Titre: Vous n’êtes que des poires !
Auteur·e: Axa Zo
Date: 1900
Source: Consulté le 24 septembre 2016 de infokiosques.net
Notes: Ces textes ayant été récemment réedités sous le titre Vous n’êtes que des poires !, recueil accompagné d’une préface/postface honteusement récupératrice, nous en donnons ici une version libre et sans ajouts. (Apache-éditions, février 2011.)

A Toute Occasion

Quand on va sa route, seul, on prend à toute occasion le plaisir de dire le mot que les gens du quartier n’osent pas. Fini le souci d’édifier des voisins et la concierge. Plus de morale ! Plus de trafic ! Assez d’attrape-clientèle…

A l’argument de la masse, aux catéchismes des foules, à toutes les raisons-d’état de la collectivité, voici que s’opposent les raisons personnelles de l’Individu.

Quelles raisons ?

Chacun les siennes. L’isolé se gardera de prêcher une règle commune. Le réfractaire ne fait pas la place pour une doctrine. Pense toi-même ! Quel est ton cas ? Ton âge ? Ton désir ? Ta force ? As-tu besoin des béquilles que t’offrent les religions ? Si oui, retourne à ton église, désormais, par ton choix, valable. Préfères-tu, toujours disciple, le rêve des sociologues ? C’est bon, tu nous conteras tes projets pour l’an deux mille. Ou bien te sens-tu d’aplomb ? Veux-tu donc vivre ? Es-tu prêt ? Alors n’attends plus personne, marche à ta haine, à tes joies – aux joies des franchises totales, des risques et de la fierté.

On marche, on agit, on vise, parce qu’un instinct combatif, à la sieste nostalgique vous fait préférer la chasse. Sur la lisière du code, on braconne le gros gibier : des officiers et des juges, des daims ou des carnassiers ; on débusque aux forêts de Bondy le troupeau des politiciens ; on se plaît à prendre au collet le financier ravageur ; on relance à tous les carrefours la gent de lettres domestiquée, plumes et poils, souilleurs d’idées, terreurs de presse et de police.

Lors des querelles entre les sectes, les races ou les partis, chaque jour, au hasard des faits, des coups à porter se précisent : Demandez l’affaire Dreyfus ! ou la manière de traiter la Magistrature et l’Armée comme elles le méritent… Fêtons l’hermine et la garance ! Les démolisseurs conscients ne se spécialisèrent pas : tour à tour, selon la rencontre, ils pointèrent de droite et de gauche.

Durant le même temps, l’esprit de corps donna de jolis résultats : les magistrats, les militaires, les costumés, la livrée, tous les servants de la Société débinèrent la vieille patronne. L’office en rumeur s’aigrit. Robins, rabbins et curés, les officiants, les officiels, les officiers, les complices jonglèrent dans l’antichambre avec les objets du culte. On scandalisa les fidèles. Le doute dessilla les yeux. En quelques mois le peuple-enfant surprit qu’on lui cachait « des choses »… Maintenant la confiance est morte : les mauvais pasteurs l’ont tuée. Près de la hampe brisée du drapeau, les balances de la justice gisent comme de la ferraille parmi du bois à brûler…

C’est en vain que, la crise passée, les brocanteurs de la Patrie tenteront des raccommodages. Plus rare se fera la pratique. La bonne histoire d’une France signifiant, entre les nations, progrès, générosité, n’égarera pas tant de badauds : jamais on ne connut de tribu plus acharnée à maintenir un homme au poteau de torture.

D’ailleurs, et sans se contredire on n’acceptera pas davantage la légende d’un Dreyfusisme,, barnum de la Vérité vraie. La dame nue au miroir vit trop peu de chose dans sa glace. Elle chanta la légalité, oubliant que c’est légalement que l’on fusille les conscrits coupables d’un simple geste ; et que légalement aussi, dans nos rues, les nuits d’hiver, des hommes et des petits enfants crèvent devant les portes closes. A bas ces huis clos – les pires ! La révision qu’il faudrait, la belle dame n’en parla point.

Depuis toujours les grands mots : droit, devoir, honneur, salut-public – retentirent dans tous les clans, sous les bannières opposées. On joue des mots racoleurs. C’est une musique militaire, un chant d’église, des couplets variés de réunion publique. Les hommes qu’on n’embrigade pas font fi des mots raccrocheurs.

Sans prendre service dans les camps, ils gardent dans la mêlée la loyauté passionnée du mot juste et du coup précis. Tel état-major plus que tel autre n’a pas à compter sur eux. Ils méprisent les diplomaties, les tactiques, les réticences. Ils sont suspects : dans chaque camp, volontiers, on les traiterait en francs-tireurs. Ils laissent à d’autres la solde, les galons et de nouveaux mensonges.

