C’est la Révolution française qui a imposé (temporairement) l’usage des mots « citoyen » ou « citoyenne ». Fini les « Monsieur » ou les « Madame », les « Votre Excellence » ou « Votre Majesté ». Même le roi Louis XVI n’eut plus droit qu’à un simple « citoyen Louis Capet ». Ce mot garde donc encore une toute petite saveur égalitaire, même si aujourd’hui aucun ouvrier ni aucun électeur n’oserait appeler son patron ou sa députée « citoyen » ou « citoyenne ».

Aujourd’hui, la plupart des gens regrettent l’époque où les voisins s’adressaient la parole, s’entraidaient, où les jeunes laissaient leur place aux vieilles dames, aux femmes enceintes ou aux vieux messieurs dans les transports en commun. Les journaux sont remplis d’histoires horribles de vieux crevant dans leur HLM sans que personne ne s’inquiète de leur sort, de femmes qui sont harcelées voire violées dans le métro pendant que les passagers regardent ailleurs, etc. La société moderne se présente, dans les séries télévisées ou les émissions grand public, comme une société fondée sur l’égoïsme, l’individualisme, etc.

Face à une telle situation, les citoyennistes ont trouvé une solution miracle : les services publics devraient remplacer les liens de solidarité et les relations humaines qui font cruellement défaut. Nous aurions besoin de davantage de travailleurs sociaux, de gentils organisateurs, d’animateurs, de médiateurs, de concierges, de flics, de gardiens de prison, de vigiles, de gardiens de parking, etc.

Pour les citoyennistes, la relation entre chaque individu et l’Etat pourrait donc remplacer les traditionnels liens de solidarité du mouvement ouvrier - liens qui ont effectivement disparu.

Cette idéologie prétend que la démocratie bourgeoise serait profondément contradictoire avec le capitalisme (ce qui est d’ailleurs une vieille idée marxiste, qui conduit généralement à des conclusions très différentes) ; qu’il faut renforcer l’Etat pour faire revivre la démocratie parlementaire moribonde et que les citoyens doivent être mobilisés pour mettre en pratique ce projet politique.

Les citoyennistes veulent humaniser le capitalisme, le transformer en un système plus juste. Ils remplacent la lutte de classe par les élections et les pressions démocratiques sur les élus. Les citoyens n’ont pas le droit de remplacer l’Etat bourgeois ou de le détruire. Ils peuvent certes se livrer, de temps à temps, à ce que ATTAC appelle gentiment la « désobéissance citoyenne », terme apparemment plus respectable que la désobéissance civile. Avec cette idéologie tout doit devenir citoyen : les débats politiques, la communicaton, les écoles, les entreprises, etc.

Les citoyennistes ne veulent pas se débarrasser du système capitaliste, du travail salarié, du capital et de l’argent. Ils veulent seulement améliorer et étendre l’emprise des services publics. Ils considèrent l’Etat bourgeois comme un parasite qui gâche les bonnes relations qui devraient régner entre les citoyens-consommateurs et le capital. Ils se battent pour une démocratie citoyenne, une démocratie participative, pas pour le socialisme.

Parfois, les citoyennistes sont même prêts à s’affronter violemment avec l’Etat, mais leur objectif est d’amener les caméras et les journalistes sur le lieu de la confrontation, pour entamer rapidement des discussions sérieuses entre dirigeants responsables. L’Etat bourgeois adore lui aussi organiser des conférences citoyennes, des consultations citoyennes et donner aux citoyens le droit à la parole. Les citoyennistes se considèrent comme les intermédiaires professionnels entre la société civile et l’Etat. Le citoyennisme est l’idéologie de la petite bourgeoisie et de la classe moyenne et a été jusqu’ici incapable de former un véritable parti.

Les groupes citoyennistes fonctionnent généralement comme des lobbies, ils n’ont pas besoin d’avoir une base sociale solide, ils aiment apparaître comme des experts sur toutes sortes de questions.

Sur ce plan-là, le fonctionnement interne d’ATTAC est très significatif : ATTAC dispose de centaines de traducteurs bénévoles, de milliers de spécialistes, de dizaines de milliers d’articles et de documents sur toutes sortes de questions. Les militants de base ont l’impression d’appartenir à une énorme « université populaire », mais le pouvoir réel se trouve dans les mains de 30 personnes qui ne sont pas élues et ne seront jamais détrônées, parce qu’elles cooptent les nouveaux membres de la direction. Ce mouvement citoyenniste est fondamentalement un mouvement moral : contre la guerre, pour la paix, contre la malbouffe des fastfoods (généralement américains) et pour les bons produits bio (de préférence français), contre la pauvreté et pour la prospérité. Qui peut être hostile à un tel programme ?

Les citoyennistes opposent l’ « économie solidaire » à l’ « économie libérale » ; concrètement ils défendent les petites coopératives de production contre les grandes multinationales. Ils veulent un « partage équitable des richesses », un « impôt sur les capitaux », « prendre l’argent dans les poches des capitalistes ». Mais ils semblent ignorer que le capital et l’argent ne sont pas des forces ou des instruments que l’on pourrait utiliser pour d’autres objectifs.

Il n’est pas surprenant qu’une idéologie aussi confuse entretienne des liens étroits avec le multiculturalisme, cette autre idéologie qui refuse de prendre en compte l’existence des classes sociales et de la lutte des classes.

La plupart des militants citoyennistes sont certainement sincères, mais le rôle des révolutionnaires est de leur ouvrir les yeux, pas de flatter leurs conceptions pseudo-réformistes.