir d’eugénisme sans néo-malthusianisme. C’est un point sur lequel ils sont d’accord, indépendamment de toute théorie économique, avec les birth-controllers. Sans l’intervention des moyens anticonceptionnels ou abortifs, pas de sélection négative, puisqu’il s’agit d’entraver la reproduction des tarés, des malades, des chétifs, des déficients physiques et mentaux. Pas non plus de sélection positive, car la reproduction au hasard, la multiplication sans modération des couples sains manque son but si les progénitures ne trouvent point les ressources d’alimentation, d’aération, d’exercice physique, d’élevage, etc. qui les maintiendront en bon état. La grande cause des déchéances, la grande pourvoyeuse, la grande entreteneuse des tares, c’est la pauvreté, c’est la misère. Les enfants sains qui manquent de soins dégénèrent. Les eugénistes qui, comme le Dr Pinard, prétendent mettre en opposition l’eugénisme et le néo-malthusianisme vont contre le but qu’ils prétendent atteindre. Le conseil donné aux couples malades de renoncer à la procréation doit être complété par le conseil donné aux couples sains d’éviter de se charger d’enfants qu’ils exposeront à une diminution physique et mentale par l’impossibilité de les pourvoir convenablement.

De même, pas de puériculture sérieuse sans une prudence constante quant au nombre des naissances. Pas d’éducation ni d’instruction prolongées pour tous sans limitation familiale et sociale de la progéniture.

II est à peine croyable, remarquent les néo-malthusiens que les plus éminents leaders des partis politiques et sociaux aient été hostiles non seulement au malthusianisme comme doctrine économique, mais encore au néo-malthusianisme en tant qu’instrument de lutte révolutionnaire. Ni Proudhon, ni Marx, ni Bakounine, par exemple, n’ont admis, comme moyen de combat social, la limitation des naissances prolétariennes. Et leurs disciples, ou bien se sont tus sur ce sujet, ou bien ont condamné l’action des militants qui ont vu là, au contraire, une des voies principales qui conduisent à la solution des problèmes sociaux, une aide formidable à l’émancipation humaine.

Cependant les néo-malthusiens insistent :

« Est-il vrai, oui ou non, que les travailleurs s’ils étaient moins nombreux, obtiendraient des salaires plus élevés? La loi de l’offre et de la demande ne règle-t-elle pas la valeur de la marchandise travail comme celle de toutes les autres? »

Les bas salaires, c’est-à-dire la misère, sont dus fondamentalement à la multiplication prolétarienne. Les maîtres de l’industrie, du commerce, de la finance n’ont qu’à profiter et profitent de l’hostilité fatale, des compétitions inévitables qui naissent spontanément entre travailleurs trop nombreux. Les grèves ne changent rien, du point de vue général, à cette situation. Elles sont à peu près inefficaces, inutiles et causent d’indicibles et vaines douleurs. Tous les remèdes préconisés par les socialistes, comme la limitation de la journée de travail, comme l’établissement d’un minimum de salaire, par exemple, ne sont valables que s’ils sont accompagnés par une réduction considérable du nombre des concurrents au travail. Nul ne saurait prétendre que les travailleurs se reproduisant plus rapidement que les places à occuper, il soit possible, après avoir limité, par exemple, à six heures la journée de labeur, on puisse par suite de l’accroissement du nombre des travailleurs la fixer ensuite à quatre, puis à deux, et ainsi de suite, jusqu’à cet aboutissement absurde de la réduire à rien, sous prétexte de partager le travail et d’en assurer à tous ceux qui naissent.

Là où il y a du travail pour deux, on ne peut faire qu’il y en ait pour trois, de façon que chacun des trois ait le même salaire que chacun des deux, sans que tous soient lésés. Un marché surchargé d’ouvriers et de forts salaires à chacun d’eux sont choses tout à fait incompatibles. Ce qui protègera le mieux la liberté de tous les travailleurs et les acheminera le mieux vers le socialisme, ou le communisme, ou l’anarchisme, c’est que les patrons aient besoin d’eux et soient contraints ainsi de partager avec eux les biens sociaux.

Quant au minimum de salaire, une fois fixé l’impossibilité de le maintenir serait bientôt reconnue, si aucun contrôle n’a lieu sur l’accroissement de la maind’œuvre. Il faudrait bientôt, ou laisser en dehors de toute rétribution une partie de la population ou se résoudre à diminuer le salaire minimum...

Le syndicalisme est lui-même incapable, à moins de limiter le nombre des ouvriers à admettre dans chaque corps de métier, de relever, de maintenir même les salaires. Mais limiter le nombre des travailleurs dans chaque corporation, c’est laisser en dehors de toutes, les hommes en surnombre, c’est provoquer le chômage, c’est refuser d’admettre au festin ceux qui pourraient en détruire l’harmonie. Le syndicalisme n’a supprimé le chômage nulle part et si, en France, il y a moins de chômeurs que partout ailleurs cela est dû principalement, on pourrait dire uniquement, à la diminution des naissances. Cependant l’action syndicaliste peut avoir pour conséquence d’amener les travailleurs à remarquer qu’en définitive l’amélioration de leur condition est liée à la réduction de leur nombre, à leur ouvrir les yeux sur la valeur de la question malthusienne et néo-malthusienne.

Bien entendu les néo-malthusiens reconnaissent que la question de population, celle de la restriction des naissances sont urgentes pour toutes les contrées. Il est évident que si, dans un pays qui limite sa population l’importation de la main-d’œuvre des pays prolifiques est favorisée ou tolérée les travailleurs perdent les avantages qu’ils devraient tirer de leur prudence. Pour avoir son plein effet le néo-malthusianisme doit être international, universel.

Bien des socialistes et des anarchistes font cette objection que l’aisance, la vie moins étroite, procurée par la diminution de la main-d’œuvre, inocule aux individus le « virus bourgeois », rend les salariés égoïstes, en fait des conservateurs incapables de secouer le joug et de conquérir les moyens de production. Pour gagner le paradis social il faut des révolutionnaires croupissants dans la misère, recuits dans l’ordure, la crasse et l’ignorance.

Faudrait-il donc, en conséquence, pour avancer le bouleversement régénérateur, s’unir aux capitalistes, adapter plus fortement les ouvriers à la détresse, accroître leur malheur, exacerber leur désespoir? Et ne serait-ce pas se leurrer sur la portée des sacrifices ainsi imposés aux travailleurs? Car les esprits émancipés, les hommes conscients et énergiques, les révolutionnaires au sens vrai du mot — au sens d’hommes agissant pour provoquer un chargement progressif et rapide, sans indication nécessaire de la violence — ne se rencontrent que rarement dans les milieux misérables. Abruties, broyées, émasculées, les foules peuvent faire des jacqueries, provoquer des commotions temporaires, mais sont incapables d’apporter une modification générale, profonde, durable, décisive à leur situation. Il n’y a rien à tirer des résignés et des brutaux. La valeur d’une révolution est subordonnée au degré d’évolution des individus. Le plus souvent les minorités qui la régissent se trouvent, au lendemain de leur triomphe, en face de difficultés telles que la dictature et la tyrannie deviennent fatales pour maintenir les appétits et mâter la populace. L’ignorance et la misère ne sont pas révolutionnaires. Un monde nouveau ne peut sortir que de l’aisance répandue, de l’instruction généralisée. Et le néo-malthusianisme pratique favorise par la hausse du salaire et l’accroissement des loisirs, le perfectionnement des qualités individuelles, l’adoucissement des mœurs. Des salariés bien payés, ayant peu d’enfants, en mesure de les soigner, nourrir, vêtir, loger convenablement, de prolonger leur instruction, de parfaire leur éducation, prépareront des générations qui sauront réduire à sa juste valeur la théorie de la dépendance et de la protection. La procréation raisonnée civilise, augmente les chances d’installation d’une société nouvelle où seront satisfaits les besoins primordiaux et les aspirations de chacun.

Quant à l’effort pacifiste des socialistes ou des anarchistes, les néo-malthusiens vont jusqu’à soutenir cette espèce de paradoxe que l’union des peuples réalisée, les Etats-Unis du monde instaurés, le problème de la paix n’est pas à tout jamais résolu. Il reste en effet « l’énigme du sphinx, comme disait Huxley, la question auprès de laquelle toutes les autres disparaissent », il reste à conjurer la difficulté biologique et sociologique de l’accroissement de la population. Menace permanente et indépendante de l’union des Etats! Abolissez le militarisme, désarmez tous les peuples, vous n’aurez fait, en négligeant et en méprisant le principe de population qu’une avancée temporaire dans la voie de la paix. Si, supprimant le frein guerre, vous négligez le frein limitation des naissances, c’est le frein misère qui sévira avec une force accrue. Et la misère ramène à la guerre. De la multiplication irraisonnée renaîtront insensiblement l’existence difficile, le travail excessif, la nourriture insuffisante, l’hostilité, la lutte entre individus, les rivalités, les conflits, la répression, la police, la brutalité, l’armée, la guerre. Les tueries guerrières ne sont au fond que des crises de la concurrence exacerbée.

Quand l’on vise à donner aux bommes la plus grande somme de liberté et tout le bonheur possible, il ne faut pas trop les serrer. La réglementation, la sujétion, la contrainte, sont dans une grande mesure fonction du nombre. Les coutumes, les législations, les conditions de la vie sont d’autant plus mesquines, d’autant plus étroites d’autant plus strictes et limitatives que les populations sont plus pressées. Toutes aisances égales d’ailleurs, le nombre force à la discipline, tend à opprimer les aspirations, à entraver et déprimer les initiatives et les volontés individuelles.

Certains anarchistes et socialistes allèguent contre le néo-malthusianisme des raisons pessimistes, le triomphe de la paresse, de la médiocrité, la disparition de la civilisation même et le règne de la platitude universelle. Ces sombres prévisions sont opposables, aussi bien, répondent les néo-malthusiens, à toute vue de perfectionnement social, elles sont d’ailleurs formulées aussi par ceux-là même qui, profitant du progrès et jouissant en égoïstes de biens qui devraient être communs, n’apprécient leur bonheur que par contraste avec la détresse d’autrui.

Mais ces prévisions ne tiennent pas selon les néo-malthusiens. La destination de l’humanité est de lutter contre les forces naturelles, de les dompter et asservir. Cette lutte il faut qu’elle soit menée sans faiblesse, sinon l’homme deviendrait la proie de l’univers hostile. Il doit combattre s’il ne veut pas mourir. Mais les motifs qui le portent aujourd’hui à écraser ses semblables, il les trouvera, sous la protection néo-malthusienne, dans la nécessité commune d’amender ou de vaincre la nature, dans la joie aussi de sentir toutes ses forces et d’utiliser toutes ses facultés. La nécessité de l’activité, le bonheur qu’elle procure ramènent à l’optimisme. Il n’est nul besoin de contrainte pour agir, ni de concurrence forcenée. L’humanité saura découvrir entre le nombre de ses membres et les produits de la terre et du travail, un harmonieux équilibre assurant à chacun, par un court labeur joyeusement accepté, l’abondance et, par les loisirs et la liberté complète des relations affectives, le bonheur.

Il n’y a pas de problème plus vaste que celui de la population, du néo-malthusianisme. Il tient à tout, et le traiter c’est traiter toutes les questions qui se rapportent à la vie humaine. Je n’ai envisagé rapidement que quelques-unes de celles qui sont mises au premier rang dans la lutte coutre l’organisation sociale actuelle.

Mais ce problème n’a pas été sans préoccuper les conservateurs. L’abondance de population, la surpopulation, est nécessaire pour assurer le recrutement de la main-d’œuvre, pour maintenir l’état de sujétion du prolétariat, pour perpétuer les classes, les privilèges. La patrie a besoin de soldats, l’usine a besoin de travailleurs, l’église a besoin de fidèles. Ici jouent les grands mots. L’industrie, le commerce, l’agriculture ne peuvent fonctionner qu’avec une population nombreuse. Et les surpeupleurs opposent des chiffres aux néo-malthusiens. Ils clament, avec habileté, que la France se dépeuple, que les nations voisines nous menacent par leur natalité supérieure, que notre pays offre l’aspect lamentable d’une « dying-nation », d’une nation qui va mourir. Il serait trop long de donner ici tous les arguments que les néo-malthusiens opposent aux conservateurs. Il sera suffisant d’insister seulement sur quelques erreurs communes propagées par la presse sur la question de la natalité et de la mortalité.

D’abord il n’y a nulle part, en aucun pays, dépopulation. Les chiffres montrent que, même en France, où l’on déplore depuis plus de cent ans cette « dépopulation », ce phénomène n’a jamais, au vrai, été observé que tout à fait rarement. Il y a, il est vrai, chez nous, un abaissement de la natalité, correspondant à un abaissement de la mortalité. Voici un tableau des naissances et décès pour 1.000 habitants qui donnera une idée de ces deux faits :

Naissances et décès annuels, en France, pour 1.000 habitants :

  • 1851 — 1860 ... 26,3 Naissances — 23,9 Décès

  • 1871 — 1880 ... 25,4 Naissances — 23,7 Décès

  • 1881 — 1890 ... 23,9 Naissances — 22,1 Décès

  • 1891 — 1900 ... 22,2 Naissances — 21,5 Décès

  • 1901 — 1910 ... 20,7 Naissances — 19,6 Décès

  • 1911 ... 18,7 Naissances — 18,6 Décès

  • 1921 ... 20,7 Naissances — 17,7 Décès

  • 1922 ... 19,3 Naissances — 17,5 Décès

  • 1923 ... 19,1 Naissances — 16,7 Décès

  • 1924 ... 18,7 Naissances — 16,9 Décès

  • 1925 ... 19,0 Naissances — 17,4 Décès

  • 1926 ... 18,8 Naissances — 17,5 Décès

  • 1927 ... 18,1 Naissances — 16,5 Décès

L’abaissement du taux de la natalité, la dénatalité comme disent aujourd’hui les surpeupleurs, n’est pas particulier à la France. Il se produit dans tous les pays. Et dans tous les pays le taux de la mortalité diminue beaucoup plus qu’en France, surtout depuis la guerre. (c.f. le tableau Natalité et mortalité par pays, pour 1.000 habitants, en 1921 et 1927.)

Natalité et mortalité par pays, pour 1.000 habitants, en 1921 et 1927.
Natalité Mortalité
1921 1927 1921 1927 Pays
25,3 18,3 14,8 12,0 Allemagne
21,9 17,8 15,7 14,9 Autriche
30,3 26,9 17,4 15,6 Italie
23,8 17,0 12,8 12,4 Angleterre
30,4 28,4 21,4 18,8 Espagne
27,6 25,2 18,9 17,6 Hongrie
24,0 19,6 11,0 11,3 Danemark
24,6 18,8 11,5 11,3 Norwège
21,4 16,1 12,4 12,7 Suède
27,5 23,1 11,2 10,3 Pays-Bas
20,8 17,4 12,7 12,3 Suisse
21,8 19,0 13,8 13,3 Belgique

On remarquera que la France, en dépit de sa faible natalité a une mortalité plus élevée que dans plusieurs pays dont la natalité est très inférieure. Elle présente ainsi le phénomène, non d’une dépopulation, mais d’un accroissement très lent de la population. Elle fait exception à la loi générale que les pays à forte natalité ont la mortalité la plus élevée, mais il faut remarquer en même temps qu’elle ne fait pas exception à la loi générale que la mortalité augmente ou diminue avec la natalité. Ce n’est pas ici le lieu de nous étendre sur les explications qui ont été données de l’anomalie présentée par la France. Il faut simplement constater avec les néo-malthusiens que l’accroissement de la population est général et que « la pression de la population sur les subsistances se maintient même avec une amélioration des conditions d’existence. »

La France qui avait 33.500.000 habitants dans la période de 1841 à 1850, en avait 38.400.000 dans la période de 1891 à 1900. Le recensement de 1906 donnait 39.300.000 habitants et celui de 1911, 39.600.000 habitants. Après la guerre l’accroissement s’est poursuivi ainsi, après une chute due à la guerre:

  • 1920 : 39.200.000

  • 1925 : 40.600.000

  • 1927 : 40.960.000

Les autres pays se sont accrus en population de façon plus accusée encore.

Population de trois grands pays en 1920, 1925 et 1927.
1920 1925 1927
Allemagne 62.000.000 62.395.000 63.220.000
Angleterre 42.760.000 43.780.000 44.190.000
Italie 36.870.000 40.340.000 40.600.000

Sans compter la Russie, la Pologne, les Etats baltes, l’Europe s’est accrue, depuis 1921, de près de 17 millions d’habitants, c’est-à-dire d’une population supérieure à celle qu’avait la Roumanie en 1921. Les morts de la guerre sont remplacés. On peut recommencer. Il ne faut pas s’étonner des difficultés que rencontrent toutes les nations d’Europe pour se nourrir. Aucune ne peut vivre sur son territoire. Et les Etats-Unis et le Canada, l’Argentine et les pays importateurs, dont la population augmente, ont des difficultés de plus en plus grandes pour ravitailler l’Europe. Il ne faut pas s’étonner davantage de la tendance marquée de tous les pays à revendiquer des débouchés pour leurs produits, des colonies pour leur ravitaillement et leur émigration. M. Mussolini réclame hautement, et cyniquement ce que chaque gouvernement cherche plus ou moins hypocritement à obtenir : de la place, de la nourriture, des débouchés... pour une population débordante et difficile à ravitailler.

Il n’y a donc dépopulation ni en France, ni en Europe. Il y a partout surpopulation.

Si, disent les malthusiens, la natalité baissait à tel point qu’il se produise une diminution vraie de la population, ce ne serait pas au fond une dépopulation, mais, pendant une période assez longue, une désurpopulation, établissant un heureux équilibre entre la population et la production agricole, avantageux pour les exploités, favorable à l’instauration d’un régime nouveau, créant égalité de forces entre possédants et dépossédés, entre exploiteurs et exploités, préparant une morale sociale nouvelle, une révolution sociale par une rapide évolution sociale.

Les chances semblent, malheureusement plus grandes pour que cette diminution de la population se produise tout autrement, c’est-à-dire par la dévastation et le massacre. Car la guerre est aussi, selon les malthusiens, un des produits de la concurrence entre nations surpeuplées, comme la misère est la conséquence de la concurrence entre travailleurs trop nombreux.

Il faudrait examiner aussi un des arguments des surpeupleurs officieux ou officiels qui est que la haute natalité et l’accroissement de la population d’un pays marquent sa supériorité. A quoi les néo-malthusiens répondent qu’une nation est supérieure à une autre quand la vie moyenne de ses habitants est plus élevée, quand le nombre de ses adultes producteurs est proportionnellement plus considérable, quand le célibat, la mortalité infantile, la prostitution y sévissent moins, quand l’émigration y est rare.

Il nous entraînerait trop loin de discuter les unes ou les autres de ces assertions et de les appuyer des statistiques, d’ailleurs rares ou partielles ou frelatées, d’après guerre. Celles qui ont été publiées avant la guerre par G. Hardy dans son ouvrage sur la question de population tendent à démontrer que les nations à natalité réduite sont loin d’être des nations inférieures, et que, en ce qui concerne la France, les départements à basse natalité, présentent des conditions matérielles et intellectuelles supérieures à celles des départements à forte natalité.

La théorie malthusienne et même, tant qu’il s’est agi de recommander soit le mariage tardif, soit la chasteté dans le mariage a eu, comme défenseurs, les économistes les plus renommés de tous les pays et notamment, en France, J.-B. Say, Sismondi, Ricardo Rossi Destutt de Tracy, du Puynode, etc. Elle fut même pratiquement patronnée par des personnages officieux, M. Ch. Dunoyer, par exemple, membre de l’Institut et préfet de la Somme, n’hésita pas à recommander à ses administrés de « mettre un soin extrême à éviter de rendre leur mariage plus prolifique que leur industrie ».

Mais, dès qu’apparurent les moyens néo-malthusiens, les économistes cessèrent de patronner ouvertement la théorie malthusienne, et, tout en la considérant en général comme parfaitement exacte, n’en firent plus, officiellement, si l’on peut dire, la base de leurs arguments contre les systèmes sociaux qui menaçaient la propriété, la religion, la famille et la patrie. Ils s’aperçurent que le néo-malthusisme comportait pratiquement plus de danger pour les privilégiés que les théories sociales les plus révolutionnaires. Il y eut cependant des exceptions et un membre de l’Institut Joseph Garnier, tout en rejetant les vues socialistes ou communistes, se déclara nettement néo-malthusien.

Il n’en reste pas moins que le néo-malthusianisme a été, dès son apparition, combattu, dénoncé par une copieuse littérature cléricale, républicaine, socialiste, anarchiste, etc., et qu’il l’est encore. Les gouvernements surtout ont tous agi contre lui. En France, mille moyens ont été examinés et employés pour entraver la « dépopulation » et le néo-malthusisme. Des commissions ont été nommées, des enquêtes poursuivies, des sociétés créées ayant pour but le relèvement de la natalité. Impôts sur les célibataires, sur les successions, primes aux naissances, secours aux familles nombreuses, faveurs aux procréateurs, répartition de terres, charités etc., mille combinaisons ont été établies, mises en œuvre, soutenues par l’Etat pour atteindre le but.

En face de cette action s’est affirmée la propagande néo-malthusienne dont j’esquisserai ici l’histoire en insistant sur le mouvement français.

Peu après l’Essai de Malthus, les démocrates anglais admettaient déjà les moyens artificiels rejetés par l’économiste. En 1811, James Mill, dans l’article « Colony », du Supplément de l’ Encyclopédie britannique, disait déjà nettement que la grande question pratique consistait à trouver les moyens de limiter le nombre des naissances dans le mariage. Ces moyens, disait-il, « ne doivent être considérés ni comme douteux, ni comme difficiles à appliquer ».

En 1822, Francès Place, préconisait comme remède à la misère, les moyens de préservation sexuelle. Robert Owen, l’illustre fondateur de la colonie de NewLanark, puis Richard Carlile (1825), Robert Dale Owen (1832), l’Américain Charles Knwolton (1833) publièrent des ouvrages nettement néo-malthusiens qui leur valurent des poursuites parce qu’ils indiquaient les moyens anticonceptionnels. John Stuart Mill apportait, en 1848, dans ses Principes d’Economie politique une approbation tacite à la diffusion des procédés de limitation des naissances. Enfin, en 1854, paraissait, à Londres, un ouvrage dont l’influence fut immense sur la propagation des théories et pratiques néo-malthusiennes : Elements of Social Science or Physical, sexual and Natural Religion. L’auteur gardait l’anonymat. C’était le Dr Drysdale (1827–1904).

A la suite de circonstances qu’il serait trop long d’évoquer, Charles Bradlaugh, chef du parti ultra-radical en Angleterre, rédacteur en chef du National Reformer et Annie Besant, provoquèrent volontairement un procès en distribuant ouvertement un opuscule contenant des indications pratiques et interdit par la loi. Ils comparurent en juin 1877 et leur procès dura trois jours. Annie Besant et Bradlaugh se défendirent avec éloquence. Leur discours émurent le jury qui pourtant rendit un verdict énigmatique ainsi libellé : « A l’unanimité, nous croyons que le livre en question a pour but de dépraver la morale publique ; mais en même temps nous exonérons entièrement les défendeurs de tout motif corrompu dans la publication de ce livre ».

Bradlaugh et Mme Besant ayant déclaré qu’ils continueraient à répandre ce livre quelle que soit la peine qu’on leur infligerait, furent condamnés à l’amende et à la prison. Une cour supérieure annula le jugement. Les poursuites ne furent pas renouvelées.

A la suite de ce procès retentissant, une ligue (The Malthusian League) fut fondée à Londres en juillet 1877, dont le but était de faire de l’agitation pour l’abolition de toutes les pénalités applicables à la discussion publique de la question de population, et d’obtenir une définition légale qui ne permette plus, dans l’avenir, de mettre ces sortes de discussions sous le coup des lois de droit commun. Elle se proposait aussi de répandre, par tous les moyens, dans le peuple « la connaissance de la loi de population, de ses conséquences, de ses effets sur la conduite de l’homme et sur la morale ». Deux ans plus tard paraissait son organe The Malthusian, devenu aujourd’hui The New Generation. Depuis 1921 une autre société, non spéciflquement malthusienne, revendiquant la base eugénique, s’est fondée sous l’action de la doctoresse Marie Stopes. Sans s’appuyer sur la doctrine de Malthus, elle n’en aboutit pas moins par certains côtés à la limitation des naissances. Son eugénisme ne peut se passer de l’anticonception. Elle a un organe intitulé Birth Control News.

Les Hollandais et les Allemands suivirent l’effort anglais respectivement en 1879 et 1892, les premiers avec énergie et un réel esprit pratique, les seconds sans élan et tout à fait théoriquement.

C’est seulement en 1895 que le mouvement néo-malthusien s’avéra publiquement en France sous l’impulsion de Paul Robin qui avait été, en Angleterre, un des premiers adhérents et militants de la Ligue fondée par le Dr Ch.-R. Drysdale. Paul Robin avait préludé à cette action publique par des tentatives auprès de ses amis de l’Internationale afin d’incorporer la propagande néo-malthusienne au mouvement socialiste, par une adresse au Congrès ouvrier de Marseille (1879), par des tracts répandus parmi ses amis, ses élèves, ses correspondants, par une conférence aux socialistes et étudiants de Bruxelles (1890), par l’installation, la même année, à Paris, d’une modeste clinique de pratique anticonceptionnelle.

Il ne rencontra auprès des leaders sociaux qu’il fréquentait qu’indifférence, hostilité et sarcasmes. « Tu entraves la Révolution » lui disait Kropotkine. « Tu ridiculises l’émancipation du travail» lui écrivait James Guillaume. Et Elisée Reclus refusait d’insérer ses articles néo-malthusiens sous prétexte que c’était là une question privée et que, du point de vue général, la limitation des naissances n’était qu’une « grande mystification ». Rien de plus curieux que l’attitude timorés de Benoît Malon par exemple, ou méprisante de Lafargue, ou sarcastique de Sembat, etc., etc.

En dépit de ces difficultés, il entreprit, après sa révocation comme directeur de Cempuis, en 1895, une série de conférences sur la question de population et la question sexuelle. Il agita les mêmes problèmes dans les congrès socialistes, féministes, de libre-pensée, et dans les sociétés savantes, notamment à la Société d’anthropologie.

Voici un extrait du sommaire de ses conférences :

« Pour arriver au bonheur de tous, il faut :

  1. Une bonne organisation de la société humaine.

    Celle-ci n’a pu être réalisée par les individus, en très grande majorité presque sauvage, des temps passés et présents, Elle le sera par les générations prochaines ayant reçu :

  2. Une bonne éducation. De celle-ci, seuls auront tiré tout le profit possible, pour eux et leurs semblables, ceux qui seront de :

  3. Bonne naissance.

    Des expériences sociologiques impossibles aujourd’hui dans notre état d’intérêts antagonistes, de concurrence acharnée, de luttes, de divisions, de haines, seront faciles à des gens de bonne volonté, ayant tous la même culture, basée sur le réel, vivant dans l’abondance, dans un milieu d’intérêts concordants. — Bonne éducation, c’est-à-dire exclusivement fondée sur les réalités scientifiques, sur l’observation, l’expérience, la liberté, l’affection, tout à fait dégagées des résidus métaphysiques. — Bonne naissance, de parents de bonnes qualités, s’étant choisis en parfaite liberté et n’ayant enfanté qu’avec volonté bien réfléchie.

    Le problème du bonheur humain a donc trois parties à résoudre dans cet ordre et dans cet ordre seul :

  4. Bonne naissance ;

  5. Bonne éducation ;

  6. Bonne organisation sociale.

    Les efforts pour résoudre une partie du problème sont en grande partie perdus tant que ces précédentes sont mal résolues.

    C’est aux mères de résoudre la première. Toutes savent que c’est un grand malheur, une grande faute, de mettre au monde des enfants qui ont des chances d’être mal doués, ou de ne pouvoir, dans les conditions actuelles, recevoir la satisfaction entière de leurs besoins matériels et moraux.

    Cette vérité est la plus importante de toutes.

    Les femmes doivent savoir que la science leur fournit les moyens efficaces et non douloureux de ne mettre des enfants au monde que quand elles le veulent, et elles ne le voudront certainement alors que dans des conditions telles que leurs enfants aient toutes les chances d’être sains, vigoureux, intelligents et bons. Que toutes l’apprennent, les inférieures aussi bien que les supérieures, De la sagesse, de la prudence, de la volonté raisonnée de celles-ci, de l’heureuse abstention de celleslà, dépend d’abord leur propre satisfaction, puis la première, la plus importante condition du bonheur de l’humanité.

    En un mot, la maternité doit être absolument libre. Que le nombre des hommes diminue provisoirement ou définitivement, peu importe. Mais que la quantité de tous marche résolument vers l’idéale perfection. »

En août 1896, Paul Robin fonda une Ligue de la Régénération humaine, dont voici l’exposé des motifs :

« Négligeant toute condition imposée aux satisfactions sexuelles par les lois et les coutumes des divers pays nous posons en principe :

Que l’utilité de la création d’un nouvel humain est une question très complexe, contenant des considérations de temps, de lieux, de personnes, d’institutions publiques ;

Qu’autant il est désirable, aux points de vue familial et social, d’avoir un nombre suffisant d’adultes sains de corps, forts, intelligents, adroits, bons, autant il l’est peu de faire naitre un grand nombre d’enfants dégénérés, destinés la plupart à mourir prématurément, tous à souffrir beaucoup eux-mêmes, à imposer des souffrances à leur entourage familial, à leur groupe social, à peser lourdement sur les ressources toujours insuffisantes des assistances publiques et de la charité privée, aux dépens d’enfants de meilleure qualité.

Nous considérons comme une grande faute familiale et sociale de mettre au monde des enfants dont la subsistance et l’éducation ne sont pas suffisamment assurées dans le milieu où ils naissent actuellement.

Nous ne contestons pas que certaines réformes et améliorations permettront à la terre de nourrir plus tard un grand nombre d’habitants ; mais nous affirmons qu’il est indispensable, avant de vouloir augmenter le nombre des naissances, d’attendre que ces réformes aient été exécutées et aient produit leur effet, et que, du reste, la préoccupation de la qualité devra toujours précéder celle de la quantité.

La Ligue se propose :

  1. De répandre les notions exactes des sciences physiologiques et sociales, permettant aux parents d’apprécier les cas où ils devront se montrer prudents quant au nombre de leurs enfants et assurant, sous ce rapport, leur liberté et surtout celle de la femme ;

  2. De lutter contre toute fâcheuse interprétation légale ou administrative de la propagande humanitaire de la Ligue ;

  3. Enfin et en général, de faire tout ce qui est nécessaire pour que tous les humains connaissent bien les lois tendancielles de l’accroissement de la population, leurs conséquences pratiques, et les moyens de lutte scientifique contre d’apparentes fatalités, afin qu’ils deviennent plus heureux et par conséquent meilleurs. »

La fondation de cette Ligue déchaîna la presse sportulaire qui réclama des mesures légales pour interrompre son action. Elle n’en vécut pas moins jusqu’en 1908. Pendant la période la plus active de son existence, de 1902 à 1908, Paul Robin fut secondé par quelques militants convaincus, notamment par Eugène Humbert. Sous leur direction un combat admirable fut mené, qui ne fut pas sans inquiéter les puissances gouvernementales. En 1908, une scission malheureuse se produisit. Le périodique de Paul Robin, Régénération, fut remplacé par Génération Consciente, que dirigeait Eugène Humbert, Rénovation, édité par les ouvriers néo-malthusiens, et le Malthusien, publié par Albert Gros. Le mouvement s’amplifiait. L’activité néo-malthusienne, correspondant à la baisse du taux de la natalité, fut de nouveau dénoncée comme dangereuse aux pouvoirs publics. Des poursuites furent intentées, des condamnations prononcées. La guerre interrompit la propagande. Sauf une tentative de G.Hardy (le Néo-Malthusien) faite pendant la guerre et que la censure entrava, aucun effort n’a été possible depuis, et la loi du 31 juillet 1920, une des lois les plus scélérates qui aient jamais été promulguées, interdit maintenant non seulement la propagande pratique anticonceptionnelle, mais même toute littérature « contre la natalité » (!).

La propagande française provoqua des actions identiques en Espagne, en Italie, en Belgique, au Portugal, en Suisse, en Amérique du Sud, etc. Elle ne fut pas complètement étrangère à celle des Etats-Unis qu’illustrèrent les martyrs Moses Harman et Id Craddock. Dans ce dernier pays, où la propagande théorique de l’eugénisme et du néo-malthusianisme n’est pas prohibée, trois périodiques s’y livrent aujourd’hui : The Critic and Guide, du Dr W.-J. Robinson ; The Birth Control Review de Margaret Sanger et The Birth Control Herald, organe de la Voluntary Parenthood League. En 1923, Margaret Sanger a pu, à New-York, installer des cliniques où l’information anticonceptionnelle est donnée aux personnes atteintes de maladie héréditairement transmissibles. Depuis, d’autres cliniques s’ouvrent un peu partout, en se conformant aux lois des différents Etats et généralement en se limitant strictement à un eugénisme assez étroit.

Une Fédération universelle des Ligues malthusiennes a été fondée en 1900, au premier Congrès néo-malthusien. Un bureau international de secours fut également institué pour soutenir les militants néo-malthusiens poursuivis, ou condamnés. Ces deux institutions ont aujourd’hui disparu.

Quel est l’avenir du néo-malthusianisme comme doctrine et comme propagande? Il est bien hasardeux d’exprimer une certitude à ce sujet. Il a pour lui un certain nombre de partisans parmi les plus savants biologistes, sexologistes et économistes étrangers. Beaucoup de personnalités qui poursuivent la réforme des mœurs sexuelles dans un sens scientifique, positif, approuvent le « birth control ». Havelock Ellis, Magnus Hirschfeld, Bertrand Russell, H.-G. Wells, etc. sont à la tête de mouvements ayant d’étroits rapports avec le néo-malthusianisme. Il est donc probable que la question reviendra, sous une forme ou sous une autre, en dépit des lois et de la conjuration formée tacitement par toute la presse pour étouffer la voix des néo-malthusiens. M. Mussolini lui-même en appelant cyniquement les Italiens à conquérir le monde par l’afflux de leurs naissances, appelle l’attention sur l’importance des problèmes que soulève la surpopulation. Il est possible que cette surpopulation européenne et mondiale, en rendant menaçantes, imminentes des guerres nouvelles et des famines, des révolutions sanglantes et sans cesse renouvelées, amène les gouvernements eux-mêmes, afin d’éviter des destructions effoyables, à prendre des mesures pour modérer au moins l’accroissement de la population et la maintenir à un niveau qui rende moins âpre la concurrence entre nations et entre individus, moins précaire la vie des travailleurs. Ces mesures favoriseraient, en dépit de l’autorité elle-même, l’avènement de l’ère de prospérité générale et de bonheur individuel rêvée par les rénovateurs sociaux.

C. LYON.

BIBLIOGRAPHIE (langue française).

MALTHUS, Essai sur le principe de population. J.-S. MILL, Principes d’économie politique. J. GARNIER, Du principe de population. Général BRIALMONT, De l’accroissement de la population. G. DRYSDALE, Eléments de science sociale. Dr MINIME (Lutaud), Le néo-malthusianisme. Alfred NAQUET, Religion, Propriété, famille ; L’Humanité et la Patrie ; Anarchisme et collectivisme ; Temps Futur. Paul ROBIN, Le Secret du bonheur ; Pain, Loisir, Amour ; Libre amour, Libre Maternité ; Malthus et les Néo-Malthusiens ; Population et prudence procréatrice Gabriel GIROUD, Population et subsistances. Dr ELOSU, Amour infécond. Sébastien FAURE, Le problème de la population. Dr Ch.-V. DRYSDALE, Y a-t-il assez de subsistances pour tous ? Manuel DEVALDÈS, La chair à canon ; La brute prolifique ; La famille néo-malthusienne ; La maternité consciente. Dr GOTTSCHALL, Valeur scientifique du malthusianisme ; La Génétique. - Gabriel HARDY, Malthus et ses disciples ; La loi de Malthus ; Socialisme et néo-malthusianisme ; La question de population. Jacques BERTILLON, La dépopulation de la France. Paul LEROY-BEAULIEU, La question de la dépopulation. Elisée RECLUS, Les produits de la terre. Pierre KROPOTKINE, Champs, Usines et Ateliers. Fernand KOLNEY, La grève des ventres. etc.

MALTHUSIANISME (NÉO)

Le néo-malthusianisme ou, plus correctement, le néo-malthusisme, est une doctrine qui a pris pour base les enseignements de Malthus, mais en étendant jusqu’à l’eugénisme, ou procréation rationnelle, la portée de ces enseignements, et en leur fournissant des moyens d’application plus pratiques que ceux qui furent préconisés par l’auteur de l’Essai sur le Principe de Population.

Constatant que la faculté naturelle de multiplication des humains était hors de proportion avec leurs possibilités d’augmenter, dans le même temps, leurs moyens de subsistance, Thomas-Robert Malthus avait conclu que la misère, et tous les maux qui en résultent, ne pouvait disparaître qu’à la condition essentielle que la procréation fût, à toute époque, et dans chaque foyer, subordonnée aux ressources alimentaires acquises. Par pudibonderie, car il était pasteur protestant, Malthus ne voulut admettre tout d’abord, pour parvenir à ce résultat, que le moral restraint, c’est-à-dire la continence et le mariage tardif, ce qui n’est dans les possibilités que d’une minorité infime de gens, favorisés par la frigidité naturelle, ou le fanatisme religieux, et fait des plaisirs de l’amour un luxe réservé aux riches. Cependant Malthus se montra, dans la deuxième édition de son ouvrage, moins rigoriste, et il favorisa l’éclosion d’idées nouvelles en reconnaissant la difficulté d’application de son système, et en déclarant, sans légitimer pour cela les « passions vicieuses » que ces dernières représentaient, par leurs conséquences, un moindre mal que celui de la prolifération sans mesure dans des circonstances défavorables.

Complétant sa pensée, en apportant à ses concept.ions plus d’audace, des disciples de Malthus, tel Francis Place, dans son livre intitulé Illustrations et Preuves du Principe de Population, eurent le courage de prétendre — ainsi que le fait ressortir dans sa remarquable thèse de doctorat en droit le Dr George Beltrami — qu’il n’est point honteux, pour des gens mariés, menacés par la misère, de recourir à des précautions préventives qui, sans compromettre la santé de l’épouse, lui permettent d’éviter un surcroît de progéniture. Ce fut le point de départ, en Angleterre, d’un important mouvement de propagande qui rallia des noms illustres, tels que ceux des écrivains Richard Carlyle, Richard Owen, John-Stuart Mill, et rencontra, en le Docteur Charles Drysdale, auteur des Eléments de Science Sociale, et fondateur, en 1877, de la Malthusian League, le plus dévoué de ses hommes d’action. Ce mouvement, combattu, avec autant de violence que de mauvaise foi, par les puritains et les démagogues, se propagea sur le continent, où la plupart des philosophes du XVIIIe siècle lui avaient préparé les voies, par leurs critiques, sans attaquer à fond la question. C’est en Hollande, à Amsterdam, que les théories de Malthus, réformées par ses partisans, sont, pour la première fois, dénommées « néo-malthusianisme » par un de leurs adeptes les plus notoires : le professeur Van Houten. En France, ce n’est qu’à partir de 1895 que ce mouvement prend force et vigueur, grâce à Paul Robin, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, ex-directeur de l’Orphelinat de Cempuis, fondateur, en 1896, de la Ligue de la Régénération Humaine, et de la revue « Régénération », et qui sut grouper autour de lui, ou inspirer de sa doctrine, un certain nombre d’écrivains, de publicistes, et de savants, parmi lesquels il y a lieu de citer : Alfred Naquet, les docteurs Meslier, Elosu, Klotz-Forest et Darricarère ; Urbain Gohier, Gabriel Hardy, Nelly Roussel, Manuel Devaldes, Eugène Humbert. A cette phalange du début, devaient se joindre, plus tard, nombre de militants appartenant à des organisations révolutionnaires, plutôt hostiles, dès l’abord, (car elles voyaient dans le néo-malthusianisme une déviation dangereuse), puis des écrivains comme Victor Margueritte. Aujourd’hui, cette doctrine s’est répandue dans le monde entier ; elle est mise en discussion dans tous les milieux possédant quelque culture, même aux Etats-Unis où, malgré les rigueurs d’un puritanisme vraiment excessif, elle a trouvé, en partie, droit de cité, sous la dénomination édulcorée de « contrôle des naissances ». Quant à la diminution appréciable du taux de la natalité dans les grandes nations civilisées, elle est l’indice que si, peu nombreux sont les néo-malthusiens qui s’avouent tels, innombrables sont, par contre, ceux qui le sont en secret, pour leur profit personnel, en feignant l’indifférence ou se déclarant ses adversaires.

Au point de vue théorique le néo-malthusianisme, proprement dit, a fait cause commune avec les idées de génération consciente, et de réforme de la moralité admise, en ce qui concerne les choses sexuelles. C’est-àdire que le point de vue économique n’est pas seulement pris en considération, mais aussi celui de la reproduction de l’espèce dans des conditions suffisantes de santé et de beauté, par une sélection des géniteurs.

Comme toutes les doctrines nouvelles, révolutionnaires, le néo-malthusianisme a subi et subit encore des persécutions, notamment pour ce qui concerne la divulgation des procédés anticonceptionnels dans les classes pauvres. Sous prétexte d’outrage aux bonnes mœurs, d’atteinte à la moralité publique, à la religion, à la sécurité de l’Etat, il a été, d’une façon plus ou moins ouverte ou déguisée, l’objet de mesures de répression dans divers pays, particulièrement en Suède, en Belgique, en Allemagne, en Hollande, et en France, où les dispositions de la loi du 31 juillet 1920 ne trouvent d’équivalence, en fait d’arbitraire, que dans les lois, dites « scélérates », de 1804, contre les menées anarchistes.

Il n’est à retenir, à l’égard du néo-malthusisme que deux objections sérieuses : L’une, d’ordre médical, a trait aux inconvénients que présentent pour les femmes, l’emploi de certains moyens et la stérilité volontaire, quand elle se prolonge abusivement ; l’autre, d’ordre social, nous fait entrevoir le danger d’une extinction progressive des éléments humains les plus intelligents et les plus cultivés, les plus réfléchis par conséquent, au profit des peuples arriérés, des dégénérés et des êtres frustes, qui n’ont pas les mêmes scrupules, et sont généralement incapables d’apporter, dans leurs relations conjugales, les mêmes réserves.

Jean MARESTAN

MALTHUSIANISME, NÉO-MALTHUSIANISME

D’autres camarades traitent ici du malthusianisme du néo-malthusianisme tels que le conçurent Malthus, Paul Robin, Drysdale et leurs disciples avec beaucoup plus de compétence scientifique que je ne saurais le faire. Aussi, me bornerai-je à rechercher quelle est l’attitude individualiste anarchiste relativement à cette très importante question.

Le point de vue théorique du malthusianisme n’a jamais conquis les individualistes. En premier lieu, quelles statistiques valables peut fournir une production non point basée sur les besoins de la consommation mais réglée sur l’avidité de la spéculation? En second lieu, l’emploi des moyens préventifs ne rend ni meilleur ni pire ; les classes aisées le pratiquent et c’est dans leur sein que se recrutent accapareurs, privilégiés, monopoleurs. La natalité serait-elle réduite à un strict minimum que cette réduction ne suffirait pas pour rendre les hommes plus conscients et plus heureux, au sens profond du terme ; ils ne seraient ni moins ambitieux, ni moins violents, ni moins jaloux. Ce qui n’empêcherait qu’en régime néo-malthusien, il se trouverait, comme actuellement, des humains généreux, larges, aux aspirations élevées.

Le bon sens démontre que dans tout milieu social basé sur un contrat imposé, moins on a de charges, plus on est libre ; moins on accepte de responsabilités, plus on est indépendant. Des êtres raisonnables sélectionneront toujours, entre leurs besoins, leurs aspirations, leurs appétits, leurs, fonctions, ceux de nature à les rendre les moins dépendants possibles des conditions économiques de la société capitaliste et des préjugés de l’ambiance sociale.

Indifférents aux gémissements des moralistes, négateurs des jouissances sensuelles et prêcheurs de résignation, des repopulateurs parlementaires aux familles restreintes, des chefs du socialisme qui comptent sur l’accroissement des miséreux pour les hisser au pouvoir, les individualistes néo-malthusiens voulurent opposer au déterminisme aveugle et irraisonné de la nature leur déterminisme individuel, fait de volonté et de réflexion.

Ce n’est donc pas au point de vue de la « loi de population » que se sont situés les individualistes qui ont réclamé la faculté de libre exposition de la théorie et de la pratique néo-malthusienne. Considérant que pour se défendre contre les intempéries, l’homme a construit des habitations, s’est couvert de vêtements, a allumé du feu ; qu’il a réagi contre l’obscurité par des appareils d’éclairage toujours plus perfectionnés, contre la foudre par le paratonnerre, etc., etc., ils ont revendiqué pour l’humain émancipé la même possibilité d’éviter, par des procédés d’ordre mécanique, la venue d’une maternité non désirée.

A la suite de spécialistes, les individualistes néo-malthusiens démontrèrent que « la procréation n’est pas une fonction indispensable à la vie individuelle » ce en quoi elle diffère de certains phénomènes comme la nutrition, la respiration, etc.

C’est partant de là que les individualistes ont toujours soutenu qu’il était « exorbitant que d’un coït passager il puisse résulter pour la femme une maternité non désirée, qu’une relation sexuelle accidentelle fasse envisager à un homme la responsabilité d’une paternité ».

En revendiquant pour leurs compagnes la faculté d’ètre mère à leur gré les individualistes néo-malthusiens virent, non un conformisme aux fameuses « lois de Malthus », mais tout simplement : les uns un « pis aller », les autres « un moyen de résistance de plus contre l’oppression et le déterminisme des circonstances extérieures ». Ce point historique fixé, aujourd’hui que des lois liberticides interdisent rigoureusement toute propagande anticonceptionnelle, les individualistes anarchistes revendiquent, comme pour toutes les autres expressions de la pensée humaine, pleine liberté de discussion, de diffusion, d’exposition théorique et pratique de la thèse de la limitation des naissances. Ici en France, comme cela a lieu en Russie et avec films à l’appui, si c’est nécessaire pour la démonstration.

Une chose est le désir de s’étreindre, autre chose celui de vivre côte à côte. Rien ne garantit — les exemples abondent pour le prouver — que l’être avec lequel on cohabite actuellement plaira toujours ou qu’on lui plaira toujours. Les faits indiquent que des couples ont pu assez longtemps vivre en bonne harmonie sans enfants ou avec un enfant ou deux, chez lesquels la mésentente et l’amertume se sont introduits dès que la progéniture s’est accrue.

Les individualistes que le sujet a intéressé ne préconisèrent jamais la stérilité systématique, bien qu’en ce qui les concerne leur vie en marge des conventions et des préjugés, leur existence d’ « en dehors » ne leur permissent guère d’assumer les charges d’une progéniture. S’ils revendiquèrent, s’ils revendiquent pour la femme le « droit » à la maternité librement désirée et librement consentie, c’est qu’il leur apparaît de toute évidence « que c’est à la précréatrice, à la mère de décider quand elle veut enfanter et de choisir le procréateur de son enfant qui peut être autre que son compagnon habituel ». Ils ont ajouté que c’est une question d’eugénisme, de qualité et non de quantité ; que des enfants qui viennent au monde à assez grand intervalle, par exemple, ont beaucoup plus de chance de grandir sainement, de devenir des êtres instruits, vigoureux, mieux doués, plus aptes que ceux qui se succèdent sans interruption ou presque.

Faisant abstraction des exagérations de l’eugénisme, l’espèce humaine ne peut retirer qu’un avantage toujours plus appréciable de la pratique des progénitures sélectionnées. D’autre part, utiliser la volupté sexuelle, les raffinements de plaisir, de jouissance auxquels elle peut donner lieu, non plus en vue uniquement de la procréation, mais dans le dessein d’augmenter son bien-être individuel, n’est-ce pas accroître du même coup le bien-être de l’espèce, l’espèce (somme toute) se composant d’individus.

E. ARMAND

MAMMIFÈRES

adj. et subs. (du latin mamma, mamelle et ferre, porter : qui porte des mamelles)

Les mammifères nous intéressent tout particulièrement parce qu’ils forment la classe animale à laquelle nous appartenons nous-mêmes et que leur étude nous permet de comprendre l’évolution de l’homme depuis des temps considérables et qu’elle nous permet également d’entre-voir les grandes lois biologiques qui se manifestent dans l’évolution de la vie à la surface du globe. Cette connaissance peut nous guider pour éviter certaines erreurs et nous permettre de construire plus sûrement notre édifice social.

Les mammifères se caractérisent principalement par une température constante : 39° pour la plupart d’entre eux, 37,5° pour l’homme (oiseaux 42° à 44°) ; un épiderme souple, adipeux, couvert de poils ; le développement embryonnaire effectué dans l’organisme matériel et enfin la nutrition des petits par une sécrétion fournie par des glandes cutanées appelées mamelles.

L’origine des mammifères n’est pas exactement déterminée, comme d’ailleurs la plupart des origines concernant l’apparition des diverses classes animales et même celles concernant la formation des grands embranchements du règne animal. Que le transformisme s’impose actuellement à tout esprit débarrassé de mysticisme, cela ne fait aucun doute pour qui exige de ses propres représentations mentales des processus intellectuels cohérents, coordonnés, liés dans l’espace et dans le temps, conformes aux données objectives de l’expérience et de l’observation. La démonstration de l’évolution d’un humain depuis l’œuf jusqu’à la sénilité est l’argument sans réplique par quoi le déterministe triomphera toujours des explications spiritualistes. Mais s’il est encore possible de suivre ontogéniquement l’évolution d’un être il est bien difficile de retrouver toutes les formes phylogéniques ayant précédé cet être depuis les premières ébauches de la vie à la surface de la terre jusqu’à sa forme actuelle.

Trois études différentes permettent néanmoins de jeter un peu de lumière sur les ténèbres du passé et de retrouver, dans ses grandes lignes, l’évolution compliquée des êtres organisés. Ce sont : la morphologie et l’anatomie comparée, qui étudient la conformation intérieure et extérieure des êtres vivants ; la Paléontologie qui s’intéresse aux restes fossilisés des animaux disparus ; l’embryologie, qui observe les différentes transformations de l’être vivant depuis la simple cellule initiale jusqu’à la forme parfaite de l’adulte.

Ces trois études se basent sur la ressemblance des caractères observés, sur le rapprochement évident des formes ; sur des comparaisons favorables à des ramifications, des descendances, des parentés plus ou moins voisin es ou éloignées.

La Morphologie et surtout l’Anatomie comparée groupent les mammifères actuels en une douzaine d’ordres renfermant des différences assez grandes soit comme aspect, soit comme mœurs. Alors que la classe des oiseaux présente une certaine fixité, des types assez voisins les uns des autres, les mammifères, par leur facilité d’adaptation à des milieux très variés, se sont diversifiés considérablement au point de ne plus même se ressembler morphologiquement, tels les chauve-souris, les baleines ou les chevaux.

Au bas de l’échelle des mammifères, les Monotrèmes, qui vivent seulement en Australie (l’Ornithorynque, au bec de canard et l’Échidné, couvert de piquants) pondent des œufs qu’ils couvent ensuite. Leur température varie entre 25° et 28° et les petits sont allaités par la mère. Les Marsupiaux (Kanguroo d’Australie, Sarigue d’Amérique) mettent au monde un embryon à peine formé, lequel placé par la mère dans une poche placée sous son ventre où se trouvent les mamelles, termine ainsi sa croissance. Ces deux groupes d’animaux, par leur constitution, rappellent certains caractères des reptiles et des oiseaux et nous montrent quelques types intermédiaires entre les ovipares et les vivipares.

Les Insectivores (Taupe, Hérisson, Musaraigne, etc.) beaucoup plus répandus à la surface des continents, sont des mammifères nettement caractérisés, à température constante élevée et à développement placentaire.

Les Chiroptères (Chauves-souris, Vampire, etc.) sont des insectivores adaptés au vol. Leurs formes sont assez particulières et constituent un des aspects curieux des possibilités de variations des mammifères.

Les Carnivores sont trop connus pour en parler ici. Il en est de même des Rongeurs dont quelques-uns, tels le lapin et surtout le rat disputent à l’homme, parfois avec succès, le droit à la vie.

Les Pinèdes (Phoques, Otaries, Morses) se sont adaptés à la vie marine, ainsi que les Siréniens (Lamantin, Dugong) et les grands Cétacés (Dauphin, Cachalot, Baleine). Ces animaux marins ne paraissent point avoir la même origine. Il est possible que les cétacés dérivent de quelques reptiles nageurs du secondaire, tandis que les Siréniens, descendraient plutôt des protongulés du tertiaire inférieur.

Les Édentés (Fourmiliers, Tatous, Paresseux), ne sont pas classés nettement et leur ascendance reste problématique. Les Proboscidiens se réduisent aux seuls Éléphants d’Afrique et d’Asie. Les Ongulés présentent plus de variétés et le Rhinocéros, le Cheval, le Bison, le Chameau, le Cerf, la Girafe sont assez différents les uns des autres ainsi que l’Hippopotame, le Gnou et le Sanglier.

Les Primates se divisent en trois sous-ordres : les Lémuriens, vivant surtout à Madagascar ; les Simiens, répandus dans toute la zone tropicale, s’écartent peu des régions chaudes. Quelques formes sont intermédiaires entre les Lémuriens et les Singes comme les Ouistitis et possèdent des griffes. D’autres Singes (Platyrrhiniens) ont le pouce peu séparé de la main, les narines écartées, la queue prenante. Tels sont les Alouates, les Sapajous, les Sakis de l’Amérique du Sud. Les Catarrhiniens comprenant les Babouins, Mandrills, Macaque, Magot et enfin les anthropoïdes dont l’Orang-Outang des îles de la Sonde, les Gibbons de l’Inde, le Chimpanzé et le Gorille d’Afrique. Le dernier sous-ordre des Primates est uniquement constitué par les Hominiens peu différents, anatomiquement, des anthropoïdes.

La Paléontologie retrouve des traces de Mammifères dès le début du Secondaire, dans le Triasique. C’étaient de tout petits animaux, probablement insectivores, vivant sur les arbres. Leurs ancêtres probables doivent être cherchés parmi les Théréodontes (sous-ordres des Théromorphes), sortes d’intermédiaires entre les reptiles nettement caractérisés et les Mammifères du Secondaire. Les Théréodontes descendaient probablement eux-mêmes des Rhynocéphales, lesquels provenaient sans doute des Stégocéphales vivant à l’époque Pesmienne dans le Primaire. Ces sortes d’animaux mi-reptiles, mi-batraciens, de formes assez diverses (serpent, lézard) ont précédé les grands Reptiles du Secondaire, contemporains des petits mammifères arboricoles.

Remarquons ici que l’on trouve des traces d’Insectes du genre Blatte, ainsi que des Scorpions dans le Silurien, ce qui montre l’ancienneté prodigieuse des animaux à respiration trachéenne. Remarquons également que, tandis que les Mammifères comptent tout au plus 3.000 espèces environ sur les 272.000 espèces animales connues à ce jour les arthropodes en comptent 209.000, et les insectes 180.000 à eux seuls. On voit qu’au cours des siècles la variation ne s’est point effectué de la même manière, ni dans le même temps, chez les différents animaux.

Les oiseaux sont postérieurs aux Mammifères car leur ancêtre possible l’Archéoptéryx, de la taille d’un gros corbeau, ne se rencontre que dans le Jurassique supérieur. C’était un animal étrange avec un squelette de Reptile, une queue de Lézard emplumée, des mâchoires dentées, et des plumes nettement formées jusque sur les jambes terminées par des pattes griffues. À cette époque le Jurassique contenait déjà plus de 25 espèces de Mammifères de la taille du Rat et du Glouton et se rapprochant des Monotrèmes actuels. C’était l’époque des Reptiles gigantesques, maîtres incontestés de tous les continents, dont quelques-uns, tel I’Atlantosaurus des Montagnes Rocheuses, atteignaient les dimensions colossales de 36 mètres. Jusqu’alors la température paraît avoir été à peu près égale sur la surface terrestre mais à partir du Crétacé les saisons commencent à se former et l’évolution se précise alors en faveur des Mammifères. Par leur température interne régulière et élevée ces derniers purent se maintenir et s’adapter à des températures extérieures très diverses tandis que la faune reptilienne disparaissait et ne se maintenait désormais que sous les tropiques avec des dimensions bien réduites.

Un autre facteur de triomphe des Mammifères fut le développement exceptionnel de leur cerveau, particulièrement du cerveau antérieur le télencéphale. Cette écorce cérébrale est constituée par deux régions assez indépendantes l’une de l’autre : le rhinencéphale et le néopallium. La première centralise toute l’activité olfactive de l’animal, la deuxième centralise la sensibilité visuelle, auditive et tactile. Alors que chez les Poissons le néopallium est excessivement réduit, chez les Reptiles il augmente d’importance, tandis que chez les Mammifères il se développe considérablement en proportion de la régression du rhinencéphale.

Si, pendant l’énorme durée du Secondaire (plus de 400 millions d’années d’après Carl Stœrmer), les Mammifères se sont peu différenciés ; si, dans le Crétacé, une certaine homogénéité existait encore, dans l’Éocène ancien diverses variations importantes commencent à se préciser, variations déterminées par le genre de vie, principalement l’alimentation. Déjà les Créodontes, ancêtres des Carnassiers, les Condylarthres, ancêtres des Ongulés et peut-être des Siréniens, les Pachylémuriens dont le nom indique les descendances ultérieures, offraient des différences appréciables et très marquées. Chaque ordre s’écarte considérablement de sa forme primitive. La vie marine, terrestre, arboricole, aérienne, modifie la morphologie des Mammifères. En plein Crétacé un petit groupe d’insectivores s’était déjà séparé des autres Mammifères tout en conservant les caractères primitifs des Marsupiaux et se rapprochant des Créodontes. C’étaient les Ménotyphlas, actuellement vaguement représentés par les tupaïas vivant d’insectes et de fruits dans les arbres de la Malaisie et se rapprochant des Lémuriens. Dans le Paléocène de l’Amérique Centrale on trouve les restes des deux branches de Primates : les Lémuriens et les Tarsoïdés déjà différenciés. Ils ont ensuite émigré en d’autres régions et les Lémuroïdés, aujourd’hui localisés principalement à Madagascar, dans le sud de l’Inde et dans l’Afrique Orientale, ont peu évolué depuis ces époques lointaines. Les Tarsoïdés, réduits actuellement aux Tarsiers de la Malaisie étaient représentés à cette époque par six genres dont l’un : Anaptomorphus Homonculus, a été regardé par Cope comme l’ancêtre commun à tous les singes. Rémy Perrier admet que c’est dans l’Amérique Centrale que s’est effectuée la séparation des singes en Platyrrhiniens et en Catarrhiniens, lesquels ont émigré dans l’ancien monde et ont continué leur évolution en diverses directions. Il est assez difficile de suivre cette évolution et cette migration mais dans le gisement des Siwaliks, au pied de l’Himalaya, on trouve déjà des types très nettement différenciés d’anthropoïdes dont le fameux Dryopithécus, duquel descendait le genre Palœosimia d’où proviendrait l’orang-outang ; le genre Palœopithhécus ayant abouti au Gorille et le genre Sivatherium ancêtre possible des Hominiens.

Les découvertes de la Préhistoire diminuent chaque jour l’écart entre l’homme et ses ancêtres arboricoles. Les hommes de Mauer, de Néanderthal, de la Madeleine nous montrent l’évolution et les transformations progressives de la morphologie hominienne vers les types humains actuels.

Si l’on compare les résultats des liaisons établies par la paléontologie entre les divers échelons de l’animalité mammalogique du crétacé jusqu’à l’homme actuel ; si l’on tient compte de l’insignifiance des recherches souvent accidentelles et nullement en rapport avec l’immensité des espaces non encore fouillés ; si l’on tient également compte des causes nombreuses de disparition des fossiles et des bouleversements géologiques (effondrements de continents, éruptions volcaniques, incendies, etc.) détruisant toute possibilité de recherches, il faut véritablement reconnaître que la paléontologie, malgré ses nombreuses lacunes, a tracé une généalogie fort satisfaisante des Mammifères et de l’Humanité. Quelques points restent encore bien obscurs, tels le, ou les lieux d’origine du genre humain et son unité ou sa pluralité originelle. Le premier point ne peut encore se résoudre par une affirmation basée sur quelques certitudes. On trouve des restes d’Hommes fossiles en différents endroits situés en Afrique, en Europe et en Asie, englobant une vaste région presque circulaire encore inexplorée. La majorité des naturistes paraît pencher pour l’origine asiatique de l’Humanité, mais il est également possible qu’elle ait eu lieu ailleurs et peut-être en plusieurs endroits différents ce qui soulève la question de l’origine monophylétique ou polyphylétique du genre humain. L’Anatomie comparée nous montre une certaine unité dans les races humaines peu compatibles avec les ascendances diverses ayant engendré les anthropoïdes actuels : Gorilles, Chimpanzés, Orang-Outangs, etc.

Peut-être les hominiens, descendant d’un anthropoïde très répandu, très migrateur, voisin des Dryopithécus, se sont-ils formés en diverses régions de la Terre. Ce sont là, au fond des questions secondaires dont les diverses solutions paraissent peu susceptibles d’ébranler l’origine animale de l’homme.

L’Embryologie nous montre les processus évolutifs des mammifères non seulement très voisins les uns des autres mais encore très semblables aux premiers stades de développement des diverses classes de vertébrés. On sait que l’Ontogénie d’un être vivant répète, très brièvement, la phylogénie de ses ascendants. Edmond Perrier a donné à ces faits le nom de Loi de Patrogonie. Cette évolution ne saurait d’ailleurs être totalement comparable à celle de ses ancêtres, car nous voyons les germes d’animaux inférieurs se suffire immédiatement dans la lutte pour la vie alors qu’aucun embryon de Mammifère ne pourrait y parvenir. Si donc cet embryon passe par des formes rappelant quelque peu celles d’animaux beaucoup plus primitifs, si des organes apparaissent et disparaissent dans cette évolution accélérée (par exemple les fentes branchiales, l’appendice caudal de l’embryon humain) il ne peut en un temps aussi réduit repasser par toutes les formes apparues successivement pendant la colossale durée des temps géologiques. La Tachygenèse elle-même, ou accélération embryogénique, ne pourrait expliquer la rapidité de cette évolution et la suppression de la plupart des formes phylogéniques intermédiaires. Il faut plutôt admettre que la cellule germinative des Mammifères actuels diffère chimiquement des cellules germinales primitives des vertébrés et des invertébrés et que, soustraite aux influences primitives, elle se développe dans des conditions différentes, produisant alors des formes différentes. Le développement embryogénique ne reproduit donc nullement la forme adulte des ascendants, mais reproduit leurs ébauches embryonnaires très voisines les unes des autres correspondant à des conditions analogues de leur évolution.

L’Embryologie comparée permet de rapprocher tous les vertébrés entre eux beaucoup plus que de tout autre embranchement du règne animal ; de suivre leur évolution embryonnaire et de reconnaître chez les Mammifère placentaires trois dispositions particulières les répartissant en trois séries comprenant, premièrement, les Rongeurs, les Insectivores et les Chiroptères ; deuxièmement, tous les autres groupes sauf les Lémuriens ; troisièmement, les Lémuriens et les Primates. Ce qui confirme, en somme, toutes les autres données concernant l’origine et la parenté de l’Homme.

Cette évolution remarquable aboutissant finalement à l’épanouissement de l’intelligence humaine peut paraître plus ou moins surprenante. On ne manquera pas de faire remarquer que les mêmes causes extérieures ont agi sur les mêmes animaux et que leurs profondes divergences restent bien mystérieuses. On peut trouver en effet que les Oiseaux, par exemple, ont également une température élevée et mènent une vie arboricole et aérienne favorable au développement du néopallium. On peut objecter encore que les autres Mammifères et principalement les Anthropoïdes ont une existence arboricole, possèdent des mains et se rapprochent considérablement des hominiens sans atteindre leur évolution intellectuelle. On pourrait tout aussi bien comparer l’évolution si intéressante des insectes, pourtant très éloignée de la nôtre, et rechercher les causes des divergences aussi profondes chez les différentes espèces animales. On ne peut, ici, rechercher ce qu’il y a, au fond, de commun entre tous les êtres vivants malgré leurs grandes différences apparentes ; ni préciser l’unité de l’intelligence (qui n’est qu’une fonction de la vie) dans tout le règne animal.

Ce qui a favorisé l’Homme, c’est précisément un ensemble de faits réalisés partiellement par d’autres animaux mais réunis circonstanciellement en son espèce. C’est ainsi que la vie arboricole développa, nous l’avons vu, des facultés visuelles, auditives et tactiles. Les bruits de la forêt éveillèrent l’attention ; les difficultés des déplacements développèrent l’agilité, l’adresse, la précision. La mémoire plus fertile permit des représentations plus étendues et des associations de sensations beaucoup plus compliquées. La curiosité s’accrut en proportion de l’extension des possibilités d’adaptations nouvelles. La station verticale accéléra cette évolution ; elle détermina le perfectionnement de la main, laquelle suppléant de plus en plus à la mâchoire, dans de multiples actes vitaux, libéra les muscles faciaux de maints efforts violents. La station verticale nécessitant beaucoup moins d’efforts des muscles soutenant ta tête, le crâne moins comprimé atteignit un développement plus grand. Enfin la vie sociale engendra la nécessité de l’échange des impressions et facilita l’apparition et le fonctionnement du langage articulé. Il est aussi probable que la formation intra-utérine des jeunes êtres favorisa peut-être le développement anormal de certains organes (le cerveau entre autres) aux dépens des autres.

C’est ici qu’il convient de remettre au point le fameux concept : la fonction crée l’organe. La fonction étant essentiellement le jeu vital d’un organe (son effet) il semble paradoxal d’affirmer qu’un effet puisse exister avant sa cause. Or, ce n’est pas ainsi qu’il faut entendre les choses. Quelle que soit la manière dont nous cherchions à nous expliquer l’origine de la vie, il faut admettre qu’elle a débuté par une forme infiniment plus simple que toutes celles que nous connaissons actuellement. Cette « forme », ce mouvement, cet organe de vie, issu du fonctionnement universel, créa par ses réactions immédiates avec le milieu, la fonction vitale. Chaque mouvement vital, conquérant le milieu extérieur, a bien constitué ainsi la fonction vitale, mais toute variation de ce milieu se présentant avec des particularités nouvelles a déterminé dans l’organisme ancien (donc sans organe nouveau) une réaction nouvelle (donc une fonction nouvelle exécutée tant bien que mal par un organisme ancien) laquelle modifiait alors cet organisme ancien. Si la modification persistait il y avait apparition de réactions nouvelles, création d’organes nouveaux agissant hors de l’influence objective. On peut dire que la fonction est une réaction de la substance vivante contre le milieu, déterminée tantôt par le milieu lui-même (apparition de la fonction ou réaction avant l’organe) tantôt par la substance vivante (l’organe existe alors avant la fonction). Les biologistes mécanistes tels que Lœb et Bohn ont démontré que les réactions de la matière vivante s’effectuaient très souvent sans finalisme aucun, que parmi ces multiples réactions ainsi créées, seules celles qui favorisaient la conservation de l’être pouvaient aboutir, par la sélection, à la formation d’organes nouveaux. Cela permet de relier correctement le Darwinisme au Lamarckisme ; de libérer celui-ci de sa tendance finaliste et de donner un sens intelligible à la sélection naturelle qui, sans cela, explique très bien la disparition des organes mais nullement leur apparition.