C’est mentir que promettre encore après tant de promesses déjà. Les prophètes et les pontifes, les prêcheurs, les utopistes nous bernent en nous montrant, dans le lointain, des temps d’amour. Nous serons morts : la terre promise est celle où nous pourrirons. A quel titre, pour quels motifs, s’hypnotiser sur l’avenir ? Assez de mirages ! Nous voulons – et par tous les moyens possibles – irrespectueux par nature et des lois et des préjugés, nous voulons – immédiatement – conquérir tout ce que la vie porte en elle de fruits et de fleurs. Si plus tard une révolution résulte des efforts épars – tant mieux ! ce sera la bonne. Impatients, nous l’aurons devancée…

Continuez donc à déclamer, messieurs, si ça vous amuse. Et vous, les professionnels, pleurez sur la Société. Une autre grande personne, la France, paraît-il, est malade aussi. N’en doutons pas, c’est sérieux. Deux entités valent mieux qu’une. Et allez donc ! Face au péril ! Complot par ci… Vendus par là ! Chassons le juif « qui nous ruine et nous déshonore ». Expulsons les congréganistes. Flamidien ! Dreyfus ! Quoi encore ? Pour la République ! Pour la Sociale ! Vive Loubet ! et patati et Panama…

Plus on est de Français plus on rit.

Je pose en fait qu’un garçon de quinze ans que les sergents recruteurs, les pions et les chefs d’école n’auraient pas encore abruti verrait plus droit qu’un électeur. Tout est si clair. Que se passe-t-il ? Rien. Une société qui chavire, un peuple qui se noie… ça n’a aucune importance :

L’individu gagne la rive.

Solide sur la terre ferme que son effort sait conquérir, l’Evadé des galères sociales ne recommence plus d’anciens rêves. Toutes expériences sont faites. On a vu qu’à peine libérés de la folie agenouillante du prêtre, les hommes acceptèrent en bloc les duperies du patriotisme. Au nom de principes nouveaux, ils reprirent l’antique collier. L’esclavage fut laïcisé, le collier peint aux trois couleurs. Qu’importe le dogme ! Ce n’est, au vrai, qu’un procédé de gouvernement – on le nuance au goût de la peuplade. Mais déjà les couleurs pâtissent : on parle de l’humanité, d’une seule famille… Méfiance ! En l’honneur de cette famille-là, on s’apprête à truquer encore !.. Et l’Individu que j’indique, celui qui sait, celui qui pense, l’Evadé des galères sociales, celui qui ne montera plus dans les bateaux pavoisés de la religion et de la patrie, ne s’embarquera pas davantage sur les radeaux sans biscuit de la Méduse humanitaire.

As-tu compris, citoyen ?

L’idée de révolte, ainsi, n’est pas une quelconque manie, une foi nouvelle destinée à tromper encore tes appétits et tes espoirs. C’est l’individuelle énergie de se défendre contre la masse. C’est l’altière volontiers de vivre. C’est l’art de marcher tout seul –

Endehors – il suffit d’oser !

A toute occasion, dans ces feuilles, se dégage en simplicité telle façon de sentir et d’être. Aux étincelles des faits, qui se heurtent comme des silex, s’éclairent, chemin passant, les facettes de la question. Et les feuilles légères ou graves se suivent, se tiennent et se complètent selon le scénario formel de la Vie, chaque heure, expressive…

Le Candidat de « la feuille »

AUX URNES !

La période électorale est ouverte : steeple et concert, phrases et phraseurs — la période ! — période ronflante où roulent tous les airs connus.

Les notes graves des contrebasses opportunistes, la voix des fifres socialistes, le chapeau-chinois des radicaux qu’on joue des pieds et des mains, mènent le tapage raccrocheur qui fait renouveler les mandats.

C’est le prélude à grand orchestre — chant et chantage, boniments… On joue du Triangle et de la Croix.

Toutes les promesses sonnent au champ, et le tambour bat en ville. La peau d’âne antisémite rallie les enfants de la patrie : enfants de troupe et enfants de chœur.

Dans les collèges électoraux, boîtes à musique, conservatoires, l’accord est plus déconcertant : quand Marcel Sembat donne le La, André Vervoort lance le Do.

Bien que troublés, les électeurs s’apprêtent à reprendre au refrain. Sous la baguette des chefs d’orchestre, tous les votards donneront de la voix. Tant pis, s’ils ne chantent pas juste. Candidats ! à vos trombones. Peuple souverain ! attention… Nous rénoverons le parlement. Une, deux ! une, deux ! Peuple ! aux urnes !… Gauche, droite ! c’est pour la République ! Une, deux ! gauche, droite ! En mesure…

Et vous, les abstentionnistes ! ceux qu’on ne fait point marcher au pas, au doigt, à l’œil et au bâton — attention ! la mesure est pour rien…

Simples Réserves

J’avais toujours cru que l’abstention était le langage muet dont il convenait de se servir pour indiquer son mépris des lois et de leurs faiseurs.

Voter, me disais-je, c’est se rendre complice. On prend sa part des décisions. On les ratifie d’avance. On est de la bande et du troupeau.

Comment refuser de s’incliner devant la Chose légiférée si l’on accepte le principe de la loi brutale du nombre ?

En ne votant pas, au contraire, il semble parfaitement logique de ne se soumettre jamais, de résister, de vivre en révolte.

On n’a pas signé au contrat.

En ne votant pas, on reste soi. On vit en homme que nul Tartempion ne doit se vanter de représenter.

On dédaigne Tartalacrème.

Alors seulement on est souverain, puisqu’on n’a pas biffé son droit, puisqu’on n’a délégué personne. On est maître de sa pensée, conscient d’une action directe.

On peut faire fi des parlottes.

On évite cette idiotie de s’affirmer contre le parlementarisme et d’élire, au même instant, les membres du parlement.

