PRÉFACE D’ÉMILE GAUTIER

Mon cher confrère,

Vous voyez en moi un homme fort embarrassé.

Vous m’avez fait l’honneur de me demander - et je vous ai promis - d’expliquer, en toute franchise, au grand public, ce que je pense de votre formidable livre, de son fond et de sa forme, de son esprit, de ses tendances, de sa portée sociale et de sa moralité.

L’heure est venue, paraît-il, où il faut que, sans délai, je m’exécute... Je ne demande pas mieux - car, observateur respectueux des lois que je me suis volontairement imposées, j’ai l’intransigeante religion de la parole donnée. Mais, en vérité, vous me prenez de bien court et le protêt dont est menacée, par ministère d’ami, ma signature, tombe inopinément tout de même à trop brève échéance...

Comment ! Vous ne vous êtes proposé rien de moins - après avoir refait une fois de plus, à un point de vue nouveau, la critique facile de la civilisation d’hier et d’aujourd’hui - que d’instituer la philosophie, en quelque sorte, et la morale de la civilisation de demain ! Et pour juger cette œuvre, où vous avez dû mettre, non seulement toute la flamme de votre votre foi courageuse, toute votre patience documentée, toute votre âme d’apôtre, mais encore cette merveilleuse éloquence à laquelle naguère, dans des circonstances particulièrement tragiques, vos plus irréconciliables adversaires étaient obligés de rendre hommage ; pour juger, dis-je, cette œuvre, qui mériterait d’être épluchée ligne par ligne et mot par mot, vous ne m’accorderez pas huit jours de délai ! A peine le temps de lire, de digérer et de comprendre !...

Dans ces conditions, pris comme je le suis à l’improviste, au milieu du tumulte des affaires, dans la fièvre absorbante d’un travail enragé, j’aurais peut-être le droit de me dérober par la tangente.

J’aurais même beau jeu, pour excuser et couvrir ma retraite, me retrancher derrière la thèse qui vous est chère, en accusant l’ordre social et les fatalités économiques. N’est-ce pas en effet parce que, condamné à tourner sans merci la roue du labeur professionnel, je suis pris dans l’implacable engrenage du struggle for life, parce que, manquant du loisir qu’une civilisation équitable devrait assurer aux philosophes et aux artistes, je ne suis le maître ni de mon temps ni de ma besogne, tandis que vous-même, tyrannisé par les nécessités commerciales, vous ne pouvez pas vous payer le luxe d’attendre indéfiniment, n’est-ce pas parce que tous deux nous courbons le dos sous le joug du Capital et de l’Autorité, que j’ai tant de peine à tenir les engagements dont vous venez de me rappeler l’échéance, vos « bonnes feuilles » sous la gorge ?

Mais à quoi bon rapetisser, en essayant de l’adapter à un cas particulier, le plaidoyer magistral dont vous avez si puissamment établi l’universelle portée ?

Je préfère m’exécuter de mon mieux, sûr d’avance que vous ne m’en voulez pas de ce que cette préface (puisque préface il y a), improvisée en toute hâte sur un coin de table, pourra avoir de tronqué, d’insuffisant et de superficiel. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a...

Un point m’a particulièrement frappé en feuilletant d’une main rapide les épreuves de votre livre, dont, entre tant de publications révolutionnaires ou prétendues telles, il constitue l’originalité. C’est que, rompant avec la mesquine tradition des sectaires, systématiquement confinés sur le terrain de la guerre des classes, qui m’a toujours fait l’effet d’un champ de bataille pour micrographes, vous savez su élargir le problème social au point de l’étendre à l’humanité tout entière. Vous avez su comprendre et poser en fait que ce n’est pas seulement une question prolétarienne, une question ouvrière, mais une question humaine, que les heureux de la terre, les riches, les puissants, jusques et y compris ceux qu’on flétrit du nom d’exploiteurs, sont aussi intéressés à résoudre que les pauvres, les humbles, les salariés et les parias. Peut-être fallait-il une certaine audace - plus précieuse et plus rare que la bravoure de la barricade ou du pré - pour oser écrire, dans un livre qui, dans une certaine mesure, paraît s’intéresser de préférence aux révoltés d’en bas, que personne n’échappe au mal de vivre et que ceux-là même qui semblent bénéficier exclusivement de l’iniquité des lois, peuvent être les premiers à en souffrir.

Ce courage civique, supérieur aux aux vaines querelles des « petits-boutiens » et des « gros-boutiens » du socialisme banal, vous l’avez au au plus haut degré, et, sans souci d’une popularité d’équivoque aloi, vous en fournissez la preuve.

Telle est pour moi l’impression maîtresse qui se dégage, de prime vue, de la lecture de votre livre.

Je ne vous suivrai pas - vous savez pourquoi - dans le développement des variations si suggestives que vous avez, avec un art infini, brodées sur ce thème, qui semblera peut-être paradoxal à certains fanatiques irréconciliables, mais qui n’en est pas moins l’expression strictement exacte et fidèle de la vérité scientifique. Peut-être est-il une foule de menus détails sur lesquels nous aurions à nous mettre d’accord. Mais, c’est sans réserves, en revanche, que je me rallie - et tous les hommes de bons sens et de bonne foi qui voudront prendre la peine d’y réfléchir sans parti pris se rallieront avec moi - à votre conclusion, d’une philosophie si profonde, à savoir que le mal social ne résulte pas autant de la mauvaise distribution de la richesse que de la mauvaise distribution de la liberté.

Le capital, en effet, dans la plus large acception du mot, le capital n’est qu’un instrument, qui ne fait pas le bonheur. L’important pour l’individu, c’est d’être libre, c’est de pouvoir s’épanouir dans la plénitude de sa personnalité, sans autres limites que la personnalité du voisin. Il n’est pas, au surplus, un seul des progrès relatifs enregistrés par l’histoire, qui ne se traduise par la suppression d’une gêne, par la conquête d’une liberté : c’est donc logiquement que l’aboutissant idéal de cette évolution indéfectible et constante, c’est la liberté absolue, dont le « Fays ce que veulx » de ce vieil anarchiste de Rabelais reste le dernier mot.

La revendication du capital à laquelle s’acoquinent les socialistes spécialisés peut être une étape nécessaire ; mais, au point de vue hautement philosophique, qui est le vôtre comme il est le mien, ce n’est qu’un tout petit côté du grand œuvre, un incident épisodique de l’éternelle bataille entre l’avenir et le passé.

Il ne faut pas qu’on m’em...bête ! Voilà l’alpha et l’oméga de l’évangile des âges nouveaux. Plus de fils - pas même de fils d’or - à la patte ! Il ne faut pas qu’on m’em...bête !

Le jour où tous ceux qui pensent, tous ceux qu’une séculaire discipline n’a pas irrémédiablement domestiqués au point d’étouffer toute volonté, tous ceux qui, de toute classe et de tout rang, ne sont pas un simple bétail, auront pénétré le sortilège de ce cri du cœur du père Duchêne, ce jour-là, les temps seront proches, et la Révolution (qui doit s’accomplir dans les consciences avant de s’accomplir dans les faits) sera à nos portes.

Je ne sais pas si les émancipés en seront plus riches ; mais ce que je sais, c’est qu’ils pourront être plus heureux. Et comme vous aurez été des précurseurs qui leur aurez montré la route, vous aurez le droit d’entonner le cantique de Siméon...

Cordialement,

ÉMILE GAUTIER

Chapitre I: LA QUESTION SOCIALE

  1. Diverses façons de la poser. - Il est nécessaire d’en préciser les termes. - Diverses manières fausses ou incomplètes de poser la question.

  2. Le problème à résoudre. - Commentaire détaillé de chacun de ces termes : Instaurer - un milieu social - qui assure à chaque individu - toute la somme de bonheur - adéquate, à toute époque, au développement progressif de l’humanité.

  3. Conséquences à tirer de ce qui précède.- Justice, République, Égalité, Fraternité. La Question sociale est née avec la première forme de société et ne disparaîtra qu’avec la dernière. La Question sociale sera toujours pendante. Défauts, en sociologie, de toute systématisation.


I.- Diverses façons de la poser.

Il y a quelque quinze ans, un tribun, fameux par la rapidité foudroyante de son extraordinaire fortune politique, osait dire : « Il n’y a pas de question sociale » et cette parole trouvait de l’écho dans presque tous les rangs de la société.

Les temps sont bien changés ! De nos jours, il n’est pas un personnage politique, pas un ministre, pas un homme d’État qui ne se croie tenu de parler peu ou prou de cette importante question. Il convient de dire que tous ces « honorables » se bornent à affirmer que le gouvernement et les chambres rivalisent de zèle en vue d’arriver à la solution la plus prompte et la meilleure des problèmes complexes que soulève cette formidable question ; et qu’ils se gardent bien de sortir de cette formule vague, aussi bien faite pour dissiper les craintes des uns que pour entretenir les espérances des autres.

Il n’empêche que l’existence d’une « question sociale » s’est, depuis peu, si impérieusement affirmée que nul n’aurait l’audace de la nier aujourd’hui. Inutile d’insister.

Il convient toutefois de se demander d’abord en quoi consiste cette question, et, laissant de côté toute phraséologie imprécise, d’établir nettement la position de la question.

Tout le monde sait qu’une foule de discussions seraient évitées ou abrégées si l’on avait soin, au préalable, de se mettre d’accord sur la signification des mots, sur les termes du litige. Sur ce point - une fois n’est pas coutume - je pense comme « tout le monde ».

Donc, il y a une question sociale ;

En quoi consiste-t-elle ? Quel est le problème qu’elle soulève et doit élucider ?

Il est de toute nécessité d’en préciser catégoriquement les termes, si l’on veut éviter toute logomachie.