Ce rapide exposé de l’évolution des Mammifères peut nous aider grandement dans l’établissement de nos concepts philosophiques et sociaux. L’origine animale de l’homme, les causes de son évolution physique et intellectuelle, ses luttes ancestrales, ses lentes acquisitions morales, sa formation sociale, ses multiples hérédités forment autant de repères nous permettant de comprendre les difficultés des transformations rapides que nous voudrions réaliser. Mais loin de nous mener vers un pessimisme inhibiteur le spectacle de cette évolution prodigieuse d’animaux mi-batraciens, mi-reptiles aboutissant à l’homme sensible, généreux, curieux et inventif est au contraire fort satisfaisant. La rencontre d’humains de proie ou de types grégaires, mystiques ou primitifs ne doit point nous étonner outre-mesure, car nous savons que la vie grégaire fut nécessaire à l’éclosion de l’Humanité ; que l’ignorance et la peur furent à son point de départ et qu’elle ne dût son triomphe dans la lutte pour la vie qu’à son audace et son esprit conquérant.

Son évolution animale nous montre des causes d’apparence insignifiante engendrant des conséquences très importantes. C’est ainsi que si les Mammifères étaient restés dans la plaine ils n’auraient point acquis leurs facultés intellectuelles, mais d’autre part s’ils n’avaient point ensuite vécu dans la Savane ils n’auraient point dépassé le niveau des anthropoïdes actuels. Cela nous montre l’utilité de certaines formes sociales passées mais nous indique également la non moins grande utilité de changer d’habitudes, de mœurs, de milieu si nous voulons nous transformer et évoluer dans d’autres directions. Les grandes différenciations des Mammifères nous indiquent également les dangers de toute spécialisation exclusive déformant les êtres, les modifiant en types distincts et séparés, presque étrangers les uns aux autres. Enfin l’unité anatomique et embryogénique des Hominiens nous fait entrevoir des possibilités d’entente, de compréhension et peut-être d’harmonie entre les hommes sur le plan intellectuel et moral.

Connaissant les possibilités de transformation des êtres vivants nous pouvons agir sur notre milieu, l’orienter vers notre concept social plus équitable, mieux équilibré, plus rationnel, plus avantageux pour l’ensemble des humains.

Le Mammifère du Crétacé évolue et doit encore évoluer vers l’Age de Raison et c’est notre intérêt de l’y aider.

IXIGREC.

OUVRAGES A CONSULTER.

La Genèse des espèces animales (L. Guénot). Les mammifères et leurs ancêtres géologiques (O. Schmidt). Un problème de l’Évolution (Vialleton). La place de l’homme dans la série animale (R. Périer, « revue philosophique » 1929). L’Embryologie comparée (L. Roule). La Terre avant l’apparition de l’homme (F. Priem). La Descendance de l’homme (Darwin). Hist. de la création des êtres organisés (Haeckel). Philosophie zoologique (Lamarck). Traité d’anatomie comparée pratique (C. Vogt et E. Young). Traité de Zoologie (Claus). Les mammifères tertiaires (tome II des Enchaînements du monde animal : A. Gaudry). La Genèse de l’homme (de Paniagua). etc.

Et les ouvrages mentionnés aux mots : darwinisme, évolution, homme, terre, transformisme, etc.

MANDAT, MANDANT, MANDATAIRE

n. m. (du latin mandatum, chose mandée)

On donne le nom de mandat à une délégation d’une durée variable donnée, dans des circonstances généralement déterminées, par un individu, une collectivité, un gouvernement ou un groupe de gouvernements, à un tiers ou à plusieurs personnes, pour les représenter au sein d’une assemblée chargée de définir des droits, d’examiner ou de défendre des intérêts, d’arbitrer un conflit, etc...

C’est ainsi que les membres, d’un syndicat, d’une coopérative, d’une société quelconque, se réunissent en assemblée générale et, à la majorité ou à l’unanimité, désignent l’un ou plusieurs des leurs pour les représenter dans une assemblée ou un Congrès. Ils indiquent, généralement, dans quelles conditions, ils désirent être représentés. Ces conditions constituent le mandat, c’est-à-dire le caractère de la délégation qu’ils donnent à leur mandataire et que celui-ci accepte de ses mandants.

Un député tient son mandat de la majorité absolue ou relative, de ses électeurs ; son mandat, c’est le programrne sur lequel il a été élu. Il conserve le mandat le plus longtemps possible et il oublie, en général, son programme le lendemain de son élection.

Il en est, malheureusement, souvent de même pour les mandataires des organisations ou sociétés de tous ordres. Le délégué oublie la fonction qui lui est confiée et ne tient compte que de son désir personnel, qui se confond trop souvent avec sa satisfaction individuelle ou son propre intérêt. Le seul moyen d’obtenir du mandataire le respect de son mandat, c’est de le contrôler sévèrement et de ne lui confier qu’une délégation ayant un but très précis et une durée limitée. Si les députés pouvaient être « révoqués » dès leur premier abandon de programme, ils agiraient avec moins de désinvolture.

Ce qui est vrai pour les députés, l’est d’ailleurs, en général, pour tous ceux qui savent conserver les mandats et les délégations longtemps, sans se soucier de l’avis de leurs mandants.

Les gouvernements mandatent leurs représentants dans les conférences internationales politiques, économiques et financières pour y défendre l’intérêt national.

L’après-guerre nous a valu un nombre incalculable de conférences de cet ordre et l’institution d’un organisme international : La Société des Nations où les représentants des gouvernements discutent toutes les grandes questions qui nécessitent un examen commun. La Société des Nations, elle-même, donne des mandats à certaines puissances de premier rang, qui exercent le gouvernement de pays coloniaux, ou de zones de pays ex-belligérants qui sont placés sous l’autorité de la Société des Nations, pour éviter des conflits entre grands pays.

Il y a, enfin, différentes formes de mandats : juridiques et judiciaires. Par exemple, un homme peut donner mandat à un autre de le représenter en justice, dans un arbitrage. Un tel mandat prend le nom de « pouvoir ».

Le juge instruction dispose également de mandats. Ce sont : les mandats d’arrêt et de perquisition, les délégations judiciaires et les commissions rogatoires. Il donne même, parfois, un mandat en blanc, qui est la véritable lettre de cachet moderne. Muni d’un tel mandat, un policier quelconque peut arrêter n’importe qui, pour n’importe quoi et même sans prétexte, raison ni motif. Aujourd’hui, on arrête même sans mandat et en masse, par raison d’État.

Les mandats d’arrêt et de perquisition sont exécutés par la police, soi-disant sous la responsabilité du juge. En réalité, la police opère sans contrôle, comme elle l’entend et ne rend compte que de ce qu’elle veut.

Si un juge donna mandat à la police pour enquêter, entendre des témoins, etc., etc. ce mandat prend le nom de délégation judiciaire. Lorsqu’un magistrat doit recueillir le témoignage d’une personne habitant hors de son ressort, il peut faire entendre le témoin par le juge d’instruction du ressort dont dépend l’intéressé. C’est ce qu’on appelle la commission rogatoire.

En résumé, les magistrats usent largement du mandat et les policiers en abusent plus largement encore, c’est ce qui explique tant d’affaires scandaleuses, tant d’ atteintes portées à la liberté individuelle.

Pierre BESNARD.

MANICHÉISME

n. m. (rad, manichéen, de Manès ou Manichée)

Le manichéisme a été l’une des hérésies les plus importantes du christianisme, si toutefois on peut le classer parmi 1es sectes chrétiennes. Son fondateur, Manès, Mani ou Manichée , naquit en Perse, vers 218 de l’ère vulgaire. On le représente comme un homme austère, doué d’une vaste érudition. Les uns veulent qu’il ait été prêtre, les autres médecin ; on assure même qu’il peignait fort agréablement. Haï des chrétiens, parce qu’hérétique, mal vu des persans qui le considéraient comme chrétien, il parvint à se maintenir jusqu’en mar 277 (d’autres disent jusqu’en 274) époque où la légende veut qu’il ait été écorché vif sur l’ordre du roi de Perse, Varahram Ier. Mani avait visité l’Inde et était entré en relations étroites avec les prêtres de Bouddha.

Quelles étaient donc les doctrines des manichéens pour qu’elles leur aient valu les persécutions de l’Église ? On retrouve dans le manichéisme des influences gnostiques ‒ ce sont les principales ‒ mésopotamiennes, perses, bouddhiques. Deux principes coexistent éternellement : l’un bon (symbolisé par la lumière) et appelé prince de lumière, l’autre mauvais (symbolisé par les ténèbres) et dénommé Prince de ce monde, Satan et aussi Matière. La Matière, ayant subi le rayonnement de la lumière, voulut s’élever jusqu’à elle et il y eut guerre entre les deux éléments. En vain pour contre-balancer les efforts de la Matière, le bon principe ou Dieu créa-t-il l’homme primitif (spirituel) ; ce dernier fut vaincu et emprisonné dans la Matière. L’homme actuel a été créé par le principe mauvais de même que sa descendance : l’humanité, soumise aux mêmes tentations que lui. Le salut est en la connaissance de la vraie science, apportée par le prophète Mani ; cette Connaissance a été diffusée parmi les hommes par l’histoire de Jésus-Christ, purement symbolique, d’ailleurs.

Dans la pratique, plus radicalement, plus austèrement que le christianisme, le manichéisme place le salut dans le renoncement, l’abstention.

Le fait de considérer Jésus comme un symbole et non comme un vivant mena les manichéens à nier le mystère de l’Incarnation et celui de la Résurrection, à tenir comme nul le sacrement de la communion, le pain et le vin ne pouvant être la chair et le sang d’un fantôme ; les manichéens avaient en aversion les représentations de la croix, ils tournaient en dérision la fable de la vierge-mère et plus tard le culte qui lui fut rendu ; ils niaient la résurrection de la chair. Le bon ne pouvant se lier avec le mauvais, ils rejetaient le mariage et combattaient vigoureusement la procréation ; ils ne mangeaient pas de viandes, ils ne consommaient pas de vin ; à part les poissons et les reptiles ils ne tuaient pas les animaux ; l’enfer et plus tard le purgatoire sont considérés comme des inventions insensées ; c’est sur terre que l’âme subit son enfer qui durera jusqu’à ce que des incarnations successives (qui peuvent être animales) l’aient purifiée et délivrée de sa prison de chair.

Les manichéens menaient une vie en apparence très austère, ils se glorifiaient de mener l’existence des apôtres. Leurs adversaires prétendaient que cette sévérité d’attitude cachait des mœurs relâchées au point de vue sexuel et la pratique de l’homosexualité. Il y avait deux catégories distinctes d’adeptes : les néophytes ou « auditeurs », les initiés ou élus ou « parfaits ». Ceux-ci seuls, en somme, renonçaient au plaisir, au travail, au mariage ; connaissaient la signification réelle des symboles doctrinaires ; les autres suivaient de loin, renonçaient à moins, ne connaissaient qu’imparfaitement.

Il est évident que la doctrine de la coexistence du bien et du mal, leurs principes étant considérés comme égaux en force et en puissance, était aux antipodes de la doctrine prêchée par le christianisme, qui croyait au triomphe final de l’Église, de Dieu, du principe de l’autorité sur celui de la rébellion. La chute de l’homme est le résultat de sa désobéissance, elle n’est qu’un accident ; il n’y a jamais lutte égale entre les deux adversaires, Dieu tolère Satan et, théoriquement, chaque fois que la désobéissance entre sérieusement en lutte avec l’obéissance, c’est celle-ci qui remporte la victoire.

C’est sans doute ce qui explique l’opposition féroce de l’État romain aux progrès du manichéisme qui avait envahi la Perse, le Tibet, la Chine, le Turkestan et comptait de nombreux sectateurs dans le sud de l’Italie et la province d’Afrique (Saint Augustin a été manichéen pendant huit ans). Les gouvernants de l’Empire considérèrent le manichéisme comme une sorte d’anarchisme (plus redoutable, certes, que le christianisme), qui devait logiquement conduire ses adeptes à l’abandon de tous leurs devoirs de citoyens et d’hommes, comme une importation étrangère ne pouvant convenir à des Romains. C’est le point de vue auquel se place Dioclétien dans son terrible édit (vers 300) qui prononce contre les manichéens les pénalités les plus dures. Les édits de Valentinien Ier et de Théodose ler ne furent pas moins sévères. On considéra le manichéisme comme écrasé au IVème siècle.

On a contesté que les manichéens aient réellement admis le dualisme absolu et éternel du bon et du mauvais, l’existence infinie de deux Dieux s’équivalant. Toujours est-il que l’Église a toujours combattu les manichéens avec la dernière rigueur. Ils n’admettaient pas les livres de l’Ancien Testament, ils n’acceptaient les Évangiles qu’en se réservant le droit d’y faire les coupures ou les changements qui pouvaient les mettre en harmonie avec leurs opinions particulières. Ils considéraient Orphée, Zoroastre, etc., comme de véritables prophètes, la raison et le verbe leur apparaissaient comme se trouvant chez tous les hommes, devant produire partout les mêmes effets, répandre partout la même clarté ; aussi le nombre des écrits à consulter s’étendait-il bien au-delà des livres canoniques.

Le Jésus du manichéisme est purement gnostique, c’est un ange du Principe ou Dieu bon, chargé de délivrer les âmes engeôlées par la Matière ou le Dieu mauvais.

Les édits des empereurs romains n’avaient pas anéanti le manichéisme. Il demeurait assoupi, latent, dans l’empire byzantin, chez les Slaves. On le retrouve en Arménie, vers le milieu du VIIème siècle (ses adeptes s’appellent alors Pauliciens), en Bulgarie ; mais voici qu’il fait tache d’huile dès la fin du Xème siècle, on signale des manichéens ou Cathares (du grec katharos, pur), en Champagne. Du XIème au XIIIème siècle, l’église cathare, la pure, la véritable, se dressera contre l’église romaine, « la synagogue de Satan » en Italie, en Sardaigne, en Espagne, en Aquitaine, dans l’Orléanais (en 1017, Robert le Pieux fera tenailler et brûler treize cathares à Orléans), à Liège, dans le nord de la France, en Flandre, en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en Lorraine et jusqu’en Bretagne. À vrai dire, la lutte entre les deux églises n’atteint d’acuité que dans la France du Sud-Ouest et l’Italie du Nord. Comme Albi est le principal centre de l’hérésie, les manichéens sont connus sous le nom d’Albigeois.

Il semble qu’il y ait eu une certaine différence entre le manichéisme, doctrine d’austérité, et l’albigéisme, représenté comme une doctrine de vie facile. On a souvent opposé les vaudois, qui menaient une existence ascétique, aux albigeois, tenus pour dissolus. À la vérité l’austérité n’était exigée que des initiés ou parfaits ; la masse des fidèles ou auditeurs pouvaient vivre selon leurs instincts et leur bon plaisir, surtout dans cette nouvelle phase du manichéisme ; il suffisait qu’un parfait plaçât les mains sur la tête d’un croyant pour effacer toutes ses impuretés ; cela s’appelait « la consolation », mais comme elle ne pouvait être dispensée qu’une seule fois dans le cours de l’existence, l’auditeur n’avait généralement recours au parfait qu’à l’article de la mort.

L’albigéisme régnait en maître dans tout le Languedoc ; il comptait seize églises ou diocèses dont les principaux se trouvaient dans la région qui s’étend entre les Cévennes, les Pyrénées et la Méditerranée. Il y avait des évêques cathares et on a même prétendu, sans preuves, qu’il a existé un pape cathare. À Toulouse, les catholiques en étaient réduits ou peu s’en faut à se cacher. Le pape Innocent III organisa une croisade contre les Albigeois et appela les seigneurs du nord de la France à y prendre part. « Il faut que les malheurs de la guerre ‒ écrivait Innocent III, 1207 ‒ les ramènent à la vérité ». Cette guerre fut sauvage, atroce. Elle débuta par une boucherie à Béziers (1209) ; les Français du Nord exterminèrent la population : dans une seule église, ils égorgèrent sept mille personnes, des femmes, des vieillard, des enfants ; après quoi, Béziers, mis à sac, fut totalement détruit par l’incendie. Dix ans plus tard, de semblables horreurs se répétèrent à Marmande, et de sang-froid : « on tua, dit un contemporain, tous les bourgeois avec les femmes et les petits enfants ».

Vingt ans durant, le Midi fut mis à feu et à sang, sans que l’hérésie cessât de subsister. Pour achever de la détruire, le concile de Toulouse, en 1229, créa les inquisiteurs de la foi, dont les moines Dominicains assumèrent la charge. Le roi de France reçut comme récompense de l’assistance prêtée à l’Église le comté de Toulouse.

Quant aux cathares, force leur sera de se dissimuler désormais ; ils cessent d’être un danger pour l’Église, dans tous les cas. Après le XIVème siècle, on n’en trouvera plus guère. S’il en existe encore, c’est vraisemblablement en pays slaves ou aux États-Unis.

E. ARMAND.

MANIE

n. f. (grec mania, folie)

Manie est un des plus vieux mots de la médecine mentale. On le trouve employé par les plus anciens médecins de l’Antiquité : Hippocrate, Celse, Galien, etc. Comme la matière elle-même à laquelle se rapporte le mot, sa signification a varié à l’infini. Encore utilisé par les aliénistes d’il y a un siècle comme Pinel, Esquirol, Marc et tant d’autres pour signifier tout uniment la plupart des formes de la folie, surtout celles qui s’accompagnent d’un désordre considérable dans les pensées et dans les sentiments, d’agitation, d’excentricités incohérentes, il a été peu à peu restreint exclusivement à une seule forme mentale caractérisée par un désordre général des idées et des sentiments. Il est encore utilisé aujourd’hui dans la description des maladies du cerveau (voir Psychiatrie). J’en donnerai une idée sommaire.

Le maniaque se présente aux yeux de l’observateur comme un malade en proie à une agitation incohérente, agitation portant sur les paroles et sur les gestes. Il représente le fou tel que l’imagination vulgaire se l’imagine : un être gambadant, criant, faisant des discours sans aucune suite à la cantonade, le vêtement dans un désordre absolu, souvent malpropre et déchiré, violent par simple brusquerie sans y mettre la moindre méchanceté intentionnelle, manifestant par son attitude les états émotionnels les plus variés et les plus opposés, d’une minute à l’autre : colère, raillerie, gaîté ; religiosité, mégalomanie, érotisme. Le geste est en rapport avec l’état d’âme momentané, ce qui fait du maniaque une sorte de cabotin jouant tous les rôles possibles avec une rapidité de cinéma. Dans le fil des discours on ne saurait remarquer la moindre association logique ou rationnelle. Une idée naît d’un regard, d’une sensation et la succession en est si rapide que le malade n’a pas même le temps de former une phrase compréhensible. Mettez tous les mots du dictionnaire dans une boîte agitez-Ies et sortez-les les uns après les autres à la queue leu-leu, vous avez l’image des discours du maniaque, et en même temps des idées.

Cet état a quelque chose d’impressionnant bien qu’il ne soit qu’un orage, un tumulte, une tempête, et ne corresponde pas à une destruction profonde et définitive du fonctionnement cérébral. Il ne s’accompagne pas de fièvre, Il dure parfois fort longtemps, des mois et même des années sans qu’on ait le droit de dire qu’il ne guérira pas. Dans certains moments d’accalmie, si l’on interroge le malade, on s’aperçoit, que son intelligence est toujours aussi vive, la mémoire est intacte et, lorsque le maniaque guérit, il a une souvenance parfaite de tout ce qui s’est passé ; il ne perd pas la notion des traitements qu’on lui a fait subir, ni des violences qu’il a pu subir de la part d’agents inhumains.

L’internement de ces malheureux s’impose naturellement à raison du désordre où ils vivent et où ils plongent tout ce qui les entoure.

Telle est la manie aiguë. Il lui arrive de devenir chronique, quand les facultés s’affaiblissent, alors les malades sont plongés pendant de longues années dans un état de déchéance où ils n’ont presque plus rien d’humain, vivant dans la saleté, dans le gâtisme, couverts d’oripeaux burlesques. La manie ne tue point. On voit de vieux maniaques de 70 ans. Leur mort est accidentelle et due aux seuls progrès de l’âge.

Il me faut mentionner cependant une autre variété de manie extrêmement fréquente, tout en conservant les caractères ci-dessus décrits, c’est la manie intermittente. Si beaucoup de maniaques n’ont qu’un seul accès de manie dans leur vie ; il en est d’autres chez lesquels il y a récidive et les récidives sont parfois si fréquentes que les malades ont très peu de vie libre. Dans d’autres circonstances, on voit la manie alterner avec la mélancolie. Le contraste est frappant. Très vite, presque du jour au lendemain, on voit le maniaque se calmer et tomber dans un état de tristesse absolue avec mutisme complet, inertie, refus de s’alimenter, etc. Puis, après des mois ou des années de dépression, voici que l’agitation recommence pour redevenir mélancolie. Elle est ce qu’on appelle la folie circulaire. Elle n’est en somme que l’exagération des états émotionnels que nous subissons tous dans le cours de la vie où se succèdent sans désemparer des humeurs joviales ou tristes suivant les contingences où nous sommes mêlés.

AUTRES MANIES

Le mot de manie a une autre acception, plus commune, plus populaire, non moins importante que la précédente, du pur point de vue de la psychologie. On désigne par là certaines habitudes devenues inconscientes, comme les tics, variables de fréquence et d’intensité, que l’on acquiert tout doucement sans s’en apercevoir et dont on se débarrasse avec plus ou moins de peine. Nous sommes tous des tiqueurs parce que nous sommes tous des imitateurs, sorte d’état simiesque qui ne fait que reproduire la grande loi du mimétisme à laquelle sont assujettis tous les êtres vivants.

Le propre de ces « manies » est de s’installer sournoisement, de s’incorporer au psychisme sans qu’il en soit apparemment troublé, de se reproduire avec un parfait automatisme. Pour en prendre conscience il faut le vouloir ou y être invité et alors on se heurte aux difficultés du « pli pris » pour se guérir. Il y a des manies ridicules, qui sont uniquement affaire de mode, dont les gens intelligents, sérieux et avides de tuer toutes les servitudes se débarrassent avec un léger effort, mais il est d’autres maniaques qui subissent sans protester la tyrannie pendant toute leur vie sans faire le moindre geste pour récupérer leur liberté. Il faudrait des volumes pour retracer et critiquer toutes les manies (geste, toilette, costume, ritualisme religieux ou laïque, reproduction automatique « parce que cela s’est toujours fait », etc.), dont l’humanité restée animale encombre sa marche. Ces manies prennent parfois une forme tout à fait obsédante, pénible, cruelle même, et constituent de vraies psychoses conscientes et irrésistibles que nous retrouverons à l’article Obsession. De ce nombre seront la dipsomanie, la folie du doute, la pyromanie, l’onomatomanie, la manie homicide, la manie suicide, etc. Tous ces états reproduisent un prototype curieux qui sera décrit plus loin.

Pour en revenir aux manies vulgaires, je dirai un mot des bases psychologiques sur lesquelles elles s’échafaudent. J’ai dénommé la loi d’imitation, le mimétisme, elle est à la base de cet autre phénomène capital qu’on appelle la contagion mentale et la suggestion.

L’imitation est partout dans la nature comme une sorte d’attraction réciproque en vue d’uniformiser, d’égaliser, d’équilibrer ce qui est inharmonique. On ne saurait nier que l’harmonie vaut mieux que le désordre et que l’attraction universelle, loi d’équilibre, s’applique aux êtres vivants. L’équilibre parfait n’existe point ; il semble que ce serait la fin de tout, mais la tendance à l’obtenir est constante. L’égalité produite, on est ramené à l’allégorie de l’âne de Buridan. Toute conception de liberté disparaît, encore qu’en deçà de cette équation parfaite, la liberté reste dans le domaine des illusions. Les influences mutuelles sont énormes, intentionnelles ou non. Quand, à l’imitation de Socrate, nous plaidons une idée avec ardeur, conviction, et quand finalement nous faisons capituler un adversaire nous avons forcé et réalisé l’imitation dont nous nous sommes proposés comme types. Nous avons déguisé notre liberté du nom de discussion ; en fait nous avons été déterministes et déterminés. On voit ainsi que le modeste phénomène naturel du mimétisme se retrouve dans toutes les formes les plus élevées de l’activité humaine.

Une autre base de l’imitation d’où procèdent les manies repose sur l’état de faiblesse mentale plus ou moins accentuée dès la naissance. Faible résistance aux influences s’appelle suggestibilité. L’état émotif accentué prépare les voies à l’imitation et à l’emprise des adversaires. La puissance du suggestionneur se traduit objectivement par la réduction de l’état d’inertie, de passivité du suggestionné.

La contagion mentale existe, elle est continuelle, banale, dans la vie de chaque jour. C’est la lutte entre les malins et les sots, entre les politicards, les bons bergers et les gens de foi.

Relisez Darwin et ses beaux travaux sur le mimétisme, généralisez et vous concevrez la psychologie des foules, le mysticisme, la contagion de la folie, le triomphe de l’habileté, de la force contre la faiblesse, et l’individualisme vous apparaîtra comme un refuge relatif.

DES MONOMANIES

Un dernier mot sur les états psychiques désignés par des termes où entre en composition le mot de manie. Il y a un siècle toutes les folies étaient rangées sous la seule rubrique de monomanie, qui désignait ce qu’on appelait les folies partielles, c’est-à-dire celles auxquelles ne participait pas l’entendement tout entier. Le monomane ambitieux par exemple était lucide sur tous les points qui ne touchaient pas à sa marotte de grandeur. Un monomane mystique pouvait être un habile citoyen, très maître de soi, quand il n’était point sur le terrain de ses hallucinations religieuses, etc.

La classification était simpliste. Le bloc des monomanies a été dissous. Seules ont été conservées les obsessions (voir ce mot). Quant aux autres, elles ont pris place pour la plupart dans le grand groupe des psychoses systématiques, à évolution lente, progressive, aboutissant à une transformation complète de la personnalité et à la démence. Il en sera parlé à l’article PSYCHIATRIE.

Dr LEGRAIN.

MANIFESTATION

n. f. (latin manifestatio)

C’est un de ces mots fréquemment employés dans le langage courant et dont la signification est assez vague. Il indique en général l’action de produire au dehors, de rendre apparent, évident, manifeste, un caractère, des sentiments, une œuvre d’art, etc. Parmi ces extériorisations nous intéresse surtout le mouvement, la démonstration par lesquels une ou plusieurs personnes, un comité ou une foule expriment publiquement leurs désirs, leurs volontés, leur satisfaction ou leur réprobation. Le but de telles manifestations, concertées ou non, est d’attirer l’attention sur quelque objet ou desiderata, et de provoquer des mouvements d’opinion publique.

Les manifestations artistiques, littéraires, industrielles, commerciales, etc., sont des spectacles, des exhibitions, des expositions d’art, de science, de machines, de produits, etc., etc. tenant à la fois de l’attraction et de la publicité commerciale.

Il y a des manifestations officielles ou officieuses qui sont des cérémonies dans lesquelles, avec déploiement d’apparat, les autorités tentent d’impressionner l’esprit des foules. Ce genre de manifestations (officielles, patriotiques, religieuses, etc.), entretenant l’admiration des notabilités dirigeantes ou influentes, le prestige des maîtres, contribue à fausser la mentalité collective, à entretenir la servilité, à perpétuer l’adhésion béate et passive des masses abusées et asservies. Répétées avec régularité, se déroulant dans un cérémonial adroitement combiné pour les rendre impressionnantes, faisant appel à des hommages pleins de solennité, maintes de ces manifestations finissent par devenir de véritables cultes. Elles trouvent dans la badauderie, l’impulsivité moutonnière, les tendances mystiques des masses d’hommes rassemblées un terrain admirablement préparé. Les rites proprement religieux se sont ainsi affirmés. Souverains et chefs d’État ont bénéficié de la pompe dont s’accompagnaient leurs contacts avec le peuple. La religion de la patrie, de ses emblèmes et de ses appareils, appuyée sur des manifestations périodiques et rythmées protocolairement, a pu étendre sur des millions d’individus son emprise malfaisante que couronnent des guerres imbéciles et sanglantes.

Citons, enfin, les manifestations populaires. L’usage tend ici à donner au mot de manifestation la signification plus étroite, plus précise de rassemblement d’une foule (soit dans une salle ou mieux encore dans la rue), clamant ses protestations, ses indignations et ses révoltes contre telle ou telle mesure des gouvernants et des politiciens, des despotes économiques qui régentent le travail et pèsent sur les besoins des besogneux. Pris dans cette acception de jour en jour plus répandue, le terme de manifestation évoque une grande masse populaire défilant dans la rue en cortège pacifique ou déferlant en flot tumultueux, chantant des refrains subversifs et révolutionnaires, poussant des cris de colère, huant les objets de son courroux, et, parfois, dégénérant en bagarres, s’attaquant aux propriétés ou aux personnes.

Autant les dirigeants des nations aiment affirmer, dans de fastueuses cérémonies leur pouvoir sur les multitudes accourus à leur appel, autant ils sont flattés d’y respirer l’encens et d’y voir prodigués les gestes d’adoration qui constituent un affermissement moral de leur autorité, autant ils craignent et redoutent les manifestations populaires issues du mécontentement, secouées d’indocilité, parfois ouvertement hostiles. Celles-ci ne sont-elles pas l’indice qu’un malaise latent, des impatiences sont prêtes à se transformer en révolte ouverte et active ?

La grande force morale qui consolide le règne des gouvernants et des exploiteurs, c’est le sentiment d’isolement et d’impuissance qu’éprouvent les exploités et les gouvernés. Pris individuellement, chacun des malheureux, des déshérités, des victimes de l’organisation sociale actuelle, exprimera son insatisfaction. Il dira ses griefs confus contre le sort qui lui est dévolu, son écœurement, son ressentiment même au spectacle de tant d’injustices qui l’atteignent, ira jusqu’à exprimer son désir de voir tout cela transformé, amélioré, mais il conclura sur une plainte ou un geste vague : là se bornera ce qu’il est capable de faire. Tout, d’ailleurs, dans les institutions et les mœurs, concourt à le châtrer de ses énergies et le premier soin des puissants est de verser les meilleurs soporifiques sur sa détresse résignée. « Je voudrais bien sortir de cet état, dit parfois, le pauvre hère, mais je n’y puis rien. Si je fais quelque chose, je serai seul. Mes frères de misère seront même contre moi. » Et il s’abandonne...

Mais, que sur l’initiative d’individualités remuantes, ou de groupes organisateurs ou que, sous l’impulsion d’une grande colère soulevée par une iniquité plus grave que de coutume, ces isolés se trouvent rassemblés, leur nombre fait disparaître la peur ; de se sentir arrachés à leur dispersion douloureuse, de percevoir qu’un même sentiment anime des centaines ou des milliers d’êtres comme eux, la résignation fait place à la révolte ; la terreur soumise s’efface devant l’audace, et celle-ci peut devenir révolutionnaire.

Les dirigeants connaissent cette psychologie des foules, cette volonté collective qui se dégage des manifestations populaires et peut susciter les plus importants événements sociaux.

On commence par manifester dans une salle, paisiblement assis, applaudissant à l’éloquence d’un orateur, votant des ordres du jour. On manifeste ensuite dans la rue sons la conduite de bergers ayant le souci de l’ordre public, ne voulant pas compromettre leur carrière politique dans un choc entre les forces populaires et le rempart du régime. C’est le cortège pacifique, avec musiques et drapeaux. Mais cela peut devenir, dans l’explosion d’une colère longtemps contenue et qui trouve soudain son écho dans la colère voisine, sous la surexcitation d’une injustice plus criante, ou la provocation de la police ou de l’armée, à la faveur de quelque autre événement ou circonstance, parfois secondaire, mais qui joue le rôle d’étincelle et met le feu aux poudres, la manifestation peut être le premier grondement de l’émeute imprévue et de la révolution qui couvait.

Les grandes révolutions politiques ou sociales n’ont pas débuté autrement que par des manifestations où le peuple prenait conscience, dans le coude à coude, de sa puissance collective. La prise de la Bastille fut précédée de manifestations dans la rue, surtout aux abords du Palais-Royal. Les journées révolutionnaires, comme celle du 10 août et d’autres, furent des manifestations populaires.

La première révolution russe, de 1905, fut marquée par la grande manifestation devant le palais du tsar, où le peuple encore confiant et disant naïvement sa misère, fut accueilli par la mitraille.

Les gouvernants savent très bien que le meilleur fondement de leur puissance est la crainte que le peuple éprouve en face des forces militaires, policières et judiciaires. Qu’une manifestation, se transformant en bagarre, prenne figure d’émeute, que le peuple se sente le plus fort, ne fût-ce qu’un moment, et c’en est fini de la terreur organisée, systématique, dans laquelle il se débattait, et le pouvoir politique entend sonner le glas de son autorité balayée.

Aussi ne faut-il s’étonner si le droit de manifestation populaire, au titre de doléances ou de réclamation, n’a jamais été admis, sous aucun régime, par les gouvernements. Quelle que soit l’étiquette politique ou constitutionnelle des pouvoirs, la manifestation populaire a toujours été considérée par eux comme une menace et un danger qu’il fallait écarter à tout prix, et cela d’autant plus que le malaise s’avérait sérieux et inquiétant. Toutes les forces répressives sont mises en jeu dès qu’il s’agit d’interdire une manifestation. On sait de quelle façon sauvage les policiers procèdent, par ordre, dans ces cas-là. Coups de matraques, arrestations, condamnations, fusillades guettent le peuple souverain. On connaît aussi la formule hypocrite qu’étale, le lendemain, la presse bourgeoise : « La police a du faire usage de ses armes », ce qui veut dire qu’on a assassiné des manifestants, la plupart du temps désarmés.

Un gouvernement ne se maintient que par la crainte qu’il inspire Enlevez cette crainte, et aucun pouvoir, politique ou autre, ne peut subsister. C’est pour lui une question de vie ou de mort. On tolère bien certaines manifestations, mais à contre-cœur et exceptionnellement, et sous réserves et avec garantie que « tout sera calme ». Et dans les centres, les quartiers ou les artères ne présentant aucun risque pour la stratégie de la répression officielle. Dans les grandes villes et surtout dans les capitales, le droit de manifestation populaire est presque toujours totalement et sévèrement prohibé.

Les partis politiques, même ceux d’opposition, n’usent que très rarement, et en l’entourant de restrictions, de la manifestation populaire, dont ils redoutent la portée et les conséquences imprévues. Ils sentent, instinctivement ou consciemment, que c’est une arme qui peut se retourner contre eux. La fureur populaire a toujours déplu et déplaira toujours aux maîtres d’aujourd’hui, d’hier ou de demain. On ne sait jamais’ où elle s’arrêtera. Et il ne faut pas habituer le peuple à braver la férule et à prétendre tenir tête au pouvoir !

Certains camarades, surtout ceux qui fondent tous leurs espoirs sur l’évolution individuelle, méprisent plus ou moins les manifestations populaires. C’est, à mon avis, une erreur. La poussée des foules, longtemps souterraine et qui soudain explose, a autant de vertu révolutionnaire que la volonté patiente des individus. C’est elle qui est à l’origine de bien des transformations sociales. Et nous devons la plupart des quelques maigres libertés dont nous jouissons aux manifestations populaires. Si on ne nous les enlève pas toutes, c’est parce que les gouvernants craignent encore un peu le soulèvement des masses. Les manifestations demeurent un des meilleurs moyens que possèdent les exploités pour faire entendre leur voix, attirer l’attention sur leurs maux et sur leurs espérances, faire reculer les tentatives de réaction, et préparer l’avènement des libertés.

G. BASTIEN.

MANIFESTE

adj. (latin manifestus)

Caractérise ce qui est clair, évident et n’appelle pas de longue démonstration : erreur, menteur manifestes. Subst. On désigne ainsi (il commençait, invariablement, jadis, par la formule manifestum est : il est manifeste, d’où son nom), en politique, l’exposé public des réclamations ou des motifs d’agir, adressé par un gouvernement à une ou plusieurs nations étrangères. Il est parmi les gestes qui précèdent les conflits guerriers et qui prétendent à les expliquer, souvent même à les justifier. Sous les intentions pacifiques qu’invoquent les pouvoirs dont il émane et les efforts tentés, prétend-on, pour prévenir le choc de la force brutale, se dissimule le plus souvent la duplicité de campagnes insidieuses, semées de faux et de provocations, qui ont préparé ou rendu inévitables des conflagrations attendues ou escomptées. Il procède ainsi de cet art ancien de circonvenir les peuples que la presse a si magnifiquement secondé, dans les temps modernes. La manifestation écrite qui, avant la déclaration de guerre et la rencontre des armes, s’annonce en éclaircissement, résume habilement, et transpose au besoin, les griefs et les contestations qui sont à la base de la mésentente ; l’adversaire se trouve être à point le responsable et le manifeste aux ombres réticentes exalte à souhait les spécieux facteurs d’intervention. Il convient donc d’y chercher davantage un savant enveloppement d’attitudes souvent indéfendables et le dernier palabre hypocrite avant les recours aux « arguments » de la force, bien plus que l’écho véridique des « droits » qui s’affrontent et qu’une ultime tentative pour prévenir la mise en branle des masses armées.

L’usage du manifeste est des plus anciens et c’en est vraisemblablement une forme ironique que l’envoi présomptueux, fait jadis par les Scythes à Darius, d’un rat, d’un oiseau, d’une grenouille et d’une flèche... Manifestes du roi et du parlement pullulèrent en Angleterre sous le règne tourmenté de Charles Ier. On ne les vit apparaître officiellement en France en tant qu’adresse aux nations en face d’une guerre imminente qu’au XIVème siècle. L’histoire cite volontiers chez nous le manifeste du duc de Brunswick, cette sommation insolente des coalisés de Coblentz qui provoqua le sursaut du 10 août. Pleins de fougue éloquente et de volonté révolutionnaire, les manifestes de la Convention tranchaient par leur chaleur sincère et leur allure droite avec les écrits, pétris d’astuce et de subtile diplomatie, des monarchies que ses principes nouveaux refoulaient... En 1859, après les guerres d’Italie, François Joseph d’Autriche, contraint à la paix, exposait les raisons de cette obligation dans son « Manifeste à mes peuples ». Roi de Prusse et empereur des Français, en 1870, lancèrent des manifestes où chacun expliquait le bien-fondé de son recours aux armes. En de multiples déclarations officielles, adressées à leurs nations respectives, les chefs d’États belligérants de la dernière « guerre du Droit » accumulèrent aussi les manifestes justificatifs où instigateurs pogromistes, agresseurs, complices, supputeurs masqués prenaient figure d’innocentes victimes et se défendaient « d’avoir voulu cela ! »...

À l’intérieur, les prétendants au trône, les fauteurs de coups d’État, les aspirants au règne politique usèrent, à travers les siècles, de ces appels à la nation pour préparer le terrain à leurs tentatives, rendre l’opinion publique favorable à leurs desseins, galvaniser des cohortes de partisans. Les manifestes marquent la route du pouvoir de méthodiques apprêts, entretiennent, ravivent au besoin le prestige et la popularité. On connait les proclamations du premier Bonaparte, les exhortations et les harangues lapidaires qui jalonnent sa fortune de conquérant monomane. Des adresses de Napoléon le Petit, parant son front médiocre de l’auréole du nom, aux invocations épileptiques de la Ligue des Patriotes, aux plaidoyers cyniques des modernes « sauveurs » à la Mussolini, aux déclarations de principes de tous les politiciens en mal de chars et de fouets enrubannés, s’échelonnent rodomontades et suppliques, gestes et propos circonvenants. Habiles à impressionner le peuple de « raisons de salut public », à ramener, autour de formules renouvelées de gouvernement, invariablement « rédemptrices », une foi à la longue fléchissante, à rendre sympathiques des promesses de réformes enflées en boniments, florissent les manifestes du bien général dont il ne reste, la baudruche crevée, que les chétives grimaces de l’ambition...

Pour tenir à l’étiage le « moral » précieux de la nation, au cours de la longue « dernière », on ne manqua pas de faire une publicité à ce monument de lourde suffisance et d’avilissant renoncement qu’est le Manifeste des Intellectuels allemands, se rangeant aux côtés des guerroyeurs mégalomanes de l’Empire. Chez nous, d’ailleurs, n’attendant que l’occasion (qu’ils eussent au besoin provoquée) répondirent ‒ pendant grotesque ‒ d’aussi plates déclarations de loyalisme patriotique de la part de nos vedettes littéraires ou artistiques, des sommités de notre monde scientifique. Un concert monocorde de périphrases en fausset, une orgie de phantasmes amphigouriques exaltaient, de chaque côté des frontières, l’unilatéralisrne d’une « civilisation » menacée. Et l’on voyait un Anatole France, l’historien de la Pucelle, supplier (derrière un Hervé et un Jouhaux) qu’on lui donnât une arquebuse pour bouter l’Allemand hors de France. Les manifestes des partis ‒ succédanés et renforts de ceux des États ‒ foisonnèrent pendant ces quatre années d’abdications et de reniements. Grands chefs, clercs et menus bergers, dans le dessein d’amadouer le « jugement de l’histoire », y délayèrent (phrases pompeuses sur les virilités défaillantes) leurs évidentes trahisons.

Les socialistes dirigeants, délivrés d’un Jaurès, venaient solennellement, par le canal des Guesde et des Thomas, prostituer au service des capitalismes en lutte, la doctrine de l’internationale des prolétaires, s’agenouillaient sur les fauteuils des ministères de guerre. Et ils n’avaient pas de peine à trouver, dans leur arsenal de démagogues et de rhéteurs, les doucereux propos magnifiant le sacrifice de l’agneau. Il n’est pas jusqu’à quelques-uns des nôtres ‒ mieux avertis, nous dit-on (lumière soudaine pour plusieurs) des contingences et de l’ évolution ‒ qui ne lancèrent aux camarades de ce pays une explication de leur attitude, appel de fait à une participation active, destinée, selon eux, à sauvegarder l’étape de notre « civilisation supérieure » (voir Seize: Manifeste des Seize). Seul, sur tous ces manifestes d’acquiescement, normaux ou inattendus, retentissait dans le monde (trait d’union des hommes de paix demeurés dignes, réconfort des consciences éparses résolues à ne pas abdiquer) au-dessus de la mêlée, le manifeste de sauvegarde morale d’un Romain Rolland criant la survivance de l’idée humaine quand les doctrines s’inclinaient...

Dans les arts, la littérature, on appelle aussi manifeste la publication de nouvelles manières de voir, de modes d’expression encore inusités, qu’accueille avec méfiance ou mépris le public traditionaliste et les cercles prévenus. Tel le manifeste littéraire de l’école romantique.

LANARQUE.

MANNE

n. f. (de l’hébreu man ou mah ou de l’égyptien man)

Un des livres de la Bible (l’Exode, Ch. XVI) raconte que les israélites, sous la conduite de Moïse, traversant le désert de Sin et manquant de vivres, murmurèrent contre Moïse et Aaron, disant regretter le pays des Égyptiens et leurs potées de chair. Alors l’Éternel entendit leurs murmures et leur envoya d’abord un plein camp de cailles rôties, puis il leur désigna comme du pain « une petite chose ronde, menue, comme de la blanche gelée sur la terre » et qui avait fait place, tout autour du camp, à une couche de rosée. Cette masse comestible (ce pain), fut appelé Manne : « et elle était comme de la semence de coriandre : elle était blanche et elle avait le goût des beignets au miel ». Selon la légende et les livres sacrés, les israélites s’en nourrirent pendant les quarante ans qu’ils restèrent au désert.

Cet aliment miraculeux et gratuit a donné son nom, par extension, à tout aliment abondant et peu coûteux ex. : La datte est la manne de l’arabe. La pomme de terre est la manne des ouvriers.

La manne est un suc découlant spontanément ou par incision de l’écorce de certains frênes. Les caractères en sont les suivants : couleur blanche jaunâtre, odeur particulière et nauséabonde, saveur sucrée, miellée, et cependant désagréable. Elle est composée d’un principe doux et cristallisable, qui est : la mannite, et d’une matière extractive et incristallisable ; mais ces principes varient suivant les diverses espèces de mannes, qui sont au nombre de quatre : la manne en larmes, la manne qéraci, la manne grasse et la manne de Calabre. La première, est la plus sucrée. La manne est employée dans l’art médical comme purgatif.

Manne de Briançon : très faiblement purgative, qui exsude des feuilles de mélèze, pendant les étés chauds, dans une partie des Haute-Alpes. Manne d’Alhagi, manne en petits grains, qui exsude d’une espèce de sainfoin de Perse. Manne liquide, matière gluante assez semblable à du miel blanc, que l’on récolte en Perse et en Égypte, sur les feuilles de divers arbrisseaux. (Faudrait-il voir là la source de cette manne dont parle la Bible ?). Même dans nos contrées, pendant la saison chaude, dans certaines conditions de température, les arbres de nos forêts : chênes, frênes, bouleaux, noisetiers, etc., produisent dans les premières heures du jour une matière sucrée qui apparaît sur les feuilles et que recueillent les abeilles. Cette sécrétion dite miellée, parfois assez abondante pour que les insectes y trouvent un appréciable butin, mais insuffisante pour que l’homme en puisse profiter directement, est vraisemblablement le correspond de cette « manne liquide » exotique. Manne d’encens : Encens choisi qui a la couleur de la belle manne.

Au figuré : se dit des aliments de l’esprit : La liberté est la manne des peuples.

MANNE n. f.

Grand panier de forme rectangulaire ou cylindrique, à fond plat, en osier ou bois et dans lequel on transporte des marchandises : pain, pâtisserie, fruits, poisson, vaisselle, etc. Manne (la) : Tableau de Nicolas Poussin, au musée du Louvre, représentant la scène biblique : ensemble d’épisodes rendus avec une maîtrise et une harmonie magistrales.

A. LAPEYRE.

MANŒUVRE

(bas latin manus-opera de manus, mains, et opera, œuvre)

a) n. f.

Action de régler, de diriger ou de vérifier le mouvement ou la marche d’un corps quelconque, d’un mécanisme, d’une machine, avec la main : manœuvre d’une pompe, d’une presse, etc., manœuvre maladroite, manœuvre habile, etc. Le mot manœuvre s’emploie surtout pour désigner la façon de réussir quelque chose qui paraît difficile à première vue : Ce n’est que par une manœuvre savante qu’il réussit ce tour de force, ou d’adresse.

On appelle aussi manœuvre l’exercice qu’on fait faire aux soldats : Aller à la manœuvre. Les grandes manœuvres sont des exercices où l’on simule à peu près la guerre, et qui durent généralement plusieurs semaines au cours desquelles les soldats quittent complètement la caserne avec tout leur « barda » et cantonnent dans les pays qu’ils traversent.

Au figuré, une manœuvre est le fait d’agir par des moyens détournés et souvent hypocrites, pour obliger quelqu’un à agir dans le sens où l’on veut le diriger, quelquefois pour le perdre, très souvent pour le tromper, toujours pour le maîtriser. Les gens qui veulent acquérir, ou conserver une certaine domination, un certain prestige se connaissent dans ce genre de manœuvre. Ils agissent ainsi là où une action franche, un ordre, ou la persuasion ne réussiraient pas à orienter les événements dans le sens qu’ils désirent. Quelquefois, ils intriguent dans votre entourage ; d’autres fois, ils vous tendent des pièges. Ainsi, par exemple, si vous êtes un libre-penseur actif et gênant pour eux, les curés iront trouver votre patron si vous êtes ouvrier, ou votre clientèle si vous êtes artisan ou commerçant, pour vous faire « remercier » de votre place ou nuire à vos affaires, ou vous obliger à vous abstenir de propagande. Ou bien, si vous êtes soldat et qu’un gradé vous poursuive de sa haine, ou un excellent ouvrier et que le contremaitre veuille vous faire mettre à la porte, le gradé ou le contremaitre sauront vous brimer et vous pousser par leurs provocations à commettre des actes très sévèrement punis par les règlements, afin de vous perdre, s’il le peuvent. Il y a mille et mille façons de manœuvrer les gens. Avec l’un, c’est une façon de faire qui réussit ; avec l’autre, c’en est une autre. La manœuvre, pour aboutir, doit toujours tenir compte du tempérament, des penchants et des points faibles de celui que l’on veut manœuvrer. Il est impossible, et inutile, d’énumérer ici toutes les manœuvres qui ont cours dans la société, mais on peut dire que, d’une façon générale, la manœuvre est presque toujours un traquenard tendu par la crapulerie des aigrefins à la simplicité, la loyauté, la franchise ou les bons sentiments des individus trop confiants.

Je veux, avant de finir, dire un mot de cette « Grande Manœuvre », qui consiste à faire accepter la guerre et toutes ses horreurs, avec gaieté de cœur, voire même avec entrain et enthousiasme, à des gens dont tous les sentiments profonds et souvent les vrais intérêts sont à l’opposé. Tout est mis en œuvre pour inculquer aux masses l’idée qu’il est non seulement nécessaire, mais digne, moral et glorieux de courir sus à « l’ennemi ». Journaux, brochures, gravures, récits, cinémas, etc., toutes les équipes qui fabriquent l’opinion s’y emploient avec insistance et frénésie. Toute l’habileté vendue ou à vendre est employée pour faire croire aux gens toujours influençables qu’ils auront mérite et avantage à la bonne marche de la guerre et qu’ils y trouveront honneur et profit, ou les deux. À l’un la considération, à l’autre de meilleurs placements pour ses capitaux, à un troisième un écoulement assuré de ses produits ; celui-ci en retirera une place honorable ou lucrative, celui-là ne connaîtra plus de chômage. Tous mêmes y réaliseront cet espoir cher de la sécurité définitive. L’occasion s’offre à eux, leur dit-on, « d’abattre le militarisme »... ou de faire la Révolution !

Plus qu’à ces manœuvres techniques où les militaires s’avèrent généralement d’une effrayante incapacité, nos gouvernants s’entendent à organiser ces « grandes manœuvres » publicitaires qui tritureront l’opinion et la rendront favorable à leurs desseins secrets.

b) n. m.

Ouvrier manuel n’ayant pas de profession définie et occupé dans toutes les branches du travail, aux besognes rudes ou malpropres, mais secondaires et vite apprises, par opposition à l’ouvrier qualifié, qui a fait, lui, un apprentissage et qui a un métier en main. C’est rarement à son incapacité naturelle que le manœuvre doit sa condition. La plupart du temps, par suite de la pauvreté de ses parents, il a du gagner son pain dès avant l’adolescence. Les siens n’ont pu payer pour son apprentissage et ils n’auraient pu même le nourrir pendant la durée de celui-ci. Il lui a fallu accepter les travaux les plus faciles pour toucher de suite un salaire. Et c’est sur ce plan que se déroulera sa carrière de besogneux. L’enfant de la misère sera toujours l’homme de peine, aux gros efforts, aux tâches rebutantes et aux maigres rétributions.

Car si l’existence de l’ouvrier qualifié est loin d’être brillante, celle du manœuvre est presque toujours précaire et infériorisée. Parce qu’il peut être remplacé rapidement par n’importe qui, le patron en profite pour le payer moins cher et ne l’embaucher que lorsque le travail presse. Le manœuvre connaît donc le chômage plus que quiconque, et, avec le peu d’agrément de sa profession, il arrive parfois à être vite dégoûté du travail, ce qui aggrave encore sa triste condition.

L’ouvrier qualifié lui-même, qui tire souvent orgueil de ses quelques connaissances et des avantages qu’elles représentent, n’a généralement que peu de sympathie pour le manœuvre et trouve très normal qu’il soit encore moins payé que lui. Il protesterait s’il en était autrement : « Ce ne serait pas la peine d’avoir fait deux ou trois ans d’apprentissage, lui entend-on dire, si je ne gagnais pas plus ». En réalité, le manœuvre fait un travail aussi indispensable que l’ouvrier qualifié et sa besogne est presque toujours plus dure, plus fatigante et plus ennuyeuse. Que chacun fasse le travail qui lui revient, c’est entendu, mais puisque tous deux ont les mêmes besoins, qu’ils soient placés devant les mêmes conditions d’existence.

Le syndicalisme a bien cherché quelque peu à rapprocher ces travailleurs, en les réunissant dans les mêmes organisations, et en leur apprenant à présenter des revendications communes, mais il est loin d’avoir complètement réussi et le même état d’esprit subsiste encore, ou à peu près, parmi ces ouvriers. Ne voit-on pas souvent, dans un même syndicat, manœuvres et ouvriers qualifiés, organisés ensemble, réclamer des salaires de 5 fr. de l’heure pour l’ouvrier qualifié, par exemple, et de 3 fr. 50 ou 4 fr. seulement pour le manœuvre ? N’est-ce pas un non-sens et une méconnaissance du syndicalisme ? Que le patronat établisse une échelle de salaires entre ses ouvriers, s’est son intérêt : cela lui permet de débourser moins en définitive et cette inégalité entretient toujours la division parmi son personnel.

Que les ouvriers n’arrivent pas toujours à l’en empêcher, cela se comprend, mais qu’ils réclament eux-mêmes le maintien de salaires différents, voilà qui est inadmissible.

Dans la grande industrie d’aujourd’hui, qui fait de plus en plus redescendre, à l’état de manœuvre, l’ouvrier qualifié, l’importance du manœuvre s’amplifie avec la transformation apportée dans beaucoup d’usines par le développement du machinisme et la rationalisation. De cette modification de son rôle, le manœuvre ne tire aucun avantage, mais l’ouvrier de métier est ainsi de plus en plus remplacé par le « manœuvre spécialisé », à moins qu’il ne devienne lui-même ce « manœuvre ». Ce sort nouveau, qui le touche au vif de ses intérêts immédiats, lui fera-t-il mieux comprendre l’injustice des catégories de salariés et se sentira-t-il davantage le frère du manœuvre ?

Le travail de chaque ouvrier, devenant de plus en plus limité à un seul genre d’exercice, ne comportant que quelques mouvements, toujours les mêmes, il arrive qu’en quelques jours seulement, quelques heures même, n’importe qui peut acquérir l’habileté suffisante pour exécuter ce qu’il aura à faire toute l’année et, parfois toute sa vie (voir machinisme). D’ailleurs si, au début, il lui manque la dextérité nécessaire, la machine, qui l’oblige à régler ses mouvements sur les siens, se chargera de la lui donner par force ; il devra la suivre, s’il veut conserver sa place.

Au lieu donc de disparaître, les manœuvres tendent toujours à devenir plus nombreux dans la grande industrie qui ne conservera qu’un chiffre infime d’ouvriers qualifiés et demandera surtout des serviteurs interchangeables de la machine. Les ouvriers ainsi ramenés au même niveau sauront-ils en profiter pour mieux se comprendre et mieux se défendre ? L’accroissement du chômage qui résulte de ces nouvelles méthodes de travail et qui est accepté mondialement sans sursaut sérieux ne permet guère d’augurer d’aussi heureux résultats.

E. COTTE.

MANUEL

Adj. (Est la traduction du latin manualis qui vient de manus, main)

Il s’applique à ce qui se fait avec les mains, au travail physique qui produit des choses matérielles et qui est généralement accompli avec les mains. Le travail manuel se distingue ainsi du travail intellectuel, ou travail de la pensée.

Ces deux formes de l’activité sont-elles, vis-à-vis l’une de l’autre, dans un état d’Interdépendance ou sont-elles, au contraire, nettement séparées, au point même que leurs rapports sont hostiles ? Il n’est pas superflu de poser une telle question lorsqu’on considère l’usage que la phraséologie de notre époque a fait du mot manuel par opposition à intellectuel, en les employant tous deux comme substantifs. On s’est mis à dire : un manuel, pour « un travailleur manuel », un intellectuel (voir ce mot), pour « un travailleur intellectuel » et, ne se bornant pas à cette distinction entre les travailleurs, on est arrivé à les opposer les uns aux autres au point d’en faire deux classes ennemies !

Il convient d’observer que la période aiguë de cet état d’antagonisme s’est produite surtout avant 1914, lorsque le syndicalisme ouvrier présentait une certaine unité et constituait une force avec laquelle il semblait qu’on devait compter. Pour les uns, alors que le manuel était l’homme en qui s’incarnait le travail utile, bienfaisant, producteur de la richesse et du bonheur universelle, qui possédait toutes les qualités populaires et représentait toutes les vertus sociales ; l’intellectuel était le prototype du parasite, le frelon de la ruche, la mouche du coche, le lys qui ne travaille pas ou dont l’activité est inutile sinon malfaisante, et aussi le corrupteur, le traître, le complice de l’organisation bourgeoise et capitaliste qui asservit les prolétaires. Pour les autres, au contraire, le manuel, l’homme aux mains calleuses et au front baissé vers la terre demeurait la « canaille » de jadis, le croquant, le goujat grossier, brutal, illettré, sans éducation, « l’espèce inférieure » uniquement bonne à fournir de la main-d’œuvre en attendant que, le machinisme le remplaçant complètement, les mâles ne fussent plus utlisables qu’à la caserne et les femelles réservées à la reproduction et au lupanar ; l’intellectuel l’homme aux mains blanches et au front levé vers les étoiles était le dieu par qui se répandait toute science et toute sagesse, « l’élite » précieuse dont la pensée et la volonté éclairaient et dirigeaient le monde. Manuel était synonyme d’exploité, de prolétaire. Intellectuel était synonyme d’exploiteur, de bourgeois. Un ouvrier que des combinaisons d’affaires et de politique aurait fait patron, millionnaire, député, demeurerait un « prolétaire » aux yeux de ses anciens compagnons de misère. Un artiste, un écrivain, un médecin, un avocat, voire un de ces miteux « grapignans » de basoche qui sont au plus bas de l’échelle des « professions libérales », resterait marqué « bourgeois » jusqu’à la fin de ses jours, catalogué fainéant et jouisseur, même s’il mourrait de misère physiologique dans un chauffoir municipal. Si déplumé qu’il serait et si révolutionnaire qu’il se manifesterait, « l’intellectuel » n’appartiendrait pas moins à la classe bourgeoise, ennemie des « prolétaires ». Par contre, le « manuel », arrivé à la table des ministres, serait toujours un prolétaire ; en buvant leur cognac et en fumant leurs cigares, il vengerait les « camarades », les « frères de misère » qui continueraient à peiner dans l’enfer capitaliste. Des « résidus de bourgeoisie », disait dédaigneusement M. Clemenceau, quoique bourgeois lui-même, des fonctionnaires qui lui rappelaient qu’ils étaient des prolétaires.

Voilà à quelles aberrations la phraséologie d’avant-guerre avait abouti. Aujourd’hui que la classe ouvrière mutilée, divisée et devenue impuissante, a fait la dure expérience qu’il n’était pas nécessaire d’aller chercher parmi les « intellectuels » des « traîtres » qui la livreraient à ses ennemis, et que ceux de chez elle y suffiraient amplement, on paraît marcher vers une plus saine et plus exacte appréciation des choses. Nous verrons mieux, au mot ouvriérisme, ce qu’ont été la formation, le développement et les conséquences de la division des travailleurs en manuels et intellectuels opposés les uns aux autres.

Le travail manuel ne se sépare pas du travail intellectuel. Aucun homme, et même aucun animal, n’est une simple mécanique. Dans tout geste, même le moins réfléchi, dans tout travail, même le plus machinal et le plus grossier, il y a une part d’observation, d’initiative, d’intelligence qui fait que le geste, ou le travail, répond plus ou moins bien à ses fins. Le cantonnier ne lance pas ses cailloux à tort et à travers sur la route, le maçon observe l’indication du fil à plomb pour construire un mur, le haleur est attentif au rythme du refrain qui fait tendre à la même seconde ses muscles et ceux de ses compagnons pour un effort simultané. À tout travail musculaire correspond un travail du cerveau variable suivant qu’il est plus ou moins réfléchi. Plus le travail est individualisé, c’est-à-dire normalement distribué suivant la capacité de chacun, plus il demande de participation intellectuelle. C’est ainsi qu’il y a au moins autant d’invention intellectuelle que d’habileté manuelle dans la besogne de l’artisan. Si la sottise d’un prétendu aristocratisme fait refuser la qualité d’artiste à l’artisan (voir Beaux-Arts), il est aussi sot de classer « intellectuel » l’artiste qui peint, qui sculpte, qui grave, qui joue d’un instrument de musique, se servant incontestablement de ses mains dont l’habileté est indispensable pour traduire dans la matière et produire la forme physique, plastique ou auditive, conçue par sa pensée. Il n’y a pas plus d’hommes-machines que d’hommes-cerveaux ; tous ont besoin d’exercer leurs mains et leur intelligence. Même dans l’état social actuel où le machiavélisme capitaliste est arrivé, par le taylorisme, la rationalisation et autres procédés esclavagistes, à rendre le travail manuel de plus en plus impersonnel, dépourvu de toute intelligence ouvrière, la démarcation des travailleurs manuels et intellectuels constitue une calamité.

Lorsque les hommes seront parvenus à fonder une société où la concurrence féroce n’entretiendra plus entre-eux, entre les individus comme entre les groupes, l’état de guerre dans lequel ils vivent et où le travail ne sera plus un moyen d’exploitation, une source de douleur et de misère, mais sera au contraire producteur du bonheur de tous, les activités manuelles et intellectuelles seront normalement distribuées pour chaque individu selon ses dispositions et ses préférences. Il n’y aura plus de damnés manuels, le travail des mains étant devenu le complément harmonieux de celui du cerveau, c’est-à-dire de l’activité librement choisie. Il n’y aura plus de bienheureux intellectuels, chacun devant apporter sa part suivant ses facultés et ses forces à l’activité commune. Il n’y aura que des élus qui travailleront tous, de leur intelligence et de leurs mains, pour un heureux équilibre individuel et social.

Mais pour arriver à cela, il faut d’abord que les travailleurs, dans la lutte où ils sont engagés, ne fassent plus un choix empirique, et d’après des étiquettes stupides, de leurs amis et de leurs ennemis. Il faut qu’ils jugent les hommes d’après leur œuvre. Il faut qu’ils se débarrassent de cette phraséologie malsaine qui les divise en manuels et intellectuels. Car la preuve est faite aujourd’hui : c’est dans leurs propres rangs, plus que dans ceux des intellectuels, que les manuels ont rencontré les « traîtres » les plus dangereux et les plus malfaisants, depuis le simple flic qui les passe à tabac jusqu’aux représentants de l’« Internationale Ouvrière » qui figurent dans les conseils des gouvernements et les inviteront, à l’occasion, à marcher encore pour la prochaine « dernière guerre ».

Édouard ROTHEN.

On appelle aussi manuel un petit livre, commode à porter dans une poche ou à tenir à la main, qui donne le résumé d’une des connaissances humaines. On en a composé pour toutes ces connaissances, depuis les plus abstraites jusqu’aux plus pratiques. Il y a des manuels de philosophie, de théologie, de littérature, comme de gymnastique, de cuisine, de savoir-vivre. Il y en a pour toutes les classes et toutes les professions : Manuel des souverains, Manuel des nourrices, etc... La collection des Manuels Roret, qui compte environ 300 volumes, a embrassé tous les métiers qui se sont pratiqués entre 1825 et 1873. On a fait depuis et on doit faire encore beaucoup mieux en raison de l’extraordinaire développement scientifique et industriel qui s’est produit durant ces cinquante dernières années.

Les manuels ont généralement remplacé les abrégés dont l’objet est semblable. L’abrégé traite le plus souvent d’un sujet intellectuel. Le manuel a prévalu avec l’extension des sciences et des métiers.

MANUEL

Pour Doudchenko, le travail manuel doit être un devoir universel, moralement obligatoire pour tout le monde. Il a basé sa thèse d’une façon explicite et très claire sur plusieurs considérations (principalement d’ordre moral). En les acceptant on se sent obligé par sa conscience de partager avec tous ses semblables le travail dur, le travail monotone et si peu poétique, le travail désagréable, qui donne du pain quotidien à toute la famille humaine. Brièvement, pour Doudchenko la répartition universelle de cette nécessité ‒ parfois si peu souriante ‒ n’est qu’une manifestation et conséquence inévitable de l’acceptation sincère des principes de Liberté, d’Égalité, de Fraternité. C’est surtout le sentiment de fraternité qui poussa Doudchenko à s’inquiéter avant tout de la vie humaine, en renonçant aux conquêtes dites « scientifiques » et aux chefs-d’œuvres artistiques là où ils s’achètent au prix d’une existence lamentable, presque animale des masses et deviennent un privilège raffiné d’une « élite » infime...

Il semble à certains ‒ tel Romain Rolland ‒ que si le travail manuel était réparti entre tous les hommes, la vie humaine serait plongée dans des ténèbres bien tristes, que les « soleils » de la Beauté et de la Vérité seraient éteints, et que l’humanité ne connaîtrait plus de Michel-Ange, de Beethoven, de Spinoza, de Newton, etc. Ils considèrent l’appel au travail manuel comme un attentat « contre les Beaux-Arts, contre la Science, contre le Savoir, contre la Vérité », contre toutes les valeurs intellectuelles et spirituelles, comme enfin une tentative déplorable de retourner à une barbarie vulgaire...

Mais c’est là une interprétation et une appréciation inexactes de l’effort de ceux qui voudraient que les peines et les joies soient réparties d’une façon plus régulière, et qui font appel à tout le monde pour participer au travail physique... Je partage le point de vue de Doudchenko. Pour moi aussi la répartition de la dure, désagréable et monotone besogne entre tous les membres de la grande famille humaine serait un acte de justice, une application pratique des principes humanitaires.

Est-ce que cela témoigne de notre indifférence ou même de l’hostilité envers l’art ou le savoir ?... Mais pas du tout ! Au contraire : c’est parce que nous considérons les beaux-arts et la science comme le plus parfait ornement de la vie et aussi comme un des principaux moyens d’élever cette dernière au-dessus du niveau de la vie animale, que nous voudrions les rendre accessibles à tout le monde, en détruisant le vieux préjugé d’après lequel ils sont le privilège d’une caste. Si la production des biens matériels était bien organisée et équitablement répartie, personne ne devrait travailler (manuellement) plus de 3 1/2-4 heures par jour. Comptez maintenant combien d’heures il resterait journellement à la disposition de qui voudrait aussi s’occuper du travail intellectuel, artistique, spirituel !... Je ne crois pas que quelques heures de travail manuel pourraient affaiblir ni surtout tuer le talent d’un Beethoven ou d’un Spinoza ; au contraire je suis plus porté à croire qu’un tel travail ‒ un travail rationnel, bien organisé et équitablement partagé ‒ fortifierait leur corps (comme un sport quelconque) et les préserverait de cette dégénérescence rapide qui est aujourd’hui le fléau de ceux qui se sont imprudemment débarrassés du travail musculaire aussi bien que de ceux qui sont écrasés par un travail disproportionné.

Un partage juste du travail physique non seulement ne supprimerait pas les hommes de génie, mais, au contraire, il donnerait enfin la possibilité de se développer aux talents de tous ceux qui, quoique bien doués, commencent et finissent leur vie, aplatis contre la terre par de lourds préjugés et par de dures conditions matérielles et qui n’osent ‒ ou n’ont le loisir ! ‒ lever leur regard au ciel...

Ce n’est qu’un seul Beethoven, un seul Spinoza sur dix qui peut, qui ose, dans le milieu social actuel, développer son talent et devenir ce qu’il doit être, tandis que les neuf autres succombent sous le poids d’injustices et de préjugés sociaux... Mais une juste répartition du travail ouvrirait enfin la tombe et briserait enfin le cercueil, dans lequel sont enterrés vivants tant de talents, tant de possibilités !

