Titre: Contre la logique de soumission
Auteur·e: Landstreicher Wolfi
Date: 2005
Source: Consulté le 4 novembre 2016 de www.non-fides.fr
Notes: Against The Logic Of Submission. Texte de Wolfi Landstreicher, publié aux Etats-Unis sous forme de feuilleton dans le journal Willful Disobedience à partir de 2005, traduit de l’anglais en 2014 et publié en brochure par Ravage Éditions.

Introduction

La répression flagrante n’est ni l’unique cause, ni la cause principale, de la soumission à la domination. Cette soumission est plutôt due à de subtiles manipulations introduites dans la structure des relations sociales quotidiennes. Ces manipulations, qui sont intégrées au tissu social et imposées par les règles, les lois, les mœurs et les coutumes créées par les institutions de domination (et non pas parce que la domination est partout et nulle part), engendrent une logique de soumission, une tendance souvent inconsciente à justifier sa résignation et son asservissement dans ses rapports quotidiens. C’est pourquoi ceux qui veulent vraiment mettre sur pied un projet anarchiste insurrectionnel doivent lutter contre cette tendance où qu’elle apparaisse : dans leurs vies, dans leurs relations ainsi que dans les idées et les pratiques de luttes auxquelles ils participent. Ce genre de confrontation relève d’une révolte sans faille et de la thérapie, cette dernière rentrant dans la logique de soumission. Cela requiert une subversion de l’existant, un développement de nouvelles manières d’interagir avec nous même, avec les autres, avec le monde et nos luttes ; des manières qui font clairement état de notre détermination à refuser toute domination et à nous réapproprier nos vies, ici et maintenant. Je parle ici d’une véritable révolution de la vie quotidienne qui est la base nécessaire à une révolution sociale contre cette civilisation construite sur la domination et l’exploitation. Les essais qui suivent sont parus dans Willful Disobedience, rassemblés sous le titre "Against the Logic of Submission". Ils n’épuisent en aucun cas la question, mais je pense qu’ils amènent une base à la discussion sur comment nous réinventer, comment réinventer nos relations et nos luttes en refusant toute forme de domination.

Contre la logique de soumission

Ce qui fait la spécificité de la révolution vue par les anarchistes est l’importance de l’individu dans la réalisation de celle-ci. Bien que l’idéologie collectiviste ait terni cette constatation jusque dans la plupart des cercles anarchistes, on continue quand même à la retrouver dans des choix tels que l’abstention de vote et de service militaire. Mais pour ceux qui cherchent à développer une pratique insurrectionnelle, cette constatation doit aller bien plus loin que quelques simples abstentions.

Aucun anarchiste révolutionnaire ne nie la nécessité d’un soulèvement de grande ampleur de la part des exploités pour détruire l’Etat, le capital ainsi que chaque institution de pouvoir et de privilège. Mais la révolution n’est pas un cadeau qui tombe du ciel ou qu’une Histoire abstraite nous offrirait. Les actions des individus contribuent à construire la situation qui pourra permettre les soulèvements et les orienter vers une révolte généralisée.

En clair, plutôt que d’attendre la révolution en essayant de lire les signes de l’histoire pour nous tenir prêts, comme certains marxistes, il semble plus logique que nous, anarchistes, nous considérions en révolte à chaque moment de nos vies et que nous attaquions cet ordre social sans nous soucier de savoir s’il s’agit du « bon moment ». Des actes de révolte individuels qui sont facilement reproduits et imités constituent la base pour le développement d’actions de masse sans aucune forme de délégation et au sein desquelles l’individu n’est pas dissous. En d’autres termes, il s’agit d’actions insurrectionnelles qui pourraientt détruire la réalité présente et engendrer la possibilité de créer un monde dans lequel chaque individu peut saisir tout ce dont il/elle a besoin pour s’épanouir totalement.

En parallèle, d’un point de vue anarchiste, il est tout aussi important de reconnaître la primauté de l’individu vivant présentement (qui s’oppose à l’idée d’un individu qui ne serait qu’un rouage au service du collectif ou au concept abstrait d’individu) que de reconnaître que nous devons devenir un certain type d’individu, un individu capable de s’autodéterminer pour réaliser nos désirs et nos rêves propres face au plus féroce et au plus puissant des ennemis : cette civilisation toute entière - l’Etat, le capital, le système technologique…

Il faut une bonne dose de volonté, de détermination et de courage pour vivre en tant que rebelle, en tant qu’anarchiste révolutionnaire autodéterminé, face à tous ces risques vertigineux. Ainsi, un aspect essentiel afférant au développement d’une pratique insurrectionnelle est la transformation de soi en un être courageux et volontaire. Ce genre de transformation ne se produit pas au cours d’une thérapie mais en attaquant l’ordre social à la fois dans les formes qu’il prend dans le monde mais également dans notre construction personnelle et dans les relations que nous avons avec autrui. Cette tâche peut nécessiter une cruauté sans concession car il y a tellement de chaînes à détruire, tellement de limites à pulvériser. Pour reprendre les mots d’un compagnon, la quête individuelle est « l’appropriation de tout ce qui lui a été retiré par la famille, l’école, les institutions, les rôles pour trouver sa spécificité, son entièreté, son universalité, perdues au cours du processus de domestication et de construction de la culture symbolique ». Il s’agit donc de prendre la décision de se réapproprier intégralement sa vie, et cette décision nécessite justement la férocité nécessaire pour démolir cette société. Ce genre de décision aura pour effet de transformer toutes les relations que peut entretenir chaque personne, car elle entraînera un besoin de clarté qui ne laissera pas de place pour la soumission aux exigences du protocole social, pour la tolérance irrespectueuse ou pour la pitié envers ceux qui ont plus peur de l’énergie du désir libéré que de sa répression. En prenant cette décision (et elle ne peut être prise qu’en agissant pour la mener à bien), on ne peut que rejeter intégralement la logique de soumission qui domine la plupart des relations.

Une vie projectuelle

Pour comprendre comment la décision de vivre en révolte contre la réalité présente s’articule avec le désir, les relations, l’amour et l’amitié, il faut d’abord comprendre comment ce genre de décision transforme ceux qui la prennent. La logique de soumission - cette logique que l’ordre social cherche à imposer à l’exploité.e - est une logique de passivité, de résignation face à l’existence médiocre que cet ordre nous offre. D’après cette logique, la vie est quelque chose qui nous tombe dessus et il faut « faire avec », en somme une perspective qui nous terrasse avant même que nous ayons commencé à nous battre.

Mais certain.es d’entre nous se consument d’une énergie qui les pousse vers quelque chose d’autre, de différent. Et, avec cette énergie en nous, nous souffrons d’angoisse à chaque humiliation que le monde actuel nous impose. Nous ne pouvons pas nous résigner, accepter notre place et nous contenter de faire avec. Poussés par notre passion à mener des actions décisives, et contre toute attente, nous en sommes arrivés à envisager la vie différemment - ou plus précisément, à vivre différemment.

Il existe une réalité sociale. Elle étouffe la planète de marchandises et de contrôle, imposant une existence pathétique et misérable d’asservissement à l’autorité et au marché. En partant d’un refus de cette existence imposée, d’une décision de s’élever contre cette existence, nous nous retrouvons face à la nécessité de créer nos vies comme nous l’entendons, de les projectualiser. Nous nous assignons une tâche extrêmement difficile : notre transformation, celle de nos relations et celle de l’existence elle-même. Ces transformations ne sont pas séparées les unes des autres mais forment une seule et même tâche - une projectualité de vie qui vise la destruction de l’ordre social - soit une projectualité anarchiste insurrectionnelle.

Actuellement, de nombreuses personnes parmi nous sont extrêmement prudentes, toujours prêtes à s’excuser et à prendre de la distance même vis-à-vis de leurs actes les plus radicaux et les plus rebelles. Cela montre que nous n’avons pas encore compris ce que signifie vivre nos vies de manière projectuelle. Nos actions ne sont encore que des tentatives, immatures, dans lesquelles nous nous impliquons avec prudence, prêts à nous retirer au moindre signe de risque ou de danger. A l’opposé de ce schéma, le développement d’une projectualité anarchiste nécessite que l’on s’immerge totalement, sans se retenir pour réduire les risques. Cela ne veut pas dire que cette immersion pourrait connaître une fin. Il s’agit d’un projet en mouvement, une tension qui doit être vécue sans arrêt, que nous devons affronter sans arrêt. Parallèlement, il a été prouvé maintes et maintes fois que se retenir pour minimiser les risques est source de défaite de la même manière que la capitulation. Une fois que l’on a prit cette responsabilité pour nos vies, on ne peut plus faire dans la demi-mesure. Il s’agit de vivre sans mesure. Des chaînes plus longues n’en restent pas moins des chaînes.

Certaines personnes voient chez Nietzsche la notion d’amor fati. A l’opposé total de la résignation fatale que requiert la logique de soumission, l’amor fati est l’amour du destin en tant qu’adversaire valeureux qui nous pousse à l’action courageuse. Cet amour jaillit de la confiance volontaire que développent les personnes qui mettent tout leur être à ce qu’ils font, disent ou ressentent. Ici, les regrets s’évaporent en même temps que l’on apprend à agir conformément à ses désirs. Les erreurs, les échecs et les défaites ne sont plus dévastatrices, mais deviennent des situations sur lesquelles on peut apprendre et grandir dans cette tension perpétuelle pour la destruction de toutes les limites.

Aux yeux de la société, tout refus de son ordre est un crime, mais cette immersion dans la vie place l’insurrection bien au-delà du crime. A ce stade, l’insurgé.e ne se donne même plus la peine de réagir aux codes, aux règles et aux lois de la société et détermine ses propres actions selon ses propres conditions sans jeter un seul regard à l’ordre social. Au-delà de la tolérance et de la politesse de circonstance, en ayant laissé le tact et la diplomatie sur le bord de la route, l’insurgé.e ne se retrouve plus avec la seule possibilité de parler de manière abstraite de tout ce qui le/la concerne mais peut maintenant donner du poids à chaque mot. Cette possibilité découle du refus de s’en tenir à la surface des choses, d’un désir de s’immerger dans les projets et les relations que l’on a choisi de créer ou auxquels on désire prendre part, de se les approprier tout entier, car il s’agit des éléments avec lesquelles nous créons nos vies.