S’agit-il d’améliorer le sort des classes laborieuses ? d’établir ou de rétablir la bonne intelligence entre patrons et ouvriers ? d’instaurer un équitable « modus vivendi » entre le Capital et le Travail ? d’assurer au prolétaire le droit au travail quand il est valide, le droit à l’assistance lorsqu’il est vieux, malade ou infirme ? d’empêcher qu’on meure de faim ou qu’on cherche dans le suicide un refuge contre la misère ? d’appeler le producteur à participer aux bénéfices de l’entreprise à laquelle il est attaché ? de répandre l’instruction à tous les degrés avec tant de largesse, que la « libre concurrence » mette en présence des adversaires munis, sous ce rapport du moins, d’armes égales ? d’ouvrir réellement l’accès de toutes les carrières à tous les citoyens et même au sexe dont la faiblesse fait parfois la force ?

S’agit-il de fournir à chaque individu, par une sorte de crédit populaire, les moyens de se soustraire aux exigences draconiennes du capitaliste ? de mettre à la disposition des syndicats agricoles et industriels, ruraux et urbains, les ressources et l’outillage qui leur permettront de se passer du patron et du propriétaire ?

Ou bien encore, le suffrage universel étant devenu la clef de voûte de la société, s’agit-il d’en assurer le libre exercice, tant et si bien que la vie politique et économique devienne véritablement l’expression des besoins, des aspirations, des tendances du peuple tout entier et réalise pratiquement ces tendances, ces aspirations, ces besoins ?...

Au cours de cet ouvrage, et en examinant en détail ces diverses façons de poser la question et de la résoudre, j’aurai l’occasion de démontrer ce que valent ces plans de réforme.

Au point ou nous en sommes, il me suffira de dire que, tous, outre qu’ils rapetissent singulièrement la question, ont, à mes yeux, le tort impardonnable de consacrer implicitement les bases de l’organisation sociale moderne, de les placer en dehors de toute discussion, et d’écarter par une sorte de question préalable toute controverse sur ce point.

Parler de « classes laborieuses » c’est laisser entendre qu’il doit en subsister d’autres, lesquelles ne sont pas « laborieuses ». Les mots « patrons » et « ouvriers », « capitalistes et prolétaires », impliquent logiquement le concept d’une société divisée en ceux-ci et ceux-là. Les expressions « libre concurrence », « crédit », « carrières », « suffrage universel », comportent nécessairement l’antagonisme des intérêts, le facteur « propriété individuelle », l’idée d’une position sociale plus ou moins lucrative, libérale ou élevée, du système parlementaire.

Il faut en convenir : procéder de la sorte, c’est refuser par avance d’aller au delà des limites étroites tracées par l’organisation moderne, c’est emprisonner la question sociale dans ce cadre mesquin, c’est se condamner à évoluer au sein d’un nombre restreint d’idées à-prioriques ; c’est borner l’horizon ; c’est s’interdire l’exploration des espaces « au-delà » ; pour tout dire, c’est procéder de façon irrationnelle et anti-scientifique.

Mais il en est qui ont la vue moins courte et ne craignent pas de soumettre à l’examen les bases mêmes de l’organisme social. Pour ces derniers, assurer à chacun le développement intégral de ses facultés, le produit entier de son travail, - et, pour cela, exproprier, avec ou sans indemnité, la classe possédante et remettre aux soins des organisations corporatives tous les instruments de production : sol, sous-sol, outillage, immeubles, etc., avec mission pour celles-ci, de distribuer le travail à ses membres et de répartir la valeur des produits obtenus, au prorata du nombre d’heures de travail exécutées par chacun ; convertir en services publics toutes les manifestations collectives de la vie sociale ; enfin rendre électives toutes les fonctions depuis les plus modestes jusqu’aux plus élevées, - le tout sous le contrôle, la surveillance, la direction de l’État, IVe du nom ; bref, fonder l’égalité économique, - c’est solutionner la question sociale.

Je me livrerai plus loin à une étude aussi impartiale et aussi approfondie que possible du socialisme étatiste, et de ses divers courants ; pour le moment, je dois me borner à repousser, pour les mêmes motifs que précédemment, cette façon de poser la question.

Sans doute en mettant en jeu la forme de la propriété, les « étatistes » évitent une partie des cercles vicieux dans lesquels sont condamnés à tourner ceux dont j’ai donné tout d’abord la méthode inadmissible ; mais, parce que les iniquités économiques sont les plus tangibles et les besoins purement physiques les premiers à satisfaire, ils ont eu le tort grave de faire de la question sociale une question purement économique et de ne voir en l’homme qu’un appareil digestif.

Réduire la question sociale à une simple affaire de ventre, comme on l’a fait en Allemagne, c’est la rétrécir considérablement. Là encore, c’est élever des murs au-delà desquels l’œil ne pourra librement scruter les régions infinies ; une fois de plus, c’est irrationnel et anti-scientifique.

« L’iniquité économique, dit le savant auteur du « Socialisme intégral » [1] est la plus criante ; mais elle n’est pas la seule iniquité à combattre. Or le socialisme doit attaquer tous les maux sociaux et moraux et mettre fin, non seulement à l’exploitation de l’homme par l’homme, à toutes les oppressions et iniquités religieuses, familiales et politiques, mais encore à tous les égoïsmes, toutes les duretés nuisibles, par suite, à toutes les souffrances évitables. »

La question sociale n’est pas seulement une question politique comme le prétendent les hommes d’État, elle n’est pas seulement une question économique ainsi que l’affirment certaines écoles socialistes ; elle n’est pas seulement une question morale, comme ne cessent de le répéter les prêtres et certains spécialistes de la psychologie ; elle est à la fois politique, économique et morale, parce qu’elle embrasse l’homme tout entier ; touche aux rapports de toute nature qui le mettent en contact avec ses semblables, et comprend ses besoins moraux aussi bien que les intellectuels et au même titre que les physiques ; parce que, comme le dit Guillaume de Greef dans son « Introduction à la sociologie : « la science sociale a pour objet l’étude des phénomènes de toute nature qui concernent l’organisme individuel et le superorganisme social. »

Incontestablement tous ceux qui ont étudié la question ont reconnu que le problème consistait à diminuer la somme des souffrances humaines et à augmenter le total des satisfactions.

Sur ce point, pas de divergence possible ; mais, tandis que les uns, négligeant de rechercher si le bonheur universel est compatible avec la structure sociale existante, le plus souvent même se refusant de parti pris à l’examen de cette question préjudicielle, ont, cette structure admise comme immuable, étudié le moyen de sécher quelques larmes, au lieu de s’efforcer à tarir la source de tous les pleurs ; les autres, frappés d’un accroissement de paupérisme ici, correspondant à une accumulation de richesses là ; en face des effets terribles d’une concurrence meurtrière, appelés à constater que plus se développent le nombre, la puissance, le perfectionnement de l’ouvrier en fer et en fonte, plus s’intensifie la détresse de l’ouvrier en chair et en os, enregistrant scrupuleusement le processus capitaliste qui aboutit à une formidable concentration, mis en présence d’une élimination graduelle et fatale de la classe bourgeoise rejetée dans la prolétarienne, sous l’inspiration enfin d’un livre magistral « le Capital », de Marx, interprété par des écrivains de talent et de puissants orateurs, ont adopté ce qu’ils appellent les « données du fatalisme économique » et se sont jetés dans une lutte ardente mais exclusive contre la propriété capitaliste.

Les premiers ont fermé les yeux ; aussi n’ont-ils rien vu ; les seconds les ont ouverts ; ils ont bien aperçu quelque chose, mais fascinés par le spectacle qui se présentait au premier plan, ils n’ont pas tout distingué.

L’étude de la question sociale demande une largeur d’idées, une tendance synthétique, une indépendance et une impartialité que rendent radicalement impossibles et l’aveuglement volontaire ou inconscient des uns et l’esprit de classe ou d’école des autres.

II. - Le Problème à résoudre.

Instaurer un milieu social qui assure à chaque individu toute la somme de bonheur adéquate, à toute époque, au développement progressif de l’humanité.

Voilà le problème à résoudre. Quel devra être ce milieu ? Quel sera son degré de plasticité ? A quelle organisation donnera-t-il naissance ? De quels événements sortira t-il ?

Toutes ces questions seront examinées et résolues dans l’ordre qui leur convient.

Il suffit, présentement, qu’il soit bien entendu que : la science sociale a pour but la recherche du bonheur de tous les êtres humains, sans exception aucune ; que la condition indispensable à l’obtention de ce but, c’est l’instauration d’un milieu social favorable.

Mais comme on pourrait objecter que les termes du problème manquent de clarté ou de précision, je vais, sans plus tarder, les définir, les expliquer en les commentant pour ainsi dire un par un et en indiquant pourquoi je les ai préférés à tous autres.

INSTAURER. - Tout, dans la nature, évolue sans cesse, rien n’est fixe ; l’individu, comme le reste, se transforme perpétuellement ; il ne demeure pas un instant identique à lui-même ; son aujourd’hui est fait nécessairement de tous ses hiers et contient à l’état potentiel tous ses demains. L’agrégat humain n’est donc qu’une forme passagère de l’éternelle matière et cet agrégat lui-même subit chaque jour, à toute seconde, les modifications les plus diverses.

Or, dit Spencer (L’individu contre l’État) : « La nature des agrégats est nécessairement fixée par la nature des unités composantes. »

D’où il résulte que pour être moins visibles, les incessantes modifications de l’agrégat collectif, n’en sont pas moins tout aussi réelles que les modifications des individuels. Composé d’éléments constamment mouvementés, le corps social se transforme sans aucun repos. Son présent est fait de tous les matériaux de son passé et contient en germe toutes les évolutions futures.