Je me garderai d’insister. Dans le peuple même on perd la foi : les derniers électeurs ricanent.

Le paysan renonce à implorer. L’ouvrier songe à d’autres moyens…

Rien de bon n’est sorti de l’Urne.

Jamais, pour cause de misère, il n’y eut autant de suicides. Qu’a-t-on fait contre le chômage ? Que n’a-t-on pas fait contre la pensée ? Lois d’exception, lois scélérates…

Bientôt, plus que le suffrage, le dégoût sera universel.

Je tiens pour prudent de décréter vite le fameux vote obligatoire. Sans cela, au vingtième siècle, je présume que les fonctionnaires seraient seuls en carte d’électeur.

Voterait, par ordre, l’état-major.

Voteraient aussi les magistrats, les recors et les gens de police.

L’Urne, dont rien n’est sorti de bon, serait la boîte à Pandore — le gendarme.

Candidatures et Candidatures

Ces observations courantes et quelques autres encore avaient suffi, jusqu’à ce jour, à m’éloigner de la sébile où les élus trouvent vingt-cinq francs. Je n’avais fait à aucun candidat l’aumône quêtée d’un bulletin.

J’avais tort.

Voici qu’on parle, fort à propos, des candidatures dites de protestation.

Il ne s’agit plus de nommer des politiciens ; les philosophes entrent en lice. L’horizon s’ouvre vers le pain gratuit. On manifeste pour l’amnistie. On se prononce contre les juifs. On plébiscite pour Dreyfus.

Les voilà bien, les idées générales !

C’en est fini des programmes. Millerand montre des plates-formes. Il n’est plus question de tréteaux…

La vérité est en marche. Si elle est lasse, avant l’étape, il est bon de lui offrir un siège.

On semble élire un député ; mais c’est l’Idée qui va s’asseoir.

Le Devoir des Bons Français

Un moment vient où l’on comprend l’œuvre que pourrait accomplir un parlement vraiment démocratique.

Une heure tinte — généralement celle où l’on pose sa candidature — une heure tinte, argentine, où l’on perçoit l’urgence de la politique en chambre de députés. Il y a sûrement belle besogne à faire au sein de la Chambre — ce sein que l’on ne savait voir.

Du haut de la tribune parlementaire, les mots acquièrent de la portée. Ils se répercutent jusqu’aux plus petits hameaux du pays.

Ils se commentent à l’étranger.

L’étranger guette. Ne l’oublions pas. Les bons Français ont un devoir :

Élire un parlement digne d’eux.

Des Hommes

Alors s’agite le problème d’une représentation véritablement nationale. Mais quels hommes sont qualifiés ? Quels citoyens faut-il choisir ?

Je cherche parmi les plus grands.

Millevoye, Déroulède hésitent… Et Rochefort, moins folle-avoine, se consacre à la vie de famille.

Il y a bien Édouard Drumond, inflexible comme au jeune temps ; mais le Maître nous est ravi par des kabyles qui ne votent pas. Que n’est-il resté à Marseille où chantaient pour lui les poètes :

Tes disciples formés à l’école du Maître,
N’ignorent pas le dévouement ;
Sur eux aucun point noir ne pourra jamais naître :
Ils l’ont promis par un serment.

Ah ! cette promesse… Ah ! ces points noirs… Drumond est parti quand même vers d’inquiétantes Casbahs.

Déjà l’Afrique acclame le Maître dont toutes les femmes baisent la main. Mais sera-t-il député d’Alger ? C’est en arabe qu’on acclame, en espagnol, en maltais. Il y a des toasts italiens. Il y en a d’autres en petit nègre. On ne sait pas encore au juste ce que pensent les électeurs.

Toutefois on peut espérer. Le temps est beau. La physionomie du Maître, sa figure caractéristique, impressionne favorablement les anti-juifs clairvoyants. Dès qu’il paraît, c’est une clameur : Mort aux Youpins !…

L’écho répond : Vive Drumond !

Ce n’est que fleurs et que banquets, banquets en l’honneur du Maître. Les marabouts, familièrement, l’appellent Sidi Kouskous.

Le plus Digne

La conquête de quelques fiefs électoraux par tels ou tels chefs de partis serait d’ailleurs insuffisante pour modifier la situation. On rêve plutôt d’une sorte de boulangisme qui permettrait aux honnêtes gens de manifester à la fois, et sans la moindre ambiguïté, sur toute la surface du pays. On voudrait qu’un cri populaire résumât les aspirations, les colères, ou, tout au moins, les mépris d’une nation qu’on a trop bernée…

C’est pénétré de cette pensée que nous sommes allé, dans sa retraite, trouver un Maître auquel personne n’avait songé, un modeste dont personne pourtant ne niera la signification précise.

Aujourd’hui, l’honneur m’échoit de présenter ce maître au peuple.

On l’appelle Maître Aliboron. Ceci soit pris en bonne part. L’âne pour lequel je sollicite le suffrage de mes concitoyens est un compère des plus charmants, un âne loyal et bien ferré. Poil soyeux et fin jarret, belle voix.

Un âne, vous dis-je — quatre pattes et deux grandes oreilles. Un âne qui brait et doit penser, en voyant grouiller les bipèdes,

… les juges, les huissiers,
Les clercs, les procureurs, les sergens, les greffiers ;
Ma foi, non plus que nous, l’homme n’est qu’une bête !