Tout comme la révolution, l’amour, l’amitié et toute la palette des autres possibles, les relations ne sont pas des choses que l’on peut attendre. Ce ne sont pas des choses qui arrivent de manière fortuite. Lorsque l’on admet que l’on a une ligne de conduite, en tant qu’individu capable d’agir et de créer, les relations arrêtent d’être des souhaits, des aspirations fantomatiques qui nous tordent les boyaux ; les relations deviennent des possibilités vers lesquelles on avance consciemment, avec sa propre volonté, de façon projectuelle. Cette énergie dévorante qui nous pousse à nous révolter est le désir - désir qui s’est libéré des chaînes qui le réduisait à une simple aspiration. Le même désir qui nous pousse à faire de nos vies des projectualités vers l’insurrection, l’anarchie, la liberté et la joie nous pousse également à réaliser que des projets communs sont plus adaptés à ce genre de projectualité. Le désir libéré est une énergie débordante - l’ouverture d’un monde de possibilités - qui veut partager les projets et les actions, les joies et les plaisirs, l’amour et la révolte. Toutefois, l’insurrection d’une personne isolée peut être possible. J’aurais même tendance à dire qu’il s’agit nécessairement du premier pas vers un projet insurrectionnel partagé. Mais l’insurrection à deux, trois personnes ou plus démultiplie le courage et la jouissance tout en ouvrant une myriade de possibilités passionnantes.

Il va sans dire que les différentes façons d’interagir que cette société a mis en place pour que nous nous y vautrions ne peuvent pas assouvir ce désir. Les associations « amoureuses » tièdes, les « amitiés » construites sur une camaraderie de l’humiliation mutuelle et de la tolérance irrespectueuse ainsi que les rencontres sans substance qui maintiennent en place la banalité de la survie - toutes ces choses ont pour base la logique de soumission, où l’on accepte la médiocrité que cette réalité a à nous offrir, et que nous devons détruire. Ces choses n’ont rien à voir avec un désir projectuel pour autre chose.

Les relations que l’on cherche à avoir une fois que l’on a pris la décision de vivre de manière projectuelle, en tant que révolutionnaire et anarchiste, sont des relations basées sur l’affinité, sur la passion, sur l’intensité, toutes sortes de relations qui nous aide à construise nos vies tel que nous le désirons. Certaines relations ont lieu avec d’autres personnes qui savent où ils/elles en sont et qui partagent des affinités par rapport au mode de vie que l’on a choisit et à notre manière d’être. Ce genre de relations doit être créé de manière fluide et vitale, aussi dynamiques, variables et démonstratives que le sont les affinités et les passions. L’ouverture aussi large d’un éventail de possibilités n’a pas sa place dans la logique de soumission et, rien que pour cela, c’est un projet digne d’être mené par des anarchistes.

L’amour libre

Étant donné que les anarchistes révolutionnaires de tout genre ont admis que la liberté de chaque individu à déterminer sa façon de vivre selon ses propres termes était l’objectif au centre d’une révolution anti-autoritaire, nous avons plus souvent et avec plus de courage discuté de la transformation de la vie personnelle qui doit se produire au cours de n’importe quelle vraie révolution. Les questions touchant à l’amour et au désir érotique ont donc très tôt été discutées de manière libre dans les cercles anarchistes. Les anarchistes ont été parmi les premiers à prôner l’amour libre, puisqu’il est apparu que le mariage et les restrictions sexuelles absurdes dictés par la morale religieuse sont des moyens d’imposer la soumission à l’autorité. Pour des femmes comme Emma Goldman et Voltairine de Cleyre, la morale puritaine était un des pires ennemis de la libération des femmes en particulier mais également, plus largement, de l’humanité.

Toutefois, l’amour libre promu par les anarchistes ne doit pas être confondu avec l’hédonisme clinquant affiché par Playboy et les autres promoteurs d’une libération sexuelle marchandisée. Celle-ci n’est d’ailleurs qu’une réaction au puritanisme construite à partir du contexte social actuel. Son adhésion sans faille à la logique de soumission saute aux yeux à travers la marchandisation et la réification qu’elle fait du sexe, son attitude méprisante vis à vis de l’amour passionné (car il ne peut être ni quantifié ni tarifé) et sa tendance à juger les gens selon leur bonne volonté sexuelle, leur performances et leurs conquêtes. L’amour et le désir érotique débarrassés de la logique de soumission se trouvent donc évidemment ailleurs.

La lutte contre la logique de soumission commence avec la lutte des individus pour créer les vies et les relations qu’ils désirent. Dans ce contexte, l’amour libre renvoie aux désirs érotiques de chaque individu libéré des restrictions sociales et morales qui, présentement, limitent ces désirs aux quelques formes bien spécifiques qui sont utiles à la société. L’amour libre permettrait alors à chacun.e d’inventer sa façon d’aimer en fonction de ce qu’il/elle estimerait adéquat vis-à-vis des personnes aimées. Ce genre de libération permet d’envisager une palette apparemment infinie de relations amoureuses et érotiques. La plupart des gens ne voudront probablement en explorer que quelques unes, mais le but de cette libération n’est pas d’obliger les personnes à explorer toutes les possibilités. Il s’agit uniquement d’avoir la possibilité de pouvoir choisir et créer des façons d’aimer qui nous rendent heureux, qui nous épanouissent et qui nous poussent toujours plus en avant dans une vie et une révolte intense.

A ce sujet, un des obstacles les plus important auquel nous devons faire face est la pitié envers la faiblesse et la névrose. Il existe des individus qui savent parfaitement ce qu’ils désirent de chaque rencontre potentiellement amoureuse, des personnes qui sont capables d’agir et répondre avec une clarté projectuelle dont seuls ceux qui se sont approprié leurs passions et leurs désirs sont capables. Mais lorsque ces individus agissent selon leurs désirs, si une autre personne qui est moins sûre d’elle-même est bouleversée ou blessée, alors on attend d’eux qu’ils changent de comportement pour s’adapter à la faiblesse de cette autre personne. C’est ainsi que l’individu décidé qui a compris ce qu’était l’amour libre et qui a commencé à le vivre se voit souvent réprimé et ostracisé par ses propres compagnons supposés. Si la libération et la destruction de la logique de soumission dans toutes les sphères de la vie sont réellement nos objectifs, alors nous ne pouvons pas accepter cela. Il s’agit de nous transformer en rebelles forts, audacieux, autodéterminés et passionnés. Ce qui nous amènera à devenir des amoureux forts, audacieux, autodéterminés et passionnés. Mais pour cela, nous devons agir sans ressentir de culpabilité, de regret ou de pitié. Cette transformation personnelle est un aspect essentiel de la transformation révolutionnaire du monde, et nous ne pouvons pas la perdre de vue à cause d’une pitié dégradante à la fois pour celui qui la ressent et celui qui la reçoit. L’empathie, ce sentiment vis à vis d’autrui que l’on ressent lorsque l’on se reconnaît en l’autre, peut être un sentiment magnifique et révolutionnaire. Mais la pitié, qui consiste à toiser la misère d’autrui, offrir la charité et se sacrifier, est inutile à la création d’un monde fait d’individus forts qui ont la capacité de vivre et d’aimer comme ils l’entendent.

Mais un obstacle encore plus important à la pratique réelle de l’amour libre et d’une exploration ouverte des tous les types de relations possibles est que la plupart des gens (et même la plupart des anarchistes) ne ressentent que peu de cupidité pour la passion, l’intensité des sentiments, l’amour, la joie, la haine, l’angoisse (tous les élancements constitutifs de la vraie vie) et sont donc peu enclins à en donner avec générosité. Pour vraiment permettre à l’intensité passionnée de grandir et de la suivre là où la vigne noueuse du désir l’amène, cette exploration requiert de la volonté, de la force et du courage… mais elle requiert principalement que nous nous libérions de cette vision économique que nous avons des passions et des émotions. Car il n’y a que dans le monde de l’économie (des produits à vendre) que la cupidité et la générosité se contredisent. Dans le monde des sentiments, des passions, des désirs, des idées, des pensées et des rêves non marchandisés, la cupidité et la générosité vont de pair. Plus on désire ces choses, plus on se doit de les partager. Plus on est généreux vis à vis de ces choses, plus on en aura. Il est dans la nature de ces choses d’être expansible, de chercher à élargir tous les horizons, d’absorber en elles toujours plus de la réalité pour la transformer.

Mais cette expansion ne se fait pas de manière aveugle. L’amour et le désir érotique peuvent se manifester de manière expansive de bien des façons, et les individus choisissent les façons et les autres individus avec lesquels ils ont envie de les explorer. Toutefois, cela n’a aucun sens de prendre ces décisions en se basant sur une pénurie imaginée de quelque chose qui s’avérerait être démesuré. Ce genre de décisions doit plutôt se baser sur le désir pour celles/ceux avec lesquels on a choisi de créer des liens ainsi que sur le potentiel que l’on perçoit en elles/eux pour faire que les feux de la passion brûlent toujours plus intensément.

Les mécaniques du désir érotique (homosexualité, hétérosexualité, bisexualité, monogamie, polygamie, etc.) ne sont pas la substance de l’amour libre. En effet, l’amour libre peut se manifester dans toutes ces formes et dans bien d’autres. Sa substance se trouve dans tout ceux qui choisissent de se développer, de se pousser à faire grandir leurs passions, leurs rêves, leurs désirs et leurs pensées. L’amour libre, comme la révolution, agit pour récréer la réalité à son image, l’image d’une grande et dangereuse utopie. C’est ainsi qu’il cherche à renverser la réalité. Ce n’est pas la voie de la facilité. Cela ne laisse pas de place pour nos faiblesses, pas de temps pour l’auto-commisération névrotique et la petitesse. Car l’amour, dans ses formes les plus passionnées et absolues, est aussi cruel que la révolution. Et comment pourrait-il en être autrement lorsque les objectifs sont les mêmes : la transformation de chaque aspect de la vie et la destruction de tout ce qui l’étouffe ?

