KABBALE

      KANTISME

      KANTISME

      KNOUT

      KRACH

      KREMLIN (LE) ou LE KREML

KABBALE

(de l’hébreu kabbalah, réception, tradition)

Qu’est-ce donc que la Kabbale, dont tant d’occultistes se prétendirent et se prétendent encore les disciples, à la connaissance de laquelle on ne parvenait, affirmait-on, qu’après maintes initiations et dont il ne fallait parler que le doigt sur les lèvres ?

La Kabbale est une théosophie juive qui prit naissance environ 200 ans avant l’ère vulgaire et circula secrètement jusqu’au XVe siècle, époque où l’érudition chrétienne commença à s’en préoccuper.

Pour certains adeptes, la Kabbale est regardée comme une tradition divine, transmise à Adam (!), pour d’autres elle fut transmise à Moïse (!!). Considération d’origine à part, la Kabbale a exercé une énorme influence sur le judaïsme en particulier et sur l’esprit humain en général. Dépouillée de tout le mystère dont on se plaisait à l’entourer anciennement, elle reste un système théosophique et philosophique très profond, très original.

La Kabbale est une philosophie de l’ordre panthéiste. Dans un premier livre kabbalistique, le Sepher iecirah (le livre de la création), elle nous montre, à travers le voile allégorique, tous les êtres, tant les esprits que les corps, tant les anges que les éléments bruts de la nature, sortant par degrés de l’unité incompréhensible qui est le commencement et la fin de l’existence. A ces degrés, à ces formes immuables de l’être est donné le nom de sephirots et ils sont au nombre de dix : l’esprit de Dieu, l’air, l’eau, le feu, les quatre points cardinaux et les deux pôles. Avec ces éléments Dieu a construit son temps qui est l’univers. En conclusion, dans ce premier livre, qui est l’explication de la création, la Kabbale considère l’Unité élevée au-dessus de tout et regardée à la fois comme la substance et la forme des choses ; en outre, le principe de l’émanation est substitué ouvertement à celui de la création.

C’est dans le Zohar (lumière), livre qui semble bien postérieur au « Sephir iecirah », que les kabbalistes ont déposé leurs plus secrètes pensées, leur système dans sa mystique originalité.

La nature de Dieu est définie comme dans le « Sephir iecirah », c’est la substance, la cause immanente, le principe à la fois actif et passif de tout ce qui est. Il n’y a qu’un seul être et c’est lui, car tout ce que nous prenons pour existences indépendantes sont simplement l’expression variée de son existence unique. Du sein de cette unité indivisible sortent les « sephirots ». Les trois premiers : l’être absolument un, la raison éternelle ou verbe, la conscience que la raison a d’elle-même, forment une trinité indivisible qu’on représente sous la forme de trois têtes confondues en une seule. Les sept autres « sephirots » : l’intelligence, la grâce et la justice, se combinant pour donner la beauté ; le triomphe, la gloire et le fondement se réunissent pour former l’homme idéal ou céleste, médiateur éternel entre Dieu et le reste de la nature. Après avoir engendré ses propres attributs, Dieu procède à la génération des autres êtres : tous sortent de son sein et participent de son être, mais à des degrés divers, selon la distance qui se trouve entre les effets et la cause.

La matière est le dernier anneau de cette chaîne dont l’homme idéal ou « premier Adam » est le premier.

La partie du système la plus remarquable est celle qui concerne l’âme humaine et l’homme tout entier. L’homme selon la Kabbale est le résumé et l’œuvre la plus accomplie de la nature : par son âme, il est l’image de l’homme idéal, par son corps il représente en partie l’univers et mérite le nom de microcosme ; de là les mystiques correspondances que les auteurs du « Zohar » cherchent à établir entre les différentes parties de notre organisation humaine et celle du monde extérieur.

L’homme spirituel, image de la trinité divine, est formé par la réunion de trois principes : 1° d’un esprit, foyer de vie intellectuelle et contemplative ; 2° d’une âme, siège de la volonté et du sentiment ; 3° d’un esprit plus grossier immédiatement en contact avec le corps, principe des instincts, des sensations. Le « Zohar » reconnaît un quatrième élément d’une nature extraordinaire : c’est la forme extérieure de l’homme, conçue comme une existence à part et antérieure à celle du corps.

En ramenant l’essence des choses à celle de la pensée, les kabbalistes sont arrivés à la théorie des idées, qui les a conduits à son tour aux conceptions de la préexistence et de la réminiscence.

Malgré le panthéisme idéaliste qui fait le fond de leur théosophie, les auteurs du « Zohar » admettent la liberté humaine comme un mystère. Et pour concilier ce mystère avec la destinée inévitable des âmes (retour à la source divine), ils adoptent la conception de la métempsychose.

Cette trop courte exposition montre que la Kabbale n’offre rien de plus mystérieux que la plupart des systèmes de l’Orient, ceux principalement qui ont paru aux environs de la naissance du christianisme.

Philon, Avicenne, Raymond Lulle, Pic de la Mirandole, Paracelse, Reuchlin, les deux van Helmont ont été des kabbalistes.

La Franc-Maçonnerie et les Illuminés du XVIIIe siècle ont été manifestement influencés par la Kabbale. On retrouve des idées chères aux kabbalistes chez Spinoza, Hegel, Nietzsche et dans le Monisme.

E. ARMAND

BIBLIOGRAPHIE.

Knor de Rosenroth : Kabbala denudata, Francfort 1684 ; Wachter : Le spinozisme dans le Judaïsme (en allemand), Amsterdam, 1649 ; Freystad : Kabbalismus und Pantheismus, Kœnigsberg, 1882 ; Ad. Franck : La Kabbale ou la Philosophie religieuse des Hébreux, Paris, 1843.

KANTISME

n. m.

Système de philosophie, fondé à la fin du XVIIIème siècle, par Emmanuel Kant. Aux philosophies du passé, que l’attribution de « vérités » abusives à une âme impénétrée, conduisait à des affirmations dogmatiques, aux sceptiques désorientés à leur tour devant l’impuissance de la raison à éclairer l’homme sur le monde et sur lui-même, Kant oppose d’abord une méthode de doute méthodique qui le conduit à des absolus subjectifs — formes de la connaissance — dans le domaine de la raison pure. Puis, en face des apparences d’un objectif insaisissable en soi et connaissable seulement à travers les lois de l’esprit ; par delà la science aléatoire des phénomènes, paralysée par le mystère qui, dans leur nature, enveloppe les objets du monde extérieur et par l’impuissance où nous sommes de saisir hors de nous des substances et des causes, le philosophe accorde, par nécessité d’harmonie morale, — et c’est la tâche de la raison pratique — la réalité et la raison humaine. D’une part il concilie la possession, a priori, des formes de la connaissance et les jugements absolus de la raison avec le déterminisme des choses ; d’autre part, il donne à la morale progressiste du souverain bien, étranglée autrement dans l’espace et dans le temps, deux postulats de garantie, conditionnements idéaux de son système du devoir : l’immortalité de l’âme et l’existence de Dieu. Plus tard, il rapprochera, dans le jugement, les oppositions d’une raison que met en conflit un dualisme de nature et de portée...

Ce criticisme, que guettait en ses conclusions le fatalisme d’un déterminisme absolu ou l’abandon déçu du scepticisme, Kant le porte à l’inéluctabilité de la liberté sur la voie des exigences de la morale : « Nous sommes obligés d’être libres. » Pour Kant — qui identifie ainsi audacieusement, mais non sans artifice, la liberté à la loi morale -, c’est la conscience morale qui, par l’obligation qu’elle nous fait d’obéir à ses commandements, nous met en présence de notre liberté.

Conception ingénieuse et puissante, certes, philosophie active, le kantisme détruit maintes solutions paresseuses d’une métaphysique de révélation. Il établit la suprématie — excessive d’ailleurs — du sujet. Il introduit dans nos mouvements, à côté des pressions toutes externes d’un matérialisme sommaire, un facteur interne aussi déterminant : la volonté ; une volonté dont la physiologie, après Kant, situera peu à peu la nature et l’influence, lorsqu’elle apparentera, à travers leurs formes et leurs manifestations divergentes, les éléments multiples du Cosmos, en fera entrevoir l’unité d’essence... Mais son impératif catégorique, affirmation idéale d’une morale sans base objective et que le dogmatisme ressaisit, aboutit à un compromis entre la raison et la foi qui profite en définitive à la métaphysique ; et nous ne nous dégageons de la transcendance que pour nous confier à l’immanence. Enfin un credo soutient encore le spiritualisme — reliquat épuré des religions d’hier — que les écoles kantistes ont greffé, dans la logique rigoureuse de l’idéalisme, sur la raison pure.