La nature ne procède pas par bonds, mais chaque phénomène est amené par un travail lent, graduel, imperceptible souvent, parfois mystérieux. L’évolution sociale ne saurait procéder différemment.

« Chaque individu, chaque peuple, chaque science et l’humanité même, passent par toutes les phases », dit A. Comte ; et ailleurs : « La Sociologie est la recherche des lois de la société dans les phénomènes sociaux eux-mêmes. »

« Les idées qui caractérisent une seule période naissent des idées de périodes précédentes, se développent et grandissent insensiblement aux dépens de ces idées et puis, à leur tour, décroissent insensiblement après avoir donné naissance aux idées de la période suivante » [2].

Quelqu’un a prétendu que les idées gouvernent le monde. Je ne saurais admettre cette opinion, bien qu’elle contienne une part notable de vérité ; mais si les idées ne gouvernent pas le monde, elles n’en sont pas moins partie intégrante ; elles ne peuvent en être séparées ; il existe, de fait, entre une phase historique quelconque et les idées qui germent, se développent et dépérissent parallèlement à cette phase, un indéniable rapport d’actions et de réactions incessantes.

Les paroles de Comte qui précèdent, s’appliquent donc bien à la pensée que j’exprime.

« La vie sociale, dit G. de Greef, c’est-à-dire la correspondance toujours complète et parfaite de ses organes et de ses fonctions à des conditions de plus en plus nombreuses et particulières, est un éternel devenir ; en cela, elle ne fait que se conformer aux lois universelles de la matière et de la force » [3].

Et encore : « La société est un organisme dont l’équilibre, toujours instable, comporte des organes et des fonctions qui la rattachent au passé et d’autres qui la relieront à l’avenir » [4].

Etrangeté remarquable de l’optique humaine ! Deux phénomènes qui, rapprochés, font naître tout d’abord dans l’intellect une sorte de contradiction par leur allure antithétique, voilent à nos yeux l’indissoluble enchaînement des faits qui relie toutes les pages de l’histoire humaine : c’est l’immensité du chemin parcouru, comparé à la lenteur de l’évolution sociale.

Si brève est la vie de chacun de nous et si faible est notre vue, que nous n’apercevons pas les éléments innombrables qui se meuvent autour de nous, tuant ceci et donnant naissance à cela. Nous croyons avoir sous les yeux le spectacle de l’immobilité. C’est cette sensation inconsidérée de la stagnation sociale ou tout au moins de la lenteur évolutionnelle qui, par un effet en quelque sorte réflexe, contribue à cette lenteur même.

« Cela ne changera jamais ; en tous cas, si ça change, nous ne le verrons pas. » Voilà ce que disent une foule de gens. Et les déshérités se résignent, prennent leur mal en patience, acceptent ce qu’ils regardent comme une sorte de fatalité : « Il n’y a rien à faire ! » et les privilégiés se rassurent, s’aveuglent et se cuirassent d’indifférence : « après nous le déluge ! »

Et pourtant, quelle incalculable série de transformations, depuis les ébauches grossières des premières agglomérations humaines jusqu’à l’organisation si complexe, si merveilleusement agencée des sociétés modernes !

L’esprit reste stupéfait et les yeux éblouis devant le spectacle grandiose d’un développement aussi admirable.

Un des hommes qui, à notre époque, ont le plus contribué à la vulgarisation de l’idée matérialiste, L. Büchner, s’exprime ainsi :

« Il viendra un temps où la distance entre le point de départ et le point d’arrivée s’élargira tellement que les savants de l’avenir eux-mêmes se refuseraient à admettre la possibilité d’un lien entre eux, si les écrits et les vestiges du passé ne leur fournissaient les matériaux nécessaires pour les guider dans leur jugement » [5].

Il m’a paru nécessaire d’insister sur les considérations qui m’ont amené à me servir de l’expression « instaurer » de préférence à celle de créer par exemple, et ce, non seulement parce que le terme est infiniment plus exact, mais encore et surtout parce que je me propose d’indiquer les phénomènes qui poussent triomphalement les présentes générations vers cette instauration et les moyens qu’il convient d’employer pour hâter celle-ci [6].

UN MILIEU SOCIAL. - Ces mots demandent à peine une explication, tellement ils sont clairs par eux-mêmes.

Le milieu social est comme la synthèse des innombrables rapports des individus, des sexes, des groupes entre eux. Il est la résultante de toutes les organisations, institutions et coutumes. C’est une sorte d’être impersonnel - comme la société elle-même - constitué par les relations de toute nature : physiques, intellectuelles, morales, qu’engendre la pratique de la sociabilité.

S’il est une théorie aujourd’hui hors de conteste et splendidement mise en lumière par les naturalistes, c’est assurément celle de « l’adaptation de l’être au milieu ».

Il est constant que dans le monde physique, le milieu exerce sur tout et sur tous une influence décisive ; qui oserait prétendre que dans le monde psychique, il n’en est pas ainsi ?

D’aucuns affirment que si le milieu social agit sur l’individu celui-ci est capable de réagir. Cette opinion est juste dans une certaine mesure. Soutenir le contraire, ce serait reconnaître à la fois, d’une façon implicite, que le milieu social est en quelque sorte indépendant des personnalités qui le composent, ce qui serait une absurdité, et que, l’individu ne pouvant rien sur le milieu, tout effort étant vain, il n’a qu’à se croiser les bras.

Nulle doctrine ne serait plus dangereuse, et il convient de la combattre avec la dernière énergie, non point tant parce qu’elle est dangereuse que parce qu’elle est contraire à la vérité, à l’observation.

Mais, il n’en est pas moins vrai que, tout comme la faune et la flore emprunte à l’ambiance cosmique les éléments de leur vie, et qu’un observateur attentif et clairvoyant pourrait en examinant un animal ou une plante, en déterminer les conditions d’époque, de climat, d’atmosphère et de topographie, de même l’individu emprunte à la structure sociale ses idées, ses sentiments, ses aspirations, ses coutumes.

On comprend par là de quelle importance est ce milieu social dont il est question d’amener l’établissement, puisqu’il devra pour ainsi dire poser sa griffe sur toutes les manifestations de la vie sociale et privée ; puisque tant vaut le milieu, tant vaut l’homme ; puisque l’un est l’arbre et l’autre le fruit ; puisqu’enfin il serait aussi illogique de songer à transformer l’individu sans toucher au milieu, qu’il est rationnel de prévoir avec certitude, sans qu’il soit besoin d’être prophète, que, modifié le milieu, modifiés aussi seront les hommes,

QUI ASSURE À CHAQUE INDIVIDU. - Les formes sociales qui se sont succédées jusqu’à ce jour, ont eu pour invariable conséquence, en hiérarchisant les fonctions et les êtres, d’assurer tous les avantages à un nombre plus ou moins restreint de ceux-ci, au détriment de tous les autres.

Or, convient-il de chercher à renverser l’ordre des facteurs dans le but de favoriser le plus grand nombre ? La question sociale s’applique-t-elle à quelques-uns, à la majorité ou à l’universalité des êtres humains ?

Il suffit de poser la question : chacun peut répondre.

J’aurais pu, à la place de ces trois mots : « à chaque individu », écrire ceux-ci : « au peuple » ; ou encore ceux-là : à l’humanité ; ou même ces derniers : à tous. Mais je me méfie de ces expressions par trop générales et qui caractérisent des entités. L’expérience m’a enseigné qu’elles cachent presque toujours un piège, qu’elles en sont tout au moins capables.

Pauvre « peuple, » pauvre « humanité, » pauvre « tout le monde, » a-t-on assez usé et abusé de vous, pour mieux dissimuler les honteuses combinaisons des gouvernements et des classes !

Il existe d’ores et déjà une foule de fictions qui, par un jeu de glaces savamment disposées, donnent l’illusion de la réalité : telle, par exemple, l’égalité de tous devant la loi. Il suffit de passer derrière les glaces pour découvrir le « truc ».

L’expression « à chaque individu », a l’avantage de couper court à toute interprétation ambiguë et de bien établir que le problème social n’a pas seulement pour but cette formule tant soit peu vague : « le bonheur commun », mais celle-ci bien autrement significative et exacte : « le bonheur de chaque individu. »

Oui, que pas un enfant, pas un adulte, pas un vieillard, pas un homme, pas une femme, pas un invalide, pas un être humain, pas un seul ne puisse être frustré de la plus minime part de jouissances que comporte le droit à l’existence dans son intégralité. Tel est le problème que scrute et doit résoudre le penseur tourmenté par la question sociale.

Pas un, ai-je dit, parce qu’il suffirait que le droit d’un seul fût méconnu pour que le droit de tous fût menacé ; parce qu’il existe, quoiqu’en pensent certains, une telle solidarité entre toutes les parties du corps social, que si un organe, un seul, ne reçoit pas sa part de vie, le mal gagne de proche en proche et l’organisme tout entier lentement s’en ressent, s’affaisse et dépérit.

Résolu pour tous excepté pour un seul, le problème social se réfugierait en ce dernier, lequel, protestation vivante, se dresserait contre tous les autres, et sa voix, ne tardant pas à être entendue, s’élèverait discordante au sein de l’harmonieux concert que doit former une société vraiment heureuse.

Il faut que cela soit évité, et j’ajoute qu’il faut que cela ne puisse pas se produire, car si l’axiome de l’école est vrai : ab actu ad posse valet consecutio, du fait à la possibilité la conséquence est bonne, on peut hardiment avancer que de la possibilité au fait, la conséquence n’est pas moins bonne, et l’on peut être certain qu’il suffirait que la chose fût possible pour qu’elle se réalisât.

Aussi, n’ai-je pas employé à la légère le mot assurer et c’est pour être ainsi compris que j’en ai fait usage.