L’amitié passionnée

Nous vivons dans un monde où la majorité des rencontres et des interactions ont lieu dans le cadre du travail et dans un cadre marchand. En d’autres termes, la constante économique domine les formes de relations qui reposent sur la survie plutôt que la vie. Dans ce genre de monde, il n’est pas surprenant que le concept d’amitié n’ait plus vraiment de valeur. Aujourd’hui, ni les interactions quotidiennes au sein d’une « communauté » (ces étranges « communautés » déconnectées que sont la famille, l’école, le travail), ni les rencontres fortuites (au marché, dans le bus, à une rencontre publique) ne présentent une vraie possibilité d’éveiller un intérêt réel et intense pour l’autre, une curiosité passionnée pour découvrir qui sont ces personnes et ce que nous sommes capables de créer avec elles. Le lien qui relie ces interactions et ces rencontres pas si différentes les unes des autres est qu’elles proviennent d’opérations de domination et d’exploitation, à l’intérieur de l’ordre social qui rend nos vies misérables et auquel la plupart des gens se soumettent à contrecœur.

Les genres de relations qui sont le plus à même de ressortir de ce type de situation sont celles qui reflètent l’humiliation et l’appauvrissement social qui l’accompagne. C’est sur la nécessité d’échapper à l’isolement d’une société surpeuplée mais atomisée que se développe une « amitié » généralisée qui est à peine plus que de la politesse, puisqu’elle permet la moquerie légère et sans danger ainsi que les flirts sans lendemains. Cette « amitié » généralisée permet de rencontrer quelques individus avec lesquels il est possible de compatir de manière plus intime, des individus avec lesquels partager une bière au pub, aller au stade ou à des concerts ou bien louer un film… C’est cela que nous appelons nos amis.

Il n’est donc pas surprenant que ce que nous appelons amitié aujourd’hui ne soit rien d’autre, le plus souvent, qu’une camaraderie de l’humiliation mutuelle et de la tolérance irrespectueuse. Lorsque les seules choses que nous avons en commun sont notre exploitation partagée et notre asservissement à la consommation et que nos différences résident principalement dans nos identités sociales, elles-mêmes largement définies par nos boulots ainsi que par les marchandises que nous achetons et nos comportements vis-à-vis de ceux qui nous dirigent, il ne reste quasiment rien pour raviver la fierté, la joie, l’émerveillement et la passion dans nos soi-disant amitiés. Bien que la solitude profonde d’une société de masse et marchande nous attire les uns vers les autres, le peu que nos êtres appauvris ont à offrir se transforme rapidement en ressentiment. En conséquence, les interactions entre amis qui ont lieu aujourd’hui semblent être largement dominées par la raillerie comique et d’autres formes de surenchère. Ces types de jeux peuvent tout à fait être amusants lorsqu’ils s’inscrivent dans une relation solide construite sur un vrai plaisir mutuel. Mais lorsqu’ils deviennent la manière principale de se relationner, c’est que quelque chose fait probablement défaut.

Certain.es d’entre nous refusent d’accepter les contraintes de l’exploitation et de la domination. Nous nous efforçons de créer nos propres vies et, en même temps, de créer des relations qui déjouent la logique de soumission à la prolétarisation et à la consommation. Avec notre volonté propre, nous redéfinissons ce que nous avons en commun et ce qui nous différencie, utilisant l’alchimie de la lutte et de la révolte pour les clarifier, les construisant à partir de nos passions et désirs. Ainsi, ce que l’on considère comme étant de l’amitié dans cette société devient totalement insupportable : tolérer autrui simplement parce que l’on est seul et le désigner comme un ami, pathétique ! En partant de cette fierté qui a fait de nous des rebelles, cette dignité égoïste qui ne tolère plus les humiliations, nous cherchons à construire des amitiés basées sur la grandeur que nous découvrons chez les autres. La joie, la passion, l’émerveillement sont provoquées par ce que nous avons en commun et ce qui nous différencie. Pourquoi devrions-nous revoir nos attentes concernant l’amour érotique à la baisse lorsqu’il s’agit d’amitié ? Pourquoi attendons-nous si peu des deux ? La rébellion allume une étincelle dans les cœurs de ceux qui s’élèvent, et cette étincelle réclame que nous ayons des relations ardentes : des amours, des amitiés et, oui, même des haines qui reflètent l’intensité de la rébellion. La plus grande insulte que nous pouvons faire à un autre être humain est de tout juste le tolérer. Courrons donc après l’amitié avec la même intensité que pour l’amour, brouillant les limites entre les deux, créant nos propres manières de nous relationner, libres de cette logique de soumission à la médiocrité imposée par l’état et le capital.

La haine

Puisque nous avons pris la décision de refuser de vivre tel que l’entend la société, de nous soumettre à l’existence qu’elle nous impose, nous sommes rentrés en conflit permanent avec l’ordre social. Ce conflit sera visible dans plein de situations différentes, réveillant les passions intenses de ceux qui ont une forte volonté. Exactement comme avec nos amours et nos amitiés que nous exigeons pleines et intenses, nous voulons entrer tout entier.e dans nos conflits également, et en particulier dans le conflit qui nous oppose à cette société pour sa destruction. Nous luttons donc avec toute la force nécessaire pour atteindre ce but. C’est sous cet angle que nous, les anarchistes, pourront le mieux comprendre la place de la haine.

L’ordre social actuel cherche à tout rationaliser. Pour lui, la passion est dangereuse et destructrice puisqu’une telle intensité de sentiment est, après tout, en opposition à la froide logique du pouvoir et du profit. Il n’y a pas de place dans cette société pour une raison passionnée ou la concentration raisonnable de la passion. Lorsque la valeur sociale la plus importante est le bon fonctionnement de la machine, alors la passion et la vie quotidienne ainsi que la raison humaine portent atteinte à la société. Il faut une rationalité froide construite sur une vision mécanique de la réalité pour soutenir ce genre de valeur.

C’est ainsi que les campagnes contre la « haine » conduites non seulement par tous les progressistes et réformistes, mais aussi par les institutions du pouvoir à la base des inégalités sociales [1] qui introduisent la bigoterie dans le tissu de cette société, font sens à plusieurs niveaux. En se concentrant sur les tentatives pour combattre la bigoterie dans les passions des individus, les structures de domination rendent aveugles plein de gens de bonne volonté à la bigoterie qui a été insérée dans les institutions de cette société, cette bigoterie qui est un aspect nécessaire à sa méthode d’exploitation. Ainsi, la méthode pour combattre la bigoterie suit un chemin double : essayer de changer les cœurs des individus racistes, sexistes et homophobes et promouvoir des lois contre les passions indésirables. En conséquence, la nécessité d’une révolution qui détruit l’ordre social construit sur la bigoterie institutionnelle et l’inégalité structurelle est oubliée, et l’Etat ainsi que les différentes institutions à travers lesquelles il exerce son pouvoir sont renforcées, leur permettant de supprimer « haine ». De plus, la bigoterie rationalisée est utile au bon fonctionnement de la machine sociale. Une passion individuelle trop intense, même lorsqu’elle est canalisée par la bigoterie, représente une menace au bon fonctionnement de l’ordre social. Cette passion est imprévisible et c’est un maillon faible dans la chaîne du contrôle. Elle doit donc être supprimée et ne doit s’exprimer qu’à l’intérieur des cadres qui ont été minutieusement mis en place par les dirigeants de cette société. Mais un aspect de l’accent qui est mis sur « haine » (une passion individuelle) plutôt que sur les inégalités institutionnelles qui servent si bien l’Etat est que cela permet à ceux au pouvoir (et les médias à leurs bottes) d’arriver au même niveau de haine irrationnelle et bigote que les suprémacistes blancs et que les tabasseurs d’homos avec la haine raisonnable que ressentent les exploités qui se sont révoltés vis-à-vis des maîtres de cette société et de leurs laquais. C’est ainsi que la suppression de la haine se fait dans l’intérêt du contrôle social, soutient les institutions du pouvoir et, in fine, soutient l’inégalité institutionnelle nécessaire au fonctionnement du pouvoir.

Ceux parmi nous qui souhaitent la destruction du pouvoir, la fin de l’exploitation et de la domination, ne peuvent pas succomber aux logiques rationalisantes des progressistes, qui ne sont là que pour servir les intérêts des dirigeants du présent. Etant donné que nous avons choisi de refuser l’exploitation et la domination, de nous saisir de nos vies dans la lutte contre la réalité misérable qui nous a été imposée, nous nous confrontons inévitablement à toutes sortes d’individus, d’institutions et de structures qui sont sur notre route et s’opposent activement à nous (l’Etat, le capital, les dirigeants de cet ordre et leurs loyaux chiens de garde, les différents systèmes et institutions de contrôle et d’exploitation). Tous ceux là sont nos ennemis et il est raisonnable de les haïr. Il s’agit de la haine de l’esclave pour son maître, ou plus précisément, de la haine de l’esclave qui s’est échappé.e pour les lois, la police, les « bons citoyens », les palais de justice et les institutions qui cherchent à le/la rattraper pour le/la rendre à son maître. Et comme pour les passions de nos amours et amitiés, nous devons également cultiver cette haine passionnée et nous l’approprier, son énergie dirigée toute entière vers le développement de nos projets de révolte et de destruction.