À la houillère, où je travaille, parmi les hommes âgés qui m’environnent, il en est que j’ai remarqués jadis, les uns, pour leurs dispositions musicales, les autres pour leur esprit clair et puissant, en qui j’ai noté le germe des dons les plus différents. Mais la vie qui devait les ouvrir les a anéantis. Là, ce sont les circonstances de la détresse familiale, ici les longues et pénibles journées et la misère qui les ont pris pour un lourd labeur manuel et éloigné des études, qui ont brisé ou étouffé leur essor, qui ont refermé cette fleur de l’activité intellectuelle qui ne demandait qu’à s’épanouir...

Et pourtant, qui voudrait affirmer qu’il n’y avait pas parmi eux des Newton, des Spinoza, des Beethoven ? Et si, dans le temps de leur jeunesse, à l’âge où s’affirment les facultés, leur travail eût été partagé par ceux de ces jeunes bourgeois quelconques, qui, grâce à leurs privilèges sociaux, ne faisaient rien ou bien faisaient semblant (avec un air grave) de faire quelque chose ; et si, ainsi, ils eussent obtenu la possibilité de disposer librement d’une partie considérable de leur journée, qui sait de quelles valeurs (littéraires, philosophiques ou scientifiques) se serait encore enrichie notre vie...

De cette génération, qui déjà appartient davantage au passé, transportons maintenant le regard vers ses enfants. Si, en pensant à eux, je désire ardemment un tel changement dans les habitudes sociales, qui transférerait une partie de ces longues journées, par lesquelles était écrasée l’âme de leurs pères, sur les épaules de ceux qui dégénèrent à cause de leur oisiveté, est-ce que je suis un ennemi ou un ami de l’art et de la science ?

Dans la cité ouvrière où j’habite, j’observe beaucoup d’enfants appartenant aux familles ouvrières. Je les compare aux enfants de familles riches, que j’ai quelquefois l’occasion d’observer autre part, et je me demande toujours sur quoi sont fondées ces assertions étranges ou plutôt atroces, qui prétendent que les premiers sont faits pour passer leur vie au fond des mines, auprès des fours d’usines, dans les cités ouvrières couvertes de fumées, etc..., et les deuxièmes pour passer la leur dans les ateliers artistiques, dans les laboratoires, dans les rédactions, dans les bureaux (sinon au Monte-Carlo, à la Riviera, à Montmartre).

Si le talent, le génie méritent souvent, ont besoin quelquefois d’être placés dans des conditions spéciales, il faut tout de même commencer par une telle organisation et répartition du travail, qui permettrait à tous les germes ‒ faibles et tendres ‒ de dons, de talents différents de percer la croûte dure de la vie, de pousser et de prendre racine...

Et puis une juste répartition du travail manuel contribuerait beaucoup à purifier le « temps de l’Art », où une quantité considérable de « marchands » et de « prostitueurs » se réfugient rien que pour se sauver de la nécessité de gagner leur pain par un travail plus dur... Parmi les ouvriers aussi il se fait maintenant un grand effort pour quitter les usines, les ateliers, les mines et pour s’emparer d’une petite profession libérale, bourgeoise, qui éloignerait les rares « veinards » de ce terrible spectre qu’est pour eux le travail physique. Puisque on parle toujours d’une vie ‒ légale et « bonne », à ce qu’on dit ‒ qui permet toujours de rester bien propre, de ne pas avoir les mains calleuses, de ne pas courir mille risques et périls dans les mines et les fabriques, de ne pas arriver au désespoir à cause de la monotonie de leur besogne, etc..., etc... puisque on parle constamment de tout cela ils n’ont qu’un seul rêve : c’est de rompre le plus vite possible avec tout leur passé et de ne plus retomber dans ce milieu ouvrier, auquel ils ont eu le « malheur » d’appartenir...

Quand j’aspire à une organisation du travail manuel qui répartirait les exigences actuelles de la nécessité, assurerait la possibilité de se débarrasser de certaines peines en se réfugiant, les tâches dures achevées, dans le « temple » réconfortant de l’art et de la science, suis-je un ami ou un ennemi de ce temple ?

Enfin, je crois que l’acceptation du travail manuel par tout le monde établirait un contact entre les masses populaires et les intellectuels, duquel ne pourrait sortir qu’une quantité infinie de conséquences salutaires. D’un côté il y a dans la vie un tas de choses, que les intellectuels n’arriveront jamais à comprendre s’ils ne partagent jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême la vie des masses laborieuses. Les livres, les théories, les expériences de laboratoires et les petites excursions dans les quartiers populaires ne peuvent leur apporter que des lumières incomplètes et insuffisantes.

Il faut que l’intellectuel, tout en gardant ses facultés « internes », devienne en même temps, un travailleur, un « prolétaire » afin que sa vue devienne capable de pénétrer plus loin qu’elle ne pénètre, quand il reste toujours dans sa coquille bourgeoise, en se berçant par la pensée présomptueuse qu’« il sait déjà tout »... Pour que ses propres facultés, ses propres forces intellectuelles atteignent un plus haut degré de développement il est indispensable qu’il commence à travailler avec une pioche, un marteau, un burin ou une pelle. La pioche qu’il prendra entre ses mains rafraîchira, rajeunira ses pensées, qui languissent dans le cercle vieux et vicieux de l’existence bourgeoise. Tout cela n’enlèvera pas de sa vie ancienne ce qu’il y avait en elle de bon, de vrai, mais seulement y ajoutera des valeurs nouvelles.

Et de l’autre côté plus que jamais les masses populaires ont besoin qu’un fort courant intellectuel et spirituel soit introduit dans leur vie, qui, par sa monotonie et par le manque total d’intérêts « intérieurs » les étouffe ou les livre aux excès de désespoir, de jalousie et de haine. Au lieu de répéter aux masses qu’elles doivent accepter leur vie actuelle, comme la plus naturelle, ou que les plus énergiques doivent tâcher (en piétinant sur le dos des plus faibles) d’ « arriver à quelque chose », au lieu de tout cela il faut leur démontrer la possibilité de faire deux choses à la fois : de rester ouvrier et de s’élever intellectuellement et spirituellement toujours plus haut et plus haut. Il faut éveiller chez eux l’effort vers le rehaussement de leur dignité humaine dans toute son ampleur. Il faut leur apprendre à utiliser rationnellement leurs loisirs, au lieu de s’empoisonner dans les cafés et dans les bistrots, au lieu de s’avilir dans les vulgaires cinémas et dancings.

Grâce à la journée de 8 heures l’ouvrier est devenu un peu plus libre, un peu maître d’une partie de sa journée ; mais il faut lui apprendre à profiter immédiatement de cette petite libération, sinon... il s’ensuivra un égarement et puis un recul, une réaction.

Donc si d’un côté il y a quantité de choses que les intellectuels doivent apprendre chez les travailleurs manuels, chez les « prolétaires », par contre dans la vie actuelle de ces derniers il y a beaucoup de lacunes, que seule une sincère et dévouée collaboration des intellectuels pourrait enfin combler...

Oui une collaboration sincère, étroite, poussée jusqu’au bout, est nécessaire, pour le bien de tout le monde. Et faut-il dire qu’une telle collaboration (par le partage de la même vie, de toutes les peines et de toutes les joies) serait utile non seulement pour améliorer le côté matériel de la vie, mais avant tout pour la rendre plus belle et plus noble. Si tous ceux qui trouvent la possibilité de développer leurs dons, leurs talents au lieu de déserter les mines et les fabriques (de quoi j’ai déjà parlé plus haut) y restaient et y exerçaient l’influence ennoblissante de leurs facultés, de leurs talents, pourrait-on prévoir toutes les bonnes conséquences qu’amènerait l’application constante d’une telle influence ?

J’observe quelquefois pendant le travail l’action d’une chanson chantée par un camarade ou l’animation que provoque un dessin accompli avec un morceau de craie sur une planche, ou enfin l’intérêt profond que suscite un entretien sur un sujet quelconque et ces observations me forcent chaque fois à penser, que c’est ici que doit être la place de ces écrivains, artistes, intellectuels, qui veulent être des serviteurs du beau et du vrai, mais qui se plaignent en même temps de la surdité du public et qui avouent même parfois leur propre impuissance. Ont-ils du moins le droit de se plaindre ? Je crois que non, car ce sont eux-mêmes, qui se sont placés dans cette situation « infructueuse », et si leurs plaintes sont sincères, tout ce qu’on pourrait leur conseiller est, il me semble, de quitter le cercle vicieux dans lequel leur pensée étouffe, et où personne n’a besoin d’eux, et d’aller dans les mines et dans les fabriques. Là, je suis sûr, ils seront mieux appréciés et mieux accueillis, à condition naturellement qu’ils ne viennent pas avec des prétentions démesurées et ridicules...

Malheureusement les serviteurs du beau, du savoir et de l’esprit en considérant leur propre vie comme une valeur suprême et tout à fait indépendante, comme une « valeur en soi », parlent non seulement du droit, mais même du « devoir », de s’éloigner de tout ce qui est « grossier » et « vulgaire », de tout ce qui pourrait troubler leurs pensées et leurs sentiments. Hélas, jusqu’à présent le talent, le beau, la poésie, le savoir quittent la vie des masses populaires, et pendant que cette dernière reste inanimée, comme un gigantesque squelette, dépourvu de chair et d’âme, ils vont se vendre dans les cafés-concerts, dans les cinémas, dans les théâtres, chez les éditeurs, chez les « patrons », qui ont une grosse bourse...

Pour finir, je dirai qu’il serait d’une grande importance, que les apôtres de la vérité, se déclarent sans réserve amis d’une collaboration entre tous les chercheurs sincères d’une vie nouvelle et juste ; mais est-ce qu’il n’est pas évident qu’on ne peut pas parler de collaboration là où les uns refusent de porter et de partager le fardeau des autres, et où chacun se retire dans son propre coin ?

On doit se rapprocher, on doit se connaître ; alors viendra la compréhension mutuelle, et tout cela portera beaucoup de fruit.

A. HILKOFF, ouvrier de charbonnage.

MANUFACTURE

n. f.

Couramment, ce mot a le même sens que celui d’usine. Ou plutôt c’est le terme d’usine qui a tendance à se substituer à celui de manufacture, beaucoup plus ancien. Étymologiquement, manufacture vient du latin manus (main) et facere (faire) ; fabriquer à la main. Avec l’introduction du machinisme, le mot a évidemment pris un autre sens, plus large. Le vocabulaire et le dictionnaire sont comme toutes choses : ils évoluent avec le temps et les événements. Une manufacture, c’est un endroit, un bâtiment, où sont rassemblés un certain nombre d’ ouvriers pour la fabrication d’objets ou produits déterminés.

Les premières manufactures datent de quatre à cinq siècles. C’est surtout dans l’industrie textile qu’elles se formèrent : manufactures de toiles, de draps, de soieries, de tapis, et ensuite de cotonnades qui prirent naissance en Italie, et dont la pratique se propagea dans les Pays-Bas, l’Angleterre et la France.

On se rappelle que Colbert, ministre de Louis XIV, fonda ou fit revivre plusieurs manufactures importantes, dont la plupart subsistent encore à l’heure actuelle : Gobelins, Beauvais, etc. L’industrie de la tannerie et de la corroierie, puis celles de la verrerie, des glaces, de la porcelaine suivirent et, enfin, un peu plus tard, vers la fin du XVIIème siècle et au XVIIIème siècle, la métallurgie entra dans ce stade de l’évolution économique, par les premières manufactures pour la fabrication des tôles, qui demandait une mise de fonds assez importante et une certaine spécialisation du travail.

La manufacture a marqué un tournant de l’histoire économique et technique des nations. Au travail personnel, individuel et isolé, à l’ouvrier qui fabriquait seul et complètement un objet, l’ébauchait et le finissait, la manufacture substituait le travail en commun et en grandes quantités. Pour réussir, elle exigeait deux conditions principales : primo un capital assez important pour fonctionner : bâtiment, outils ou machines matières premières ; et secundo, des débouchés commerciaux à peu près réguliers. Le stade de la production manufacturière coïncide donc avec la naissance du capitalisme, de la finance, et avec la constitution d’organismes commerciaux dune certaine envergure. Finance, commerce et industrie, ces trois formes du capitalisme ont nécessairement marché de pair ; l’un ne pouvant se développer sans l’appui des autres.

En même temps qu’elle marquait une phase de développement du capitalisme, la manufacture apportait dans la méthode du travail une profonde transformation : elle provoqua le développement du système du salariat et la pratique de la spécialisation du travail.

À l’ouvrier confectionnant un objet totalement on substitua une série d’ouvriers spécialisés dans les parties différentes de ce travail, et prenant les objets les uns après les autres pour leur faire subir une fraction du travail d’ensemble. On peut dire que le travail à la chaine dont on parle tant aujourd’hui a son origine première à la fondation des manufactures tellement il est vrai qu’on trouve toujours dans un lointain passé les traces des institutions ou pratiques nouvelles.

De même, si la Rome antique a connu des prolétaires, si les artisans du moyen-âge avaient des compagnons salariés, si le salariat est vieux de plusieurs dizaines de siècles, il faut néanmoins en arriver à la période manufacturière pour voir le salariat devenir un système pratiqué sur une large échelle et les prolétaires constituer une caste sociale bien définie ; une caste vendant uniquement au maître sa force-travail, et qui, une fois le salaire touché, n’a plus aucun droit sur le produit de ses peines.

La fameuse Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de la Révolution française a été comme bien d’autres théories politiques, en retard de plusieurs siècles sur l’évolution économique, quand elle affirme le droit sacré à la propriété.

On pouvait comprendre, au moyen-âge, quand les seigneurs et les prêtres rançonnaient les travailleurs, que le paysan des villages et l’artisan des villes réclamassent le droit au produit de leur travail, tout entier sorti de leurs mains, ce qui n’eut été qu’une revendication basée sur le strict sentiment de la justice ; on le comprend moins avec le nouveau procédé de fabrication institué par la manufacture.

Il n’est plus possible, avec le travail spécialisé, divisé, nécessitant du matériel, de la matière première et des débouchés, de dire : « Ceci est le produit de mon travail, c’est ma propriété ». La manufacture, en transformant les méthodes économiques, dépassait les revendications politiques des révolutionnaires de 1789 et posait autrement la question sociale, ce que n’ont point su ou voulu apercevoir les rédacteurs de la fameuse « Déclaration » regardée pourtant comme symbolique.

La manufacture a eu une autre conséquence, également de première importance ; elle a permis l’extension indéfinie du machinisme. Le travail individuel ou familial n’était guère propice à l’introduction de la mécanique, laquelle exige, tant pour s’installer que pour fonctionner à plein rendement, un certain développement de l’entreprise qui l’utilise.

Nous avons examiné par ailleurs l’importance, l’influence et les conséquences du machinisme, tant actuelle que futures. Qu’il nous suffise de dire ici qu’il n’aurait pu se développer sans les manufactures, la fabrication à grand rendement.

Le passage des méthodes artisanales de travail à la production manufacturière n’a pas dû se faire sans heurts. Si l’histoire officielle nous enseigne les dates des batailles, traités, naissances et morts de rois, et autres détails sur la vie des grands, elle est par contre muette sur les conflits sociaux. Pour les maîtres, la vie et les souffrances des peuples ont moins d’importance que l’excursion d’un souverain ou le discours d’un tribun politique.

Les quelques renseignements que nous avons nous permettent de conclure qu’il a dû se produire une certaine résistance, et qu’en tout cas l’adaptation des artisans au régime du salariat s’est fait péniblement. Exemple ces ordonnances féroces de Colbert qui, pour redonner une nouvelle vie aux manufactures existantes qui végétaient, rédigea un Code cruel et tyrannique, avec des désignations pénales très sévères, comportant l’amende, la prison, l’exposition au pilori, etc. Naturellement, la grève était considérée comme un crime, et plus d’un gibet s’est orné par la pendaison de grévistes. C’est par la terreur qu’on a formé cette mentalité spéciale et presque héréditaire des salariés soumis. Plus d’une fois en lisant l’histoire, m’est apparue cette lueur de vérité que, dans les siècles passes, le peuple n’était peut-être pas aussi résigné et obéissant qu’on se le figure d’ordinaire et qu’il savait réagir. Malheureusement, ces réactions salutaires n’étaient ni organisées, ni cohérentes, ni continues, et les révoltes prolétariennes ont été brisées par la coalition des forces de la monarchie et la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie naissante.

Il faudrait, si nous avions l’espace nécessaire, étudier la misère et les révoltes des tisserands, des « canuts » lyonnais, avant et après la révolution de 1789, à l’époque de l’introduction de la manufacture. Il faudrait aussi retracer le douloureux calvaire du prolétariat anglais, dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, et dans la première moitié du XIXème, lorsque les manufactures se développèrent en Angleterre ; les conditions misérables des travailleurs, les femmes jetées à l’usine, les enfants de 10, 9, 8 et même 6 ans employés dans les manufactures.

L’histoire de la manufacture, c’est celle du prolétariat et du capitalisme. La lutte des classes, l’opposition des exploiteurs et des exploités en deux camps distincts, antagonistes par la force des choses, a surtout pris sa naissance, et revêtu sa forme actuelle, concrète et précise, et toujours plus ample et plus aiguë, avec l’instauration du système de travail dans les grands ateliers, ou usines, ou manufactures : le patron à la tête, les sous ordres au milieu et les travailleurs tout en bas.

Ce n’est pas qu’il faille désirer le retour aux méthodes anciennes de production artisanale, individuelle, manuelle. Les besoins ont crû avec les procédés rationalisés de travail. On ne saurait raisonnablement demander à l’humanité de revenir à plusieurs siècles en arrière. Elle a pris des goûts nouveaux, et un intense besoin de jouissances nécessite, pour être satisfait, que la pratique du travail collectif se continue, se perfectionne même.

Ce qui est à déplorer, c’est que l’évolution morale et sociale n’ait pas marché du même pas que l’évolution technique et économique c’est que la manufacture ait permis à la seule classe bourgeoise d’en retirer des profits, et que le peuple ouvrier n’ait ramassé que les miettes du festin du progrès technique.

Pour ramener les situations à une normale équitable, ce qui est à désirer, il faut que l’expropriation du capitalisme s’opère, et qu’au patronat, exploiteur et rapace, se substitue l’association des travailleurs, du personnel groupé librement et œuvrant en harmonie, que la manufacture devienne une sorte de petite république ouvrière, ayant son administration autonome.

Georges BASTIEN.

MARCHANDAGE

n. m. (du bas-latin mercatans, mercadare, marchand)

Action de marchander. Forme de contrat de travail, qui consiste dans la convention, passée entre un sous-entrepreneur dit « marchandeur » ou « tâcheron », et les ouvriers qu’il emploie, à l’heure ou à la journée, pour l’exécution des travaux qu’il a sous-entrepris; le marchandage a pour conséquence l’abaissement des salaires de l’ouvrier.

Encycl :

« Le marchandage est libre ou licite lorsqu’il intervient dans des conditions d’équité et procure à l’ouvrier un gain suffisant ; il devient au contraire délictueux lorsqu’il donne lieu à une exploitation dolosive des travailleurs par l’abaissement abusif du taux des salaires. Toute exploitation de l’ouvrier par voie de marchandage est punie de peines correctionnelles. » (Larousse)

Il ne faut jamais perdre de vue qu’en un temps de domination capitaliste les dictionnaires ne peuvent guère être que le reflet de la mentalité officielle et des conceptions de l’État. S’il est vrai que le marchandage avilit les salaires de l’ouvrier, et que ceux-ci doivent s’organiser pour être eux-mêmes leurs propres entrepreneurs, il n’est pas vrai que l’État punisse de peines correctionnelles « toute exploitation de l’ouvrier par voie de marchandage » ; et punirait-il ce cas d’exploitation, l’ouvrier n’en serait pas moins exploité par le premier entrepreneur, qui ferait travailler avec des contremaitres, et surveiller de très près leur travail. Le nombre des exploiteurs du seul producteur réel, l’ouvrier n’en serait pas diminué. Chaque fois que l’on examine une question sociale, économique ou non, il faut bien prendre garde à ne pas la séparer des autres questions, auxquelles elle est intimement liée, et avec lesquelles elle forme « la question sociale ». Les salaires (V. ce mot), sont basés davantage sur le coût de ce que l’on considère comme indispensable à la conservation relative de la force de travail de l’ouvrier, que sur le bénéfice que le patron retire de son exploitation.

L’existence du tâcheronat ou marchandage, prouve surtout quels bénéfices scandaleux tout entrepreneur prélève sur le travail de ses ouvriers, puisque un sous-traitant peut s’enrichir également. Au fond, tâcheron ou entrepreneur, sont, au même titre que l’intermédiaire commercial, des parasites. Avec un peu de bonne volonté, une éducation sérieuse et un esprit de camaraderie effectif, les ouvriers, sans attendre une Révolution dont on ne sait quand elle viendra, pourraient remplir à leur profit, le rôle d’entrepreneur et d’ouvrier, en formant des associations de production.

Mais quand la majorité des ouvriers se sentira capable d’œuvrer dans ce sens tant dans le domaine de la production que dans celui de la consommation, la Révolution sociale sera réalisée.

‒ A. LAPEYRE.

MARCHANDISE

n. f. (rad. marchand)

Tout objet, tout produit qui donne ou peut donner lieu à négoce entre individus est considéré comme marchandise. L’utilité des marchandises consiste à satisfaire les besoins des consommateurs et à leur procurer le plus de satisfactions possibles.

Dans notre société, s’il y a des marchandises au delà des besoins des riches, la consommation générale, qui comprend riches et pauvres non satisfaits, les repousse et ne peut les utiliser. Dès lors, les marchandises se détériorent, s’anéantissent sans que la collectivité générale en ait profité. La production des marchandises est chaotique et indifférente aux nécessités.

Les marchandises se consomment en raison des ressources que l’homme possède et non en raison des besoins que tout producteur ressent, ce qui est illogique. (Voir production, besoin, consommation, travail, société, etc.).

Par extension, on peut d’une manière générale, appliquer la loi qui règle la consommation des marchandises, à l’utilisation des prolétaires par les classes possédantes. Si les prolétaires se présentent en surnombre pour les besoins des riches ceux-ci font des travailleurs ce qu’ils font des marchandises qu’ils ne peuvent consommer après avoir satisfait leurs besoins, c’est-à-dire qu’ils ne les emploient pas ou mal, par suite les renvoient et dès lors les prolétaires dépérissent rapidement.

D’une manière ou d’une autre, le capitalisme hâte toujours la fin des prolétaires. Quand on réfléchit à une pareille situation, on se demande comment il est possible qu’un état social où les masses laborieuses ne figurent que comme marchandise-travail de quelques privilégiés, puisse perdurer et même se fortifier, alors qu’il serait possible et même facile aux prolétaires de faire cesser cet esclavage économique.

Pour arriver à ce résultat, il faudrait que d’une part la portion la plus éclairée de l’humanité, se préoccupant un peu moins d’elle-même et s’intéressant à la libération du travail de l’emprise du capital, activât une régénération sociale de liberté, de bien-être et de justice. Et que d’autre part, une concertation avisée et vigoureuse des intéressés, pénétrés de leur dignité humaine et résolus à briser le faisceau d’iniquités que leur passivité consacre, permît l’édification de modalités sociales enfin rationnelles.

Pour si lent que soit le progrès, il faudra bien que la marchandise humaine disparaisse un jour du contrat social : la justice l’exige.

‒ E. S.

MARCHÉ

n. m. (latin mercatus)

On appelle marché toute convention faite pour l’achat ou la vente d’un ou plusieurs produits. La location ou la vente d’une propriété constitue également un marché. Le terrain, le local public, où l’on vend et achète toutes sortes de choses qui vont parfois directement chez le consommateur ou n’arrivent à la consommation que par de nouvelles transactions.

Au figuré, l’expression « être quitte à bon marché » signifie éprouver moins de perte qu’on avait pu craindre. ‒ Une opération de bourse relative à l’achat ou à la vente d’un titre constitue un marché ‒ Dans le langage commercial on dira quelquefois « par dessus le marché », ce qui signifie : en plus, en outre ‒ De même quand on fait des provisions l’on dit qu’on fait le marché ‒ Témoigner qu’on est prêt à rompre un engagement se traduit par l’expression : mettre le marché en mains.

Dans un sens plus général l’Univers apparaît comme marché suprême où l’on traite, dans les conciles de l’Empire de l’Or, non seulement des marchandises destinées à l’approvisionnement de l’Humanité, mais aussi les conditions d’existence des individus et des peuples qui créent les produits. C’est au Temple de la Bourse, au marché financier, que se décide l’attribution des produits du travail aux individus. Sous cet aspect le marché financier est le marché qui détermine et conditionne l’existence des sociétés par la valeur attribuée aux choses. Le prix vénal des objets et produits traités aux marchés se compose de deux éléments : 1° la part abandonnée aux ouvriers, aux travailleurs prolétaires qui ont contribué à la production des richesses ; 2° la part prélevée par le bailleur de fonds ou du capital utile à la production et à la transformation des richesses. De l’attribution de ces parts dépend le bon marché ou la cherté des produits (voir main-d’œuvre, valeur, etc.). Dans la détermination d’un marché il faut d’abord savoir lequel des deux éléments désigné dans la fixation d’un prix a influencé sur la hausse ou sur la baisse du produit.

Quand le capital domine, comme actuellement, les prix sont élevés, au maximum, pour les déshérités et à bon marché pour les capitalistes. Si le travail dominait le capital, les produits hausseraient nécessairement de prix sous le rapport salaire, mais ils baisseraient sous le rapport capital. Les conditions du marché seraient interverties et la consommation générale, qui n’est faite aujourd’hui que par les riches, augmenterait avec le nombre de ceux qui pourraient satisfaire les besoins ressentis. N’oublions pas que les besoins croissant, augmentant avec la facilité de les satisfaire, il y aurait ainsi action et réaction parce que le travailleur jouirait des fruits de son travail proportionnellement aux efforts qu’il aurait du faire pour les produire. Pendant ce temps la consommation se généraliserait et la production multiplierait les richesses pour l’avantage général.

À notre époque, malgré la standardisation des gros capitalistes et la rationalisation des capitaines d’Industrie, les objets ne sont relativement à bon compte ‒ pour une minorité ‒ que parce que l’ouvrier a été pressuré autant qu’il était possible de le faire. Dans le produit net le capitaliste se réservant tout le bénéfice pour lui, l’attribution des richesses aux individus se fait à son avantage et au maximum des circonstances.

Les divers marchés de l’Univers nous fournissent la preuve que la spéculation et l’agio fleurissent sous la domination du capital. Relativement au développement général des intelligences qui fait naître chaque jour de nouveaux besoins, plus l’ouvrier déshérité travaille, plus il devient misérable.

Les marchés de notre époque ne favorisent que le capital. L’ouvrier, le travailleur fournit, par la spoliation dont il est victime dans la production générale, la possibilité de consommer les marchandises et produits à ses maîtres. Le marché qu’il a contracté est un marché d’esclave et s’il n’est pas consommé directement il ne meurt pas moins de privations de toutes sortes. Au banquet de la vie il n’y a pas de couvert à la disposition des prolétaires qui doivent se contenter des miettes tombées de la table de l’opulence.

Les conditions des marchés, dans une société rationnellement organisée, seraient interverties par l’apport à la société actuelle.

Élie SOUBEYRAN.

MARÉE

n. f. (se rattache étymologiquement à la forme barbare marcare, mariare, qui vient de mare, mer)

La marée se produit deux fois par jour sur les côtés de l’Océan à l’exclusion des mers de moindre étendue et qui revêtent la forme de lacs tels la Méditerranée, la Baltique, la Caspienne, etc.

La marée consiste dans un relèvement (flux) et un abaissement (reflux) des eaux : cette oscillation régulière est en tous points analogues à une respiration de la mer.

L’intervalle entre une marée et la suivante est de 12 heures 25’ 14 » en moyenne, c’est-à-dire de la moitié du temps qui existe entre deux passages de la lune au méridien.

Les marées sont produites par l’attraction lunaire, qui est de 2/3 et l’attraction solaire qui est de 1/3 combinées avec la rotation terrestre. Elles sont particulièrement fortes lorsque la lune est plus près de la terre et des époques de nouvelles et pleines lunes, lorsque le Soleil et la Lune sont en conjonction et opposition parce qu’alors l’effet simultané de leur attraction se fait sentir davantage.

Lorsque les eaux ont atteint leur plus grande élévation elles restent stationnaires quelque temps, c’est la haute mer. Quand le reflux arrive à sa plus basse dépression elles demeurent aussi quelque temps en repos, c’est la basse mer.

Les plus grandes marées ont lieu à l’équinoxe du printemps et de l’automne et ne se font sentir nulle part d’une façon aussi saisissante que sur les côtes de la Bretagne et de la Normandie.

Notons encore que les marées des Océans propagent aussi leurs ondes à travers les masses gazeuses de l’atmosphère où les masses aériennes atteignent également leurs maxima vers le 21 mars et le 23 septembre et sont presque toujours marquées par des tempêtes et des ouragans qui prennent par leurs tourbillons des proportions de véritables catastrophes, comme au 20 septembre 1926, à Miami (Floride), où 1.500 personnes furent tuées, le 22 septembre de la même année, à Encarnacion, au Paraguay, et le 25 du même mois à Itamble, au Brésil (200 morts), et le 28 à Vera-Cruz, au Mexique.

Frédéric STACKELBERG.

MARIAGE

n. m. latin maritaticum, de maritare, marier

Le mariage, qui est l’union des sexes sanctionnée par la loi, ou consacrée par la coutume, a été en honneur chez tous les peuples, à toutes les époques de leur histoire, mais avec un cérémonial et des obligations très différents. La polygamie, pratiquée en Asie et en Afrique depuis un temps immémorial, permet à l’homme d’avoir plusieurs épouses. La polyandrie, qui en est une forme reconnue seulement dans quelques régions au nord de l’Inde, autorise la femme à prendre pour maris, en même temps que l’aîné d’une famille, tous ses frères cadets. Quand ils sont six ou sept, l’épouse de cette fraternelle coopérative ne chôme pas, et c’est, pour l’association, à défaut de mieux, une excellente mesure contre le cocuage.

Les nations chrétiennes n’admettent que la monogamie, c’est-à-dire l’union d’un seul homme et d’une seule femme, qui se doivent réciproquement fidélité, mais peuvent être néanmoins séparés, en certains cas, par le divorce ou l’annulation des épousailles. Il est vrai que le recours des femmes aux hommages des bons amis, et celui des hommes aux services des prostituées, y permettent, avec fréquence, de rétablir l’équilibre avec les autres parties du monde.

La célébration des noces comporte ordinairement des réjouissances, auxquelles participent l’entourage, les parents des conjoints, et qui ont lieu en conformité de rites traditionnels, à caractère plus ou moins symbolique, souvent pittoresques et empreints de poésie, parfois cyniques et ridicules. Quant à la cérémonie, elle n’est pas forcément très compliquée. Ce peut être, comme chez les premiers chrétiens, la simple bénédiction du patriarche. Il en va différemment, à l’époque actuelle, dans la plupart des grandes nations civilisées, où le mariage comporte la fourniture d’une paperasserie nombreuse et, à lui seul, tout un code de règlements et de lois, tant civiles que pénales. On s’y marie, non seulement à l’hôtel-de-ville et à l’église, ou au temple, sous des torrents de musique sacrée, mais encore chez le notaire. C’est même, pour la classe riche, ce dernier mariage qui compte le plus. Par exception, aux États-Unis d’Amérique, où le temps est apprécié à sa juste valeur, les fiancés peuvent, dans divers États, faire « bénir leurs nœuds », par un pasteur, en une durée moindre que pour un massage facial. Quand on arrive en automobile chez cet augure, ce n’est pas une prodigalité que de laisser en marche le moteur.

Voici quelques usages curieux qui persistent en plein xx° siècle, ou dont on trouve encore trace dans des campagnes reculées : Chez les Arabes, les jeunes filles, dès la puberté, ont le visage presque entièrement voilé, et il leur est défendu d’avoir des relations, même de pure courtoisie, avec des hommes étrangers à la famille. Le prétendant ne connaît donc — ou n’est censé connaître — celle dont il désire faire son épouse que par les louanges qui lui sont faites de ses qualités. Lorsque le jeune homme est agréé par le père, c’est-à-dire lorsqu’il a convenu avec lui de combien de moutons et présents divers serait payée sa future compagne, la mariée est, à jour fixé, conduite au bain. On parfume sa chevelure ; elle prend place sous une sorte de tente fermée que porte un chameau, et elle est amenée, au son des flûtes et des tambourins, jusqu’au domicile de l’époux, qui traite et divertit ses amis, la nuit durant, avant de se rendre auprès de sa femme. Quelques heures plus tard, on expose en public le drap sur lequel fut consommé le mariage, et qui doit être taché de sang, pour démontrer que l’épouse était vierge... et, sans doute, le mari valeureux.

Dans l’Inde, chez les Parsis, les enfants sont fiancés dès un âge fort tendre : quatre ou cinq ans. Pour cela, on place les futurs sur une estrade ; les prêtres leur lancent à poignées du sucre et du riz ; puis, après un festin, on les promène en public, au son des instruments, et suivis d’une foule d’autres enfants recouverts, comme pour un carnaval, des oripeaux les plus bizarres. Dans certaines parties de la Russie, chez les paysans, le lit nuptial devait être préparé par la fiancée elle-même, sur des gerbes de seigle et de blé. Et, pour marquer la transmission des pouvoirs, le père, après en avoir légèrement frappé sa fille, remettait à son gendre un fouet, emblème de l’autorité, et garantie d’apprivoisement.

Il est des villages, en Finlande, où, lorsqu’une jeune fille désire se marier, elle se promène avec une gaine vide attachée à sa ceinture. On. sait ce que cela veut dire. Si un garçon est séduit par cette offre allégorique, il n’a qu’à enfoncer un couteau dans la gaine. Si l’arme ne lui est pas rendue, c’est que les sentiments sont partagés. En Géorgie la future est fardée, couverte de bijoux et de riches atours. Mais, à l’église, le prêtre, pour éprouver leur continence, passe autour de la poitrine de chacun des époux un cordon de soie blanche, qui est cacheté à la cire, avec un sceau représentant la croix. Ils ne doivent rompre le sceau, pour se débarrasser du cordon, qu’après le troisième jour, et c’est seulement alors qu’ils peuvent se témoigner leur ardeur.

En France, il existe encore, paraît-il, dans le Poitou, une coutume que l’on nomme le « maraichinage » et qui constitue une épreuve d’un tout autre genre. Considérant que le mariage ne doit pas être conclu à la légère, mais accepté en toute connaissance de cause, les futurs prennent ensemble les plus grandes libertés, de façon à se rendre compte de ce que pourra être l’existence à deux. Ils ne s’unissent définitivement que si cet essai leur a donné satisfaction. Il est encore des campagnes françaises où l’on soumet les nouveaux mariés, non à des épreuves, mais à des brimades.

Lorsque l’heure est tardive, et que le bal qui a suivi le banquet touche à sa fin, on les surveille sans en rien laisser paraître ; on invente mille farces pour les empêcher de faire ce qu’ils ont à faire. Quand ils se croient bien seuls, on simule un incendie pour les contraindre à déguerpir à demi vêtus, ou bien leur extase est troublée, à l’instant le meilleur, par l’arrivée d’un flot de convives en ribote, venus pour 1eur apporter au lit de la soupe et du vin chaud. Quels préparatifs, quel décor pour une première nuit d’amour ! Il est vrai que, chez les Hottentots, le sorcier bénit les conjoints en les arrosant de son urine.

Les premiers contacts gagneraient certainement à plus d’intimité et de réserve. Ne pourrait-on se décider à laisser en paix les nouveaux époux ? Aucun cérémonial ne remplace ni n’embellit l’amour, qui ne trouve sa plus haute expression que dans la liberté entière du don réciproque, et dont la meilleure fête est celle de la mutuelle possession.

La Russie Soviétique a réduit à leur plus simple expression les exigences du mariage. Il n’est plus qu’une formalité d’état-civil ; encore est-elle dénuée de complications vaines. Le jeune homme à partir de l’âge de dix-huit ans, la jeune fille qui a seize révolus, n’ont, s’ils veulent s’unir, qu’à se présenter, munis de quelques pièces d’identité, devant le scribe désigné pour cet office. Sans qu’aucune autorisation familiale soit requise, leur déclaration d’union est. enregistrée. Et c’est tout !

Les nouveaux mariés peuvent prendre pour nom, indifféremment, celui de l’épouse ou celui de l’époux, ou bien les deux noms de famille associés par un trait. Leurs droits sont identiques. Chacun d’eux conserve la libre disposition de son avoir personnel. S’ils veulent divorcer, libre à eux. Nulle nécessité de l’approbation d’un juge, ni d’enquêtes de police vexatoires et inconvenantes, pour qu’ils soient dégagés de tout lien. Il n’est pas même exigé qu’ils soient d’accord pour cette séparation. Il suffit que l’un des deux se rende au bureau de l’état-civil et déclare qu’il renonce à l’union pour que ce soit chose accomplie. Le conjoint absent est informé par lettre. L’enregistrement du mariage soviétique ne répond qu’à deux objets : l’obligation d’entr’aide des époux, qui se doivent assistance en cas de dénuement ou maladie ; la responsabilité de ces derniers à l’égard d’une partie des frais d’entretien et d’éducation des enfants nés de leurs amours, même lorsque celles-ci n’ont été que temporaires.

Quelles que soient les formes politiques et religieuses, ou les pratiques rituelles d’un pays, le mariage, du point de vue de l’utilité sociale, ne correspond pas à autre chose quant au fond, qu’à ces deux ordres de préoccupation, de nature strictement économique. La femme étant appelée à être mère, c’est-à-dire placée avec régularité, pour un temps plus ou moins long, dans l’impossibilité de travailler pour gagner sa vie, alors que les enfants déjà nés constituent pour elle une très lourde charge, force lui est bien, en dehors de tout esprit de lucre, de rechercher auprès de l’homme de son choix des garanties matérielles que ni sa famille ni la société ne sont disposés à lui assurer. Cependant l’homme ne les accorde, ces garanties, qu’autant que la femme réserve pour lui seul ses faveurs, et s’engage à ne pas lui faire supporter l’entretien de rejetons qui ne seraient point issus de ses œuvres. C’est pourquoi, dans notre organisation sociale, la femme ne peut être vraiment indépendante que lorsque ses ressources personnelles lui permettent de se suffire constamment à elle-même et d’élever, par surcroît, des enfants, si elle ne se voue à la stérilité volontaire. C’est pourquoi l’émancipation féminine ne pourra être totale que lorsque les femmes pourront trouver, dans le mutuellisme d’une société plus rationnelle et plus humaine, les avantages indispensables qui ne leur sont actuellement conférés, par leurs époux et par leurs proches, qu’au prix d’un servage souvent douloureux, toujours humiliant.

Jean Marestan

MARIAGE

Outre l’union sexuelle, le mariage est aussi une communauté d’intérêts, et c’est cette communauté qui maintient l’union malgré les traverses des amours illégitimes. Dans la classe bourgeoise ces intérêts forment souvent un bloc inébranlable. Mais même lorsque la religion renforçait encore les liens sacrés du mariage, le cocuage était et est encore un dérivatif fréquent à cette union forcée.

L’habitude à son tour maintient les époux dans la vie en commun. Les époux se trouvent liés inconsciemment par leurs manies, la certitude de retrouver au foyer les choses familières et le déroulement mécanique de la vie matérielle, sans que l’esprit ait à faire un nouvel effort d’adaptation. La plupart des humains ont horreur du changement, et il leur faudrait une énergie révolutionnaire pour rompre les liens de l’habitude.

Même si l’on fait abstraction de l’opinion publique, des lois civiles et religieuses, même si l’on suppose une société où l’homme et la femme seraient affranchis des questions d’intérêt matériel et pourraient vivre d’une vie indépendante, il semble bien que les unions resteraient stables dans la grande majorité des cas. D’autant qu’on peut imaginer que les questions d’argent ne viendraient plus fausser les ententes matrimoniales et que la sympathie et l’amour présideraient aux rapprochements sexuels. Fondés sur l’affection mutuelle et sur l’amour des enfants, cimentés par les habitudes de vie commune, les mariages ont toujours tendance à se stabiliser. On le voit bien dans les pays où le divorce est accordé avec la plus grande facilité, par exemple aux États-Unis. Et même en Russie, où, d’après les calomnies des gens bien pensants, la promiscuité et le dévergondage sexuels devraient être la règle, c’est au contraire les unions permanentes qui sont l’immense majorité.

Ce qui fait de l’effet, ce sont les divorces répétés des instables et des déséquilibrés de l’un ou de l’autre sexe. Mais c’est une délivrance pour l’autre conjoint, d’être débarrassé d’un individu volage ou inadapté à la vie en commun. Le divorce est nécessaire aussi pour libérer des époux mal assortis par le caractère ou pour toute autre cause, et leur permet de trouver ensuite, avec ou sans. tâtonnements, une association sexuelle convenable et mieux choisie.

Ajoutons aussi, comme cause importante de la stabilité des mariages, le progrès moral lui-même. L’opinion publique a été pendant longtemps le, frein moral principal réagissant sur les actions des individus et se traduisant par des lois de coercition civiles et religieuses. Certes l’opinion publique s’exerce et s’exercera toujours sur les actes humains, mais avec moins de tyrannie ; et de plus en plus les individus trouvent en eux-mêmes le contrôle de leurs actions. Le contrôle de soi accompagne l’adoucissement des mœurs et l’évolution morale vers la liberté. Cette liberté consiste à refréner spontanément caprices ou impulsions sans y être obligé par le gendarme. Si donc il arrive qu’un époux ait perdu son amour, mais s’il a conservé quelque estime et quelque affection pour son conjoint, il s’abstient de rompre le lien pour ne pas lui causer de douleur. Ne pas créer de souffrance, tel est l’axiome qui se dégage des tâtonnements des hommes à travers tous les systèmes moraux qu’ils ont successivement élaborés.

Un tel contrôle de soi ne va pas jusqu’au sacrifice. Seuls des chrétiens ou des stoïciens peuvent envisager l’union avec une femme acariâtre ou avec un mari autoritaire et ennuyeux par exemple, comme un devoir comportant un impératif absolu. La crainte religieuse a pu imposer de tels devoirs. Mais la société humaine se dépouille peu à peu des vieilles morales religieuses, et il est improbable qu’elle adopte une morale absolue, incompatible avec la variété de la vie sociale. La famille ne ressemble plus à la maison d’Albanie entourée de murs que couronnent des fagots d’épine. Dès aujourd’hui la femme ne dépend pas toujours de son mari, elle n’est pas obligée de s’attacher à lui comme à un protecteur légal, elle peut déjà vivre indépendante, et, de plus en plus, les deux sexes seront sur un pied d’égalité.

« Ménagère ou courtisane », a dit Proudhon. Aujourd’hui bien des femmes menant une vie conjugale régulière ne s’occupent plus du ménage. Les soins ménagers sont simplifiés par le progrès de la technique et seront, de plus en plus, faits par des spécialistes. En tout cas on peut dire que la femme pourra choisir ses occupations et ne sera plus a priori astreinte par le mariage à la besogne domestique.

Il est probable aussi que les familles n’auront pas des enfants très nombreux, que ceux-ci jouiront d’une éducation plus indépendante, et que, sans être sevrés de la tendresse et du contrôle des parents, ils ne seront plus couvés par leur mère jusqu’à leur majorité. Les parents seront plus libres et au point de vue familial et au point de vue économique. Il y aura probablement plus de divorces par consentement mutuel, parce que les jeunes gens, aussi bien garçons que filles, se mariant plus librement, feront quelquefois des mariages précoces mal assortis à cause de l’aveuglement même de l’amour, mais d’où il sera possible de s’évader plus facilement pour trouver enfin une union stable avec un conjoint mieux choisi. La vie éduque les caractères. Le fille-mère ne sera plus une malheureuse paria chargée de la réprobation publique . Le mariage de l’avenir, c’est-à-dire l’union sexuelle pour la famille, cessera de reposer, tout au moins exclusivement, sur la protection jalouse de l’homme et sur la reconnaissance et l’obéissance de la femme envers son mari. Notre mariage actuel ne ressemble déjà plus du tout au mariage antique.

Sans que je m’en aperçoive, le terme de mariage a fini par se confondre sous ma plume avec l’union familiale à caractère stable, mais dépourvu du caractère sacré que lui attribuent jusqu’à présent, du moins jusqu’à la révolution russe, les lois divines et humaines.

C’est pour cela que « le mariage, se marier » ne sont pas employés, dans cette étude, uniquement pour désigner la cohabitation légalisée, mais d’une façon générale, toute union ou recherche d’union, durable, au moins dans son principe ou ses desseins.

Cette union familiale s’oppose à l’amour libre. A l’époque actuelle l’amour libre n’est trop souvent que la liberté du lâchage, qui ne profite qu’à l’égoïsme du mâle et abuse de l’infériorité de la femme. Mais dans une société où la femme aurait conquis son indépendance économique, où l’enfant aurait droit à la protection sociale en pleine égalité avec les autres enfants, le divorce, même par la volonté d’un seul, ne serait pas toujours un drame et serait souvent une délivrance. Il ne s’agit pas seulement des cas où le divorce unilatéral délivre d’une femme insupportable ou d’un mari tyrannique ou vice-versa. Mais le conjoint, abandonné par un être égoïste ou instable, n’est-il pas au fond plus à féliciter qu’à, plaindre, une fois les premiers déchirements passés, soit d’amour déçu, soit d’amour-propre égratigné ?

La théorie de l’union libre (voir ce mot), repose sur une équivoque. On peut comprendre sous ce vocable l’union familiale établie en dehors des formes religieuses ou légales, mais garantie par l’affection et la confiance mutuelles et aussi par l’amour des enfants.

C’est ainsi qu’Elisée Reclus, dans une allocution prononcée au mariage libre de ses filles, a exposé le caractère de leur union. Avec l’émancipation économique de la femme, cette forme du mariage deviendra sans doute plus fréquente. Mais on confond souvent l’union libre avec l’amour libre, ou plus exactement avec la passade, conséquence du simple attrait physique et sans affection durable. En réalité, il existe deux morales sexuelles bien distinctes, celles qui ne va pas plus loin que le goût physique, l’autre qui est fondée sur le besoin d’une liaison où l’amitié et l’estime s’associent au désir charnel.

Je ne crois pas qu’on puisse opposer l’amour-passion à l’union familiale. Certes on peut faire cette opposition, si l’on s’en tient à l’observation des mœurs de la classe bourgeoise où assez souvent l’amour n’a aucune part à la formation du mariage. Mais cette monstruosité morale disparaîtra avec la société mercantile. Quand il y a passion, les deux êtres ne veulent plus vivre que l’un pour l’autre, ils rompent toute relation, toute amitié extérieure, ils s’enferment dans leur amour exclusif. Et quand la passion s’est dissipée, l’union persiste si les caractères sont en harmonie, si les deux partenaires ont appris-à s’estimer. Leur amour s’adoucit en une affection de confiance qui s’étend à leurs enfants. Si au contraire les caractères sont en désharmonie, le divorce ou la séparation intervient. Mais l’amour véritable n’a jamais pour point de départ la prévision de cette séparation, il espère l’union éternelle et ne voit d’autre bonheur-que la vie en commun.

Il y a très peu d’hommes qui vivent en célibataires. L’homme répugne à vivre dans la solitude. Il a besoin d’une compagnie affectueuse. La plupart des jeunes gens qui professent la morale de l’amour libre finissent par se marier eux aussi. On objectera que c’est parce que leurs amis sont mariés et qu’ils restent seuls et désemparés. Mais il semble que le mariage devienne un besoin quand on arrive à un certain âge, quand le bruit, l’agitation, la danse ont cessé d’être le plaisir dominant. Où peut-on trouver amitié plus vraie, plus désintéressée que dans l’union amoureuse ? Les amis du même sexe sont pris par leur famille et leurs intérêts particuliers. L’amour crée la communauté des sentiments, la confiance et la solidarité.

Beaucoup de célibataires mâles ont en réalité une liaison. Ils ont une bien-aimée qu’ils vont voir à peu près chaque jour, peut-être plus pour la douceur de sa compagnie et la sûreté de son affection que pour le commerce charnel. Cette liaison est pour eux une habitude, un refuge et ne se distingue du mariage légal que par l’absence de cohabitation.

Il n’y a le plus souvent de véritables célibataires que chez les femmes. Ce n’est pas par parti pris. Si elles ne sont pas mariées, si elles n’ont pas de liaison, c’est parce que dans l’état actuel des mœurs elles n’ont pas pu faire autrement. Elles ne demandaient pas mieux d’aimer et de fonder une famille. Elles en ont été empêchées par leur infériorité économique et par l’infériorité morale où la société repousse encore la fille-mère. Enfin le scrupule empêche quelques hommes de se mettre en ménage, parce qu’ils sont malades ou qu’ils n’ont pas le sou. Ajoutons encore ceux ou celles, rares à là vérité, qui, fidèles à un amour malheureux, ou ne pouvant pas se marier avec l’être de leur choix, restent toute leur vie dans l’impasse du célibat.

En général, les femmes réfléchissent un peu plus que les hommes, quand ce sont elles-mêmes qui font leur mariage, soit que chez elles le besoin physiologique, ait un caractère moins impérieux, soit qu’elles aient conscience de leur faiblesse dans la vie sociale, soit surtout qu’elles éprouvent davantage le besoin d’une vie affective. Elles considèrent le mariage comme un refuge ; elles doivent pouvoir compter sur le mari et s’accorder avec lui. La moins coquette fait faire un stage à son soupirant, afin de se rendre compte s’il s’agit d’amour véritable ou d’un simple désir charnel, et aussi pour juger de son caractère.

Malgré la difficulté du choix, malgré la puissance de l’impulsion sexuelle ou des calculs d’intérêt, les hommes choisissent aussi. La plupart voient plus loin que la simple satisfaction charnelle ou que la conquête d’une dot. Ils ont le goût du foyer et l’ambition d’être heureux en ménage. Ils ont assez de maîtrise de soi pour refréner l’imagination avant qu’elle se soit transformée en hallucination passionnelle. Ils sentent plus ou moins confusément que pour une union stable, pour le mariage, il faut élire celle dont on voudrait avoir des enfants. La règle est la même pour l’autre sexe. Par conséquent, l’attrait sexuel ne suffit pas, il faut aussi qu’on puisse avoir pour l’être vers lequel on se sent attiré une certaine confiance, une certaine estime, due au caractère d’abord, à l’intelligence et à la culture quelquefois, et non à des qualités toutes superficielles de séduction.

D’ordinaire, les adultes ne se contentent pas de rechercher la beauté et l’élégance. La coquetterie et. la légèreté repoussent plus qu’elles ne séduisent beaucoup d’aspirants au mariage. Ils préfèrent celui ou celle qui a du sérieux. L’égoïsme est plus difficile à juger, puisque l’amour est la suppression de l’égoïsme et devient un égoïsme à deux. L’effet ordinaire du mariage légal ou illégal est de transformer l’égoïsme personnel en égoïsme familial. Le plus souvent, la bonté féminine ne s’étend pas au-delà du mari et des enfants. Pour la plupart des femmes, le meilleur des maris est celui dont l’activité, la générosité, les préoccupations sont limitées à la famille. Périsse l’humanité, pourvu que la famille prospère ! On est parfois étonné de rencontrer des hommes durs, autoritaires, farouchement égoïstes, exigeant dans leur propre maison la soumission de l’épouse et des enfants, se montrer pointilleux pour le moindre affront, le moindre tort fait à quelqu’un de leur entourage. Ils en ressentent vivement un sentiment d’infériorité. Leur amour-propre se révolte contre toute offense faite à l’un des leurs, et ils poursuivent avec vigueur, en dehors même du bon droit, une réparation qu’ils estiment nécessaire à leur propre dignité.

Tel était autrefois le tableau de la famille. Elle ressemblait, comme je l’ai déjà dit, à la maison d’Albanie, entourée de murs élevés que recouvrent des fagots d’épine. Les femmes acceptaient la soumission à l’autorité du mari, qui leur donnait la sécurité. Avec une indépendance plus grande de la femme, cette morale est encore en vigueur. Pendant la période actuelle de mercantilisme, la morale d’égoïsme familial est la suprême vertu.

On comprend que dans le cas où la famille subit des vicissitudes, sa solidité en est renforcée. Le mari et la femme s’appuient l’un sur l’autre pour résister aux coups du sort, qu’il s’agisse des maladies des enfants ou de difficultés économiques ou de dangers d’autre nature. L’affection s’en trouve accrue. Trop de facilité tend au contraire à desserrer les liens du ménage. Richesse et oisiveté sont les causes les plus importantes du dévergondage sexuel.

Notons que si l’union s’est faite sans affection, ou si l’indifférence et la mésentente sont survenues, la mauvaise fortune peut être le prétexte de la rupture. La mort de l’enfant ou des enfants sera le prélude du divorce. Ou bien les mauvaises spéculations du mari inciteront la femme à réclamer sa dot. D’autre part, la communauté seule des intérêts en péril peut au contraire rapprocher des époux sans mansuétude l’un pour l’autre. C’est peut-être l’association des intérêts qui fait, au moins en partie, que le mariage dans la classe moyenne est plus solide que dans les autres classes.

En général, aujourd’hui, les conditions familiales sont moins serrées. Le mari et la femme sont davantage sur un pied d’égalité. Le mari ne peut plus compter sur son autorité exclusive. La vie en bon accord n’est plus fondée sur la soumission de la femme. A vrai dire, l’harmonie des caractères a toujours été utile. Elle est encore plus nécessaire à l’époque actuelle. Dans certaines unions, c’est l’attrait sexuel qui entre le premier en jeu, quitte à être contrôlé par l’accord moral. Dans d’autres, surtout quand on cherche celui ou celle dont on voudrait avoir des enfants, c’est l’inclination morale qui est le point de départ. Cette inclination réunit ceux dont les caractères concordent et qui ont sur les choses et les gens les mêmes appréciations. Ils se plaisent ; l’attrait moral fixe l’attrait sexuel et le transforme en amour.

Dans le mariage, l’important est l’accord des caractères bien plus que la recherche de la vertu. Les gens vertueux sans indulgence, ou sans énergie, ou bien sans gaieté, ou sans intelligence, ne sont jamais de bonne compagnie. Ils ne sont même pas bons à faire des pédagogues. La vertu — par maîtrise de soi — en vue du choix du plaisir n’a pas les mêmes inconvénients que la vertu fondée sur le Devoir. La pratique du devoir donne parfois un résultat paradoxal. A force de refouler, on arrive à supprimer toute spontanéité, à dessécher les sentiments, à créer une nouvelle forme d’égoïsme, l’égoïsme puritain, à se donner à. soi-même la conviction d’une supériorité morale, à se rendre en somme insupportable aux autres, à devenir en quelque sorte un être antisocial. Tandis qu’on, voit d’autres, êtres antisociaux par suite d’égoïsme impulsif, de ceux qu’on classe dans la catégorie des indésirables, fonder parfois des amitiés solides, mais exclusives.

L’accord des caractères est donc la condition nécessaire d’une union stable. Voici deux êtres autoritaires : ils ne pourront pas se supporter, il leur faut choisir un conjoint dont la douceur confine à la soumission. On pourrait multiplier les exemples. Remarquons que certaines dissemblances s’atténuent par la vie en commun. Bien des femmes, par exemple, font l’éducation de leur époux, l’affinent, réussissent à adoucir sa grossièreté et ses tendances impulsives. Les maris s’occupent beaucoup moins, en général, de l’éducation de leur femme.

Dans le rapprochement des sexes, la communauté des goûts et des caractères est le facteur principal de la confiance dans l’attachement. Ainsi peut s’expliquer la solidité de certaines unions qu’on aurait pu croire destinées à l’instabilité à cause de la disparité de l’âge. Si le conjoint plus jeune a des goûts sérieux, si le plus âgé a gardé un caractère enjoué, et si entre les deux existe une estime mutuelle, il y a des chances pour que l’union soit aussi solide que toute autre. Mais, dans la plupart des cas, la différence d’âge implique une différence tranchée et même une opposition des habitudes, des goûts, des plaisirs, des jugements et des comportements. Cette différence peut s’observer parfois entre deux conjoints du même âge, mais elle est pour ainsi dire de règle et elle est plus nette entre personnes appartenant .à des générations éloignées. Je ne parle pas seulement de l’esprit différent des générations. Chacune, en effet, a sa morale, ses habitudes, ses modes, ses préjugés, ses goûts, ses jugements qu’elle porte avec elle pendant toute son existence. Mais le heurt des conjoints ou des amants tient surtout à la différence de mentalité et de goûts qui dépend de l’âge lui-même. Les jeunes ont besoin de mouvement, d’activité, d’agitation. Ils sont curieux, ils ne sont pas encore blasés. La danse, les sorties nocturnes ou le sport les attirent. Mille enthousiasmes les soulèvent, souvent puérils ou qui paraissent tels aux gens plus âgés. Peu de pondération : des jugements absolus, et, d’autre part, des impulsions qui ressemblent à des caprices ou à des enfantillages.

Sans doute, les exemples abondent, surtout autrefois, où une jeune fille, mariée à un vieil homme, doit refouler sa gaieté et ses rires et s’adapter tristement à la vie monotone et renfrognée d’un foyer sans joie. Mais aujourd’hui les jeunes sont moins résignés et souvent plus indépendants. Dans les mariages légaux, on s’ingénie à sauver la face. Dans les unions illégales, l’indépendance apparaît mieux. La femme âgée fermera les yeux sur les escapades ou les incartades de son jeune amant. Le vieux protecteur, au lieu de se rendre ridicule à faire le jeune fou dans les lieux de plaisir pour satisfaire aux caprices du tendron, se résigne à laisser ce rôle à un gigolo, à celui que Sacha Guitry appelle dans une de ses pièces le veilleur de nuit.

Ni les ouvriers, ni les paysans, ni les petits bourgeois, c’est-à-dire la grande masse de la population et celle qui travaille, n’ont d’attirance pour la « petite oie blanche ». Leur amour va vers celle qu’ils sentent leur égale et qui sera leur compagne et leur associée.

Ceux qui ont le dessein d’épouser une petite oie blanche entendent la pétrir et la modeler à leur usage, en somme en faire une esclave docile. Ils ont le désir. de dominer, et, n’étant pas sûrs, au fond de l’âme, de leur propre valeur, ils veulent tout de suite imposer leur prestige à une vierge innocente et ignorante, dont ils pourront abuser des sentiments et des jugements à leur profit.

Est-ce un idéal d’avoir une compagne incapable de se conduire elle-même, et toujours attentive à l’autorité du maître et seigneur ? D’ailleurs, est-il bien sûr que le seigneur et maître puisse compter sur l’adhésion et la soumission éternelle de l’épousée ? Même s’il a la simple prétention de lui suggérer ses idées et ses goûts personnels, il a bien des chances de se leurrer. Car sous sa réserve et sa timidité, l’adolescente a déjà sa personnalité toute formée et des tendances fortement enracinées. Enfin, nous ne sommes pas dans une société où la femme reste enfermée au harem ou même dans l’ancienne famille, strictement isolée. Derrière le front de la petite niaise, il serait bien vain de dire à l’avance quelles pensées vont se développer. On ne peut pas savoir non plus quelle conduite va tenir une personne à qui on n’a jamais laissé prendre de décision. Qu’arrive-t-il le plus souvent à l’usage ? C’est que la petite oie blanche se transforme rapidement en virago aigre et revendicatrice, ou bien que, sous le masque de la candeur et de l’obéissance, elle cocufie sournoisement son mari prétentieux et sur de sa domination, ou bien encore qu’elle reste une oie sans cervelle, soumise mais ennuyeuse, molle et douée mais incapable de donner un bon conseil ou un simple encouragement.

Le sport, l’automobile, l’instruction ont fait peu à peu disparaître presque complètement ce modèle de jeune fille bourgeoise bien élevée. La guerre, les révolutions ont précipité la transformation du type féminin.

Il n’en reste pas moins que beaucoup d’hommes sont encore séduits par la fragilité (souvent artificielle) d’une jeune femme, soit parce que cette apparence flatte leur instinct de réduire au servage sexuel l’objet de leurs désirs, soit qu’elle satisfait leur sentiment de protection.

De leur côté, beaucoup de personnes du sexe faible, se rendant compte que leur faiblesse est un moyen de séduction, en usent comme instrument de coquetterie.

Je ne veux pas dire que le type féminin de l’avenir sera la virago. Entre celle-ci et la fille soumise, il y a place pour la femme évoluée moralement et intellectuellement, ayant développé le charme de son sourire, la grâce de ses mouvements, la douceur de ses propos, la patience et la persévérance dans l’action en même temps que la culture des idées et la sûreté du jugement. On peut espérer que le mariage de l’avenir, fondé sur l’amour, ne sera plus entaché de servitude, comme il l’a été trop souvent dans les anciens temps, et qu’il sera de plus en plus une association libre.

Parmi les causes, de l’instabilité du mariage j’ai mentionné la difficulté du choix. Cependant, même avec un choix qui peut paraître excellent, la fidélité conjugale n’est pas assurée.

Dans toutes les sociétés, les exemples d’infidélité abondent, surtout de la part du mari. Pour le mâle, l’infidélité est péché véniel ; ses conquêtes lui sont un titre de gloire. Pour là femme, c’est le déshonneur. Le mâle, maître de la famille, punit par la mort le faux pas de l’épouse. La femme est obligé de fermer les yeux sur les frasques de son mari.

Du moins autrefois. Aujourd’hui, les femmes manient le revolver avec maestria. Il n’en reste pas moins que l’opinion publique, maîtresse de la morale, est indulgente aux époux et sévère aux femmes. Les femmes elles-mêmes ne sont pas les moins féroces pour les personnes de leur sexe.

En dehors des conditions sociales consacrant la suprématie masculine, les mœurs ont certainement-tenu compte, du moins inconsciemment, du fait que les mâles, sont davantage poussés par le besoin physiologique et les femmes tenues, pour la plupart, parle sentiment affectif.

Le désaccord conjugal aboutit à l’adultère ou au divorce. Mais beaucoup de maris pratiquent l’adultère sans qu’il y ait désaccord conjugal. Les religions et l’opinion publique réprouvent à la fois l’adultère et le divorce. Mais, jusqu’aux temps modernes, la religion et l’opinion publique étaient beaucoup plus sévères pour la rupture du mariage que pour le manque de fidélité. Cette différence peut sans doute s’expliquer en remontant dans la nuit des temps. L’abandon de 1a femme et des enfants, ordinairement assez nombreux, était un crime social, puisque les conséquences en retombaient-sur la tribu. La répudiation fut admise peu à peu en faveur du mari, surtout et d’abord de l’homme riche et puissant, mais sous certaines conditions, d’ordinaire en cas de stérilité. L’adultère n’est qu’un crime familial, qui entraînait seulement la vengeance de l’époux trompé, c’est-à-dire du mari. Car la femme n’avait que des droits assez limités. Si les pauvres gens ont toujours pratiqué une morale d’association et de confiance, fondée sur la monogamie, la polygamie était le privilège des mâles riches. La fidélité conjugale du mâle était donc toute relative, puisqu’on s’enrichissant il pouvait acheter d’autres épouses. Le sentiment de fidélité ne correspondait pas du tout à ce qu’il est devenu pour la conscience moderne. La confiance s’entend entre égaux, la fidélité est le devoir du vassal envers le maître. Le mari polygame devait simplement protection à ses femmes, et celles-ci lui devaient fidélité.

Les religions et les morales ont depuis longtemps oublié ce point de départ. Elles ne doutent point de détenir la Vérité morale, révélée, la Loi suprême absolue. Comment donc se fait-il, si la Loi morale vient de la divinité, ou de la conscience, considérée comme le reflet de la divinité, qu’elle ne condamne pas le mensonge adultérin plus fortement que la rupture du lien conjugal ? Les mœurs modernes acceptent peu à peu le divorce légal et égal, et bientôt par consentement mutuel. I1 semble tout à fait légitime de se séparer d’un conjoint indésirable et antipathique, avec qui la vie commune est un enfer ; tandis que la conscience moderne considère l’adultère comme un mensonge, c’est-à-dire comme une atteinte à la confiance, en tout cas comme une diminution morale de l’individu.

La conscience moderne est en contradiction sur ce point, comme sur d’autres, avec les morales anciennes. Je mets à part le stoïcisme, qui est d’ailleurs le prototype de la morale moderne et qui est une morale moderne par comparaison avec les morales religieuses, ce qui ne veut pas dire qu’il soit une morale définitive. Les religions ont presque toujours empêché le divorce ; elles n’ont jamais empêché l’adultère, quoiqu’on les invoque comme les instruments les plus efficaces de la moralisation. En fait, la religion, comme la morale, est le reflet de l’opinion publique. Maintenant que la femme peut être libre et indépendante, la notion d’émancipation conjugale arrive peu à peu à s’imposer, le divorce devient possible, légal, moral.

En définitive, et j’y reviendrai, quand j’étudierai le progrès moral, c’est l’opinion publique, et non pas l’intérêt individuel, ou le plaisir individuel, ou la religion, qui a créé la morale. Dans la pratique, opinion publique et religion se confondent, puisque la religion est l’armature même. de la coutume, armature rigide qui se modifie moins facilement que les mœurs. Mais religion et coutume maintiennent longtemps l’opinion et les mœurs dans la forme traditionnelle. L’amour lui-même est le plus souvent incapable de briser leurs entraves. Les religions se sont toujours opposées aux mariages mixtes. L’amour pendant longtemps n’a rien pu ou rien osé contre cette opposition. Aujourd’hui encore, les coutumes et les mœurs primitives ont conservé toute leur force parmi les Juifs de l’Europe orientale. Quel est le jeune homme ou la jeune fille de ce milieu qui se décidera à prendre un conjoint n’appartenant pas à sa religion ? Ils n’oseront pas entrer en révolte contre la réprobation familiale et surtout contre la réprobation publique, ce qui ne veut pas dire que des relations charnelles ne puissent avoir lieu, mais sans caractère officiel.

Cette explication vaut aussi pour l’adultère en général. On se sent libre de le pratiquer, à condition de le tenir secret, d’abord pour ne pas « avoir d’ennuis » avec le conjoint légitime, mais aussi pour garder une réputation honorable devant l’opinion. Il est impossible, par contre, de cacher un concubinage ; il était donc impossible d’échapper à la réprobation publique, quand le mariage était considéré comme un lien sacramentel indissoluble. Aujourd’hui encore, on ne recevra pas officiellement dans le monde un faux ménage, de conduite irréprochable, tandis qu’on accueillera un couple légitime, de conduite douteuse, pourvu qu’elle ne fasse pas scandale. Eviter le scandale, tout est là ; et l’opinion publique est beaucoup plus indulgente pour l’épouse libertine, à condition qu’elle masque ses aventures extra-conjugales, que pour la fille qui se donne librement à l’amant de son choix.

La morale change aussi avec les milieux. Elle est souvent fonction des conditions sociales. Le décorum et le respect de l’opinion publique, ont, par exemple, moins de prise sur les ouvriers que les préoccupations alimentaires, et laissent plus. de liberté à la morale sexuelle. Mais chez eux l’union. conjugale, légitime ou habituelle, est renforcée par l’association ; et les caprices sexuels sont écartés par les préoccupations économiques elles-mêmes et par la nécessité de donner tout leur temps et leurs forces au travail. Quelques brèves passades viennent parfois rompre la monotonie sexuelle, mais elles sont sans lendemain.