TOUTE LA SOMME DE BONHEUR. - C’est toujours le spectacle des infortunes plus ou moins imméritées, des misères plus ou moins injustifiées qui a incité les philosophes, les penseurs et les moralistes à rechercher les causes de ces souffrances pour en combattre les effets.

Abaisser le taux des douleurs sociales, atténuer les inégalités choquantes, améliorer les conditions de la vie, en d’autres termes rechercher le bonheur universel, tel a été, de tout temps, le but de tous les plans, de tous les systèmes de rénovation sociale.

Sur ce point, tout ceux qui se sont occupés de la question se montrent unanimes. Je pourrais en citer des centaines, je me bornerai à quelques-uns.

Je laisse de côté tous les auteurs anciens, pour faire aux modernes une place plus grande dans ces citations que je ne veux pas multiplier afin de ne pas fatiguer le lecteur :

« Le but de la Société, est le bien de ses membres. » GROTIUS.

« La société est tenue de rendre la vie commode à tous. » BOSSUET.

« Mably [7] considère la communauté des biens comme le seul ordre conforme au vrai but de la société qui est le bonheur durable de tous ses membres. Selon lui tous les maux qui affligent la société humaine étant des effets de l’avarice et de l’ambition, la politique se réduit à l’art de comprimer efficacement ses passions ; l’avarice ne peut être étouffée que par la communauté des biens » VILLEGARDELLE [8].

« Quel est l’objet de la science de la morale ? ce ne peut être que le bonheur général. Si l’on exige des vertus dans les particuliers, c’est que les vertus des membres font la félicité du tout ». HELVÉTIUS [9].

« Rechercher le bonheur en faisant le bien, en s’exerçant à la connaissance du vrai, en ayant toujours devant les yeux qu’il n’y a qu’une seule vertu : la justice, un seul devoir : se rendre heureux. » DIDEROT.

« Le but de la société est le bonheur commun. » Déclaration des droits de l’Homme, art. Ier.

« Le but de la révolution est de détruire l’inégalité et d’établir le bonheur commun. » Conspiration Babouviste [10].

« Que la variété infinie de désirs, de sentiments et d’inclinations se réunisse en une seule volonté ; qu’elle ne meuve les hommes que vers un unique but : le bonheur commun. » MORELLY [11]

« Le plaisir sans égal, serait de fonder la félicité publique.... Je ne sais si je me trompe dans mes vœux ; mais je pense que la chimie pourra trouver un jour de tous les corps un principe nutritif, et alors, il sera aussi facile à l’homme de se nourrir que de se désaltérer à l’eau d’un fleuve ; que deviendront alors les combats de l’orgueil, de l’ambition, de l’avarice, toutes les cruelles institutions des grands empires ? Un aliment facile, abondant, à la disposition de l’homme, sera le gage de sa tranquillité et de sa vertu. » MERCIER [12].

« Si la première voix de la nature, c’est de désirer notre propre bonheur, les voix réunies de la prudence et de la bienveillance se font entendre et nous disent : cherchez votre bonheur dans le bonheur d’autrui. Si chaque homme, agissant avec connaissance de cause dans son intérêt individuel, obtenait la plus grande somme de bonheur possible, alors l’humanité arriverait à la suprême félicité et le but de toute morale, le bonheur universel, serait atteint » BENTHAM.

« Le principe général auquel toutes les règles de la pratique devraient être conformes, n’est autre que le bonheur du genre humain et de tous les êtres sensibles » J. S. MILL.

« La société doit être organisée de telle sorte (et ce n’est pas souvent le cas aujourd’hui, malheureusement) que le bonheur des uns ne prenne pas sa source dans la ruine des autres, mais que chaque individu trouve son bien dans celui de la collectivité, le bien de la collectivité résultant uniquement, vice versa, de l’individu. » L. BÜCHNER [Force et Matière, page 514.]].

« Le problème du bonheur universel, par l’effet de la solidarité toujours plus grande, est dominé plus que jamais aujourd’hui par le problème du bonheur social. Ce ne sont plus seulement nos douleurs présentes et personnelles, mais celles de l’humanité à venir qui deviennent pour nous un sujet de troubles. » MARC GUYAU [13]

« Le pur idéal, ce serait que la totalité universelle des êtres devint une société consciente, unie, heureuse. » ALFRED FOUILLÉE [14].

« Le plus grand bonheur du plus grand nombre par la science, la justice, la bonté, le perfectionnement moral, on ne saurait trouver plus vaste et plus humain motif éthique. » BENOÎT MALON [15].

Pardon, mon cher Malon, il y a un motif éthique plus puissant et plus humain que le bonheur du plus grand nombre ou de presque tous, c’est le bonheur de tous absolument. N’est-ce pas vrai ?

Ici se pose un formidable point d’interrogation. Qu’est-ce que le bonheur ? En quoi consiste-t-il ? De quels éléments est-il fait ? Quelle en est la base ? Où en est la mesure ?

Car si tous les sociologues reconnaissent que le but à atteindre, c’est le bonheur universel, bien peu sont d’accord sur la façon de comprendre cette expression. C’est cependant de ce concept que dépendent forcément et l’aboutissement des efforts à faire, c’est-à-dire l’objectif véritable, et la direction à donner à ces efforts, c’est-à-dire la tactique à suivre.

Aussi, persuadé del’importancedécisive de ce point, je vais y insister.

Tous ceux qui ont observé avec persévérance cet être qu’est l’homme, être éminemment complexe et capricieux, ont acquis la conviction absolue que le mobile unique de toutes ses actions, des moindres comme des plus importantes, c’est la recherche du plaisir ou la fuite de la souffrance, c’est, entre deux plaisirs, la recherche du plus grand ; entre deux souffrances, la fuite de la plus vive.

Cette constatation serait on ne peut plus facile à faire s’il n’existait forcément dans la manière d’être de l’individu social une série d’actions qui, à première vue, semblent contredire ce fait : services rendus, actes de générosité, de dévouement, de sacrifice, allant parfois jusqu’au sacrifice le plus grand et le seul définitif : celui de la vie.

De là, la querelle, querelle de mots le plus souvent, entre « Égoïstes » et « Altruistes ».

Dans cette dernière catégorie d’actes, le sentiment du « moi », l’égoïsme au sens vulgaire du mot, est peut-être bien un peu difficile à déchiffrer ; mais, en fin de compte, on y arrive, pour peu qu’on veuille se souvenir que l’ego a des besoins intellectuels et moraux, non moins que des besoins physiques

Je néglige une foule d’actions de minime importance : prévenances, démarches, petits services que nécessite la vie en société et qui, bien loin de la rendre désagréable, contribuent à l’embellir, et par leur caractère de réciprocité, forment un des côtés les plus séduisants de l’existence.

Qui n’a goûté le charme de ces mille riens, que l’habitude rend quasi spontanés, riens insignifiants s’ils sont pris isolément, et qui, additionnés les uns aux autres, forment comme le tissu de la vie sociale et, sur le fond trop souvent sombre de cette vie, jettent la note claire et gaie ?

Il est vrai, que parallèlement à ces « petites choses » se déroulent des faits plus notables, et dans lesquels il semble difficile de surprendre le souci du « moi ». Ici le problème se complique.

Je vais pourtant essayer de montrer que si, dans cette série d’actions, le sentiment personnel s’efface en apparence, il s’affirme en réalité.

Les lauriers de MM. Barrès et Bourget ne troublent point mon sommeil ; aussi ne psychologuerai-je pas à perte de vue. Il me suffira de faire remarquer :

Qu’en pareille matière, nous réussissons bien rarement à discerner le « pourquoi » véritable de nos propres actions, et plus rarement encore à glisser un œil sûr dans le sanctuaire voisin ; ce qui explique la difficulté de résoudre le point dont il s’agit ;

Que ce qui vient ajouter à cette première difficulté, c’est que nous avons peine, en vertu d’une petite vanité, après tout bien humaine, à ne pas nous donner le change à nos propres yeux, sur les véritables mobiles d’un acte de ce genre ;

Que, néanmoins, rationnellement, le philosophe ne saurait admettre que l’individu, surtout quand il s’agit d’une action destinée à laisser une page dans sa vie, puisse s’oublier complètement ;

Qu’à l’individu vivant au sein de l’agglomération humaine il est absolument impossible, et cela chaque jour davantage, d’échapper aux idées et aux sentiments que lui inspire le contact permanent de ses semblables ; que l’être humain est un composé de besoins, d’appétits, de tendances extraordinairement divers et parfois même opposés, en sorte qu’il est emporté dans tel sens ou dans tel autre, suivant qu’il est, dans le moment, dominé par les uns ou par les autres ;

Que les besoins affectifs qui forment tout le courant sentimental proprement dit, depuis l’originelle tendance à la sociabilité qui en est la source, jusqu`à l’altruisme le plus élevé qui en est l’embouchure, sont, chez certaines natures plus nerveuses, plus délicates, plus affinées, beaucoup plus impérieux que les autres et que, conséquemment, celui qui en ressent l’aiguillon a autant de joie à les satisfaire, même au péril de ses jours, que de peine il aurait à les contenir ;

Que l’humanité ou le « moi général » n’est qu’une sorte de prolongement de chaque « moi particulier » et que si chacun peut, en ce qui le concerne, se considérer à juste titre comme le centre de l’univers, ce moi individuel ne peut pas plus s’abstraire du moi collectif que le centre de la circonférence ;

Que, par conséquent, quiconque sert autrui se sert soi-même, quiconque rend service à autrui se rend service à soi-même ;

Qu’il se passe dans le monde moral un fait analogue à celui que les biologues signalent dans le monde physique : les corps organisés ne cessent de prendre et de restituer au tout ambiant : c’est l’assimilation et la désassimilation. L’intelligence et le cœur - et j’entends par là les facultés intellectuelles et affectives - ne procèdent pas différemment ; c’est un échange perpétuel entre l’individu et le grand tout : l’humanité.