Puisque nous désirons être les créateurs de nos vies et de nos relations, que nous désirons vivre dans un monde où tout ce qui emprisonne nos désirs et étouffe nos rêves aurait disparu, une tâche immense nous attend : la destruction de l’ordre social actuel. La haine de l’ennemi (de la caste de dirigeant et de tous ceux qui la soutiennent) est une passion orageuse qui peut fournir l’énergie nécessaire à cette tâche que nous ferions bien d’embrasser. Les anarchistes insurrectionalistes voient la vie d’une certaine manière et envisagent un projet révolutionnaire de façon à concentrer cette énergie pour pouvoir viser avec intelligence et force. La logique de soumission requiert la suppression de toute les passions, et qu’elles soient transformées en consumérisme sentimental ou en idéologies rationalisées de bigoterie. L’intelligence de la révolte embrasse toutes les passions, voyant en elles non seulement de puissantes armes pour la bataille contre cet ordre, mais également les bases de l’émerveillement et de la joie d’une vie vécue pleinement.

Le réalisme

« Soyons réalistes : demandons l’impossible ! »

Ce célèbre slogan, qui a embelli les murs de Paris en mai 1968, était, en son temps, réellement révolutionnaire, en ce qu’il chamboulait toutes les conceptions habituelles du réalisme. Aujourd’hui, des « réalités » artificielles et virtuelles dominent les relations sociales. On ne vit plus vraiment la vie ; on la regarde. Et tout peut être regardé avec les nouvelles technologies. Vu sous cet angle, il n’est pas surprenant qu’un slogan qui représenta un jour un tel défi pour tout un ordre social soit devenu un slogan publicitaire. Dans le monde virtuel, tout est possible moyennant un certain prix. Tout, sauf un monde sans prix, un monde de relations réelles, vraiment choisies et face à face, un monde dans lequel chaque individu choisit ses activités et agit concrètement sur la réalité qui l’entoure.

Les jeux que l’on nous offre avec notre pain nous dévoilent des spectacles jamais vus. Des lieux exotiques, d’étranges créatures avec des pouvoirs magiques, des explosions fantastiques, des batailles et des miracles, tout cela nous est offert pour notre divertissement, nous rivant à notre siège de spectateur, notre activité se limitant à zapper de temps en temps. Dès lors, l’« impossible » que nous offre cette société n’est rien d’autre que des effets spéciaux spectaculaires sur un écran, la drogue de la virtualité qui nous insensibilise à la misère de la réalité qui nous entoure, et dans laquelle les possibilités de vraiment vivre nos vies disparaissent.

Si nous voulons nous échapper de cette misérable existence, notre révolte doit porter précisément sur cette réalité sociale dans son intégralité. Dans ce contexte, le réalisme devient acceptation. Aujourd’hui, lorsque quelqu’un parle sincèrement de révolution (de s’efforcer de renverser la réalité actuelle pour ouvrir la possibilité d’une activité humaine autodéterminée et concrète ainsi que celle de la liberté individuelle), cette personne est irréaliste et même utopiste. Mais est-il possible de mettre fin à la misère actuelle avec moins que ça ?

Face au rouleau compresseur qu’est la civilisation, notre réalité sociale actuelle, j’entends de plus en plus de radicaux dire : « Il est nécessaire d’être réaliste ; je vais faire ce que je peux de ma vie ». Cette déclaration n’est pas celle d’une individualité forte qui se place au centre d’une révolte contre un monde de domination et d’aliénation, mais celle d’une acceptation de la résignation, une retraite pour s’occuper de son petit jardin alors que les monstres continuent de déforester. Les projets « positifs » mis au point au nom de ce type de réalisme ne sont rien d’autre que des manières alternatives de survivre dans la société actuelle. Ces projets échouent non seulement à menacer le monde du capital et l’Etat, mais ils relâchent aussi la pression qui pèse sur ceux qui détiennent le pouvoir en fournissant des services sociaux basés sur le volontariat présentés comme un moyen de créer des institutions alternatives. En considérant la réalité actuelle comme le point d’observation du monde, ceux qui ne peuvent pas s’empêcher de penser que la destruction révolutionnaire de la réalité dans laquelle nous vivons est impossible (et donc dangereuse) se résignent à maintenir une alternative dans la réalité actuelle.

Il existe également une forme de réalisme qui relève plus de l’activisme. Elle se trouve dans une perspective qui ignore la totalité de la réalité actuelle pour se concentrer plutôt sur certains morceaux de celle-ci. Ainsi, la réalité de l’aliénation, de la domination et de l’exploitation est morcelée en diverses catégories d’oppression qui sont considérées séparément comme le racisme, le sexisme, la destruction de l’environnement, etc. Même si ces catégories peuvent être utiles pour comprendre les spécificités du fonctionnement de l’ordre social actuel, elles ont surtout tendance à empêcher les gens de regarder l’ensemble, autorisant par là même les projets gauchistes de développement de spécialisations relatives à chaque forme d’oppression, le développement de méthodes idéologiques qui expliquent ces oppressions. Cette approche idéologique sépare la théorie de la pratique, ce qui entraîne un morcelage encore plus grand des formes d’oppressions en différents problèmes sur lesquels il est possible d’agir : l’égalité des salaires pour les femmes, l’ouverture de l’armée ou des boyscouts aux gays, la protection de telle zone humide ou morceau de forêt… Le ballet des demandes ne s’arrête jamais. Une fois que les choses sont amenées à ce niveau, où toute analyse de cette société dans son intégralité a disparu, on se retrouve à regarder les choses à partir d’un point d’observation situé à l’intérieur de la réalité actuelle. Pour les réalistes activistes, aussi connus sous le nom de gauchistes, l’efficacité est la plus importante des valeurs. Tout ce qui fonctionne est bon à prendre. En conséquence, l’emphase est mise sur les procédures judiciaires, la législation, les pétitions adressées aux autorités, la négociation avec ceux qui nous dirigent, parce que ces choses amènent des résultats (du moins si les résultats attendus se limitent à l’amélioration d’un problème particulier ou l’assimilation d’un certain groupe ou d’une certaine cause à l’ordre actuel). Mais ce genre de méthodes n’est pas du tout efficace dans une perspective anarchiste révolutionnaire, car elles reposent sur l’acceptation de la réalité actuelle, selon l’idée que la situation est ainsi et que nous devons l’utiliser. Et cette idée est la perspective de la logique de soumission. Un changement de perspective est nécessaire pour nous libérer de cette logique.

Pour tel changement de perspective, il faut trouver un point d’observation différent pour percevoir le monde, une position différente pour agir. Au lieu de partir du monde tel qu’il est, on peut choisir de partir de la volonté de se saisir de sa propre vie. Cette décision fait immédiatement entrer la personne qui la prend en conflit avec la réalité actuelle parce qu’ici les conditions de vie et, en conséquence, les possibilités de vie ont déjà été déterminée par l’ordre dirigeant. On en est arrivé là car quelques personnes ont réussi à prendre contrôle des conditions de vie de tout le monde, justement en échange du pain et des jeux, de la survie avec une pointe de divertissement. Ainsi, la révolte individuelle a besoin de s’armer d’une analyse de classe qui enrichisse sa critique, réveillant une perspective révolutionnaire. Lorsque l’on commence à comprendre les moyens institutionnels et technologiques grâce auxquels la classe dirigeante maintient, applique et étend son contrôle, cette perspective endosse une dimension sociale et luddite.

La logique de soumission nous dit d’être réaliste, de nous limiter aux possibilités toujours plus étroites que la réalité actuelle nous offre. Mais lorsque cette réalité avance en fait vers la mort (vers l’éclipse permanente de l’esprit humain et la destruction de l’environnement de vie) est-il vraiment réaliste « d’être réaliste » ? Si l’on aime la vie, si l’on souhaite grandir et s’épanouir, il est absolument nécessaire de libérer le désir des étaux qui l’enserrent, de le laisser inonder nos esprits et nos cœurs avec la passion qui embrase les rêves les plus fous. Il faut ensuite se saisir de ces rêves et, avec eux, aiguiser une arme qui servira à attaquer cette réalité, une raison passionnée et rebelle capable de formuler des projets qui auront pour but la destruction de ce qui existe et la réalisation de nos plus merveilleux désirs. Pour ceux d’entre nous qui désirons nous réapproprier nos vies, tout ce qui se situerait en dessous de cela serait irréaliste.

Au delà du féminisme, au delà du genre

Pour créer une révolution capable de mettre fin à toute domination, il est nécessaire de mettre fin à la tendance que nous avons tous à nous soumettre. Ceci implique que nous regardions avec un œil perçant et cruel les rôles que cette société nous impose et que nous trouvions leurs points faibles pour nous libérer et dépasser leurs limites.

La sexualité est une expression essentielle du désir et de la passion individuelle, de la flamme qui peut allumer à la fois l’amour et la révolte. Ainsi, cela peut être une force importante de la volonté de l’individu qui peut l’élever au-delà de la masse, en tant qu’être unique et indomptable. Le genre, d’un autre côté, est une conduite construite par l’ordre social pour entraver cette énergie sexuelle, la confiner et la limiter, la diriger vers la reproduction de cet ordre de domination et de soumission. Le genre est donc une entrave dans une tentative de décider librement la façon dont chacun.e vivra et se relationnera. Néanmoins, jusqu’à présent, les hommes se sont vu octroyé plus de latitude que les femmes pour affirmer leur volonté à l’intérieur de ces rôles. Il s’agit là d’une explication raisonnable au fait que plus d’anarchistes, de révolutionnaires et de hors-la-loi ont été des hommes. Les femmes qui ont été des individus fortes et rebelles l’ont été précisément parce qu’elles avaient dépassé leur féminité.

Il est regrettable que le mouvement de libération des femmes, réapparu dans les années 60, n’ait pas réussi à développer une analyse profonde de la nature de la domination dans sa globalité ni du rôle joué par le genre dans sa reproduction. Un mouvement parti d’un désir de se libérer des rôles de genre pour être des individu entier.es et auto-déterminé.es a été transformé en une spécialisation, exactement comme la plupart des luttes partielle de l’époque. Cela garantissait qu’une analyse totale ne serait pas possible dans ce contexte.