Un âne pas trop savant, un sage qui ne boit que de l’eau et reculerait devant un pot de vin.

À cela près, le type accompli d’un député majoritard.

Votez pour Lui !

Je n’aime pas flagorner le peuple. Voilà le candidat qu’il mérite. À Rome, aux jours de la décadence, la plèbe acclamait un cheval consul.

Le bourricot doit triompher en république opportuniste.

N’ai-je pas parlé de boulangisme ? En bien ! oui, un boulangisme, mais sans général à panache, sans cheval hoir décoratif :

C’est un âne, un âne, un âne,
C’est un âne qu’il nous faut.

Et l’âne est prêt. Il va courir les réunions. On le verra dans les rues de Paris. Ses amis diront son programme, et les abstentionnistes eux-mêmes, pour une fois, s’en iront voter.

C’est un âne blanc.

Il se nomme Nul.

Les bulletins blancs, les bulletins nuls, compteront enfin — et seront comptés…

Tout à l’heure de grandes affiches inscriront sur les murailles le manifeste du candidat.

Un comité se constitue : des écrivains, des artistes, quelques orateurs des clubs. De précieux concours sont acquis. Que les Philistins se méfient :

L’Âne trotte vers le palais Bourbon.

Votez pour Lui ! !

Un régime s’enterre gaîment.

Ce serait se tromper, en partie, que de croire à une plaisanterie, à quelque farce montmartroise.

Réactionnaires, conservateurs, socialistes désabusés, tous les lassés de cette république constituent une majorité qui peut, en souriant, s’exprimer.

Il faut voter pour l’âne Nul.

Nous ne nous faisons pas d’illusion : on empêchera notre élu de joindre l’écurie du quai d’Orsay. On le persécutera peut-être. La fourrière l’attend sans doute.

Mais nous verrons l’autorité dont jouira la nouvelle Chambre, quand, à l’orateur faisant des effets de tribune, quelqu’un des galeries criera :

— Assez ! je demande la parole pour votre collègue l’Âne blanc.

Aux Électeurs

Electeurs,

En me présentant à vos suffrages, je vous dois quelques mots. Les voici :

De vieille famille française, j’ose le dire, je suis un âne de race, un âne dans le beau sens du mot — quatre pattes et du poil partout.

Je m’appelle Nul, comme le sont mes concurrents et candidats.

Je suis blanc, comme le sont nombre de bulletins qu’on s’obstinait à ne pas compter et qui, maintenant, me reviendront.

Mon élection est assurée.

Vous comprendrez que je parle franc.

Citoyens,

On vous trompe. On vous dit que la dernière Chambre composé d’imbéciles et de filou ne représentait pas la majorité des électeurs. C’est faux.

Une Chambre composée de députés jocrisses et de députés truqueurs représente, au contraire, à merveille les Electeurs que vous êtes. Ne protestez pas : une nation a les délégués qu’elle mérite.

Pourquoi les avez-vous nommés ?

Vous ne vous gênez pas, entre vous, pour convenir que plus ça change et plus c’est la même chose, que vos élus se moquent de vous et ne songent qu’à leurs intérêts, à la gloriole ou à l’argent.

Pourquoi les renommerez-vous demain ?

Vous savez très bien que tout un lot de ceux que vous enverrez siéger vendront leur voix contre un chèque et feront le commerce des emplois, fonctions et bureaux de tabac.

Mais pour qui les bureaux de tabac, les places, les sinécures si ce n’est pour les Comités d’électeurs que l’on paye ainsi ?

Les entraîneurs de Comités sont moins naïfs que le troupeau.

La Chambre représente l’ensemble.

Il faut des sots et des roublards, il faut un parlement de ganaches et de Robert Macaires pour personnifier à la fois tous les votards professionnels et les prolétaires déprimés.

Et ça, c’est vous !

On vous trompe, bons électeurs, on vous berne, on vous flagorne quand on vous dit que vous êtes beaux, que vous êtes la justice, le droit, la souveraineté nationale, le peuple-roi, des hommes libres. On cueille vos votes et c’est tout. Vous n’êtes que des fruits… des Poires.

On vous trompe encore. On vous dit que la France est toujours la France. Ce n’est pas vrai.

La France perd, de jour en jour, toute signification dans le monde — toute signification libérale. Ce n’est plus le peuple hardi, coureur de risques, semeur d’idées, briseur de culte. C’est une Marianne agenouillée devant le trône des autocrates. C’est le caporalisme renaissant plus hypocrite qu’en Allemagne — une tonsure sous le képi.

On vous trompe, on vous trompe sans cesse. On vous parle de fraternité, et jamais la lutte pour le pain ne fut plus âpre et meurtrière.

On vous parle de patriotisme, de patrimoine sacré — à vous qui ne possédez rien.

On vous parle de probité ; et ce sont des écumeurs de presse, des journalistes à tout faire, maîtres fourbes ou maîtres chanteurs, qui chantent l’honneur national.

Les tenants de la République, les petits bourgeois, les petits seigneurs sont plus durs aux gueux que les maîtres des régimes anciens. On vit sous l’œil des contremaîtres.