Qu’enfin la vie, la vraie vie, comporte une certaine part de fécondité pour être véritablement heureuse ; que cette fécondité n’est autre chose qu’une exubérance nous poussant irrésistiblement à nous répandre, à nous dépenser, à nous donner même, en totalité ou en partie, à quelqu’un ou à quelque chose. C’est le trop plein qu’il faut déverser ; c’est la sève généreuse et abondante qui monte en nous, en certaines circonstances particulièrement favorables, pour fleurir en sentiments élevés et mûrir en sublimes actions.

Voilà ce « je ne sais quoi » autour duquel ont longtemps tourné sans le découvrir - parce que les éléments d’investigation leur manquaient - tous les grands esprits qui, au cours des âges, depuis les civilisations fort anciennes jusqu’aux siècles récents, ont recherché cette pierre philosophale des moralistes : l’union de l’égoïsme et de l’altruisme.

Ils n’ont pas compris, ils ne pouvaient pas comprendre que les sentiments égoïstes et altruistes se combinent harmoniquement dans la même individualité arrivée à un certain degré de développement ; que, dès lors, il n’y a pas lieu de les opposer les uns aux autres ; qu’ils constituent simplement deux séries de phénomènes se rattachant à des organes différents.

C’est un point que n’a pas manqué d’éclaircir, dans une œuvre justement remarquée [16], un jeune philosophe de large envergure, Marc Guyau :

« Il faut que la vie individuelle se répande pour autrui, en autrui et au besoin se donne. Eh bien ! cette expansion n’est pas contre sa nature ; elle est, au contraire, selon sa nature ; bien plus, elle est la condition même de la vraie vie. »

De ce qui précède, il appert qu’égoïsme et altruisme représentent deux choses qui, bien loin de s’exclure, se concilient sans effort ; que l’altruisme n’est en réalité que de l’égoïsme bien compris et, quoique, dans l’état actuel de la société, il semble difficile de les harmoniser, je ne suis pas du tout éloigné de penser avec Bernardin de Saint-Pierre qu’« on ne fait son bonheur qu’en s’occupant de celui des autres » et avec H. Spencer, qu’« un jour viendra où l’instinct altruiste sera si puissant que les hommes se disputeront les occasions de l’exercer, les occasions de sacrifice et de mort. »

Il appert en outre que tous ceux qui placent le bonheur dans les seules satisfactions égoïstes, aussi bien que ceux qui le placent dans les seuls contentements altruistes, se trompent ou sont incomplets parce qu’ils n’aperçoivent dans l’individu, qu’une partie de lui même, soit que, croyant mieux l’étudier, ils commettent la faute de le séparer du milieu social et de l’isoler, soit qu’ils n’envisagent qu’une partie de la machine humaine, celle qui boit, mangé, dort, travaille et procrée, négligeant celle qui pense et qui aime.

Celle-ci a ses besoins comme celle-là ; d’une façon générale. les premiers ne sont ni plus ni moins impérieux que les derniers, plus forts chez les uns, ils sont plus faibles chez les autres. Seul, l’individu qui les ressent en connaît l’étendue, en mesure la robustesse, sait à quel moment et dans quel ordre ils se présentent, et peut ainsi calculer la somme de bonheur à laquelle correspond leur satisfaction.

C’est donc à l’individu qu’il faut revenir pour estimer le bonheur, à lui qu’il faut laisser le soin de chercher et de trouver le sien propre. La mesure et la base de ce dernier se trouvent en lui. Tout autre substratum serait erroné, toute autre mesure arbitraire.

Je puis donc, maintenant, définir le bonheur par ces mots :

« C’est, pour chaque individu, la faculté de satisfaire librement tous ses besoins ; physiques, intellectuels, moraux. »

Plus cette faculté s’étendra, plus diminueront le nombre et la puissance des obstacles naturels et artificiels qui entravent son libre exercice, et plus la somme de bonheur réalisé s’accroîtra.

Mais, entendez-moi bien : pour chaque individu, la faculté, c’est-à-dire tout ensemble, non pas seulement le droit - ce qui pourrait être tout platonique et qui existe déjà - mais la possibilité de satisfaire tous ses besoins et la certitude que cette possibilité ne lui sera jamais ravie par une contrainte.

Car, c’est une souffrance pour l’être humain, non seulement d’éprouver un besoin et de n’avoir pas les moyens de l’assouvir, mais encore de prévoir qu’en un jour plus ou moins rapproché une force extérieure pourra le priver de ces moyens. La sécurité du contraire donne à l’esprit cette tranquille sérénité qui, à elle seule, constitue déjà un bonheur très appréciable.

Il importe de tourner nettement le dos à ceux qui nous présentent un plan social qui confierait à quelques-uns, fussent-ils les meilleurs - et qui donc les garantirait tels ? - la mission d’assurer le bonheur de chacun.

Ce bonheur prévu, uniforme, réglementé, mesuré, ce serait tout de suite la contrainte pour tous et promptement l’ennui pour le plus grand nombre.

« Chacun prend son plaisir où il le trouve, » dit un vieux dicton populaire. Cet « on-dit » est parfaitement juste, et comme les goûts, les sentiments, les besoins forment un tout d’une variété quasi-infinie, non-seulement en ce qui concerne la multitude des êtres, mais encore en ce qui touche le même individu, doué d’une extrême mobilité, comme la nature est essentiellement spontanée et capricieuse, le seul moyen qui soit de garantir à chacun toute la somme de bonheur réalisable, c’est de ne tolérer aucune institution sociale à même de mutiler chez qui que ce soit, cette adorable fantaisie des aspirations et cette merveilleuse diversité des goûts.

N’obligez personne à boire à la même coupe que vous ; vos lèvres y puisent un délicieux nectar ; les lèvres d’un autre pourraient y trouver du fiel.

Qe chacun puisse en toute indépendance plonger ses mains avides dans le colossal trésor de jouissances que nous ont légué les générations passées. Les présentes et les futures sont et seront outillées de manière à l’alimenter et à le grossir toujours. Il y en a, il y en aura pour tous, pour les grandes mains comme pour les petites ; mais de grâce, si vous voulez voir tous les visages s’épanouir dans la radieuse joie de vivre, si vous ne voulez plus entendre les humains pousser des cris de haine, proférer des menaces, si vous ne voulez plus les voir batailler férocement entre-eux, n’entourez cet inépuisable trésor d’aucun mur prohibitif, pas même de la plus frêle barrière, laissez-en le libre accès à tous, pour que chacun y puisse trouver toute la somme de bonheur que sollicitent ses désirs.

Une seule barrière est là, limitant les satisfactions. C’est celle qui sépare les biens acquis de ceux à conquérir, les jouissances vivables par les générations actuelles de celles que pourront goûter nos descendants. Mais cette barrière n’est pas pour contenir ou refréner les appétits ; elle est au contraire pour les exciter, elle n’est pas de ce côté-ci, par devant nos richesses, mais derrière. Sous le coup d’aile puissant du désir insatiable, qui nous élève toujours plus loin, elle s’éloigne et s’abaisse insensiblement, laissant découvrir à nos regards, chaque jour, de nouvelles sources de plaisir et des perspectives de plus en plus éblouissantes.

Cette limite, c’est celle qui marque le point auquel, dans leur cause vertigineuse, en sont arrivées les irrésistibles phalanges humaines en marche vers les régions toujours plus vastes et plus fécondes de la félicité.

Voilà la justification de ces dernières paroles : « adéquates à toute époque, au développement progressif de l’humanité. »

Il est dans la nature des individus et des sociétés, sortis depuis des milliers d’années des organismes les plus rudimentaires de s’acheminer vers des formes de plus en plus perfectionnées. Longtemps, bien longtemps enténébrés, hommes et choses se dessinent sur un fond dont les teintes passent insensiblement du sombre au clair, de l’obscur au lumineux.

L’obscurité, c’est le passé, l’ignorance, le malheur ; la lumière, c’est l’avenir, le savoir, le bonheur. On ne retourne pas au passé ; on va, irrésistible, vers l’avenir.

Fou serait celui qui voudrait prévoir ou assigner une borne à ce « demain » aux espaces incommensurables.

L’âge d’or n’est pas derrière nous ; il est devant : radieux et accessible !

III. - Conséquences à tirer de ce qui précède.

Ainsi : Instaurer un milieu social qui assure à chaque individu toute la somme de bonheur adéquate, à toute époque, au développement progressif de l’humanité.

Tel est le but que doit poursuivre sans relâche quiconque est bien résolu à étudier le problème social, sans se laisser arrêter par des conceptions « à-prioriques », ni enfermer dans un « credo » d’école.

Je crois devoir en tirer sur le champ les conclusions suivantes, qui ne pourront manquer de frapper le lecteur.

- Laissons à leurs travaux souvent très sincères, mais le plus fréquemment inutiles à ce qui nous occupe, ceux qui donnent pour but à leurs efforts le triomphe de la Justice sociale ; l’éclosion d’une République du travail ou des travailleurs ; l’établissement de l’égalité sociale ; le règne de la fraternité humaine.

Verba ! Verba ! Verba ! Mots que tout cela ! mots d’autant plus dangereux qu’ils représentent des choses plus désirables, mais prêtent à mille interprétations contradictoires.

O incontestable magie du Verbe ! A quels admirables élans, Justice, tu as donné naissance ! De quelles sublimes actions tu as été le levier, Égalité ! Que de héros, République, ont versé pour toi leur sang généreux ! Fraternité, Fraternité ! que de grandioses choses tes fidèles ont faites !