Dans la petite bourgeoisie, le décorum et le respect de l’opinion règnent en maîtres. L’association conjugale est encore renforcée par la nécessité de sauvegarder le bien de famille ou l’entreprise, et se manifeste par un solide égoïsme familial. C’est la classe où la morale sexuelle est observée avec la plus stricte rigueur. Le travail, là aussi, laisse peu de loisirs. Gagner de l’argent est pour le bourgeois, petit ou moyen, d’ordre aussi impératif que gagner sa vie l’est pour l’ouvrier. Mais le dépenser en fantaisies amoureuses apparaît comme un scandale..Tout au plus laisse-t-on le jeune homme jeter sa gourme et ferme-t-on les yeux s’il met à mal quelque fille de la classe pauvre. Son établissement matrimonial n’en souffrira pas.

Dans la classe riche, les gens sont libérés de toute préoccupation alimentaire et de toute préoccupation économique en général. La préoccupation sexuelle passe au premier plan. Les loisirs et l’argent leur donnent toute facilité pour courir l’aventure charnelle. L’adultère devient un sport. Il est l’apanage des héros de roman et de théâtre. L’affaire importante de la vie est de conquérir des femmes et de n’être pas trompé soi-même.

Le choix, le meilleur choix avant le mariage ne met pas une union à l’abri de l’adultère. Celui qui commet cette infraction à la règle n’est pas toujours le coupable. Une jeune fille, quand elle a accroché un mari à l’hameçon, ne doit pas s’imaginer qu’elle est garantie contre l’infidélité ou l’abandon ; .elle ne doit pas prétendre être. servie à pieds baisés. Le mari, de son côté, aurait tort de croire qu’il n’a plus besoin de se gêner devant sa femme et qu’il peut se dispenser des petites attentions qu’il prodiguerait à une maîtresse.

C’est qu’une maîtresse il n’est pas sûr de la conserver, tandis que le mariage le libère du sentiment d’insécurité. Comme amant il s’efforce de plaire, comme mari il y renonce aisément.

Mais le lien légal du mariage tend à perdre sa force coercitive. Il ne sera bientôt plus qu’un statut pour la sauvegarde des enfants. Le concubinat n’existe pour ainsi dire plus dans certains États de l’Union américaine du Nord et en Norvège (si l’on en croit Bedel), puisque la facilité dans les formalités d’union et de divorce font du mariage une sorte d’union libre. Si l’on veut conserver l’affection et la fidélité du conjoint, il ne faut pas trop compter sur l’effet de la. séduction première, il faut s’efforcer de continuer à lui plaire tant au point de vue physique qu’au point de vue moral. Autrement dit, le mariage futur ne sera jamais une garantie définitive et ne saura dispenser les conjoints d’être toujours attentifs l’un à l’autre.

L’épouse d’autrefois sentait que son sort dépendait de la protection du mari. Elle avait une ribambelle d’enfants. C’est pourquoi, prise toute entière par son rôle de mère et de ménagère, elle ne pouvait guère songer à l’indépendance sexuelle. Toute sa vertu était dans la fidélité et dans la défense du foyer .

La femme moderne a moins d’enfants. Aux États-Unis, tout au moins dans les États de l’Est, la natalité est. encore moindre qu’en France. Dans un stade avancé de civilisation, les femmes se dérobent aux maternités répétées, soit pour avoir une vie plus libre, soit pour assurer mieux l’éducation et l’établissement de leur progéniture. Ces ambitions n’ont pas de raison d’être dans les populations misérables ou de civilisation primitive. La liberté de la femme n’y existe guère, et le problème de l’éducation et de l’établissement des enfants ne se pose pas.

Dans une humanité future, où les enfants seront protégés et leur éducation assurée, la femme sera tout à fait libre vis-à-vis du mari. La vie sentimentale prendra un plus grand développement. Au lieu du devoir imposé, l’attrait sexuel et l’attrait affectif seront seuls facteurs de la stabilité du mariage. C’est surtout le sentiment affectif qui, en l’absence du sentiment religieux servira de frein au dévergondage.

M. Pierrot

MARIAGE

On connaît la thèse individualiste concernant le mariage. Résumons-la rapidement. Affectives, sentimentales, sensuelles, les relations sexuelles sont actuellement empreintes d’une très grande duplicité. La société capitaliste affecte de ne connaître qu’une sorte d’amour : l’amour légal, c’est-à-dire l’union pour toute une vie à un être qu’avant « le mariage » on ne connaît souvent pas, qui dissimule son véritable caractère et dont, malgré le divorce, on, ne saurait, dans bien des cas, se séparer sans graves inconvénients économiques ou sociaux. L’union libre se différencie très peu du mariage, entrée qu’elle est de plus en plus dans nos mœurs. Qu’il s’agisse donc du mariage légal ou non légal, par respect des convenances, nombre d’individus « papillonnants » de nature doivent paraître « constants ». De là des cohabitations qui sont de véritables tortures et des repaires d’hypocrisie domestique. De là un raffinement de bassesse de la part des conjoints s’efforçant de se dissimuler l’un à l’autre leur véritable tempérament, nouant des intrigues qui, pour être menées à bien, exigent le mensonge à l’état permanent. Par suite : abaissement du niveau du caractère, amoindrissement général de la personnalité.

À l’amour esclave, on le sait, les individualistes anarchistes opposent la liberté de l’amour, c’est-à-dire la possibilité, pour chaque être humain, de se déterminer, femme ou homme, individuellement, au point de vue sentimental, sexuel, génital, sans imposer à qui que ce soit son propre déterminisme personnel. C’est l’entière possibilité pour l’unité humaine d’en aimer une ou plusieurs autres (synchroniquement) conformément à son déterminisme particulier. C’est l’absolue faculté de s’associer temporairement ou à titre plus ou moins durable avec un, quelques-uns ou un certain nombre d’êtres humains pour constituer des associations amoureuses volontaires.

En réponse aux critiques ou aux observations des protagonistes du mariage légal ou non légal ; les individualistes ne disent pas que l’association-couple est moralement supérieure ou inférieure à une autre forme d’union sexuelle, la camaraderie amoureuse au communisme sexuel, etc., ils veulent que toutes les formes de relations amoureuses puissent s’expérimenter ou se réaliser, du couple jusqu’à la promiscuité sexuelle, en passant par toute la gamme d’associations amoureuses intermédiaires, la propagande ou le recrutement en faveur de l’une ou l’autre forme d’association ne rencontrant- aucun obstacle. Et cela dans tous les lieux et dans tous les temps.

Mais nos thèses sont trop connues pour m’y étendre. Je voudrais effleurer un sujet qui n’est que rarement traité. Outre les concessions qu’ils font au milieu social, les anarchistes militants se marient. Qu’en penser ? Ma réponse est que nous ne pouvons porter de jugements trop sommaires (à condition d’admettre qu’un « anarchiste » puisse porter « jugement » sur les faits et gestes d’un camarade, alors qu’il n’implique pas acceptation par lui d’une fonction d’autorité) sur telles concessions dont nous ne connaissons pas les motifs ultimes et profonds. Il y a des camarades qui condescendent à la formalité du mariage pour ne pas handicaper les enfants pour .le reste de leur vie, par exemple J’ai connu un compagnon qui s’est marié légalement avec une étrangère pour lui éviter d’être expulsée, alors que son existence dépendait peut-être de son séjour en France ; j’en connais un autre qui n’avait aucune famille et qui résidait souvent en prison : le mariage légal seul pouvait le laisser en relations avec le monde extérieur durant ses villégiatures pénitentiaires. J’en ai connu un troisième qui ne pouvait pratiquer la pluralité amoureuse qu’en acceptant l’union légale avec sa compagne habituelle, faute de quoi elle eût immanquablement perdu sa situation et le camarade dont il s’agit n’était pas en état de lui en procurer une autre. Je pourrais multiplier les exemples.

Et alors ? La ou le camarade qui font cette concession restent, selon moi, des camarades dès lors qu’ils ne la nous présentent pas comme une réalisation d’ordre anarchiste et qu’ils ne la prennent pas au sérieux. C’est ainsi que je m’attends à trouver les anarchistes se trouvant dans ce cas de bien plus énergiques exposants et pratiquants de la liberté de l’amour que les autres. Mon choix est fait : entre un union-libriste jaloux et exclusif et un camarade marié qui n’est ni l’un ni l’autre, c’est ce dernier qui m’apparaît le plus individualiste anarchiste des deux, puisqu’il n’admet pas que sa compagne soit sa propriété. Et vice versa, bien entendu.

E. Armand

MARINE

n. f. (du lat. mare, mer)

Art. de la navigation sur mer. Ensemble des bâtiments grands et petits d’une nation.

Les premiers essais de navigation semblent avoir été faits par les Atlantes 3.000 ans environ avant J.-C., ils remontèrent tout le long des côtes et parvinrent, même jusqu’en Asie. Certains prétendent même, se basant sur les écrits d’historiens grecs, que chez eux, dans les ports, de petits bateaux se dirigeaient sans pilote comme sans rameurs, c’est ce qui donne corps à la croyance que les Atlantes connaissaient l’électricité et savaient employer les ondes.

Les Grecs ne commencèrent à s’aventurer sur mer que vers l’an 2700 avant J,-C. mais, ce n’est en réalité que vers l’an 600 avant J.-C. que la marine prit de l’importance par l’apparition des galères, lesquelles étaient actionnées par des équipes de rameurs, qui s’aventuraient sur mer, pour aller faire du commerce avec les autres continents et se battre à l’occasion ; c’est de cette façon que les Phéniciens fondèrent Carthage.

Le premier bateau qui surpassa toutes les galères établies jusqu’à ce jour fut construit 215 ans avant J.-C. sur l’ordre de Hérion II, roi de Syracuse, qui le destinait au transport des blés. Archius de Corinthe, en dressa les plans et Archimède lui-même assura la direction supérieure des travaux. Un certain Maschien, historien, raconte que ce bateau absorba plus de sapins qu’il n’en eût fallu pour construire une flotte de 60 galères, trois cents charpentiers travaillèrent sans cesse à la construction de ce monstrueux édifice qui fût nommé Alexandrin.

L’Alexandrin était un navire à voiles, mais surtout à rames, on lui donna trois ponts étagés l’un au-dessus de l’autre. Le pont supérieur restait libre ; l’on y fit asseoir les rameurs : le navire d’Archius était un navire à vingt rangs de rames.

Comme tous les bateaux de cette époque qui servirent en même temps pour le commerce et pour la guerre, la défense de l’Alexandrin était assurée par des tours dans lesquelles étaient placées des lithoboles qui lançaient à la distance de près d’une encablure des pierres du poids d’environ cent kilos. En cas de voie d’eau, la vis sans fin, inventée par Archimède, intervenait sur l’heure pour élever l’eau introduite dans la cale. Le navire était muni de quatre ancres en bois et de huit en fer; son premier voyage eut lieu de Syracuse à Alexandrie.

Peu de temps après, Ptolémée Philopala enchérissait encore sur la tentative hardie d’Archimède et d’Archius en faisant mettre en chantier un navire dont le mouvement était imprimé par quatre mille rameurs. Les dimensions du navire sont les suivantes : longueur du pont 130 mètres ; largeur 18 mètres ; 26 hommes tirent sur chaque aviron, lequel dépasse 17 mètres de long. L’équipage se compose de 400 matelots qui manœuvrent les voiles et les ancres et de deux mille huit cent cinquante épibates qui n’auront qu’à se préoccuper du combat, plus une troupe considérable occupée à tirer les vivres de la cale pour les distribuer aux rameurs, soit en tout un équipage de plus de huit mille hommes.

C’est à cette époque que les Égyptiens construisirent les premiers bassins de radoub.

Soixante ans plus tard, les Romains et les Gaulois se livraient un combat à Vannes qui s’appelait Vénète, sur des galères primitives.

Pendant des siècles, les moyens d’attaque et de défense des bateaux à distance ne se composèrent que de lithobole et des feux grégeois (ces feux inventés par des moines byzantins au VIème siècle avaient un effet terrible et l’eau n’avait comme pouvoir que d’en augmenter l’activité). Ce n’est que vers l’an 1515 que les navires furent armés de canons de bronze et de fer lançant des boulets.

Vers 1800, toutes les marines marchaient à la voile, ce n’est que vers 1844 que la vapeur fût appliquée à la marine militaire sur une grande échelle : bateaux à roues d’abord, comme l’on peut encore en voir quelques-uns dans le port de Malte ; puis la roue fut abandonnée pour faire place à l’hélice.

En 1860, Dupuy de Lôme construisit le premier bateau cuirassé blindé. Ce navire était terminé à lavant par un très fort éperon qui devait, à l’abordage, couper en deux les bateaux en bois existant à l’époque.

Peu à peu les ingénieurs modifièrent la forme et la puissance pour arriver au type Liberté, cuirassé d’escadre de 14.868 tonnes ; ce dernier fut détruit en rade de Toulon par une explosion qui se produisit le 25 septembre 1911, ensevelissant avec le navire environ 400 victimes.

Enfin, pendant la guerre 1914–1918 une nouvelle série dite « cuirassé d’escadre dreadnought » fut mise en service. Les unités du type Paris mesurent 165 mètres de long, 27 de large, jaugent 23.500 tonnes ; la puissance motrice de 26.200 chevaux est donnée par deux turbines ; la vitesse est de 20 nœuds, l’armement de 12 canons de 305 millim., 22 cartons de 140 millim. et 4 tubes lance-torpilles sous-marins.

L’équipage se compose de 1.200 hommes ; le service du bord, affecte l’activité d’une petite ville, avec ateliers, boulangeries, prisons, etc. La vie y est extrêmement pénible, la discipline stupide et rigoureuse ; ajoutez à cela la mauvaise nourriture, et vous saurez pourquoi presque toujours une révolution commence par la révolte des marins.

Ces formidables forteresses, sur lesquelles comptaient les militaristes jusqu’au-boutistes pour écraser l’ennemi, firent preuve d’une impuissance totale, étant à la merci des torpilleurs, petits bâtiments légers, dont les plus grands atteignent environ 100 mètres, et principalement des sous-marins dont la dimension varie entre 30 et 100 mètres et l’équipage entre 12 et 80 hommes. Ces petits bâtiments naviguent en surface et plongent pour attaquer l’adversaire ; ils se dirigent en plongée au moyen du périscope ; une seule torpille lancée au bon endroit suffit pour anéantir un cuirassé moderne et les millions qu’il représente et engloutir tout l’équipage.

Certains affectent de voir dans les progrès réalisés tant dans la construction des bateaux, que dans leur vitesse et armement, le triomphe de la science domptant les éléments. Quoique ce raisonnement soit exact dans une certaine mesure, ce qu’il faut surtout retenir, c’est, comme toujours, le fait que les découvertes de la science sont utilisées ici au seul service de la malfaisance et de la destruction, la marine de guerre n’ayant d’autre rôle que de porter au loin l’asservissement, la misère et la mort aux peuples faibles, qui ne demandent qu’à conserver leur indépendance. La colonisation, en attendant les guerres d’envergure, est le champ « pacifique » d’activité des ruineux monstres marins.

La marine marchande est ainsi dénommée parce qu’elle sert au transport des marchandises en même temps que des passagers. Elle englobe tous les bâtiments, petits et grands, se livrant au commerce, depuis les petits voiliers caboteurs (ne s’éloignant guère des côtes) jusqu’à leurs grands frères : les voiliers, à 5 mâts qui se font de plus en plus rares.

Une autre catégorie désignée à part sous le nom de bateaux de pêche, comprend les petits voiliers avec trois ou quatre hommes et aussi les Terre-Neuvas, beaucoup plus importante, qui partent chaque année pêcher la morue à Terre-Neuve, et les chalutiers à vapeur se livrant à différentes pêches.

Enfin les bateaux à vapeur qui sillonnent les mers en tous sens, depuis le cargo-boat de 100 mètres environ affecté au transport du charbon et du pétrole jusqu’aux grands bâtiments mixtes qui transportent marchandises et passagers, et dont certains, comme Le Foucault, atteignent 150 mètres de long, 18 mètres de large, déplacent 14.624 tonneaux, comportent 195 hommes d’équipage, et possèdent une force motrice de 6.900 chevaux et deux hélices actionnées par deux machines à triple expansion.

Nous arrivons enfin aux super transatlantiques, genre Lutetia, qui effectuent les grandes traversées. Un tel bâtiment mesure 217 m. 50 de long sur 28 mètres de large. Le tonnage est de 39.900 tonnes. La force motrice propulsée au moyen de turbines à vapeur atteint 52.400 chevaux et permet une vitesse de 23 nœuds. On vient de lancer le super-paquebot Atlantique, destiné au service Bordeaux-Buenos-Aires, qui mesure 225 mètres de long.

Le luxe réalisé à bord pour l’agrément des riches passagers est inouï. L’on y trouve des jardins d’hivers, des salles de jeux, concerts, dancings, des courts de tennis, des appartements et des salons d’un confort aussi élégant que les plus opulents hôtels particuliers.

En nous reportant au premier bateau construit par Archimède, 215 ans avant J.-C., nous voyons que les dimensions sont restées sensiblement les mêmes ; par contre la vapeur a remplacé la voile, décuplant ainsi la vitesse et rapprochant de ce fait les continents.

Si nous envisageons la peine des hommes, nous constatons que peu de chose a été fait pour diminuer leurs souffrances. Autrefois, ils tiraient sur l’aviron, pendant que les maîtres se prélassaient sur le pont dans la contemplation des étoiles ou recevaient les baisers des femmes. Aujourd’hui, pendant qu’au son du jazz, les épidermes se frôlent et que les lèvres s’humectent dans l’étreinte et la possession, tout au fond de cette ville flottante, les soutiers enfouis dans les cales étouffantes et armés d’une pelle amènent sans trêve le charbon que les chauffeurs précipitent sans arrêt, dans la gueule des immenses chaudières qui produisent la vapeur pour actionner machines et turbines. Ces hommes sont nus, couverts de sueur ; la poussière de charbon vient se coller sur leur corps ; ils sont plus noirs que des Africains. Ce travail si pénible et malsain est, selon la coutume, mal rétribué et ceux qui l’accomplissent méritent bien le nom de modernes forçats de la mer.

Georges CHÉRON.

MARQUE

s. f. (de l’allemand mark)

Empreinte, signe qui sert à faire reconnaître une personne ou une chose. C’est ainsi qu’on dit : la marque d’une vaisselle, la marque du linge, la marque de fabrique, etc. L’instrument avec lequel on établit l’empreinte ou le signe porte aussi le nom de marque. L’impression qui se faisait au fer chaud sur l’épaule d’un condamné constituait une marque. La trace que laisse sur un corps une blessure, une éruption, une lésion est une marque. Le morceau de bois dont se sert le boulanger et sur lequel il fait une coche quand il livre du pain à crédit à un client s’appelle marque. Le jeton, la fiche dont on se sert au jeu, prend aussi le nom de marque. Au figuré, l’indice, le présage, de même la preuve, le témoignage sont autant de marques différentes.

E. S.

MARTYR

n. m. (mot latin, formé du grec martus, témoin)

Martyrs, frères d’idéal, et vous pauvres esclaves qui, en Jésus, aviez salué le libérateur d’outre-tombe, et vous, nobles esprits qu’une Église sanguinaire mura dans des cachots ou étouffa sur des bûchers, et vous, leurs héritiers, semeurs de vérité, apôtres de l’amour, que la justice moderne condamne au bagne ou à la chaise d’électrocution, vous qui, à toute époque et dans toute région, avez souffert dans votre corps pour témoigner de votre foi, soyez bénis pour la sublime leçon que vous donnez aux hommes ! Devant la phalange des éternels crucifiés, des victimes innombrables, des anonymes comme de celles dont l’histoire a retenu le nom, combien mesquines nos vanités et fades nos plaisirs ! Comme s’effacent aussi les divergences d’idées, pour laisser place à une suprême admiration ! Irrécusable preuve de la fragilité de tous les programmes, mais qui démontre qu’à travers des doctrines éphémères, des formes transitoires circule un même souffle de vie, une sève génératrice de fleurs et de fruits sans cesse renouvelés.

Un besoin d’évasion, un élan vers l’idéal supérieur à la réalité présente, la nostalgie d’un futur qui demande à naître, voilà l’onde jaillissante dont boiront les héros de l’avenir comme y burent leurs frères du passé. Et son enivrante douceur toujours captivera les insatisfaits, cœurs ou cerveaux de flamme, que la société tue avant de les adorer, généralement. Ne sont-ils pas les trouble-fête, les contempteurs-nés de l’ordre établi ; et les princes, de ce monde, de Néron à Hoover ou Poincaré, sont restés les mêmes : ils aiment et défendent un présent qui leur vaut de commander. Mais un obscur frisson, une secrète angoisse saisissent souvent les foules devant l’homme enchaîné pour sa foi ; si, en tuant les corps, on tue parfois les idées, il arrive que la terre fécondée par le sang des martyrs porte des moissons inattendues. Aux dieux souffrants, à l’ Orphée des grecs, à l’Osiris des bords du Nil, l’affection des âmes ne manqua jamais ; et c’est l’universelle douleur qui devait assurer le triomphe du crucifié du Golgotha. Un Socrate, un Mani, un Jean Huss, une Jeanne D’arc furent grandis infiniment par le supplice ; bientôt les rejoindront dans la région des surhumains ces douces victimes : les Ferrer, les Vanzetti et les Sacco. Parmi les simples, étrangers à l’art du gouvernement, quel cœur resterait insensible, quels yeux ne deviendraient humides devant ces témoins du sang ; et ne surpassaient-ils pas la commune mesure ceux dont la volonté ne fléchit point au milieu des tourments, les couronnés d’épines, les flagellés de tous les temps ! Si nouvelle, si bafouée soit-elle une doctrine est quasi invincible lorsqu’elle rend fort, même devant le bourreau. Le christianisme, aujourd’hui persécuteur, fut tel au début. Aux humbles, aux pauvres, aux misérables à qui le monde antique était si dur, il parlait de fraternité ici-bas et d’éternelles béatitudes pour le lendemain de la mort. À l’esclave, brutalisé par un maître cruel, il donnait l’espérance et une échappée sur un coin du ciel. Sans doute de bonne heure il gagna quelques esprits cultivés et quelques patriciens au cœur généreux, témoin la condamnation du consul Flavius Clemens et de sa femme, sous Domitien, « pour athéisme et mœurs juives », mais ils furent l’exception ; petites gens, esclaves, captifs, hommes et femmes de mauvaise vie, déclassés, visionnaires constituèrent pendant les premiers siècles sa clientèle de prédilection. Ajoutons qu’en matière religieuse les Romains étaient d’une tolérance extrême. Les divinités des pays conquis furent accueillies dans leur panthéon ; elles s’installèrent à côté des dieux et des déesses italiotes sans que personne s’en choquât, plus nombreuses à mesure que la domination romaine s’étendait plus loin. Et les étrangers, qui vivaient sur les rives du Tibre conservaient le culte en usage dans leur pays d’origine ; s’ils s’acquittaient de leurs devoirs envers les dieux nationaux, les citoyens eux-mêmes pouvaient embrasser librement les pratiques rituelles des autres peuples. Sous l’empire, Isis, Mithra et d’autres divinités orientales obtiendront, à Rome, une vogue extraordinaire. Les juifs, avec qui l’opinion confondit longtemps les chrétiens, jouissaient d’une large tolérance ; c’est à l’ombre de la synagogue que grandit l’église son ennemie, et Domitien unira les deux dans une commune réprobation.

Mais le principe fondamental du christianisme s’opposait aux principes fondamentaux de l’État romain. Héritier fidèle, en cela, du vieux Jahvé des hébreux, Christ s’affirmait jaloux, n’admettant point de partage. La religion nouvelle émancipait les consciences de l’autorité impériale ; alors que la conception romaine postulait l’asservissement total de l’individu. On n’était bon citoyen que si l’on adorait Rome elle-même divinisée et sa vivante incarnation, l’empereur, dont temples et statues se dressaient dans toutes les contrées soumises à la puissance romaine. Seules furent persécutées les religions qui refusèrent une place à l’Empereur dans leur Olympe ; le druidisme sera du nombre, aussi le christianisme dont le prosélytisme ardent, fort étranger à l’ancienne synagogue, inquiètera de bonne heure les autorités impériales. D’où les martyrs, ainsi appelés d’un mot grec signifiant témoin ; car le christianisme se recrutait surtout parmi les hommes de condition servile et, pour un esclave, témoigner en justice, ou souffrir c’était tout un, la loi romaine n’admettant son témoignage qu’obtenu par la torture. Les historiens ecclésiastiques ont dressé une liste de dix persécutions : celles de Néron, de Donatien, de Trajan, d’Antoine, de Marc-Aurèle, de Septime-Sévère, de Maximin, de Decius, de Valérien, de Dioclétien. Liste fantaisiste ; le gouvernement central de l’avis des auteurs impartiaux, ne chercha point, par dix fois, à supprimer la religion nouvelle sur l’ensemble du territoire, en recourant à la violence, Néron et Domitien ne sévirent contre les disciples de Jésus, associés aux Juifs, que dans des cas très spéciaux. Trajan, le premier, introduisit dans la loi le crime d’être chrétien. Il écrivait en 112 à Pline le jeune :

« Il ne faut pas rechercher les chrétiens, mais si on les dénonce et qu’ils soient convaincus, il faut les punir. Si toutefois quelqu’un nie être chrétien et le prouve en suppliant nos dieux, qu’il obtienne son pardon. »

Jusqu’à Décius les directives données par Trajan serviront de règle aux fonctionnaires romains. Les persécutions furent locales et intermittentes, occasionnées par l’intransigeance des chrétiens ou par la haine des populations païennes qui multipliaient les dénonciations.

Faites au hasard des circonstances, elles comportaient des moments d’accalmie et d’autres de violence ; très modérées dans certaines provinces, elles pouvaient, à la même époque, s’avérer fort sanglantes ailleurs. C’est en 250 seulement, sous Décius, que la lutte devint générale contre la nouvelle religion ; le peuple, persuadé que les calamités publiques provenaient de l’impiété des chrétiens, réclamaient leur mort ; les lettrés et les patriciens déploraient l’abandon des antiques traditions nationales. On infligea des tortures effroyables aux contempteurs de la divinité impériale. Après avoir subi le supplice du chevalet et des plaques rougies au feu, un malheureux fut oint de miel et dévoré par les mouches ; sous Dioclétien tous les habitants d’une ville de Phrygie furent brûlés. L’apologiste Lactance écrit :

« Les chrétiens, sans distinction d’âge ni de sexe, étaient condamnés aux flammes ; et comme ils étaient en grand nombre, on ne les livrait plus isolément au supplice, mais on les entassait sur les bûchers. Les esclaves étaient jetés à la mer avec des pierres au cou ; la persécution n’épargnait personne. »

Mais l’inutilité de cette lutte tardive apparut bientôt ; et l’ambitieux Constantin s’appuiera peu après, sur l’Église pour obtenir le pouvoir souverain. Les auteurs ecclésiastiques ont d’ailleurs singulièrement exagéré le nombre des martyrs ; beaucoup de ceux qu’on inscrivit au catalogue des saints n’ont jamais existé ; et les plus belles légendes concernant les confesseurs de la foi furent inventées de toute pièce par des dévots peu scrupuleux. Afin de multiplier les reliques, dont les fidèles étaient friands, certains papes baptisèrent corps de martyrs tous les squelettes extraits des catacombes ou même des vieux cimetières romains. On poussa l’impudeur jusqu’à garnir les châsses de rondelles d’os de chiens. Des prêtres modernes Duchesne, Ulysse Chevalier, etc., ont eu le courage de reconnaître combien l’Église s’était fourvoyée en matière de reliques, de légendes pieuses, de canonisation, d’apostolicité des églises, etc. ; naturellement, les évêques contraignirent au silence ceux dont le courage n’était pas à la hauteur de l’esprit. Mais Houtin et quelques autres, amoureux surtout de vérité, refusèrent de pactiser avec les profitables mensonges chers à leurs confrères du clergé.

Rappelons aussi qu’au dire des apologistes, une preuve de la divinité du catholicisme résulte de la rapidité de sa diffusion. Or au troisième siècle de notre ère le paganisme était plein de vigueur ; beaucoup plus miraculeuse, puisque beaucoup plus rapide, devrait nous apparaître la diffusion de la religion musulmane ou du protestantisme. En réalité les progrès du christianisme furent d’une lenteur étonnante, explicable seulement par la résistance des patriotes romains, persuadés que la prospérité de l’empire dépendait du maintien des rites ancestraux. Si la palme du martyre fut cueillie par de nombreux chrétiens, beaucoup d’autres apostasièrent. Ils obtenaient leur pardon à des conditions diverses :

« Que celui qui a succombé après de longues souffrances passe quarante jours en un jeûne rigoureux et en œuvres pieuses, puis qu’il soit admis à la communion ; une année de pénitence pour ceux qui ne souffrirent en rien et prirent la fuite par frayeur. Que celui qui a trompé les persécuteurs par des artifices, soit en achetant des attestations libellées, soit en se substituant des païens, fasse pénitence six mois ; un an s’il s’est substitué des esclaves chrétiens qui sont au pouvoir du Seigneur ; trois ans de pénitence pour les maitres qui ont permis ou commandé à leurs esclaves de sacrifier. Qu’il soit pardonné à ceux qui, après avoir succombé une première fois, retourneront au combat et souffriront avec constance. » (Pierre, évêque d’Alexandrie.)

Des évêques apostats, en assez grand nombre, livrèrent l’Écriture Sainte aux païens pour être brûlée. Un schisme éclata à leur sujet dans l’église d’Afrique à la fin des persécutions, Donatus de Carthage et ses partisans déclaraient nuls et sans effet les sacrements administrés par eux. Saint Augustin combattit les donatistes et, secondé par les édits impériaux, fit admettre que l’efficacité du ministère sacerdotal ne dépendait pas du caractère personnel du ministre.

À peine l’Église cessa-t-elle d’être persécutée qu’elle devint persécutrice à son tour ; le sang de ses martyrs était encore chaud qu’elle commença de répandre celui de ses adversaires. Et sa cruauté, croissant avec sa puissance, finit par dépasser de beaucoup celle des empereurs romains. Si Constantin ménagea au début la vieille religion nationale, il jeta le masque après la

mort de son collègue Licinius qui régnait en Orient. Lui-même ne reçut le baptême que sur son lit de mort, mais il manifesta ouvertement son mépris pour les anciens dieux, encouragea les conversions, écarta les païens des fonctions publiques et se déclara partout le protecteur de l’Église. Il disait aux Pères du concile de Nicée :

« Moi aussi, je suis évêque ; vous êtes évêques pour les choses qui se font au-dedans de l’Église ; et moi, Dieu m’a institué comme un évêque pour les choses du dehors. »

Ses successeurs iront plus loin : deux lois de Théodose, quatre d’Honorius fermeront les temples, supprimeront leurs revenus, interdiront les sacrifices, édictant la peine de mort pour fait de religion. En 385, l’évêque espagnol Priscillien sera exécuté, pour crime d’hérésie, avec six de ses principaux partisans.

Saint Jérôme, saint Augustin feront appel au bras séculier ; et le pape Léon Ier proclamera en 447, qu’il est juste et bon d’ôter la vie aux hérésiarques. Doctrine abominable que l’Église ne répudiera jamais et qui fit des milliers et des milliers de martyrs surtout au moyen-âge. La violence entrera si bien dans les mœurs chrétiennes qu’un Charlemagne contraindra les Saxons à choisir entre la mort et le baptême, en massacrant d’un coup plus de 4.000. Les ducs de Pologne procèderont de même à l’égard des Vendes, les Chevaliers Teutoniques à l’égard des Prussiens, les Chevaliers Porte-glaive à l’égard des païens de Lituanie, de Livonie et de Courlande. Toujours et partout, dès qu’elle fut maîtresse, l’Église se montra implacable contre ses adversaires. On sait à quelles horreurs aboutit la croisade prêchée par Innocent III, en 1208, contre les Albigeois. Durant une vingtaine d’années, de pieux catholiques, encouragés par les légats pontificaux, pillèrent des villes florissantes, tuèrent par le glaive ou la flamme des multitudes d’innocents ; sans parler des malheureux que l’Inquisition laissa pourrir dans ses geôles, jusqu’à leur mort. Les Vaudois, coupables de lire l’Écriture Sainte malgré la défense du Pape et de mettre en pratique les conseils évangéliques, furent également brulés par centaines. En 1663 et 1687 le très chrétien Louis XIV ranimera contre eux les anciennes persécutions : ils s’indignaient de voir l’Église si riche alors que Jésus fut si pauvre, crime de tous le plus impardonnable aux yeux du clergé. Jean Huss et Savonarole, pour avoir dénoncé des abus criants subirent aussi le supplice du feu. Que dire des innombrables martyrs faits par l’Inquisition et des raffinements de torture qu’elle infligea à ses victimes ! (voir inquisition, massacres, tortures, etc.). Heureusement, pour le protestantisme, cette sinistre institution avait perdu de sa force au XVIème siècle, dans les pays germaniques. La Saint-Barthélémy en France, les massacres du duc d’Albe dans les Pays-Bas, les atrocités de l’Inquisition Espagnole attestent pourtant que l’Église catholique affectionnait toujours la violence. Luther, de son côté, poussa au meurtre des paysans anabaptistes qui proclamaient les hommes égaux ; et le supplice de Servet donne une piètre idée de la tolérance de Calvin.

Entre protestants et catholiques la lutte continua pendant les XVIIème et XVIIIème siècles ; depuis, la réconciliation s’est faite sur le dos des incroyants, leurs communs ennemis. Contre les penseurs libres, contre les hommes irréligieux ils sont d’accord aujourd’hui. Si les moines espagnols furent les meurtriers de Ferrer les Puritains d’Amérique ont conduit à la mort Sacco et Vanzetti. C’est parmi les adversaires des religions et des lois que se recrutent, à notre époque, les vrais successeurs des premiers martyrs chrétiens.

L. BARBEDETTE.

MARXISME (POINT DE VUE COMMUNISTE-SOCIALISTE)

‒. m. (Doctrine de Karl Marx)

Le socialisme est tour a tour, selon le point de vue d’où on l’embrasse, action et idée, mouvement pratique et conception doctrinale. Action de masses, mouvement pratique, il consiste essentiellement dans la lutte de classe, menée contre la bourgeoisie capitaliste par le prolétariat ouvrier. Aussi ancienne que le régime capitaliste, la lutte de classe est à l’origine, trouble, confuse et faible. Mais elle gagne avec les années en force, en étendue et en conscience. Elle sait aujourd’hui où elle va et qu’elle ne se terminera que par une transformation sociale profonde, caractérisée par l’abolition des classes et par l’avènement d’un mode socialiste de production, et de propriété.

La lutte de classe revêt des formes multiples et changeantes : offensives ou défensives, positives ou négatives, réformatrices ou révolutionnaires, selon les circonstances et la force respective des classes en conflit. Propagande orale et propagande écrite, agitation par la presse, les meetings ou les manifestations de masse, organisation politique, syndicale, coopérative et culturelle du prolétariat, limitation de l’exploitation capitaliste par la grève et par la législation du travail, lutte contre les partis bourgeois, effort continu pour améliorer les positions des travailleurs et affaiblir d’autant celles de la bourgeoisie, opposition résolue à l’impérialisme, au colonialisme et à la guerre, ‒tout cela (et nous en passons) constitue le socialisme en tant que mouvement pratique ; tout cela fait le fond de la lutte de classe, tout cela a pour but le renversement du pouvoir de la bourgeoisie et son remplacement par le pouvoir révolutionnaire des masses travailleuses.

Le mouvement socialiste ainsi défini s’appuie sur un programme. Mais ce programme n’est pas le fruit de l’arbitraire ou du caprice : il plonge ses racines dans des conceptions doctrinales marquées, si l’on peut dire, d’un sceau de permanence. Il se peut que, dans le détail, de pays à pays, les programmes socialistes ou syndicaux présentent certaines différences, tous les pays, tous les prolétariats n’ayant point marché du même pas. Au contraire, les conceptions doctrinales, l’ensemble d’idées théoriques dont les programmes se nourrissent et s’inspirent, et qui les sauvent de l’empirisme, sont parvenus partout, au cours du dernier demi-siècle, à une sorte d’unité substantielle et de fixité.

Cet ensemble de conceptions doctrinales, c’est le marxisme.

Le marxisme, philosophie du socialisme.‒Après avoir éliminé peu à peu, dans le mouvement ouvrier, toutes les conceptions antérieures (utopisme des grands précurseurs, démocratisme et romantisme révolutionnaires des « hommes de 1848 », mutualisme de Proudhon si timide sous ses formules retentissantes, sans oublier le blanquisme et sa pratique des coups de main, ni le bakouninisme participant à la fois de l’anarchie proudhonienne et du blanquisme autoritaire), le marxisme s’est imposé dans tous les pays où sévit l’exploitation capitaliste. Il est la chair et le sang de tous les programmes socialistes ‒et même, avec certaines adjonctions léninistes dont l’avenir vérifiera le degré de validité, de tous les programmes communistes du monde. Il n’est pas jusqu’aux anarchistes qui n’en aient subi l’influence, tout anarchiste qui reconnaît la lutte de classe étant, qu’il le veuille ou non, marxiste au moins sur ce point-là.

Le marxisme n’est autre chose que le soubassement théorique du mouvement socialiste. Il en est, pourrait-on dire, la philosophie. Il est le socialisme en tant que sociologie, le socialisme à l’état pur.

Par dessus les distinctions de temps et de lieu, il confère au mouvement socialiste, dans toutes les parties du monde, un caractère saisissant de continuité, d’unité profonde, d’universalité. Non seulement il a fini par prévaloir sur les systèmes qui l’avaient devancé, mais il a merveilleusement résisté aux nombreux assauts que le révisionnisme(Bernstein vers 1898–1900, Sorel de 1904 à 1908, De Man depuis la guerre) a dirigés contre lui, avec des points de départ et d’arrivée d’ailleurs assez différents.

Chose curieuse : il n’existe pas, du marxisme, un exposé d’ensemble, du moins pour la propagande populaire. Ni Marx, ni Engels (sauf ce dernier, dans l’Antidühring, gros livre d’accès difficile) n’ont jugé nécessaire de codifier leurs vues sociologiques. Les éléments du marxisme se trouvent disséminés un peu partout. La difficulté est de rassembler ces notions éparses, de les classer et de les mettre en ordre sans en trahir la lettre ni l’esprit.

Le marxisme n’est pas apparu brusquement à la façon d’un météore. Sa genèse, d’ailleurs parfaitement connue, n’a rien eu de spontané, et Marx n’a jamais dissimulé tout ce qu’il devait aux grands courants philosophiques et sociaux où s’est formé son esprit. Le marxisme est un produit complexe. Il est sorti par voie de développement, de correction ou de rupture, de la philosophie allemande, du socialisme français et du mouvement ouvrier anglais.

La philosophie allemande, nommément celle de Hegel, lui a fourni sa conception dialectique de la nature et de la société. Le socialisme français, lui-même fils de la Révolution française, lui a transmis la notion du but à atteindre, pour ne pas dire de « l’idéal à réaliser » ; ce but, c’est le communisme. Le mouvement ouvrier anglais (trade-unionisme, chartisme), né au-delà de la Manche de la grande industrie capitaliste, l’a initié pratiquement à la lutte de classe.

À ces trois grandes sources, on pourrait en ajouter une quatrième : l’économie politique classique (Smith et surtout Ricardo). À l’étude de celle-ci Marx et Engels n’ont cessé de s’appliquer du jour où, s’étant rendu compte de l’impuissance de la philosophie, de la religion et du droit à expliquer le monde humain, il se sont avisés que la clé de tout mouvement social, de tout développement historique, ne pouvait être donnée que par la science, si mystérieuse encore, de la production et de l’échange des richesses.

L’œuvre de Marx et d’Engels a consisté à lier en un système compact tous ces matériaux divers. Ces deux jeunes Allemands, nés l’un et l’autre en Rhénanie (où l’influence de la Révolution française était demeurée très vive) avaient 25 et 23 ans lorsqu’ils se virent pour la première fois à Paris, en 1843 et purent y constater « l’admirable et fortuite coïncidence de leurs idées » (Andler). Tous deux d’origine bourgeoise (Marx fils d’un juriste de Trèves, Engels d’un industriel de Barmen) ; tous deux nourris de philosophie hégelienne ; tous deux se rattachant aux tendances les plus radicales de la pensée et de l’action ; tous deux également décidés à arracher le socialisme naissant à la fragilité de l’empirisme, comme aux mirages de l’utopie, à le pourvoir d’une base doctrinale solide comme l’airain.

Dans cette vue ils se mirent à l’œuvre. L’élaboration du marxisme dans ses parties maîtresses leur demanda quatre ou cinq ans (1843–1848).

La source la plus ancienne du marxisme, son vrai point de départ, c’est Hegel et l’hégélianisme qui les ont fournis. Faire tenir ici, un aperçu de cette prestigieuse philosophie qui bouleversa jadis toutes les têtes allemandes est assurément impossible. Contentons-nous de fixer quelques points essentiels. Tandis qu’auparavant, la philosophie avait tenté d’expliquer un monde immobile (elle n’en concevait pas d’autre), Hegel conçoit et explique un monde en mouvement. « Ce qui est est, ce qui est demeure » aurait pu dire l’ancienne philosophie, toujours à la poursuite de vérités immuables. « Ce qui est aujourd’hui n’était pas hier, et ne sera plus demain », eût pu répondre la philosophie nouvelle ; rien n’est, mais tout devient. À la philosophie de l’Être, Hegel oppose celle du Devenir.

« La véritable grandeur et le, caractère révolutionnaire de la philosophie hégélienne consistent en ce qu’elle bat en brèche, une fois pour toutes, la prétention à une validité définitive de toutes les créations de la pensée et de l’action humaine. » (Engels)

Tout coule, on ne descend jamais deux fois le même fleuve, avait proclamé cinq siècles avant notre ère Héraclite d’Ephèse. Tout passe, répète Hegel vingt-trois siècles plus tard ; cet univers où l’on n’a vu longtemps que du définitif, n’offre que du transitoire. Le monde donne le spectacle d’une immense accumulation de processus, où rien n’est éternel hormis cette loi d’incessante mobilité qui courbe sous elle tout ce qui a été, est et sera, qui condamne irrévocablement à périr tout ce qui est né, tout ce qui naîtra.

Tout phénomène peut-être considéré comme le théâtre d’un combat entre deux éléments contradictoires: l’un conservateur ‒l’affirmation ou, comme disait Hegel, la thèse : l’autre révolutionnaire ‒la négation, l’antithèse. Ce combat se termine finalement par la négation de la négation, la synthèse, en quoi fusionnent, en se modifiant, les deux principes contradictoires et qui, à son tour, deviendra le théâtre du même duel acharné, condition nécessaire de tout développement et de tout progrès.

Avant de pousser plus avant, il convient d’observer que le monde de Hegel n’est pas du tout celui que le sens commun se représente. Celui du sens commun est un monde matériel, et, de ce monde matériel, les idées que s’en fait notre esprit par l’entremise de nos sens, n’offrent que le reflet et l’image. Le monde de Hegel, au rebours, est, si l’on peut dire, une création, une projection, une extériorisation de l’Idée, élément primitif et facteur essentiel. Au cours de son « auto-évolution », l’Idée crée le monde, le monde naturel comme le monde humain, c’est-à-dire que la Nature, la Pensée et l’Histoire se trouvent n’être en fin de compte que des réalisations successives et progressives de cette Idée absolue, laquelle « a existé on ne sait où, de toute éternité, indépendamment du monde et antérieurement au monde » (Engels). Inutile d’en dire plus : dans cette Idée préexistante à tout et créatrice de tout, on reconnaît le bon vieux Dieu des religions et des Églises dont elle n’est que le prête-nom philosophique. « Au commencement était le Verbe », dit l’Évangéliste. L’Idée hégélienne, qu’est-elle d’autre que le Verbe biblique ? L’Idéalisme philosophique a trouvé dans le philosophe berlinois le dernier, le plus impérieux, le plus absolu de ses grands prêtres.

L’hégélianisme ne survécut pas longtemps à Hegel (mort en 1831), du moins dans la forme que celui-ci lui avait donnée. Les représentants de ce qu’on appela la gauche hégélienne(Strauss, Bauer, Stirner et surtout Feuerbach) se chargèrent de le mettre en pièces. Tandis que les disciples orthodoxes glissaient doucement vers le spiritualisme et le conformisme religieux, et que le centre s’efforçait de tenir la balance égale entre la droite et la gauche, cette dernière, Feuerbach en tête, évoluait rapidement vers le matérialisme. Il est vrai qu’elle n’alla pas jusqu’au bout. Après s’être attaqué à la religion, ce qui était moins dangereux que de s’en prendre à l’État, après avoir démontré qu’il n’existe rien en dehors de la nature et de l’homme, et que Dieu n’est qu’un produit de notre imagination, Feuerbach s’arrêta là, comme à bout de souffle. On le vit aboutir à une sorte de divinisation de l’homme ‒et de quel homme abstrait, intemporel, irréel ! ‒et se faire le champion d’une morale d’amour universel aussi impuissante que celle de l’impératif kantien et beaucoup plus fade.

Il appartenait à Marx d’en finir une fois pour toutes avec toute espèce d’idéalisme. Renversant l’ordre des valeurs dressé par le vieil Hegel, il affirma l’antériorité de la Matière et sa souveraineté dans le domaine de la Nature. « Pour moi, écrira-t-il plus tard, le monde des idées n’est que le monde matériel transposé et traduit dans l’esprit humain. » Puis de ce matérialisme restauré, il tira, dans le domaine de l’Histoire, des conséquences que n’avaient pas entrevues, même en rêve, nos matérialistes du XVIIIème siècle, ‒conséquences révolutionnaires entre toutes et dont la fécondité scientifique ne sera pas de sitôt épuisée.

Mais revenons sur nos pas. Nous avons vu que l’hégélianisme, philosophie du Devenir, conçoit le monde non pas comme immobile, mais comme sujet à d’incessantes métamorphoses, à de perpétuels changements.

L’union de l’idéalisme ‒ qui nie la Matière ou, tout au moins, la subordonne à l’Idée ‒ et de la dialectique ‒ qui affirme le mouvement, l’évolution, le devenir, ‒ voilà la grande nouveauté de l’hégélianisme. Or, lorsque Marx, jetant par dessus bord l’élément idéaliste de cette philosophie, se fut résolu « à concevoir le monde réel ‒ la nature et l’histoire ‒ comme il se présente de lui-même à qui l’approche sans prévention idéaliste », il se garda bien de toucher à ce qu’il considérait à bon droit comme l’élément révolutionnaire du système : la dialectique. Seulement la dialectique cessa d’être chez lui ce qu’elle avait été chez Hegel : l’auto-développement de l’Idée, se faisant tour à tour nature, conscience humaine, mouvement social ; elle devint la loi générale à laquelle obéit toute réalité, qu’elle soit matière ou esprit, qu’elle fasse l’objet des sciences naturelles ou des sciences sociales. En bref ‒ et pour reprendre son mot célèbre ‒ cette dialectique hégélienne qui jusque-là s’était tenue incongrûment sur la tête, Marx la planta sur ses pieds. Ainsi retournée, la dialectique allait être pour lui et pour Engels, au cours de leur carrière scientifique et révolutionnaire, « leur meilleur instrument de travail et leur arme la plus puissante ».

De même que Hegel avait introduit la dialectique, le mouvement, au sein de l’Idéalisme, Marx, après Feuerbach, mais avec autrement de hardiesse, l’introduisit au sein du Matérialisme. Ainsi équipé le Matérialisme marxiste ne ressemble plus guère à celui du XVIIIème siècle. Celui-ci concevait l’univers sous la forme d’une immense machine admirablement agencée, et réduisait l’homme avec son cerveau, ses volitions et ses idées, au rôle inglorieux d’un rouage. Comment la machine avait-elle pu se constituer ? Jamais l’ancien matérialisme ne parvint à s’en rendre compte ; jamais non plus, il ne parvint à fournir une explication satisfaisante de l’Histoire, laquelle en surplus ne devait naître comme science qu’au début du XIXème siècle.

L’idée fondamentale du matérialisme dialectique celle qui le distingue du matérialisme d’Holbach et d’Helvétius, c’est que le monde doit être conçu « comme un ensemble de processus où les choses qui paraissent stables, ainsi que leurs images cérébrales, les concepts, passent par une transformation ininterrompue du devenir et du périr, où, malgré toute contingence apparente, et malgré tout regret passager, une évolution progressive s’affirme en fin de compte... » (Engels). Cette idée, il ne suffisait pas de l’introduire dans les sciences naturelles, voire de l’appliquer au domaine des sciences religieuses. Dépassant hardiment Feuerbach qui n’avait fait que renverser Dieu de son trône ou, si l’on veut, que transférer le divin du ciel à la terre et de Dieu à I’Homme, Marx entreprit de déloger l’idéalisme de son dernier repaire, les sciences dites « morales et politiques », les sciences de la société humaine, dont l’histoire est la base : il n’en est pas qui offrent plus clairement le spectacle de ce perpétuel changement dont Hegel avait fait la loi de toute chose ; il n’en est pas non plus où le préjugé idéaliste se soit plus longtemps maintenu. Marx aura été le premier à donner de ces sciences, à commencer par l’histoire, une explication radicalement matérialiste.

Conception matérialiste de l’Histoire.La lutte de classe.‒Avant Marx, on considérait volontiers l’histoire comme résultant du jeu d’une volonté divine (Providence) ou de l’effort des volontés humaines. On ne doutait pas qu’il ne dût y avoir, derrière l’apparent chaos des événements historiques, une sorte de dessein caché, de but idéal plus ou moins consciemment poursuivi. Pour Bossuet, le but de l’histoire, c’est le triomphe de l’Église et des commandements divins. Pour le XVIIIème siècle incrédule et laïque, c’est le progrès constant des lumières et donc des institutions politiques. Pour Hegel, c’est la réalisation parfaite de l’Idée ; pour les historiens français d’après 1820, c’est la victoire du Tiers sur la féodalité, etc.

Marx nie, bien entendu, que l’histoire poursuive un but providentiel ; elle est, but et moyens, œuvre purement humaine. Les hommes font leur histoire, ne cessera-t-il de dire, et Engels redira :

« Les hommes font leur histoire en poursuivant leurs fins propres consciemment voulues : la résultante de ces nombreuses volontés agissant en sens divers et de leur action sur le monde extérieur, c’est là précisément l’histoire. »

Constater que les hommes eux-mêmes font l’histoire est-ce pourtant expliquer l’histoire ? Reste encore à préciser quelles « forces motrices » se cachent derrière la complexité de ces volontés humaines en action. Si les hommes font leur histoire, ils ne la font ni au gré de leur fantaisie ni dans des conditions de leur choix ; ils la font, au contraire, « dans des conditions qu’ils ont trouvées toutes faites, dans des conditions données, transmises. » (Marx, XVIII Brumaire.)

C’est a découvrir les forces motrices de l’histoire ou, plus exactement, ses facteurs matériels, que Marx employa, tout d’abord, les ressources de sa dialectique matérialiste. De bonne heure, son attention avait été attirée par les luttes qui, depuis un quart de siècle, sur le terrain de la grande industrie en Angleterre, en France et même en Allemagne, mettaient aux prises la bourgeoisie et le prolétariat. Il avait appris, des historiens bourgeois de la Révolution française, à considérer cette dernière comme l’aboutissement d’une longue lutte livrée par la bourgeoisie ascendante à l’aristocratie féodale. À la lumière de ces faits, il lui apparut que toute l’histoire, à l’exception de celle des sociétés primitives, n’était que l’histoire de luttes de classes ; que les classes en lutte sont partout et toujours les produits de l’économie de leur époque ; que par conséquent la structure économique d’une société forme la base sur laquelle repose toute la superstructure des institutions politiques et juridiques, des conceptions religieuses, philosophiques et morales.

« Ainsi l’idéalisme était chassé de son dernier refuge : la science historique ; la base d’une science historique matérialiste était posée ! La route était ouverte qui allait nous conduire à l’explication de la manière de penser des hommes d’une époque donnée par leur manière de vivre, au lieu de vouloir expliquer, comme on l’avait fait jusqu’alors, leur manière de vivre par leur manière de penser. » (Engels)

Et voilà ce que l’on nomme la conception matérialiste de l’histoire. Aux explications antérieures par la volonté humaine ou, ce qui revient au même, par l’individu, elle substitue l’explication par les classes. Mais ces classes, elles aussi, sont soumises à la loi du devenir : elles naissent, grandissent, se heurtent à d’autres classes et finalement dépérissent et meurent : et ces péripéties, au long des siècles, sont le contenu profond de l’histoire. À suivre le développement des classes qui ont laissé un nom, qu’aperçoit-on ? C’est qu’il est dominé, commandé par le développement économique.

Autrement dit, la destinée des classes se lie à celle des modes de production depuis la chasse et la pêche primitives jusqu’à la grande industrie. Le développement de la bourgeoisie s’explique par le mode de production capitaliste, fondé sur la division du travail, l’accumulation du capital, la concentration industrielle. Ce mode de production, dès qu’il apparaît (XVIème siècle), ne tarde pas à entrer en conflit avec le mode de production antérieur, ‒féodal et corporatif. D’où une série de conflagrations violentes (révolutions anglaises du XVIIème siècle, révolution française du XVIIIème siècle), qui renversent féodalité et corporations et, du même coup, la structure politique de l’ancien régime, ainsi que l’idéologie monarchique dont tant de siècles s’étaient nourris. L’avènement de la bourgeoisie consacre la défaite de l’aristocratie féodale. Mais au sein du nouvel état de choses, de nouveaux antagonismes vont inopinément se faire jour. Le mode de production capitaliste, se développant toujours, concentrant au sein des villes tentaculaires des capitaux énormes, va entrer en conflit avec des formes de propriété(Marx, économiste et non juriste, les appelle rapports de production) demeurées immobiles et figées. Des hommes vont naître ‒les prolétaires ‒qui, exploités et opprimés dans leur chair par le mode de production et de propriété, tireront du conflit ses conclusions révolutionnaires et se feront un jour les fossoyeurs de l’ordre établi.

C’est donc le mode de production qui constitue la base ‒l’infrastructure‒de la société et des classes qui la composent. C’est lui qui détermine les formes de propriété, de famille et de pouvoir, bref la superstructure des institutions juridiques ; c’est lui dont l’action se fait sentir, d’une manière plus ou moins saisissante, selon des incidences plus ou moins immédiates, sur les idéologies, les religions et les morales. À ces dernières, les anciens historiens assignaient sur le cours des événements un rôle capital ; la conception matérialiste, elle, les rejette à l’arrière. Leur rôle n’est pas négligeable, mais c’est un rôle de second plan.

Marx a résumé cette doctrine si neuve en quelques phrases lourdes de substance : « C’est dans l’économie politique qu’il faut chercher l’anatomie de la société civile... Le mode de production de la vie matérielle détermine, d’une façon générale, le procès social, politique et intellectuel de la vie. Ce n’est pas la conscience de l’homme qui détermine son existence, mais son existence sociale qui détermine sa conscience. » Si le mode de production restait immobile, tout l’ordre social, politique et intellectuel serait frappé d’immobilité cadavérique. Mais il change, comme tout ce qui est ; il est même en état de perpétuel changement.

« À un certain degré de leur développement, continue Marx, les forces productives de la société sont en contradiction avec les rapports de production qui existent alors, ou, en termes juridiques, avec les rapports de propriété à l’intérieur desquels ces forces productives s’étaient mues jusqu’alors. »

À ce moment qu’arrive-t-il ? Les rapports (ou formes) de propriété deviennent des obstacles à l’expansion des forces productives.

« Alors naît une époque de révolution sociale. Le changement de la base économique ruine plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. » (Critique de l’Économie politique, préface.)

À prendre ce schéma à la lettre, on risque de s’imaginer que l’homme n’est dans l’histoire qu’un instrument passif, asservi à l’empire d’une sorte de fatalisme économique. Il n’en est rien. Le matérialisme de Marx ne saurait être confondu avec celui du XVIIIème siècle qui faisait de l’homme l’esclave docile des circonstances et du milieu. Dès 1845, à Bruxelles, tandis qu’il élaborait sa conception de l’histoire, il faisait grief à Feuerbach et aux matérialistes antérieurs, d’avoir laissé dans l’ombre le côté humain et actif de la réalité, autrement dit d’avoir perdu de vue l’homme dans la nature. Faute de concevoir l’activité humaine elle-même comme « activité objective », Feuerbach par exemple n’avait pas vu « l’importance de l’activité révolutionnaire pratique-critique. » (Marx s’exprimait alors en jargon hégélien.) Aux doctrinaires matérialistes pour qui les hommes n’étaient que le produit des circonstances et de l’éducation, Marx ripostait : « Ce sont précisément les hommes qui changent les circonstances et l’éducateur doit lui-même être éduqué ! » Aucun des modes de production qui se sont succédé dans l’histoire n’est en effet, tombé du ciel : tous sont œuvres humaines. Si les circonstances changent peu à peu les hommes, il y a de la part des hommes, réciprocité constante. Tout l’effort de l’humanité, depuis des milliers d’années, a consisté à modifier les circonstances et le milieu, à vaincre la nature en la soumettant à l’esprit, à domestiquer l’univers. L’art, la technique, la science en un mot le travail, n’ont pas d’autre but. Encore une fois, les hommes font leur histoire, ce qui ne veut pas dire, tant s’en faut, qu’ils peuvent la taire à leur guise et que leur volonté commande en souveraine.

Non le matérialisme historique n’est pas une école de fatalisme stupide, de résignation et d’inactivité. Il est au contraire ‒et le professeur Andler la bien dit ‒un appel à notre énergie de vivre :

« Il amène une orientation de toute pensée vers la pratique et de toute pratique vers l’organisation réfléchie. »

Il opère la synthèse de la matière et de l’esprit, de l’action et de la pensée, de la pratique et de la théorie. Il opère aussi, comme l’a montré Kautsky, la synthèse des sciences de la nature et des sciences morales, soumises désormais aux mêmes lois. Et comme il n’y a jamais pour lui de résultats définitifs, comme il est essentiellement le matérialisme du devenir, comme il exclut tout dogmatisme et, partant, tout conservatisme, le même Andler a pu dire qu’avec lui a été fondée « la méthode révolutionnaire éternelle ».

Dans la dernière de ses onze Notes sur Feuerbach, qui marquent si curieusement sa rupture avec le matérialisme abstrait et doctrinaire (1845), Marx a écrit :

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières ; or, il importe de le changer. »

En même temps qu’un penseur avide de comprendre le monde Marx était un révolutionnaire avide de le changer. Cherchant à expliquer l’apparition du prolétariat dans l’histoire, il s’était élevé par degrés à une interprétation générale mettant à la base de tout processus historique les compétitions des classes entre elles, leurs luttes acharnées, souvent sanglantes, pour la prééminence et le pouvoir. Quant aux classes, elles-mêmes, il avait discerné, d’une part, qu’elles sont liées, dans leur développement, à des modes de production déterminés ; d’autre part, que leurs compétitions ne font que traduire socialement des collisions inévitables entre un mode de production qui se transforme et des formes de propriété qui restent fixes, ‒entre l’économie et le droit.

En bref, Marx avait découvert que la clé de l’histoire, c’est l’économie qui la donne, ‒ l’économie et non la politique, et non la religion, le droit ni l’idéologie ‒et qu’un bon historien doit avoir, pour bien faire, approfondi l’économie.

Mais encore une fois, il importait moins au Jeune Marx de comprendre le monde que de le changer. Il ne fut pas long à se rendre compte qu’il avait en main, avec le matérialisme historique, une méthode d’action révolutionnaire d’une incalculable portée.

Dans quel état se trouvait le socialisme lorsque Marx et Engels, fuyant l’atmosphère prussienne, se retrouvèrent à Bruxelles en 1845 et commencèrent à échanger leurs vues ? Les écoles, les sectes, les sociétés plus ou moins secrètes pullulaient. Elles n’avaient pas une idée commune. Elles étaient sans prise sur les masses ; l’agitation ouvrière grandissait à leur insu. Le saint-simonisme n’était plus qu’un souvenir, une pièce de musée ; ses disciples s’étaient dispersés. Le fouriérisme, grâce à Considérant, gardait une certaine vigueur, mais n’attirait que des petits bourgeois ; son idéologie compliquée laissait indifférent l’ouvrier. Cabet était autrement populaire, à cause de la simplicité de son communisme sentimental, mais il songeait moins à organiser les prolétaires en parti de classe qu’à réaliser pacifiquement son Icarie. En Angleterre, Owen était depuis longtemps dépassé, mais le mouvement chartiste, tout en offrant l’exemple du premier grand mouvement politique de la classe ouvrière, manquait d’idées doctrinales, ne voyait pas au-delà du suffrage universel. En France et chez les ouvriers allemands disséminés à l’étranger, nombreux étaient les groupements communistes révolutionnaires, mais là encore la doctrine prêtait le flanc, du point de vue de la science, aux plus graves critiques, ‒et les moyens tactiques étaient à l’avenant : Weitling n’avait-il pas imaginé un plan d’attaque consistant à délivrer les criminels des prisons et à les lancer à l’assaut du régime ? Tout prolétariens que fussent ces premiers groupements ‒débris de la Société blanquiste des Saisons ou de la Ligue allemande des Justes, ‒aucun ne semblait se douter de la mission assignée par l’histoire elle-même aux prolétaires en tant que classe, aucun ne croyait encore à l’avenir révolutionnaire du prolétariat et donc à la nécessité de l’organiser et de l’instruire.

Si diverses à tant de titres, ces écoles d’avant 48, ces sectes fermées, ces conspirations impuissantes avaient pourtant deux traits communs : d’abord leur attitude critique à l’endroit de la société bourgeoise, de l’industrialisme et de la concurrence ; puis, le caractère primitif, utopique, de leurs programmes et de leurs méthodes.

En ce qui concerne l’attitude critique, rien à objecter certes, et Marx n’a fait le plus souvent que suivre la voie des précurseurs. Mais il devait écarter sans pitié tout ce qui était inconsistant, illusoire sentimental contraire aux données de la science et de l’économie, en un mot tout ce qui était utopique. « Il fallait démontrer ‒écrira-t-il plus tard, et effectivement il démontra ‒que ce qui était en question, ce n’était pas l’application d’un système utopique quelconque, mais la participation consciente à l’évolution historique de la société qui se passe sous nos yeux ».

Or, l’évolution historique que Marx avait sous les yeux, de quoi était-elle faite ? De la croissance simultanée ‒singulièrement sensible en Angleterre, où Engels avait pu l’analyser à loisir ‒d’un mode de production capitaliste, d’une bourgeoisie maîtresse des instruments de production, et d’un prolétariat salarié. ‒Participer à l’évolution historique « qui se passe sous nos yeux », ce ne pouvait être que participer à la lutte de classe des prolétaires, des salariés, contre le mode de production capitaliste et contre la puissance grandissante de la bourgeoisie, encore renforcée par l’appui que lui prêtait l’État. Et c’est à cette « participation consciente » que Marx appela les communistes révolutionnaires. Abandonnez les sectes, leur dit-il, ces cellules sans air ni lumière sont « étrangères à toute action réelle, à la politique, aux grèves, aux coalitions, bref, à tout mouvement d’ensemble » ; allez au mouvement ouvrier. Le communisme ne sortira pas de l’agitation désordonnée de sectes impulsives, mais d’un mouvement ouvrier porté à sa plus haute puissance ; il sortira de la lutte de classe des prolétaires gagnés à l’idée communiste et devenus, par elle, plus conscients et plus sûrs d’eux-mêmes, mieux organisés et plus forts. Avant tout autre, Marx a deviné que le mouvement ouvrier, si faible encore, portait en lui un nouveau monde ; avant tout autre, il a compris que la société communiste ne serait autre chose que le mouvement ouvrier parvenu ‒après « de longues luttes et toute une série de progrès historiques qui transformeront les circonstances et les hommes » ‒au terme fatidique de son évolution. Lorsque Lassalle s’écriera « Le prolétariat est le roc sur quoi sera bâtie l’Église de l’avenir », il ne fera que reproduire sous une forme oratoire une idée maîtresse du marxisme. (Encore sied-il de ne point prendre à la lettre l’éclatante métaphore de Lassalle, le prolétariat n’étant nullement, dans le processus de l’édification socialiste, un substratum inerte : c’est sur lui, mais c’est aussi par lui, que l’Église de l’avenir (le socialisme) s’élèvera).

Le Manifeste Communiste(1848) eut précisément pour objet d’unir en une synthèse puissante le mouvement ouvrier et le communisme militant, ‒la force et l’idée. Il annonce la mission historique du prolétariat ‒réaliser le communisme, ‒parce qu’il identifie ces deux termes jusque-là séparés : révolution communiste et libération du prolétariat. Bien entendu, cette libération sera l’œuvre du prolétariat lui-même, ainsi que le proclamera plus tard ‒sous la dictée de Marx ‒la première Internationale. Les communistes abandonnés à leurs seules forces y seraient bien impuissants. Ayant à définir dans le Manifeste« la position des communistes par rapport à l’ensemble des prolétaires ». Marx et Engels rabattent sans hésiter communisme et communistes sur le plan du prolétariat, du mouvement prolétarien :

« Les communistes n’ont point d’intérêt qui les séparent de l’ensemble du prolétariat. Ils ne proclament pas de principes distincts sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier... Pratiquement, ils sont la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien... Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression globale d’une lutte de classe existante, d’un mouvement historique évoluant de lui-même sous nos yeux. »

Fidèles à la méthode du matérialisme historique, Marx et Engels ont intégré le communisme au prolétariat.

Ainsi donc, partis de la conception matérialiste de l’histoire, Marx et Engels aboutissent, par la lutte de classe prolétarienne, à la révolution sociale. Matérialisme historique, lutte de classe, révolution socialiste, ce sont les éléments fondamentaux de la construction marxiste, ‒ les colonnes du temple. Au point où en est notre analyse, nous savons que les modes de production et les formes sociales qui en résultent « avec nécessité » sont le fondement de l’histoire ; nous savons que cette histoire tout entière est faite de luttes de classes, plébéiens contre patriciens, serfs contre seigneurs, compagnons contre maîtres, tiers-état contre noblesse ; nous savons enfin que le socialisme n’est autre chose que l’expression, dans la conscience moderne, de la lutte de classe du prolétariat contre la bourgeoisie, et que la victoire du prolétariat sera celle du socialisme.

Ce n’est pas là pourtant l’intégralité du marxisme. Il ne pouvait suffire à Marx d’avoir remis sur leurs pieds l’histoire d’abord, le socialisme ensuite. Il ne pouvait lui suffire non plus d’avoir fondé le socialisme sur la base inexpugnable du prolétariat et de la lutte de classe. Il lui restait pour achever sa tâche à porter la main sur le sanctuaire de la science bourgeoise, à renverser les autels dressés au Capital par les grands prêtres de l’Économie politique, à faire place nette en un mot pour le socialisme scientifique qu’il méditait de constituer.

C’est à quoi il s’employa sans relâche lorsqu’en 1849, l’échec des révolutions européennes lui eut fait reprendre le chemin de l’exil.