L.

Les principaux ouvrages de Kant sont : La Critique de La Raison pure ; La Critique de la Raison pratique ; La Critique du Jugement ; Fondement de la métaphysique des mœurs ; Dialectique transcendantale ; Principes métaphysiques de la science du droit, etc.

BIBLIOGRAPHIE

Kuno Fischer : Hist. de la Philos. moderne, tomes III et IV ; Hermann Cohen : La Philosophie kantienne de l’expérience ; Benno Herdmann : Le criticisme de Kant ; Hans Vaihinger : Commentaire à la critique de la raison pure ; Boutroux : Etudes ; Secrétan : Philosophie de la Liberté ; A. Cresson : La morale de Kant; etc.

KANTISME

Le Kantisme représente un des efforts les plus considérables que l’intelligence humaine ait tenté pour essayer de résoudre sa propre énigme et celle de l’univers par le seul moyen de la raison, en ne s’appuyant uniquement que sur le raisonnement analytique et synthétique sans souci de l’origine objective de ces raisonnements.

Partant de l’idée que dans toute connaissance il y a une part tirée de l’expérience (connaissance empirique, a posteriori) et une autre part, tirée de notre propre faculté de connaître, indépendante de toute expérience (connaissance pure, a priori), Kant suppose qu’il y a en nous une raison pure établissant des jugements absolus en dehors de notre sensibilité, laquelle ne nous apporterait que des connaissances relatives, des expériences qui, bien que répétées indéfiniment, ne nous donneraient aucune certitude universelle :

« Si donc on conçoit un jugement comme rigoureusement universel, tel par conséquent qu’on ne puisse croire à la possibilité d’aucune exception, c’est que ce jugement n’est point dérivé de l’expérience, mais valable absolument a priori. »

Tout objet affectant notre sensibilité par la sensation nous donne l’intuition de cet objet, sa représentation ; tout objet d’une intuition empirique est un phénomène :

« Ce qui dans le phénomène, correspond à la sensation, je l’appelle matière de ce phénomène, mais ce qui fait que le divers qu’il y a en lui est ordonné suivant certains rapports, je le nomme la forme du phénomène. »

« Ainsi, lorsque, dans la représentation d’un corps, je fais abstraction de ce qui en est pensé par l’entendement, comme la substance, la force, la divisibilité, etc., ainsi que de ce qui revient à la sensation, comme l’impénétrabilité, la dureté, la couleur, etc., il me reste encore quelque chose de cette intuition empirique, à savoir l’étendue et la figure. »

« Il résultera de cette recherche qu’il y a deux formes pures de l’intuition sensible, comme principe de la connaissance à priori, savoir l’espace et le temps. »

Kant définit alors les concepts de l’espace et du temps :

« L’espace n’est pas un concept empirique, dérivé d’expériences extérieures. En effet pour que je puisse rapporter certaines sensations à quelque chose d’extérieur à moi (c’est-à-dire quelque chose placé dans un autre lieu de l’espace que celui où je me trouve) et, de même, pour que je puisse me représenter les choses comme en dehors et à côté les unes des autres, et par conséquent comme n’étant pas seulement différentes, mais placées en des lieux différents, il faut que la représentation de l’espace soit déjà posée comme fondement. Cette représentation ne peut être tirée par l’expérience des phénomènes extérieurs : mais cette expérience extérieure n’est elle-même possible qu’au moyen de cette représentation. L’espace est une représentation nécessaire, a priori, qui sert de fondement à toutes les intuitions externes. Il est impossible de se représenter jamais qu’il n’y ait pas d’espace, quoiqu’on puisse bien concevoir qu’il n’y ait pas d’objets en lui. » « L’espace n’est autre chose que la forme de tous les phénomènes des sens extérieurs, c’est-à-dire la seule condition subjective de la sensibilité sans laquelle soit possible pour nous une intuition extérieure. »

« Nous ne pouvons donc parler d’espace, d’êtres étendus, etc., qu’au point de vue de l’homme ; que si nous sortons de la condition subjective sans laquelle nous ne saurions recevoir d’intuitions extérieures, c’est-à-dire affecté par les objets, la représentation de l’espace ne signifie plus rien. »

« Le temps n’est pas un concept empirique ou qui dérive d’une expérience quelconque. En effet, la simultanéité ou la succession ne tomberaient pas elles-mêmes sous la perception, si la représentation du temps ne lui servait a priori de fondement. Ce n’est que sous cette supposition que nous pouvons nous représenter une chose comme existant en même temps qu’une autre (comme simultanée) ou dans un autre temps (comme la précédant ou lui succédant). »

« Le temps est une représentation nécessaire qui sert de fondement à toutes les intuitions. On ne saurait supprimer le temps lui-même par rapport aux phénomènes en général, quoique l’on puisse bien retrancher les phénomènes du temps, par la pensée. Le temps est donc donné a priori. Sans lui, toute réalité des phénomènes est impossible. On peut les supprimer tous, mais lui-même (comme condition générale de leur possibilité) ne peut être supprimé. »

« Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne, c’est-à-dire de l’intuition de nous-même et de notre état intérieur. En effet il ne peut être une détermination des phénomènes extérieurs : il n’appartient ni à une figure, ni à une position, etc., mais il détermine le rapport des représentations dans notre état intérieur. »

Kant précise ainsi les relations de l’objectif au subjectif :

« ... toutes les propriétés, tous les rapports des objets dans l’espace et dans le temps, l’espace et le temps eux-mêmes s’évanouissent, puisque tout cela, comme phénomène ne peut exister en soi, mais seulement en nous. Quant à la nature des objets considérés en eux-mêmes et indépendamment de toute réceptivité de notre sensibilité, elle nous demeure entièrement inconnue. Nous ne connaissons rien de ces objets que la manière dont nous les percevons ; et cette manière, qui nous est propre, peut fort bien n’être pas nécessaire pour tous les êtres, bien qu’elle le soit pour tous les hommes. Nous n’avons affaire qu’à elle. L’espace et le temps en sont les formes pures ; la sensation en est la matière générale. Nous ne pouvons connaître ces formes qu’a priori, c’est-à-dire avant toute perception réelle, et c’est pourquoi on les appelle des intuitions pures ; la sensation, au contraire, est l’élément d’où notre connaissance tire le nom de connaissance a posteriori, c’est-à-dire d’intuition empirique. Ces formes sont absolument et nécessairement inhérentes à notre sensibilité, quelle que puisse être la nature de nos sensations ; celles-ci peuvent être très différentes, quand même nous pourrions porter notre intuition à son plus haut degré de clarté. Nous n’en ferions point un pas de plus vers la connaissance de la nature des objets en eux-mêmes. Car, en tous cas, nous ne connaîtrions parfaitement que notre mode d’intuition, c’est-à-dire notre sensibilité, toujours soumise aux conditions d’espace et de temps originairement inhérentes au sujet ; quant à savoir ce que sont les objets en soi, c’est ce que nous ne saurons jamais, même avec la connaissance la plus claire de leurs phénomènes, seule chose qui nous soit donnée. »

On pourrait croire que cette conception des choses ait conduit Kant au scepticisme et au doute définitif sur le monde extérieur mais il n’en est rien car, reprenant le cogito, ergo sum (je pense, donc je suis) de Descartes, il constate qu’il a conscience de sa durée dans le temps. Comme ce qui détermine ce temps ne peut être qu’une perception de choses changeantes non contenues en lui, c’est donc qu’elles sont hors de lui et que l’objectif existe réellement. Ainsi il y a réellement un subjectif et un objectif et tous les efforts de notre intelligence consistent à classer, ordonner, mesurer cet objectif à l’aide de nos jugements. Or la nature de notre entendement fonctionnant d’après des jugements de quantité, qualité, modalité et relation il est compréhensible que nos concepts intuitifs du monde objectif seront effectués d’après ces jugements et que nous établirons et classerons nos concepts suivant des catégories indiquant des quantités, des qualités, des modalités et des relations.

Pour plus de clarté, je dirai que Kant conçoit que l’homme possède en lui-même, a priori, la mesure de toute chose (temps et espace) mais que l’objectif lui fournit la matière à mesurer ; ce qui s’effectue par l’expérience.