Cette spécialisation est le féminisme actuel qui s’est construit à partir du mouvement de libération des femmes, à la fin des années 60. Son but n’est pas tellement la libération des femmes en tant qu’individus par rapport aux limites de leurs rôles de genre mais la libération de « la femme » en tant que catégorie sociale. Ce projet, lorsqu’il rentre dans les courants politiques mainstream, consiste à obtenir des droits, de la reconnaissance et une protection pour la femme en tant que catégorie sociale admise par la loi. En théorie, le féminisme radical va au-delà du simple plan légal avec pour objectif la libération de la femme en tant que catégorie sociale de la domination masculine. Étant donné que la domination masculine n’est pas suffisamment explorée en tant qu’aspect de la domination totale, même par les anarcha-féministes, la rhétorique du féminisme radical revêt souvent un style similaire à celui des luttes de libération nationale. Mais en dépit des différences dans le style et la rhétorique, les pratiques du féminisme mainstream et du féminisme radical coïncident souvent. Ce n’est pas un hasard.

La spécialisation du féminisme radical réside en fait dans l’énumération des torts commis par les hommes et dont ont souffert les femmes. En imaginant que cette énumération soit un jour terminée, la spécialisation ne serait plus nécessaire et il serait temps de dépasser cette énumération des torts qui ont fait souffrir pour arriver à une vraie tentative d’analyser la nature de l’oppression des femmes dans cette société et prendre des vraies mesures réfléchies pour y mettre fin. Donc, le maintien de cette spécialisation nécessite que les féministes fassent grossir la liste des torts jusqu’à l’infini, en allant même jusqu’à expliquer que les actions oppressives des femmes en position de pouvoir sont l’expression du pouvoir patriarcal, libérant ainsi ces femmes de la responsabilité de leurs actions. Toutes les analyses sérieuse des relations de domination complexes telles qu’elles existent sont mises de côté en faveur d’une idéologie dans laquelle l’homme domine et la femme est la victime de cette domination. Mais la création de l’identité d’une personne sur la base de l’oppression qu’elle a subit, de la victimisation qu’elle a souffert, n’est pas source de force ou d’indépendance. En revanche, cela créé un besoin de protection et de sécurité qui éclipse le désir de liberté et d’autodétermination. Dans le champ théorique et psychologique, une « sororité » abstraite et universelle peut répondre à ce besoin. Mais, pour fournir une base à cette sororité, la « femme mystifiée », qui fut exposée dans les années 60 en tant que construction culturelle soutenant la domination masculine, est ravivée sous la forme de la spiritualité des femmes, de déesse mère et une panoplie d’autres idéologies féministes. La tentative pour libérer la femme en tant que catégorie sociale atteint son apothéose lors de la re-création du rôle de genre féminin au nom d’une solidarité de genre confuse. Le fait que beaucoup de féministes radicales ont fait appel aux flics, aux tribunaux et d’autres programmes de protection de l’Etat au niveau pratique (et imitant ainsi le féminisme mainstream) ne sert qu’à souligner la nature illusoire de la « sororité » qu’elles proclament. Bien qu’il y ait eu des tentatives de dépasser ces limites dans le contexte du féminisme, cette spécialisation en a été la pierre angulaire depuis trente ans. Dans toutes les formes selon lesquelles il a été mis en œuvre, il n’a pas réussi jusqu’à aujourd’hui à représenter un défi révolutionnaire ni au genre, ni à la domination. Le projet anarchiste de libération totale nous appelle à dépasser ces limites jusqu’à attaquer le genre lui-même avec pour objectif de devenir des êtres complets, non pas définis comme des agglomérats d’identités sociales mais comme des individus entiers et uniques.

Il est à la fois stéréotypé et erroné de dire que les hommes et les femmes ont été tout autant opprimés par leurs rôles de genre. Le rôle de genre masculin offre plus de latitude pour affirmer la volonté personnelle. Donc, exactement comme la libération des femmes de leurs rôles de genre ne passe pas par devenir plus masculine mais plutôt par dépasser leur féminité, l’objectif pour les hommes n’est pas d’être plus féminin mais de dépasser leur masculinité. Il s’agit de découvrir cette singularité qui réside en chacun de nous et qui est au-delà de tout les rôles sociaux et d’en faire l’attache à partir de laquelle nous agissons, vivons et pensons dans le monde, dans la sphère sexuelle et dans toutes les autres. Le genre sépare la sexualité du reste de notre être, en y attachant des traits spécifiques qui permettent de maintenir l’ordre social actuel. En conséquence, l’énergie sexuelle, qui pourrait avoir un potentiel révolutionnaire formidable, est restreinte à la reproduction des relations de domination et de soumission, de dépendance et de désespoir. La misère sexuelle que cela produit et son exploitation commerciale nous entourent. Le fait que l’on exhorte les gens, de manière inappropriée, à « embrasser à la fois leur masculinité et leur féminité » est une conséquence du manque d’analyse relatif à ces deux concepts et à quel point ils sont des inventions sociales au service du pouvoir. Donc, changer la nature des rôles de genre, augmenter leur nombre ou modifier leur forme est inutile d’une perspective révolutionnaire, puisque cela n’est rien d’autre qu’un ajustement mécanique des conduits qui canalisent notre énergie sexuelle. Au contraire, nous devons nous réapproprier notre énergie sexuelle pour réintégrer la totalité de notre être, pour devenir si expansif et puissant que nous feront exploser les conduits et que nous inonderons la plaine de l’existence avec nos êtres indomptables. Cette tâche n’est pas thérapeutique mais une révolte rebelle, une tache qui jaillit d’une volonté puissante et d’un refus de faire machine arrière. Si notre désir est de détruire toute domination, il est alors nécessaire d’aller au-delà de tout ce qui nous retient, au-delà du féminisme, oui, et au-delà du genre, parce que c’est là que nous trouvons la capacité de créer notre individualité indomptable qui s’élève contre toute domination sans hésitation. Si nous voulons détruire la logique de soumission, cela doit être notre objectif minimum.

Culture de la sécurité et vie expansive

La vie aujourd’hui est beaucoup trop petite. Forcée dans des rôles et des relations qui reproduisent l’ordre social actuel, elle se concentre sur le médiocre, sur ce qui peut être mesuré, estimé, acheté et vendu. La maigre existence des commerçants et des agents de sécurité a été imposée partout, et la vraie vie, la vie expansive, la vie sans autres limites que nos propres capacités existe uniquement dans la révolte contre cette société. C’est pourquoi ceux d’entre nous qui veulent une existence pleine, une vie vécue à fond, doivent agir et attaquer les institutions qui nous obligent à vivre des vies si médiocres.

Poussé.es à reprendre nos vies et à en faire des sources de merveilleux, nous nous heurtons forcément à la répression. Tous les jours, des mécanismes cachés de répression œuvrent pour prévenir la révolte et garantir la soumission qui maintient l’ordre social. Les nécessités de survie, la conscience sous-jacente d’être sans arrêt surveillé, le barrage d’interdictions qui percutent l’œil à chaque panneau ou flic, la structure des environnements sociaux dans lesquels nous évoluons, toutes ces choses suffisent à s’assurer que la plupart des gens restent dans le rang, les yeux baissés, l’esprit vide à part pour les préoccupations médiocres de la journée. Mais lorsqu’une personne décide qu’elle en a eut assez de cette existence misérable et décide qu’elle doit exister plus, qu’elle ne peut pas supporter un jour de plus où la vie continue à être diminuée, la répression cesse d’être subtile. L’étincelle de la révolte doit être réprimée ; le maintient de l’ordre social en dépend.

L’élargissement de la vie ne peut pas avoir lieu en se cachant ; il s’agirait uniquement d’un changement de cellule à l’intérieur de la prison sociale. Mais étant donné que cet élargissement, cette tension vers la liberté, nous pousse à attaquer cet ordre social, à agir en dehors et souvent contre ses lois écrites et tacites, nous sommes confrontés à la question de comment échapper aux chiens de garde de la classe dominante. Nous ne pouvons donc ignorer la question de la sécurité.

J’ai toujours considéré que la question de la sécurité était simple, une affaire d’intelligence pratique que tout le monde devrait être capable de démêler. En développant des relations affinitaires, chacun décide avec qui il peut agir. Il n’y a pas besoin de dire quoi que ce soit sur une action à quelqu’un qui n’y prend pas part. Il s’agit de la base et devrait aller sans dire pour tous ceux qui décident d’agir contre la domination. Mais ce genre d’intelligence pratique n’a pas besoin de se parer d’une atmosphère de suspicion ou de secret où chaque mot et pensée doit être surveillé, où même les mots de défiance sont considérés comme un risque trop grand. Si nous en arrivons là, nous avons déjà perdu.

Dans le contexte d’activités illégales, la sécurité est essentielle. Mais même dans ce contexte, ce n’est pas la priorité absolue. Notre priorité absolue est toujours la création de vies et de relations que nous désirons, l’ouverture de la possibilité pour une existence pleine que le système de domination et d’exploitation ne peut pas autoriser. Ceux d’entre nous qui désirent réellement ce genre d’existence expansive veulent l’exprimer dans toutes leurs actions.

Vu sous cet angle, l’appel au développement d’une « culture de la sécurité » me semble étrange. La première fois que j’ai entendu cette expression, j’ai immédiatement pensé : « C’est exactement le genre de culture dans laquelle nous vivons ! ». Des flics et des caméras à chaque coin de rue et dans chaque boutique, le nombre croissant de carte d’identification et d’occasions de les utiliser, les différents systèmes d’armements mis en place pour la sécurité nationale, et ainsi de suite. La culture de la sécurité nous entoure et elle est la même que la culture de la répression. Il est certain que, en tant qu’anarchistes, ce n’est pas ce que nous voulons.