Avec l’ancien socialisme, les économistes avaient eu vraiment beau jeu. Le caractère fantaisiste de ses constructions en plein ciel, sa méconnaissance de l’histoire, son ignorance des acquisitions les plus sûres de l’économie politique bourgeoise faisaient de lui une cible facile. C’était à qui, dans le monde des tenants de la « science » le criblerait de réfutations en règle ou de sarcasmes altiers. Après 1848, ils crurent si bien le socialisme mort qu’un d’eux s’écria, triomphant :

« Parler de lui, c’est prononcer son oraison funèbre. »

C’est à ce moment que Marx se dressa devant eux, lanière en main. Alors, pour ces messieurs, ce fut fini de rire. Marx allait s’attaquer sans ménagements académiques aux dogmes sophistiqués de la « Science ». Il allait arracher son voile à cette moderne Isis : la production capitaliste, démonter pièce à pièce le mécanisme économique instauré à son profit par le Capital, analyser les antinomies qui déchirent la vieille société et qui, de choc en choc, de crise en crise, finiront par la tuer.

« La chute de la bourgeoisie et la victoire du prolétariat sont également inévitables. »

C’est en ces termes que, dès 1848, le Manifeste annonçait aux prolétaires les destinées de leur classe. Ce n’était qu’une prophétie. Restait à la fonder sur des faits. Marx y consacra près de vingt ans. Le Capital, paru en 1867, formule la loi qui préside au mouvement de la société bourgeoise et, de l’observation de ce mouvement, conclut à la nécessité du socialisme. Le socialisme cesse d’être un rêve de justice sociale ; son avenir est garanti, sa réalisation est certaine : il sortira du développement même de la société capitaliste, en même temps que de la volonté et de la conscience des prolétaires. Pour la classe ouvrière qui souffre, se débat et lutte, quelle force désormais de pouvoir se dire : « Quoi qu’il arrive, l’avenir est à moi, je vaincrai ! » Cette grande force les travailleurs la doivent à Karl Marx.

Le mystère de la production capitaliste (valeur et plus-value). ‒Le Capital est une œuvre gigantesque, puissante, touffue, une forêt de faits et d’idées où il n’est guère prudent de s’aventurer sans guide. Comment résumer en quelques lignes une œuvre de cette envergure ?

Marx se place sur le même terrain que les chefs de l’économie politique classique, les Adam Smith et les Ricardo. Mais où ceux-ci croyaient avoir découvert des lois naturelles inflexibles, il ne voit, lui, que des lois historiques, donc circonstancielles et éphémères. Pas de lois naturelles, mais des lois inhérentes à une société donnée, qui a commencé et qui finira : la société capitaliste, productrice de « valeurs d’échange », de « marchandises ». Marx introduit l’histoire dans le sanctuaire, peuplé d’abstractions, rigides comme des statues, de l’économie classique : et cette initiative hardie constitue à elle seule une révolution scientifique.

De quoi s’agit-il pour Marx ? Il s’agit d’éclaircir le « mystère de la production capitaliste. » Comment le capital est-il venu au monde ? Comment a-t-il grandi, ne cesse-t-il de grandir ? Comment, n’étant que du travail cristallisé, ne cesse-t-il d’asservir, d’exploiter le travail vivant ? Qu’est-ce que le prolétariat ? D’où vient-il ? Où va-t-il ? Quelles sont les perspectives du développement capitaliste ? La domination du capital sera-t-elle éternelle ?

Dans le cours de sa longue recherche, Marx ne fait appel qu’aux lois économiques, jouant avec une nécessité de fer, qui président à l’échange des marchandises. Il part d’une définition de la valeur empruntée en partie aux économistes classiques. La valeur d’une marchandise n’est autre chose que la quantité de travail humain incorporée dans cette marchandise (non de travail individuel, ce qui rendrait toute mensuration impossible, mais de travail socialement nécessaire à une époque donnée, avec des moyens techniques également donnés). Le travail, voilà la substance de la valeur ; le temps de travail socialement nécessaire, en voilà la mesure. Tant il y a de travail inclus dans une marchandise, tant elle vaut.

Ceci étant entendu, comment se forme et s’accumule le capital? ‒Comment, en d’autres termes, s’enrichit la classe capitaliste ?

L’échange d’une marchandise contre une autre marchandise ne rend pas en soi les échangistes plus riches ; chacun ne fait que céder à l’autre un même nombre d’heures de travail incorporées dans des marchandises différentes (1). Comment se fait-il alors que tout possesseur d’un produit qui l’apporte sur le marché et qui le vend, réalise en fin de compte un enrichissement ?

(1)

En fait on n’échange plus guère une marchandise contre une autre, on l’échange contre de l’argent. Mais pour notre raisonnement, il n’importe : l’argent, en régime d’économie monétaire n’est autre chose qu’un signe représentatif de marchandises, donc d’heures de travail.

C’est que la production d’une marchandise exige non seulement un capital, mais du travail humain ; elle exige des travailleurs. Des travailleurs, en régime capitaliste, ce sont des prolétaires, ‒ hommes qui, n’ayant pour tout bien que leur force de travail, se trouvent, pour subsister, dans l’obligation de la vendre à ceux qui possèdent le capital (les usines, les machines, l’argent accumulé, bref les moyens de production). Or, en régime capitaliste, la force de travail est une marchandise comme une autre, et qui s’échange sur le marché ‒en général contre un salaire en argent ‒selon les mêmes lois que toutes les marchandises : elle s’échange pour ce qu’elle vaut, ni plus ni moins. Sa valeur, comme celle de n’importe qu’elle autre marchandise, est déterminée, mesurée, par le nombre d’heures de travail socialement nécessaires pour la produire : autrement dit, par le nombre d’heures de travail incorporées dans les moyens d’existence (aliments, vêtements, logement, etc.) qui sont nécessaires à la réfection quotidienne de la force de travail de l’ouvrier ; la force de travail d’un ouvrier vaut ce que valent, à une époque et dans un lien donnés, les moyens d’existence nécessaires à cet ouvrier pour maintenir en état sa force de travail, l’activité de ses muscles et de son cerveau.

Or qu’arrive-t-il ? C’est que l’ouvrier qui vend au capitaliste sa force de travail à sa valeur de marché, telle qu’elle vient d’être énoncée (mettons : 4 heures de travail, soit 20 francs) produit dans sa journée de dix heures une valeur toujours supérieure à ce salaire de 20 francs : évaluons-là à 50 francs... La force de travail est en effet la seule marchandise au monde qui, en se consommant, ajoute une valeur nouvelle à une valeur ancienne, crée en un mot de l’excédent. Mais cet excédent, à qui appartient-il ? À l’ouvrier ? Allons donc ! il n’est dû à ce pauvre diable qu’un salaire fixé d’avance... L’excédent appartient au capitaliste, à l’acheteur-consommateur de force de travail.

Cet excédent a nom plus-value. Le temps que l’ouvrier passe en usine, non plus pour gagner de quoi vivre, mais pour enrichir le capitalisme, ce temps de travail non payé se nomme le sur-travail. Plus la journée est longue, plus aussi le travail est intense, et plus le capitaliste empoche de plus-value.

Profit, intérêt, rente, tout cela n’a qu’une source : le sur-travail, le travail non payé, la plus-value.

À l’origine de l’accumulation du capital dans les mains d’une classe, à la base de la société capitaliste et de la civilisation bourgeoise, il y a des milliards et des milliards d’heures de travail non payées, d’heures de travail gratuitement extorquées, pendant des siècles, à des milliards de prolétaires. La richesse de la bourgeoisie est faite, tout simplement, de la misère du prolétariat.

Le voilà donc dévoilé, le mystère de la production capitaliste ! Acheter à sa valeur réelle, soit 4 heures de travail ou 20 francs, la force de travail d’un prolétaire, le faire travailler non pas 4 heures, mais 10, et vendre ensuite ce qu’il a produit dans sa journée à sa valeur réelle, soit 10 heures de travail ou 50 francs, tout le « mystère » est là !

Un semblable régime est un fait historique nécessaire. Un fait conforme à la justice ? C’est une autre question, et qui n’est point, pour un marxiste, la question primordiale. La question primordiale, c’est de savoir si le capitalisme restera nécessaire jusqu’à la fin des temps. Les économistes répondent par l’affirmative au nom de la fameuse « nature des choses », qui ferait du capitalisme comme le couronnement de l’histoire. Tous ne vont pas jusqu’à dire, avec l’inénarrable Thiers, que « la société actuelle reposant sur les bases les plus justes ne saurait être améliorée », mais croyez bien qu’ils le pensent tous. Marx au contraire hausse les épaules et proteste. La nature des choses ? Invention d’après-coup pour la consolidation du fait accompli ; il n’y a pas de lois naturelles, il n’y en a jamais eu ; il n’y a que des lois passagères, des nécessités historiques provisoires, et des sociétés périssables... Cette société bourgeoise où une classe s’exténue de surtravail, tandis que l’autre s’engraisse de plus-value, n’a pas toujours existé, n’existera pas toujours. La bourgeoisie est de date relativement récente. Née à la fin du moyen âge, elle a grandi avec le commerce et l’industrie ; elle a fait dix révolutions à son profit, le XIXème siècle a vu son apogée ; le XXème verra sa fin. Son histoire, Marx la connaît mieux que personne : c’est l’histoire même du Capital, pleine de violences sans nom. Il suit la bourgeoisie dans sa course acharnée à la poursuite de la plus-value, il montre la progression rapide de l’accumulation capitaliste allant de pair avec l’asservissement des travailleurs dépouillés peu à peu de leur instrument de travail, la petite propriété personnelle, et rejetée par masses toujours croissantes dans l’abîme du salariat.

L’historien, dans Marx, dépasse encore, si l’on peut dire, l’économiste. Il a ressuscité en d’admirables pages ‒vraies estampes à la manière noire ‒où l’ironie, le mépris, la colère ont peine à se contenir, ce passé brutal et sanglant. Le Capital, ce sont les Châtiments de la bourgeoisie capitaliste, à qui Marx pourrait dire, ainsi qu’Hugo à Bonaparte :

Mais je tiens le fer rouge et vois ta chair fumer...

Le Capital pourtant n’est pas un pamphlet, c’est une œuvre de science austèrement objective. Mais si Marx analyse en savant, il conclut en révolutionnaire. Après avoir formulé scientifiquement la loi du développement capitaliste et fait voir dans la plus-value la source de l’accumulation, Marx, se tourne vers l’avenir. Où va le capitalisme ? Quel destin lui est réservé ? Il est venu au monde « suant le sang et la boue par tous les pores ». Comment en sortira-t-il un jour, de ce monde spolié, asservi, exploité par lui durant des siècles ? En quatre pages saisissantes, Marx va répondre à cette question ; il va esquisser « la tendance historique » du Capital, telle qu’elle ressort des lois du développement capitaliste même.

Ces quatre pages pourraient s’intituler : Grandeur, décadence et mort du Capital.

Tâchons d’en faire tenir en quelques lignes la substance.

À l’origine du Capital, il y a avant tout « l’expropriation du producteur immédiat, la dissolution de la propriété fondée sur le travail personnel de son possesseur ». En d’autres termes, il y a l’expropriation et la destruction d’une classe nombreuse de petits propriétaires autonomes, de petits producteurs indépendants : artisans, paysans. L’existence de ces petites gens impliquait « le morcellement du sol et l’éparpillement des autres moyens de production. » C’était là l’ancien régime économique, beaucoup plus dédaigné des historiens que l’ancien régime politique : à peine connaissait-il, si même il les connaissait, la concentration, la coopération, la division du travail, le machinisme ; il n’était compatible « qu’avec un état de la production et de la société extrêmement borné ». Mais parvenu peu à peu à un certain niveau de développement technique et social, l’ancien régime économique commence à se nier lui-même.

On voit apparaître en son sein des forces irrésistibles dont le progrès causera plus tard sa mort (ce n’est plus Saturne qui dévore ses enfants, mais les enfants de Saturne qui dévorent leur père !) Les moyens de production individuels donnent naissance à des moyens de production de plus en plus concentrés, et « de la propriété naine du grand nombre » va sortir, merveilleusement équipée, « la propriété colossale de quelques-uns ».

« Cette douloureuse, cette épouvantable expropriation du peuple travailleur, voilà les origines, voilà la genèse du Capital. »

« L’expropriation des producteurs immédiats s’exécute avec un vandalisme impitoyable qu’aiguillonnent les mobiles les plus infâmes, les passions les plus sordides et les plus haïssables dans leur petitesse. La propriété privée, fondée sur le travail personnel, cette propriété qui soude pour ainsi dire le travailleur isolé et autonome aux conditions extérieures du travail, va être supplantée par la propriété privée capitaliste, fondée sur l’exploitation du travail d’autrui, sur le salariat. »

Tendance historique du développement capitaliste (L’expropriation des expropriateurs)

Mais à expropriateur, expropriateur et demi ! L’expropriation, inexorable loi du développement capitaliste, finit par se retourner contre le régime qui l’engendre. De même que le petit capital a vaincu autrefois la petite propriété personnelle et refoulé la libre production artisane ; de même, le grand capital finit par vaincre et par exproprier le petit capital. La production capitaliste se concentre peu à peu dans un nombre de mains de plus en plus restreint. Qu’arrive-t-il alors ?

À mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d’évolution sociale, s’accroissent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, « mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée » par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés.

La théorie économique de Marx est d’une incomparable grandeur et, pour la, propagande, d’une fécondité merveilleuse. Il n’est pas étonnant qu’elle se soit imposée à tous les partis socialistes du monde. Le prolétaire qui l’a comprise n’en peut plus détacher son esprit. Ayant dissipé les nuées de l’apologétique bourgeoise, il cesse de croire à la pérennité du mode de production capitaliste. Et la mission historique du prolétariat lui apparait dans sa haute certitude, toute chargée de promesses révolutionnaires.

Nous arrivons au terme de, ce court aperçu. Le lecteur possède maintenant quelques données sommaires sur les grandes conceptions doctrinales qui forment l’ossature du marxisme. Ce sont, dans l’ordre chronologique (ne craignons pas de nous répéter) :

  1. La conception matérialiste de l’histoire ;

  2. La théorie de la lutte des classes (d’où résulte, pratiquement, l’intégration du socialisme dans le mouvement ouvrier ;

  3. La théorie de la plus-value, clé du « mystère » de la production capitaliste.

dans ces trois conceptions fondamentales, le marxisme n’est pas inclus tout entier. Nous n’avons rien dit par exemple d’une théorie essentiellement marxiste et que la propagande socialiste a largement vulgarisée : la théorie de la concentration capitaliste. Une allusion y est faite dans le texte de Marx que nous venons de citer en partie. Elle s’énonce à peu près comme suit : À mesure que le capitalisme se développe, le capital se concentre en un nombre de mains de plus en plus réduit ; la grande exploitation l’emporte sur la petite exploitation.

La concentration capitaliste

La théorie de la concentration a, dans la sociologie marxiste, une importance de premier plan. Ce n’est pas, bien qu’on l’ait dit souvent, de la concentration que Marx attend la réalisation du socialisme (il ne l’attend que de la lutte de classe), mais elle est pour lui une des conditions décisives de cette réalisation. De toutes les prédictions de Marx, c’est celle qui s’est le plus complètement vérifiée, au point que, dans certaines branches d’industrie, la petite exploitation est dès aujourd’hui entièrement éliminée. Marx n’a connu ni les trusts ni les cartels, mais ceux-ci sont l’illustration la plus frappante de sa théorie.

Plus le capital se concentre, plus l’industrie se monopolise, plus aussi se concentre le prolétariat. Plus donc le problème de la réalisation du socialisme approche de sa solution. « La concentration, dit Kautsky, produit les forces nécessaires à la solution du problème, c’est-à-dire les prolétaires, et elle crée le moyen de le résoudre, à savoir la coopération sur une grande échelle ; mais elle ne résout pas elle-même le problème. Cette solution ne peut sortir que de la lutte du prolétariat, de sa force de volonté et du sentiment qu’il a de ses devoirs. »

Les adversaires du marxisme lui attribuent souvent des théories qui lui sont étrangères : par exemple la fameuse loi d’airain des salaires, la théorie de l’écroulement capitaliste(dite encore de la catastrophe), la théorie de la misère croissante du prolétariat.

La loi d’airain n’est pas marxiste ; elle est lassallienne (et guesdiste) : commode pour la propagande, elle manque de valeur scientifique. Tout au plus exprime-t-elle une tendance, qui, sans cesse contrecarrée par des tendances adverses, ne se réalise pour ainsi dire jamais.

La théorie de l’écroulement et celle de la misère croissante ne sont pas davantage marxistes, ainsi que Kautsky, polémiquant jadis avec Bernstein, l’a fortement établi. Marx a montré le capitalisme en proie à des crises périodiques déterminées par ce dérèglement de la production dont on peut dire, au risque de paraître jouer sur les mots, qu’il est la règle du régime. Le capitalisme, sous l’aiguillon de la concurrence, finit toujours par surproduire. Alors les marchés s’engorgent, les prix s’effondrent, les transactions s’arrêtent, les krachs se multiplient, engendrant chômage et misère. Tout cela est parfaitement exact. Marx, toutefois, n’a jamais dit que le capitalisme s’écroulerait un jour de lui-même, emporté par une crise de surproduction plus torrentielle que les autres. « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » ; elle ne saurait résulter d’une catastrophe économique, d’un accident de l’histoire. Encore une fois, marxisme et fatalisme s’excluent.

Quant à la théorie de la « misère croissante » elle n’exprime, elle aussi, qu’une tendance. Cette tendance se réalise parfois (combien de fois et dans combien depays ne s’est-elle pas réalisée depuis la guerre I); parfois mais pas toujours, étant souvent contrebattue dans son action par des tendances contraires qui viennent l’annihiler. La révolution, Marx ne l’a jamais attendue d’une explosion de misère émeutière, mais de l’organisation du prolétariat en parti de classe et en syndicats, et de la volonté des prolétaires de se faire libres.

Marx et l’État.

D’airain, théorie catastrophique de l’écroulement, thèse de la misère croissante, parce qu’elles excitent vivement l’imagination populaire, ont beaucoup contribué à vulgariser le socialisme. Au contraire, les disciples ont laissé dans l’ombre la théorie marxiste de l’État, jugée, sans doute, trop révolutionnaire, et c’est leur faute si Marx a passé longtemps pour un étatiste renforcé, un partisan déterminé de la transformation sociale par l’intervention de l’État.

Cette réputation qu’on lui a faite est fausse. Marx est au moins autant que Bakounine un adversaire de l’État, fut-il démocratique et républicain. Vingt textes parfaitement authentiques pourraient en témoigner ici. Dès le Manifeste communiste,il écrit que lorsque les antagonismes de classes auront disparu « toute la production étant concentrée dans les mains des individus associés, alors le pouvoir politique [perdra] son caractère de classe... À la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, [surgira] une association où le libre développement de chacun [sera] la condition du libre développement de tous. » Vingt-cinq ans plus tard, au plus fort de la lutte contre Bakounine, Marx écrit encore : « Tous les socialistes entendent par anarchie ceci : Le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir d’État qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d’une minorité exploitante peu nombreuse, disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforme en de simples fonctions administratives. » On connaît, d’autre part, la célèbre phrase d’Engels : « La société qui organisera la production sur les bases d’une association de producteurs libres et égalitaires, transportera toute la machine de l’État là où sera dès lors sa place : dans le musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de pierre. » Où Marx et Engels se séparent de Bakounine, c’est quand celui-ci veut faire de l’anarchie non seulement la fin, mais le moyen de la Révolution.

Conclusion

La conquête du pouvoir politique, Marx n’a cessé de voir en elle « le premier devoir de la classe ouvrière ». Mais il ne confondait pas le pouvoir politique‒sorte de comité de salut public prolétarien, chargé de liquider la société bourgeoise et de veiller à la sûreté de la Révolution ‒avec les pouvoirs publics traditionnels de la bourgeoisie, avec le vieil État de classe que les monarchies transmettent aux républiques et auquel celles-ci se gardent bien de toucher. L’État de classe, le premier acte du prolétariat vainqueur ne pourra être que de le détruire de fond en comble. L’État une fois détruit, gisant dans la poussière, avec tous ses rouages, qu’y aura-t-il ? Un régime purement provisoire, la dictature du prolétariat :

« Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de la première en la seconde. À quoi correspond une période de transition politique où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. »

Reprise, il y a 12 ans, par Lénine et la Révolution russe, cette formule, qui date de 1848, est devenue fameuse : on en use et abuse tous les jours. Au vrai, on ne la rencontre chez Marx qu’accidentellement. Quant au sens qu’il lui attribuait, on peut s’en faire une idée par cette citation d’Engels :

« Voulez-vous savoir, Messieurs, ce que veut dire cette dictature ? Regardez la Commune de Paris. Voilà la dictature du prolétariat. »

Pour Marx et pour Engels, dictature du prolétariat n’était qu’un synonyme expressif de Révolution prolétarienne. Eussent-ils approuvé sans réserves, eux, les apologistes de la démocratique Commune, n’importe quelle dictature ? On peut en douter. Rien n’autorise à croire, par exemple, qu’ils eussent admis sans mot dire une dictature du prolétariat s’exerçant, comme cela se voit en Russie, sur le prolétariat lui-même par l’entremise bureaucratique d’un parti militarisé à l’extrême, et duquel est exclue toute démocratie réelle.

Une question capitale, qu’il nous faut laisser de côté, c’est de savoir comment se réalisera le socialisme. Le marxisme, qui se garde autant qu’il peut, des prophéties, toujours plus ou moins contredites par les faits, répond, nous l’avons vu, que le socialisme se réalisera par la lutte de classe. Mais la lutte de classe revêt des formes multiples : elle n’exclut pas plus les moyens pacifiques que les moyens de force. La seule chose absolument certaine, c’est que le socialisme se réalisera ! Il a pour lui, dès à présent, la Nécessité économique : il ne lui manque plus que la volonté ouvrière. Quand ces deux facteurs décisifs se rejoindront et confondront leurs forces, l’heure du capitalisme aura sonné. Alors la mission historique du prolétariat annoncée par Marx s’accomplira et l’humanité unifiée, sans classes et sans frontières, passera « du règne de la fatalité dans celui de la liberté. » Alors, il n’y aura plus, dans l’ordre nouveau du monde, que des hommes égaux, soumis à la seule loi du travail. Il n’y aura plus que des travailleurs qui, foulant pour la première fois d’un pied libre le sol où reposent des générations innombrables d’esclaves, de serfs et de salariés, se sentiront enfin une patrie. Et l’adjuration sublime du vieux Pottier, le poète prolétaire, résonnera dans les cœurs comme l’évangile des temps nouveaux.

Sois plus qu’un roi, sois ton maitre, sois homme ;
Ô travailleur, deviens l’Humanité !

Amédée DUNOIS.

MARXISME (Point de vue communiste-anarchiste)

Que devons-nous comprendre sous le nom de Marxisme ? Des principes, une théorie économique ; une explication des phénomènes sociaux ; une méthode d’action ? L’œuvre de Marx comprend tout cela, mais le marxisme a rétréci la doctrine au lieu de la parfaire ou de la réviser. Et, si nous compulsons les livres du Maître, nous sommes déroutés non seulement par leur obscurité, par leur lourdeur, mais encore par les lacunes et même les contradictions que nous y relevons. Il arrive parfois que sa correspondance, sur la fin, corrige ce que ses vues primitives avaient de trop absolu. Aussi, quiconque critique Marx sur un point est exposé à voir un de ses disciples, s’appuyant sur des textes longuement médités, tel un docteur du moyen âge féru d’Aristote, prétendre le convaincre d’ignorance ou d’erreur d’interprétation. Passant outre, nous nous bornerons à considérer dans la doctrine les seuls points que la généralité des socialistes en a retenus.

Le fondement de la doctrine est la conception matérialiste de l’histoire. Le développement des sociétés ne s’effectue pas sous l’influence des idées, ou mieux d’un idéal, mais il dépend des modifications survenues dans les conditions économiques, dans les moyens techniques dont l’homme dispose pour exploiter son domaine terrestre. Le stimulus de l’idée ne peut agir qu’autant que l’évolution préalable de l’appareil de la production en a provoqué l’éclosion. L’idée est un effet, non une cause ; elle n’est qu’un accessoire des forces matérielles génératrices des transformations sociales.

Pour comprendre la genèse de cette doctrine, il faut se reporter à l’époque où elle a été professée. Au milieu du siècle dernier, régnait encore sans conteste, dans les sciences naturelles, la croyance créationniste. Le monde était la mise en œuvre d’une volonté transcendante qui s’était manifestée par la création d’espèces sériées, que l’on pouvait certes rattacher à un certain nombre d’archétypes préconçus, mais qui étaient libres de tous liens génétiques. Si Lamarck avait cependant admis l’existence de ces liens, s’il attachait quelque importance aux modifications du milieu, c’est dans une idée immanente à l’être, née du besoin ressenti, qu’il voyait la source des transformations. « Or, ayant remarqué que les mouvements des animaux ne sont jamais communiqués, mais qu’ils sont toujours excités, je reconnus que la nature obligée d’abord d’emprunter des milieux environnants la puissance excitatrice des mouvements vitaux et des actions des animaux imparfaits, sut, en composant de plus en plus l’organisation animale, transporter cette puissance dans l’intérieur même de ces êtres et qu’à la fin elle parvint à mettre cette même puissance à la disposition de l’individu. » Transcendante ou immanente, venue d’en haut ou issue des profondeurs de l’être, la cause d’une variation était toujours une volonté.

Dans le domaine social, nous voyons les réformateurs, tout comme les législateurs antiques, messagers de la divinité, croire à la possibilité de substituer à des institutions imparfaites des conceptions de leur cerveau, de créer artificiellement un ordre nouveau, utilisant certes des matériaux tirés du chaos actuel, mais en disposant les éléments suivant un plan préétabli. Babeuf, Fourier, Saint Simon et ses disciples (avant de se lancer dans l’industrie), Auguste Comte lui-même, à la fin de sa carrière, élaborent des constitutions destinées à se substituer purement et simplement à celles qui régissent les peuples. Une idée, une volonté, voilà qui suffit à changer la face du monde. Proudhon seul, mais vers la même époque que Marx, a une idée moins simpliste de la réforme sociale.

Vers les années 50, Darwin élaborait son système biologique. Les diverses espèces ne sont pas issues de créations successives indépendantes, ce sont des lignées qui se sont transformées. Les êtres, spécifiquement semblables à un moment, sont variables dans des limites fort étroites sans doute, mais les variations sont susceptibles de s’additionner. Parmi des changements survenus fortuitement, la nature fait le tri, elle retient et accumule ceux qui sont avantageux dans la lutte pour l’existence et élimine les autres. Au fond, c’est la contexture du milieu qui précise et confirme l’effet du hasard, qui détermine la sélection. Les spécimens légèrement différents d’un même type entrent en compétition les uns avec les autres et en lutte avec les forces cosmiques, ceux qui l’emportent et survivent sont les mieux adaptés au milieu naturel et social. Hasard et milieu sont les facteurs du transformisme darwinien ; la volonté de l’individu n’a d’autres armes que celles empruntées à sa chance ; l’effort propre, les tendances internes n’ont plus le rôle que leur attribuait Lamarck.

C’est sous l’influence de ce mouvement d’idées que Marx élaborait sa doctrine du matérialisme historique : « Cette idée, (la lutte de classes) dans mon opinion, fera faire à la science de l’histoire le progrès que la théorie darwinienne a fait faire à l’histoire naturelle. Nous avions peu à peu approché de cette idée tous deux, plusieurs année déjà avant 1845. » (F. Engels, 1883.) Les inventions techniques, les découvertes scientifiques ont le même effet que les variations fortuites. Elles introduisent des dissemblances entre les individus, fournissent des armes nouvelles aux classes dont elles avivent les antagonismes, dont elles éveillent l’ambition. Renouvelant les conditions de la production, elles modifient l’équilibre du milieu social qui évoluera avec une accélération en rapport avec l’importance de l’innovation. Individus et classes entreront en lutte, les plus forts les mieux adaptés au nouvel état de choses élimineront les retardataires. La société ancienne porte dans ses flancs la société nouvelle qui doit la supplanter. Il y a évolution, non création préméditée.

Darwin avait, plus tard, reconnu que les causes invoquées par Lamarck méritaient de prendre place à côté de la sélection, que l’influence indirecte du milieu, provoquant la sensation de nouveaux besoins, mettant en action des tendances innées tenues en quelque sorte en réserve, était une source de variations. De nos jours, du reste, on est de nouveau porté à accorder un rôle prépondérant à l’innéité. Marx convint aussi qu’il avait sous-estimé la puissance des aspirations humaines que reflète l’idéologie régnante.

En réalité, la personne humaine n’est pas un absolu, il n’est aucune de nos perceptions, aucune de nos actions qui ne porte une empreinte sociale ; la société, d’autre part, n’est pas une entité, elle ne vit, ne s’exprime que par l’intermédiaire des individus ; facteurs idéologiques, facteurs physiques et sociaux sont inséparables, leur action combinée se retrouve à l’origine de tous les ébranlements qui changent la face de l’humanité. C’est incontestablement la passion religieuse qui anime les croisés. Les besoins d’argent de la féodalité ont pu la seconder, mais le mysticisme était seul capable de lui imposer son orientation, de donner un but à l’esprit d’aventure. La Réforme, plus tard, eut son point de départ dans la réprobation qu’inspirait à des croyants sincères le spectacle d’une Église corrompue qui retournait au paganisme. L’avidité des princes, les appétits de la finance naissante ont simplement exploité une force spirituelle qu’il était d’ailleurs prudent de canaliser. La Révolution française, la généralisation de ses principes en Europe, sont bien dues à l’explosion des idées égalitaires exaltées au XVIIIème siècle. Seules elles pouvaient émouvoir et mobiliser des masses désintéressées, leur faire brûler les étapes et inaugurer un monde nouveau, alors que la haute bourgeoisie se serait contentée d’une lente infiltration dans les organes de l’ancien Régime.

Simple dérivation d’un courant d’idées scientifiques contemporain, le Matérialisme historique de Marx, s’il a eu l’heureux effet de faire renoncer aux constructions artificielles dont on se satisfaisait jusqu’alors, a eu, par contre, la désastreuse conséquence de mettre au premier plan les revendications égoïstes qui, si elles ne sont pas dominées par un idéal commun aboutissent trop souvent à opposer les unes aux autres les fractions d’une même classe. Et l’idéal ne doit pas être, comme celui des utopistes, le produit d’un unique cerveau ou d’un petit nombre ; il doit avoir ses racines dans les faits, les malaises ressentis, les possibilités envisagées et pénétrer plus ou moins profondément dans l’esprit de l’immense majorité des citoyens, pour les incliner à l’acceptation d’un nouvel ordre social.

L’innovation qui, au dire de Marx, va avoir pour effet la transformation de nos sociétés, c’est le développement pris depuis le XVIIIème siècle par le capitalisme. Pour comprendre l’importance du fait capitaliste, il faut d’abord se rendre compte de ce qu’est la valeur.

« La valeur est le nœud gordien de l’économie politique ».

À l’économie politiqua bourgeoise Marx emprunte ses notions de valeur d’usage, reposant sur l’utilité et de valeur d’échange, base des transactions commerciales. Quelle est l’essence de cette valeur d’échange ?

« Pour que deux marchandises, de nature et de proportions différentes arrivent à valoir autant l’une que l’autre, il faut que l’une et l’autre contiennent en quantité égale une substance commune commensurable. Hormis l’utilité, les marchandises n’ont qu’une seule autre propriété commune : elles sont toutes des produits du travail humain, leur création a nécessité une dépense dé force humaine. »

C’est à peu près ce qu’avaient déjà exposé Smith et Ricardo. Nous ne discuterons pas en ce moment cette théorie. En parlant de la machine, nous avons déjà dit que le travail humain n’entrait pas seul dans la constitution de la valeur ; le travail des forces naturelles y a sa part. Au surplus, c’est une erreur d’identifier, dans la société actuelle, valeur et travail. Valeur n’est qu’un mot dont le sens n’a jamais été défini. Elle reste dans l’ombre. Ce qui apparaît sur le marché, ce sont des prix, conditionnés par les besoins respectifs des échangeurs, la rareté, l’accaparement, la spéculation, et, dans une moindre proportion souvent, par le travail. Pour que les marchandises s’échangent en proportion du seul travail humain qu’elles contiennent, il faudra un effort de notre volonté, une révolution précisément.

Mais nous devons signaler ici la façon dont Marx esquive le problème de la mesure de la valeur. Il admet que les travaux sont plus ou moins pénibles, plus ou moins compliqués ‒c’est confondre travail et peine, alors que la peine ne doit pas être associée à un travail réparti suivant les aptitudes, et physiologiquement dosé. Il faut les réduire les uns aux autres. « Quand nous parlons du travail humain au point de vue de la valeur, nous n’envisageons que le travail simple, c’est-à-dire que la dépense de la force simple que tout homme ordinaire, sans éducation spéciale, possède dans son organisme. Le travail simple moyen varie, il est vrai, suivant les pays et suivant les époques, mais il est toujours déterminé dans une société donnée.

Le travail supérieur n’est que du travail simple multiplié, il peut toujours être ramené à une quantité plus grande de travail simple : « une journée, par exemple, de travail supérieur ou compliqué à deux journées de travail simple ». Notons, en passant que quelle que soit la nature du travail, un homme sans éducation spéciale prendra de la peine sans résultat. Un mathématicien n’arrivera pas mieux à tracer un sillon qu’un laboureur à résoudre un problème d’algèbre s’ils ne s’y sont pas préparés.

Nous voudrions que Marx, nous présentât l’unité de mesure, le travailleur ordinaire. Faudra-t-il, avec le mètre-étalon, l’enfermer dans un coffre-fort du Pavillon de Breteuil ? Et comment s’y prendra-t-on pour lui comparer les autres travailleurs ? Une théorie scientifique, même si elle ne nous donne pas encore une solution complète du problème, devrait nous indiquer la voie à suivre pour l’atteindre, sans se résigner à un empirisme grossier. Or, Marx nous renvoie, pour établir le coefficient d’augmentation ou de réduction par rapport à la moyenne, au marché libre, au marchandage du travail.

« L’expérience montre que la réduction de tous les travaux à une quantité d’une seule et même espèce de travaux se fait tous les jours. »

Évidemment, par l’inégalité des salaires. Ford, si copieusement rémunéré a, sans doute, une éducation très spéciale. Mesurer la valeur par le travail, puis apprécier le travail d’après le montant du salaire n’est-ce pas un cercle vicieux ? Si la monnaie sujette d’ailleurs à spéculation, est en dernière analyse l’étalon de valeur, ce n’est plus dans l’armoire du Bureau International des Poids et mesures qu’il faudra le chercher, mais dans le coffre des capitalistes. Pour sortir de l’impasse, il faut approfondir la notion de la valeur et élucider le rôle et les variations de la monnaie.

D’ailleurs, Marx se propose moins de mesurer la valeur que d’expliquer la formation du capital. Il remarque très justement que le travailleur, dans sa journée, produit plus qu’il n’est nécessaire pour sa subsistance. Il appelle plus-value cette différence. Le choix du mot est peu heureux, si la valeur est le travail, il n’y a pas possibilité de plus-value, mais excédent de production sur les besoins, qui permet de dépouiller le producteur sans attenter à sa vie. Ce n’est là d’ailleurs qu’une impropriété de terme, puisque le fond n’est pas contesté. Cette plus-value nous donne la clef de la formation du capital : le capitaliste, ne donnant à l’ouvrier, sous forme de salaire que ce qui est indispensable pour son entretien, bénéficie du reste. Avec ce reste il achète de nouvelles forces de travail de telle sorte que son capital s’accroît indéfiniment, ou du moins le capital de la classe bourgeoise, car les exploiteurs luttent entre eux et se dépouillent mutuellement. L’analyse comprend une grande part de vérité, mais non toute la vérité.

Vilfredo Pareto a parodié d’une façon originale les raisonnements de l’auteur du Capital. Nous mettons entre parenthèses, les mots que le critique a remplacés par d’autres. « La valeur d’usage des marchandises une fois mise de côté, il ne leur reste plus qu’une qualité, celle d’être des produits du capital (Marx a écrit du travail). La quantité de valeur d’une marchandise resterait évidemment constante, si le temps nécessaire à sa production restait aussi constant. Mais ce dernier varie avec chaque modification de la force productive du capital (au lieu de travail) qui de son côté dépend de circonstances diverses, entre autres de l’habileté moyenne des travailleurs... des combinaisons sociales de la production... » Une couseuse loue une machine à coudre pour 30 centimes par jour. Le travail de trois heures de cette machine produit : 1° les 30 centimes du loyer de la machine ; 2° la somme de 70 centimes qui est strictement nécessaire à l’ouvrière pour vivre (dans un passé lointain ! !) Mais « l’ouvrière (l’homme aux écus) a payé la valeur journalière de la force de travail de la machine (de l’ouvrier) ; son usage pendant le jour, le travail d’une journée entière lui appartient donc. Que l’entretien journalier de cette machine (cet ouvrier) ne coûte que trois heures de travail de la machine (de l’ouvrier) bien que la machine puisse travailler la journée entière, c’est une chance particulièrement heureuse pour l’ouvrière (l’acheteur). Elle (notre capitaliste) a prévu le cas et c’est ce qui la (le) fait rire. »

Nous n’avons fait cette citation que pour montrer l’inconsistance des thèses des économistes de l’un et l’autre bord. Ici, elles s’éloignent moins l’une de l’autre qu’on ne le supposerait, si le capital n’est que du travail présent ou passé accumulé. Mais tous deux ont également tort de négliger un élément essentiel. Le capitaliste ne bénéficie pas uniquement de la confiscation de la plus-value humaine, mais de la monopolisation injustifiée de forces naturelles, chutes d’eau, houille, pétrole, engrais minéraux. On voit au surplus que l’exemple de Pareto, machine à coudre, mue par l’effort de l’ouvrière, était particulièrement mal choisi. Au lieu d’une machine-outil, il eut fallu considérer une machine génératrice de force, avec son approvisionnement de charbon, pétrole... pour une journée.

Le capital d’ailleurs ne se récolte pas uniquement par le moyen de prélèvements directs sur le producteur attaché à la manufacture. Le terrain de chasse, l’emplacement de la curée déborde la clôture des ateliers. On a fait depuis 1867 de sérieux progrès dans l’explication de la concentration des capitaux et les nouvelles observations chargent encore le capitalisme, bien loin de l’innocenter.

Avant même d’être un théoricien, Marx a été un agitateur, un des dirigeants de la Fédération communiste. Il prit part à la Révolution allemande de 1848 et, réfugié à Londres après la victoire de la réaction, il fut un des fondateurs de l’Internationale.

Le manifeste communiste qui contient l’essentiel de la doctrine révolutionnaire de Marx et d’Engels, fut élaboré en 1847. Il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot communiste. Il fut préféré, dit Engels, au mot socialiste, parce que ce dernier désignait alors des utopistes ou bien des réformateurs bourgeois. En fait ce manifeste est « l’écrit le plus répandu, le plus international de toute la littérature socialiste. »

Après avoir rappelé le rôle révolutionnaire de la Bourgeoisie, les auteurs indiquent que « les armes dont elle s’est servie pour abattre la féodalité se retournent contre elle-même », que par contre, en même temps que grandissait la bourgeoisie, grandissait le prolétariat, auquel la division du travail et le machinisme enlevaient toute possibilité d’indépendance et de bien-être. tandis que la concentration de l’industrie les groupe en masses compactes où prend naissance la conscience de classe.

Les intermédiaires entre riches et déshérités, les classes moyennes disparaissaient, écrasées par les grandes puissances industrielles et financières, elles tombent dans le prolétariat ; la lutte se poursuit aujourd’hui entre deux classes.

« Avant tout la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. La ruine de la bourgeoisie et la victoire du prolétariat sont également inévitables. »

Les communistes (socialistes) sont la fraction la plus résolue des partis ouvriers ; ils ont, sur la masse prolétarienne l’avantage que donne l’intelligence des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien.

« Le but immédiat pour les communistes est le même que pour tous les autres partis prolétariens : la constitution du prolétariat en classe, le renversement de la domination bourgeoise, la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. »

Quel usage fera-t-il de ce pouvoir ?

« Il va de soi que cela impliquera, dans la période de début, des infractions despotiques au droit de propriété et aux conditions bourgeoises de la production. ». Pourtant, le communisme n’ôte à personne le pouvoir de s’approprier des produits sociaux ; mais il ôte le pouvoir d’assujettir et de s’approprier le travail d’autrui. »

Suit un programme en dix articles, auquel souscrirait notre parti radical, sauf peut-être en deux points : expropriation de la propriété foncière et abolition de l’héritage ‒encore ai-je souvenir d’une conversation A. Aulard, au cours de laquelle ce dernier se prononçait énergiquement contre l’héritage. Alors, « à l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes, se substituera une association où le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous. »

Au point de vue dialectique ce programme est admirablement coordonnée. Pourtant si la conclusion est la nôtre, les moyens de réalisation ne sauraient nous agréer. Puis, au style et à la clarté d’expression près, l’exposé marxiste ressemble trop à une réplique du Discours sur l’histoire universelle de Bossuet, à une apologétique magnifiant une providence qui a pris en mains les destinées de la classe ouvrière, et à travers de dures épreuves la conduit à un inévitable paradis, terrestre à vrai dire.

Au surplus la description schématique de la société contemporaine et les pronostics avancés sur son avenir n’ont guère été confirmés par les événements. La classe moyenne se transforme, elle ne disparait pas. Intellectuels de toutes catégories, techniciens et cadres supérieurs du commerce et de l’industrie, ouvriers et employés très qualifiés, même, petits propriétaires ruraux, forment une masse flottante qui, selon ses intérêts et ses craintes, se rallie aux partis conservateurs ou au contraire réformistes et révolutionnaires. D’autre part, la classe capitaliste ne reste pas passive ; elle imagine chaque jour de nouvelles formes d’activité et gagne en puissance au lieu de se résigner à la défaite.

Marx et Engels confondent conquête du pouvoir et acquisition de la puissance. Nous devons regarder les pouvoirs politiques et administratifs comme de simples mandataires des détenteurs des forces matérielles que la naissance ou la chance ont concentrées en quelques mains, ou des forces spirituelles vestiges des croyances et des préjugés du temps passé. Substitués, par un coup de baguette magique aux gouvernants actuels, les représentants du prolétariat seraient asservis aux mêmes maîtres que leurs prédécesseurs. Ce qui importe principalement aux salariés c’est l’acquisition des connaissances techniques, de la pratique organisatrice de ceux qui les exploitent. Sans doute on ne doit plus rien attendre du renouvellement des tentatives qui séduisaient les précurseurs elles rêveurs du siècle dernier. Il s’agit maintenant d’entreprendre une besogne méthodique de préparation : s’initier au fonctionnement de l’appareil capitaliste, en créant au sein de chaque établissement industriel ou financier des groupements de toutes les catégories de salariés s’entraidant pour en étudier les rouages ; mettre son pouvoir d’achat et d’épargne au service de toutes les branches de la production et de la répartition où il sera possible de concurrencer les puissances rivales encore mal consolidées ; préparer de cette façon les cadres de la société future et ramener à soi les techniciens qui savent que la production ne saurait s’accommoder du désordre et de l’imprévision ; inculquer à la masse des travailleurs, avec le sentiment de la dignité humaine, l’esprit combatif qu’entretiendra la conviction d’acquérir, de jour en jour, la capacité de faire vivre une société nouvelle.

En résumé, Marx et. ses disciples nous ont apporté une conception de l’histoire qui néglige une moitié des facteurs qui président à l’évolution des sociétés ; une théorie de la valeur et de la formation du capital qui ne nous éclaire suffisamment ni sur la mesure de l’une, ni sur la nature et l’origine de l’autre, non plus que sur le processus de son accumulation ; un programme révolutionnaire de médiocre envergure et qui, nous venons d’en avoir l’exemple, expose aux pires déceptions si on en aborde l’exécution sans préparation préalable.

Le marxisme, en dépit des bonnes intentions qui l’animaient, a divisé les classes laborieuses au lieu de les unir ; il a fait perdre un demi-siècle d’efforts gaspillés en intrigues politiques auxquelles syndicats et coopératives ont eu grand peine à se soustraire, faisant dévier et tarir le courant d’idées proudhoniennes qui tendaient à détourner le peuple de remettre son sort entre les mains de directeurs de conscience et l’invitaient à étendre ses propres capacités.

Marx, économiste et sociologue, n’eut été classé qu’an second rang ; c’est à son rôle d’agitateur qu’il a du sa notoriété populaire. Marx doit plus à la classe ouvrière que la classe ouvrière ne doit à Marx.

G. GOUJON

MARXISME

n. m.

Doctrine de Karl Marx exposée dans les œuvres de cet auteur, notamment dans « Le Capital ». Le marxisme développe la théorie de l’exploitation de la classe ouvrière par le patronat, laquelle a pour but d’apporter une plus-value au capital, plus-value produite par l’ouvrier, mais que le patron s’approprie.

La valeur a pour origine le travail C’est le travail qui donne de la valeur à la marchandise. Sans le travail le problème de la valeur ne se poserait pas pour les objets, et chacun en aurait la consommation libre, comme, par exemple, l’air que nous respirons. Une pierre brute ramassée au bord du chemin n’a pas de valeur : mais si nous la supposons ensuite taillée, cette pierre prend de la valeur parce qu’on y a ajouté du travail.

Pour acquérir des valeurs la patron achète à l’ouvrier sa force de travail ; mais il ne la paie pas ce qu’elle vaut car il s’en réserve une part pour lui. Le patronat tend, à diminuer le taux de la force de travail ; pour cela il a deux moyens : 1° Augmenter le nombre des heures de travail sans augmenter le salaire ; 2° Diminuer le salaire de manière à le réduire au strict nécessaire à l’entretien de la vie de l’ouvrier.

L’accumulation du capital résultant des plus-values qui s’ajoutent constamment, enrichit de plus en plus les patrons. En outre, par l’effet de la concurrence entre eux et du progrès de l’industrie, les patrons tendent à diminuer en nombre en même temps que les entreprises croissent en grandeur. Le petit commerce et la petite industrie tendent à être éliminés par le grand commerce et la grande industrie. Leur personnel tombe dans le prolétariat, c’est la disparition des classes moyennes.

Au fur et à mesure du développement économique, il tend à se former deux classes : 1° Un patronat de moins en moins nombreux et de plus en plus riche ; 2° Un prolétariat de plus en plus nombreux et de plus en plus pauvre.

Le capital renferme ainsi en lui son germe de mort, car il est évident que par le seul processus du développement économique la révolution doit éclater un jour. il viendra un moment où l’on n’aura plus que quelques individus à déposséder pour transformer la société capitaliste en une société socialiste.

Si l’on s’en rapporte aux déductions logiques du marxisme, la révolution est donc indépendante des volontés humaines ; elle arrivera par la force des choses. Il en est d’ailleurs ainsi pour tous les phénomènes sociaux. On a tendance à s’imaginer que ce sont les idées qui mènent le monde ; il n’en est rien selon le marxisme. Les idées ne sont qu’une suprastructure sans importance. Le monde est gouverné par les phénomènes économiques. C’est l’état économique d’un pays qui cause les guerres, le régime politique, la structure sociale, les mœurs, les religions. C’est ce que le marxisme appelle le matérialisme historique.

Le marxisme a la prétention d’être le socialisme scientifique ; il s’oppose au socialisme utopique des Sismondi, des Saint-Simon, des Fourier, etc. Pour ces théoriciens, le socialisme sera l’œuvre de la volonté humaine éprise de justice. Certains mêmes fondaient leurs espérances sur la bonne volonté d’un patron (Owen) qui instaurerait le socialisme par humanité,

Le marxisme est-il scientifique comme il le prétend ? Oui, dans une certaine mesure. La concentration capitaliste est un fait et d’autre part la théorie du matérialisme historique renferme une grande part de réalité. Il est certain que nombre d’événements historiques sont déterminés par des causes économiques. Souvent ces causes sont cachées aux peuples et pour les faire agir on invente de toutes pièces la superstructure idéologique : amour propre national, protection d’un peuple faible, etc, La dernière guerre, dite guerre du droit, dont la cause la plus importante était la rivalité économique de l’Angleterre et de l’Allemagne, est une éclatante illustration de la théorie marxiste, du matérialisme historique.

Néanmoins, le marxisme ne saurait prétendre à être une science car il renferme des erreurs. Certes les intérêts économiques ont une grande importance. Cependant l’idéologie (c’est-à-dire les croyances, les préjugés, les mœurs, l’amour-propre), sont loin d’être d’effet nul. On peut même dire que sans cette suprastructure, c’est-à-dire sans les passions, jamais les intérêts matériels ne réussiraient à déclencher les événements. L’Idéologie, comme d’ailleurs l’infrastructure économique elle-même, ne sauraient agir qu’au travers des volontés humaines. C’est ce que Marx n’a pas vu assez ; de là le caractère inerte de sa doctrine.

Marx était un disciple d’Hégel dont le système comportait la thèse, l’antithèse et la synthèse. Le marxisme de même comprend une thèse : l’évolution du capital, une antithèse : l’accroissement du prolétariat et enfin une synthèse qui sera le socialisme.

En dépit de son matérialisme, le marxisme présente donc un côté mystique. Le développement économique apparaît comme une force aveugle et fatale qui agit par dessus les hommes et en dépit d’eux.

Si la concentration capitaliste s’est trouvée confirmée, il n’en est pas de même de la disparition des classes moyennes. Le petit commerce continue à trouver sa vie à côté du grand commerce, répondant à des besoins que jusqu’ici le grand commerce n’est pas parvenu à satisfaire. En outre les classes moyennes se transforment et ne disparaissent pas ; entre le patron et l’ouvrier il y a toute une hiérarchie d’employés à haut traitement dont les intérêts se confondent avec ceux du patronat et non avec ceux de la classe ouvrière.

La loi d’airain d’après laquelle le prolétariat tend vers une paupérisation croissante n’est pas vraie. La paupérisation du prolétariat est au contraire en raison inverse de l’évolution économique ; plus l’état économique est développé (États-Unis), plus hauts sont les salaires. Car en même temps que l’état économique monte le niveau intellectuel du prolétariat, l’ouvrier a des besoins plus grands et exige de hauts salaires.

Le Manifeste Communiste de Karl Marx est une œuvre révolutionnaire. Cependant, jusqu’en 1914, les marxistes ont tiré de leur doctrine la justification du parlementarisme et du réformisme. Puisque la révolution doit venir d’elle-même par le seul jeu de l’évolution économique, point n’est besoin d’y inciter le prolétariat. En poussant jusqu’au bout la théorie du matérialisme historique, on pouvait même aboutir à l’inaction absolue ; si en effet les volontés humaines ne jouent aucun rôle, toute propagande est inutile.

La théorie de la dévalorisation des hommes au profit des choses a servi aux leaders démagogues à flatter les masses. L’ouvrier a la haine des supériorités, c’est un défaut de son ignorance et de son esclavage. Il aime les leaders et en même temps il les jalouse. La théorie de la négation de l’influence des hommes dans le déterminisme des événements avait pour effet d’atténuer son ressentiment contre le propagandiste. Quand un orateur lui disait : « Mais je ne suis rien, mon action est nulle, seule l’évolution économique amènera le socialisme », l’ouvrier lui pardonnait presque. Cette humiliation formelle n’empêchait pas bien entendu le propagandiste de profiter des ouvriers, d’en tirer un siège au Parlement et de les trahir plus tard pour passer à la bourgeoisie.

Néanmoins, dans son action mondiale, le marxisme a fait œuvre révolutionnaire. Il a mis la révolte au cœur du prolétariat du monde entier. Et on peut dire même que la prétention du marxisme à être scientifique a servi la cause de la révolution. Sans avoir jamais lu le Capital, les ouvriers ont cru, sur la parole de leurs leaders, que le socialisme n’était pas l’expression d’un désir de justice, mais quelque chose de certain qui devait arriver fatalement comme une éclipse.

Et le premier essai de révolution sociale a été fait en Russie, par des hommes qui avaient passé leur vie à étudier le marxisme.

Doctoresse PELLETIER

MARXISME

N’étant pas royalistes et encore moins fascistes, nous ne saurions être suspects d’avoir le culte des personnalités. Il y a, en effet, longtemps que nous avons fait nôtre le guéris-toi des individus lancé par Anacharsis Clootz, du haut de sa guillotine, comme une objurgation suprême contre toute velléité césarienne et dictatoriale. Du reste, Karl Marx, dont la pensée planait avec la même sérénité sur les sommets du savoir de son temps qu’elle savait descendre dans les profondeurs de notre enfer social, était le moins marxiste des hommes et ce n’est que rendre un juste hommage à la vérité que d’affirmer que Marx a été pour la sociologie ce que Darwin et Lamarck ont été en biologie et Newton, Kepler, Galilée et Copernic en astronomie. Copernic et la pléiade d’astronomes qui l’ont complété ont découvert la véritable position de la Terre dans l’Univers, Darwin surtout a situé l’homme à sa place exacte dans la biologie et Marx a enfin rompu avec tous les mirages trompeurs du déisme et du spiritualisme en assurant la victoire définitive de la conception matérialiste et moniste de l’histoire.

C’est désormais la fin de toutes les légendes héroïques et des miracles. L’histoire humaine cesse d’être inspirée par l’intervention divine et actionnée par des surhommes : princes, guerriers ou prophètes, pour être déterminée par l’évolution économique inhérente à notre planète. La trame de l’histoire, dit Karl Marx, ce sont les luttes de classes qui ont fait évoluer notre espèce de l’anthropophagie à l’esclavage, de l’esclavage au servage et du servage au salariat. Dans le lendemain historique qui se prépare, ces luttes de classes vaincront avec le salariat, dernière forme de l’esclavage, toute hiérarchie sociale en créant ainsi les conditions voulues pour l’avènement de la société communiste dans laquelle la lutte pour la vie cessera d’être la guerre entre les hommes pour revêtir de plus en plus le caractère d’une lutte contre les forces de la nature environnante, afin de les utiliser pour le bien de l’humanité affranchie.

Le processus économique résulte non seulement de l’intervention humaine, mais encore de toutes les forces cosmiques, telluriques, géologiques en action permanente sur notre habitat céleste et dont l’influence est prépondérante. L’apport de l’homme est relativement minuscule. Mais il n’est pas nul et, pour ne pas être le créateur des inéluctables transformations, il peut cependant, en tant qu’accoucheur, hâter leur éclosion. Pour Marx l’avènement de la Société Communiste n’est pas seulement une conviction, mais une certitude, un axiome mathématique.

Les principaux leviers de la Révolution communiste sont la lutte de classes devenant de plus en plus consciente par les effets de la loi des salaires et de la concentration capitaliste, que hâteront l’expropriation générale, frayant la voie à la société sans classes. La lutte de classes avec la loi d’airain des salaires, rive l’ouvrier à sa chaîne d’esclavage et la concentration capitaliste, oblige les capitaux, ces molécules de la ploutocratie, à se chercher et à s’agglomérer en vertu même des lois mathématiques de la nature selon lesquelles les corps s’attirent en raison de leurs masses et en raison inverse du carré de leurs distances. La lutte de classes est un fait indéniable et ne saurait être niée que par l’ignorance ou l’imposture.

Tous les travaux, les plus impérieusement nécessaires, les plus utiles, les plus indispensables à la vie même, comme, par exemple, le travail des mines, de l’alimentation, de la construction des maisons, de la confection des vêtements, de la locomotion, etc... , etc... se font par des travailleurs qui ne possèdent comme instruments de production que leurs mains et leurs cerveaux, tandis que le sol, les usines, chantiers, ateliers, fabriques,. toutes les richesses et tous les instruments de production en fer, en fonte ou en acier sont détenus par des maîtres improductifs et leurs négriers ou surveillants de la production humaine. De là, forcément, antagonisme d’intérêts du travailleur exigeant plus d’aisance avec moins de surmenage, tandis que les détenteurs illicites de la richesse sociale que d’autres mettent en œuvre ont tendance à exiger de leurs travailleurs, c’est-à-dire de leurs esclaves, plus de travail pour moins de salaire.

Le jour, heureusement prochain, où la classe ouvrière dans sa majorité deviendra consciente de cet état honteux et abominable, l’expropriation des expropriateurs aura sonné et tout ce qui fait obstacle à l’émancipation du prolétariat et, par le prolétariat, à l’émancipation de tous les êtres humains sans distinction d’âge, de sexe, de nationalité, de race et de couleur, devra être impitoyablement renversé, balayé, anéanti.

Nous ne préconisons pas le châtiment des dirigeants et des exploiteurs, mais simplement leur suppression, comme moyen de défense de la Révolution, par la force ou à l’amiable, parce que nous avons parfaitement conscience que, pour vivre et durer, l’ordre nouveau que nous voulons instaurer doit bannir de ses mœurs jusqu’à l’idée même de la récompense et du châtiment.

Nous touchons ici au point névralgique, vulnérable de la Révolution sociale.

Presque tous les révolutionnaires du passé et parmi eux les meilleurs, comme Marat et Babeuf, ont préconisé, pour la période transitoire, la dictature révolutionnaire et impersonnelle.

Karl Marx, malheureusement, a également préconisé ce qu’on appelle la dictature révolutionnaire du prolétariat, mais avec moins d’insistance que les Bolcheviks, et son ami et alter-ego Frédéric Engels a même déclaré que la prise du pouvoir par le Prolétariat ne devait durer que le temps qu’il faudrait pour exproprier et socialiser la propriété. Karl Marx, m’a-t-on dit, devait publier un volume abordant et traitant ce sujet. Malheureusement la mort l’en a empêché...

Nous pensons qu’il règne parmi les révolutionnaires, par atavisme et pour ne pas avoir su tirer, lors de la première Internationale, de la thèse socialiste et de l’antithèse anarchiste, une synthèse communiste libertaire, une grande et dangereuse confusion. De tous temps tous les penseurs socialistes ont déclaré sur tous les tons qu’il fallait substituer au gouvernement de l’homme sur l’homme l’administration des choses et finalement on aboutit, après s’être traîné mutuellement dans la boue, à déclarer du côté bolchevik que les socialistes allemands, qui ont toujours travaillé pour la réconciliation de la France et de l’Allemagne ainsi que pour l’avènement de la République allemande, étaient des social-fascistes, accusation insensée à laquelle les hommes de la deuxième Internationale répondent que Staline, l’auteur du seul Code au monde qui consacre l’égalité des sexes et la liberté de l’amour et qui semble enfin reconnaître la nocuité de la Nep, préparerait, dans l’ombre, on ne sait quel Thermidor portant dans ses flancs un bonapartisme renouvelé !

Pour sortir de cette pétaudière, une clarification dans les idées et une révision profonde de la tactique révolutionnaire s’impose. La disparition ou l’évanouissement de l’État comme disait Lénine n’est pas un but final et lointain, mais une nécessité de vie pour le socialisme. L’Armée, la Police, la Magistrature et l’Église, ces assises principales de l’État, ne sauraient être mises au service de la Révolution sous peine de l’absorber et de la tuer, mais doivent être détruites, anéanties sous et par la ruée des peuples soulevés.

Seule, la socialisation de toute la propriété complétée par la socialisation de la distribution rendra ensuite possible l’abolition du salariat en réalisant l’égalité économique et la liberté individuelle de tous par l’égal droit de chacun sur le rendement social. Là est le salut, il n’est pas ailleurs.

Frédéric STACKLBERG

MARXISME (Point de vue du socialisme rationnel)

Dans une étude relative au problème social, nous exposerons que la question d’appartenance des richesses est du domaine du raisonnement et non l’effet mécanique du prétendu déterminisme économique comme l’enseigne plus ou moins nettement le marxisme en tant que doctrine socialiste.

Quoiqu’en disent les marxistes de stricte observance aussi bien que quelques néo-marxistes, le marxisme n’est qu’une religion aussi inopérante, socialement, que celle qu’il prétend remplacer pour l’instauration du socialisme Par le fait que la solution du problème social dépend, selon Marx avant tout, du déterminisme économique, le marxisme ne peut conduire la société que vers des déceptions plus ou moins cruelles. Cela ne veut pas dire, à notre époque d’ignorance sociale sur la réalité du droit, que le marxisme n’est qu’un cadavre à enterrer. Comme tous les préjugés, le marxisme a et aura la vie longue.

Alors que les religions révélées défaillantes donnaient la mesure de leur incapacité à vaincre le paupérisme intellectuel, moral et économique, Marx et quelques disciples pensèrent que l’Humanité avait fait fausse route en cherchant à infuser dans la conscience individuelle un sentiment religieux ou moral de solidarité humaine. Pour eux, la société n’a pas à s’intéresser à la question morale qui se résoudra toute seule par l’efflorescence du politique dans l’économique. Le mécanisme suffit à tout pour bien des marxistes. Ce que les religions révélées n’ont pu faire, au nom de la foi et de la grâce, la religion marxiste du déterminisme économique avec Marx et ses disciples, le résout au nom de la fatalité d’une science mystique bien plus spécieuse que réaliste. Il est presque inutile de s’intéresser à ce qui doit être, diront plus ou moins les marxistes, l’Usine marxiste fabriquera toujours des produits socialistes quelle qu’en soit l’origine. Les produits seront sains ou nocifs, moraux ou amoraux selon les besoins ; ainsi le veut l’Évangile de Marx.

C’est ainsi qu’avec des sophismes de circonstances, le marxisme, pendant la seconde moitié du siècle dernier et le commencement de celui-ci, va remplir de gestes politico-économiques la plupart des manifestations populaires. Grâce aux fictions sur lesquelles le marxisme repose, il pourra faire de nombreux adeptes dans les classes laborieuses, cependant que les classes possédantes n’auront pas à souffrir des conquêtes illusoires qu’elles accorderont aux prolétaires. Il y aura mirage à l’avantage des élites. Cependant, le marxisme apparaissait et reste nettement une méthode empirique de réalisation socialiste toujours prochaine. Du fait de cette croyance prolétarienne, la parodie socialiste s’ancrait dans le cerveau d’un grand nombre d’opprimés et un mouvement de libération sociale naissait d’une méthode, d’une doctrine qui s’annonçait révolutionnaire en théorie et restait conservatrice dans la pratique. Comme résultat, les prolétaires, qui n’ont ni le temps ni les moyens de s’instruire, attendent... l’avènement du socialisme promis mécaniquement et se demandent, non sans crainte, de quoi demain sera fait. Vu à travers les lunettes du marxisme, le socialisme s’annonce comme une utopie. Ses prêtres avaient cependant prêché maintes fois du haut des chaires de l’église socialiste marxiste, qu’une catastrophe rédemptrice ne pouvait tarder à se produire. Il y a quelque quatorze ans que la prophétie semblait se réaliser. Nul ne peut nier que, comme catastrophe, la guerre mondiale n’en ait été une grande, et que la Révolution Russe, aux mains des marxistes, n’ait pas donné l’illusion que les prophéties marxiennes allaient donner la mesure de leur valeur sociale. La transsubstantiation de l’ordre capitaliste à l’ordre socialiste n’allait pas tarder à se produire ; les travailleurs allaient être débarrassés du cauchemar économique et l’harmonie sociale allait régner, d’abord en Russie, dans l’Univers ensuite.

Il serait superflu, sans vouloir dénigrer le moins du monde l’expérience russe, d’entrer dans des explications développées pour savoir que, non seulement le travail n’est pas plus libre en Russie qu’ailleurs, et constater qu’il n’a pas anéanti le paupérisme moral. Ce sont cependant des marxistes, plus ou moins orthodoxes, qui détiennent le pouvoir et les richesses. L’éducation socialiste est entre leurs mains. Le temps, et un temps relativement prochain, nous dira ce qu’a valu cette éducation. Ce qui s’est produit en Russie était inévitable et depuis 1900 nous l’avons exposé, dit et redit dans de nombreux articles de journaux, de revues et dans les livres sur la Souveraineté du Travail et le Collectivisme Rationnel. Nous verrons en exposant quelques-uns des sophismes sur lesquels le marxisme repose, qu’il fallait mettre beaucoup de complaisance pour croire à la puissance créatrice de certains mythes.

De différentes manières, la vie sociale de notre époque nous prouve que le déterminisme économique qui est, en quelque sorte, le pivot sur lequel le marxisme repose, peut, tout aussi bien accoucher de l’impérialisme financier le plus redoutable aux opprimés, comme aux États-Unis, que du socialisme libérateur du travail. Pour être plus explicite, nous reconnaissons qu’il n’y a que de bien faibles chances pour que ce déterminisme opère en faveur des opprimés, quelles que soient les apparences que des rhéteurs habiles mettront en relief. Si, comme nous en avons la conviction, le socialisme doit être instauré sur notre terre et y vivre, c’est à une conception scientifique de liberté et par suite de responsabilité, non seulement différente de celle de notre époque, mais le plus souvent opposée, que nous le devrons. Le socialisme succédera au capitalisme, sans le continuer, comme le jour succède à la nuit. Bien des signes avant-coureurs font comprendre que le jour approche où il ne sera plus possible de diriger une nation par le sophisme d’un progrès qui ne fait qu’augmenter les moyens de domination d’une caste et le mirage d’une production faisant de plus en plus comprendre aux masses laborieuses le manque de satisfaction des besoins ressentis. Nous pensons avec H. de Man, sans nous associer le moins du monde à sa méthode de réaliser le socialisme toujours à venir, que « le moment est de placer les questions sur leur véritable terrain, de se débarrasser d’anciennes formules qui cachent plus souvent qu’elles n’expriment ce que l’on veut en réalité. »

Il n’y a pas qu’en Belgique où le marxisme soit contesté et combattu : les pays anglo-saxons n’ont jamais compris que le marxisme puisse avoir un prestige sur les masses. En France, la question n’est pas moins trouble qu’ailleurs ; nous sommes tentés de dire qu’elle est pire. Des politiciens se réclament du communisme, d’autres du seul mot de socialiste, pendant que certains se désignent comme républicains socialistes et d’autres se veulent être des radicaux-socialistes qu’il ne faudrait pas confondre avec les socialistes-radicaux. Pour un peu, tous les parlementaires arboreraient la cocarde socialiste. Dans un pays où tant de... socialismes foisonnent, il est tout indiqué qu’il n’y en ait aucun de scientifique et d’équitable. Aussi, assistons-nous à des marchandages politiques sans fin et sans portée réellement socialiste. Le profit personnel est roi. S’il apparaît que le vieux monde politico-économique chancelle, on ne s’intéresse pas, pour cela, à étudier ce qu’il faudrait mettre à la place si un incendie ou une inondation obligeait à remplacer la maison détruite. On cherche, par un éclectisme de circonstance, à faire quelques réparations qui dureront autant, sans doute, que les législateurs qui les ordonnent...

Dans son nouveau livre « le Marxisme a-t-il fait faillite ? » M. Vandervelde fait un sérieux effort, quoique se disant agnostique, pour expliquer que le Manifeste Communiste aussi bien que le programme d’Erfurh ont conservé leur valeur socialiste ; et, s’appuyant sur certaines déclarations, cherche à revigorer la doctrine marxiste d’une âme nouvelle. À cet effet, il veut bien nous faire savoir qu’une littérature marxienne a été publiée en Russie et qu’elle compte quarante-deux volumes. Désormais, en s’appuyant sur Marx ou sur quelque autre marxiste, plus ou moins orthodoxe, il sera toujours possible d’utiliser, quelques mots extraits d’un livre, quelques phrases d’un document ou quelques passages sortis à propos d’un ouvrage pour montrer que le marxisme est le pur socialisme et le seul système social qui puisse résister à l’examen. En utilisant, par le même procédé, des extraits appropriés à une thèse différente ou opposée, divers passages des écrits des mêmes auteurs, on peut étayer un système social contraire.