Tout ce qui précède constitue pour Kant les connaissances fondamentales nécessaires à l’étude des trois problèmes qu’il essaie de résoudre dans la Critique de la Raison pure et la Critique de la Raison pratique :

« Le but final auquel se rapporte la spéculation de la raison dans son usage transcendantal, concerne trois objets : la liberté de la volonté, l’immortalité de l’âme et l’existence de Dieu. »

L’expérience nous démontre que tous les phénomènes sont déterminés et que dans la nature tout est soumis à un déterminisme évident : tout y est conditionné. D’autre part, par sa sensibilité, l’homme est lui-même un phénomène et à ce titre il est essentiellement déterminé ; mais d’autre part aussi sa raison en tant que noumène, n’est nullement un phénomène conditionné et n’est soumise à aucun déterminisme :

« J’entends au contraire par liberté, dans le sens cosmologique, la faculté de commencer par soi-même un état dont la causalité ne rentre pas à son tour, suivant la loi naturelle, sous une autre cause qui la détermine dans le temps. » « La liberté dans le sens pratique est l’indépendance de la volonté par rapport à la contrainte des penchants de la sensibilité. »

Ainsi tour à tour Kant établit la liberté ou le déterminisme de l’homme :

« Une volonté en effet est purement animale quand elle ne peut être déterminée que par des impulsions sensibles, c’est-à-dire pathologiquement. Mais celle qui peut être déterminée indépendamment des impulsions sensibles, c’est-à-dire par des mobiles qui ne sont représentés que par la raison, s’appelle libre-arbitre » ...

« et, si nous pouvions pénétrer jusqu’au fond tous les phénomènes de sa volonté, il n’y aurait pas une seule action de l’homme que nous ne puissions prédire avec certitude et que nous ne puissions reconnaître comme nécessaire par ses conditions antérieures. Au point de vue de ce caractère empirique, il n’y a point de liberté et ce n’est cependant qu’à ce point de vue que nous pouvons considérer l’homme, quand nous voulons l’observer simplement et scruter physiologiquement. »

Kant résout cette contradiction par le raisonnement suivant :

« Si les phénomènes sont des choses en soi, la liberté est perdue sans retour. La nature est alors la cause parfaite et suffisamment déterminante par elle-même de tout événement. »

Mais les phénomènes ne sont que des effets, donc ils sont produits par quelque chose qui existe en soi. La raison de l’homme existant en soi peut donc produire des phénomènes. Bien plus, n’étant soumise à aucune nécessité du temps, elle peut introduire des commencements absolus qui créeront des phénomènes. Donc il y a accord entre le déterminisme absolu et la liberté absolue.

La difficulté de la liberté humaine et l’existence de Dieu est pareillement résolue. Dieu ne peut, selon Kant, se démontrer d’aucune façon, mais tout le conditionné universel exigeant un inconditionné, cet inconditionné existe nécessairement, et c’est Dieu.

Or, ce Dieu n’est pas le créateur des phénomènes, mais le créateur de la substance en soi, des noumènes, lesquels sont créateurs de phénomènes. Cette subtilité permet à Kant de faire coexister la liberté absolue de l’homme avec l’omniscience et la toute puissance divine, car l’homme seul crée les phénomènes. Mais le fond même de la philosophie kantienne n’est point la recherche des causes en soi, car Kant reconnaît lui-même que ces recherches pénibles et difficultueuses n’aboutissent à rien et ne servent pas à grand-chose ; le but de sa philosophie c’est de trouver des éléments moraux pour la conduite de l’homme, éléments que sa Critique de la Raison pure lui ont permis de concevoir et de préciser. C’est ainsi qu’il oppose la raison, le devoir au déterminisme naturel, à la sensualité. Cherchant à établir un lien immuable, une base inébranlable de la conduite humaine, il cherche où se trouve l’universalité et non l’accident. Tout ce qui est empirique, sensuel étant sujet à d’innombrables variations ne peut convenir à cette fin :

« La loi morale n’exprime donc pas autre chose que l’autonomie de la raison pratique, c’est-à-dire de la liberté, et cette autonomie est elle-même la condition formelle de toutes les maximes. »

Kant veut dire ici que notre raison ne doit pas être déterminée par notre sensibilité mais qu’au contraire notre sensibilité doit l’être par notre raison. De même la morale ne cherche pas le bonheur personnel qui peut s’opposer à un autre bonheur personnel et détruire ainsi toute loi morale ; elle ne cherche que le souverain bien, lequel se trouve par l’usage de la raison :

« La règle pratique est, en tout temps, un produit de la raison parce qu’elle prescrit l’action comme moyen d’arriver à l’effet, qui est un but. Mais cette règle est, pour un être chez qui la raison n’est pas tout à fait seule le principe déterminant de la volonté un impératif, c’est-à-dire une règle qui est désignée par un devoir exprimant la nécessité objective de l’action et signifiant que, si la raison déterminait complètement la volonté, l’action se produirait infailliblement d’après cette règle. »

« Ces impératifs doivent être catégoriques, c’est-à-dire indépendants des conditions pathologiques attachées fortuitement à la volonté. »

Cet absolutisme irréalisable des impératifs catégoriques conduit alors tout droit le philosophe à la conception de l’immortalité de l’âme par le seul fait que l’accord de ces impératifs avec notre sensibilité étant irréalisable, mais que :

« Cependant il n’en est pas moins exigé comme pratiquement nécessaire, il peut seulement être rencontré dans un progrès allant à l’infini. »

« Or, ce progrès indéfini n’est possible que dans la supposition d’une existence et d’une personnalité de l’être raisonnable persistant indéfiniment. Donc le souverain bien n’est pratiquement possible que dans la supposition de l’immortalité de l’âme. »

Enfin, dernière conséquence du souverain bien, Kant nous dit :

« Le souverain bien n’est donc possible dans le monde qu’en tant qu’on admet une cause suprême de la nature qui a une causalité conforme à l’intention morale. Or, un être capable d’agir d’après la représentation de lois est une intelligence et la causalité d’un tel être, d’après cette représentation des lois, est sa volonté. Donc la cause suprême de la nature, en tant qu’elle doit être supposée pour le souverain bien, est un être qui, par l’entendement et la volonté, est la cause, partant l’auteur, de la nature, c’est-à-dire Dieu. Or, c’est un devoir pour nous de réaliser le souverain bien, partant non seulement un droit mais aussi une nécessité liée comme besoin avec le devoir, de supposer la possibilité de ce souverain bien, qui, puisqu’il n’est possible que sous la condition de l’existence de Dieu, lie inséparablement la supposition de cette existence avec le devoir, c’est-à-dire qu’il est moralement nécessaire d’admettre l’existence de Dieu. »

Nous voyons que tout le Kantisme repose uniquement sur l’opposition de la raison à la sensibilité, du subjectif à l’objectif, mais, loin d’avoir satisfait à toutes les inquiétudes de la raison, le Kantisme n’a fait qu’accentuer le fossé entre le subjectif et l’objectif et a créé d’innombrables sources d’erreurs. Même en se plaçant au point de vue purement spéculatif il est évident que sa dernière conception de Dieu est inacceptable car elle repose sur une pétition de principe qui admet la possibilité du souverain bien sous la condition de l’existence d’un être suprême et qui rend moralement nécessaire cet être suprême pour conditionner le souverain bien. Finalement ni Dieu, ni le souverain bien ne reposent sur rien. De même sa solution de la contradiction de la liberté absolue et du déterminisme absolu, aurait du le conduire nettement à la négation définitive de toute liberté. En effet puisque l’observation objective des hommes démontre qu’ils paraissent soumis au déterminisme absolu et que d’autre par leurs actes sont, paraît-il, déterminés par des commencements absolus, des volontés libres non conditionnées, il en résulte inévitablement que ces actes de la volonté libre sont absolument conformes, malgré leur liberté, aux phénomènes objectifs car, dans le cas contraire, on constaterait des anomalies dans la conduite humaine. Si donc tous les agissements humains, bien que déterminés par des volontés libres, sont en tout comparables aux phénomènes soumis au déterminisme absolu, c’est bien que leurs causes libres se confondent avec le déterminisme naturel ou bien n’existent point. Dans un cas comme dans l’autre ces actes volontaires ne sont jamais reconnaissables objectivement : ils ne reposent que sur la conscience que nous en avons. Donc la seule conclusion acceptable c’est que notre subjectivité nous égare sur notre propre détermination et que le déterminisme absolu du voisin, indique également le déterminisme absolu de nos actes.

De même encore ses conceptions du temps et de l’espace peuvent être retournées à son désavantage. Lorsque Kant affirme qu’un espace vide de tout contenu est encore concevable il affirme tout simplement une sensation visuelle du vide et de l’espace vide sensuellement mais toujours limité par quelque chose de matériel. En l’absence totale, absolue de toute chose, dans le néant il n’y a pas de représentations possibles, ni d’intuitions pures ou empiriques. Une forme, une figure limitées par du néant ne signifient absolument rien.