Beaucoup de suggestions concrètes avancées par les promoteurs de la culture de la sécurité relèvent du simple bon sens pour celui qui agit contre les institutions de domination. Il est évident que l’on ne devrait pas laisser de traces ou parler à la police, que l’on devrait prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter d’être arrêté (ce qui n’irait pas dans le sens d’une lutte pour une vie pleine et libre). Mais parler d’une culture de la sécurité n’a pas de sens. La prudence nécessaire pour éviter une arrestation ne correspond pas au genre de vie et de relations que nous voulons construire. Du moins, je l’espère.

Lorsque les anarchistes commencent à considérer la sécurité comme leur priorité absolue (en tant que « culture » qu’ils doivent développer), c’est la paranoïa qui finit par dominer les relations. Les conférences anarchistes sont mises en place avec des niveaux de bureaucratie et (appelons les choses par leurs noms) de police qui sont bien trop parallèles à ce que nous essayons de détruire. La suspicion remplace la camaraderie et la solidarité. Si quelqu’un n’a pas l’air net ou ne s’habille pas de la bonne façon, il/elle est ostracisé.e, exclu.e de la participation. Quelque chose de vital à été perdu : la raison de notre lutte. Elle a disparu derrière l’armure rigide du militantisme, et nous sommes devenus le reflet de notre ennemi.

La lutte anarchiste se glisse dans cette rigidité paranoïde et sans joie lorsqu’elle n’est pas portée en tant que tentative de créer la vie différemment, dans la joie, intensément, mais qu’elle est traitée comme une cause pour laquelle on doit se sacrifier. La lutte devient donc morale, plus une question de désir, mais une question de bien et de mal, en tant que catégories absolue et palpables. Voila où se trouve la source de l’essentiel de cette rigidité, l’essentiel de la paranoïa et du sens erroné de notre propre importance que l’on trouve beaucoup trop souvent dans les cercles anarchistes. Nous sommes les guerriers valeureux encerclés par les forces du mal. Nous devons nous protéger de toute possibilité de contamination. Et la cuirasse de notre personnalité se rigidifie, sapant l’esprit joyeux qui fournit le courage nécessaire à la destruction de ce monde de domination.

Cette destruction, cette démolition de la prison sociale qui nous entoure nous projetterait face à face avec l’inconnu. Si nous l’affrontons avec de la peur et de la suspicion, nous construirons une nouvelle prison pour nous-mêmes. C’est d’ailleurs ce que certains font déjà, dans leurs esprits et dans leurs projets. C’est pourquoi nos projets d’attaque doivent être conçus et menés à bien dans la joie et avec une générosité d’esprit expansive. La logique de paranoïa et de peur, la logique de suspicion avec ses mots et ses actes mesurés, est la logique de soumission. Si elle n’est pas celle de l’ordre de domination actuel, elle est la logique de soumission à une moralité qui diminue nos vies et garantit que nous n’aurons pas le courage d’affronter l’inconnu, d’affronter le monde dans lequel nous nous trouverions si l’ordre actuel était détruit. Au lieu de ça, embrassons la raison passionnée du désir qui défie toute domination. Cette raison est extrêmement sérieuse vis-à-vis de son désir de détruire tout ce qui diminue la vie, tout ce qui la ramène à quelque chose de mesurable. Et parce qu’elle est si sérieuse, elle rit.

La révolte, pas la thérapie

Lorsque l’idée situationniste que la révolution serait thérapeutique a fait son chemin jusque dans la langue anglaise, cela a ouvert une boîte de Pandore du malentendu. Il me semble clair que les situationnistes faisaient remarquer qu’une vraie rupture révolutionnaire ferait tomber les contraintes qui sous-tendent ce que nous considérons comme étant des « maladies mentales » et des « troubles émotionnels », permettant ainsi aux gens de découvrir leurs propres concepts, leurs propres manières de réfléchir et de ressentir les choses. Mais beaucoup de gens ont compris ce concept différemment, entendant que la révolution devait être quelque chose comme un groupe de rencontre, une séance de consultation ou une activité de « coaching » psychologique. Les analyses personnelles permanentes, le confessionnalisme embarrassant, l’étendue des groupes de soutien, les espaces sécurisés, et tout ce qui s’y rapproche en vient à être considéré comme des activités « révolutionnaires ». Et beaucoup de soi-disant révolutionnaires, en conformité avec ce genre de pratiques, ont tendance à devenir les handicapés émotionnels névrosés qu’ils pensent être, en quête d’une guérison révolutionnaire qui ne viendra jamais, car le rôle qu’ils jouent est construit pour s’auto-perpétuer, et ainsi perpétuer la société qui le produit. Ce qui manque à cette conception thérapeutique de la révolution est la révolte.

La destruction de l’ordre social avec, pour but, notre libération de toute domination et exploitation, de toute contrainte pesant sur l’entier développement de notre singularité, requiert certainement une analyse de comment nos vies, nos passions, nos désirs et nos rêves ont été aliénés, de comment nos esprits ont été forcés à raisonner de certaines façons, de comment nous avons été entraînés à suivre la logique de soumission. Mais ce genre d’analyse doit être une analyse sociale, pas une psychanalyse. Il doit s’agir d’un examen des institutions sociales, des rôles et des relations qui donnent corps aux conditions dans lesquelles nous sommes forcés à vivre.

Prenons cette analogie. Si une personne s’est cassée la jambe, elle doit bien sûr essayer de la remettre, en utilisant un plâtre ou une attelle, et une béquille. Mais si la raison pour laquelle cette personne a des difficultés à marcher est que quelqu’un a mis un boulet ou une chaîne autour de sa jambe, alors sa priorité numéro un est de couper cette chaîne et de s’assurer que cela ne se reproduira pas en détruisant la source de cette chaîne.

En acceptant l’idée (fortement promue par l’éducation progressiste et la pub) que les structures d’oppression sont essentiellement des carcans mentaux en nous, nous en venons à nous focaliser sur nos propres faiblesses présumées, sur notre état handicapé supposé. Notre temps est mangé par des tentatives d’auto-guérison qui n’aboutiront jamais, car nous sommes tellement tournés vers nous-mêmes et notre incapacité à marcher que nous sommes incapables de remarquer la chaîne à notre jambe. Ce cycle sans fin d’auto-analyse est non seulement fastidieux et complaisant, mais aussi totalement inutile pour créer un projet révolutionnaire, car il vient brouiller l’analyse sociale et fait de nous des individus moins capables.

L’approche thérapeutique de l’oppression sociale finit par se focaliser sur une myriade de « ismes » avec lesquels nous sommes infectés : racisme, sexisme, classisme, étatisme, autoritarisme, validisme, âgisme, etc, etc. Parce que les deux premiers sont une expression très vraie et très claire de la différence entre psychanalyse et analyse sociale, entre l’approche thérapeutique et celle de la révolte. Je vais les examiner brièvement. En considérant le racisme et le sexisme comme étant principalement des façons de penser inconscientes et des comportements souvent inconscients qui en découlent, nous sommes poussés vers une pratique d’auto-examen continue, de doute constant, qui au bout du compte nous rend vraiment handicapés, tout spécialement dans notre capacité à interagir avec les autres. Le racisme et le sexisme deviennent quelque chose de nébuleux, un virus envahissant qui contamine tout le monde. Si quelqu’un a le malheur d’être « blanc » et « homme » (même si quelqu’un rejette consciemment toutes les contraintes sociales et les définitions derrière ces étiquettes), il est alors attendu de lui qu’il accepte tous les jugements de « non-blancs » et des « femmes » sur le sens, les « vraies » motivations inconscientes derrière ses actions. Se comporter autrement serait de l’arrogance, un manque de considération et l’exercice d’un « privilège ». Le seul résultat que je perçois pour cette façon de résoudre les problèmes (et je n’ai probablement jamais perçu d’autres résultat possible), est la création d’un groupe de souris timides mais inquisitrices, marchant sur la pointe des pieds par peur d’être jugées, et incapables d’attaquer les fondations de cette société exactement comme elles sont incapables de se relationner.

D’un autre côté, si nous envisageons le racisme et le sexisme comme des expressions des constructions idéologiques sociales de la race et du genre qui ont des fondements institutionnels spécifiques, alors une approche totalement différente s’impose. Le concept de race tel qu’il s’entend ici en Amérique du Nord trouve ses origines dans les institutions de l’esclavage noir et le génocide des peuples indigènes de ce continent. Une fois mis en place par ces institutions, le concept de race s’est enraciné dans toutes les structures du pouvoir et à tous les niveaux à cause de son utilité pour la classe dirigeante, avant de retomber jusqu’aux classes exploitées en tant que moyen de séparer les gens et de les faire se battre entre eux. Le sexisme trouve son origine dans les institutions de la propriété, du mariage et de la famille. C’est là que le patriarcat et la domination masculine règnent. Dans ce contexte, le genre apparaît comme une construction sociale et, comme pour la race, c’est l’utilité continue de cette construction pour la classe dirigeante qui l’a maintenue en place en dépit de l’absurdité de plus en plus évidente des institutions qui en constituent la base. Ainsi, la destruction du racisme et du sexisme doit partir d’un projet révolutionnaire explicite qui veut la destruction des cadres institutionnels qui servent actuellement de base pour les constructions de race et de genre. Ce genre de projet ne relève pas de la thérapie mais de la révolte. Il ne sera pas accompli par des souris timides qui marchent sur la pointe des pieds (ni par des inquisiteurs) mais par des rebelles confiants et indomptables.

Je ne parlerai pas ici de l’absurdité des termes tels que classisme ou étatisme parce que ce n’est pas mon objectif. Mon objectif est de faire remarquer que, bien que la lutte révolutionnaire puisse en effet avoir l’effet « thérapeutique » de casser les contraintes sociales et donc d’ouvrir l’esprit à de nouvelles façons de penser et de ressentir qui rendent plus intelligent et passionné, c’est précisément parce qu’il ne s’agit pas de thérapie, qui se concentre sur les faiblesses des gens, mais d’un projet auto-déterminé de révolte jaillissant de la force individuelle.