Encore une fois ce que nous disons du marxisme ne signifie pas que tout est mauvais dans la théorie marxiste ni dans la pratique de cette doctrine, qui est plutôt une méthode à appliquer selon les lieux et les circonstances, mais prouve qu’elle prend trop souvent ses désirs pour la réalité, ce qui n’est pas... bien... scientifique... Le marxisme n’est pas une doctrine, mais une méthode souple et variable, qui s’adapte merveilleusement aux circonstances quand le recrutement politique, pour la conquête des pouvoirs publics, le permet. En peu de mots, le marxisme est, avant tout, une machine électorale pour assurer l’élection de ceux qu’il prend sous sa protection.

Le marxisme, étudié de près, n’est qu’un mysticisme permanent de matérialisme et de déterminisme économique valable pour la conquête des pouvoirs publics. Rien d’étonnant que le marxisme touche à tout, sans rien déterminer scientifiquement ; et c’est la raison pour laquelle, selon les lieux et les circonstances le marxisme rejette brusquement les idées relatives à la morale, à la liberté et à la justice, quitte à les reprendre vaguement pour les besoins de la cause politique à défendre à une autre occasion.

Pour un socialiste marxiste, le socialisme est une espèce de transsubstantiation matérielle qui change en pur diamant tous les erzats que l’économie politique fait surgir des institutions sociales, en commençant par la prétendue production... socialisée, chère aux déterministes aussi bien qu’à M. E. Vandervelde.

Le rôle social des futurs dirigeants marxistes sera d’autant plus aisé à remplir que la fatalité des événements, devant suppléer à la volonté et à la science humaine, aura préparé la route à suivre.

Dès lors, du côté intellectuel et moral, le socialisme n’a pas à s’intéresser, comme le soutiennent Colins et ses disciples, depuis près d’un siècle, de ce que Lafargue appelle des grues métaphysiques. C’est simple, et, disons-le nettement, trop simple pour avoir une valeur sociale sérieuse. Le socialisme ne peut être que l’application de la justice à la société. Alors que le marxisme n’est pas une science réelle, il peut être considéré au point de vue social, comme une théorie d’adaptation au milieu, susceptible de prendre les formes les plus diverses et par là, dans certains cas, pourra aider à l’avènement du socialisme rationnel, seul durable et scientifique. Il pourra aussi être le naufrageur du socialisme. Cette manière de poser la question sociale ouvre au marxisme un horizon nouveau avec des avenues commodes pour atteindre le pouvoir et les richesses qu’il orienterait vers l’usage général, en raison du travail et du mérite de chacun dans une atmosphère d’harmonie sociale où la liberté individuelle n’aura plus rien à craindre. L’ignorance sociale de l’époque sert le marxisme, qui repose sur des mythes économiques...

Le socialisme rationnel substitue au marxisme une méthode réaliste, morale, économique et pratique, telle que Colins l’a formulée dans son œuvre immortelle de science sociale.

Pour résumer notre pensée sur le marxisme, nous dirons :

  1. Que cette doctrine est un modèle d’illusionnisme ;

  2. que l’illusionnisme est aussi vieux que le monde, mais qu’il a servi jusqu’ici, avec des secousses morales et économiques, à maintenir un ordre relatif ;

  3. que tant que le désordre n’a pas commis tout le mal qu’il peut faire et que, de ce fait, la nécessité sociale n’est pas suffisamment exigeante pour y mettre fin, la société ignorante doit continuer d’expier ses fautes sous le fouet de l’illusion ;

  4. que pour si chaotique et boueuse que soit notre époque, il peut être nécessaire de faire l’expérience d’une illusion nouvelle ;

  5. que de plusieurs maux il faut choisir le moindre, surtout quand ce mal nécessaire peut devenir un bien relatif à l’instauration du Socialisme juste et scientifique, où l’illusion fera place à la vérité-réalité que le bon raisonnement déterminera, après avoir retourné dos à dos le matérialisme et l’anthropomorphisme.

De ce que nous avons dit du marxisme, il résulte que cette méthode d’organisation économique se présente comme facteur possible, plus ou moins déterminant, d’un éclectisme presque providentiel, où l’on trouve de tout un peu. En époque d’ignorance sociale, le marxisme, en déplaçant certains maux dont souffre la société, peut amener quelques modifications accidentelles favorables à la vie générale, en attendant que la nécessité sociale oriente l’Humanité vers la suppression effective du paupérisme moral aussi bien que matériel. Le marxisme conduit au fonctionnarisme et à une variété de socialisme étatiste.

Le marxisme prétend, non seulement organiser la propriété générale, mais il tend à organiser aussi l’exploitation des richesses. Par là, le marxisme prépare la gestation et la naissance du fonctionnarisme le plus despotique que l’univers ait connu.

Il est conduit à cette solution parce qu’il ne discerne pas scientifiquement, dans l’appropriation sociale des richesses, la différence essentielle qu’il y a entre la source passive des richesses ‒sol général ‒qui est nécessaire, pour la production générale, et les produits travail, simplement utiles au bonheur social. Le marxisme fait, plus ou moins ouvertement, cause commune avec l’économie politique courante, ne remarquant pas que l’escobarderie des politiciens enseigne la confusion de l’indispensable avec l’utile en confondant ainsi le propre avec le figuré. Cette confusion générale des richesses, voulue par les économistes et passablement de socialistes, a, pour conséquence sociale de faire payer tous les impôts par les travailleurs, d’établir le salaire ‒ou prix du travail ‒au minimum des circonstances, et, par suite, de maintenir, le mieux possible, l’esclavage des masses.

Le marxisme, loin d’être le fossoyeur du régime bourgeois, qu’il combat théoriquement par des mythes, le continue pratiquement sur un plan fonctionnariste où, par une solidarité illusoire la liberté individuelle et l’égalité relative au mérite de chacun seraient écrasées par une vague et irresponsable administration des choses aussi despotique que la féodalité financière de notre époque.

Le socialisme rationnel, en tant qu’organisation sociale, peut et doit développer, chez les travailleurs, l’esprit d’examen et par suite, selon les connaissances et les circonstances, l’esprit d’association libre...

L’homme, naturellement, ne peut tendre, en toute circonstance, pour une association forcée...comme il ressort du marxisme appliqué... L’homme doit être libre de travailler en association ou isolément.

De ce qui précède, il résulte que le marxisme est la caractéristique d’une époque de dissolution sociale. Ne sachant exactement quelle route suivre, il s’attache mystiquement à l’apparence des faits qui naissent du mécanicisme d’une période de désordre social et économique.

Fasciné par le mirage économique de la théorie du mouvement, le marxisme étudie spécialement les effets d’un système d’iniquités sociales sans remonter aux causes. Dans un but spécialement politique, le marxisme entretient l’équivoque, soit en ne faisant qu’effleurer le sujet dont il paraît s’occuper, soit en passant sous silence les faits dont il redoute l’examen.

Le marxisme, plus ou moins orthodoxe ou I’Au-delà du marxisme, reposent sur des fictions ou des utopies qui situent le socialisme dans le domaine du mysticisme.

Élie SOUBEYRAN

MASSACRE

s. m. (du bas allem. mastken, égorger)

Carnage, tuerie de gens qui ne peuvent se défendre. Par analogie : grande tuerie de bêtes. Fam. : Destruction d’objets nombreux. Populaire : Homme qui travaille mal, qui ne sait point exécuter convenablement ce qu’on lui a donné à faire. Vénerie : Bois de cerf ou de daim dressé à l’endroit où l’on va donner la curée.

La lutte est la loi constante de la vie. Rien ne subsiste que d’entredévorement. Les minéraux sont décomposés par les végétaux qui, à leur tour, se ravissent leur substance. Les animaux mangent les végétaux et font, d’autres animaux, leur pâture. L’homme, animal tard venu sur le globe, malgré sa faculté de raisonner (apparente ou réelle) n’échappe pas à cette loi, ne peut pas y échapper ; mais alors que, dans le règne animal, rarement les individus d’une même espèce s’entretuent, chez l’homme c’est un fait normal et universel. Son instinct contrarié et complexe, sa faculté d’induire et de déduire, l’ont amené à considérer toute la nature comme un vaste champ d’expérience, où chaque individu peut être consommé, soit directement, soit dans les produits de son activité. Le seul critérium possible aux premiers âges de l’humanité, est la force. Sa force propre d’abord, sa force d’individu, puis celle de sa famille, de son clan, de sa tribu, celle enfin de son pays. Et aussi, dans le sein même de son clan, de sa tribu, sa propre force agissant sur les autres composants du milieu ; dans le pas, sa famille, son clan, son parti, agissant sur les autres individus ou les autres clans ou les autres partis.

La force, d’abord brute, toute d’agilité et de ruse, ne tarde pas à se sophistiquer. La force s’adjoint « le droit à la force », et le devoir de se soumettre à la force, non plus seulement du muscle et de la ruse, mais encore du raisonnement. Et cette force altérée, déviée, trouve son expression dans le gouvernement.

Le gouvernement puise sa force dans la croyance que les gouvernés ont de son droit à gouverner. Pour faire accepter cette foi, les prêtres enseignent l’existence d’un Dieu Tout-Puissant qui a révélé aux hommes sa loi. Cette loi est d’obéir au Prince : « Car toute autorité vient de Dieu » (Saint Paul). Ce Dieu, Justicier Suprême, invisible, mais toujours présent, punira de supplices inimaginables, quiconque transgressera sa loi.

Tant que les hommes, les peuples ne mettront pas en discussion la révélation, l’ordre règnera. Aussi le Pouvoir devra-t-il empêcher par tous les moyens l’examen de cette règle. Il y parvient : 1° En s’appropriant le sol et toute richesse sociale, maintenant ainsi les peuples dans la plus grande misère matérielle et intellectuelle ; 2° En supprimant incessamment tout individu qui ne se soumet pas à la règle.

Mais les révélations, les règles, sont aussi multiples que les groupements nationaux. Les guerres, le commerce, mettent en présence des individus ayant des croyances différentes. L’esprit critique se développe nécessairement et menace dans chaque groupe, dans chaque pays, la révélation, et partant : l’ordre. Le pouvoir du moment (religieux ou de prétention divine), sous peine de disparaître, doit se débarrasser des « fauteurs de désordre », il sévit brutalement. Ses tribunaux condamnent et quand les hérétiques, les indisciplinés sont trop nombreux ses soldats les massacrent par dizaines, par centaines, par milliers. Aussi l’histoire ; n’est-elle qu’une longue série de carnages, de massacres. Dans leur fureur aveugle, les reîtres tuent tout : femmes, vieillards, enfants. Tantôt, ces massacres se font au nom de Mahomet, tantôt au nom du Christ, tantôt au nom du Roi, du Prince, de la Patrie, de l’Idée. Mais si les peuples, spoliés, las d’être miséreux, se sont parfois soulevés contre les gouvernants et les ont massacrés, souvent, presque toujours, ce sont ceux-ci (absous par les juges, bénis par les prêtres) qui ont massacré le peuple. Prêtres et gouvernants, les uns s’appuyant sur les autres, ont toujours marché la main dans la main lorsqu’il s’est agi de mieux asservir les peuples.

Voltaire, a fait le décompte des victimes immolées au saint nom du Dieu des chrétiens. Le total se montait à neuf millions sept cent dix-huit mille huit cents (9.718.800). Encore avait-il, de bonne foi, réduit tantôt de moitié, tantôt d’un tiers les rapports des historiens. Voici un abrégé du dénombrement fait par Voltaire et donné par Pigault-Lebrun (Le Citateur) : L’an 251, Novatien disputait la papauté au prêtre Corneille. Dans le même temps, Cyprien et un autre prêtre, nommé Novat, qui avait tué sa femme à coups de pieds dans le ventre, se disputaient l’épiscopat de Carthage. Les chrétiens des quatre parties se battirent, et il y a modération en réduisant le nombre des morts à deux cents, à... 200.

L’an 313, les chrétiens assassinent le fils de l’empereur Galère ; ils assassinent un enfant de huit ans, fils de l’empereur Maximin, et une fille du même empereur, âgée de sept ans ; l’impératrice, leur mère, fut arrachée de son palais, et traînée avec ses femmes par les rues d’Antioche et l’Impératrice, ses enfants et ses femmes furent jetés dans l’Oronte. On n’égorge pas, on ne noie pas toute une famille impériale sans massacrer quelques sujets fidèles, sans que les sujets fidèles ne perforent quelques égorgeurs ; portons encore le nombre des morts à deux cents, ci... 200.

Pendant le schisme des donatistes en Afrique, on peut compter au moins quatre cents personnes assommées à coups de massue, car les évêques ne voulaient pas qu’on se servit de l’épée, parce que l’Église abhorre le sang, ci... 400.

La consubstantialité mit l’Empire en feu à plusieurs reprises ; et désola pendant quatre cents ans des provinces déjà dévastées par les Goths, les Bourguignons, les Vandales. Mettons cela à 300.000 chrétiens égorgés par des chrétiens, ce qui ne fait guère que sept à huit cents par an, ce qui est très modéré.

La querelle des Iconoclastes et des Iconolâtres n’a pas certainement coûté moins de soixante mille vies.

L’impératrice Théodore, veuve de Théophile, fit massacrer, en 845, cent mille manichéens. C’est une pénitence que son confesseur lui avait ordonné, parce qu’il était pressé, et qu’on n’en avait encore pendu, empalé, noyé que vingt mille, ci... 120.000.

N’en comptons que vingt-mille dans les vingts guerres des papes contre papes, d’évêques contre évêques, c’est bien peu : ci... 20.000.

La plupart des historiens s’accordent et disent que l’horrible folie des croisades coûta la vie à deux millions de chrétiens. Réduisons le compte de moitié, et ne parlons pas des Musulmans tués pas les chrétiens.

La croisade des moines-chevaliers-porte-glaives, qui ravagèrent tous les bords de la Baltique, peut aller au moins à cent mille. (100.000).

Autant pour la Croisade contre le Languedoc, longtemps couvert des cendres des bûchers (100.000).

Pour les Croisades contre les Empereurs depuis Grégoire VII, nous n’en compterons que trois cent mille.

Au quatorzième siècle le grand schisme d’Occident couvrit l’Europe de cadavres ; réduisons à cinquante mille les victimes de la « rabbia papale ».

Le supplice de Jean Huss et de Jérôme de Prague fit beaucoup d’honneur à l’empereur Sigismond, mais il causa la guerre des Hussistes, pendant laquelle nous pouvons hardiment compter cent cinquante mille morts.

Les massacres de Mérindol et de Cabrières sont peu de chose après cela : vingt-deux gros bourgs brûlés ; (les enfants à la mamelle jetés dans les flammes ; des filles violées et coupées en quartiers ; des vieilles femmes qui n’étaient plus bonnes à rien, et qu’on faisait sauter par le moyen de la poudre à canon qu’on leur enfonçait dans les deux orifices ; les maris, les pères, les fils, les frères, traités à peu près de même ; tout cela ne va qu’à dix-huit mille, et c’est bien peu.

L’Europe en feu depuis Léon X jusqu’à Clément IX ; le bois renchéri dans plusieurs provinces par la multitude des bûchers ; le sang versé à flots partout ; les bourreaux lassés en Flandre, en Hollande, en Allemagne, en France, et même en Angleterre ; la Saint-Barthélémy, les massacres des Vaudois, des Cévennes, d’Irlande, tout cela doit aller au moins à deux millions.

On assure que l’Inquisition a fait brûler quatre cent mille individus. Réduisons encore de moitié, 200.000.

Las Casas, évêque espagnol, et témoin oculaire, atteste qu’on a immolé à Jésus, douze millions des naturels du Nouveau-Monde. Réduisons cela à cinq millions ; c’est être beau joueur, ci... 5.000.000.

Réduisons, avec la même économie, le nombre des morts pendant la guerre civile du Japon ; on le porte à quatre cent mille, et je n’en compterai que trois cent mille, ci 300.000. Total: 9.718.800.

L’énoncé de Voltaire mériterait certes d’être continué. Tant de sang pour instaurer le règne du pape et des prêtres, cela fait frémir d’horreur et de rage. On ne sait ce qu’il faut le plus : ou maudire la duplicité sanglante de l’Église, ou plaindre l’incommensurable sottise des fanatiques massacreurs. Voltaire donne ici, en bloc, le compte des victimes du christianisme ; il faut nous arrêter plus particulièrement sur les massacres proprement dits, qui jalonnent l’histoire, douloureusement. C’est tout le Calvaire de la Pensée libre et de l’Individu qui s’inscrit ici en lettres de sang.

Tantôt pour le pape, tantôt pour le roi ; pour défendre « la règle », ou la propriété ; pour faire des adeptes en les dérobant aux autres révélations, ou pour agrandir la propriété seigneuriale ou nationale en volant celle des autres, des millions d’hommes se sont entrégorgés, massacrés. Et quand le libre-examen devient théoriquement la seule règle du Droit, les sociétés débarrassées des luttes religieuses et seigneuriales, manœuvrées par des forbans de la banque et de l’industrie, du commerce et de l’agio au nom de la civilisation, de la Patrie, du Droit, de l’Honneur, se ruèrent les unes contre les autres. Des milliers de prolétaires, puis des millions, jonchèrent les champs de carnage. Amenés au loin, dans les « colonies », les soldats (fils du peuple) gavés d’alcool, ignorants et ignobles, toujours au nom de la civilisation, et pour le plus grand profit des banques, massacrèrent des populations entières sans excepter femmes et enfants.

La Propriété et le Pouvoir : l’Autorité ! voilà l’hydre qu’il faut abattre pour que ne se renouvellent plus jamais ces massacres stupides et terrifiants. De se savoir seuls attelés à une telle œuvre, les anarchistes comprendront-ils l’effort inouï qu’ils doivent fournir ?

Nous ne pouvons ici que signaler brièvement quelques-uns des principaux massacres dont l’histoire nous a conservé le souvenir. Certains emplissent des volumes ; nos lecteurs devront recourir aux ouvrages spéciaux dont il sera parlé au dernier volume de cette Encyclopédie.

Massacre de Vitry

1137. ‒ Louis VII succède à Louis le Gros. Une guerre terrible éclate entre lui et Thibault, comte de Champagne, qui avait pris la défense de Pierre de la Châtre, archevêque de Bourges, promu à ce siège par le pape, contre la volonté du roi. Louis VII marcha contre la Champagne, mit tout à feu et à sang, assiégea la ville de Vitry, et après avoir fait violer les femmes et massacrer les habitants, il eut la barbarie de faire murer les portes d’une église où quinze cents personnes s’étaient réfugiées comme dans un asile inviolable et sacré ; ensuite, il y fit mettre le feu...

Massacres de Champagne

1235–39. ‒ Le 8 novembre 1235, Grégoire IX étendit la Sainte Inquisition à toute la chrétienté. Il délégua en Champagne, comme Inquisiteur, un ancien Cathare, nommé pour ce motif : Robert le Bougre. Il découvrit à Montwimer ‒ lieu encore appelé Montaimé ou Monthermé ‒ un nid de Patarins, chrétiens groupés autour de leur Évêque, Moranis, et n’étant point d’une orthodoxie absolue.

Jugés et condamnés en huit jours, le 29 mai 1239, cent quatre-vingt trois furent brûlés.

« Cette pieuse cérémonie était honorée de la présence du roi de Navarre, des barons du pays, de l’archevêque de Reims, de dix-sept évêques, sans compter les abbés, prieurs, doyens, etc... et une foule estimée à cent mille âmes. Le moine Albéric, un contemporain, dit que ce fut un holocauste agréable à Dieu. » (Abbé Meissas, Ephémérides de la Papauté.)

Vêpres Siciliennes

30 mars 1282. ‒ Jean, seigneur de l’île de Procida, avait été dépouillé de ses biens par Charles d’Anjou, et banni en Sicile, ce qui avait excité en lui un tel ressentiment, qu’il forma le dessein d’introduire le roi d’Aragon, comme héritier de la maison de Souabe, dans le royaume de Sicile. Il se trouva secondé dans ses projets par Nicolas III, Michel Paléologue et Pierre d’Aragon.

Pour renverser la puissance de Charles d’Anjou, ils organisèrent dans chaque ville de la Sicile, une conspiration infernale.

Charles, lancé à la conquête de Constantinople voulut commander lui-même sa flotte, et vint assiéger Michel Paléologue dans sa capitale ; malheureusement pour lui son armée fut battue par les Grecs, et il se vit contraint de rentrer à Naples.

Cette nouvelle parvint bientôt en Sicile, et augmenta l’audace des conjurés ; le jour de Pâques, 30 mars 1282, à l’heure de vêpres, aux premiers sons des cloches, les Siciliens se ruèrent sur les Français, les massacrèrent dans les rues, dans les maisons, et jusqu’au pied des autels ; les femmes prenaient aussi leur part de cette boucherie. En moins de deux heures, huit mille victimes furent égorgées.

Émeute des Pastoureaux

1320. ‒ Sous ce règne éphémère (Philippe V : 1316–1322) dit le moine de Saint-Denis, Jean XXII, pape, fit prêcher par ses moines que la conquête de la Terre Sainte se ferait par des bergers. Aussitôt les gardeurs de troupeaux abandonnèrent leurs moutons, leurs bœufs et leurs porcs, se réunirent par troupes, et parcoururent les provinces, ravageant les campagnes pillant les châteaux, les abbayes, et rançonnant les villes pour se procurer le moyens de passer en Asie. Les Juifs surtout avaient à redouter leur passage, car lorsqu’ils tombaient au pouvoir de ces fanatiques ils étaient impitoyablement massacrés. On raconte qu’une fois les Pastoureaux, après avoir saisi dans une seule ville plus de cinq cents de ces infortunés, les renfermèrent dans une grande tour à laquelle ils mirent le feu.

Ils traversèrent ainsi la France, et vinrent s’abattre sur Carcassonne, où les Vaudois les massacrèrent jusqu’au dernier.

La Jacquerie

1357–58. ‒ Soulèvement des paysans (ou Jacques) de l’Ile de France contre l’oppression des seigneurs et des gens de guerre, français, anglais, navarrais. Voici ce qu’en dit la chronique de Saint-Denis : « Le lundi, vingt-huitième jour de mai 1357. les gens de labour s’émurent dans le pays de Beau-voisin, et coururent sus aux gentilshommes, sous la conduite de Guillaume Caillet leur capitaine ; ils égorgèrent les seigneurs, leurs femmes et leurs lignées ; dans plusieurs villes la bourgeoisie se joignit aux paysans, dont l’insurrection coïncidait avec la tentative révolutionnaire d’Étienne Marcel. Celui-ci envoya au secours des Jacques un contingent, sous la conduite de Jean Vaillant, prévôt des monnaies.

Étourdie d’abord et consternée, la noblesse se ravisa bientôt, et Charles de Navarre écrasa les Jacques près de Meaux (1358). On les massacra sans pitié, on brûla leurs villages, on mit l’Ile-de-France à feu et à sang.

Révolte des Maillotins

1380. ‒ Écrasés d’impôts, les Parisiens se soulevèrent et coururent à l’hôtel de ville, en brisèrent les portes, s’emparèrent des armes qu’ils y trouvèrent, prirent des maillets en plomb dans l’Arsenal et se ruèrent dans les rues, assommèrent les soldats, les fermiers des aides et tous les suppôts de la tyrannie ; ils délivrèrent les prisonniers, brûlèrent les hôtels des princes, et se déclarèrent libres et affranchis de toutes sujétions royales ou princières.

Mais Charles VI entra avec son armée dans Paris et fit brûler le jour même plus de cinq cents insurgés ; pendant plus de trois mois il en fit constamment torturer et pendre jusqu’à trente et quarante par jour.

Enfin, lorsque le jeune roi fut rassasié de sang, il fit publier à son de trompe que le peuple eût à se rassembler sur la place du Palais ; et là, assis sur un trône étincelant d’or et de pierreries, il fit lire par son chancelier, Pierre d’Orgemont, le discours suivant : « Manants et bourgeois de Paris, vous avez mérité mille morts pour avoir massacré les maltôtiers au lieu de payer vos impôts ! ne savez-vous pas que les rois ont reçu de Dieu le pouvoir de prendre vos biens, vos femmes et vos enfants, et même votre vie, sans que vous ayez le droit de faire entendre un murmure ? Ainsi, vous qui avez eu l’audace de vous révolter, tremblez sur la punition de vos crimes, car Charles le Bienaimé est juste, et il vous fera une justice terrible ».

Cependant il eût l’air de se laisser fléchir et il exigea que Paris lui versât vingt millions de francs.

Massacre des Vaudois

1488. ‒ Le pape Innocent VIII, décrète la disparition des Vaudois, secte chrétienne qui n’admettait d’autre source de foi, que l’Ancien et le Nouveau Testament et n’admettait par la confession auriculaire, ni le culte des saints, ni le jeûne.

Voici en quels termes Perrin raconte cette persécution : « Albert, archidiacre de Crémone, ayant été envoyé en France par Innocent VIII pour exterminer les Vaudois, obtint du roi l’autorisation de procéder contre eux sans formes judiciaires, et seulement avec l’assistance de Jacques de Lapalu, lieutenant du roi, et du conseiller maître Jean Rabot. Ils se rendirent au Val de Loyse à la tête d’une bande de soldats pour en exterminer les habitants. Mais, à leur approche, ceux-ci s’étaient enfuis et cachés dans les cavernes...

Pourchassés comme des renards on les grilla dans ces cavernes, on les y massacra... La terreur qu’inspirait ce supplice devint telle que la plupart des Vaudois qui avaient jusque là échappé aux recherches des envoyés du pape, s’entretuèrent d’eux-mêmes ou se jetèrent dans les abîmes de la montagne pour éviter d’être rôtis vivants...

Les bourreaux firent si bien la besogne, que de 6.000 Vaudois qui peuplaient cette vallée fertile, il n’en resta pas 600 pour pleurer la mort de leurs frères.

Batailles de Jarnac et Montcontour

1569. ‒ À l’instigation de sa mère, Charles IX leva une armée dont il confia le commandement au maréchal de Tavannes. Les troupes protestantes du prince de Condé et de l’amiral Coligny, soutenues par les Anglais s’étaient repliées sur La Rochelle et reprirent l’offensive. Mais inférieures aux troupes catholiques elles furent battues dans deux combats et y subirent des pertes terribles. À Jarnac, Louis de Bourbon, prince de Condé, fut tué avec huit mille religionnaires ; à Montcontour, plus de vingt mille protestants restèrent sur place. Dans cette dernière journée, les catholiques montrèrent une excessive cruauté, disent les chroniques ; ils massacrèrent des corps entiers qui avaient déposé les armes ; et s’ils firent quelques prisonniers, ce fut parce qu’ils étaient las d’égorger. Néanmoins, Pie V blâma fort le maréchal Tavannes de ce qu’il avait laissé la vie sauve à quelques hérétiques ; et, pour réparer cette faute, il écrivit immédiatement au roi de France : « Au nom du Christ, nous vous ordonnons de faire pendre ou décapiter les prisonniers que vous avez faits sans égard pour le savoir, pour le rang, pour le sexe ou pour l’âge, sans respect humain, ni sans pitié... » (Cité par Lachâtre : Rist. des Papes, t. II).

La Saint-Barthélémy

23 août 1572. ‒ Massacre des protestants sous Charles IX. Il eut lieu au lendemain des fêtes du mariage de Henri de Navarre avec Marguerite, sœur de Charles IX, fêtes qui avaient attiré à Paris un grand nombre de nobles protestants.

Ce drame continua pendant plusieurs jours. Soixante mille personnes (hommes, femmes, enfants), furent tuées. La France presque tout entière fut ensanglantée.

« Ce massacre général des Huguenots, suivit de si près l’élection de Grégoire XIII, qu’on eût dit qu’il était destiné à servir de fête à son couronnement ; toujours est-il que le pontife en recueillit la nouvelle avec une joie inexprimable ; il fit tirer le canon du Château Saint-Ange, commanda des réjouissances publiques pour célébrer le triomphe de la sainte cause, et publia ensuite un jubilé dans toute l’Europe, « afin disait-il, que les peuples catholiques se réjouissent avec leur chef de ce magnifique holocauste offert à la papauté par le roi de France. »

Incendie du Palatinat

1689. ‒ Les Hollandais l’ayant chassé de leur territoire, Louis XIV envoya Turenne en Allemagne, à la tête d’une forte armée. Les troupes passèrent le Rhin, firent une marche forcée de quarante lieues en quatre jours, surprirent les ennemis dans une plaine près de Sintzheim, ville du Palatinat, les culbutèrent et demeurèrent maîtresses du pays. Turenne écrivit alors à la Cour de France qu’on eut à lui envoyer de nouvelles troupes ‒ car il avait engagé des combats meurtriers, ‒ pour garder sa conquête, ou il se verrait forcé, afin d’éviter toute rébellion, « de manger le pays entre Heidelberg et Manheim ». Louvois répondit immédiatement au général :

« Sa Majesté a besoin de son argent pour ses propres dépenses ; elle ne veut point faire de nouvelles levées de soldats, et préfère que le pays soit dévoré. »

Turenne se conforma à ces ordres. En moins de dix jours, cent mille habitants, hommes ou femmes, vieillards ou enfants, jeunes filles et adolescents, avaient été violés, noyés, brûlés vifs ou égorgés ; et partout, les villes, les bourgs, les forêts, les récoltes avaient disparu sous le fer ou le feu.

Massacres du Champ de Mars

17 juillet 1791. ‒ Le 20 juin 1791, Louis XVI s’était enfui des Tuileries avec sa famille pour rejoindre l’armée de Coblentz. Reconnu et arrêté à Varennes, en Argonne (Meuse), il fut ramené à Paris.

La Constituante, essentiellement conservatrice, avait prononcé la suspension des fonctions exécutives du roi, puis il fut réinstallé dans ses appartements.

Le peuple, indigné de la conduite du roi qui, à la « fête de la Fédération » du 14 juillet 1790, avait solennellement promis fidélité à la constitution, et de la faiblesse de la Constituante, le 17 juillet 1791, se rendit au Champ de Mars pour signer une pétition demandant la déchéance de Louis XVI et la proclamation de la République.

Bailly et La Fayette, effrayés par cette manifestation du peuple désarmé se dirigèrent sur le Champ de Mars à la tête de nombreux bataillons, dans lesquels ils avaient répandu des agents de police déguisés en militaires ; puis arrivés devant les attroupements, ils publièrent la loi martiale. Au lieu de se retirer, le peuple couvrit de huées le commandant général et fit retentir les airs des cris : « À bas La Fayette ! à bas les baïonnettes ! » La Fayette ordonna alors aux troupes de faire feu !... Ensuite il commanda une charge à la baïonnette et déblaya l’esplanade et les glacis.

Dans un rapport qu’il fit plus tard à la Convention, Saint-Just déclare que deux mille cadavres furent relevés pendant la nuit. Le marquis de Ferrières, dans ses mémoires, en note quatre cents.

Massacres des 25 et 26 juin 1848

1848 ‒ Le gouvernement bourgeois dissout les ateliers nationaux. Rejeté dans la misère, le peuple de Paris se soulève, dresse des barricades, appelant à la lutte, tous les prolétaires, pour fonder la République socialiste. Des premiers combats ont eu lieu le 23 juin. Le général Eugène Cavaignac est promu commandant en chef des troupes de Paris. Le 24 juin, la Commission exécutive fait place à la dictature de Cavaignac. Le 25 juin, des combats très meurtriers ont lieu dans les rues de Paris. L’armée tue tout, massacre sans pitié femmes et enfants. Enfin, au 25 juin, la révolte est noyée définitivement dans le sang des ouvriers. Thiers s’exerce et Cavaignac, qui fut ensuite candidat républicain contre Napoléon III, agit. Il massacre dix mille ouvriers, ouvrières ou enfants, et en déporte quelques autres milliers. Mais l’histoire officielle présente un Cavaignac si peu conforme à l’original, que nous ne pouvons pas ne pas donner la page que voici, extraite de L’Armée contre la Nation, d’Urbain Gohier :

« Le second égorgeur du nom, le général Eugène (Cavaignac), appliqua les maximes que le sanglant inquisiteur d’Arcueil prêche maintenant à son fils. Il brandit le glaive, sévit, terrorisa. »

Il tua délibérément dix mille ouvriers parisiens ; il en déporta plusieurs milliers. Tout le monde le sait ; mais on ne sait pas assez de quelle volonté supérieure Cavaignac II était l’instrument.

Dans la Vie du R. P. de Ravignan, de la Cie de Jésus, par le R. P. de Pontlevoy, de la même Compagnie, nous lisons :

« Le père de Ravignan avait ramené jadis à la religion pratique Mme Cavaignac, épouse du Conventionnel, qui fut un des tribuns de l’ancienne République de 1793, et mère du général dictateur de la nouvelle République de 1848.

Cette femme vraiment forte et comme taillée à l’antique, en restant une romaine par la tête, devint toute chrétienne par le cœur, sincère dans ses opinions politiques, mais avant tout dévouée à ses croyances religieuses. Le P. de Ravignan, à l’époque de son départ de Paris en 1846, l’avait adressée à un excellent prêtre de ses amis, M. Locatelli, vicaire de Notre-Dame-de-Lorette, et depuis curé de Passy. À son retour, il la retrouva presque mère d’un roi, puisque son fils était le chef du pouvoir exécutif...

Le général avait un véritable culte pour sa mère. Il fut facile à Mme Cavaignac d’inspirer à un cœur si proche du sien les sentiments les plus intimes de son âme, et tout naturellement le général se sentit incliné vers le P. de Ravignan.

Des ordonnances partaient souvent du grand hôtel de Monaco, ‒ (Cavaignac logeait à l’hôtel de Monaco) ‒ pour apporter à la petite cellule de la rue de Sèvres des messages sous le sceau du Pouvoir exécutif. C’était tantôt la mère et tantôt le fils qui consultaient le P. de Ravignan, sur des questions d’un haut intérêt pour l’Église, et ce seul fait, que je me plais à signaler, montre assez la droiture de leurs intentions.

Cavaignac, plus fort en tactique militaire qu’en discipline ecclésiastique, savait, du moins, consulter avant de résoudre... »

Coup d’État du 2 décembre 1851

1851. ‒ Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République, ne pouvant être réélu en 1852, la Constitution s’y opposant, résolut de renverser l’Assemblée et de s’emparer du pouvoir. Il change l’état-major de l’armée de Paris et y place des hommes à sa dévotion. Il remplace les régiments qui tenaient garnison dans la capitale par d’autres dont les chefs étaient à lui ; enfin il place à la tête de cette armée un homme taré, méprisé, prêt à tous les crimes : le général Magnan. Il fait, dans la nuit du 1 au 2 décembre, arrêter ses principaux adversaires : le général Changarnier, Thiers, les généraux Lumorlcière, Cavaignac et Bedeau, le colonel Charras. Le colonel Espinasse investit le palais législatif et procède à l’arrestation des questeurs Le Flô et Baze. Les troupes se déploient dans tous les quartiers de Paris, cavalerie, infanterie, artillerie ; les canons chargés, les canonniers ayant en mains la mèche allumée, prêts à mitrailler les citoyens ; les soldats pourvus de cartouches, ivres et menaçants, les officiers insolents et provocants.

Dans la matinée du 2 décembre, Paris semblait une ville prise d’assaut.

Le 3 décembre, les députés républicains et les délégués des sociétés secrètes se réunissent et forment un comité d’insurrection, où étaient : Victor Hugo, Michel (de Bourges), Charamaule, Maurice Lachâtre, etc. Des barricades s’élèvent sur divers points de la capitale ; plusieurs représentants de la Montagne se mettent à la tête des combattants. Baudin, Esquiros, Mavier de Monjan, qui est blessé à la barricade du boulevard Beaumarchais ; Baudin est tué raide d’une balle au front, à la barricade de la rue Sainte-Marguerite, par des soldats du 19ème de ligne, commandés par le chef de bataillon Pujol.

Le 4 décembre, la besogne du dictateur était presque terminée, mais il fallait faire sentir au peuple que le silence était de rigueur. On enlève vingt-cinq millions à la Banque ; les rouleaux d’or sont distribués aux officiers, un million est attribué à Saint-Arnaud, un autre million à Magnan ; des tonneaux de vin, de liqueurs, d’absinthe, sont mis à la disposition des soldats. L’action commence. Boulevard Poissonnière une foule compacte et inoffensive est en face des soldats. Tout à coup, sur l’ordre du colonel Lourrnel, sans provocation, sans prétexte, les soldats, ivres pour la plupart, font une décharge terrible et foudroient les infortunés qui sont devant eux, puis le bataillon ouvre les rangs pour faire place aux canons qui tirent à boulets sur les maisons !... Le pavé des boulevards et de la rue Montmartre est jonché de cadavres... On en compta quatre cents.

La Commune

Mars 1871 (voir Commune). ‒ Comme en 1848, la bourgeoisie massacre le peuple. Au gouvernement, le même « sauveur » : Thiers. L’armée de Versailles rentre dans Paris, le 21 mai et le massacre commence aussitôt, 90.000 Parisiens sont assassinés.

Voici, en outre, un état des travaux des Conseils de guerre, publié au début de 1875 (cité par C. Morel, dict. Socialiste) :

Condamnations contradictoires 10.137 ; condamnations par contumace : 3.313. Total : 13.450, dont 157 femmes.

Peine de mort : 270, dont 8 femmes. Travaux forcés à temps et à vie : 410, dont 29 femmes. Déportation dans une enceinte : 3.989, dont 20 femmes. Déportation simple : 3.507, dont 16 femmes et 1 enfant. Détention : 1.260, dont 8 femmes. Réclusion : 64, dont 10 femmes. Travaux publics: 20. Emprisonnement jusqu’à 3 mois: 432. Emprisonnement de 3 mois à 1 an : 1.622, dont 50 femmes et 1 enfant. Emprisonnement de plus d’un an : 1.344, dont 15 femmes et 4 enfants. Bannissement : 432. Surveillance de haute police : 117, dont 1 femme. Amendes : 9. Maison de correction pour enfants : 56 Jugements cassés : 59.286 détenus n’avaient pu être condamnés que pour port d’armes et exercice de fonctions publiques. 766 condamnés dits de droit commun l’étaient, 276 pour arrestations, 171 pour la bataille des rues, 132 pour saisies et perquisitions qualifiées vols et pillage. La révolution « cosmopolite » laissait aux mains des chefs militaires 396 étrangers seulement, la révolution des « repris de justice », 7.119 condamnés sans antécédents judiciaires, contre 524 qui avaient encouru des condamnations pour délits politiques ou de simple police, et 2.381 convaincus de crimes ou délits non spécifiés. Sur les 10.137 condamnés, 29 étaient membres de la Commune, 49 membres du Comité Central, 225 ‘Officiers supérieurs, 1.942 officiers subalternes, 7.418 étaient des gardes et des sous-officiers.

Massacre de Fourmies

1er mai 1891. ‒ À l’occasion du 1er Mai, des manifestations eurent lieu à Fourmies (Nord), comme dans toutes les agglomérations industrielles de France. Partout des ordres sévères avaient été donnés ; armé, police, gendarmerie étaient alertés. Les prolétaires devaient une fois encore pleurer des larmes de sang sur leur impuissance.

Voici ce que dit Charles Verecque (Dictionnaire du Socialisme) : « On le sait, comme leurs camarades des autres villes, les ouvriers fourmisiens s’étaient préparés pour la manifestation internationale du travail. Ils avaient décidé un banquet populaire pour le matin, une représentation théâtrale pour l’après-midi et un bal pour le soir. Ces préparatifs n’étaient pas menaçants, mais ils apeurèrent les patrons. Ces derniers firent savoir qu’ils renverraient de leurs fabriques les ouvriers qui ne travailleraient pas le 1er Mai. Puis ils demandèrent à la municipalité de faire venir la troupe. Le 145ème d’infanterie, en garnison alors à Maubeuge, vint camper à Fourmies.

Dès le matin du 1er Mai ‒ et cela pour intimider les ouvriers ‒ des charges furent opérées par les gendarme et des arrestations furent faites à tort et à travers. L’après-midi, une colonne de manifestants s’organisa pour porter à la mairie la liste des revendications ouvrières et réclamer la mise en liberté des prisonniers. Deux jeunes gens se trouvaient en tête : Giloteau, portant un drapeau tricolore, et sa bonne amie, Maria Blondeau, portant à la main un mai, c’est-à-dire une branche fleurie.

Quand les manifestants furent à deux pas de la mairie, les soldats, à l’exception d’un seul, le soldat Lebon, manœuvrèrent leurs fusils. Le crime était accompli. Pour la première fois, les fusils Lebel avaient été essayés sur des poitrines françaises. Voici les cadavres qu’on releva sur le pavé sanglant : Maria Blondeau, 18 ans ; Edmond Giloteau, 19 ans ; Émile Cornaille, 11 ans ; Gustave Pestiaux, 13 ans ; Félicie Pannetler, 17 ans ; Ernestine Diot, 19 ans ; Louise Huhlet, 21 ans ; Émile Segaux, 30 ans : Charles Leroy, 22 ans, et Camille Latour, 50 ans. »

Le 4 mai, la Chambre repoussa l’enquête par 329 voix contre 156.

Fusillades de Draveil, 2 juin et Villeneuve-Saint-Georqes, 30 juillet 1908

1908. ‒ « C’est à Draveil, petite ville de Seine-et-Oise, le 2 juin 1908, sous le ministère Clémenceau, que les gendarmes tirèrent sur les grévistes réunis dans une salle de conférences. »

« Une manifestation contre ces fusillades eut lieu à Villeneuve-Saint-Georges, le 30 juillet 1908, ce qui donna à la police l’occasion de sévir avec violence. La cavalerie chargea. Il y eut beaucoup de blessés. Dret, du syndicat des cuirs et peaux, dut être amputé d’un bras. On apprit, plus tard, qu’un syndicaliste, nommé Métivier, chaud partisan de la manifestation, était de la Sûreté Générale et avait eu, préalablement, une entrevue avec M. Clémenceau, ministre de l’Intérieur. »

Chaque pays agit de même, mais des volumes seraient nécessaires pour dire la millième partie des massacres froidement ordonnés et férocement exécutés : d’hérétiques, de révolutionnaires, de « sauvages ». Nous donnons ici quelques extraits d’un livre très documenté d’André Lorulot : « Barbarie allemande et Barbarie universelle », paru en 1921.

« Comment les PORTUGAIS ont-ils « colonisé » l’Amérique du Sud ? Voilà du reste, d’après le capitaine Palomino, exactement ce qui se passait dans ces petites excursions. Si les habitants recevaient les Européens en amis, les Européens les mettaient à la torture pour les forcer à avouer où se trouvaient leurs trésors. Si au contraire, ils abandonnaient leurs maisons, les Européens commençaient par y mettre le feu pour s’amuser, puis ils traquaient les fugitifs à l’aide de chiens dressés à cet effet et quand ils les avaient découverts, ils les empalaient ou les brulaient vifs. Quelquefois, en chemin, nos hidalgos remplaçaient leurs montures par des hommes. Ils en traînaient toujours une troupe derrière eux, attachés à la douzaine par un licol. Quand l’un de ces pauvres diables tombait de fatigue, ils lui coupaient la tête afin de ne pas être forcés d’ouvrir le cadenas qui fermait son carcan. (Gaston Donnet, Le Temps, 23 mai 1903). »

« L’ESPAGNE ! c’est le Pérou ravagé par Pizarre, c’est le Mexique ensanglanté. C’est Cuba...

Le général Weyler, à Cuba, avait donné l’ordre à ses subordonnés d’être sans pitié avec les insurgés et ils ne lui obéissaient qu’avec trop de zèle. Un jour, quelques insurgés se présentèrent dans une ferme et y reçurent l’hospitalité, les gens qui l’habitaient n’étant pas en force pour leur fermer la porte au nez. Après le départ des insurgés, un colonel espagnol fit arrêter les malheureux fermiers, une famille composée de six personnes (dont une jeune fille de 15 ans)... Après un interrogatoire sommaire, le colonel se retira dans un coin de la salle, se mit à genoux et demeura pendant une bonne demi-heure absorbé dans une muette et ardente prière. Enfin, le pieux guerrier se releva, la figure animée de l’inspiration céleste et donna l’ordre de fusiller les six malheureux. » (La Tribune de Genève (conservateur), 1er novembre 1897).

« Les correspondants des journaux anglais ont dit comment les ITALIENS, avaient sauvagement massacré 400 femmes et enfants et 4.000 arabes, en Tripolitaine.

Le quartier arabe, dit le correspondant de la Westminster Gazette, a été envahi par des soldats surexcités qui, armés de revolvers, tiraient indistinctement sur les hommes, femmes et enfants qu’ils rencontraient. Les officiers étaient pires que les hommes. »

Voici maintenant à l’œuvre la France colonisatrice :

« Nos balles Lebel font des blessures effroyables et presque toutes mortelles... Nous avons eu 6 morts et 11 blessés. Les Dahoméens ont eu 400 morts et 600 blessés, dont beaucoup ont dû succomber à leurs blessures. C’est une vraie boucherie. » (Le Journal, 1892)

« Quelques tirailleurs ont été tués ou blessés. Afin de faire un exemple, le capitaine Voulet fait prendre vingt femmes mères avec des enfants en bas âge et les fait tuer à coups de lance, à quelques centaines de mètres du camp. Les corps ont été retrouvés et le fait est certifié par le capitaine Dubreuilh. » (Vigné d’Octon, Ch. des députés, 19 nov. 1900)

Enfin, un dernier fait pour terminer :

« Une expédition, sous les ordres du commandant Gérard, chef d’état-major, parcourait le pays depuis plusieurs semaines, ne rencontrant à peu près partout que des manifestations pacifiques. Forte de 1.000 fusils, elle se trouvait à deux heures d’Ambike où le roi Touère, chef du district, préparait une réception triomphale au commandant Gérard, étant animé vis-à-vis de la France des dispositions les plus pacifiques. À Ambike se trouvaient également MM. Blot, enseigne de vaisseau et Samat, agent des Messageries maritimes auxquels le roi Touère avait offert une hospitalité empressée. Tous deux vinrent rejoindre le commandant Gérard et l’aviser des excellentes dispositions du pays. Pour toute réponse le commandant Gérard prévint l’enseigne qu’il aurait le lendemain à prendre part à l’attaque. Quelques instants plus tard, il refusait de recevoir le roi Touère, venu à son tour pour lui présenter ses hommages.

Le lendemain, au point du jour, on entre dans la ville par six côtés à la fois. Le massacre commence. Surprise, sans défiance, la population entière est passée au fil des baïonnettes. Les tirailleurs n’avaient l’ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas ; ils n’épargnèrent pas une femme, pas un enfant. Le roi Touère fut tué ; les serviteurs de M. Samat furent tués. La ville ne fut plus qu’un immense charnier. Les Français vainqueurs ne perdirent pas un seul homme. Le nombre des morts fut de 2.500 au moins. Tous les blessés furent achevés. La Gazette officielle annonça qu’on avait fait 500 prisonniers ; c’était un mensonge. Pas un indigène n’était sorti vivant de ce massacre.

M. Galliéni, général, gouverneur, couvrit de son approbation M. Gérard qui eut un bel avancement... » C. A. Laisant. (La barbarie moderne, d’après Vigné d’Octon)

Les guerres sans fin qui ont ensanglanté l’humanité ont eu maintes fois le caractère de véritables massacres. Et la dernière en date mérite bien, au premier chef, cette triste gloire... Les rivalités des nations et des groupes d’affaires, les convoitises coloniales les méthodes intensives d’exploitation sociale, la soif de domination des partis politiques et religieux l’avidité l’ambition, l’intolérance persistantes, servis par les progrès de l’art de détruire, réservent aux générations prochaines d’autres mémorables hécatombes.

L’anarchie ‒ qui travaille à supprimer, avec l’autorité les causes de conflits entre les peuples, à tarir la source des haines, à éloigner du cœur des hommes l’hostilité et de leurs mœurs la violence ‒ ne pénètre que lentement de son influence bienfaisante la mentalité et les rapports humains. Et, avant que son esprit les ait vivifiés et épurés, l’humanité connaîtra encore ça et là, d’odieux massacres dont les patries, les religions et les classes seront le prétexte ou l’occasion.

‒ A. LAPEYRE.

MASSE

s. f. (du bas latin massa)

Les parties conglomérées de matière qui font corps ensemble. Corps compact très solide. Un gros corps, informe, est qualifié de masse. La totalité d’une chose. Le fonds d’argent d’une société ou d’une succession. Une grande quantité d’objets. La caisse spéciale d’un régiment à laquelle tous les soldats contribuent.

En mécanique, le rapport d’une force à l’accélération du mouvement qu’elle produit dans certaines applications. L’ensemble d’un édifice par rapport à ses proportions. Gros marteau ou maillet, espèce de massue. Bâton à tête d’argent ou d’or qu’on portait dans certaines cérémonies. Gros bout de la queue de billard.

Dans la terminologie politique, et économique et sociale, le peuple, en général, constitue la masse. Sous ce rapport il ne faut pas oublier qu’il n’y a des hommes qu’on appelle la masse ou les masses que parce qu’il qu’il y a ignorance sociale. Ces masses sont alors matières à exploitation.

Cette exploitation, qui est condition d’ordre relatif pour autant qu’il est possible aux classes dirigeantes de la maintenir, est regardée par celle-ci comme une nécessité puisque l’ordre social dont elles bénéficient est à ce prix.

« L’emploi du mot masses par nos réformateurs dans le sens peuple ou prolétaire, dit de Potter, suffit pour faire comprendre que la réforme qu’ils projettent est exclusivement matérielle, et qu’eux-mêmes, le sachant ou l’ignorant, sont matérialistes. »

Ce sont ces mêmes hommes qui, faisant fonctionner leur esprit, en appellent au mécanisme de l’intelligence pour établir la physique sociale.

Qu’il y eût des masses pour ceux qui fondaient la société sur la foi, c’est facile à concevoir ; qu’il y ait encore des masses pour les conservateurs sociaux qui veulent substituer la force par la ruse à la croyance, c’est logique. En est-il de de même quand on cherche et désire la découverte de la vérité et l’application de la justice ? Cela ne s’explique plus.

Ceux, alors, qui semblent s’apitoyer sur le sort des masses et vouloir améliorer leurs conditions ne font que déplacer la question qui les embarrasse. En invitant ces masses à se débarrasser d’un ordre de choses dont eux-mêmes sont mécontents parce qu’ils n’y ont pas la part dominante qu’ils désirent, ils préparent des lendemains cuisants.

Combien de réformateurs, dans notre République, sont devenus conservateurs quand leur part leur a paru suffisante ? Cela prouve que l’instruction ne suffit pas pour former la probité et l’honnêteté. L’éducation faisant défaut chez ces personnes, leur conscience est conforme à leur appétit.

Ainsi les masses ont vu et voient tous les jours que la plupart de ceux à qui elles ont permis de se gorger de richesses ne changent pas leur condition sociale. Et cependant malgré les douloureuses leçons de l’expérience, ces masses restent amorphes sous l’emprise des préjugés que les mauvais bergers leur ont inculqués, au lieu de leur apprendre les causes de leur misère et de leur esclavage économique, ainsi que les moyens propres à accélérer leur libération générale.

Élie SOUBEYRAN

MASSE, LES MASSES

Expression généralement employée par les propagandistes sociaux, pour désigner les travailleurs des villes et des campagnes. Cette dénomination n’a, en fait, aucune signification précise, réelle, concrète. Les communistes autoritaires la remplacent souvent par celle de « couches profondes »qui n’a pas un caractère plus net, plus spécifique.

En réalité, les masses ce sont : le prolétariat, la classe ouvrière, la grande masse des spoliés et des déshérités, catégorie singulièrement imposante par le nombre si on la compare à la minorité que favorise le régime, multitude vers laquelle se tourne, dépouillée d’orgueil et d’ambition, la sympathie de ceux qui souffrent de ses maux.

Les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires fédéralistes ont, du caractère et de la valeur des masses, et de l’intérêt à lui porter, une conception toute différente de celle des autoritaires marxistes. Ils hésitent même aujourd’hui à employer ce terme, à voir de quelle façon dédaigneuse l’utilisent trop souvent les États-Majors, et ces propagandistes du Parti communiste qui, eux, il va sans dire, constituent « l’élite », sacrée telle par elle-même.

Pour nous les « masses » méprisées par les politiciens, et auxquelles on lance, périodiquement, des appels tour à tour véhéments et rageurs, insultants et stupides, ne sont pas des êtres amorphes, sans pensée, sans vie propre, sans désirs, sans idéal ; qui n’ont d’autre mission historique que de hisser au pouvoir telle ou telle clique politique qui règnera sur elles ; que de servir de « cobayes » aux chirurgiens et aux « docteurs » de la « révolution » au cours de leurs « expériences sociales ».

C’est du sein des masses, sous leur impulsion, que surgiront les hommes d’action qui renverseront l’ordre bourgeois ; ce sont les masses qui règleront les comptes du capitalisme ; ce sont ces « masses » qui édifieront elles-mêmes, pour elles-mêmes, sous le concours des stratèges patentés ‒et certainement contre les soi-disant élites » ‒l’ordre social égalitaire qui remplacera le régime d’exploitation de l’homme par l’homme base de toute idéologie étatique.

Au cours de l’histoire, les masses ont été constamment trahies par « les élites ». Toutes les révolutions l’attestent. La dernière, la plus importante : la révolution russe le confirme avec éclat.

Aussi, il convient que ces masses, qui sont aujourd’hui la chair à canon, à exploitation, ne soient pas demain, par le caprice de politiciens dénués de scrupules mais avides de commander et de diriger, de la chair à expériences douloureuses et nuisibles.

Elles peuvent trouver, dans une organisation solide et préalable, sur le plan du travail ‒base réelle de tout ordre social ‒une préservation efficace contre l’assujettissement qui les guette.

Si ces masses, dédaignées des futurs dictateurs le veulent, elles peuvent constituer dès maintenant, sur le terrain de la résistance, les organismes qui se transformeront automatiquement, en période révolutionnaire, en rouages politiques, économiques et sociaux qui assureront la vie régulière, normale et rationnelle d’un nouvel ordre social issu de leurs propres délibérations et correspondant à leur désir d’égalité sociale et de liberté.

La fameuse formule de la première Internationale : La Libération des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes reste plus que jamais d’actualité.

Ce sont les « masses » et non les élites qui la réaliseront.

Pierre BESNARD

MASSE (...ÉLITE ET PROGRÈS)

Dans la société actuelle Ferrière distingue trois catégories d’individus :

  1. ceux qu’il appelle d’un nom générique : la masse, et qui acceptent de se soumettre à l’autorité ;

  2. « des individualistes intransigeants qui ne jouent pas de rôle social immédiat ou ne jouent que le rôle négatif de contrepoids à l’égard des forces collectives unificatrices » ;

  3. les élites : « meneurs, chefs, hommes de culture étendue ou spécialistes faisant autorité, tous ceux qui ont l’art de réunir en un faisceau les forces individuelles éparses ou qui seraient aptes à jouer ce rôle si leur valeur n’était pas méconnue ».

L’esprit des masses

Ce qui crée cet esprit, c’est d’abord l’identité des besoins. Pour que ces besoins soient satisfaits, il faut que l’individu commence par s’adapter à son milieu, la contrainte sociale intervient pour contribuer à cette adaptation, les masses elles-mêmes ne tolèrent pas les inadaptés : « Il faut, dit un proverbe populaire, hurler avec les loups ». Cette adaptation de l’individu à la société est facilitée par l’esprit d’imitation. Le conformisme social, ou, si l’on préfère, le conservatisme, caractérise les masses, qu’elles soient bourgeoises ou prolétariennes, et c’est pourquoi ces masses sont réfractaires aux changements brusques qui comportent une part d’inconnu et de risque. Les propagandes révolutionnaire et réactionnaire sont, à cause de cela, de peu d’effet sur les masses.

Contrainte, suggestion et imitation s’unissent pour créer chez l’homme de la masse « un fonds de réactions pareilles, d’usages pareils et d’opinions pareilles. » « Ceux qui imitent parfaitement, écrit Ingegnieros, les hommes médiocres, pensent avec le cerveau de ceux qui les entourent » ou, comme l’affirme Péguy, « veulent par volontés toutes faites ».

« Ils sont en un sens les abeilles de la ruche ; ils vont de la vie à la mort à travers les obscures voies que la société a tracées pour eux, par des volontés à peine personnelles, que la conscience éclaire sans proprement les créer, écho en eux des impératifs collectifs, sorte de conformisme social où il entre moins de réflexion que de discipline. » (Ch. Blondel)

L’homme de la masse est encore : imitatif, partant traditionaliste ; sentimental et par suite mystique, impulsif, changeant, irritable, facilement intolérant et autoritaire envers les plus faibles ; dominé par l’inconscient, n’ayant pas d’aptitude à observer les faits et les événements et à en tirer des conclusions justes.

Il ne faudrait pas tirer de tout ce qui précède des conclusions trop défavorables à la masse.

« La continuité de la vie sociale serait Impossible sans cette masse compacte d’hommes purement imitatifs, capables d’acquérir et de conserver toute l’expérience collective que la société leur transmet par l’éducation. L’homme médiocre n’invente rien, c’est certain, il ne dérange rien, ne brise rien, ne crée rien ; mais en revanche, il garde jalousement l’armature que la société a forgée durant des siècles sous la forme d’usages et de routines et défend ce patrimoine commun contre les entreprises des individus inadaptables. » (Ingegnieros)

Faute d’avoir compris les caractères de la masse, leurs causes et leur utilité, des militants qui avaient espéré tout autre chose se sont souvent découragés. Certains, comme Vallet, (La Révolution Prolétarienne, septembre 1925) ont conclu à la « faillite du syndicalisme » à « l’incapacité des classes ouvrières ». Vallet écrivait :

« Mon pessimisme vient de cette conviction de plus en plus forte qu’il en sera toujours ainsi ; que la masse est incapable de concevoir plus haut et plus grand ; qu’elle est juste en puissance d’opposer à l’ordre établi ce minimum de résistance réalisé par la poussée des besoins les plus élémentaires et les plus grossiers, disons-le. Ne pas crever tout à fait de faim : ruer dans les brancards quand le râtelier est trop vide. C’est tout. Quant à des aspirations à la justice et à un véritable ordre dans la production et la répartition, c’est une autre affaire : la classe ouvrière n’y songe pas. Elle ne souffre pas de l’ensemble du désordre économique. Elle ne s’indigne pas du chaos dans lequel le capitalisme se meut. Chaque individu et chaque groupe n’en aperçoit que ses répercussions fragmentaires et encore quand il est touché lui-même. Voilà l’infirmité foncière des masses, le vice rédhibitoire des classes ouvrières : ça peut se traduire par le mot Incapacité (incapacité intellectuelle, sentimentale, morale ; incapacité de révolte ; incapacité technique et politique à la fois). »

D’autres, tel Astié, attribuent tout le progrès social à l’élite, c’est-à-dire aux individus qu’il définit ainsi : Est de l’élite tout individu qui a une vie intérieure intense, qui pèse ses actions, ses pensées, qui les projette généreusement autour de lui, qui est arrivé à la conception de l’indulgence, de la bonté, de l’amour, du dévouement, du désintéressement, qui cherche à se cultiver et qui travaille suivant ses facultés pour être utile aux autres. » (Plus Loin ; novembre 1929).

Cet excès de pessimisme qui succède à un optimisme également exagéré n’est pas justifié. Tout d’abord, il n’y a pas, ainsi que nous le montrerons, de limite bien nette entre la masse et l’élite ; enfin les masses que nous connaissons constituent déjà un notable progrès sur les masses primitives.

Dans les masses prolétariennes, tout aussi bien que dans la bourgeoisie, les besoins se sont multipliés et différenciés et de ceci est résulté la multiplication et la différenciation des groupements. Notre société est bien plus complexe que la société primitive, elle se divise en une foule de groupes : politiques, économiques, professionnels, religieux ou antireligieux. Les individus qui font partie d’un grand nombre de ces groupes, pour la plupart choisis par eux, subissent des influences diverses qui assurent à chacun une certaine individualité ; trouvent en certains de ces groupes un soutien contre la tyrannie qui pourrait venir d’autres groupes. La différenciation, sans subordination, des groupements syndicalistes, coopératifs, politiques ou philosophiques, est un progrès social qui prépare d’autres progrès sociaux parce qu’il a pour conséquence d’assurer le progrès des individus dans le sens d’une différenciation et d’une personnalité croissantes, c’est-à-dire vers plus de liberté.

« Les sociétés primitives, au contraire, sont étroites et homogènes. Leur action pèse d’un poids à peu près uniforme sur tous leurs membres. Les individus ont peine et ne songent pas à s’y différencier. Elles sont conformistes et traditionalistes à rendre rêveur M. Maurras. La loi y est de penser et de faire exactement ce que les ancêtres ont pensé ou fait. L’essor y est donné à la vie mentale non par un appel il la réflexion et à l’analyse, mais par l’obligation impérieuse que le groupe impose à ses membres d’enregistrer scrupuleusement la masse des idées et des pratiques en la persistance desquelles il voit une condition de son salut. » (Ch. Blondel)

Un sociologue et psychologue, Ferrière, distingue dans l’évolution des individus, comme dans celle des sociétés, trois principales étapes du progrès : d’abord le régime de l’autorité acceptée, ensuite le régime de l’anarchie relative, enfin le régime de la liberté réfléchie. Mais les individus, comme les sociétés, ne parviennent pas tous, à bien loin près, à l’étape supérieure du progrès. Ce qui complique nos sociétés c’est qu’elles sont composées d’individus différemment évolués ; les uns ont conservé une mentalité de tyrans ou d’esclaves, d’autres sont des individualistes non solidaristes et bien peu en sont au stade de la liberté réfléchie.

Nombreux encore sont ceux qui se sentent faibles et demandent aide, protection ou soutien, soit à l’État, soit au contraire à des groupements. La masse ne se dégage que peu à peu des siècles de servitude dont elle porte l’héritage en son subconscient.

De la masse à l’élite

Il y a de nombreux degrés entre les bas-fonds des masses et les sommets des élites. La masse qui demande à être dirigée en tout, qui donne procuration, tout à la fois, au député pour faire les lois, aux dirigeants syndicaux pour la défendre, à des chefs pour déterminer son travail, etc., voit peu à peu ses rangs s’éclaircir.

Les changements profonds qui se produisent tout autour de nous, à une allure beaucoup plus rapide que dans les siècles écoulés ‒que l’on songe à la multiplication des automobiles et des avions, à la T. S. F. ‒ne peuvent laisser les individus indifférents. Tout au moins ces changements leur donnent-ils l’idée de la possibilité des changements futurs, les préparent à admettre les transformations techniques, sociales, etc.

Les individus deviennent aussi de plus en plus inventifs et capables d’initiative dans quelque travail: s’efforcent de se faire une opinion personnelle au moins à propos de quelques sujets. « Alors que la pensée créatrice devait agir, autrefois, dans des conditions qui l’obligeaient à perdre le meilleur de son dynamisme à vaincre les résistances de la foule ignorante et rendue apathique par son état de dépendance, aujourd’hui, tant par l’effet de l’instruction obligatoire que par la liberté critique rendue aux individus, cette même pensée créatrice est assurée du concours très efficace d’une multitude de cerveaux... ». « En effet, les cerveaux d’exception, les visionnaires de génie sont aidés dans la mise en application de chacune de leurs propositions ou innovations par l’apport, en apparence médiocre, mais en réalité souvent décisif des plus modestes artisans depuis que ceux-ci sont devenus capables d’autre chose que d’un travail purement mécanique. Prenons un exemple : Si le phonographe et la T. S. F. ont franchi la période des tâtonnements et des balbutiements avec t-elle maestria que, en quelques années, grâce à ces inventions, l’espace et le temps ne sont plus, comme autrefois, une entrave à la communication directe entre les hommes séparés par des milliers de kilomètres ou, ce qui est pire, par les années et même par les coups de faux de la mort, c’est que les Marey, les Lumière, les Branly, les Edison ont été secondés, sans les avoir sollicitées, par des intelligences plus terre à terre, mais parfaitement adaptées à une technique particulière, qui ont suggéré, les unes une transformation, les autres une innovation, une expérience ». (Ch. Dulot).

D’autre part l’homme de l’élite, si supérieur soit-il, reste toujours par quelque côté semblable à l’homme de la masse. Le domaine des connaissances est si vaste que nul ne peut se vanter de l’approfondir, les savants se spécialisent de plus en plus et chacun hors de sa spécialité ne peut que s’en rapporter à autrui, suivant ses affinités et ses sympathies. Quoi d’étonnant alors à ce que de grands savants, Pasteur, par exemple, aient été des croyants ; que le nombre des ingénieurs catholiques aille actuellement croissant. Ceci ne prouve en aucune façon en faveur des croyances religieuses mais seulement que chez des individus d’élite l’activité rationnelle et critique n’a pas étouffé toutes les survivances mystiques qui tiennent seulement une plus large place dans l’esprit de l’homme de la masse.

Ceci dit nous pouvons essayer de caractériser l’homme de l’élite, étant bien entendu que le portrait que nous en tracerons sera un idéal imparfaitement atteint par les meilleurs.

L’homme de l’élite a un esprit original, capable d’imaginer quelque chose sans se laisser influencer par le milieu ; apte à saisir les ressemblances, les relations entre les choses il combine pour créer ; doué d’esprit critique il est capable d’observer les faits, de raisonner d’après eux et d’après l’expérience et d’en tirer des conclusions justes ; mais surtout il s’est créé des idées, des conceptions, un idéal qu’il s’efforce de propager, non pas par caprice individuel mais au nom de principes supérieurs auxquels il se soumet : vérité, justice, etc. Bref l’homme de l’élite veut adapter le milieu à son idéal (Voir aussi au mot : Élite).

Il ne faut pas confondre les chefs et les élites. L’homme de la masse se choisit toujours un chef ‒au moins ‒mais ce chef n’appartient pas toujours à l’élite et d’autre part il est des hommes d’élite qui restent sans influence, incapables d’adapter une société à leur idéal.

C’est que l’homme de la masse choisit pour chef celui qui coordonne consciemment, qui exprime clairement ses désirs subconscients. De cela profitent trop souvent des démagogues : doués d’un certain flair ils savent reconnaître les aspirations des masses, tant pis si ces aspirations sont nuisibles au progrès social ; ils savent les exprimer avec une conviction et un enthousiasme apparent ; leur talent oratoire et leur adresse à manier les hommes leur permettent de rester dans des généralités suffisamment imprécises pour qu’elles donnent satisfaction à tout le monde ou à peu près.

Dans La Révolution Prolétarienne de juillet 1926, B. Louzon écrivait :

« La résolution du dernier « Exécutif élargi de l’Internationale communiste » sur la question française contenait le paragraphe suivant :

« 3° Le Parti, tenant compte de l’état transitoire de la crise politique actuelle, ne doit pas renoncer aux revendications partielles qui, dépassant les cadres du régime capitaliste, peuvent devenir le point de départ d’un large mouvement de masse, parce qu’elles apparaissent aux masses comme susceptibles de réalisation immédiate, comme par exemple les mots d’ordre suivants :

  1. Extinction de la dette antérieure de l’État aux frais des banques et du gros capital ;

  2. transfert du poids de tous les impôts sur les riches ;

  3. mesures impitoyables contre la fuite des gros capitaux à l’étranger, etc.