Le temps ne paraît pas suffisamment situé par Kant car si nous entendons par là l’idée que nous avons de l’ordre dans le mouvement des choses objectives il est tout naturel de dire que le temps n’est qu’un concept humain puisqu’on a déjà affirmé que le temps c’était l’idée de cet ordre. Mais si nous entendons par temps le mouvement des choses dans l’univers il est bien évident que ce mouvement a lieu, indépendamment de l’homme. Tous les jours, il disparaît des humains en qui les idées de temps existaient ; cela n’empêche point les faits objectifs de continuer dans une succession ou une simultanéité donnée et évidente. Je crois qu’ici encore nous pouvons penser que la méthode subjective s’est révélée absolument insuffisante pour une démonstration satisfaisante de l’irréalité de l’espace et du temps. On peut par exemple supposer que cette mesure des choses, loin d’être une mesure a priori, est au contraire une mesure a posteriori donnée par le milieu luimême. Pour affirmer l’a priori de la raison, son antériorité à toute expérience, il faudrait rencontrer une intelligence mûre n’ayant jamais subi d’expériences. Comme il n’est possible de connaître les pensées d’un être que par des moyens empiriques, ces simples moyens sont déjà largement suffisants pour créer des notions d’espace et de temps, ce qui ôte toute possibilité de démonstration de l’existence d’une raison pure.

Le Kantisme aboutit fatalement à l’impuissance car le Kantien se trouve en face de ce dilemme ; ou suivre sa raison pure, ce qui peut l’amener à des conceptions en désharmonie avec l’objectif ; ou suivre sa sensibilité, ce qui peut l’amener à être en désaccord avec sa raison. De là cette nécessité de l’impératif catégorique édicté par une raison sans sensibilité mais sans cesse troublée par elle. D’où inharmonie, et nécessité de l’immortalité pour atteindre la perfection. Notons en passant que le fait d’être privé de quelque chose d’imaginé ne prouve nullement son existence réelle et qu’un être ayant besoin de mille ans pour apprendre des sciences ne vivra pas plus longtemps pour cela. L’immortalité de l’âme n’est donc nullement démontrée par le fait que les impératifs catégoriques démontrent l’inharmonie à la raison et à la sensibilité.

D’autre part en opposant la morale à la nature, qui ne saurait être morale ou immorale, Kant s’est obligatoirement supprimé toute compréhension originelle de la morale. Son impératif catégorique ne repose plus sur rien de sensible et la raison se trouve nettement insuffisante pour justifier quelque morale que ce soit.

Enfin, dernière objection, la plus grave peut-être, c’est que le libre arbitre conduit directement à l’irresponsabilité et à l’immuabilité. Cette conséquence paraît avoir complètement échappé aux Kantiens. En effet dans le déterminisme absolu toute cause est inévitablement créatrice, donc responsable comme auteur immédiat d’un effet mais, comme tout se détermine réciproquement, le jeu des causes et des effets crée des modifications. Au contraire le noumène, la chose en soi, n’étant soumis à aucun déterminisme ne saurait être autrement qu’il est et qu’il se manifeste dans ses commencements absolus. Etant ainsi par son essence et sa nature on ne peut lui reprocher cet état qui ne peut être autre. Il est bien l’auteur du bien ou du mal, en tant que cause première, mais cette cause étant absolue échappe à tout reproche, à toute récompense ou punition, à toute influence ou modification.

Ici encore se manifeste l’impuissance du subjectivisme à résoudre les problèmes de la vie. Tout en somme dans le kantisme repose sur ces deux faits contradictoires : le monde objectif paraît absolument déterminé ; subjectivement l’être paraît indéterminé. Au lieu de chercher ce qui pouvait réellement expliquer la nature de l’être et celle de son subjectivisme (choses facilitées il est vrai aujourd’hui par la biologie) et de conclure ainsi à la création du subjectif par l’objectif, ce qui eût levé toutes les difficultés, Kant a préféré accuser la différence entre ces deux états de choses. Il ne pouvait, sur de telles bases, que conclure à un désaccord et aboutir à l’inexplicable et incompréhensible impératif catégorique.

— IXIGREC.

KNOUT

n. m. (russe : knut)

Bakounine a écrit une grosse brochure intitulée : L’Empire knouto-germanique, charge à fond contre la Russie tzariste. Il y a plus de 50 ans que j’ai lu cet ouvrage, à présent introuvable, mais autant que je puis me le rappeler, l’auteur démontrait que les horreurs qui ont distingué le régime tzariste pendant deux siècles devaient être attribuées au knout, c’est-à-dire au régime de terreur, de militarisme brutal introduit par Pierre Ier, inspiré par les généraux allemands.

Depuis Pierre III, pas une goutte de sang russe n’a coulé dans les veines des potentats russes. Pierre III était un Holstein-Gottorp, sa femme qui l’a assassiné, était une Anhalt-Zerbst, et depuis lors tous les tzars, d’origine allemande, ont épousé des Allemandes, excepté Alexandre III, dont la femme était une Danoise, mais d’une famille d’origine allemande. Ainsi Bakounine avait raison d’appeler son pays : Empire Knouto-Germanique. Mais passons au knout.

Knout en russe signifie fouet. Les jeunes garçons qui, en été, gardaient dans la steppe, la nuit, le taboum (troupeaux de chevaux), se servent d’un knout dont la lanière très épaisse au milieu a plusieurs mètres de long, le manche en étant très court.

Les iamtochiks (postillons) et les paysans conduisant en hiver, toute une file de traîneaux, se servent aussi d’un knout, mais beaucoup moins long.

Sous les derniers Romanovs, les Cosaques étaient pourvus d’un knout, ou plutôt d’un plet, ou d’une nagaïka, sorte de martinet dont les lanières étaient terminées par des balles de plomb. Lors d’une démonstration comme celle qui eut lieu devant la cathédrale de Kazan, à Saint-Pétersbourg, ou simplement lors d’une réunion d’étudiants, les cosaques s’élançaient contre tout ce monde et dispersaient la foule en frappant indistinctement les hommes et les jeunes filles, dont beaucoup restaient estropiés pour la vie.

Dans des chasses aux loups j’ai vu des chasseurs montés sur de rapides chevaux suivre les loups qui fuyaient dans la plaine, et les frapper de leur knout ou de leur nagaïka jusqu’à ce que la bête tombât. Le chasseur n’avait plus alors qu’à l’éventrer de son grand couteau de chasse.

Le mot knout qui ne signifiait d’abord que fouet est devenu une arme et surtout un instrument de supplice. C’est dans ce sens qu’il a passé dans la langue française.

Dans mes voyages en Asie russe et dans mes promenades à cheval au Caucase et dans la Grande Russie, j’avais presque toujours à ma ceinture un petit knout formé d’une lanière de cuir non tanné, mais recuit et qui devenait. dur comme du fer.

Je n’ai jamais eu besoin de m’en servir, car la vue seule de cet. instrument faisait partir au galop ma monture.

Le supplice du knout avait été introduit en Russie dans le code d’Alexis Mikaïlovitch, au XVIIe siècle, sous l’influence des instructeurs germaniques. Knout est un mot scandinave, dont on retrouve la trace dans le mot anglais Knot, nœuds (prononcé actuellement nott). Le nom knut, comme dans Knutt Hansen, c’est notre vieille connaissance Canut, le chef des Normands.

L’écrivain polonais M. Klaczko, qui fut un des écrivains de la Revue des Deux-Mondes a fait dans ses Souvenirs d’un Sibérien, une description du supplice du knout appliqué encore au commencement du XIXe siècle. Il parle d’une longue et étroite lanière de cuir recuite dans une espèce d’essence et fortement enduite de limaille métallique qui lui donnait un poids remarquable.

Avant que la lanière durcît, on repliait sur eux-mêmes les bords amincis à dessein. Ils formaient une sorte de rainure s’étendant dans toute la longueur de la courroie, excepté pourtant à l’extrémité laissée souple pour qu’elle pût s’enrouler autour du poignet de l’exécuteur. A l’autre extrémité, était fixé un petit crochet en fer. S’abattant sur le dos nu du patient, le knout tombait de son côté concave sur la peau, que les bords de l’instrument coupaient comme un couteau.

L’exécuteur pour rendre plus épouvantable le supplice tirait la courroie horizontalement, ramenant, au moyen du crochet et par grands lambeaux, les chairs déchiquetées. Les juges pouvaient condamner un homme suspect d’idées révolutionnaires à 102 coups (ukase de Pierre 1er). Mais les victimes étaient presque toujours mortes avant le cinquantième. Chaque coup de knout faisait couler un ruisselet de sang.

Un homme qui avait reçu 15 coups avait la peau totalement enlevée et les chairs étaient aussi profondément incisées qu’elles auraient pu l’être au moyen d’un instrument tranchant.