Les ouvriers aveulis, les producteurs qui ne consomment pas, se contentent de ronger patiemment l’os sans moelle qu’on leur a jeté, l’os du suffrage universel. Et c’est pour des boniments, des discussions électorales qu’ils remuent encore la mâchoire — la mâchoire qui ne sait plus mordre.

Quand parfois des enfants du peuple secouent leur torpeur, ils se trouvent, comme à Fourmies, en face de notre vaillante Armée… Et le raisonnement des lebels leur met du plomb dans la tête.

La Justice est égale pour tous. Les honorables chéquards du Panama roulent carrosse et ne connaissent pas le cabriolet. Mais les menottes serrent les poignets des vieux ouvriers que l’on arrête comme vagabonds !

L’ignominie de l’heure présente est telle qu’aucun candidat n’ose défendre cette Société. Les politiciens bourgeoisants, réactionnaires ou ralliés, masques ou faux-nez républicains, vous crient qu’en votant pour eux ça marchera mieux, ça marchera bien. Ceux qui vous ont déjà tout pris vous demandent encore quelque chose :

Donnez vos voix, citoyens !

Les mendigots, els candidats, les tirelaines, les soutire-voix, ont tous un moyen spécial de faire et refaire le Bien public.

Ecoutez les braves ouvriers, les médicastres du parti : ils veulent conquérir les pouvoirs… afin de les mieux supprimer.

D’autres invoquent la Révolution, et ceux-la se trompent en vous trompant. Ce ne seront jamais des électeurs qui feront la Révolution. Le suffrage universel est créé précisément pour empêcher l’action virile. Charlot s’amuse à voter…

Et puis quand même quelque incident jetterait des hommes dans la rue, quand bien même, par un coup de force, une minorité ferait acte, qu’attendre ensuite et qu’espérer de la foule que nous voyons grouiller — la foule lâche et sans pensée.

Allez ! allez, gens de la foule ! Allez, électeurs ! aux urnes… Et ne vous plaignez plus. C’est assez. N’essayez pas d’apitoyer sur le sort que vous vous êtes fait. N’insultez pas, après coup, les Maîtres que vous vous donnez.

Ces Maîtres vous valent, s’ils vous voient. Ils valent, sans doute, davantage ; ils valent vingt-cinq francs par jour, sans compter les petits profits. Et c’est très bien :

L’Electeur n’est qu’un Candidat raté.

Au peuple du bas de laine, petite épargne, petite espérance, petits commerçants rapaces, lourd populo domestiqué, il faut Parlement médiocre qui monnoie et qui synthétise toute la vilenie nationale.

Votez, électeurs ! Votez ! Le Parlement émane de vous. Une chose est parce qu’elle doit être, parce qu’elle ne peut pas être autrement. Faîtes la Chambre à votre image. Le chien retourne à son vomissement — retournez à vos députés…

Chers électeurs,

Finissons-en. Votez pour eux. Votez pour moi.

Je suis la Bête qu’il faudrait à la Belle Démocratie.

Votez tous pour l’Âne blanc Nul, dont les ruades sont plus françaises que les braiements patriotards.

Les rigolos, els faux bonshommes, le jeune parti de la vieille-garde : Vervoort, Millevoye, Drumont, Thiébaud, fleurs de fumier électoral, pousseront mieux sous mon crottin.

Votez pour eux, votez pour moi !

Bonnes Gens de la Ville,
Électeurs,

Écoutez l’édifiante histoire d’un joli petit âne blanc, candidat dans la Capitale. Ce n’est pas conte de mère l’Oie, ni récit de PETIT JOURNAL.

C’est une histoire véridique pour les vieux gosses qui votent encore :

Un bourriquet, fils du pays de La Fontaine de Rabelais, un âne si blanc que M. Vervoort en a mangé gloutonnement, briguait au jeu électoral un mandat de législateur. Le jour des élections venu, ce bourriquet, candidat-type, répondant au nom clair de Nul, fit une manoeuvre de la dernière heure. Âne tiré par la foule

Par le chaud dimanche de mai où le peuple courait aux urnes, l’âne blanc, le candidat Nul, juché sur un char de triomphe et trainé par des électeurs, traversa Paris, sa bonne ville.

D’aplomb sur pattes, oreilles au vent, émergeant, fier, du véhicule bariolé de ses manifestes — du véhicule à forme d’urne ! la tête haute entre le verre d’eau et la sonnette présidentielle, il passa parmi des colères et des bravos et des lazzis…

L’Âne vit Paris qui le regardait.

Paris ! Le Paris qui vote, la cohue, le peuple souverain toous les quatre ans… Le peuple suffisamment nigaud pour croire que la souveraineté consiste à se nommer des maîtres.

Comme parqués devant les mairies, c’était des troupeaux d’électeurs, des hébétés, des fétichistes qui tenaient le petit bulletin par lequel ils disent : J’abdique.

Monsieur Un Tel les représentera. Il les représentera d’autant mieux qu’il ne représente aucune idée. Et ça ira ! On fera des lois, on balancera des budgets. Les lois seront des chaînes de plus ; les budgets, des impôts nouveaux…

Lentement, l’Âne parcourait les rues.

Sur son passage, les murailles se couvraient d’affiches que placardaient des membres de son comité, tandis que d’autres distribuaient ses proclamation à la foule :

« Réfléchissez, chers citoyens. Vous savez que vos élus vous trompent, vous ont trompés, vous tromperont — et pourtant vous allez voter… Votez donc pour moi ! Nommez l’Âne !… On n’est pas plus bête que vous. »

Cette franchise, un peu brutale, n’était pas du goût de tout le monde.