Mais aussi, Fraternité, que de coquins se sont réclamés de toi, que d’exploitations tu favorises ! Ils sont « millions » ceux qu’on a mitraillés et ceux qu’on affame en ton nom, République ! Quelles iniquités ont été sanctionnées par toi, Égalité, et par toi consacrées ! Justice, Justice que de crimes on a commis et on perpètre sous ton égide !

Eh oui ! la Justice, la République, l’Égalité, la Fraternité deviendront chez les peuples futurs autant de réalités ; mais ce sera comme par surcroît, par voie de conséquence, et pour ainsi dire sans qu’on les ait cherchées. Le bonheur, le bonheur de tous et de chacun les fera naître sans effort ; tel le rosier se couvre de roses.

- L’homme portant nécessairement en soi l’instinct de la conservation et la tendance au bonheur, la question sociale n’est pas, comme le croient nombre de personnes, née d’hier. Elle a comme toutes choses traversé une série de stades qui sans cesse l’ont modifiée ; mais elle est née avec la première forme de société et ne disparaîtra qu’avec la dernière.

- L’humanité se développant d’une façon continue, la question sociale suit fatalement une ligne parallèle et indéfinie. C’est dire qu’elle a connu et connaîtra des phases multiples ; qu’elle est douée de l’élasticité des formes sociales auxquelles elle s’adapte ; mais qu’en réalité elle sera toujours pendante et que l’expression : solution de la question sociale ne peut avoir qu’une valeur essentiellement contingente à l’époque.

- Logiquement, en sociologie, toute systématisation, si parfaite qu’elle paraisse, est le résultat d’une méthode fausse et, à ce titre, doit être impitoyablement répudiée, parce que TOUTE systématisation sociale comporte, de toute nécessité, un certain nombre d’institutions concordantes qui, ayant pour mission de prévoir, de réglementer, de mesurer, de répartir, de prohiber, d’ordonner, d’uniformiser, bref de comprimer peu ou prou les individus ne sauraient avoir la souplesse désirable ; parce que ces règlements, défenses et prescriptions constituent fatalement un empiétement sur le bonheur individuel ; parce qu’enfin, bien loin de favoriser le développement des initiatives personnelles et leur marche parallèle au développement des sciences et des arts, elles sont un obstacle aussi bien à cette initiative qu’au développement scientifique et artistique.

Et maintenant, ami lecteur, que ce premier chapitre soit le flambeau qui, placé dans ta main, éclaire ta marche jusqu’au bout de ce livre.

Rappelle-toi bien ces quatre lignes dont les pages qui vont suivre ne seront que la paraphrase aussi simple et aussi lumineuse que me la permettront mes modestes forces :

« Instaurer un milieu social qui assure à chaque individu toute la somme de bonheur adéquate, à toute époque, au développement progressif de l’humanité. »

TOUTE LA QUESTION EST LÀ, PAS AILLEURS !

Chapitre II: LA DOULEUR UNIVERSELLE

  1. Prolétariat manuel. - Labeur excessif ; privations ; salaire insuffisant ; vieillesse indigente ; sans-travail ; épouvantable détresse ; mendiants ; vagabonds ; voleurs ; prostituées ; morts par la faim ; suicides.

  2. Prolétariat intellectuel. - Employés d’administrations publiques et privées ; monotonie de leurs occupations ; difficultés de l’avancement ; absence d’idéal ; sujétion ; routine ; honoraires dérisoires ; médiocrité ; misère en redingote. Employés de commerce et d’industrie ; pris entre le patron et la clientèle ; insécurité du lendemain ; sans place.

  3. Classe moyenne. - Petit commerce : souci perpétuel ; lutte concurrentielle ; menaces de faillite ; ruine totale. Petite industrie : infériorité résultant de l’outillage ; écrasement certain. Petite propriété : impôt ; usure ; hypothèque ; mauvaises récoltes ; anxiété constante ; ruine.

  4. Classe élevée. - Souffrance d’une autre nature mais très réelle. Bonheur impossible au littérateur, à l’artiste, au savant, au riche. Cœurs broyés. Douleur partout en haut comme en bas. Pessimisme universel.

I. - Prolétariat manuel.

Nous avons vu que le but à atteindre, c’est le bonheur. Eh bien ! ce siècle a quatre-vingt-quinze ans ; voyons si nous sommes loin du but.

A ceux qui, nés dans la classe aisée, n’ont jamais fait personnellement la triste expérience de la misère ; à ceux qui, vivant dans un milieu élégant, parfumé, lumineux, ne peuvent s’imaginer qu’il en existe un autre où l’on ne connaît, ni le luxe, ni le confort ; à ceux si nombreux qui voient dans le travail moins une nécessité qu’un moyen d’occuper leurs loisirs, un champ ouvert à leur activité naturelle, ou la probabilité d’accroître leur fortune ; je dédie la première partie de ce chapitre.

Les autres, ceux dont la vie, depuis la plus tendre adolescence jusqu’à la vieillesse, n’est qu’une sorte de condamnation au travail forcé, ceux-là, peuvent passer ces quelques feuilles ; elles ont pour objet de chanter la complainte de leurs souffrances, de leurs misères. - C’est assez qu’ils les vivent, ils ne les connaissent que trop.

Jusqu’à l’âge de 25 ans, bourgeoisement élevé, dans une brillante situation, dépensant sans compter parce que je gagnais vite et beaucoup, j’avais peine à croire, moi aussi, qu’il y eût des créatures ne connaissant de la vie que les âpretés, les grimaces, les contradictions, et je disais volontiers avec tant d’autres : « qui cherche résolument une occupation la trouve ; qui travaille peut - et doit - mettre de côté pour ses vieux jours ; à notre époque, il n’y a de dénués que les paresseux et les prodigues. »

Depuis, mes yeux se sont ouverts à la réalité.

Ce dont je vais parler, je l’ai vu ; Je l’ai presque vécu moi-même. Mon cœur s’est ému des plaies dont mes yeux ont sondé la profondeur et l’étendue ; mon cerveau s’est révolté au spectacle de tant de tortures et d’humiliations - et j’ai pleuré avec ceux qui pleurent.

A vous qui blasphémez comme je blasphémais, parce que, comme vous, je pensais et parlais sans savoir,

Je dédie ces quelques feuillets.

Je vous en prie : lisez-les.

S. Faure.

« Allons, allons, prolétaire, les gens qui peuvent s’amuser vont se mettre au lit, il est temps que ceux qui doivent travailler sortent du leur ; les mondaines quittent leur toilette de bal ; il est l’heure de t’habiller ; les restaurants de nuit se vident et les usines vont s’emplir. Lève-toi, hâte-toi. »

Et, par les nuits les plus glaciales du plus rigoureux hiver, dès cinq heures du matin, le salarié procède à sa toilette sommaire, dégringole ses six étages, se hâte vers son atelier souvent éloigné et s’attelle à un labeur qui, commencé avant le jour, ne prendra fin qu’après lui.

Et quel labeur ! Il faut pour s’en faire une approximative idée avoir pénétré dans une de ces gigantesques fournaises qu’on a justement flétries du nom de « bagnes capitalistes », où des êtres humains de tout âge, de tout sexe s’engloutissent en avalanches compactes et restent sous l’effort pendant des 10, 12 et 14 heures par jour.

Sous l’œil d’un contre-maître appliquant avec sévérité un règlement barbare, les esclaves modernes trient, nettoient, rasent, allongent, raccourcissent, taillent, ploient, cassent, filent, tissent, chauffent ou glacent la matière transformable en produits qui enrichissent tous les marchés du globe. Tantôt debout, tantôt accroupi, tour à tour exposé au froid, au chaud, à l’humidité, au courant d’air, ici seul et là avec cent autres, combinant ses efforts soit avec la machine qu’il dirige et surveille, soit avec ceux de ses compagnons de travail, l’ouvrier, d’un bout de l’année à l’autre, sue ou grelotte. Ses « hans » pénibles alternent avec le bruit des tenailles, le heurt des marteaux, le glissement des courroies, le grincement des roues, la strideur des scies, le râlement de la vapeur.

Sa respiration se confond avec le halètement de la machine. Les cris, les appels, les avertissements se croisent dans l’air qui charrie une poussière sale et viciée.

Que pas une seconde l’attention ne soit en défaut ; la vie de tous peut en dépendre, l’ouvrage en souffrir et le travail être refusé.

La journée longue, bien longue, est pourtant terminée. Les avez-vous vues, dites, vous dont la vie est faite d’opulence et d’oisiveté, les avez-vous vues ces files interminables dévalant sur la route boueuse, défoncée par les lourds camions qui apportent la matière et emportent le produit ? Que de souffrances sur la rude physionomie des compagnons, que de lassitude sur la figure des compagnes, que de résignation sur le visage des enfants !

Car il y a des enfants ; oui, des fillettes de dix ans et des gamins de douze, dont les membres frêles et délicats achetés au rabais, font à ceux de leurs parents une désastreuse concurrence.

Et ces flots de chair meurtrie par un labeur exténuant, roulent vers les quartiers lointains, pour y chercher quelques heures de repos.

Autant est vaste l’atelier, autant est exigu le logement du travailleur [17]. On y accède par un escalier sombre et gluant ; à la lueur indécise d’une petite lampe ou d’une chandelle qui pue, il faut manger une pitance rarement appétissante, souvent insuffisante et, la dernière bouchée avalée, bue la dernière goutte de vin, s’affaler, les membres gourds de fatigue, sur une pauvre couchette, y goûter un sommeil de brute esquintée pour, le lendemain, recommencer la même vie, se mettre à la besogne, toujours la même - quel supplice ! - courir les mêmes dangers, subir la rigueur des mêmes règlements.