Le bourreau avait, en outre, le droit de couper le nez de la victime évanouie, de la marquer d’un fer rouge au front et aux joues.

Si toutes ces tortures n’avaient pas fait mourir le malheureux, on le soignait à l’hôpital et on l’expédiait ensuite aux mines de Sibérie.

L’inquisition espagnole n’était pas la seule à mettre en usage des tortures épouvantables.

Voici, d’après un témoin oculaire, L.-A. Sériakov (D. N. Jbankov) Frelesnya Nakazaniya Rossüo (châtiments corporels en Russie), l’effet produit par le knout. Aux premiers coups on entendait un gémissement sourd qui s’éteignait bientôt sous l’effrayante souffrance car on tailladait le dos comme si c’était de la viande de boucherie. Quand la victime ne faisait plus entendre de plainte ni aucun son, qu’elle ne donnait plus signe de vie..., on lui détachait les mains et le médecin lui faisait respirer des sels, puis si l’homme était encore vivant, le châtiment continuait. On mettait à plat ventre sur un tambour l’homme dont le dos ressemblait à un amas de chair hachée. Les premiers coups faisaient des croix tout le long de la colonne vertébrale. Le sang giclait et après chaque coup le bourreau, de sa main restée libre, enlevait le sang qui se collait sur les bords du knout. Au bout de quelques coups, on changeait la courroie du knout qui devenait plus molle et ne pouvait plus déchiqueter les chairs...

Un autre témoin oculaire (Oléaria, d’après l’historien Fimoféyer), raconte que le dos d’une femme condamnée à 16 coups de knout ressemblait au corps d’un animal écorché.

Avant l’oukase de 1807 on infligeait 100 à 150 coups, ou même 300 à 350, ce qui équivalait à une condamnation à mort.

L’histoire rapporte de célèbres exécutions au moyen du knout. L’une des plus connues est celle du fils (césarévitch) de Pierre Ier, condamné à mort sous les coups de knout par son père. Le jeune homme était resté conservateur à tous crins, il blâmait toutes les réformes introduites par l’empereur pour tâcher d’européaniser le pays encore barbare. Il fut accusé de vouloir attenter à la vie de son père. Dans un fameux tableau d’un peintre russe, Pierre interroge son fils, puis le fait knouter. La seule grâce que l’empereur impitoyable accorda au jeune homme, c’est de lui faire prendre un narcotique mortel avant l’exécution.

Une dame d’une grande beauté, la comtesse Lapoukhina, ayant excité la jalousie de la tzarine Elizabeth, fut accusée de favoriser une conspiration ; elle fut knoutée et lorsque le corps de la malheureuse fut réduit en lambeaux, on arracha la langue à la dame qui fut ensuite expédiée en Sibérie.

Quand les seigneurs voyaient les nobles eux-mêmes condamnés au knout, ils ne se gênaient pas pour appliquer cette torture à leurs serfs dont ils avaient à se plaindre. Parfois au lieu de knout ils se contentaient de les faire passer par des verges, ce qui n’était pas tout à fait aussi cruel.

Marka Voutchak (Mme Markovitch), la célèbre romancière ukrainienne, dont la Maroussia a été publiée par Hetzel, a raconté dans ses souvenirs que les femmes, propriétaires de serfs, étaient souvent plus cruelles que les hommes, qu’elles étaient possédées d’une sorte de sadisme et qu’elles infligeaient des châtiments corporels plus souvent que les hommes.

Dans le XVIIe siècle, en Russie, on mettait à la question un accusé qui n’avait pas avoué son crime. Après les coups de knout, indiqués par les juges, on accrochait le malheureux à une grande barre de bois tenue par deux hommes et on l’approchait d’un grand feu et pendant qu’on lui grillait le dos on lui faisait les questions. Si après trois épreuves de ce genre l’accusé n’était pas mort et n’avait pas avoué le crime qu’on lui attribuait, il était mis en liberté.

Le supplice du knout fut supprimé par un ukase en 1845, mais celui du plet a continué durant tout le XIXe siècle.

Bien des voyageurs ont raconté avec horreur les traitements infligés aux infortunés partant pour la Sibérie, attachés à une longue chaîne, dont le bruit s’entendait à une grande distance. Les soldats qui accompagnaient ce convoi ne se faisaient pas faute de frapper les prisonniers, dont la plupart n’étaient coupables que de sentiments anti-monarchistes. Le voyageur américain Kennan a dépeint les traitements cruels dont les prisonniers politiques étaient les victimes.

Même après la suppression du supplice du knout, il existait dans l’armée russe un châtiment aussi cruel : le spitzroutenne, d’origine allemande comme le mot l’indique. Un soldat condamné par ses chefs devait passer entre deux rangées de soldats armés de baguettes acérées. Les soldats frappaient de toutes leurs forces sur le corps nu du prétendu coupable, qui ne formait bientôt plus qu’une plaie. Et cet infortuné devait passer jusqu’à 30 fois de suite entre cette rangée de bourreaux. Si l’on remarquait qu’un soldat ne frappait pas assez vigoureusement, il était puni à son tour. On m’a assuré que les verges, avant le supplice, étaient plongées dans le vinaigre, mais je n’en suis pas sûr.

Sur l’ordre du général Prince Araktchéyev, un soldat désobéissant, ou un forçat exilé pouvait être condamné à recevoir 5000, 6000 et jusqu’à 12000 coups. Cela paraît incroyable, mais le fait est affirmé par l’historien Djanchiev (Epoques des Grandes Réformes, page 101).

Le même monstre avait ordonné de faire passer douze fois, et sans la présence d’un médecin le prisonnier entre deux rangées de 500 hommes chacune. Ainsi le martyr devait recevoir 12000 coups sur le torse nu. Quelle bête sauvage ferait souffrir ainsi un ennemi ? Le tigre, la panthère, qui passent pour les plus féroces des félins déchirent un peu leur victime pour l’empêcher de fuir, mais ils le dévorent rapidement, ils ne mettent pas une joie sadique à torturer leur victime. L’homme est le plus farouche des animaux, surtout lorsqu’il est placé au-dessus de ses semblables ; lorsqu’il s’est arrogé l’autorité, c’est un monstre, prêt à toutes les atrocités.

On peut s’étonner qu’un peuple si porté aux théories philosophiques et révolutionnaires, comme le sont les Russes, ne se soit pas soulevé plus tôt pour balayer cette horde de bandits, avec toute la clique gouvernementale, afin d’établir une organisation libre comme celle des anciens cosaques de l’Yoük, où tout était en commun, et où il n’y avait pas d’autorité stable.

Mais les Français sont-ils plus courageux, plus hommes ? Ils tolèrent les horreurs de Biribi qui ne le cèdent guère à celles du knout. Les traitements des forçats de la Guyane ne sont-ils pas une honte pour la France ?

Et quand on lit les tortures infligées aux protestants sur les galères de Louis XIV et de Louis XV, cela ne fait-il pas dresser les cheveux ?

Le peuple russe a enfin recouvré la raison, il a su se débarrasser des Romanovs et de leurs bourreaux, mais pourquoi s’est-il laissé tyranniser par les atroces agents de la Tcheka ?

G. BROCHER.

KRACH

n. m. (mot allemand qui signifie effondrement ; prononcez : krak)

« Terme de bourse servant à désigner une débâcle financière, généralement non limitée à l’effondrement des cours d’une seule valeur, mais retentissant, par voie d’incidence, sur tout un groupe de valeurs similaires ou connexes, quelquefois sur toute la cote » (Larousse). Il convient de compléter ainsi cette définition hâtive : débâcle financière provoquée par les agissements d’une tourbe cosmopolite d’aventuriers d’affaires, d’agioteurs, de détrousseurs qui font « mousser » des valeurs sans gages, des affaires inconsistantes ou inexistantes et raflent l’argent des gogos innombrables, des poires sans cesse renouvelées qui, alléchés par la promesse de mirifiques dividendes ou de bénéfices rapides et extraordinaires, s’empressent — avidité bête ou pure imbécillité — de confier leur argent à ces coquins.

Le Krach est un produit de la civilisation bancaire où l’argent est roi et où pullulent les manœuvres affairistes de caractère parasitaire. C’est d’ailleurs par un Krach formidable que la banque véritable débuta en France, en 1720, sous l’impulsion de Law. Il s’est développé très rapidement et on peut dire, aujourd’hui, qu’il est devenu banal et courant. et qu’un krach chasse l’autre dans un temps où l’opinion ne s’émeut plus du scandale.

Le Krach peut se produire de différentes façons :

  1. Une affaire sans valeur peut être soutenue par une habile publicité, être lancée par une presse « arrosée » pour l’introduction de ses actions en Bourse. Celles-ci montent rapidement jusqu’au moment où la presse adverse — celle qui n’a pas eu sa part du gâteau de lancement — vend la mèche, découvre le pot aux roses.