— On nous insulte, hurlaient les uns.

— On ridiculise le suffrage universel, s’écriaient d’autres plus justement.

Quelqu’un tendit son poing vers l’âne, rageusement, et dit :

— Salle Juif !

Mais rire fusait, sonore. On acclamait le candidat. Bravement l’électeur se moquait et de lui-même et de ses élus. Les chapeaux s’agitaient, les cannes. Des femmes ont jeté des fleurs…

L’Âne passait.

Il descendait du haut Montmartre, allant vers le Quartier Latin. Il traversa les grands boulevards, le Croissant où se cuisine, sans sel, l’ordinaire que vendent les gazettes. Il vit les Halles où des meurt-de-faim, des hommes du Peuple-Souverain, glanent dans des tas de détritus ; les Quais où des Electeurs élisent les ponts comme logis…

Coeur et Cerveau !… C’était Paris. C’était ça la Démocratie !

On est tous frêres, vieux vagabonds ! Plaignez le bourgeois ! il a la goutte… et c’est votre frère, gens sans pain, homme sans travail et mère lasse qui, ce soir, rentrerez chez vous pour mourir avec les petits…

On est tous frères, jeune conscrit ! C’est ton frère, l’officier, là-bas, corset de fille et front barré. Salue ! Fixe ! la main dans le rang… Le Code le guette … le Code militaire. Douze balles dans la peau pour un geste. C’est le tarif Républicain.

L’Âne arrivait devant le Sénat.

Il longea le Palais d’où le poste sortit en bousculade ; il suivit extérieurement, hélas ! les jardins trop verts. Puis ce fut le boulevard Saint-Michel. À la terrasse des cafés, des jeunes gens battaient des mains. La foule sans cesse grossissante s’arrachait les proclamations. Des étudiants s’attelaient au char, un professeur poussait aux roues…

Or, comme trois heures sonnaiennt, apparurent des gens de police.

Depuis dix heures du matin, de poste en commissariat, le télégraphe et le téléphone signalaient le passage étrange de l’animal subversif. L’ordre d’amener était lancé : Arrêtez l’Âne ! Et, maintenant, les sergens du guet barraient la route au candidat.

Près de la place Saint-Michel, le fidèle comité de Nul fut sommé par la force armée de reconduire son client au plus proche commissariat. Naturellement le Comité passa outre - il passa la Seine. Et bientôt le char faisait halte devant le Palais de Justice.

Âne tiré par les sergents

Plus nombreux, les sergents de ville cernaient l’âne blanc, impassible. Le Candidat était arrêté à la porte de ce Palais de Justice d’où les députés, les chéquards, tous les grands voleurs sortent libres.

Parmi le flot populaire, le char avait des mouvements de roulis. Les agents, brigadier en tête, avaient saisi les brancards et s’étaient passé la bricole. Le Comité n’insistait plus : il harnachait les sergents de ville…

Ainsi fut lâché l’âne blanc par ses plus chauds partisans. Tel un vulgaire politicien, l’animal avait mal tourné. La police le remorquait, l’Autorité guidait sa route… Dès cet instant, Nul n’était qu’un candidat officiel ! Ses amis ne le connaissaient plus. La porte de la Préfecture ouvrait ses larges battants - et l’âne entra comme chez lui.

…Aujourd’hui si nous en causons c’est pour faire remarquer au peuple, peuple de Paris et des Campagnes, ouvriers, paysans, bourgeois, fiers Citoyens, chers Seigneurs, c’est pour farie assavoir à tous que l’âne blanc Nul est élu. Il est élu à Paris. Il est élu en Province. Additionnez les bulletins blancs et comptez les bulletins nuls, ajoutez-y les abstentions, voix et silences qui normalement se réunissent pour signifier ou le dégoùt ou le mépris. un peu de statistique s’il vous plaît, et vous constaterez facilement que, dans toutes les circonscriptions, le monsieur proclamé frauduleusement député n’a pas le quart des suffrages. De là, pour les besoins de la cause, cette locution imbécile : Majorité relative — autant vaudrait dire que, la nuit, il fait jour relativement.

Aussi bien l’incohérent, le brutal Suffrage Universel qui ne repose que sur le nombre — et n’a pas même pour lui le nombre - périra dans le ridicule. À propos des élections de France, les gazettes du monde entier ont, sans malice, rapproché les deux faits notoires de la journée :

« Dès le matin, vers neuf heures, M. Félix Faure allait voter. Dans l’après-midi, à trois heures, l’Âne blanc était arrêté. »

J’ai lu ça dans trois cents journaux. L’Argus et le Courrier de la Presse m’ont encombré de leurs coupures. Il y en avait en anglais, en valaque, en espagnol ; toujours pourtant je comprenais. — Chaque fois que je lisais Félix, j’étais sûr qu’on parlait de l’âne.