    La plupart de ces mots d’ordre ne peuvent être contenus dans le programme des mesures révolutionnaires du gouvernement ouvrier et paysan. Ils lui enlèveraient son vrai contenu révolutionnaire. Bien qu’ils ne puissent être réalisés par aucun gouvernement bourgeois, ils apparaissent aux masses comme immédiatement réalisables et par conséquent sont capables de les mobiliser, de les entraîner et de leur faire comprendre la nécessité du gouvernement ouvrier et paysan et des mesures révolutionnaires plus radicales qui sont à son programme. En lançant de tels mots d’ordre, le P. C. ne doit donc jamais se lasser de démontrer aux masses qu’aucun gouvernement capitaliste, même s’il est formé de social-démocrates, n’est capable de les réaliser. » (Cahiers du Bolchevisme, 15 avril 1928)

« Ainsi donc le Parti communiste doit lancer des mots d’ordre que d’une part aucun gouvernement bourgeois ne saurait réaliser et que, d’autre part, le Parti communiste ne mettrait pas dans son programme s’il était au pouvoir... Abusons les masses, en leur présentant comme objectifs des objectifs impossibles, parce qu’ils apparaissent aux masses à tort comme possibles, telle est la politique que préconise officiellement dans ce tertio de sa thèse sur la France l’Internationale communiste...

Ce qui résulte de tous les actes comme de toutes les paroles de la plupart des membres du Parti communiste, c’est que l’idée essentielle qui domine chez eux, l’idée qui distingue ceux qui sont « dans la ligne » de ceux qui ne le sont pas, est celle-ci : il y a les « masses », et il y a l’élite : Les « masses » sont ignares et imbéciles ; comme leur intervention est cependant indispensable pour l’accomplissement de la Révolution, il faut leur faire faire la Révolution malgré elles, sans qu’elles s’en aperçoivent, pour cela l’« élite » c’est-à-dire le Parti communiste et plus spécialement son appareil doit non point tendre à débarrasser les « masses » de leurs préjugés, mais à utiliser ces, préjugés. »

De tels procédés ont été employés de tout temps par les Jésuites (voir à ce mot) pour assurer leur domination ; ils ne sauraient être un moyen d’émancipation sociale.

Il y a par contre une véritable élite qui reste méconnue des masses parce qu’elle ne connaît pas elle-même les masses et qu’elle les devance dans la voie du Progrès. Nombreux sont les hommes d’avant-garde auxquels l’humanité n’a rendu justice que longtemps après leur mort.

« Mais il y a aussi, on l’a vu, une élite dont l’action est efficace : c’est celle qui, sans perdre le contact avec la masse, la devance juste assez pour voir dans quel sens l’avenir dirige la marche du progrès social, mais pas assez pour que les sentiments, les besoins, les connaissances, les moyens d’action de la société contemporaine lui soient étrangers. » (Ferrière)

L’homme de l’élite adapté, par avance, à une société différente de la société actuelle et s’efforçant d’adapter son milieu à son idéal trouve des partisans, amis de la nouveauté, des indifférents et des hostiles ; l’habileté pour lui consiste à pressentir ce qu’il peut obtenir de la masse et il se concilier un nombre suffisant de partisans mais la fin immédiate qu’il pense pouvoir atteindre ne doit pas lui faire perdre de vue l’idéal poursuivi. Il ne s’agit pas de tromper la masse mais seulement de diviser un progrès global, inaccessible d’un seul coup, en un certain nombre de progrès partiels.

Il y a d’ailleurs des hommes d’élite qui agissent sur le progrès social d’une façon indirecte et même, en un sens, involontaire : spécialistes, techniciens, savants, etc.

Il y a ainsi de nombreuses façons d’appartenir à l’élite comme aussi de multiples degrés dans l’élite. Tel qui est de l’élite dans son village peut n’être que d’une valeur médiocre par rapport à d’autres individus des alentours ; tel homme d’élite, en sa spécialité, s’en rapporte à autrui pour d’autres sujets ; tel bon théoricien d’une profession, capable d’influer utilement sur la pratique de ses confrères, reste inférieur à ceux-ci dès qu’il s’agit de passer de la théorie à la pratique ; tel praticien artiste et intuitif est incapable d’exposer et de justifier clairement sa pratique. Ajoutons encore à ces élites les individus capables de formuler un idéal lointain ou rapproché, particulier et précis ou plus vague mais plus général ; les spécialistes et les individus de culture générale non spécialisée, etc.

En résumé, dans la masse et l’élite il y a une diversité extrême. Ne nous en plaignons pas, cette diversité répond à une diversité des besoins. Le mal n’est pas dans la différenciation sociale mais dans ce que chacun n’est pas mis à la place qu’il pourrait occuper le mieux et, s’il est vrai qu’une organisation sociale convenable est impossible en régime capitaliste, il est non moins vrai qu’une révolution qui ne pourrait résoudre ce problème d’organisation serait une révolution manquée.

Ayant montré toute la diversité des individus je puis continuer mes explications sans que l’on suppose que je range les hommes en un petit nombre de catégories bien distinctes ni qu’on attribue aux mots : masse et élite, un sens autre que celui dans lequel je les emploie.

Incontestablement si certains individus n’avaient pas existé « la collectivité se présenterait autrement qu’elle ne se présente » et nous ne saurions méconnaître le rôle des élites. La masse a besoin des hommes à qui une culture philosophique générale permet de dominer les questions, des techniciens, des administrateurs, des savants. Le prolétariat italien (trompé, il est vrai, par les chefs effrayés et freinant les audaces révolutionnaires), devenu maître des usines ne sut que les arrêter. Le prolétariat russe (vite ressaisi lui aussi par la férule étatiste du bolchevisme), après avoir chassé ses techniciens et les avoir, à l’occasion, sortis des usines en brouette, a dû faire appel à leur compétence ; dire qu’il les a achetés comme cochons en foire masque mal la déception causée par l’incompétence de la masse.

Mais si les élites sont nécessaires, si la masse ne s’intéresse pas aux réalisations lointaines, est sentimentale à l’excès et plus capable de détruire que d’édifier il n’en est pas moins vrai qu’elle ne joue pas un rôle purement passif dans la marche du progrès. La masse ne se laisse pas imposer le Progrès, elle choisit ses guides, qui agissent sur elle comme des ferments sociaux. Ainsi les individus capables d’initiative et de création ne conviennent pas en tout temps et en tout lieu.

« Un Ajax ne connaît pas la gloire à une époque de fusils à longue portée ; et pour citer en termes différents un exemple cher à Spencer, qu’aurait fait un Watt chez un peuple auquel aucun génie précurseur n’aurait appris à fondre le fer ou à manier le tour ? » (W. James)

Les élites vraiment soucieuses du Progrès social ne doivent donc pas perdre contact avec les masses, elles doivent s’efforcer de connaitre leurs besoins, leurs désirs ‒et plus particulièrement les besoins et les désirs inexprimés et vaguement ressentis ‒leurs connaissances, leurs moyens et leurs possibilités d’action, car tout cela : besoins, désirs, connaissances, etc., c’est le point de départ et s’il est nécessaire d’avoir une claire vision du but que l’on veut atteindre il ne l’est pas moins de bien connaître les moyens et les possibilités d’y parvenir. Les transformations sociales ne sont durables qu’autant qu’elles répondent à des besoins plus ou moins clairement ressentis par les masses.

Ne méprisons pas le rôle des masses ; il est vrai qu’elles sont parfois victimes de leur sentimentalité, qu’elles se laissent abuser par le talent oratoire, l’apparente profondeur des convictions, mais les foules formées par les élites sont-elles à cet égard bien supérieures aux masses ? Il est vrai aussi que les plus habiles à manier les hommes n’appartiennent pas toujours à l’élite morale, ni même à l’élite intellectuelle, mais il y a là encore presque toujours un phénomène commun aux foules et, pris isolément ou en petits groupes, les hommes de la masse ne se laissent pas prendre autant qu’on le semble croire, par le bavardage, le charabia et le bourrage de crâne... Dans les groupements où chacun se connaît réellement, les masses ne donnent procuration qu’à ceux en qui elles sentent des chefs pour la lutte, des galvanisateurs d’énergies, des ouvriers compétents, consciencieux et justes.

En résumé le Progrès social résulte de l’action réciproque de deux facteurs humains : l’individu capable d’initiative, de création et de suggestion de la masse et d’autre part cette masse sympathique à l’individu et capable d’imitation.

De ce qui précède une conclusion me semble pouvoir être tirée ‒pour notre temps et notre milieu tout au moins, car des faits de ce temps et de ce milieu je n’ai pas la prétention folle de tirer des vérités éternelles et universelles ‒le système fédéraliste est mieux adapté aux problèmes de la sélection de l’élite, de l’utilisation des initiatives et de la formation des individus capables d’initiative.

L’idée fondamentale du bolchevisme (voir ce mot p.259) qui aboutit à la centralisation et à la dictature méconnaît ces faits que nous nous sommes efforcés d’indiquer au cours de cette étude : il n’y a pas de limite bien nette entre la masse et l’élite ; les masses actuelles diffèrent des masses primitives et, par le plus ou moins d’initiative des individus qui les composent, ont des capacités créatrices dont le centralisme ne peut tirer parti et qu’il risquerait au contraire d’affaiblir et de faire disparaître ; les élites actuelles, souvent trop spécialisées, se trouvent placées en face de problèmes de plus en plus complexes et leurs solutions risquent souvent d’être mauvaises ; il est des cas où le bon sens et l’intention des masses valent mieux que la science et la logique des savants.

Progrès individuel et progrès social

Il s’agit d’instruire et d’éduquer tous les individus suivant leurs capacités et leurs aptitudes, puis de permettre à chacun d’occuper la place qui lui convient le mieux : celle où ses capacités et ses aptitudes lui permettraient de remplir un rôle social aussi utile que possible.

Si notre société était une société juste, c’est-à-dire sans classes sociales, ce problème général se diviserait seulement en deux problèmes particuliers : 1° problème d’éducation et d’instruction, c’est-à-dire problème de développement des capacités et des aptitudes ; 2° problème d’orientation professionnelle, c’est-à-dire problème de l’utilisation des capacités et des aptitudes.

Mais, d’une part, la société actuelle n’assure pas également le développement des aptitudes, de nombreux individus de valeur étant insuffisamment instruits pour pouvoir être pleinement utiles à eux-mêmes et aux autres ; et, d’autre part, celte société ne se préoccupe du problème de l’utilisation des capacités et des aptitudes que dans la mesure où il ne peut gêner la classe possédante et dirigeante.

Il en résulte pour le prolétariat l’existence d’un troisième problème : le choix de son élite.

Comme nous avons déjà traité le premier des trois problèmes que nous venons d’indiquer (Éducation, Enfant, Instruction, etc.), et comme nous aurons l’occasion de parler du deuxième (Orientation professionnelle) nous allons nous borner à quelques réflexions à propos du dernier.

Théoriquement, il paraît insoluble ; l’incompétence ne peut juger la compétence, la masse ne peut choisir l’élite et ainsi la sélection ne peut venir que par en haut. Mais qui désignera les sélectionneurs, ceux qui seront chargés du choix de l’élite ? Si des bas-fonds de la masse on distingue mal les sommets de l’élite, si les spécialistes ne sont-pas capables de bien juger de l’élite en dehors de leur spécialité, nous avons déjà fait remarquer que la masse d’un petit groupement sait fort bien, la plupart du temps, désigner l’élite de ce groupe. L’élite ‒toute relative ‒d’un certain nombre de petits groupes pouvant, à son tour, procéder à une nouvelle sélection sans trop de chances d’erreurs, de sélection en sélection, on peut ainsi parvenir à solutionner de façon assez satisfaisante le problème du choix des élites. Il y a il est vrai, des individus qui. dépassent trop leur groupe et risqueraient d’être méconnus si la sélection s’opérait sur un seul plan et uniquement par en bas. Actuellement l’organisation syndicale permet, quoiqu’imparfaitement, une sélection sur deux plans : d’une part, plan de la spécialité avec les Fédérations ; d’autre part, plan de la culture générale avec les Unions. Je dis imparfaitement parce que les besoins de la lutte syndicale font négliger le souci du métier et qu’ainsi le travail d’organisation de la lutte prime le travail d’organisation du métier ; ainsi les groupements syndicaux sont-ils bien plutôt constitués en vue de l’attaque de la classe capitaliste et de la défense des intérêts des syndiqués qu’en prévision de l’organisation du travail. Ceci n’est point un défaut de l’organisation syndicale ; tant que les travailleurs vivront misérablement et ne pourront obtenir qu’avec peine les moyens de satisfaire imparfaitement leurs besoins primordiaux, on ne peut espérer qu’ils puissent vraiment s’attacher à une besogne constructive désintéressée.

J’en reviens au problème du choix des élites. Il me semble que la sélection par en bas doit être corrigée par une sélection par en haut, les sélectionnés par en bas repêchant ceux que l’incompétence de la masse a tenus écartés. Ici encore il s’agit d’une difficulté pratique, il faut choisir une juste mesure entre un système démocratique qui fatalement laisse dans l’ombre une partie de l’élite et une méthode de sélection par en haut qui ne peut mener qu’à une autocratie qui, elle aussi, barrerait plus tard la route à certains individus d’élite.

À ma solution quelque peu compliquée ‒mais pas plus que la vie cependant ‒certains préfèrent une solution plus simple ‒simple comme la théorie ‒: le parti communiste groupe les élites qui doivent diriger le prolétariat.

Le parti communiste ! Mais c’est Staline, Trotsky, Zinovief, Boukarine, etc... Lesquels d’entre eux seront nos guides parmi lesquels se heurtent les points de vue hostiles et qui ont recours à l’excommunication ? Comment voulez-vous que j’aie confiance dans les capacités dirigeantes des uns ou des autres alors que les uns et les autres n’arrivent pas à se mettre d’accord à ce sujet. Puis, pourquoi repousserais-je les prétentions des autres partis, pourquoi ne demanderais-je pas aux anarchistes de guider le mouvement syndical ? Parce que, me répondra-t-on, le parti communiste a fait une révolution. Mais, diront les anarchistes, cette révolution prouve la justesse de nos prévisions, les communistes russes ont montré comment il ne fallait pas faire une révolution ; ils ont supprimé puis rétabli l’héritage, le salaire aux pièces, les examens, la vente de l’alcool, etc... , les mercantis, les bureaucrates, les enfants abandonnés par centaine de mille, etc... , prouvant qu’ils ne peuvent prétendre avoir créé une organisation sociale modèle.

En résumé, c’est encore la solution fédéraliste, qui fait appel à l’initiative d’en bas, qui nous paraît la plus sûre.

Et maintenant : comment l’élite doit-elle agir pour guider et élever la masse ? Poser le problème nous paraît insuffisant. C’est dans toute l’Encyclopédie Anarchiste, dans maints ouvrages et maintes revues que les militants doivent chercher une partie des éléments de la solution. Nous disons une partie, car la lecture des ouvrages et des journaux n’est pas tout, l’essentiel est de vivre intensément en observant la vie tout autour de soi.

E. DELAUNAY

MASSES (PSYCHOLOGIE DES)

Le mot masses figure fréquemment dans la littérature libertaire. On y parle souvent du rôle des masses, de l’action des masses, de la création des masses, etc. La plupart des anarchistes estiment, en effet, que les grandes transformations sociales, ‒la révolution sociale surtout ‒sont, en dernier lieu, l’œuvre des vastes masses humaines mises en mouvement par certains facteurs économiques, politiques, sociaux ou autres, et développant alors une énorme activité, aussi bien destructive que positive et créatrice.

Toutefois, cette opinion est infirmée ou même contestée de différents côtés. Pour beaucoup de gens, pour beaucoup d’anarchistes même, le fait reste douteux. Pour eux, les transformations sociales ou les révolutions sont plutôt l’œuvre ou d’une minorité « éclairée et agissante », ou de certains individus supérieurs et des coalitions de tels individus (réformateurs, hommes d’État, partis politiques, etc.) ; et quant aux masses, elles ne sont et ne peuvent être que de simples exécuteurs des idées et des dispositions de ces individus ou de ces minorités.

Dès lors, une étude plus approfondie et plus précise de la question s’impose.

* * *

Tout d’abord, ce sont nos adversaires doctrinaires, les « marxistes » (socialistes, « communistes ») qui nous reprochent le vague de notre terme préféré : masses. Ils parlent, eux, moins volontiers des masses(notion trop vaste et imprécise, disent-ils), que du prolétariat ou de la classe ouvrière(notions moins vastes et plus précises, parait-il). Et cette classe ouvrière doit, d’après eux, être guidée, conduite justement par une minorité éclairée et agissante : le parti politique et ses dirigeants.

Disons tout de suite que les discussions purement théoriques avec les marxistes perdent actuellement, tous les jours davantage, leur intérêt et leur importance d’autrefois. En effet, la solution du problème se poursuit déjà sur le terrain même de la vie. C’est l’expérience vive et immédiate qui s’en est saisie et qui est plus concluante que n’importe quelle argumentation théorique.

Cette expérience ‒je parle des événements en Russie et de leur répercussion dans d’autres pays ‒nous fournit deux conclusions décisives.

La première est celle-ci : Toute transformation sociale de vaste envergure ‒d’autant plus une révolution sociale ‒reste stérile si une minorité « éclairée » s’en empare pour la guider et la diriger. Car, dans ce cas, le phénomène suivant se produit fatalement : les masses sont obligées de céder leur initiative et leur liberté d’action à la minorité ; or, cette dernière, dont l’activité se substitue ainsi à celle des masses se montre impuissante à résoudre les gigantesques problèmes qui surgissent de tous côtés et qui exigent, précisément, le concours libre des millions d’énergies et d’initiatives. Se cramponnant quand même à son autorité néfaste et opprimant de plus en plus les masses, la minorité finit par acculer la révolution à une impasse sans issue. Telle est, une fois de plus dans l’histoire humaine, la grande leçon de la révolution russe. Elle patauge dans l’impuissance parce qu’elle remet son sort entre les mains d’Une minorité « éclairée et agissante » traitant la masse en simple exécutrice de ses décisions et prescriptions maladroites, incompétentes et finalement régressives.

L’autre conclusion n’est pas moins significative. Les bolcheviks eux-mêmes, et ensuite les « communistes » des autres pays, durent reconnaître que « la base de la révolution »devait être« élargie ». La « classe ouvrière » est appelée aujourd’hui à « faire bloc », non seulement avec les paysans, mais même avec la petite bourgeoisie. Cette thèse ‒« l’élargissement de la base de la révolution » ‒nous intéresse en tant qu’elle se rapproche, après l’expérience faite, de notre idée qui est la suivante : La révolution sociale est l’œuvre non seulement de la classe ouvrière (qui elle-même est loin d’être homogène socialement et idéologiquement), mais de très vastes masses humaines comprenant une grande partie de la classe ouvrière, une partie de la population paysanne (dont l’importance numérique varierait selon le pays), et aussi de nombreux autres éléments : bourgeois (rompant avec leur classe, bien entendu), intellectuels (tels Lénine, Trotsky et autres), etc., etc., qui, s’aidant (et non pas dirigeant) les uns les autres, finiront par aboutir.

Les socialistes « modérés » pourraient objecter que l’expérience des bolcheviks n’est pas probante, ces derniers ayant faussé les idées de Marx, du socialisme et de la révolution. Pour notre controverse, cette objection serait sans valeur, la différence entre les socialistes ‒bolcheviks et les socialistes modérés ne portant que sur les méthodes d’action et non pas sur le principe même d’une minorité « consciente » et « supérieure » guidant et dirigeant les masses.

* * *

Ce qui nous importe et nous intéresse beaucoup plus, c’est la divergence d’opinions et un certain flottement qui existent, par rapport aux masses, dans nos propres milieux.

Comme déjà dit, assez nombreux sont les anarchistes qui éprouvent à l’égard des masses un sentiment de doute, de méfiance, même d’hostilité. Certains vont plus loin encore, jusqu’à dédaigner, mépriser, voire haïr les masses. (Voir : Foule). Pour eux, la masse est bête, moutonnière, lâche, veule, perfide, incapable de la moindre initiative ou action créatrice, capable par contre des crimes les plus cruels, les plus stupides, les plus crapuleux. Ces camarades s’appuient surtout sur les faiblesses et les mauvaises actions des masses, fort connues dans l’histoire ancienne et moderne des sociétés humaines : inconscience, insouciance, crédulité, inconstance, légèreté, veulerie, absence d’idéal, d’indépendance morale et de résistance, manque de courage, conduite lâche, trahisons, actes de cruautés, pogromes, assassinats, lynchage etc., etc...

Toutefois, il ne suffit pas de constater le fait : il s’agit de l’expliquer, de le comprendre. Il est grand temps qu’on pousse le problème des masses à fond. Il faut chercher à le résoudre pour ne plus flotter dans l’incertain, comme c’est souvent le cas aujourd’hui. Tâchons de l’éclaircir, dans la mesure de nos moyens. D’abord, quelques considérations d’ordre général.

Les masses ont des faiblesses, elles commettent de mauvaises actions, même des crimes. C’est un fait. Mais l’histoire et la vie nous disent aussi que les masses ont des qualités, qu’elles sont capables de bonnes actions également, d’actes courageux, même héroïques. C’est un autre fait. Donc, ce que nous pourrions constater en toute impartialité, serait ceci : les masses ont des faiblesses et des qualités, elles commettent de bonnes et de mauvaises actions. Entre ceux qui citent des faits pour démontrer que la masse est foncièrement bonne, et ceux qui font autant pour soutenir qu’elle est foncièrement mauvaise, toute discussion serait, par conséquent, vaine et stérile. Les uns et les autres y apporteraient des preuves irréfutables. Tant que le problème en restera là, il ne pourra pas être tranché. La constatation que nous venons de faire, ne dit encore rien.

Autre chose. Puisque la masse n’est pas toujours bonne, admettons pour un instant qu’elle est foncièrement mauvaise. La masse est un ensemble d’individus. Si elle est mauvaise, c’est que l’individu en général ne vaut pas grand chose lui non plus. Se méfiant de la masse (la méprisant, etc.), on se méfie, en réalité, de la presque totalité des individus qui la composent (sauf soi-même et quelques autres exceptions). Alors, on est obligé d’adopter l’une des deux solutions suivantes :

1° La supériorité de quelques individus et partant une minorité d’élite chargée de diriger les masses et le processus social.

Cette solution soulève des objections qui finissent par l’annuler. En effet :

  1. Il n’existe pas de supériorité générale de quelques individus sur le reste des humains. (Il existe, bien entendu, une supériorité spécifique de tel homme sur tels autres, en telle ou telle autre matière concrète : en tel art, en telle science, en divers genres de travail, en intelligence, en force de caractère, en l’une ou l’autre des mille aptitudes, capacités ou qualités variées à l’infini. Un tel homme supérieur en telle matière, est bien inférieur en telle autre. Cette supériorité variée des hommes les uns sur les autres, supériorité relative et mutuelle, n’est donc pour rien dans la question dont nous nous occupons ; ou, plutôt, elle renforce, justement, l’idée d’une activité libre et naturellement combinée des vastes masses, contre la thèse d’une élite dirigeante. Et quant à toute autre supériorité, elle n’est qu’une fiction.

  2. Supposons même que de tels individus généralement supérieurs aux autres existent ; rien ne nous garantit que l’élite dirigeante ‒formée surtout en pleine effervescence sociale ‒sera composée précisément de ces individus. Il est, au contraire, à peu près certain que ces personnages hypothétiques, réellement supérieurs, resteront à l’écart, et que l’élite dirigeante sera composée d’éléments fortuits et nullement « supérieurs ». Et d’ailleurs, qui serait expert et juge de la supériorité ? ‒3. Si même l’élite dirigeante était composée d’individus très supérieurs, leur supériorité ne saurait être universelle ni omnipotente, au point qu’ils puissent avoir la haute main sur la formidable activité infiniment mobile et variée des millions d’êtres humains. En réalité, l’« élite » ne saurait être maitresse de cette activité, car pour cela il lui faudrait pouvoir embrasser, à tout instant, toute l’immensité mouvante de la vie : pouvoir tout connaître, tout comprendre, tout entreprendre, tout surveiller, tout voir, tout prévoir, tout résoudre, tout organiser, tout arranger... Or, il s’agirait d’un nombre incalculable de besoins, d’intérêts, d’activités, de situations, de combinaisons, de créations, de transformations, de problèmes de toute sorte et de toute heure. Ne sachant plus où donner de la tête, l’élite dirigeante finirait par ne pouvoir rien saisir, rien arranger, rien « diriger » du tout. Non seulement sa supériorité ne saurait jamais être telle qu’on puisse substituer avantageusement son action à la libre activité, à la libre création, à la libre organisation des masses, mais, au contraire, l’élan de celles-ci serait fatalement entravé ou même paralysé par l’ingérence malheureuse d’une « minorité » impuissante mais prétentieuse.

    Il n’existe donc pas de supériorité qui justifierait la remise entre les mains d’une élite des intérêts vitaux et des destinées historiques des millions d’hommes. Prétendre le contraire serait vraiment tomber dans l’absurdité. Et pourtant, c’est cette absurdité qui se trouve à la base de toutes les théories d’une « minorité dirigeante » et de toutes les expériences de ce genre. Quoi d’étonnant si ces expériences se terminent pour les travailleurs, partout et toujours, en queue de poisson ! Les grandes révolutions des temps passés et, en dernier lieu, la révolution russe appuient nos objections.

    Notons cependant, en passant, que lorsque les étatistes, les autoritaires, les doctrinaires politiques(socialistes, « communistes », etc.) prêchent le principe d’une élite dirigeante, ils sont parfaitement logiques ; tandis que les antiautoritaires, les anarchistes, s’ils renient les masses et se rabattent sur une minorité d’élite perdent toute conséquence avec eux-mêmes. Car comment peut-on s’imaginer une société sans État ni autorité si l’on n’a pas confiance dans les capacités organisatrices et créatrices des masses ? Et quoi d’étonnant, encore, si de tels anarchistes finissent par tomber dans le bolchevisme ou dans des conceptions qui n’en sont guère loin !

Donc, cette première solution ne résiste pas à l’examen critique.

Ceux qui la rejettent ‒je parle toujours de ceux qui croient les masses infirmes‒n’ont en réserve qu’une seule solution possible :

2° Cette deuxième solution suppose que les masses sont au moins capables de devenir un jour qualifiées pour la bonne cause. (Pour ceux qui ne l’admettent pas non plus, cette solution n’est même pas à envisager. Ils sont donc obligés soit d’adopter la première, soit de flotter dans le vague). Ils s’agit d’attendre jusqu’à ce que l’écrasante majorité des individus composant la masse soit devenue le contraire de ce que cette majorité est aujourd’hui, c’est-à-dire qu’elle s’affirme intelligente, consciente, d’un esprit et d’une action indépendants, courageuse, active, loyale et constante, capable de toute initiative et d’action créatrice, incapable de crimes, porteuse d’idéal élevé, etc. Autrement dit, il s’agit de faire, en attendant, l’éducation de l’individu et partant de la masse.

Cette solution se heurte également à des objections qui l’anéantissent : 1) Dans l’ambiance sociale donnée, est-elle possible, la véritable éducation, effective et progressive, de l’individu et de la masse ? Il suffit de regarder attentivement et sans parti-pris autour de soi, de méditer quelque peu sur ce qui se passe dans la société actuelle, pour y répondre négativement. Ne pouvant pas m’étendre ici sur ce sujet un peu spécial (voir: Éducation, Propagande, Révolution, etc.), je me bornerai à quelques argument frappants. ‒D’abord, quelques faits récents. Malgré les exemples historiques de fraîche date, malgré surtout la propagande antimilitariste intense de nombreux partis et groupement d’avant-garde, ainsi que de tant d’écrivains et d’apôtres universellement vénérés et populaires, malgré tout un courant anti-guerrier d’une puissance telle qu’elle laissait espérer un refus catégorique des masses d’être engagées dans une nouvelle aventure, ces masses, dans tous les pays, continuent à se laisser tromper. Elles ont marché à l’ignoble et absurde boucherie de 1914 « comme un seul homme », avec un élan stupéfiant. Après la guerre, les masses, tout en ayant esquissé, dans certains pays, quelques mouvements de révolte et même entamé une belle révolution en Russie, fléchissent rapidement et cèdent le pas à des dictateurs et profiteurs de toute espèce, acceptant ainsi, de nouveau, un esclavage écœurant. Une fois de plus, elles n’ont pas su se rendre maîtresses de la situation qui leur était, pourtant, extrêmement favorable. ‒Quant à l’éducation proprement dite, quelle est-elle ? La vie d’un homme de la masse est connue, dès son enfance. La famille ne peut pas lui fournir une éducation saine. Viennent ensuite : l’école (!), la rue et le bistro, le journal (!!), le cinéma (!!!), et surtout le travail de bête de somme alternant avec un sommeil à peine suffisant. Contre toute cette « éducation » immédiate, concrète, permanente, ‒s’exerçant, de plus, dans une ambiance (État ! Autorité ! Église ! Argent ! etc.) qui elle-même façonne l’homme en dépit de toute autre influence, ‒que peut-elle, la poignée de gens capables de s’occuper de la véritable éducation de l’individu et de la masse ? ! Dans les conditions données, cette éducation n’est qu’un rêve irréalisable. ‒2) En affirmant que l’action éducative de quelques individualités ou groupements ne saurait rendre qualifiées les masses qui ne le sont pas aujourd’hui, je ne veux pas dire que l’éducation des masses ne se fait pas du tout. Certes, elle se fait, au cours des siècles, sous la poussée de plusieurs facteurs d’une puissance inégale. (L’activité éducative y joue un rôle relativement assez modeste). Mais, ce processus est excessivement lent(et, de plus, intermittent). Et alors, le problème reste entièrement ouvert. En effet, il serait résolu au cas seulement où l’on aurait la certitude que les masses seront prêtes au moment de grands événements sociaux. Or, c’est exactement le contraire qui est certain. Sans le moindre doute, les bouleversements sociaux auront lieu longtemps avant que les masses soient dûment éduquées et cultivées. Sans le moindre doute, les masses seront alors, au point de vue d’éducation et de culture, à peu près les mêmes qu’elles sont aujourd’hui. Si, de nos jours, elles sont foncièrement mauvaises et non qualifiées, ce n’est pas l’activité éducative qui les modifiera pour le jour des grands événements.

Donc, pour ceux qui supposent la masse mauvaise et incapable, l’« éducation » n’est pas non plus une solution du problème.

Alors, que penser ? Quelle décision prendre ? Quelle est la véritable psychologie de l’individu et de la masse ? L’individu est-il bon ou mauvais ? La masse est-elle mauvaise ou bonne ?

* * *

Nous avons constaté que les masses ont des faiblesses et des qualités, qu’elles commettent de bonnes et de mauvaises actions. Cette constatation nous suggère déjà l’idée que la masse n’est ni bonne ni mauvaise, et qu’il faut chercher à expliquer tout autrement sa psychologie et son attitude.

Une petite expérience personnelle et une analyse rapide nous aideront dans cette tâche.

Que le lecteur prenne une feuille de papier. Qu’il la divise en deux, avec un tracé de crayon. Qu’il parcoure ensuite mentalement toute sa vie passée, en détail autant que possible, très scrupuleusement, très sincèrement. Chaque fois qu’il se souviendra d’une mauvaise action commise (ou d’une mauvaise action qu’il fut tout prêt à commettre et que certaines circonstances empêchèrent), il placera un petit trait de crayon d’un côté du tracé. Chaque fois qu’il se rappellera, au contraire, une bonne action commise (ou qu’il fut décidément prêt à commettre), il placera un trait de l’autre côté. (Il faut comprendre sous une « mauvaise action » tout acte anti-moral, antisocial ou autre condamné par la conscience du lecteur ; sous « bonne action » on comprendra tout acte de haute moralité, de dévouement, etc., d’après l’avis même du lecteur). L’opération terminée, il trouvera plusieurs traits de crayon des deux côtés du tracé. Il constatera ainsi qu’au cours de sa vie, il a commis (ou il fut tout prêt à commettre, ce qui, psychologiquement, revient au même), plus d’une fois, des vilenies, des actes condamnables, allant même jusqu’à ce qu’on pourrait qualifier « crime », et que, d’autre part, il a accompli aussi (ou il fut tout prêt à accomplir), plusieurs fois, des actes louables, de très bonnes actions, allant même jusqu’à l’héroïsme. Parfois même, les unes et les autres se suivaient à une courte distance.

Quelle est la conclusion de cette petite expérience psychologique ? Elle est celle-ci : La psychologie de l’individu n’est pas une chose stable. Elle se trouve continuellement en mouvement, semblable à l’oscillation d’un balancier. L’envergure de cette oscillation est très vaste, puisque le même individu peut aller du crime à l’héroïsme. (Bien entendu, l’énergie psychique d’un individu peut se trouver momentanément à l’état de repos, d’équilibre passager, comme toute autre énergie, et alors la mobilité de la psychologie humaine ne se fait pas voir si facilement. ‒Bien entendu, aussi, tels individus ont un penchant plutôt au mal, tels autres, plutôt au bien, ce qui veut dire que les premiers commettent de mauvaises actions plus ‒ou même beaucoup plus ‒facilement que les seconds. Tout ceci ne change en rien le fond des choses : l’instabilité, la mobilité de la psychologie humaine et l’envergure de cette mobilité).

La constatation que nous venons de faire, nous suggère tout de suite une autre idée que voici :

Si l’ambiance, le milieu, tout l’ensemble social et autre sont tels qu’ils facilitent et favorisent les mouvements dans le sens du bien(rendant, de plus, difficiles et inutiles ceux dans le sens du mal), alors les premiers deviennent, chez l’individu, plus fréquents, plus accentués, plus prolongés que les seconds. La situation favorable se maintenant et la force de l’habitude aidant, les bons mouvements tendent à se perpétuer, et les mauvais, à disparaître. Ceci d’autant plus que le bon chemin une fois entamé, il entr’ouvre des horizons splendides, il entraîne les gens, il les enthousiasme de plus en plus, il rend la vie de plus en plus belle, riche, intéressante, active, souriante, avenante. ‒Si, au contraire, l’ambiance sociale est telle qu’elle facilite et stimule les mouvements dans le mauvais sens, entravant les oscillations opposées, l’effet en est aussi exactement inverse : les mouvements dans le sens du mal s’accentuent, l’emportent sur les autres, tendent à s’éterniser.

Abandonnons maintenant le terrain de la psychologie individuelle. Les masses étant un ensemble d’individus, leur psychologie et ses effets sont essentiellement pareils à ce que nous avons observé chez ces derniers.

Donc :

  1. La psychologie de la masse est instable, mobile ;

  2. L’envergure de cette mobilité est très vaste, les oscillations s’effectuant du crime à l’héroïsme et retour ;

  3. Le sens des oscillations dépend de toute l’ambiance sociale qui facilite ou empêche les mouvements dans l’un ou l’autre sens.

Lorsque l’ambiance, le milieu, tout l’ensemble social facilitent et favorisent les mouvements dans le sens du bien, ces mouvements deviennent naturellement de plus en plus fréquents, prononcés, prolongés, et l’action des masses s’affirme, alors, de plus en plus positive, saine, franche, loyale, belle, vigoureusement créatrice, pendant que les mouvements et l’activité contraires faiblissent, décroissent, s’éteignent. Et vice versa.

C’est dans cet ordre d’idées, précisément, que nous devons nous intéresser au rôle de l’ ambiance sociale, à son influence sur la psychologie des masses.

* * *

Pourquoi de nos jours, et aussi dans le passé, les masses s’avèrent-elles souvent défaillantes, lâches, veules, criminelles ? Parce que des millions d’individus sont poussés dans ce sens, depuis des siècles, par toute l’ambiance sociale, intellectuelle et morale. C’est pour celle raison qu’en temps « normal » les masses nous causent tant de désillusions.

Cette attitude des masses en temps ordinaire ne noua dit encore rien sur leur véritable psychologie, sur leurs qualités ou leurs défauts effectifs. Car c’est une attitude mensongère, faussée, trompeuse. Elle peut devenir tout autre, lorsque les circonstances l’exigent et que l’ambiance se modifie pour de bon. Ce qui est, en effet, remarquable, édifiant, c’est que les mêmes masses changent rapidement d’aspect et de conduite aussitôt que l’ambiance défavorable se désagrège sérieusement, prête à changer, elle aussi, de fond en comble.

L’histoire des révolutions nous dit qu’au cours des combats décisifs, au moment de la victoire, et pendant les quelques semaines ‒ou quelques mois ‒qui la suivent, les masses, se voyant libres d’agir, remplies d’un grand espoir, ne ressemblent plus en rien au troupeau moutonnier qu’elles furent encore à la veille des événements. Elles se montrent courageuses, vaillantes, actives, riches d’initiative et de ressources, prêtes à tous sacrifices, pleines d’esprit de recherche et de création. La révolution russe de 1917 le prouva une fois de plus, de façon éclatante.

Hélas ! Dans toutes les révolutions, jusqu’à présent, ‒y compris la révolution russe, ‒la liberté d’agir conquise par les masses fut vite bridée et leur espoir déçu. La nouvelle ambiance favorable se déformait rapidement, celle d’avant-révolution ‒fatale pour la liberté et l’activité des masses ‒rentrait dans ses droits et l’attitude des masses redevenait plate, servile, basse. Ce phénomène frappant trouve, entre autres, une explication fort répandue : les masses, affirme-t-on, n’ont pas de fond, elles sont vite fatiguées, épuisées, lasses, elle abandonnent la cause, et alors naturellement la révolution dégénère. Le lecteur trouvera plus loin une autre explication de cette dégénérescence. Mais quant à la lassitude des masses, disons tout de suite qu’à notre avis, c’est exactement le contraire qui se produit : la lassitude et l’abandon des masses sont non pas les causes, mais les conséquences du déclin et du non-aboutissement de la révolution. Ce n’est pas la révolution qui ne réussit pas parce que les masses en sont fatiguées, mais, au contraire, les masses deviennent lasses et indifférentes lorsque et parce que la révolution ne leur apporte pas le résultat recherché. Ce n’est pas la lassitude des masses qui précède le dépérissement de la révolution, mais toujours inversement : la déviation, l’égarement, la dégénérescence de la révolution précèdent, entraînent et expliquent la lassitude et l’abandon des masses. Aussi longtemps que ces dernières gardent intact l’espoir en la révolution, leur enthousiasme, leur activité, leur dévouement restent entiers. Ce n’est qu’au moment où elles sentent la révolution faussée, égarée, perdue pour elles, qu’elles lâchent pied. Et alors, tout change... C’est en étudiant de plus près la marche des révolutions passées et en suivant, témoin actif, les péripéties de la révolution russe, que j’ai acquis définitivement cette conviction.

Quelle est donc l’ambiance qui facilite et favorise les mouvements de l’individu et de la masse dans le sens du bien, c’est-à-dire, de la vaillance, de l’initiative et de l’activité créatrices, du dévouement, de la persévérance, etc., etc... ?

Pour nous, la réponse n’est pas douteuse : Cette ambiance favorable est la liberté d’action pour l’individu et l’ensemble d’individus (la masse). Liberté intégrale, effective, sans restriction ni réserve d’aucune sorte. Liberté de s’entendre par tous les moyens possibles ; liberté de s’organiser, de coopérer ; liberté de chercher, d’essayer, d’appliquer toute initiative, de déployer toute énergie, de détruire, de construire, de commettre des erreurs, de les rectifier, de faire, de défaire, de refaire, en un mot : d’agir, dans le plus vaste sens du terme.

Il va de soi qu’il existe d’autres éléments importants, tels que l’égalité (véritable), le sentiment mutuel de confiance et de fraternité, etc..., lesquels, une fois acquis, complètent et parfont cette ambiance. Mais c’est la liberté qui en est la condition primordiale. C’est elle, précisément, qui permet à ces autres éléments de prendre corps, qui y mène même nécessairement, tant qu’elle n’est pas supprimée. C’est la liberté qui favorise l’action positive des masses et leur donne l’élan enthousiaste indispensable à la création, à l’inauguration progressive de la société nouvelle. C’est la liberté qui rend possibles la manifestation, l’application, l’activité féconde et le triomphe décisif des millions d’énergies et d’initiatives robustes et saines exigées par la tâche gigantesque de la reconstruction sociale.

Soulignons que, pour produire ses effets, la liberté doit être entière, générale, parfaite. Une demi-liberté, une liberté partielle, limitée, conditionnelle, réduite, ‒timidement octroyée et rapidement retirée, à la première occasion, par l’autorité ‒ne produirait aucune confiance, aucun enthousiasme durable et, finalement, aucun résultat. Pis encore : elle donnerait, justement, un résultat négatif. Ce n’est que le souffle puissant et continuel d’une véritable liberté, intégrale, universelle, qui serait en mesure de soulever et de jeter graduellement dans la grande action toutes les innombrables énergies positives d’un peuple. Ce n’est que dans l’ambiance d’une telle liberté que les éléments sains, vigoureux, productifs et créateurs pourraient triompher définitivement de tous les obstacles, de toutes les difficultés, de toutes les forces obscures et malsaines qui auraient surgi des ténèbres du passé.

Nous avons déjà attiré l’attention du lecteur sur un phénomène significatif qui se reproduit dans toutes les grandes révolutions (1789, en France ; 1917, en Russie) et qui appuie nos affirmations. Au début de la révolution, une fois le gouvernement par terre et la liberté d’agir acquise par les masses populaires, ces dernières se montrent pleines d’enthousiasme, de bonne volonté, d’un élan prodigieux vers le bien, vers une grande activité positive. Tout ce qu’il y a dans les masses de bon, de grand, d’actif, se fait jour, prêt à se mettre à l’œuvre inlassablement. Un certain temps s’écoule. Un nouveau gouvernement s’installe et commence sa besogne. Bientôt, l’ambiance change, et ce changement s’accentue tous les jours davantage. Des restrictions de toute sorte s’annoncent et se multiplient. Les masses se sentent surveillées, suspectées, serrées de près, repoussées. Leur initiative, leur activité sont de plus en plus ligotées, s’avèrent de plus en plus inutiles, sans but. L’initiative et l’action du gouvernement et de ses agents s’y substituent. Le souffle de la liberté s’éteint. De nouveau, comme auparavant, ce n’est pas la masse qui est libre d’agir, mais l’autorité et les milieux dirigeants, malgré qu’ils soient d’une nouvelle espèce. Alors, l’enthousiasme s’évapore, la masse s’arrête, se recroqueville, elle retombe dans son attitude ancienne : passive, obscure, négative.

Mais alors, une question ayant trait, justement, au problème des défauts de la masse, se pose. Si les masses sont pleines de ressources, si elles possèdent de l’énergie, de la bonne volonté, de l’initiative, si elles sont éprises de la liberté, de l’activité positive, etc., etc., comment expliquer alors que, chaque fois, elles cèdent tout ceci à une minorité dirigeante, se montrant ainsi impuissantes de maintenir la liberté acquise au début de la révolution, de la défendre, de la mettre en œuvre ? Un gouvernement ne nous tombe pas du ciel ! Ce sont les masses elles-mêmes qui le portent au pouvoir, qui, au moins, lui permettent de s’installer, qui, souvent, le réclament, l’acclament, lui prêtent confiance et concours, lui obéissent de bon gré. Alors ? (Une autre question serait légitime aussi. Comment se fait-il qu’à l’aube de l’histoire humaine, lorsque les premières grandes collectivités étaient en train de se former, les masses primitives, au lieu de bâtir et de développer une société basée sur la liberté, la création collective, etc., permirent à d’autres éléments, absolument contraires, de prendre le dessus et de déterminer toute l’évolution ultérieure de la vie sociale ?

Ne pouvant pas traiter ici ce sujet, vaste et compliqué, qui n’a, d’ailleurs, qu’un rapport assez lointain avec le problème actuel des masses, disons, toutefois, ceci : Les raisons pour lesquelles l’évolution des premières sociétés humaines avait « dévié » et les masses s’étaient laissées subjuguer, sont compréhensibles si l’on se donne la peine d’étudier la question de près. Ces raisons n’existent plus aujourd’hui. Rien, au fond, n’empêcherait donc plus les sociétés et les masses humaines actuelles de prendre le beau chemin, véritablement humain, d’une évolution collective, libre et créatrice. Mais une fois engagée sur la voie tortueuse de l’autorité, de la propriété, etc., l’humanité fut acculée à la suivre jusqu’au bout. Toute son évolution ultérieure, jusqu’à nos jours, n’est que le développement naturel des conséquences logiques de cette déviation initiale. Une fois prises dans le formidable rouage de la société autoritaire, les masses, naturellement, ne pourront plus s’en arracher qu’au prix d’efforts, de luttes, de souffrances et de sacrifices incalculables. Il n’existe aucun rapport entre cette situation et la capacité‒ou la non-capacité‒des masses.)

Alors, oui ! Il s’agit là, en effet, d’un gros défaut des masses populaires, mais d’un défaut tout spécial et superficiel (malgré son influence funeste sur la marche des choses), d’un défaut non « organique », temporaire, guérissable. Et cependant, c’est, précisément, ce défaut qui explique, en grande partie, la déviation et la dégénérescence des révolutions passées.

Ce défaut consiste en ce que ni avant, ni pendant la révolution, les masses ne distinguent clairement la bonne, la vraie voie à prendre. Il s’agit donc d’un certain défaut de la vue, d’un genre de « cataracte » qui empêche de voir le bon chemin, mais qu’il est possible de supprimer. C’est précisément par rapport à ce défaut qu’on pourrait parler de l’ignorance des masses. On pourrait comparer la masse à un géant plein de force, capable des actes et des exploits les plus magnifiques, mais qui, après avoir démoli les premiers obstacles, se trouve toujours, au moment décisif, au carrefour de plusieurs routes, sans pouvoir distinguer celle qui le mènera vers le but. Alors, il hésite, il ne sait plus que faire, où aller. Il reste là, inactif. Et alors, voici ce qui se passe. Quelqu’un vient à lui et lui dit : « Donne-moi ta main, car moi, je vois, je connais le bon chemin. Je te mènerai directement au but, malgré ta cécité ; tu n’as qu’à me suivre... ». Le géant, décontenancé et confiant, suit le bonhomme. Or, celui-ci, se faisant illusion, lui-même, sur le véritable chemin, s’égare et fait égarer le colosse. Bientôt, tous les deux s’enfoncent dans le marais. Impossible d’en sortir ! La cause est perdue.

C’est en raison de ce défaut que même les situations les plus favorables n’ont servi à rien, jusqu’à présent. Et c’est ainsi que dans la révolution russe, l’ambiance générale, extrêmement favorable au début, devint rapidement le contraire sous la conduite prétentieuse mais fausse du Parti Communiste.

Ajoutons qu’en parlant des masses, nous parlons de millions d’individus. Nous voulons dire que des millions d’individus ne voient pas le chemin. Nous voulons même dire que personne ne le voit exactement. C’est pourquoi, justement, le bonhomme, trop sûr de lui, a tort et ne peut que s’égarer, avec celui qu’il conduit. Au point de vue de l’instruction, de l’éducation, il existe, certes, pas mal d’individus supérieurs au niveau général des masses. Mais quant à savoir quel est le véritable chemin de l’émancipation sociale, les individus y sont aussi aveugles que la masse entière. Personne ‘est donc qualifié pour conduire les masses vers le but. Or, tandis que l’individu ‒ou même un groupe d’individus ‒serait impuissant à aboutir (même s’il possédait la vue juste), la masse, qui est un ensemble formidable d’initiatives et d’énergies, de forces et de capacités, d’instructions et d’éducations de toute sorte, aboutirait certainement si elle voyait clair. La masse, elle, finirait par trouver le bon chemin, au moyen d’efforts collectifs et solidaires, si elle pouvait voir. Il s’agit donc, non pas de conduire la masse aveugle, mais d’« enlever la cataracte » à des millions d’individus, pour que cette vaste masse puisse chercher, trouver et, enfin, prendre le bon chemin elle-même. C’est pourquoi l’anarchiste ‒et c’est là la différence essentielle entre lui et les autres ‒ne veut pas conduire le géant aveugle et passif. L’anarchiste vient à lui et lui dit : « Au lieu de suivre aveuglément quelqu’un, ce qui te perdrait, tu devrais voir et marcher toi-même. Je ne viens donc pas pour te conduire, mais pour t’aider à enlever ta cécité, ce qui te permettra d’agir en toute indépendance, avec toute la vigueur et toute la conscience indispensables ».

Ainsi, le « communiste » dit au géant :

« Tu ne vois pas clair : je vais te conduire. »

L’anarchiste lui dit :

« Tu ne vois pas clair : je vais t’aider à enlever le mal, à voir et à marcher toi-même. »

Jusqu’à présent, et pour plusieurs raisons, le géant n’entend pas l’anarchiste. La proposition de l’autre lui paraît, dans son état actuel, plus pratique, plus expéditive, moins compliquée. Et puis, la voix anarchiste est encore si faible qu’il la perçoit à peine. Il accepte la proposition de l’autre. Il commet ainsi une erreur fatale et s’égare.

Le défaut dont nous venons de parler, ne ressemble en rien ni à la lassitude, ni au manque de fond, ni à l’incapacité, ni à d’autres défauts imaginaires, dont on se plaît à gratifier les masses, sans s’apercevoir de leur défaut réel, temporaire et beaucoup moins grave. La différence est importante. En effet, les autres défauts seraient « organiques », donc irréparables, tandis qu’une vue insuffisante peut être améliorée et réparée. En cas de manque de fond, d’incapacité, etc..., la situation serait désespérée, tandis que s’il s’agit d’un simple manque de vue guérissable, elle ne l’est nullement.

Mentionnons aussi un autre défaut des masses, lequel, s’ajoutant au premier, l’aggrave et rend la « guérison » plus difficile, plus lente. Les masses ne se rendent pas bien compte, ni de leur force latente, ni de leur imperfection. Le géant n’est encore conscient ni de sa magnifique puissance, ni de sa cécité, ni du rôle néfaste du bonhomme prétentieux, aussi aveugle que lui-même... C’est, précisément, dans ce sens qu’on pourrait parler de l’inconscience des masses. Toutefois ; ce défaut est aussi passager et guérissable que l’autre.

Une question se dresse, néanmoins : Quand et de quelle façon ces défauts pourraient-ils être supprimés ?

Nous sommes d’avis que deux facteurs principaux s’en chargeront :

  1. Le facteur matériel qui est l’expérience immédiate. C’est elle qui apprend le mieux. Et c’est le bolchevisme, qui, au cours de son existence, et par ses résultats néfastes, universellement connus, ouvrira les yeux aux masses, leur démontrant, définitivement et irrévocablement, le péril de suivre aveuglément quelqu’un, même le parti qui se dit « le plus ouvrier », « le plus révolutionnaire ». Tel est, croyons-nous, le rôle historique du bolchevisme.

  2. Le facteur moral qui est notre propagande.

Ces deux facteurs, appuyés par d’autres encore, de moindre importance, finiront par guérir les masses. Ce sont surtout les événements historiques eux-mêmes qui feront le nécessaire. Évidemment, nous ne pouvons fixer aucune date. Les processus historiques sont encore assez lents. Nous sommes sûrs, toutefois, que les résultats négatifs du bolchevisme ouvriront bientôt de nouveaux horizons à la propagande anarchiste et la rendront rapidement beaucoup plus efficace qu’elle ne le fut auparavant.

* * *

Dernière question, la plus importante peut-être. Même en admettant que les masses seront, un jour, guéries de leurs défauts actuels, qu’elles verront clair, qu’elles deviendront conscientes, etc..., seront-elles capables d’accomplir l’énorme tâche positive, édificatrice et créatrice qui leur incombera ? La prétendue création des masses, ne serait-elle pas une mauvaise illusion, propre à soutenir des utopies absurdes, mais stérile et dangereuse si l’on a la naïveté de la prendre au sérieux ?

Beaucoup de gens prétendent, en effet, qu’un acte de création ne pourrait être autre qu’individuel. C’est le cerveau de l’individu qui crée, disent-ils. La « masse » n’étant pas un « être au cerveau commun », comment pourrait-on l’imaginer créant ?

Précisons donc ce qu’il faut entendre par la « création des masses ».

Il est à distinguer deux sortes de création humaine, lesquelles diffèrent aussi bien comme actes que comme résultats : il y a la création individuelle et la création collective. On comprendra dans la première tout acte créateur d’un caractère personnel, et dont le résultat porte, par conséquent, le sceau de l’individualité qui l’a accompli. Exemples : ouvrages littéraires de tel ou tel auteur, œuvres de musique, de peinture, etc..., certaines inventions scientifiques ou techniques, et ainsi de suite. Dans la seconde, il faut classer toute œuvre créatrice accomplie par les efforts (simultanés ou non) de plusieurs individus. Une ville, par exemple, qui représente le résultat d’une activité créatrice de millions d’hommes de plusieurs générations, est une création collective. Certaines œuvres d’art, certaines inventions le sont aussi.

La vie des sociétés humaines dans son ensemble représente, à chaque moment donné, le résultat d’une création collective, car elle est le total ou la synthèse d’un nombre incalculable d’idées, d’énergies, d’initiatives, d’efforts et de réalisations infiniment variés des millions d’individus de multiples générations consécutives.

Il va de soi que le problème de la création des masses est justement celui d’une vaste création sociale, donc d’une création collective. Toutefois, en posant ce problème, nous nous intéressons non pas à l’activité déployée par des millions d’individus au cours des siècles passés, mais à la vaste action sociale simultanée, solidaire et combinée des millions d’hommes vivant et agissant actuellement. C’est donc l’activité créatrice collective et simultanée de millions d’individus qui nous intéresse et que nous désignons ici par le terme création des masses. Est-elle possible ? Sous quelle forme pourrait-on l’envisager ?

Certes, le point de départ de toute création humaine est une idée qui naît dans un cerveau individuel(et dont la source ‒notons-le en passant ‒se trouve souvent au fond du cœur, du sentiment). Mais, tandis que, dans le domaine de la création individuelle, l’idée suffit, n’ayant plus besoin que d’être exprimée pour achever son œuvre (sous forme d’une publication, d’une œuvre d’art ou d’un acte individuel), dans celui de la création sociale, collective, une idée individuelle est loin de suffire. Elle n’est même que très peu de chose. Plus exactement, elle n’est qu’un des nombreux éléments composants dont l’ensemble seul compte réellement pour quelque chose, car ce n’est que cet ensemble qui assure la bonne exécution, la réalisation effective, l’achèvement fécond de toute œuvre entreprise. Ces éléments absolument indispensables sont les suivants :

  1. Il faut que de nombreuses idées surgissent de toutes parts chaque fois qu’il s’agit d’une Œuvre sociale, d’un intérêt collectif ;

  2. Il faut que toutes ces idées s’expriment et circulent en toute liberté, s’entre-croisent, s’entre-choquent, se critiquent et se contrôlent mutuellement, se combinent, se complètent les unes les autres, s’harmonisent, ‒bref, qu’elles subissent tout un travail complémentaire en passant par le creuset d’examen, de vérification, d’expérience, etc. ;

  3. Il faut qu’à cette occasion ‒qu’à chaque occasion ‒se produise, de plus, la coopération d’un grand nombre de connaissances, d’intuitions, de suggestions, de sentiments, de capacités, etc. ;

  4. Il faut que dans ce croisement d’idées, celles qui s’avèreraient fausses, maladroites, inapplicables, disparaissent, et que les bonnes survivent ; donc, qu’une sélection d’idées ait lieu ;

  5. Il faut, enfin, que les idées bonnes, justes, utiles, se traduisent en actes, en réalisations libres, conscientes, d’un genre créateur. Cette réalisation créatrice (libre, enthousiaste) des idées émises et trouvées intéressantes, est justement le côté le plus typique de la création collective. Cette dernière est toujours bilatérale : elle comprend l’idée et sa réalisation, toutes deux libres, créatrices, inspirées par un besoin bien senti et par un élan sincère. Les uns lancent des idées, les autres s’adonnent plutôt à leur application pratique, ce qui dépend surtout du tempérament, des dispositions et des facultés personnelles, etc...

C’est toute cette activité multiforme, tout ce mouvement formidable d’idées et de réalisations pratiques que j’appelle, dans son ensemble, « création sociale » ou « création collective » ou encore « création des masses ». C’est donc, pour moi, une sorte de synthèse féconde d’éléments individuels et collectifs, éléments d’idée et d’action.

Il va de soi que pour toute cause de petite envergure, ce mouvement se produirait « en miniature », tandis que pour les grands problèmes d’ordre général, il se déploierait en grand. Le fond des choses, l’essence même de la création collective n’en reste pas moins, toujours et partout, la même, qu’il s’agisse de petites ou de grandes causes.

Citons quelques exemples qui illustreront ce qui vient d’être dit.

Certes, il est impossible, à notre époque, d’observer la création des masses sous sa vraie forme, c’est-à-dire, bien développée, sur une grande échelle, absolument libre et vigoureuse, poussant en avant et déployant toutes ses ressources. Mais les quelques épisodes que j’ai vus et vécus, fixèrent définitivement mes idées là-dessus. Je crois utile de les soumettre à l’attention du lecteur.

Le premier épisode auquel j’ai assisté étant, à cette époque, jeune étudiant, fut la construction d’une barricade dans une rue de Saint-Pétersbourg, en 1905. Cinq à six cents personnes, ouvriers et autres, y prirent part. Faute d’expérience, on ne savait pas, au début, comment s’y prendre. Et alors, voici ce qui se produisit. Quelques hommes lancèrent toutes sortes d’idées. Les unes furent tout de suite rejetées comme peu pratiques. Les autres furent immédiatement adoptées et mises à exécution. Cette exécution exigeait, parfois, un certain savoir-faire : il a fallu, par exemple, abattre des poteaux soutenant des fils conducteurs d’un très fort courant électrique ‒ opération délicate et dangereuse. Des hommes se révélèrent alors qui savaient comment il fallait procéder en l’occurrence. Ils l’expliquèrent, ils aidèrent les autres... La masse, poussée par un élan vigoureux, s’y prêta de bonne volonté. En quelques minutes, la barricade fut construite.

Tous les éléments que nous avons énumérés plus haut figurent déjà dans cette « miniature ». Plus intéressant et plus vaste fut, ensuite, le deuxième épisode vécu à Pétrograd, en 1917–1918. Une grande usine employant de 3 à 4.000 ouvriers, était menacée d’un arrêt complet, faute de matières brutes et d’autres éléments indispensables. Une réunion générale des ouvriers de l’usine fut convoquée à l’effet de prendre une décision suprême. Les ouvriers ne voulaient pas fermer l’usine. Ils avaient le ferme désir de sauver la situation, de trouver le nécessaire, de continuer la production. À la réunion, un spectacle triplement curieux et significatif eut lieu. D’une part, l’invitation à une action vigoureuse, et l’exposé de quelques idées générales sur la ligne de conduite à prendre fait par un délégué anarchiste. (Les bolcheviks venaient à peine de s’installer au pouvoir, et le mouvement anarchiste n’était pas encore mis hors la loi). D’autre part, la compréhension parfaite et l’acceptation consciente de cet appel par la masse ouvrière qui manifesta, en cette occurrence, une belle énergie, une activité positive prodigieuse, un savoir-faire remarquable, car elle trouva, séance tenante, des idées pratiques et fécondes, des moyens justes pour arranger les choses, des hommes prêts à s’en charger, ‒bref, l’élan nécessaire pour emporter un succès définitif. Et enfin, l’intervention du membre du gouvernement, Commissaire du Peuple au Travail, qui, tout en constatant l’impuissance du gouvernement à faire l’indispensable et à assurer le fonctionnement de l’usine, interdit aux ouvriers toute action indépendante, blâma la proposition de l’anarchiste (en le traitant de « désorganisateur »), déclara la décision des autorités de fermer l’usine en en licenciant tout le personnel avec une indemnité de trois mois et, finalement, menaça non seulement le délégué anarchiste de mesures de répression, mais aussi tous les ouvriers de sanctions sévères en cas de non-obéissance. Dans cet épisode, également, tous les éléments en question jouèrent leur rôle respectif : idées lancées, leur discussion, leur adoption, une ébauche de leur réalisation dans un élan collectif. Il y eut, de plus, l’élément contraire, hostile à l’action collective, typique en sa qualité d’étouffeur de cette action : l’intervention de l’autorité, la contrainte gouvernementale. Pour compléter notre récit, ajoutons que cette dernière l’emporta et que les ouvriers durent s’incliner devant la violence. L’usine fut fermée. (Il s’agit de l’usine anc. Nobel. Le délégué anarchiste fut l’auteur de ces lignes. Et le Commissaire du Peuple au Travail, dépêché à l’usine par le gouvernement « ouvrier », fut Alexandre Chliapnikoff).

Mais l’expérience la plus concluante m’a été offerte par les grands événements en Ukraine, au cours des années 1919–1920. Je parle du formidable mouvement des masses dit « mouvement makhnoviste ». C’est là surtout que j’ai vu les vastes masses en pleine action positive, en train de créer elles-mêmes, en toute indépendance, une vie nouvelle, à l’aide des mêmes éléments dont nous avons parlé plus haut. Bien entendu, il m’est impossible de présenter ici un exposé détaillé de cet épisode vécu. Une telle étude devrait faire l’objet d’un ouvrage spécial que je m’apprête, d’ailleurs, à accomplir aussitôt que mes loisirs me le permettront. (Pour l’instant, je conseille à quiconque ne l’aurait pas encore fait, de lire l’Histoire du mouvement makhnoviste, par P. Archinoff œuvre qui trace déjà un tableau suffisamment instructif des dits événements ‒N. Makhno lui-même fait paraître une série de volumes sur la révolution en Ukraine. Mais, cette publication n’étant qu’à ses débuts, je ne puis pas encore me prononcer là-dessus. Ici, je me bornerai à dire que j’ai eu le grand bonheur de prendre part, pendant quelques mois, à cette ébauche d’une véritable création collective et de voir confirmées, par une expérience immédiate de grande envergure, mes idées à ce sujet. J’y ai vu surgir, des profondeurs mêmes des masses laborieuses, des milliers d’hommes qui, par intelligence, leur force de caractère, leurs autres facultés, leurs différentes connaissances se joignant les unes aux autres, leur soif de la vraie liberté, leur dévouement à la cause, etc., etc..., surent comprendre l’âme même de la révolution et jeter les bases d’un mouvement collectif d’une vigueur, d’une beauté et d’une conscience incroyables. J’y ai vu coopérer, dans une excellente harmonie, tous les éléments d’une activité révolutionnaire et créatrice des masses en lutte pour leur véritable émancipation. J’ai vu aussi les premiers résultats de cette activité nouvelle et rénovatrice. (Pour Iles lecteurs qui ne seraient pas assez au courant des événements, je rappellerai que les bolcheviks, ayant réussi à mettre la main, rapidement et définitivement, sur le mouvement populaire en Russie centrale, ne purent pas, pour plusieurs raisons, et pendant une période assez prolongée, s’établir de façon stable en Ukraine, ce qui permit à la population travailleuse de cette dernière de pousser assez en avant l’ébauche d’une véritable création collective : libre et consciente. Je suis certain que si les divisions rouges, envoyées par Moscou, n’avaient pas, en fin de compte, noyé dans le sang ce beau mouvement des masses, l’expérience aurait donné des résultats d’une immense portée, non seulement pour la révolution russe, mais aussi pour les événements dans d’autres pays).

Et quand on me demande si une action créatrice collective est possible, je ne puis que répondre ceci : non seulement elle est possible, non seulement elle est indispensable pour que le résultat recherché soit obtenu, mais elle est absolument certaine le jour de la vraie révolution sociale. Cette action se produira fatalement dès que les masses, en pleine lutte révolutionnaire, n’auront plus à compter que sur elles-mêmes, après avoir coupé court à toutes les tentatives de « conduite » politique et autoritaire. Plus on réfléchira sur le rôle et les éléments de cette formidable activité des masses en révolution, mieux on comprendra l’impossibilité ‒c’est-à-dire, la nullité, la stérilité ‒non pas de cette action créatrice des masses, mais, précisément, de toute « minorité dirigeante » autoritaire.

Bien entendu, il y aura, dans toutes les branches de l’activité populaire, des hommes qui aideront les autres, qui donneront des conseils et des indications, qui guideront, qui parfois « dirigeront ». Mais, comme nous l’exposons d’une manière détaillée ailleurs (voir Autorité, voir aussi maître, maitrise, etc.), il s’agira là non pas de « directives » émanant d’un centre politique et autoritaire, mais d’indications et d’actes dirigeants d’un caractère professionnel ou technique, exercés un peu partout, et de façon naturelle, par des hommes plus expérimentés, plus habiles ou mieux doués dans tel ou tel autre domaine, plus instruits, plus compétents, plus clairvoyants, etc... Ce sera une influence purement morale, d’une utilité, d’une nécessité évidente, immédiate. Ces influences, ces actes dirigeants, s’exerçant en bonne camaraderie, seront acceptés sciemment, librement, volontairement. Ils seront multiples, disséminés, ils s’entre-croiseront dans tous les sens, ils ne remettront jamais entre les mains de ceux qui les exerceront, les armes d’un pouvoir général et autoritaire. Certaines branches d’activité, certains services, certaines directions seront centralisés, techniquement ou administrativement, dans la mesure du nécessaire, sans aboutir pour cela à l’établissement d’une autorité permanente et coercitive. J’ai observé ces choses dans le mouvement ukrainien.

En ce qui concerne, justement, les formes sous lesquelles toute cette activité se produira, une précision est nécessaire. D’aucuns se demanderont si les masses réalisant la tâche seront des masses organisées ou non-organisées? Autrement dit : l’organisation préalable des masses laborieuses en syndicats, unions professionnelles, coopératives, etc., sera-t-elle utile ou non à l’action créatrice des masses ? Cette action, se produira-t-elle d’une façon entièrement spontanée (organisations et groupements surgissant au moment même de l’action, individus actifs, etc.) ou d’une manière qui mettra les organisations ouvrières existantes à la base de l’œuvre créatrice ?

J’ai la ferme conviction qu’il ne sera pas question de ou, mais de et. Bien entendu, les organisations existantes seront indispensables et joueront un grand rôle dans les événements. Je suis même d’avis que l’absence d’organisations ouvrières en Russie avant la révolution fut l’une des causes principales de sa faillite. Mais ceci ne m’empêche pas de prévoir que les masses non-organisées déploieront, elles aussi, une belle activité, créant des organisations spontanées de grande importance, faisant naître toutes sortes d’associations et de groupements légers, « mobiles », constitués ad hoc, et dont l’action complètera très utilement celle des organisa« fixes ». Et je pense que des individus actifs, doués, instruits, dévoués, surgis des profondeurs des masses, auront aussi des tâches importantes à accomplir (autres que de se saisir du pouvoir politique et de former un gouvernement). Là, encore, je prévois une synthèse de tous les facteurs, de toutes les forces utiles à l’œuvre : et les organisations ouvrières existantes, et les masses non-organisées agissant spontanément, et l’action Individuelle, tous ces éléments auront leur mot à dire, leur rôle à jouer, pourvu que cette activité se déploie dans une ambiance de liberté entière, c’est-à-dire, en l’absence de tout gouvernement nouveau, l’ancien une fois jeté bas par la révolution.

* * *

Encore quelques mots. Comme le lecteur s’en rend certainement compte lui-même, il ne faut pas confondre les masses dont il a été question le long de notre exposé, avec la foule. La foule embrasse une agglomération plus ou moins fortuite, toujours momentanée, de gens de toute espèce, ou quelque chose d’encore plus vague. Une foule, c’est toujours un ensemble « mécanique » de personnes n’ayant entre elles aucun lien permanent, intime, organique. Or, quand nous parlons des masses, nous entendons sous ce terme des millions d’hommes liés entre eux « organiquement », et de façon permanente, par des qualités nettes et plus ou moins homogènes, menant une existence plus ou moins laborieuse, ayant à peu près les mêmes intérêts, la même culture générale, les mêmes aspirations et idéals. Je tiens à souligner ici cette différence, parce que la confusion est fréquente et qu’on attribue assez souvent aux « masses » des défauts propres à la « foule ».