La liberté appartient aux individus (c’est un principe anarchiste de base) et donc repose sur la responsabilité individuelle vis-à-vis de soi-même et de la libre-association avec d’autres. Il ne donc peut y avoir ni obligations, ni dettes, seulement des choix sur comment agir. L’approche thérapeutique de problèmes sociaux est aux antipodes de cela. En se basant sur l’idée que nous sommes handicapés plutôt qu’enchaînés, que nous sommes fondamentalement faibles plutôt que maintenus au plus bas, l’approche thérapeutique impose une interdépendance obligatoire, une incapacité mutuelle, plutôt qu’un partage des forces et des capacités. En fonctionnant ainsi, l’approche thérapeutique est le reflet de la manière officielle de gérer ces problèmes. Et ça n’a rien d’étonnant. C’est dans la nature de la faiblesse de se soumettre. Si chacun d’entre nous prend en charge ses propres faiblesses, sa contamination perpétuelle par ces diverses maladies sociales, alors nous continuerons à entretenir une manière soumise d’interagir avec le monde, toujours prêt à admettre notre culpabilité, à s’excuser, à retirer ce que l’on a dit ou fait. Cela est tout le contraire de la responsabilité, où l’on agit consciemment avec l’assurance que nous donne l’approche projectuelle de la vie, prêt à assumer les conséquences de nos choix, hors-la-loi à la hauteur de nos transgressions.

Au regard des dizaines de milliers d’années d’oppression institutionnelle, des dizaines de milliers d’années au cours desquelles une classe dirigeante et les structures qui soutiennent son pouvoir ont déterminé les conditions de notre existence, nous n’avons pas besoin de thérapie mais de révolte décidée dont le but est de développer un projet révolutionnaire capable de détruire cette société et ses institutions.

Ni intellectualisme, ni stupidité

Dans la lutte contre la domination et l’exploitation, chaque individu doit s’emparer de tous les outils qu’il/elle peut s’approprier, chaque arme dont il/elle peut faire usage de manière autonome pour attaquer cette société et reprendre sa vie. Bien entendu, les outils que chaque individu peut utiliser de cette manière varieront en fonction des circonstances, des désirs, des capacités et des aspirations, mais étant donné les incertitudes auxquelles nous devons faire face, il est ridicule de refuser une arme qui peut être utilisée sans compromettre l’autonomie sur la base de conceptions idéologiques.

L’essor de la civilisation dans laquelle nous vivons avec ses institutions de domination est construit sur la division du travail, le processus qui transforme les activités nécessaires à la vie en rôles spécialisés pour la reproduction de la société. Ce genre de spécialisation a pour but de saper l’autonomie et de renforcer l’autorité car elle prive la plupart des gens de certains outils (certains aspects d’un individu entier) et les met entre les mains de quelques soi-disant experts.

Une des spécialisations les plus fondamentales est celle qui créé le rôle de l’intellectuel, le spécialiste de l’utilisation de l’intelligence. Mais l’intellectuel n’est pas autant défini par l’intelligence que par l’éducation. Dans cette ère de capitalisme industriel et de haute technologie, la classe dirigeante n’a que peu d’intérêt au développement et à la mise en pratique de l’intelligence. Elle a au contraire besoin d’expertise, de la séparation du savoir en petites boîtes connectée uniquement par leur soumission à la logique de l’ordre dirigeant, la logique du profit et du pouvoir. Ainsi, l’intelligence de l’intellectuel est déformée. Il s’agit d’une intelligence fragmentée avec presque aucune capacité à connecter les choses, à comprendre les relations et saisir la globalité des choses (sans parler de les remettre en question).

La spécialisation créée par l’intellectuel fait en réalité partie du processus de stupéfaction que l’ordre dirigeant impose à ceux qu’il dirige. Pour l’intellectuel, le savoir n’est pas la capacité qualitative à comprendre, analyser et raisonner à propos de sa propre expérience ni d’utiliser les efforts des autres pour arriver à cette compréhension. Le savoir des intellectuels est totalement déconnecté de la sagesse, qui est considérée comme un anachronisme désuet. Au contraire, le savoir est la capacité de se rappeler de faits qui n’ont aucune relation les uns aux autres, des morceaux d’information, qui en sont venu à former ce que l’on considère comme le « savoir ». C’est seulement cette dégradation de la conception de l’intelligence qui a pu permettre aux gens de parler de la possibilité d’une « intelligence artificielle » vis-à-vis de ces unités de stockage et de récupération de l’information que sont ce que nous appelons les ordinateurs.

Si nous comprenons que l’intellectualisme est la dégradation de l’intelligence, alors nous sommes capables de reconnaître que la lutte contre l’intellectualisme ne consiste pas à refuser les capacités intellectuelles mais à refuser la spécialisation qui déforme. Historiquement, les mouvements radicaux ont donné de nombreux exemples pratiques de cette lutte. Renzo Novatore était le fils d’un paysan et n’est allé à l’école que pendant six mois. Pourtant, il a étudié les travaux de Nietzsche, Stirner, Marx, Hegel, d’anciens philosophes, d’historiens, de poètes, des écrivains anarchistes et de ceux qui prenaient part aux nouveaux courants littéraires et artistiques de son temps. Il fut un participant actif aux débats anarchistes sur la théorie et la pratique ainsi qu’aux débats des mouvements d’art radical. Et il fit tout cela dans un contexte de pratique insurrectionnelle intense et active. Dans le même esprit, Bartolemeo Vanzetti, qui, adolescent, a commencé par travailler en tant qu’apprenti souvent jusqu’à tard dans la journée, décrit dans sa courte autobiographie comment il passait une bonne partie de ses nuits à lire de la philosophie, de l’histoire, des théories radicales, etc, pour comprendre ces outils que la classe dirigeante lui interdisait. C’était la soif d’appréhender les outils de l’esprit qui l’a amené à sa perspective anarchiste. A la fin du XIXe siècle, en Floride, les cigariers forçaient leurs patrons à embaucher des lecteurs qui leur faisaient la lecture pendant qu’ils travaillaient. Ces lecteurs lisaient les travaux de Bakounine, Marx et d’autres théoriciens radicaux aux cigariers qui discutaient ensuite ce qu’ils avaient entendu. Au début du XXe siècle, des vagabonds radicaux et leurs amis mettaient en place des « universités vagabondes » où un large panel d’intervenants venaient parler des questions sociales, de philosophie, de théorie et de pratique révolutionnaire, et même de science et d’histoire, et les vagabonds discutaient de ces questions. Dans chacun de ces exemples, nous voyons le refus des exploités de laisser les outils de l’intelligence leur être enlevés. Et, tel que je le vois, il s’agit précisément de la nature de la vraie lutte contre l’intellectualisme. Ce n’est pas la glorification de l’ignorance, mais un refus rebelle d’être dépossédé de sa capacité d’apprendre, de penser et de comprendre.

La dégradation de l’intelligence qui engendre l’intellectualisme correspond à la dégradation de la capacité de raison qui se manifeste lors du développement du rationalisme. Le rationalisme est l’idéologie qui prétend que le savoir découle uniquement de la raison. Ainsi, la raison est séparée de l’expérience, de la passion et donc de la vie. La formulation théorique de cette séparation peut être retracée jusqu’à la philosophie de la Grèce antique. Déjà à l’époque, dans cet ancien empire commercial, les philosophes proclamaient la nécessité de dompter les désirs et les passions pour les transformer en raison froide et dénuée d’émotions. Bien entendu, cette raison froide faisait la promotion de la modération ou, en d’autres termes, l’acceptation de l’existant.

Depuis cette époque (et probablement bien avant puisqu’il y avait des Etats et des empires très développés en Perse, Chine et en Inde alors que la Grèce était encore considérée comme des cités-états belligérantes), le rationalisme a joué un rôle majeur dans la mise en œuvre de la domination. Depuis la montée de l’ordre social capitaliste, le processus de rationalisation s’est répandu dans toutes les couches de la société, partout sur terre. Il est donc compréhensible que certains anarchistes finiraient par s’opposer à la rationalité.

Mais ce n’est jamais qu’une réaction. Lorsqu’on y regarde de plus près, il devient clair que la rationalisation imposée par ceux au pouvoir est bien spécifique. Il s’agit de la rationalité quantitative de l’économie, la rationalité de l’identité et de la mesure, la rationalité qui égale et atomise simultanément toute chose et tout être, qui ne reconnaît aucune relation à part celles du marché. Et exactement comme l’intellectualisme est une déformation de l’intelligence, cette rationalité quantitative est une déformation de la raison, parce qu’il s’agit d’une raison séparée de la vie, une raison construite sur la réification.

Pendant que ceux qui règnent imposent cette rationalité déformée aux relations sociales, ils font la promotion de l’irrationalité parmi ceux qu’ils exploitent. Dans les journaux et les tabloïds, à la télévision, dans les jeux vidéos, dans les films… dans les médias de masse, nous pouvons voir l’expression de la religion, la superstition, la croyance dans l’indémontrable, dans l’espoir ou la peur de ce soi-disant être supérieur et tout scepticisme y est traité comme un refus froid et sans émotion de l’émerveillement. L’ordre dirigeant bénéficie du fait que ceux qu’il exploite sonts ignorants, avec une capacité limitée et toujours plus réduite de communiquer les uns avec les autres sur des sujets importants, d’analyser leur situation ainsi que les relations sociales dans lesquelles ils sont pris et les événements ayant lieu dans le monde. Le processus de stupéfaction affecte la mémoire, le langage et la capacité à comprendre les relations entre les gens, les choses, et les événements à un certain niveau de complexité, et ce processus vient toucher ces domaines qui sont également considérés comme intellectuels. On peut facilement relier l’incapacité des théoriciens post-modernes à comprendre les choses dans leur ensemble à cette déformation de l’intelligence.

S’opposer à la rationalité déformée que nous impose cette société n’est pas suffisant ; nous devons également nous opposer à la stupéfaction et à l’irrationalité que nous impose la classe dirigeante. Pour mener cette lutte, il faut se réapproprier notre capacité de penser, de raisonner, d’analyser nos situations et de partager leurs complexités. Il faut également que nous intégrions cette capacité dans chaque espace de nos vies, de nos passions, de nos désirs et de nos rêves.