Mais quelle est donc cette folie de labeur, obstiné, de servitude incessante ? Quelle force mystérieuse pousse ces gens à s’exténuer ainsi ?

Consentent-ils de telles privations [18] dans le but de servir une noble cause ou de faire la vie douce à des êtres chéris ?

Non ! la plupart produisent pour le compte de gens qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’ont jamais vus, qu’ils n’apercevront jamais ; les autres pour le compte d’un patron qui se montre à peine et qui passe auprès de leur misère avec la plus entière indifférence.

Mais peut-être ont-ils en vue d’acquérir en peu d’années, par un travail assidu et au prix d’incessantes privations, des épargnes qui assureront à leurs vieux jours le repos et le bien-être ?

Cette espérance même leur est interdite. Ils savent, bien qu’ils ne connaissent pas Jean-Baptiste Say, que « ce ne sont pas les misérables qui font des épargnes ; car qui n’a de quoi vivre ne met guère de côté : c’est à leurs dépens que les épargnes sont faites » [19] et qu’ainsi, ces derniers ne sauraient mettre quoi que ce fût de côté. Ils n’ignorent pas, quoiqu’ils n’aient vraisemblablement jamais lu la Philosophie de l’avenir, que « celui qui ne possède pas, quelle que soit d’ailleurs son intelligence, ne peut arriver à rien, si ce n’est exceptionnellement [20].

Ils en ont tant vu qui, après avoir peiné des 20, 30 et 40 ans, vieux, usés, mis à la porte, n’avaient pour toute ressource que l’hospice et la mendicité !

Autrefois, au temps jadis, oui, encore pouvait-on, quand la chance s’en mêlait, trouver à épargner quelqu’argent, travailler pour soi et mettre ses cheveux blancs à l’abri du besoin ; mais aujourd’hui, impossible : les loyers sont trop élevés, le matériel trop coûteux et la concurrence écrasante !

Pauvres, pauvres gens !

Mais pendant qu’ils travaillent, le prix de leur journée est-il suffisamment élevé ? Des valeurs sorties de leurs mains, leur est-il laissé une part raisonnable ? Reste-t-il entre leurs doigts une équitable partie des richesses dont ils inondent les marchés ?

Non, ces producteurs sont tenus, en échange d’un salaire dérisoire, d’abdiquer tous leurs droits sur les produits dont ils sont les facteurs indispensables.

Il n’est pas en leur pouvoir de débattre normalement le taux de leur salaire. L’employeur peut attendre et avoir raison à son gré de l’obstination de l’ouvrier qui, lui ne peut attendre, car il faut qu’il mange, qu’il vive.

Ce taux ne dépend pas non plus du caprice ou de la volonté du salariant. Il est déterminé par un concours de constances que tout le monde connaît : nécessites de la concurrence, loi de l’offre et de la demande, etc., circonstances qui ont amené quelques économistes officiels eux-mêmes à reconnaître l’existence d’une loi dite des salaires qui se formule ainsi : « Le salaire de l’ouvrier ne saurait normalement dépasser, dans un temps et un milieu donnés, le tantum de subsistance strictement nécessaire pour qu’il vive et se reproduise. »

A la ville, ils sont des centaines de milliers, des millions appartenant à la multitude considérable de corporations que comportent les diverses branches de l’activité industrielle.

Bâtis comme vous et moi, faits comme tous pour la culture intellectuelle, l’activité normale, les joies de la vie, le bien-être suffisant, ces millions d’être naissent, grandissent, vivent et meurent sans autre horizon que la pauvreté, sans autre perspective qu’une mort prématurée ou une vieillesse indigente. Ils ne connaissent rien des contentements de l’esprit, des satisfactions du cerveau ; leur passé s’appelle déception, leur présent douleur, leur avenir désespérance [21].

Que si nous fuyons l’atmosphère empestée des grandes cités ouvrières et nous dirigeons, à travers plaines et monts, vers les régions rurales, nos regards s’arrêtent sur un spectacle qui n’est pas moins lamentable.

Avec ce coup de pinceau merveilleux qui fait l’artiste, Zola a admirablement tracé le portrait du travailleur des champs, depuis le possesseur cupide et jaloux de quelques arpents jusqu’au simple journalier louant ses bras à d’autres.

Celui-ci, traité plus durement que les bêtes auxquelles il doit donner ses soins, courbé sous les plus dures besognes, geignant sous les plus lourds fardeaux, levé le premier à la ferme et couché le dernier, arrosant de ses sueurs ce sol qui n’est pas, qui ne sera jamais sien, fauchant cette herbe et ces épis qui sont la propriété d’un autre, conduisant au marché ce bétail dont un autre touchera le prix, se contentant de la soupe et des croûtes dont personne ne veut, parfois même obligé de disputer en cachette aux bêtes de la porcherie les mauvaises pommes de terre qui doivent engraisser ceux-ci, partageant la litière des animaux à l’écurie, en but à toutes les risées, aux tracasseries, aux méchancetés ; sans famille, sans ami, sans soutien, ce paria traîne lamentablement sa carcasse amaigrie de ferme en ferme, d’étable en étable, vivant de cette épouvantable existence jusqu’à ce que, sur le tard, on le ramasse un jour comme un chien dans un sillon ou dans une ornière.

Ce personnage, c’est, comme son frère de la ville, le type synthétique de toute une classe d’individus qui en comprend aussi des millions et des millions.

Souvent, bien souvent, ces maudits ont pris en haine leur esclavage et, révoltés, ils ont songé à se rapprocher de leurs frères de misère, de tous ceux qui, courbés sous le même joug, endurant les mêmes privations, doivent souffrir de mêmes douleurs et éprouver des indignations identiques. On refuserait de se soumettre plus longtemps à de telles abominations ; on revendiquerait son dû ; on réclamerait son droit. On était, après tout, le nombre, la force. On les verrait bien les maîtres, s’il fallait qu’ils fissent l’ouvrage sans les ouvriers.

Et après une journée plus accablante que les autres, on se couche ayant pris de suprêmes résolutions.

Mais le lendemain, plus triste, mais plus résigné que jamais, on retourne au champ ou à l’atelier, un peu par habitude, sorte de vitesse acquise, et, beaucoup par réflexion !

On a pensé qu’il existe une masse de « sans travail », en quête de salaire et qu’ainsi la place qu’on abandonnerait ne resterait pas inoccupée ; cette place, c’est le pain assuré, un pain bien amer et chèrement payé ; mais enfin il en faut pour soi, pour la femme, pour les enfants. Et, rien qu’à penser qu’on a failli en manquer et en priver ces pauvres chers petits, on est presque disposé à se croire un privilégié.

Privilégiés ! mais sans doute ils le sont - ô monstrueuse ironie ! - ceux dont je viens de crayonner l’existence, et je me souviendrai toute ma vie de ce camarade qui, après un chômage forcé de plusieurs semaines, m’annonça, tout joyeux, qu’il venait de trouver de l’embauche et s’écria : « J’ai enfin rencontré un patron consentant à m’exploiter ! »

Sans travail, comme ces deux mots changent de signification avec l’état de fortune de ceux auxquels on les applique ! Il y a des personnes qui, depuis le berceau jusqu’à la tombe, sont sans travail et n’en cherchent pas. Le travail des autres suffit à leur opulente oisiveté.

Ce n’est pas de ces personnes qu’il est ici question ; il s’agit de celles qui, sans travail, sont sans salaire et, par conséquent sans pain.

Quelle horrible situation !

Jusqu’ici nous sommes restés aux portes de l’enfer social ; il faut les franchir.

Que n’ai-je pour décrire cette géhenne, la langue magique de l’immortel auteur de la Divine Comédie !

Ici, c’est la sombre demeure du dénuement et de la faim. On y voit errer, sans trêve ni repos, les yeux suppliants ou courroucés, ceux et celles que l’atelier semble ne plus vouloir.

Ceux-ci ont des bras solides, pourtant ! et ils ne demandent qu’à les employer au service de quelqu’un. On ne serait pas mécontent d’eux, allez !

Les doigts de celles-là sont habiles ; ils vont vite ; ils courraient si agiles sur le travail et ils coûteraient si peu à qui les utiliserait !

Depuis des semaines, ces malheureuses créatures vont de porte en porte offrir leurs services. Les premiers jours, soutenu par l’espoir, ayant dans la poche ce qui restait de la dernière paie, escomptant le crédit que le boulanger et l’épicier ne refuseront pas, on a fait, sans trop se plaindre, le tour des ateliers et des usines.

Mais on a reçu partout la même agaçante réponse : « pas aujourd’hui, nous n’avons besoin de personne : dans quelques jours revenez et nous verrons ! »

Le sans-travail est revenu et la réponse a été celle-ci : « pas encore, attendez ! »

Cette parole résonne lugubrement. Attendre, attendre encore ! tandis que un à un, ces chers petits riens qu’il regardait comme toute sa fortune et qu’il avait si péniblement achetés s’en sont allés au Mont-de-Piété ! Attendre ! et demain, il faudra y porter ses dernières ressources ! Attendre ! et le boulanger réclame ce qui lui est dû et refuse le crédit !

Attendre ! et voici le terme et Monsieur Vautour a parlé de vente et d’expulsion !

Peu à peu la confiance des premiers jours a fait place au découragement ; le sans-travail a comme le pressentiment qu’il n’en trouvera pas.

Il recommence néanmoins, voulant lutter jusqu’au bout son suppliciant chemin de croix.

Aussi longtemps qu’il l’a pu, il a gardé le front haut, regard fier, la voix ferme. Il n’est pas fait pour mendier même du travail. Mais à mesure qu’il a avancé sur la route de son épouvantable calvaire, la croix a déprimé ses épaules et ses forces se sont épuisées [22].