Le lecteur pourrait se demander s’il existe une analyse sérieuse, un ouvrage d’allure scientifique sur la psychologie des masses. Constatons que le sujet n’a encore jamais été traité scientifiquement. Les psychologues et les sociologues se sont intéressés un peu, justement, à la « psychologie de la foule », ce qui ne nous intéresse pas ici. Il existe bien quelques ouvrages, peu scientifiques d’ailleurs, qui s’en occupent. Mais quant à la masse, on ne la connaît pas !

En ce qui concerne la littérature anarchiste, jusqu’à présent le problème n’y est qu’effleuré, d’une façon éparse et plutôt fortuite, dans divers articles de publications périodiques et dans quelques ouvrages d’ordre général.

VOLINE

MASSUE

n. f.

Bâton noueux beaucoup plus gros par un bout que par l’autre. La massue est certainement l’arme la plus ancienne ; on la trouve dans tous les temps et chez tous les peuples. L’écriture en arme Caïn et Samson, de même que la mythologie la met entre les mains d’Hercule. Les Romains avaient dans leurs armées des combattants armés de massues garnies de clous ; Ils les appelaient : clavatores. La massue, sous le nom de « masse d’armes », a de même été employee dans la milice française jusqu’à la découverte de la poudre. Toutes les peuplades d’Afrique ou d’ Amérique connaissaient la massue, Fig. et famil. : Coup de massue : Accident fâcheux et imprévu : ce fut pour lui un coup de massue.

Botanique : Partie supérieure du corps des champignons, lorsqu’elle se compose d’un renflement faisant suite au stipe ou qui en est séparé par un bord sensible. Massue d’Hercule : Variété de concombres ainsi nommée d’après la forme de son fruit. Massue des sauvages, nom donné aux racines du mabouyer, que les naturels du pays employaient pour faire des massues. Massue, ou grande massue d’Hercule, nom donné par les marchands de coquilles au rocher cornu, à cause de la longueur du canal et de la brièveté de la spire de cette coquille ; on l’appelle aussi, massue épineuse.

Argument massue. Celui que l’on tient en réserve comme le plus probant. Dans un discours ou un écrit, il est généralement tenu en réserve comme l’arme suprême, destinée à frapper un grand coup, à confondre l’argumentation adverse.

MASTICATION

n. f. latin masticatio, action de broyer, de mâcher les aliments

Bien que, de prime abord, le sujet paraisse minime, il est cependant d’importance, la mastication jouant un rôle de premier plan dans la nutrition de l’individu. Son action a pour but, non seulement de réduire en bouillie par le broiement plus ou moins attentionné, les aliments solides ; mais surtout d’imprégner de salive (agent très actif de digestion), chaque particule alimentaire.

L’erreur qui consiste à croire que les phénomènes digestifs ont pour théâtre unique l’estomac est très répandue. Cependant l’élaboration des substances alibiles commence dans la bouche pour se poursuivre le long du réseau gastro-intestinal. La salive, comme les sucs gastriques, pancréatiques et hépatiques est ainsi un élément indispensable à la bonne marche de la digestion.

Il faut donc bien se garder de croire que le fait d’absorber des aliments liquides ou demi-liquides (tels que : lait, potages, bouillies) dispense d’une mastication appliquée ou d’une trituration buccale qui, à l’occasion, en tient lieu. Les aliments ayant subi une insuffisante imprégnation salivaire pénètrent dans l’estomac incomplètement préparés. Et cet organe, aux tâches déjà lourdes et qu’il conviendrait d’alléger, devient le siège de troubles fermentescibles dont le cycle d’ailleurs se poursuivra inéluctablement jusqu’à l’évacuation.

Les amylacés sont, en particulier, justiciables d’une bonne digestion buccale. Plus que tous autres ils exigent une insalivation soigneuse, les sécrétions parotidiennes, sous l’action de ferments spécifiques, transformant l’amidon en sucre et en dextrine.

Non seulement, les aliments insuffisamment broyés et insalivés sont susceptibles de provoquer, à la longue, des troubles digestifs et autres par l’élaboration de poisons résultant des fermentations stomaco-intestinales qu’ils engendrent, mais la valeur nutritive des parties non digérées est absolument nulle. Elles ont été absorbées en pure perte malgré l’énorme travail qu’elles ont imposé aux organes intéressés.

Des expérience tentées sur des sujets normaux et maladifs ayant adopté une méthode masticatoire rationnelle permirent à ceux-là de réduire de 50 p. 100 leur ration alimentaire sans diminuer pour cela leur force ni leur poids. Au contraire, dans les cas pathologiques une amélioration sanitaire fut constatée.

Si nous nous reportons, par la pensée, aux époques reculées où vivaient les hommes primitifs, nous sommes obligés d’admettre que leur mode d’alimentation différait sensiblement du nôtre. Ne connaissant ni l’usage du feu qui, par la cuisson, amollit la cellulose végétale ou l’albumine animale, ni aucun instrument, même rudimentaire, permettant leur fragmentation, ils étaient astreints obligatoirement, ainsi que les animaux, à une vigoureuse gymnastique maxillaire. La robustesse de leurs organes sains et exercés taisait le reste. Mais, quand le génie inventif des hommes les eut dotés d’instruments et d’ustensiles appropriés, quand ils eurent développé leurs procédés culinaires, réduisant à mesure la part de la contrainte naturelle, l’effort pénible ‒ mais vivifiant ‒ attaché à la sustentation s’adoucit et les générations s’abandonnèrent de plus en plus à de faciles déglutitions. Je dis s’abandonnèrent, car le relâchement de l’énergie dépassa le secours des agents de complément et les humains, portés, par la paresse, la gourmandise et une hâte circonstanciée, à des absorptions précipitées, mâchèrent toujours moins leurs aliments. On les vit ‒ l’exemple en est aujourd’hui quotidien chez nos contemporains surmenés ‒ engloutir en moins d’un quart d’heure des mets copieux et étrangement cuisinés. Ils appauvrirent ainsi, tarirent parfois les bienfaisantes sécrétions glandulaires excitées jusque là par des efforts physiques de nécessité primaire...

Le nouveau-né cependant n’échappe pas à cette loi de pré-digestion buccale. Chez lui, la succion remplace la mastication et déclenche semblablement et automatiquement la sécrétion salivaire. Le lait, appelé par minces filets, est abondamment insalivé avant la déglutition ; il pénètre dans l’estomac par menues portions et il y est, grâce à son extrême division, facilement attaquée par les sucs gastriques. Ce qui explique que l’alimentation artificielle du nourrisson ne doit s’effectuer qu’au moyen de biberons dont la tétine est percée de trous minuscules.

L’Américain Fletcher est, à notre connaissance, le premier pionnier de la mastication méthodique et volontaire. Ayant constaté les heureux effets de son application sur un grand nombre de personnes souffrant préalablement de troubles dyspeptiques, il entreprit une campagne de vulgarisation dans la presse américaine avec le concours de médecins qu’il avait convertis à cette idée. Un grand nombre de ses compatriotes, pour qui « le temps c’est de l’argent », et qui ne consacraient au repas qu’un laps de temps dérisoire, furent convaincus de l’efficacité de cette nouvelle méthode et, grâce à elle, recouvrèrent, pour la plupart, la santé. Le fletchérisme était né. Aujourd’hui, sa consécration médicale et hygiénique est un fait accompli.

Outre la valeur thérapeutique du flélchérisme, la satisfaction gustative qu’il procure aux gourmets vaut bien la peine de l’astreinte. Les aliments mâchés convenablement procurent un plaisir sensuel que la gloutonnerie aux impatiences avides ne peut susciter. Les travaux de Pavlov établissent qu’une mastication prolongée accroît aussi les sécrétions gastriques.

Une mastication convenable a d’autres conséquences insoupçonnées. La physiologie enseigne que tout organe demeurant sans fonction est voué à l’atrophie. La non-observance de la mastication engendre une déchéance organique du système dentaire ‒ favorisée par l’usage alimentaire de substances désagrégeantes ‒ qui se traduit si fréquemment aujourd’hui par une altération prématurée de la denture du civilisé. Si les hommes persistent dans cette abstention d’une part, et si, d’autre part, ils restent abusivement fidèles aux aliments corrodant, les générations futures devront recourir à la prothèse dentaire dès l’âge le plus tendre.

Le jeu de l’appareil masticateur, l’action du broiement alimentaire déterminent une congestion de la gencive qui est favorable à la nutrition des dents et contribue à leur conservation. Inutile d’ajouter que l’hygiène de la bouche ne peut que renforcer ce résultat.

L’habitude de la mastication constitue donc une mesure préventive et curative d’hygiène. Adjointe aux autres pratiques hygiéniques, elle contribue à assurer l’équilibre des facultés physiques et mentales des individus. Une rééducation de cette fonction s’impose donc chez ceux qui tiennent à l’intégrité de leur santé. C’est affaire de discernement et de volonté.

J. MÉLINE.

MATÉRIALISME

s. m. rad. matériel.

Littré définit :

« Système de ceux qui pensent que tout est matière et qu’il n’y a point de substance immatérielle. »

Deux éléments constituent donc la doctrine : affirmation de l’existence substantielle de la matière ; négation de Dieu, de l’âme, des esprits, de toute substance non matérielle.

La plupart des spiritualistes ne niant pas la matière, on les nomme souvent dualistes et certains matérialistes préfèrent se déclarer monistes. Mais Ernest Haeckel, par exemple, tient à distinguer son monisme « du matérialisme théorique qui nie l’esprit et ramène le monde à une somme d’atomes morts ». Il brandit comme un drapeau le mot de Gœthe : « La matière n’existe jamais, ne peut jamais agir sans l’esprit, et l’esprit jamais sans la matière ». Il adhère, affirme-t-il, au « monisme pur, sans ambiguïté, de Spinoza : la matière (en tant que substance indéfiniment étendue) etl’esprit ou énergie (en tant que substance sentante et pensante) sont les deuxattributs fondamentaux, les deux propriétés essentielles de l’Être cosmique divin qui embrassa tout, de l’universelle substance ». Hélas ! Haeckel expose de façon bien ambiguë le monisme, « sans ambiguïté » en effet, du maître dont il se réclame. Spinoza serait sévère pour ce passage confus où les parenthèses appellent substances ce que la phrase nomme attributs. Il ne saurait plus — et je ne sais plus — ce que pense Hœckel ou même s’il pense quelque chose. De tels accidents sont fréquents aux savants qui veulent philosopher. Le poisson est plus à son aise dans l’eau.

Nous ne connaissons que des phénomènes. La substance nous est inaccessible et certains philosophes dits phénoménistes nient son existence ou la négligent comme les matérialistes nient l’existence de l’esprit, comme les idéalistes (au sens métaphysique) nient l’existence de la matière. Si, avec le sourire du XVIIIè siècle, ou avec la rigueur positiviste, nous opposons métaphysique et sagesse, nous répéterons volontiers après Voltaire : « Les sages auxquels on demande ce que c’est que l’âme répondent qu’ils n’en savent rien ; si on leur demande ce que c’est que la matière, ils font la même réponse ».

Monisme, dualisme et même certaines façons de comprendre le pluralisme ; matérialisme, spiritualisme, idéalisme et même certaines façons de comprendre le phénoménisme : tout cela appartient à la métaphysique, c’est-à-dire au domaine des antinomies.

Le concept fondamental de n’importe quelle métaphysique se manifeste, sous la lumière analytique projetée par l’adversaire, un nid de contradictions. Le matérialiste prouve que l’âme ou Dieu, est une idée contradictoire. L’idéaliste et le phénoméniste infligent le même anéantissement à l’idée de matière. Quel serait le composant concret de la substance ? Peu importe ici que la science moderne, cessant de considérer l’atome comme simple, le compose d’un nombre considérable de particules et que ces corpuscules, différenciés en négatifs et positifs, dansent ensemble comme le soleil et le chœur des planètes. Logiquement, il faut que la matière, ce composé, soit formé de composants. Mais le composant fuit à l’infini. Poser l’étendue et poser la divisibilité, ce n’est pour l’intelligence qu’une seule opération. Tant qu’il y a de l’étendue pour mon esprit, la logique me contraint à le diviser. Pour obtenir l’indivisible, je refuserai donc l’étendue à l’élément dernier de la matière. Mais des zéros peuvent-ils constituer un nombre et l’addition de points sans étendue, une étendue ?...

Le phénoméniste triomphe ici, mais pour être vaincu par une autre nécessité logique. Je ne parviens pas à concevoir le phénomène suspendu dans le vide. Comme la fumée monte du feu, comme le feu suppose un combustible, le phénomène émane d’une substance. C’est une application peu évitable — et si quelques philosophes l’évitent dans les mots, l’évitent-ils dans leur pensée secrète ? — du principe de causalité. Mais le même principe va exiger une cause à cette substance, une cause à la cause de cette substance... Puis-je accepter le recul à l’infini ? Ou suis-je contraint de postuler, — Dieu ou matière, — quelque chose d’éternel, c’est-à-dire, il faut l’avouer, une cause sans cause ? Oui, une cause sans cause. Car il est difficile de contenir son rire devant les plaisants théologiens et les plaisants matérialistes qui disent gravement de Dieu, ou de la matière, qu’Il est ou qu’Elle est sa propre cause.

Je répondrai plus volontiers que, constaté uniquement dans la série phénoménale, le principe de causalité ne saurait s’appliquer correctement en dehors de cette série. Mais alors où ai-je pris le droit de réclamer la substance ? Je n’ose plus affirmer avec le substantialiste et je ne me résous pas à nier avec le phénoméniste.

Pour moi, le vrai refuge est dans l’agnosticisme. Je constate en riant que nulle métaphysique n’a de prise sur le monde extérieur. Dans la pratique, dans la recherche scientifique, je repousse toute métaphysique. Que cette gosse reste à la porte du laboratoire. Mais cet oubli méthodique pourquoi le rendrais-je définitif ? Eh ! si j’aime les caresses de la gosse. J’ai des besoins poétiques et, parmi eux, des besoins métaphysiques. Cet univers dont la science ne saisit que la surface et n’étudie que des fragments, j’aime rêver son ensemble et ses profondeurs.

Quand nous nous abandonnons à ce jeu, si indispensable à quelques-uns, sachons que nous sommes aux pays de la liberté et du rêve. Ne nous indignons pas si d’autres rêvent un autre songe que nous. Matérialistes et monistes si nous avons le tourment de l’unité ; pluralistes si le sens de la diversité l’emporte en nous : ne nous étonnons pas que les goûts du voisin diffèrent des nôtres. Ne méprisons que l’intolérance et le dogmatisme.

Les positivistes nomment quelquefois matérialisme l’effort pour expliquer le complexe par le simple, et, par exemple, le biologique par le mécanique. Ils condamnent dans cette tentative une faute logique. Hélas ! expliquer ou paraître expliquer, c’est toujours simplifier. Hélas ! simplifier, c’est toujours appauvrir et déformer.

Les camarades qui ont une forte culture philosophique liront avec fruit, sur la question du matérialisme et quelques questions connexes : Le Pluralisme de J.-H. Rosny aîné ; Les Synthèses suprêmes de Han Ryner, et surtout, malgré son ancienneté, le livre capital de Lange, Histoire du Matérialisme.

HAN RYNER

* * *

MATERIALISME. L’histoire du matérialisme pourrait résumer l’histoire de la pensée humaine, si une pareille œuvre pouvait se réaliser dans toute son ampleur. Malheureusement la partie la plus intéressante de cette évolution nous manquera toujours car les premiers efforts de la pensée humaine nous resteront à jamais inconnus. Il faut comprendre, en effet, qu’une conception aussi géniale que celle d’un Démocrite, suppose une faculté d’observation, de raisonnement, d’abstraction tellement développée que, seule une civilisation prolongée, précédée d’une pré-civilisation infiniment plus étendue, peut à peine expliquer.

Ce que l’on peut observer actuellement de la mentalité des peuples arriérés nous montre un des premiers degrés de la compréhension humaine des phénomènes. L’animisme, malgré sa naïveté d’interprétation des faits, représente déjà un effort d’imagination et de généralisation tendant à doter l’univers d’esprits, d’intentions, de volontés humaines. L’anthropomorphisme y prend ses racines très visiblement. Le fétichisme, le totémisme représentent des croyances générales, des déductions tâtonnantes mais ce n’est qu’à un degré plus élevé que l’abstraction, l’induction se précisent plus nettement.

Quelques documents peuvent jeter une certaine lueur sur les connaissances antiques. En Chine, le légendaire Fou-hi, auteur supposé du Y-King (livre des transformations), écrit il y a près de 5.000 ans, divise les éléments en deux : le ciel représentant le principe mâle, la puissance supérieure ; la terre représentant le principe féminin, la faiblesse et la passivité. Les choses naissent par composition et disparaissent par décomposition. Plus tard, vers le XIè siècle avant notre ère, Lao-tsen et Confucius fondèrent, chacun de son côté, une doctrine plutôt morale que philosophique. Pour Lao-tsen tout n’est que recommencement ; être équivaut à ne pas être. Confucius fonda une morale naturelle et fut davantage un sage qu’un métaphysicien. L’Egypte possédait, il y a quelque six mille ans, toute une mythologie et une métaphysique très compliquées, sinon raffinées. Nous trouvons encore ici le dualisme entre le bien et le mal, la lumière et la nuit, etc., et les divinités multiples personnifient les divers aspects de la réalité. La Chaldée, aussi vieille que l’Egypte, possédait également une mythologie exubérante mais plus érotique et anthropomorphique que la précédente. Le principe humide et femelle se rencontre partout avec le principe mâle, le phallus, et toute la nature est ainsi partagée entre ces deux éléments de la fécondité. La civilisation indoue, un peu moins ancienne que les précédentes, offre les mêmes conceptions dualistes et une mythologie plus vaste, plus poétique, plus symbolique. Un des plus anciens livres sacrés, le Rig-Véda, dont le recueil, attribué à Vyasa, remonte à 3.500 ans en arrière, fait jaillir toutes choses d’Aditi, sorte d’entité féminine vague, antérieure à toute existence et mère de l’Univers. Toutes les divinités engendrées par Aditi personnifient les divers éléments de la terre et du ciel. Le brahmanisme, plus métaphysique, se révèle surtout plus rituel et liturgique. C’est une religion solidement constituée. Le boudhisme, plus philosophique, plus humain, forme presque une sagesse par ses aperçus profonds sur l’éternel recommencement de toutes choses, l’anéantissement final dans le Nirvana. C’est le triomphe de l’investigation subjective, de la méditation, de la contemplation du moi.

Si nous passons à la philosophie gréco-latine, relativement récente, nous trouvons une tournure d’esprit très subtile et très observatrice. Thalès de Milet pensait que les diverses transformations de l’eau donnent naissance à toutes les substances connues. Il croyait à l’immortalité de l’âme. I1 est un des premiers philosophes Ioniens. Anaximandre, disciple direct de Thalès, fut un génie plus profond et le précurseur de Démocrite. Pour lui la substance et le mouvement sont indissolublement liés. Cette substance composée d’éléments éternels, immuables et indéterminés, forme par ses innombrables combinaisons tous les corps, y compris l’homme. Anaximène, qui fut son élève, fit plutôt rétrograder la compréhension des choses en attribuant la diversité des substances aux transformations de l’air. Contemporainement à ces philosophes Ioniens, Phérécyde et Xénophane enseignaient d’autres philosophies. Phérécyde, qui paraît avoir été le père du spiritualisme, croyait à une cause ordonnatrice, modelant intelligemment la matière informe. Il admettait, probablement, la transmigration des âmes et Pythagore, son disciple, en tira sa métempsychose, Xénophane, après avoir douté de tout, après avoir pensé que si les animaux se représentaient des dieux, ils les feraient à leur image, après avoir affirmé que nous ne pouvions rien savoir, poussé par le besoin d’explication, créa le Dieu unique, parfait, auteur de l’univers. Il est le créateur de l’idéalisme.

Pythagore eut quelques intuitions curieuses avec sa théorie des nombres. Peut-être songeait-il que l’aspect des choses ne dépendait que du nombre des éléments simples le composant. Sa philosophie mêlée de totémisme et de tabous resta très obscure et sa rnétempsychose fut une sorte de totémisme raffiné. Après lui, Héraclite expliquait tout par le feu. De l’aspect contradictoire des faits perçus par les sens il déduisait que ceux-ci sont trompeurs ; que seule la raison, la raison universelle pouvait enseigner la vérité et, comme cette raison cherche à unifier et généraliser les faits, il concluait à une unité finale du monde. Ce qui en était une sorte de destruction. Hippocrate, le fameux médecin grec, raisonnait à peu près de même et faisait du feu l’âme matérielle de toutes choses.

Parménide, né à Elée vers 519, fut plus un métaphysicien qu’un observateur des faits et peut être considéré comme un des premiers rationalistes cherchant, sans le secours des sens, une explication de l’univers par le seul usage de la raison. Adversaire de la philosophie Ionienne, il croyait la détruire en affirmant qu’une substance ne pouvait être à la fois ce qu’elle était et en même temps autre chose en se transformant. Ce qui n’est pas, disait-il, ne peut provenir de ce qui est. D’autre part ce qui est n’a pas de degrés dans le fait d’être ; donc il est indivisible et immobile, et il n’y a ni naissance, ni commencement de choses, ni transformations, ni mouvement. L’image de ce qui est, peut se représenter, disait-il, par une sphère parfaite, limitée, également pesante en tous sens ; elle est incréée, indestructible, continue, immobile et finie. Son disciple, Zénon d’Elée, poussa l’art du raisonnement encore plus loin et Aristote fait de lui le fondateur de la dialectique. Il croyait démontrer l’absurdité de la discontinuité par le raisonnement suivant : si le multiple est composé de points sans grandeur, il est composé de rien, ce qui est absurde ; si le point a une grandeur ou de l’étendue il est encore divisible, donc il n’est pas l’unité. De même entre chaque point il y aura place pour d’autres points et ainsi à l’infini. Ses arguments pour nier le mouvement sont ingénieux. Dans Achille et la tortue, il croit nier la discontinuité en démontrant l’impossibilité pour Achille d’atteindre la tortue puisqu’une infinité de points l’en répare et qu’on ne peut atteindre l’infini. Dans La flèche qui vole, il essaie de nier le mouvement en supposant que si le temps est composé de mouvements indivisibles, par conséquent sans durée, la flèche ne pouvant occuper qu’un seul espace à la fois pendant ces moments-là restera donc à tous moments au repos.

Nous verrons plus loin la valeur de ces jeux de l’esprit mais remarquons que Zénon d’Elée, ouvre la voie au doute systématique et oriente, dès ce moment, les philosophes dans deux directions : ceux qui croient à l’explication sensuelle des choses ; ceux qui se réfugient dans la spéculation intellectuelle. Les premiers préparent la science expérimentale les seconds s’enferment dans une verbologie creuse et négative. Remarquons encore que la philosophie athée et matérialiste des premiers fut toujours impopulaire tandis que la deuxième, amoureuse du mystère, fut toujours goûtée des multitudes.

Empédocle, très matérialiste dans l’ensemble de sa doctrine, admet plusieurs éléments ordonnés nécessairement par la raison, le fameux Logos. Anaxagore admet l’éternité de la matière et l’éternité d’un principe ordonnateur. De même que les formes matérielles momentanées périssent, de même les âmes formées de ce principe sont mortelles mais l’âme universelle est immortelle. On considère Anaxagore comme le fondateur véritable du dualisme spirituel. Avec Leuccipe et Démocrite la connaissance fait un pas gigantesque délaissant toutes les inventions mythologiques et enfantines ; Démocrite développa l’idée de son maître Leuccipe sur le plein et le vide, construisit, par une induction géniale, une explication mécaniste de l’univers et fonda l’atomistique. Tout ce qui existe est formé de particules infimes, de formes multiples, animées de mouvements divers et leurs rencontres, leurs diverses combinaisons créent la diversité des choses sans l’intervention d’aucune divinité. Démocrite fut toutefois quelque peu contradictoire en affirmant qu’il n’y avait rien de vrai, rien de connaissable. Il faut voir là une conséquence de l’opposition entre les concepts fournis par la raison et les données fournies par les sens. Ce scepticisme devait assurer une certaine base aux joutes célèbres des sophistes. On connaît leur art oratoire et leur science profonde de la dialectique démontrant victorieusement l’évidence des concepts les plus opposés. Parmi eux Gorgias démontrait qu’il n’y avait rien, ou que ce qui existait était inconnaissable ou intransmissible et Protogoras, plus positif, affirma que : l’homme est la mesure de toutes choses.

Socrate laissa volontairement de côté ces questions qu’il jugeait inutiles pour le bonheur de l’homme. Influencé par la subtile dialectique des sophistes, il se servit de leur art pour ramener toute question à la seule qui l’intéressait : la culture intérieure, le connais-toi toi-même. Platon pencha nettement pour le rationalisme et fut un des précurseurs de l’intuition, source de connaissance antérieure à l’expérience. Péniblement enfermé dans sa subjectivité il recommença les éternelles et inutiles démonstrations sur l’Etre Un ou Multiple et balança plus ou moins subtilement entre Parménide et Démocrite pour admettre finalement Dieu, le démiurge façonnant la matière aussi vieille que lui. Il supposait que chaque objet possédait quelque chose de simple et de général, existant par soi-même, connu intuitivement par la raison et formant les fameuses idées. Aristote mit de l’ordre dans l’expression de la pensée et consacra plusieurs ouvrages à l’étude de la logique. Peut-être les excès des Eléates et des Sophistes l’y déterminèrent-ils. Esprit vaste et encyclopédique, très observateur, il faisait de la sensation la base de la connaissance et sa philosophie expérimentale était, en somme, réellement matérialiste mais l’influence rationaliste de Platon, troubla quelque peu la belle unité de ses concepts et sa métaphysique contradictoire se compliquait de l’inévitable cause première : Dieu. Sous le nom de catégories (au nombre de dix) il précisait les divers aspects de la substance et l’existence de toutes choses.

Pyrrhon ne fut ni un négateur systématique, ni un sceptique absolu. Le spectacle chaotique des événements et des êtres et surtout celui des philosophies lui firent penser que tout était relatif et qu’il était imprudent d’affirmer ou de nier quoi que ce soit, surtout en métaphysique. Tout était possible, rien n’était vrai ou faux. Avec Zénon de Cittium et Epicure nous atteignons deux conceptions philosophiques précises. Zénon, fondateur du stoïcisme, admettait l’origine sensuelle de la connaissance, le dualisme de la matière et de la force et une sorte de panthéisme où la nature et l’univers étaient Dieu. Il soutenait le libre arbitre, la puissance absolue de la volonté et la souveraineté de la raison. Le stoïcisme admettait une sorte d’harmonie préétablie, un lien universel et la raison, parcelle de la nature divine, cherchait l’accord de la partie avec le tout. Né en 341, avant J.-C., Epicure reprenant la conception de Démocrite développa une explication de l’Univers très voisine de la conception moderne. I1 n’admettait pas la divisibilité de la substance à l’infini mais seulement son extrême petitesse, ainsi que le vide nécessaire au mouvement. Rien n’existe en dehors du mouvement des atomes et leur déclinaison crée toutes les innombrables transformations de la matière. Quelques-unes de ses affirmations sont à connaître : les sens ne trompent jamais — L’erreur ne porte que sur l’opinion — l’opinion est vraie lorsque les sens la confirment ou ne la contredisent pas. L’opinion est fausse lorsque les sens la contredisent ou ne la confirment pas — il en déduisait que tout raisonnement, toute certitude vient des sens.

Ænésidème et Agrippa s’attaquèrent, un siècle avant notre ère, à la métaphysique. Le premier nia non seulement l’idée de cause, d’origine anthropomorphique, mais encore les rapports de cause à effet. Il affirma l’impossibilité de passer du connu a l’inconnu et réduisit le rôle de la démonstration théorique à une gymnastique verbale. Le deuxième : Agrippa, relevant les contradictions de la métaphysique, essaya de la détruire en démontrant que ses assises les plus sûres étaient inadmissibles car elles se réduisaient à la contradiction, aux progrès à l’infini, la relativité, l’hypothèse et le cercle vicieux et se résumaient à affirmer ce qu’il faut démontrer. Aux premiers siècles de notre ère, le stoïcisme, représenté par Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle, fut plutôt une belle culture de la volonté qu’une recherche de vérité objective. L’Ecole d’Alexandrie, vers le deuxième siècle, fonda l’éclectisme dont Plotin fut l’illustre représentant. Il pensait que l’Un, qui se pense lui-même, est l’être, par excellence, possesseur de toutes réalités en qui l’intelligible et l’intelligence ne font qu’un. Il est probable que ses conceptions sur la matière, qu’il affirmait complètement indéterminée, se résumaient à penser qu’elle n’était qu’un effet de l’action des Uns, mais le mysticisme de ces concepts ne pouvait être d’aucune utilité pour la connaissance humaine.

Vers le onzième siècle jaillit la fameuse querelle entre nominalistes et réalistes ; ceux-ci croyant avec Platon à la réalité, à l’existence objective des idées générales ; les autres ne croyant, avec Aristote, qu’à leur valeur abstraite, nominale et subjective. Vers la même époque quelques philosophes Arabes et Espagnols, plus ou moins aristotisant, vivant à l’écart de la lèpre christianisante, méditaient sur ces problèmes ardus. Avicenne distingua le possible du nécessaire et imagina un premier moteur. Algazali nia le témoignage des sens et la valeur des démonstrations logiques ; ce qui le mena tout droit au mysticisme. Maimonide, esprit vaste et très cultivé, essaya de concilier la foi avec la raison en donnant la priorité à cette dernière. Averrhoès nia indirectement la création, l’immortalité de l’âme, le libre arbitre et crut que la force, l’intelligence mouvaient la matière.

Il faut arriver à Roger Bacon, vers la fin du XIIIè siècle, pour retrouver quelques assises solides hors des subtilités des rationalistes. I1 rejette la foi et la raison pour n’user que de l’expérience qui affirme ou nie. Il n’y a, pense-t-il, que des individus composés de substances et des faits produits par les rapports entre les substances et les contacts entre les individus. Trois siècles plus tard, François Bacon et Descartes eurent, comme trait commun, l’idée de faire table rase de tout le passé ; mais, tandis que le premier, admirateur de Démocrite, constituait la connaissance par la méthode objective et la recherche expérimentale, le deuxième use plutôt de la métaphysique et du rationalisme stérile. Malgré sa conception mécanique de l’Univers et son génie mathématique, il pensait que nous devions douter du monde extérieur, mais que nous pourrions admettre son existence parce que Dieu, qui ne saurait nous tromper, nous en a donné l’idée. Gassendi revint au matérialisme d’Epicure et fut l’adversaire de Descartes dont il attaqua le fameux : « Je pense, donc je suis », en démontrant que l’existence peut se déduire de tout autre acte que celui de penser. Il regardait le temps et l’espace comme existant par eux-mêmes et accordait aux atomes matériels une identité de substance avec une différence de formes. Au commencement du XVIIè siècle, Hobbes pensait que la substance formée d’éléments infiniment petits crée par le mouvement de ses parties les diverses modifications que nos organes sensuels perçoivent comme accidents et qui sont relatifs à notre sensibilité. Il songeait que la sensation est produite par le mouvement de la substance vivante impressionnée par les mouvements objectifs. La logique déductive partait de l’expérience et de l’induction. A la même époque Spinoza composait son Ethique célèbre dans laquelle il dote la substance de tous les attributs que la raison connaît sous forme d’étendue et de pensée. Il ramène Dieu, l’Etre parfait à la substance en soi, ce qui revient à le supprimer. Locke, contemporain de Spinoza, combattit les idées innées, démontra le développement progressif de l’intelligence chez l’enfant par l’acquisition sensorielle et, conséquemment, l’origine strictement sensuelle des idées. Nous ne connaissons de la substance que des attributs, perçus avec une certaine constance, dans un certain ordre et ces abstractions forment nos idées. Sa philosophie est exprimée dans : « Essai sur l’entendement humain ». Leibniz écrivit : « Nouveaux essais sur l’entendement humain » pour réfuter Locke et démontrer que les idées ne viennent point des sens. Ne pouvant expliquer les rapports de l’âme et du corps il inventa l’Harmonie préétablie, faisant jouer à chaque monade matérielle ou spirituelle (sortes de points métaphysiques doués de vertus plus ou moins chimériques) un rôle déterminé depuis le commencement des mondes, en sorte que, tout comme dans un orchestre, le matériel et le spirituel, tout en s’ignorant, s’accordent chacun de son côté avec son associé inconnu. Ce parallélisme extravagant créait un univers immuable, et enfermait en chaque monade tout le devenir possible, tout le passé écoulé, sans justifier aucunement le libre arbitre puisqu’au fond chaque monade ne pouvait que se conformer aux volontés de son créateur.

Dès le début du XIIIè siècle, nous trouvons deux sceptiques bien distants l’un de l’autre. Le premier, Berkeley, voulant détruire les témoignages des sens ruinant la foi, imagina la négation du monde extérieur et la seule existence de l’esprit ne connaissant et n’affirmant que lui-même, ignorant l’existence d’autres moi. Cela n’empêcha point cet idéaliste qui doutait de tout d’admettre Dieu et de vouloir démontrer — à qui ? — que l’univers n’existait pas. Hume reprit toute l’argumentation des sceptiques et affirma qu’il n’y avait rien en dehors de la perception et que les idées de cause, de nécessité, de réalité objective n’étaient qu’une habitude. Les mathématiques ne correspondent à rien de concret ; la science objective n’est qu’une nomenclature de phénomènes et le monde extérieur le sujet inconnu de la sensation. La Mettrie par son Histoire naturelle de l’âme, son Homme-machine et son Homme-plante mérite d’être considéré comme un des précurseurs des mécanistes actuels ramenant tout au jeu de la substance universelle. Voltaire attaqua surtout le fanatisme et Diderot, plus positif, paraît avoir eu l’intuition des découvertes scientifiques modernes et conçu le grandiose transformisme. Kant voulut supprimer la métaphysique oiseuse, mais son point de vue, uniquement subjectif, prit la connaissance humaine hors de son évolution biologique et s’englua dans le rationalisme. Il admettait une raison pure, antérieure à l’expérience, ne nous faisant connaître que des phénomènes par l’intermédiaire des sens, mais non les noumènes ou choses en soi. Max Stirner attaqua la métaphysique kantienne et ramena toute chose à l’intérêt de l’individu, seule réalité tangible et indestructible. Schopenhauer, contradictoirement sceptique et idéaliste affirma : « le monde est ma représentation » et conclut que le monde n’est : « qu’un phénomène intellectuel ».

Vers la fin du XVIIIè siècle et le commencement du XIXè, Lamark créait avec son ouvrage « Philosophie Zoologique », la philosophie transformiste, tandis que Lavoisier venait de fonder la chimie moderne. La méthode objective s’élaborait lentement. Auguste Comte refit une classification de nos connaissances et rejetant tout a priori, fit de la méthode expérimentale la base unique du véritable savoir mais son Positivisme ne put éviter l’écueil métaphysique et religieux. Il rejeta le matérialisme expliquant « le supérieur par l’inférieur » et, croyant rester dans le pur domaine scientifique construisit une sociologie hiérarchique et théocratique dans laquelle le grand Être Collectif (humanité) remplaçait les vieilles divinités. Stuart Mill, partant d’un scepticisme inutile pour la compréhension des choses conclut à l’unique réalité des sensations et émit cette surprenante conception : « La matière est une possibilité permanente de sensation ; si on admet cela je crois à la matière, sinon je n’y crois pas mais j’affirme avec sécurité que cette conception de la matière comprend tout ce que tout le monde entend par ce mot ».

La philosophie évolutionniste avec Darwin, Spencer, Bain, Büchner, Hæckel, Romanès, Karl Vogt et maints autres penseurs délaissa l’explication subjective pour la recherche expérimentale, l’analyse scientifique, la déduction et l’induction appuyées sur l’observation. Avant d’examiner quelques philosophies plus récentes remarquons que jusqu’alors les efforts des penseurs, vers la compréhension du monde, peuvent se ramener à deux méthodes différentes : l’une qui paraît s’appuyer exclusivement sur les concepts subjectifs et comprend toutes les spéculations de l’esprit telles que : spiritualisme, idéalisme, rationalisme, parallélisme, dualisme, criticisme et néo-criticisme, vitalisme, etc. L’autre, beaucoup plus influencée par les faits objectifs apparaissant nettement déterminés, s’oriente davantage vers le témoignage des sens, vers les résultats de l’expérience et comprend : l’empirisme, le matérialisme, le positivisme, l’évolutionnisme, le transformisme, le monisme et la philosophie mécaniste.

Alors que la première méthode est essentiellement personnelle et garde un irréductible élément d’appréciation subjective indémontrable ; la deuxième ne peut être que scientifique, expérimentale et impersonnelle dans toutes ses hypothèses et affirmations.

Entre ces deux formes extrêmes de la connaissance d’autres systèmes se sont interposés pour essayer d’en concilier les avantages ; tels sont : le scepticisme, l’agnosticisme et plus récemment le pragmatisme, l’intuitionnisme et le pluralisme. Il semblerait que les efforts malheureux et infructueux des philosophes passés dussent servir d’exemples aux constructeurs contemporains et pussent leur éviter les erreurs de leurs prédécesseurs ; mais chaque méthode est à ce point influente et déterminante que, quelle que soit la valeur de ses adeptes, elle conduit inévitablement aux mêmes résultats. Le subjectivisme aboutit à un acte de foi : l’objectivisme à la simple constatation de ce qui est expérimentalement démontré. Le premier voulant expliquer les choses au delà du compréhensible n’explique rien, car un acte de foi n’est pas une explication. Le deuxième n’expliquant qu’un aspect de ce qui est, est accusé de ne rien expliquer du tout.

L’esprit humain est encore si primitif et si superstitieux qu’il doute des plus élémentaires certitudes mais accorde un crédit illimité aux œuvres de pure imagination. Examinons quelques philosophies subjectives.

Vers le milieu du XIXè siècle, Charles Renouvier fonda le néo-criticisme, modifiant le criticisme de Kant lequel admettait le déterminisme universel du monde phénoménal. Ce néo-criticisme devint le Personnalisme qu’il est intéressant d’étudier rapidement car, réfutant le matérialisme, et bien que fortifié par les innombrables systèmes philosophiques précédents, il va nous montrer par ses multiples contradictions et son insuffisance explicative évidente l’impuissance de la méthode subjective. En voici les principaux aspects :

« Le néo-criticisme admet la conscience comme fondement de l’existence ; la personne comme premier principe causal à l’égard du monde et pose la thèse métaphysique d’un premier commencement des phénomènes, à raison de l’impossibilité logique de leur rétrocession à l’infini. »

« La liberté est la condition de possibilité de la morale et du devoir. La création est et doit être ainsi que le commencement hors de notre compréhension. »

Cela ne l’empêche nullement d’écrire ceci :

« L’hypothèse d’une création est plus intelligible, plus conforme à la logique que l’hypothèse d’une série infinie de phénomènes successifs sans origine. La nécessité qu’une cause soit toujours causée est contradictoire à la nécessité d’une première cause ; elle est réfutée si celle-ci est prouvé. »

Cette réfutation, nous dit Renouvier, est réalisée par le principe de contradiction que voici :

« Toute suite de chose nombrables, réelles et distinctes les unes des autres, forme une suite donnée et déterminée, qui ne peut être à la fois infinie et effectuée. Une somme de phénomènes, s’ils ont été réels et distincts, doit donc être une somme donnée et déterminée à ce moment, car une somme déterminée ne peut pas se composer de termes à l’infini. Les idées d’infinité et de sommation sont des idées mutuellement contradictoires. »

Donc pour Renouvier le monde a été créé, puisqu’il est un nombre et que tout nombre a un commencement. Il dit aussi :

« L’inférieur et le privatif au commencement ne peuvent être la source du supérieur et du parfait qui leur sont irréductibles. »

Pour ce philosophe le monde est composé de monades très diverses douées d’activité, de perception, d’appétition et réglées par une harmonie préétablie. Ces monades formaient à l’origine une sphère très homogène, de densité croissante de la circonférence au centre. Les humains étaient primitivement des êtres extraordinaires mais leur volonté disloqua cette homogénéité et créa des systèmes cosmiques séparés, tels les monarques se disputant la surface de la terre. Cette déchéance humaine prendra fin par la restauration du monde primitif, sorte de rédemption, dans lequel la pesanteur sera remise en place sous le gouvernement de la volonté. Il nous dit aussi : « L’anthropocentrisme est le point de vue moral de l’univers ». Partisan des actions à distance il repousse le système de l’impulsion mécanique, laissée, dit-il, sans explication et n’hésite pas à soutenir qu’on peut être sur le terrain de la logique en admettant les deux postulats indémontrables suivants : « Il n’y a pas d’argument capable de vaincre cette affirmation qu’une proposition dont les termes sont contradictoires pour notre entendement peut cependant être vraie en soi ; ou cette autre affirmation que l’existence d’une chose impossible à connaître et même à définir est cependant une chose réelle et certaine ».

Ces quelques extraits nous montrent les méfaits de la métaphysique et son impuissance même à conduire correctement les raisonnements abstraits. Sans nous arrêter à la sphère homogène, à la chute et la rédemption de l’humanité qui sont de pures et naïves fantaisies, le personnalisme enferme au moins six contradictions internes qui en détruisent les fondements :

  1. il admet en même temps et l’incompréhension absolue de la création et son intelligibilité ;

  2. il déclare irréductible le supérieur à l’inférieur et l’impossibilité d’évolution de l’inférieur au supérieur alors qu’il affirme l’évolution du supérieur à l’inférieur ;

  3. même contradiction pour la perfection humaine primitive engendrant la déchéance présente, laquelle à son tour doit récréer la perfection primitive. Tour à tour la perfection engendre l’imperfection et celle-ci à nouveau engendre celle-là ;

  4. l’impulsion mécaniste est laissée, dit-il sans explication et il affirme alors la réalité de l’extraordinaire pouvoir des actions à distance sans en donner lui-même aucune explication ;

  5. II soutient la nécessité de la liberté et du libre arbitre et il admet en même temps l’harmonie préétablie dans laquelle chaque monade est inévitablement déterminée dans tout le cours de son existence par l’acte créateur ;

  6. enfin sa fameuse preuve contradictoire est totalement erronée en ce sens qu’il substitue avant toute chose à l’infinité des phénomènes une somme finie et qu’il déduit cette somme finie de la notion d’existence. Or il est évident que la notion d’existence est indissolublement liée aux notions de durée et d’étendue, lesquelles ne forment aucune somme finie dans l’infini. Nous sommes dans un cercle vicieux qui consiste à appuyer toute l’argumentation sur le fini alors qu’il s’agit précisément de le démontrer.

Si nous ajoutons à ces multiples contradictions, l’affirmation naïvement animiste de l’anthropocentrisme point de vue moral de l’univers, qui fait de l’homme la raison d’être des mondes infinis et donne une explication supprimant toute recherche, en donnant la réponse avant même que se formulent les questions ; si nous constatons enfin que les deux postulats détruisent radicalement toutes connaissances par leurs deux affirmations successives qui précisent l’une : que toute chose contradictoire peut être vraie, ce qui supprime tout raisonnement, l’autre : qu’une chose inconnaissable est une chose réelle, ce qui ruine toute certitude et toute évidence, on peut se demander quelle est la valeur d’une telle œuvre.

Un philosophe contemporain, Bergson, a tenté un suprême effort pour donner la métaphysique de ses stagnantes contradictions. Comprenant les difficultés du spiritualisme pour expliquer les rapports de l’immatériel au matériel ; et croyant suppléer à l’insuffisance du matérialisme, qui ne peut, paraît-il, expliquer l’immatérialité de la conscience par la matière, il a essayé par de subtils raisonnements d’établir les propositions suivantes :

  1. La matière est telle qu’elle nous apparaît ;

  2. Le corps n’est que matière et ne peut penser ;

  3. Les rapports de la matière et de l’esprit (ou conscience) inexplicables avec le matérialisme et le spiritualisme peuvent s’expliquer par l’extension des perceptions et leur contraction par l’esprit ;

  4. L’étendu et l’inétendu, la qualité et la quantité sont réductibles par suite de cette contraction particulière des états de la matière par l’esprit ;

  5. L’esprit est hors de l’espace.

Comme la matière, telle qu’on croit la connaître en pays métaphysique, ne peut paraît-il penser. Bergson nous dit :

« La vérité est qu’il y aurait un moyen, un seul de réfuter le matérialisme, ce serait d’établir que la matière est absolument comme elle paraît être. »

Voyons ses autres affirmations :

« J’appelle matière l’ensemble des images et perceptions de la matière. La matière est donc telle que nous l’apercevons et le cerveau, masse matérielle, ne peut que recevoir, inhiber ou transmettre du mouvement. La perception pure est le plus bas degré de l’esprit, l’esprit sans mémoire et fait partie de la matière telle que nous l’entendons. On peut même dire que la matière a une certaine mémoire. Si la matière ne se souvient pas du passé, c’est parce qu’elle répète le passé sans cesse, c’est parce que, soumise à la nécessité, elle déroule une série de moments dont chacun équivaut au précédent. Puisque la perception est tout l’essentiel de la matière et que tout le reste vient de la mémoire il faut que la mémoire soit une puissance absolument indépendante de la matière. »

Ainsi, pour Bergson, la matière continue est en mouvement ; mais ses états conscients trop brefs, ses perceptions trop fugitives pour constituer une représentation sont conservés dans la mémoire, c’est-à-dire par l’esprit qui recueille pour ainsi dire toutes les perceptions successives et en fait du souvenir. Le système nerveux ne serait qu’un réseau transmetteur de perception, le cerveau un bureau téléphonique central incapable de conserver aucune image, aucune représentation. Cependant, comme Bergson s’est donné pour but d’expliquer les rapports de la matière et de l’esprit, de l’étendu et de l’inétendu, voici comment il explique leur point de contact :

« II y a deux mémoires théoriquement indépendantes ; l’une qui conserve dans l’esprit les souvenirs classés dans leur ordre précis et dans laquelle nous allons chercher les renseignements du passé pour les utiliser dans l’action présente ; l’autre constitue les divers mouvements de l’organisme, commencés par les perceptions, puis ordonnés par les souvenirs qui créent ainsi une série de mécanismes coordonnés pouvant se déclencher automatiquement sous l’influence directe des perceptions. La première est spontanée, capricieuse. La seconde orientée dans le sens de la nature, reste sous la dépendance de notre volonté. »

Bergson admet même une certaine intelligence des excitations nerveuses qui, après avoir choisi leur voie à travers le système nerveux, utilise des mécanismes moteurs appropriés constituant l’adaptation. « Le rôle du corps n’est pas d’emmagasiner les souvenirs mais simplement de choisir, pour l’amener à la conscience, le souvenir utile ». Ainsi toute perception détermine un commencement d’action de la mémoire matérielle, laquelle fait surgir de la mémoire-souvenir tous les souvenirs utiles du passé. Comme il faut faire un choix approprié dans ces innombrables images, Bergson dit tantôt que la mémoire-matérielle ne devra accepter que ce qui peut éclairer la situation présente ; tantôt ce rôle est dévolu à la conscience qui choisit alors dans ces images celles convenant à l’action présente :

« Perceptions et souvenirs se pénètrent donc toujours, échangent toujours quelque chose de leur substance par un phénomène d’endosmose. »

Le passage de l’inétendu spirituel à l’étendu matériel s’effectue ainsi :

« Les images des choses sont en dehors de l’image de notre corps ; elles sont dans les choses elles-mêmes. Mais alors notre perception faisant partie des choses, les choses participent de la nature de notre perception. L’étendue matérielle n’est plus, ne peut plus être cette étendue multiple dont parle le géomètre ; elle ressemble plutôt à l’extension indivisée de notre représentation. »

Notre nature est donc formée de trois états :

  1. les perceptions présentes déterminant un commencement d’action ;

  2. le souvenir pur, inextensif et impuissant, ne participant de la sensation en aucune manière ;

  3. le souvenir-image qui est la matérialisation présente d’un souvenir pur quittant le passé pour s’actualiser dans l’action et marquer le présent sans l’influence de la conscience. Celle-ci préside donc à l’action et éclaire le choix.

Enfin l’opposition entre la qualité et la quantité se résout par la théorie suivante : Les qualités sont discontinues, hétérogènes et ne peuvent se déduire les unes des autres ; les changements homogènes ou quantités par contre se prêtent au calcul ; il suffit donc de supposer que l’hétérogénéité des choses est assez diluée pour être pratiquement négligeable, mais notre mémoire, accumulant par contraction et par la durée ces différences infimes, crée alors les notions de qualités. L’irréductibilité de deux couleurs, par exemple, peut provenir surtout de l’étroite durée où se contractent les trillons de vibrations qu’elles exécutent en un de nos instants. Si nous pouvions vivre cette durée dans un rythme plus lent nous verrions, avec le ralentissement progressif du rythme, les couleurs pâlir et se confondre avec des ébranlements purs. Ainsi :

« La mémoire n’est donc à aucun degré une émanation de la matière ; bien au contraire, la matière telle que nous la connaissons occupe toujours une certaine durée, dérive en grande partie de la mémoire. »

Nous voyons alors se dessiner la conception de la matière :

« La matière se résout ainsi en ébranlements sans nombre, tous solidaires entre eux et qui courent en tous sens comme autant de frissons. »

L’espace étant homogène et continu « toute division de la matière en corps indépendants aux contours absolument déterminés est une division artificielle ». Autrement dit c’est notre action vitale sur la matière qui crée artificiellement sa divisibilité.

« Le mouvement vital nous éloigne donc de la connaissance vraie. »

Nous pouvons résumer ainsi cette conception : la matière est homogène, étendue et animée d’états rythmiques très rapides que seule notre durée consciente contracte et transforme en qualités différentes suivant nos besoins vitaux. Nos perceptions, par extension, participent donc de l’étendue de la matière et deviennent l’inétendue des sensations. D’autre part, notre esprit contractant par une tension particulière les quantités homogènes fait de ces quantités de la qualité. Le rôle de l’esprit est donc de lier les moments successifs de la durée des choses. C’est dans cette opération qu’il prend contact avec la matière et qu’il s’en distingue également puisqu’il contient la durée totale des choses conservées dans le souvenir pur.

Nous voyons que Bergson s’efforce d’expliquer comment l’esprit entre en contact avec la matière mais son explication, loin de simplifier les choses, les a singulièrement compliquées. Avant son essai il n’y avait que deux choses irréductibles l’une à l’autre, ou incompréhensibles l’une par l’autre : la matière et l’esprit. Après son ouvrage il y en a dix : l’esprit, la conscience, la volonté, l’intelligence, le souvenir, la durée, la perception, la tension, l’extension et la matière.

La perception, dit-il par exemple, est l’essentiel de la matière et se trouve dans les choses plutôt qu’en nous et cette perception pure est le plus bas degré de l’esprit ; mais il nous dit en même temps que l’esprit n’est pas dans la matière et qu’il n’y a pas de transition entre elle et lui. Il suffit d’examiner ces affirmations successives pour en constater l’incohérence. Tantôt il est dit que la perception (ou le plus bas degré de l’esprit) est l’essentiel de la matière, tantôt cet esprit minima s’en distingue radicalement. Nous ne savons donc pas ce qu’ils sont. Il est dit également que les perceptions de la matière sont une succession de durées fugitives tandis que le souvenir conserve toutes les durées. Il ne peut donc pas y avoir une différence de nature entre le souvenir et la perception mais seulement différence de quantité, mais alors cela détruit l’affirmation que les souvenirs purs ne sont pas une émanation de la matière ou un de ses attributs. Et comment expliquer intelligiblement que ces perceptions originellement matérielles, une fois cueillies par l’esprit deviennent soudainement immatérielles dans le souvenir, puis se rematérialisent pour l’action ! Comment Bergson n’a-t-il pas vu que sa philosophie, uniquement inventée pour expliquer les rapports de la matière et de l’esprit, passait de l’un à l’autre, comme dans les philosophies de tous ses devanciers, sans en expliquer aucunement le mécanisme. Les perceptions matérielles ont beau être accumulées dans le souvenir, celui-ci ne reste qu’une collection de choses matérielles et nous ignorons toujours ce qu’est la perception de la matière par elle-même. La tension et l’extension restent mystérieuses et munies de pouvoirs énigmatiques. En effet, pour que l’esprit puisse contracter les perceptions dans le souvenir et transformer les quantités homogènes en qualités hétérogènes il faut qu’il agisse sur ces choses matérielles. Or, c’est précisément admettre le miracle que l’on refuse au cerveau. On refuse au cerveau matériel la possibilité d’engendrer l’inétendu et la pensée et on admet le double miracle d’une substance immatérielle agissant sur la matière et faisant de cette matière étendue de l’inétendu. Quant à l’extension on se demande par quoi on peut bien se la représenter intelligiblement, sinon par du verbe pur. Comment l’image objective et la représentation subjective peuvent-elles se fusionner dans cette extension mélangeuse et comment notre perception faisant partie des choses étendues pouvons-nous dire que ces choses participent de notre inétendu, puisqu’il n’est entré en nous que de l’étendu ! Comment notre action vitale peut-elle créer la divisibilité de la matière puisque nous n’agissons qu’en fonction de nos représentations et que celles-ci sont inétendues !

Mais que dire de l’intelligence du corps qui choisit les souvenirs utiles pour les amener à la conscience ? Qu’est-cette intelligence active et matérielle qui se promène dans le souvenir passif et spirituel pour y décrocher le renseignement utile et l’amener ensuite à la conscience. A quoi sert donc cette conscience puisqu’il y a eu choix sans elle ! Et que peut bien être cette volonté qui gouverne la mémoire matérielle, puisqu’il vient d’être dit que cette mémoire ou intelligence matérielle sait se conduire toute seule et choisir ce qui lui convient ?

Le mystère s’assombrit de plus en plus, car notre conscience ayant la faculté merveilleuse de contracter et de collectionner toutes les perceptions, qui sont également des états conscients fugitifs, nous assistons alors à cette extraordinaire aventure d’une conscience inexplicable agglutinant des morceaux de consciences tout aussi inexplicables et tout cela pour se mettre au service d’un corps matériel qui choisit, à son heure et selon ses besoins, ce qui lui convient le mieux. Enfin la matière elle-même devient complètement incompréhensible et l’adaptation de notre organisme un mystère de plus. Si, en effet, les durées sont liées uniquement dans notre esprit et nullement dans les choses, on peut se demander quelle peut être la continuité de ces choses et comment, n’étant pas liées les unes aux autres par des états s’engendrant dans le temps, elles peuvent présenter de la cohérence à notre entendement. Autrement dit, comment établir que « la matière est absolument comme elle paraît être » si notre esprit déforme par contraction les états successifs de la matière ! Si, au contraire, notre esprit laisse les choses telles qu’elles sont, il ne contracte plus rien du tout ; il n’est qu’une suite de reflets conservés par notre mémoire ; mais, alors, comment admettre que l’homogène et l’étendu matériel et objectif bergsonien se muent en inétendu et en hétérogène subjectif ? Si la première hypothèse est bonne, l’adaptation du subjectif devient incompréhensible, car notre corps matériel, devant s’adapter à des phénomènes matériels ne trouvera comme directive dans l’esprit que des images contractées et déformées, différentes de la réalité. Si c’est la deuxième hypothèse qui s’impose, l’esprit, ni la conscience, n’ont plus aucun pouvoir spirituel, car l’intelligence matérielle toujours déterminée par l’objectif et soumise aux lois mécaniques de la matière, choisira mécaniquement dans la mémoire l’image matérielle convenant à son fonctionnement matériel. Nous sommes dans le déterminisme pur, dans le mécanisme parfait. Ainsi s’écroule le fragile échafaudage péniblement édifié pour sauver la liberté, la spiritualité et la conscience et dépouiller la matière de tout pouvoir psychique.

L’erreur de Bergson et de tous les métaphysiciens c’est de croire la pensée irréductible à la matière et d’inventer toutes sortes d’explications plus ou moins contradictoires pour le démontrer. Ils ne veulent aucunement admettre que la matière vivante a des propriétés très différentes de la matière non vivante ; ni convenir qu’il n’y a pas plus d’écart entre une pensée et un mouvement cérébral, qu’il y en a entre une vibration aérienne et un son. Le miracle est dans tout ou dans rien, car le passage d’une forme à une autre forme, la création d’une différence, l’apparition d’un état nouveau entre deux moments irréductibles pour notre durée sont toujours des choses inexplicables bien qu’évidentes. Il ne faut pas oublier que l’explication est la compréhension de tous les états intermédiaires d’une transformation des choses et lorsque, entre deux états différents, nous ne pouvons plus trouver d’états intermédiaires, nous sommes devant une évidence inexplicable. La vie usuelle est saturée de ces évidences qui constituent pour nous l’aspect normal des choses ; nous ne sommes réfractaires qu’aux grands écarts, aux sauts de la nature. C’est l’habitude qui nous fait juger compréhensibles ou incompréhensibles les faits objectifs, car l’habitude est faite du souvenir des durées nécessaires à l’avènement des choses. La métaphysique bergsonienne a complètement échoué dans ses assauts contre le matérialisme.

Un autre métaphysicien contemporain, Emile Boutroux, a essayé d’attaquer le déterminisme en affirmant que l’être étant contingent tout était radicalement contingent, mais en même temps il admet que les phénomènes ne peuvent qu’avoir des antécédents ou causes invariables, ce qui détruit la première affirmation. Pour justifier alors cette contradiction, il soutient qu’il n’y a pas une valeur absolue entre la cause et l’effet, que le conséquent n’est pas identique à son antécédent puisqu’il en diffère par la quantité ou la qualité et qu’en somme la cause ne peut contenir tout ce qu’il faut pour expliquer l’effet. Nous sommes ici en pleine métaphysique et il est flagrant qu’il y a confusion entre les termes différence et équivalence. Nous avons vu que l’évolution des choses exige qu’entre deux moments représentant une durée irréductible pour notre perception, il y ait inévitablement un changement dont le mécanisme situé hors de notre perception nous échappe, mais cela ne nous confère nullement le droit d’en déduire que ce nouveau n’est pas strictement conditionné par la multiplicité des causes connues ou inconnues l’ayant déterminé. Comment ne pas apercevoir l’absurdité manifeste de cette affirmation que : la cause doit contenir tout ce qu’il faut pour expliquer l’effet. C’est du charabia métaphysique. Le conséquent ne peut être identique à son antécédent sous peine de se confondre tous deux, de se supprimer et de réduire l’univers à l’immobilité, au néant. Le caillou (cause) lancé contre une vitre ne ressemble en rien à l’effet (verre brisé). Niera-t-on ici que la cause ne suffit point entièrement pour expliquer l’effet ! Nous appelons cause et effet une succession de faits s’effectuant inévitablement dans un ordre donné et invariable. Ou ces effets, ces phénomènes, sont toujours précédés de quelque chose connu ou connaissable, nécessaire à leur apparition : alors c’est le déterminisme pur ; ou ils ne sont précédés de rien : ce qui détruit toute connaissance, toute relation, tout savoir. Quant au concept d’équivalence de la cause et de l’effet il nous vient tout d’abord de leur liaison inséparable dans le temps ; ensuite de la conservation de quelque chose (substance ou énergie, qui se retrouve dans les différentes transformations qui s’effectuent à l’échelle de notre connaissance.

Comprenant que cette thèse libre-arbitriste ne pouvait se soutenir qu’en niant la nécessité, Boutroux a essayé alors de démontrer : « qu’aucune fin ne doit nécessairement se réaliser, car aucun événement n’est d lui seul tout le possible, et que ses chances de réalisations a l’égard d’autres chances de réalisations sont comme un est à l’infini ». Remarquons, avant de critiquer cette conception, que son affirmation détruit toute liberté et toute divinité que ce philosophe essaie surtout de démontrer, car si les choses sont à ce point chaotiques, l’homme libre se mouvra au milieu de ces incohérences efficientes avec autant d’improbabilité qu’un joueur à la roulette et cette imprévision le soumettra aveuglément aux forces capricieuses et fantasques du milieu. Quant à la divinité, elle sombre dans cette éternelle et insoluble antinomie du dieu à la fois tout-puissant et cause du monde ; et impuissant puisqu’il y a des effets sans causes, se suffisant à eux-mêmes. La nécessité, c’est ce qui est ; ce qui ne peut pas ne pas être. On peut essayer de tourner cette évidence gênante de toutes les façons, on ne pourra jamais en tirer autre chose qu’une impossibilité absolue de supprimer la réalité objective. La mort inévitable de tout être humain est suffisante à elle seule pour le démontrer. Toutes les lois naturelles sont des nécessités et nul humain ne peut les supprimer. Tout au plus peut-on, à ses dépens, les ignorer. Comme ces lois se manifestent par des mouvements présents, qui sont des réalités indestructibles engendrant inévitablement des transformations obligatoirement déterminées et nécessaires qui sont la résultante de tous les mouvements, affirmer la contingence des lois de la nature c’est affirmer que ce qui est pourrait ne pas être. C’est affirmer que les chances de mort sont comme un est à l’infini et que nous pourrions tout aussi bien ne pas mourir. Nous sommes encore dans le verbiage pur.

Comme tous les métaphysiciens, Boutroux s’est enfermé dans d’inextricables contradictions et bien qu’admettant que les choses réelles ont un fond de durée et de changement qui ne s’épuise jamais, il soutient en même temps que « l’essence divine est immuable parce qu’elle est pleinement réalisée et qu’un changement ne pourrait qu’être une déchéance. Le résultat de cet état est une félicité sans changement ».

La métaphysique est rongée de ce vice fondamental qui lui fait chercher un sens humain et moral à l’insondable univers et vouloir absolument pétrir et modeler la grandeur vertigineuse et inconcevable de l’infini pour en tirer une justification de nos puériles inventions.

Le pluralisme de Rosny se différencie considérablement de toutes ces rêveries vieillottes. Sa philosophie admet toutes les données scientifiques, mais devant les difficultueuses explications du passage de la cause à l’effet, du simple au complexe, il conclut à la diversité irréductible de toutes choses et à l’absence de toute homogénéité. Il rejette l’identité, soit de la substance, soit du mouvement et par conséquent le monisme et n’admet que l’analogie qui groupe les choses par ressemblances très rapprochées, mais en fait son hétérogénéité, est plutôt singulière puisqu’il admet une sorte d’évolution vivante de la substance cosmique engendrant par des transformations successives tous les aspects du monde connu. Il se trouve alors devant des difficultés qui me paraissent insurmontables. Cette matière-énergie qu’il appelle la Nébula et qui proviendrait d’éléments dénommés Nébules, issus eux-mêmes de l’éther prodigieusement varié et multiforme, évoluant éternellement en d’inépuisables transformations ; ces innombrables éléments absolument dissemblables formeraient, en se groupant, des substances très voisines les unes des autres, analogues entre elles sans que cette opération extraordinaire, qui engendre du semblable avec du dissemblable, ne paraisse à son auteur tout aussi miraculeuse que la théorie adverse qu’il combat et qui veut faire du dissemblable avec du semblable. Nous retombons, ici même, dans les contradictions de Renouvier.

L’analogie reste d’ailleurs inexplicable et incompréhensible si elle ne renferme pas une identité quelconque cachée sous des différences. Si tout est vraiment dissemblable, substance et mouvement, on se demande ce qui créera l’analogie. Deux « nébulas » ne peuvent être analogues si elles n’ont rien de commun. D’autre part, admettre que le même éther, même différencié, engendre d’autres formes substantielles qui diffèrent les unes des autres, c’est admettre visiblement que les mêmes éléments peuvent, groupés de façons différentes, engendrer des formes variées à l’infini. Mais alors pourquoi refuser ce pouvoir évolutif aux premiers éléments eux-mêmes et ne pas admettre que des variations de quantités, de groupements, de mouvements, etc., peuvent engendrer les modalités illimitées du monde sensible ? Pourquoi, également, trouver extraordinaire que la vie, dynamisme nouveau, ne puisse jaillir d’autres dynamismes antérieurs et différents ?

Enfin l’admission de l’hétérogénéité absolue des éléments supprime toute explication et tout savoir. Nous ne connaissons en effet que les choses dont les caractéristiques générales coïncident avec nos souvenirs et si tout diffère de tout, chaque image d’un objet ou d’un fait passé sera inutilisable pour un événement présent ou à venir, et nos milliards d’images n’auront aucune utilité. Enfin l’existence d’éléments semblables groupés selon des lois identiques nous permet de ramener l’inconnu au connu alors que la différenciation absolue des choses nous en interdit toute étude et toute compréhension.

En somme, dans cette philosophie, Rosny ne voulant point admettre la formation du complexe par le simple supprime celui-ci et ne laisse que du complexe irréductible, ce qui, dès lors, nous place en face d’une infinité d’inconnus. D’ailleurs, reporter sur les éléments analytiques les attributs qui nous paraissent les caractéristiques des synthèses me semble inadmissible. Cela revient à dire que la partie vaut le tout et qu’il y a autant de possibilités de constructions géométriques avec une seule ligne droite qu’avec cent.

Toutes ces tentatives d’explications des choses se ramènent en fait au problème fondamental de la connaissance elle-même. La compréhension, l’explication du monde objectif et subjectif a pour but essentiel de rechercher les similitudes, les ressemblances, les identités parmi la diversité des choses à seule fin d’en trouver, par comparaison, les processus morphologiques d’apparition, de formation, d’évolution ou de disparition pouvant s’appliquer à tous les cas particuliers ou généraux. Plusieurs faits inconnus pouvant s’expliquer par un seul fait connu ou, inversement, plusieurs faits connus pouvant expliquer un fait inconnu, nous voyons que la compréhension consiste à diminuer l’inconnu par une analyse tendant à ramener ses éléments à du connu, autrement dit la compréhension de l’univers suppose que la multiplicité de ses aspects peuvent être l’objet d’une reconnaissance de notre part uniquement parce que cette diversité d’apparence illimitée nous paraît formée d’éléments connus, groupés selon des dynamismes également connus, ce qui exige des identités, des permanences, des répétitions de ces éléments en mouvement. Nous sommes donc ramenés obligatoirement à rechercher ce qu’est exactement la connaissance.

Dans notre rapide exposé des diverses philosophies nous avons vu que les philosophes, dans leurs explications, ont constamment oscillé entre les conceptions issues du témoignage des sens et les conceptions issues du raisonnement. Nous avons également constaté que ces deux méthodes ont inévitablement abouti, quel que soit le génie de leurs partisans, à des résultats à peu près identiques. La méthode subjective aboutit à des actes de foi contradictoires heurtant notre raison. La méthode objective, basée sur l’observation sensorielle, laisse de côté la question qui intéresse précisément la plupart des humains : le rapport du subjectif à l’objectif. Il importe donc dans cette recherche de la connaissance de savoir quelle est la nature de ce que nous connaissons et ce en quoi elle consiste.

Nous pouvons déjà remarquer que la méthode purement subjective, utilisant la connaissance déjà réalisée par des humains relativement âgés, ne peut aucunement expliquer la formation de la connaissance exclusivement rationnelle, puisque le propre de la conscience c’est d’être le résultat des états psychiques existants et non d’assister, de toute éternité à la contemplation de leur formation. C’est pourquoi toutes les digressions sur l’intuition, la connaissance pure, les idées innées, la raison pure, etc., tendant à les séparer de toutes perceptions et influences expérimentales, tournent dans un cercle vicieux puisqu’on affirme que la connaissance et la certitude ne peuvent être fournies par les sens, qu’elles sont intuitives et rationnelles, alors qu’on ne peut précisément faire abstraction de cette inexpugnable expérience sensuelle subie depuis les origines mêmes de la vie.

Si nous utilisons la méthode objective et que nous observons la formation de la connaissance chez un enfant, nous voyons qu’il y a là, chez le nouveau-né, un organisme qui s’est