    Alors se produit la chute verticale.

    Les gogos sont « plumés ». Le banquier — ou l’affairiste — va en prison... pour quelques mois et non sans y être traité avec considération. Il en profitera pour échafauder une autre combinaison aussi fructueuse que la précédente. Il trouvera facilement de nouveaux imbéciles — ou les mêmes — pour lui apporter leur argent. Il retournera en prison... pour en ressortir, comme Rochette, et recommencera jusqu’à ce que, devenu riche, honoré et puissant, on le laisse exercer son industrie en paix.

    S’il ne réussit pas, il sera aussi bête que ses dupes et finira parmi les déchets sociaux de tout acabit.

  2. Une valeur est bonne. L’affaire est solide. Bien soutenue, elle monte rapidement jusqu’à ce que son lanceur gêne le clan des grands brasseurs d’affaires. Ceux-ci ont juré de casser les reins à l’imprudent qui se permet de « nager » dans leurs eaux ou de chasser sur leurs terres. Alors son compte est bon, quel que soit l’intérêt de l’affaire en cause.

    Les « gros » achètent à tour de bras, par paquets, sur toutes les places du monde, s’il le faut, puis tout à coup, après avoir poussé à la hausse, vendu et racheté, ils jettent sur le marché un grand nombre d’actions, provoquent la baisse, l’effondrement, la panique.

    Si le lanceur ne s’appuie pas sur un groupe puissant, s’il n’a pas « les reins solides », c’est l’écroulement, le Krach ; les baissiers rachètent et font une fortune, cependant que les naïfs sont dévalisés.

  3. Il y a le Krach à la confiance, dont le prototype semble être celui de la Gazette du. Franc. Une équipe de coupe-bourses lance une série d’affaires à cascades avec l’aval de personnes moyennes ; celles-ci, par relations, attirent des personnalités plus considérables, de premier plan, appartenant à tous les milieux : parlementaires, diplomatiques, religieux ; les sous-secrétaires d’Etat amènent les ministres et ceux-ci les anciens présidents du Conseil ; les amiraux, généraux, pêle-mêle avec les trafiquants décorés, apportent l’autorité de leurs grades et de leurs titres, toute la hiérarchie ecclésiastique recommande aux ouailles gobeuses cette opération « divine », les magistrats en exercice couvrent les forbans considérés ou, pour le moins, déblaient la route des difficultés légales.

    Le groupe monte en épingle les déclarations de celui-ci, puis de tel autre, photographiés avec dédicaces à l’appui. Et la confiance resplendit. Les poires affluent Il y en a tant et tant que les malins peuvent faire un choix judicieux ; ne prendre que les plus belles.

    Puis, un beau jour, le consortium des « gros » intervient, fait « coffrer » le gêneur et le tour est joué. Ainsi en fut-il avec Rochette, d’innombrables fois, et avec Madame Hanau.

Les krachs les plus célèbres, en France, furent : celui de Panama (1899 et années suivantes), dans lequel 104 parlementaires de tous les partis furent compromis (Arton était le grand metteur en scène de l’affaire) ; celui de Thérèse Humbert (1902–1903), dont le fameux coffre-fort contenant la fortune de Crawfork était l’instrument de travail ; et, plus près de nous, celui de la Gazette du Franc (1928–29), avec ses 48 p. 100 d’intérêt promis aux goinfres stupides par des malins bien patronnés. Et le krach des 4/5, par Poincaré (la fameuse stabilisation, la légalisation du franc déprécié) qui est le « Krach des Krachs »...

Les autres pays ont eu, eux aussi, leurs « kracheurs ».

Cette industrie n’est pas en décroissance, loin s’en faut. Elle fleurira, au contraire, sans cesse davantage et ne disparaîtra qu’avec le régime qui l’engendre.

Pierre BESNARD.

KREMLIN (LE) ou LE KREML

n. m.

Dans son poème intitulé Mil Huit Cent Onze, Victor Hugo a écrit ces vers :

... Quand des peuples sans nombre
Attendaient prosternés sous un nuage sombre...
Sentaient trembler sous eux les Etats centenaires
Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres
Comme un Mont Sinaï.

Si l’on remplace Louvre par Moscou, on aura une idée des sentiments qui remplissaient les peuples orientaux quand le Kremlin était habité par les Empereurs autocrates de Russie, qui se faisaient couronner dans la Cathédrale de l’Assomption, au Kremlin. Les centaines de peuplades qui entouraient l’empire pouvaient tout craindre des caprices d’un Pierre Ier, d’une Catherine II, d’un Nicolas Ier, ces peuples voyaient toujours sur leurs têtes l’épée de Damoclès, c’est-à-dire une armée régulière énorme et des hordes de cosaques. Aucune sécurité pour ces peuplades d’origine, de langues, de religions diverses. La menace d’annexion, de massacres, était toujours présente. Le pouvoir des tzars étendait chaque jour ses limites. De la Pologne jusqu’à Wladivostok, d’Arkhangel jusqu’en Transcauscasie, toute liberté devait être écrasée par les despotes. Du Kremlin ou du Palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg partaient les ordres les plus iniques qui étaient exécutés avec une rigueur impitoyable par les sicaires de Moscou. On voyait même des allogènes trahir leurs compatriotes, comme le Géorgien Dumbadzé, les Baltes Witte, Pahlen, le Polonais Koronowitch qui se mettaient au service des oppresseurs de leurs frères pour asservir d’autres nationalités et égorger d’innocentes populations.

Le Kremlin était devenu le symbole de l’autorité, comme pour le soldat le drapeau est le symbole de la patrie ou plutôt de l’autorité qui peut commander les plus horribles atrocités, présider aux conquêtes, aux occupations. Et les soldats, abrutis par ce symbole, sont prêts à sacrifier leur vie, mais surtout celle des autres.

Mais qu’est-ce proprement que le Kremlin ? Les historiens russes ne sont pas d’accord sur l’origine de ce mot. Il est pourtant probable que c’est un terme Mongol signifiant une ville fortifiée, dans le même sens que le mot Grad dans Delgrad (forteresse blanche), dans Tzargrad (la ville des Tzars), c’est-à-dire Constantinople, etc.

Il y a encore des Kremls dans plusieurs villes russes comme à Nijni-Novgorod. Les Kremlins servaient non seulement de citadelles, mais aussi de lieux de refuge pendant les guerres intestines et pendant les invasions des Mongols et des Tartares. C’est pourquoi ils étaient entourés de vastes enceintes de palissades et ensuite de briques, tandis que les villes et les villages ne contenaient que des maisons de bois, de pisé, de boue séchée. Au Moyen Age et même de nos jours, les populations menacées par des envahisseurs s’enfuyaient avec tout leur avoir derrière les murs des villes fortifiées, comme nous l’avons vu à Paris, à Belfort, à Besançon, etc.

Quand on parle de Kremlin, on entend généralement celui de Moscou ; c’est donc de celui-ci que nous parlerons. Le Kreml-Kremlin est situé sur une petite colline qui domine la rivière Moskva, dont les Français ont fait la Moscova — comme on dit la bataille de la Moscova, que les Russes nomment bataille de Borodino. –

La coltine sur laquelle s’élève le Kremlin a été habitée des siècles avant l’apparition des Princes de la famille de Rurik, en 1147, car dans les fouilles exécutées pour la construction d’un arsenal en 1847, on a découvert des objets d’une très haute antiquité, tels que ceux qu’on a trouvés dans les tumulus scythes. Dans d’autres endroits de la colline on a trouvé des objets remontant au neuvième siècle de notre ère.

De nombreuses traditions, toutes plus ou moins sans fondement, existent sur l’origine de Moscou et même sur celle du nom de la ville. L’historien Zabéline (Istoriya Goroda Moskvou) croit que ce nom viendrait d’une corruption du mot mostok (petit pont), au pluriel mostkvy, méchants petits ponts, qui auraient existé par dessus les marécages de la rivière Smorodina qui prit plus tard le nom de Moskva réka. Le mot most paraît dans beaucoup de noms de villages, de ruisseaux, dans bien des provinces de la Russie, sous diverses formes. On peut donc admettre que Moskva est une forme de Moskvouy (Mostkvy). Le mot français Moscou, n’est que l’accusatif du mot Moskva. Les Français entendant : yédou v Moskvou (je vais à Moscou), ont simplement adouci la prononciation de cet accusatif.

Quelques-unes des traditions ecclésiastiques font remonter l’origine de Moscou à Mossokh, fils mythique du non moins mythique Japhet.