Note de l’éditeur - Durant la période électorale l’affiche-programme fut réellement placardée sur les murailles, et le jour du scrutin le candidat satirique traversa réellement Paris, de Montmartre au quartier Latin, fendant la foule enthousiaste ou scandalisée qui manifestait bruyamment. Boulevard du Palais, l’âne fut dûment appréhendé par la police qui se mit en devoir de traîner son char pour le conduire en fourrière, et s’il n’y eut alors bagarre entre les partisans de l’Âne et les représentatns de l’Ordre, c’est bien ainsi que le contèrent les journaux de l’époque, grâce au rédacteur de la feuille qui s’écria : — N’insistons pas, c’est maintenant un candidat officiel !

L’Honnête Ouvrier

Les puits qui parlent

Nous manquerions à notre plaisir, si, après avoir salué, comme il convenait, la magistrature et l’armée, nous ne nous empressions de nous incliner devant le Peuple, avec tout le respect disponible.

Au milieu des ruines et des hontes que les classes dirigeantes accumulent, il fait bon, pour chasser le dégoût, de regarder les classes laborieuses. Tandis que les officiers et les juges se font pincer par leurs propres gendarmes, on veut assister à l’éveil d’une Démocratie avertie. Les gouvernements exploiteurs ont donné ce qu’ils pouvaient commettre : le prolétariat exploité, conscient aujourd’hui, se redresse.

La crise que la France traverse a instruit tous les citoyens. Travailleurs des champs et des villes, les corvéables et les dupés, ont été forcés de penser. Ils vont agir…

Non ! ils parlent.

Ce sont les rudes gars de la mine, ceux qui pour un dérisoire salaire risquent le grisou tous les jours — y a-t-il même des jours pour eux ? 1’éternelle nuit sous les galeries — ce sont ceux des houillères sinistres qui réunis, dimanche passé, ont proclamé leur opinion.

La parole de Vérité devait sortir des puits profonds.

Ça s’appelle un ordre du jour.

Affichons-le :

« Les membres du Conseil de Conciliation et d’Arbitrage des mines du Pas-de-Calais, représentant les concessions houillères de Lens, Courrières, Dourges, Liévin, Nœux, réunis à Lens, le dimanche 22 janvier, saluent respectueusement le noble drapeau tricolore, emblème de la Patrie, et l’armée nationale, gardienne de l’honneur et de la dignité de la France. Ils flétrissent, au nom des courageuses populations minières du Pas-de-Calais, dont les familles nombreuses donnent au pays tant et de si bons défenseurs, les menées perfides de ceux qui veulent semer la division entre les citoyens. »

Bravo, Mineurs ! je m’en doutais… La patrie, le Patronat peut compter sur vous. C’est gentil. Ne faites-vous pas partie du sol ! À force de le gratter en-dessous, vous avez appris à l’aimer. Et vous aimez le Drapeau aussi, parce que, lui, c’est un emblème. Allons, tant mieux. Vous aimez l’Armée, cette gardienne de votre honneur et de votre dignité… C’est du luxe. Vous aimez les fusils Lebel qui partent tout seuls — comme à Fourmies, — les baïonnettes auprès des puits où vos camarades ont fait grève. Quoi encore ? Vous aimez le bâton…

Vous êtes contents — tant que ça !

Peut-on songer sans stupeur à ces êtres dénués de tout, ces forçats à casaque noire, ces « intellectuels » de la mine qui profitent du repos dominical pour exhiber leur sentiment de servilité inébranlable ?

Voilà des gaillards pour lesquels la mère Patrie a peu de fleurs et de sourires : en échange de la fortune qu’ils remontent, risquant leur vie, pour que leurs maîtres, les actionnaires, aient des châteaux à la surface, on leur donne un morceau de pain. Mais c’est assez. Ils sont bien aises :

Que les mineurs sont donc heureux !

C’est à croire que ces bipèdes descendent, par sport, dans les fosses. Ils s’indignent à la pensée qu’il puisse y avoir des divisions entre les citoyens, une lutte de classes peut-être. Pourquoi, en effet, la bataille, si les esclaves sont satisfaits ? C’est eux que ça regarde. Et ils s’agenouillent — l’habitude du travail courbé.

Allez ! au trot ! houst ! à la mine… Un contremaître a sifflé.

Vous reparlerez de la Patrie, dimanche.

Que les propriétaires soient chauvins, au nom de leurs maisons de rapport ; que les financiers vantent l’armée qui, moyennant solde, monte la garde devant la Caisse ; que les bourgeois acclament le drapeau qui couvre leur marchandise — cela s’explique sans effort.

Même, que certains demi-philosophes, gens de calme et de tradition, numismates ou archéologues, vieux poètes ou prostituées, se prosternent devant la Force — c’est encore compréhensible.

Mais que les ilotes, les maltraités, le Prolétariat soit patriote — pourquoi donc ?

Ah ! oui, je sais : le clocher du village, et le cimetière, et le souvenir de Napoléon, et Louis XIV… Cela se chante. C’est un refrain de café concert, une ariette du parlement, une goualante de caserne.

Les mineurs l’ont appris au claque, du temps qu’ils mangeaient la gamelle.

Ils ne la mangent plus tous les jours. Peu nourris et mal logés, forcés de rationner leurs mioches qui consomment et ne rapportent pas encore, ils n’ont rien à eux sous le ciel morne, rien que la misère — et une patrie !

Ce beau cadeau leur a été fait par ceux-là mêmes qui les exploitent, abusent d’eux, et trouvent ainsi le moyen de ne pas les payer quand ils leur font prendre le fusil pour défendre les terres des riches, les biens du maître, ce qu’ils appellent : la fortune de la Nation.