Les philosophes de la Grèce antique ont menti. Et les idéologues qui produisent les idées qui soutiennent la domination et l’exploitation ont repris ce même mensonge : que la passion est le contraire de l’intelligence. Ce mensonge a joué un rôle primordial dans le maintient de la domination. Il a engendré une intelligence déformée qui est dépendante d’une rationalité quantitative, économique, et il a réduit la capacité de la plupart des exploités et des exclus à comprendre leur condition et à lutter intelligemment contre. Mais en fait, l’opposé de la passion n’est pas l’intelligence mais l’indifférence, et l’opposé de l’intelligence n’est pas la passion mais la stupidité.

Comme je veux sincèrement mettre un terme à toute domination et exploitation et commencer à ouvrir les possibilités pour créer un monde sans exploités ni exploiteurs, sans esclaves ni maîtres, je choisis de saisir toute mon intelligence avec passion, d’utiliser chaque arme mentale (ainsi que les armes physiques) pour attaquer l’ordre social actuel. Je ne m’excuse pas de cela, et je ne m’appesantirai pas sur ceux qui refusent d’utiliser leur intelligence, que ce soit par paresse ou par conception idéologique des limites intellectuelles des classes exploitées. Ce n’est pas seulement un projet révolutionnaire anarchiste qui est en jeu dans cette lutte ; c’est mon entièreté, en tant qu’individu, et l’entièreté de la vie que je désire.

La subversion de l’existence

Le désir de changer le monde ne reste qu’un idéal abstrait ou un programme politique sauf s’il devient la volonté de transformer sa propre existence. La logique de soumission s’impose dans la vie quotidienne, apportant des milliers de raisons de s’abandonner à la domination de la survie sur la vie. En conséquence, sans un projet conscient de révolte et de transformation de la vie quotidienne, toute tentative de changer le monde restera vaine, ce qui reviendrait à mettre des pansements sur un ulcère gangrené.

Sans une projectualité préparée vers la liberté et la révolte ici et maintenant, une myriade de projets potentiellement valables (l’occupation d’espaces abandonnés, le partage de nourriture gratuite, la publication d’un journal anarchiste bimensuel, le sabotage, les radios pirates, les manifestations, les attaques contre les institutions de domination) perdent leur sens, se réduisant à un simple brouhaha dans un monde confus et source de confusion. C’est la décision consciente de se réapproprier la vie en se rebellant contre la réalité actuelle qui peut donner leur sens à ces activités révolutionnaires, car c’est ce qui fait le lien entre ces activités diverses qui constituent une vie insurgée.

Le fait de prendre ce genre de décision nous met au défi de trouver un moyen de le mettre en œuvre, et ce genre d’entreprise ne signifie pas simplement s’impliquer dans divers projets d’action. Cela signifie également créer sa vie en tant que tension vers la liberté, ce qui fournit un contexte aux actions que nous menons, une base d’analyse. De plus, ce genre de décision place notre révolte au-delà du politique. Le désir conscient d’une liberté totale nécessite que nous nous transformions nous et nos relations dans un contexte de lutte révolutionnaire. Il devient nécessaire non pas de nous engouffrer là-dedans (ça et les autres activités), mais de comprendre et apprendre à utiliser tous ces outils que nous pouvons nous approprier et de les utiliser contre l’existence actuelle qui est construite sur la domination. Il devient également nécessaire de reconnaître et d’éviter absolument ces outils du changement social que nous offre l’ordre actuel qui ne peuvent que renforcer la logique de domination et de soumission (délégation, négociation, pétition, évangélisme, la création d’images de nous-mêmes par les médias, etc.). D’ailleurs, ces outils ne font que renforcer la hiérarchie, la séparation et la dépendance à la structure du pouvoir, et c’est pour cette raison qu’ils nous sont offerts pour que nous les utilisions lors de nos luttes. Lorsqu’une personne décide d’utiliser ces outils, la révolte et la liberté dégénèrent en programme politique.

Une analyse qui ne provient pas d’un désir de se réapproprier la vie ici et maintenant a tendance à renforcer la domination, car cette analyse reste sans fondement ou se transforme en idéologie ou programme politique. La plupart de ce qui passe pour des analyses social sont en fait des programmes politiques. Puisque leurs critiques ne sont assises sur aucune base, ceux qui suivent ce chemin ont tendance à tomber dans un cercle sans fin de déconstruction qui débouche inévitablement sur la conclusion que la domination est partout et nulle part, que la liberté est impossible et que, en conséquence, nous devrions faire avec soit en nous conformant, soit en participant à des jeux d’opposition mis en scène par des groupes tels que les Tute Bianche (les célèbres "tuniques blanches") qui existent pour ne rien remettre en cause. Cela ne relève en rien de l’analyse, mais c’est une excuse pour éviter la véritable analyse et, avec elle, la révolte concrète.

Mais le chemin des idéologies politiques et des programmes n’est plus utile au projet de subversion. Car ce projet vise à la transformation de l’existence et passe par la destruction de toute domination et exploitation, ce projet est fondamentalement anti-politique. La liberté, telle qu’elle est conçue en politique, est soit un slogan vide de sens utilisé pour gagner le soutien des dirigés (cette « liberté » américaine pour laquelle se bat Bush en bombardant l’Afghanistan et en promulguant toujours plus de lois répressives), soit un des bouts d’une chaîne de la domination. La liberté et la domination deviennent mesurables (des questions de degrés) et la domination augmente lorsque la liberté baisse. C’est justement ce genre de réflexion qui a poussé Kropotkine à soutenir les Alliés durant la première guerre mondiale et qui fournit la base à chaque projet réformiste. Mais si la liberté n’est pas juste une question de degrés de domination (si des cages plus spacieuses et des chaînes plus longues ne sont pas synonymes de plus de liberté mais seulement l’illusion de plus de mobilité dans un cadre d’esclavage continu sous les ordres des dirigeants de cet ordre), alors tous les programmes politiques et toutes les idéologies deviennent inutiles à notre projet. Au contraire, nous devons précisément nous tourner vers nous-mêmes et vers nos désirs, nos désirs d’une existence qualitativement différente. Et le point de départ de cette transformation que nous recherchons devient nos vies et nos relations. C’est là que nous commençons à casser la logique de soumission avec, pour objectif, la destruction de toute domination. Alors, nos analyses du monde pourront nous permettre de comprendre comment mener nos propres luttes dans le monde et de trouver des points de solidarité (lorsque nous reconnaissons nos propres luttes dans celles des autres) pour étendre la lutte contre la domination, pas pour construire une interprétation du monde qui serait une idéologie. Et nos analyses de nos activités ont pour objectif de déterminer si elles sont vraiment utiles à la réalisation de nos aspirations, et pas à rendre nos actions conformes à un programme.

Si notre but est la transformation de l’existence, alors le développement de relations affinitaires n’est pas qu’une manœuvre tactique. C’est une tentative de développer des relations de liberté dans un contexte de lutte. Les relations de liberté se créent dans une connaissance profonde et en constante expansion de l’autre (une connaissance de leurs idées, de leurs aspirations, de leurs désirs, de leurs capacités, de leurs inclinaisons). C’est une connaissance des similarités, oui, mais surtout des différences, car c’est là où les différences se nouent que le vrai savoir pratique commence, le savoir de si un personne est capable de mener à bien des projets et créer une vie avec quelqu’un d’autre. C’est pour cette raison que, parmi nous, ainsi que dans les relations avec ce contre quoi nous luttons, il est nécessaire de toujours éviter le compromis et de rechercher un terrain commun. Après tout, ces pratiques sont le cœur et l’âme de la domination de type démocratique qui dirige actuellement le monde, et, incidemment, elles se retrouvent également dans les expressions de la logique de soumission que nous devons éradiquer de nos relations. Les fausses unités représentent de loin un plus grand préjudice au développement d’un projet insurrectionnel que les vrais conflits desquels l’intelligence individuelle et l’imagination créative peuvent jaillir. Le compromis duquel découle la fausse unité est lui-même un signe de soumission du projet insurrectionnel au politique.

Les unités construites sur un compromis sont, en fait, en totale opposition avec le concept d’affinité puisqu’elles découlent d’une suppression de la connaissance de soi-même et de l’autre. C’est pourquoi ces unités ont besoin de la création de processus formel de prise de décision qui n’est que l’embryon d’une méthodologie bureaucratique. Lorsque l’on connaît vraiment les autres avec qui l’on mène à bien des projets, le consensus formel n’est pas nécessaire. L’attention que chacun a pour l’individualité des autres créé une base où la décision et l’action n’ont pas besoin d’être séparées. C’est une nouvelle forme de socialité qui peut voir le jour ici et maintenant dans la lutte contre l’ordre de domination, une forme de socialité enracinée dans l’appréciation pleine de la singularité de chaque individu, de la différence merveilleuse que chacun d’entre nous porte en lui.

Sur la base de ces relations affinitaires, de vrais projets qui reflètent les désirs et les objectifs des individus qui y prennent part, plutôt que le sentiment individuel de devoir faire quelque chose, peuvent éclore. Que le projet soit un squat, le partage de nourriture gratuite, un sabotage, une radio pirate, un journal, une manifestation ou une attaque contre une des institutions de domination, on ne doit pas y prendre part par obligation politique mais parce que ce projet s’inscrit dans la vie que l’on veut créer, que ce projet permettra de réaliser une existence auto-déterminée. C’est à ce moment, et seulement à ce moment, que son potentiel subversif et insurrectionnel éclot. Si la joie, l’émerveillement et une vie belle et indomptable sont ce que nous voulons, nous devons essayer d’y parvenir ici et maintenant en nous rebellant contre toute domination, en éradiquant la logique de soumission de nos vies, de nos relations, et de notre lutte révolutionnaire.

Pour la destruction de la politique et la création de la vie sans mesure.