En réalité on ne sait pas exactement quand fut fondé le Kremlin, cet oppidum, autour duquel s’est construite une ville, une agglomération de cabanes qui est devenue la capitale de la Russie.

Les grands Princes de la Rouss, autrement dit de l’Ukraine, dans leurs incessantes guerres intestines ont dû se rendre compte de l’avantage qu’il y avait pour eux de posséder une place fortifiée sur le bord d’une petite rivière navigable, au centre des pays qu’ils traversaient dans leurs expéditions. C’est probablement pour cela qu’ils choisirent la colline rocheuse qui dominait la rivière. Les flancs de la colline ont été peu à peu rongés par les érosions de la Moskva,

En 1156, le prince Yourii Dolgorouki, transforma son village en une ville (oppidum, grad.) en entourant le sommet de la petite colline d’un rempart de bois, qui servait de défenses contre les Lithuaniens conquérants et contre les républicains de Novgorod. Bientôt les remparts furent entourés de toute une série de petits hameaux, c’est de ce moment que date le nom de Moscovites ; car en 1176, déjà nous voyons une troupe de Moskovlianes, ou Moskiévlyanes accompagner leur prince Michel Youriévitch contre la ville de Vladimir, son suzerain, mais, repoussé, Michel Youriévitch dut rentrer dans ses foyers. L’année suivante le prince de Ryazan, Glièbe, attaqua le Kremlin qu’il incendia avec tous ses faubourgs. Ce fut le commencement des innombrables incendies qui y éclatèrent jusqu’au commencement du XIXe siècle.

En 1214, Moscou fut assiégée et prise, et le prince dut se rendre à discrétion. En 1238, la ville fut prise et incendiée avec toute ses églises et tous ses monastères. En 1293, elle fut prise par les Tartares ainsi que les quatorze villes qui formaient la principauté de Vladimir. Relevé de ses cendres, le Kremlin fut pourvu de meilleurs remparts, mais les princes de la périphérie continuaient à l’attaquer et toute l’histoire de Moscou au XIVe siècle fut une suite ininterrompue de combats, tantôt victorieux, tantôt désastreux.

En 1326, fut érigée au Kremlin la première église de briques, les temples de bois y étaient en grand nombre, ce qui servit à rendre Moscou une ville sacrée, tous les princes se faisant un devoir d’élever des sanctuaires.

En 1335, le Kremlin fut dévasté par un incendie ; en deux ans, on avait pu reconstruire 13 églises qui toutes furent incendiées en 1337. En 1343, nouvel incendie qui détruisit 18 églises.

Les anciens chroniqueurs appuient surtout sur les églises, car aussitôt qu’un groupement de maisons toutes de bois s’élevait, on construisait un temple dédié à quelque saint. C’est ainsi que la tradition parle des Çorok, çorokov églises de la « bélaya kamennaya Moskva » (quarante fois quarante églises de Moscou aux pierres blanches), mais c’est une forte exagération, car de nos jours même, dans l’immense étendue de la ville actuelle, il n’y a guère que 600 églises.

Vers 1370, un mur de briques très élevé entoura le Kremlin proprement dit et le sépara du reste de l’agglomération. Ce mur servit à repousser les ennemis. Les Lithuaniens commandés par le grand chef Olgherd l’assiégèrent. Les Tartares de la Horde d’Or, conduits par Mamaï dévastaient le pays, dont les paysans se réfugièrent derrière les murs du Kremlin. Mamaï mourut, et Fakhtamoniche, rassemblant une énorme armée, marcha sur Moscou qu’il assiégea. Les habitants qui croyaient aux miracles des saints, sortirent des portes en portant des images saintes, ils pensaient qu’à la vue des miraculeuses images l’ennemi s’enfuirait, mais les musulmans s’élancèrent, et passèrent au fil de l’épée un grand nombre de paisibles citoyens ; ils pillèrent les églises. Le grand prince dut se reconnaître tributaire. Moscou devint donc sujette des Tartares et le tribut fut payé jusqu’à Jean le Terrible.

Pour empêcher les armées romaines d’avancer, les Scythes incendiaient le pays, et pour arrêter les Tartares on avait incendié tous les villages, c’est la tactique que les Russes employèrent en 1812, lors de la grande invasion de Napoléon. Elle était dans les moeurs du peuple.

Pendant la guerre mondiale les armées impériales russes ont incendié tous les villages de la Lithuanie pour empêcher les progrès des armées allemandes et autrichiennes.

Moscou fut encore une fois brûlée en 1390, en 1393, en 1415. A peine incendiée la ville renaissait. Huit ans après l’invasion de Fokhtamoniche, le Kremlin était déjà entouré de mille maisons, mais la mémoire des atrocités commises par les Tartares ne s’est jamais effacée, elle a passé en proverbe. Nous ne continuerons pas l’histoire du Kremlin qui était devenu le centre d’une grande ville devenue elle-même la capitale d’un royaume.

Jusqu’au transfert de la capitale de l’empire à Saint-Pétersbourg par le fondateur de cette nouvelle cité, Pierre Ier, après 1703, le Kremlin resta le siège du gouvernement, le centre de la vie politique, religieuse et intellectuelle de la Russie. Depuis lors jusqu’à la révolution bolcheviste, ce fut une décadence graduelle du Kremlin. On y conserva pourtant une partie du Sénat, qui n’était qu’un des rouages de l’administration impériale. Le Kremlin restait cependant le symbole de la puissance russe, puisque les tzars devaient s’y faire couronner et sacrer. Après la révolution de 1906, Nicolas II dut encore renforcer le pouvoir de Saint-Pétersbourg en y fixant le siège de la Douma d’Empire, le nouveau parlement sorti de la grève générale, de la défaite des Russes par les Japonais et de la première révolution populaire.

Pendant la guerre mondiale, Saint-Pétersbourg, à qui le gouvernement avait enlevé son nom allemand pour lui substituer la traduction russe — Petrograd — était menacé par les Allemands et les armées blanches réactionnaires. Les émeutes des marins de Kronstadt furent le signal d’une nouvelle révolution, Nicolas II fut forcé d’abdiquer, c’était le triomphe de la révolution politique.

La Constituante fut convoquée, mais elle ne put siéger qu’un jour, pendant lequel fut votée une loi qui établissait la propriété commune de la terre aux travailleurs. Le jour même les bolcheviks (disciples de Karl Marx) envahirent l’Assemblée, dont la majorité était composée de maximalistes (disciples de Lavrow) ou socialistes révolutionnaires. L’Assemblée fut dissoute, les membres furent dispersés et plusieurs tués. Alors, les bolcheviks, comprenant que la proximité de la mer aurait permis aux ennemis étrangers de supprimer la nouvelle révolution sociale qui menaçait les intérêts des bourgeois maîtres de tous les autres pays, résolurent de reprendre l’ancienne tradition et de retransférer la capitale à Moscou.

Depuis lors le Kremlin a repris toute son importance, c’est le centre de toute l’administration de l’Union des Républiques socialistes soviétiques, créées par les bolchevistes.

Le Kremlin est occupé par les anciens apôtres de la Révolution qui, à l’étranger, avaient vécu dans la misère et qui, à présent, sont les maîtres d’un immense pays. Les palais du Kremlin sont pleins de gardes rouges, les bureaux des commissaires du peuple sont gardés par des plantons de la garde rouge, n’y entre pas qui veut. Ces commissaires sont plus gardés même que les anciens ministres. Sous Alexandre II j’ai plusieurs fois pénétré dans les bureaux du Sénat sans grande difficulté. Il n’en serait plus de même à présent. Mais notre but n’est pas ici de faire de la politique. Je m’en abstiens donc.

On appelle le plus souvent Kremlin, non seulement l’ancienne forteresse avec ses murailles de briques flanquées de beaucoup de tours carrées surmontées d’une sorte de beffroi terminé en pointe et sur lesquelles l’aigle double étendait ses ailes, on englobe encore sous le nom de Kremlin la place qui s’étend au pied des murs et dont le nom est Krasnaja plostchad, place rouge ou belle place, qui a vu tant de tragiques événements. C’est sur cette place qu’on a érigé la statue assez laide de Minine et Pojarski, le premier, un boucher qui, soutenu par le petit noble Pojarski, souleva le peuple contre les Polonais qui avaient occupé le Kremlin. Il les assiégea et les chassa.