Qu’en avez-vous de cette fortune, citoyens sans-le-sou, électeurs ? Quelle est votre part du patrimoine ? Vous êtes nés ici, c’est vrai. Vous y travaillerez jusqu’à mort. Vous êtes les fils de la glèbe.

Vous êtes de bons indigènes.

Mais vous êtes fous quand vous parlez d’une patrie : vous n’en avez pas.

N’importe ! la patrie du patron est celle des bons ouvriers.

Les travailleurs du pays noir en arrivent à porter leurs chaînes comme des bracelets de parade.

Ils montent leur misère en drapeau.

Ces blancs ne valent pas des nègres ; ils sont au-dessous de l’oncle Tom.[1] Ces fétichistes toujours battus ont le servage chevillé dans le corps. Ils manifestent, et c’est pour dire, c’est pour bêler qu’ils sont le troupeau docile.

Je n’ignore pas qu’on me répondra que les manifestants de Lens, membres du conseil de conciliation et d’arbitrage, représentent bien plus les exploiteurs que les exploités. Ce sont les faux-frères bruyants.

La masse ne les suit pas.

Je pourrais sembler l’admettre si je voulais, par courtisanerie pour le peuple, n’aller pas au bout de ma pensée. Un candidat ferait des réserves pour qu’on ne lui cite point telle phrase le jour où il se présenterait ; un démocrate professionnel n’avouerait pas ; moi, je constate :

C’est l’avachissement indécrassable de la masse des exploités qui crée l’ambition croissante — et logique, des exploiteurs.

Les Rois de la mine, de la houille et de l’Or auraient bien tort de se gêner. La résignation de leurs serfs consacre leur autorité. Leur puissance n’a même plus besoin de se réclamer du droit divin, cette blague décorative ; leur souveraineté se légitime par le consentement populaire. Un plébiscite ouvrier, fait d’adhésions patriotardes, platitudes déclamatoires ou silencieux acquiescements, assure l’empire du patronat et le règne de la bourgeoisie.

À cette œuvre on retrouve l’artisan.

Qu’il soit de la mine ou de l’usine, l’Honnête Ouvrier, cette brebis, a donné la gale au troupeau.

Un idéal de contremaître pervertit les instincts du peuple. Une redingote le dimanche, parler politique, voter…, c’est l’espoir qui tient lieu de tout. L’odieux labeur quotidien n’éveille ni haine, ni rancunes. Le grand parti des travailleurs méprise le feignant qui gagne mal l’argent qu’accorde le patron.

On a du cœur au turbin.

On est fier de ses mains calleuses.

Si déformés que soient les doigts, le joug a fait pire sur les crânes : les bosses de la résignation, de la lâcheté, du respect, ont grossi, sous les cuirs chevelus, au frottement du licol. Les vieux ouvriers vaniteux brandissent leurs certificats : quarante ans dans la même maison ! On les entend raconter ça, en mendiant du pain dans les cours.

— Ayez pitié, messieurs et dames, d’un vieillard infirme, un brave ouvrier, un bon Français, un ancien sous-officier qui s’est battu pendant la guerre… Ayez pitié, messieurs et dames.

Il fait froid ; les fenêtres restent closes. Le vieil homme ne comprend pas…

Instruire le peuple ! Que faudra-t-il donc ? Sa misère ne lui a rien appris. Tant qu’il y aura riches et pauvres, ces derniers s’attelleront d’eux-mêmes pour le service commandé. L’échine des travailleurs est habituée au harnais. Au temps de la jeunesse et de la force, ils sont les seuls domestiqués qui ne ruent pas dans les brancards.

L’honneur spécial du prolétaire consiste à accepter en bloc tous les mensonges au nom desquels on le condamne aux travaux forcés : devoir, patrie, etc. Il accepte, espérant ainsi se hisser dans la classe bourgeoise. La victime se fait complice. Le malheureux parle du drapeau, se frappe la poitrine, ôte sa casquette et crache en l’air :

— Je suis un honnête ouvrier !

Ça lui retombe toujours sur le nez.

Je souhaite que les mineurs de Lens ne soient pas, pour cause de famine, forcés de se mettre en grève bientôt. Cependant, alors, ces fouille-terre deviendraient peut-être des hommes. Tout est possible, assure-t-on. En attendant, je les félicite de tirer le charbon allègrement.

Le peuple que par raillerie on a proclamé souverain est une sotte Majesté qui s’habille de laissés pour compte. Il répète quelques grands mots que lui léguèrent après faillite tous les régimes périmés.

C’est lui maintenant le Responsable.

Quand les « gueules noires » sombres et graves, sans dire mot, impénétrables, portant la hache et les pics, descendaient au fond de la mine, la bourgeoisie tressaillait, inquiète, se demandant si ses esclaves, tout à l’heure, ne remueraient pas les épaules ? À présent les capitalistes sont rassurés, les puits parlent : les mineurs sont de bons enfants qui ne demandent qu’à extraire patriotiquement de la houille.

Plus de danger ! l’Édifice social est solidement bâti sur caves. Souvarine est du Syndicat d’arbitrage et de conciliation.

[1] d’Axa est trop dur, la servitude volontaire n’a pas de couleur... (NdE)