La Place Rouge est ornée, si on peut dire, par l’église du Bienheureux Basile (Wassili Blajennii), qui étonne tous les étrangers par sa curieuse architecture. Ce temple fameux fut construit par un architecte italien qui s’inspira de divers styles et surmonta le tout de coupoles multicolores à forme d’oignon, d’ail, etc. Le tzar était si enthousiaste de cet édifice, que, selon une tradition très répandue, il fit percer les yeux de l’architecte pour qu’il ne puisse pas construire ailleurs un pareil chefd’œuvre ! Il est vrai que la même légende existe sur le constructeur de la célèbre horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg. Selon cette légende, l’horloger ayant prétendu qu’il était indispensable de changer une pièce obtint l’autorisation de la changer, quoique aveugle. Il aurait alors enlevé un rouage qui arrêta l’horloge pendant des siècles. Ce fut en 1848, que Schwilgué parvint enfin à restaurer cette horloge, une merveille de mécanique.

C’est sur la Place Rouge, au pied des murailles principales du Kremlin, qu’Ivan IV (Ivan le Terrible ou le cruel) (Ivan Grozni) fit tuer des centaines d’hommes par sa garde prétorienne (apritchniki) ; le sang y coulait à torrent.

C’est encore sur cette place que Pierre Ier fit exterminer la garde des strélitz (en russe streltzi), tireurs organisés par Ivan IV, au nombre de 30.000 et qui, pendant un siècle avaient été les maîtres de la cour. Ils avaient établi au gouvernement Sophie, sœur de Pierre Ier, qu’elle tint, durant toute sa jeunesse, presque en chartre privée. A peine majeur, Pierre suivit de près les actions des streltzi et résolut de s’en débarrasser. Vu soir qu’il assistait à un banquet de cette garde, il asséna un coup de poing en plein visage du commandant de cette troupe, le fit arrêter par les soldats terrifiés, et l’exécution suivit de près. On prétend même que Pierre maniait la hache pour la décapitation des principaux chefs. Les streltzi furent décimés devant la principale entrée des murs du Kremlin. Les quelques streltzi qui n’avalent pas été exécutés, furent exterminés plus tard.

C’est encore sur la Place Rouge, au pied même des murailles du Kremlin, qu’on a érigé un mausolée à Lénine (W. Oulianov), le chef de la Révolution bolcheviste, lequel a fait, de l’ancienne capitale de la Russie, la nouvelle capitale de la Révolution. A présent des milliers de pèlerins visitent chaque jour cette sorte de chapelle funéraire et baisent la main de l’ancien chef embaumé, comme des millions de Russes baisent la main des saints momifiés. Cela aurait fort surpris Lénine, athée, si on lui avait dit qu’un jour son corps serait adoré comme celui d’un saint orthodoxe !

C’est sur la Place Rouge que furent livrés les derniers combats contre les troupes impériales. On a fait des obsèques nationales à ceux qui y sont morts pour le triomphe du peuple.

Mais pourquoi faut-il que tant d’anarchistes et de social-révolutionnaires aient été fusillés par leurs frères sur cette place fameuse ?

Voici à présent une brève description du Kremlin.

Les murailles sont percées de 5 portes dont la principale est la porte Spassky ou du Rédempteur, qui fait communiquer la Place Rouge avec la terrasse sur laquelle s’élèvent le principal palais, et la tour de Jean le Grand, etc. Cette porte bâtie en 1626, contraste avec les autres constructions italiennes des portes. Elle est pour ainsi dire la Porta sacra et triumphalis de Moscou. Au plafond se trouve une image miraculeuse du Sauveur de Smolensk en grande vénération chez les orthodoxes. Tout le monde doit se découvrir en passant sous cette image. Il y a 65 ans, il m’est arrivé en ce lieu une petite aventure. Très strict dans mes opinions opposées à toute idolâtrie, j’avais toujours réussi à me faufiler entre les fiacres (izvostchiki), qui faisaient le signe de la croix et j’avais pu passer inaperçu du soldat en sentinelle à la porte et je ne m’étais jamais découvert, quand un jour je fus remarqué par un de ces soldats qui voulut me forcer à m’agenouiller dans la neige parce que je n’avais pas salué l’image sacrée. Je fis semblant de ne pas comprendre le russe, et de guerre lasse le soldat me laissa filer. Depuis lors, quand je devais passer par le Kremlin, je faisais un long détour pour éviter la porte sainte et son témoignage de soumission aux superstitions religieuses. C’est devant cette porte que les streltzi avaient été exécutés par Pierre Ier.

La porte la plus importante après la Porte Spassky est la porte de Saint-Nicolas (Nikolsky). On voit au dessus l’image miraculeuse de Saint Nicolas de Mojaïsk, l’effroi des parjures et, disait-on, le consolateur des affligés. La tour bâtie en 1491 a été plusieurs fois restaurée. Ce fut par cette porte que passèrent les troupes du conquérant tartare, Fokhtamoniche, de Sigismond III de Pologne, et de Napoléon Ier. La tour fut en partie détruite par les Français ; sur la porte on lit une inscription placée là par ordre d’Alexandre Ier, indiquant que la destruction s’est arrêtée à l’image même, sans que celle-ci et la lampe suspendue devant ait souffert la moindre dégradation. Une troisième porte, celle de la Trinité (Troïtzky), fut comme les autres bâties au XVIIe siècle, restaurée en 1759 et après la retraite des Français, qui sortirent du Kremlin par cette issue. La dernière porte, assez curieuse, est celle de Borovizky.

La plupart des Français se figurent que les troupes de Napoléon ont dû fuir l’incendie immédiatement après leur entrée à Moscou, pourtant ils sont restés plusieurs mois dans cette ville. Un historien a même écrit que ce n’est pas Rostoptchine, père de Mme de Ségur (auteur des Mémoires d’un âne et d’une vingtaine de livres pour les enfants), qui a incendié la ville par stratégie antique, mais que ce sont les soldats français qui ont détruit les maisons pour se chauffer et que leur imprudence a incendié les quartiers populaires, laissant intact l’intérieur du Kremlin, avec ses temples, ses musées, etc.

Un célèbre peintre russe Véréstchaghine a peint un tableau où Napoléon entouré de flammes est sauvé par le dévouement de ses vieux grognards. C’est une pure invention, Napoléon quitta tout tranquillement le Kremlin pour battre en retraite sur Smolensk et Malo Yaroslavetsk, où il fut repoussé. Sa terrible retraite de la Bérésina a donné naissance à d’innombrables légendes plus ou moins apocryphes. Un fait certain pourtant c’est que l’empereur abandonna lâchement ses troupes poursuivies par les Cosaques et mourant de faim et de froid.

Une des curiosités du Kremlin, c’est la tour Ivan Veliki (Jean le Grand), construite vers 1600, sous le tzar Boris Godounov. Elle se compose de 5 étages dont 4 octogones, le dernier cylindrique. On y remarque 34 cloches dont la plus grande, celle de l’Assomption, pèse quatre fois plus que la grosse cloche de Rouen. Les jours de fête, surtout la veille de Pâques, elles sont sonnées ensemble et le son s’étend bien loin. Il ne faut pas confondre la grosse cloche d’Ivan Veliki avec la fameuse grande cloche de Kremlin (Tzar Kolokol). Celle-ci pesait plus de 222.000 kilos lorsqu’en 1731 elle tomba par suite d’un incendie. Elle se brisa en tombant et s’enfonça dans la terre. En 1836 Nicolas Ier la fit poser sur un piédestal de ciment. La hauteur en est de près de 7 mètres, l’épaisseur de 60 centimètres, la circonférence a plus de 20 mètres. Beaucoup de personnes peuvent s’y tenir debout. Des bas-reliefs religieux et des portraits du tzar Alexis et de l’Impératrice Anne ornent le bas de cette cloche colossale.

Une autre curiosité est le tzar poushka (roi des canons). C’est une énorme pièce de bronze, avec une gueule monstrueuse où l’on enfonçait des boulets ronds, mais qui probablement n’a jamais été tirée. Ce monstre est placé sur des roues de bronze, il est entouré d’un tas de boulets ronds.

Il paraît qu’on hospitalise au Kremlin bien des vieux révolutionnaires, même des anciens combattants de la Commune de Paris.

En terminant cet article, je voudrais espérer que les maîtres du Kremlin ont enfin compris que ce n’est pas par des fusillades qu’on fonde une société nouvelle, où les iniquités sociales feront place à la solidarité, à la paix sociale, au progrès sous toutes ses formes. Les bolcheviks ont déjà fait faire d’immenses progrès aux écoles, aux instituts scientifiques; ils ont fondé des musées de toutes sortes où le travailleur peut s’instruire et développer son intelligence, mais cela ne suffit pas, il faut que le pays ne soit plus jamais menacé par la famine ; il faut que les terres appartenant à la communauté ne puissent plus tomber entre les mains des Koulaks (exploiteurs paysans, usuriers). Il faut surtout que l’organisation sociale soit un acheminement vers la vraie liberté.

G. BROCHER.