Aujourd’hui, son front est baissé, ses yeux sont suppliants, sa voix tremble, Oh ! du travail, du travail ! Ne serait-ce qu’une semaine, une journée, une heure ! n’importe quelle besogne, à n’importe quel prix ! Il ne craint plus qu’on lui demande un labeur trop pénible ou qu’on lui offre un salaire dérisoire ; il tremble seulement qu’on ne lui refuse tout travail ; et conséquemment, tout salaire.

La crise de chômage se prolonge et s’intensifie. Il rencontre à la porte des ateliers des centaines de pauvres diables comme lui en quête d’une tâche quelconque [23]. Les yeux caves, la peau jaunâtre, les corps efflanqués, les souliers éculés, les vêtements en loques, les coiffures crasseuses, le linge sordide de ces lamentables parlent brutalement de leur noire détresse

Chaque jour amène de nouvelles privations et ajoute au dégoût, au désespoir.

Que faire ?

Ils n’ont pas lu Mirabeau, ces ventre-creux ; ils ne savent pas qu’il y a plus d’un siècle ce tribun a dit : « il n’y a pour le prolétaire que trois moyens de vivre : travailler, mendier ou voler. »

Mais ils ont cherché et ils n’en ont pas trouvé un quatrième.

Décidément le travail ne veut plus d’eux.

Eh bien ! ils se feront mendiants ou voleurs, peut-être les deux.

Mendier, voler ! Ces seuls mots font monter à leur front le peu de sang que charrient leurs veines anémiées. Tendre cette main qui maniait naguère si vaillamment l’outil ou la charrue ! Implorer une aumône, de cette voix qui jusqu’alors n’a jamais demandé que du travail !

Saisir d’une main furtive ces mille objets qu’on faisait peser ou compter devant soi par le détaillant et qu’on rapportait, presque joyeux, au foyer !

Non, non, le sans-travail ne pourra s’y résoudre. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas...

Mais cette idée, qu’il a d’abord repoussée, l’obsède sans cesse ; elle se présente à lui sous le jour d’une fatalité de plus en plus inéluctable ; elle prend possession de son cerveau, s’y installe en souveraine.

Le sans-travail s’habitue à l’envisager avec moins d’horreur ; peu à peu, sa prime répugnance disparaît ; il fait presque bon ménage avec elle et il suffira, pour qu’il y obéisse, d’une circonstance qui, tôt ou tard, se présentera.

Il suffira qu’un soir il retourne à son taudis et qu’il entende la voix des bébés lui demander à manger, qu’il contemple la face hâve et pâle de sa compagne, pour qu’il devienne mendiant ou voleur.

Etrange filiation de toutes choses en ce monde : le vol d’en haut enfante le vol d’en bas ; la richesse des uns fatalise la mendicité des autres. Ne faut-il pas qu’il y ait des mains pleines de louis pour qu’il y en ait d’autres implorant un sou ? Les premières se tendent pour donner, les autres pour recevoir.

Pourra-t-il au moins voler et mendier en paix, ce paria ?

Non ! La loi qui consacrant et sanctionnant l’organisation sociale fait infailliblement des vagabonds, des mendiants et des voleurs, la loi dispose de gendarmes et de policiers pour arrêter ces hommes dangereux, de magistrats qui les condamnent, de prisons qui les enferment [24].

Et quand une fois, une seule, la dure main des premiers s’est abattue sur le collet du délinquant, quand une seule fois, la voix blanche du président a prononcé l’arrêt de condamnation ; quand, une seule fois, les portes de la prison se sont fermées sur ce criminel, tout retour en arrière lui est interdit, tout relèvement rendu impossible [25]. Les Jésus modernes ne ressuscitent pas les Lazare de la pauvreté, pas plus qu’ils ne réhabilitent les Magdeleine de la prostitution.

Car si deux alternatives seulement se présentent à l’homme sans-travail, il s’en présente une troisième à la femme : c’est la prostitution.

Celles qu’on nomme les filles de joie, sans doute parce qu’elles sont faites pour vendre de la joie aux autres tandis que leur vie n’est, le plus souvent, que douloureuse, ont déjà trouvé d’éloquents défenseurs.

Il s’est élevé des voix attendries en faveur de ces jeunes filles jetées par la misère sur le pavé des grandes villes : fillettes flétries à seize ans, filles obligées pour manger de supporter les caresses avinées des noctambules attardés chez quelque mastroquet ou de se prêter aux caprices lubriques des vieux Messieurs ; femmes inscrites sur les honteux registres qui témoignent de leur épouvantable métier.

Pauvre chair tarifée comme celle qu’on dirige sur les abattoirs, visitée et inspectée comme la viande, le poisson, le fruit des marchés et des halles, pour qu’elle n’empoisonne pas l’acheteur ! Chair que la main des agents « rafle » pour peupler les violons et les cachots comme les accapareurs raflent les sucres et les cafés pour en emplir leurs comptoirs ; chair qui te vends pour la pitance du soir et le gîte de la nuit ; chair que mord la faim plus souvent que la passion ; chair qui habites les galetas, les garnis et les maisons fermées ; chair qui n’as la possibilité de te donner à personne librement, spontanément, parce que tu as l’obligation de te prostituer à quiconque te marchande, t’achète et te paie comptant - c’est de toi que je parle.

Les « Nana » et les « Sapho » qui ont des chevaux et des domestiques, des hôtels ou des villas, ont eu leur peintre.

Irma de la maison publique, Titine du boulevard, Margot de la rue, c’est vous que j’interroge.

N’êtes-vous pas filles de pauvres gens ? n’avez-vous pas, à douze ans, été mises en apprentissage, à l’atelier ou en condition ? N’est-ce pas l’exemple, l’entraînement, le manque de travail et enfin la misère qui vous ont poussées à vendre ces baisers que vous auriez été si joyeuses de donner ?.....

Sans doute, telle n’est pas l’histoire de tous les mendiants, de tous les vagabonds, de tous les voleurs, de toutes les prostituées ! mais il n’empêche que ce ne soit la genèse historique de la prostitution, du vol, du vagabondage, de la mendicité.

Toutefois, il est des femmes qui, malgré tout, refusent de se prostituer ; il est des hommes qui reculent devant le vol et la mendicité.

La troisième page des journaux nous initie presque chaque jour à la vie ou plutôt à la mort de ces malheureux

Ce sont des vieillards qui, après avoir travaillé pendant plus d’un demi-siècle et contribué à faire la fortune de plusieurs patrons, sont dénués de toutes ressources et, dans une lutte atroce contre l’inanition, perdent le peu de vie qui leur reste ; ce sont des hommes et des femmes en pleine maturité tombant de froid et de faim dans la rue, sans gîte et sans vivres depuis plusieurs jours ; ce sont des jeunes garçons et jeunes filles que fauchent au printemps de la vie la phtisie résultant d’un travail prématuré et excessif ainsi que des privations ; ce sont de pauvres innocents que la tendresse d’une mère au sein tari, à la huche vide ne peut arracher à la mort [26]

D’autres n’attendent pas que celle-ci arrive ; ils la trouvent trop lente ; ils vont au devant d’elle. Dans quel abîme de désespérance faut-il qu’insensiblement aient roulé ces infortunés pour qu’ils ne voient d’autre issue à leurs angoisses que l’inexorable fin de tout : des tristesses comme des joies ?

Ne doivent-elles pas avoir bu jusqu’à la dernière goutte le fiel de toutes les déceptions, l’amertume de toutes les misères, le venin de toutes les humiliations, celles qui cherchent un refuge dans le suicide et y précipitent avec elles les fruits de leurs entrailles [27].

Ceux que les hasards de la vie n’ont jamais mis en présence d’aussi lugubres tragédies ; ceux qui n’ont jamais connu de près cette horrible odyssée que détermine la détresse, ceux que leur éducation, leur milieu spécial, leur situation tiennent toujours éloignés des loqueteux, des sans-travail et même de la population ouvrière crieront peut être à l’exagération.

Eh bien ! non. Je suis forcément resté en deçà de la réalité parce que, quelque riche que puisse être notre langue, il est des maux qu’elle est impuissante à dépeindre et même à exprimer [28].

II. - Prolétariat intellectuel.

Il ne faudrait pas croire que nous eussions parcouru tout le pays du malheur et qu’en dehors de cette région où tout est labeur excessif, privations et dénuement, l’œil de l’observateur n’eût plus qu’à se reposer sur le spectacle consolant d’une activité raisonnable, d’une confortable existence.

Parallèlement à cette catégorie fort nombreuse d’êtres humains qui constituent le prolétariat manuel, il existe une classe d’individus qui peuplent les bureaux, les magasins, les comptoirs, les administrations et qui forment le prolétariat intellectuel.

Cette classe comprend tous ceux qui, à un titre quelconque, autre que celui d’ouvrier manuel, appartiennent au monde du travail salarié : tels les employés de l’industrie et du commerce attachés aux écritures, à la vente, à la réception ou à l’expédition des marchandises ; tels ceux qui, dans les grandes administrations publiques ou privées : banques, sociétés d’assurances, compagnies de chemin de fer, ministères, petit fonctionnariat, n’occupent que des places secondaires ou inférieures.

Il faut reconnaître que la situation de ces derniers présente plus de stabilité, qu’ils ont moins à redouter que leurs frères manuels, l’insécurité du lendemain, qu’enfin par une retenue sur leurs émoluments, une retraite leur est assurée pour leurs vieux jours.

De prime abord, ce sont là des avantages, mais combien cher payés ! Quelle vie épouvantable, celle de ces hommes qui, entrant jeunes encore, dans une de ces gigantesques hiérarchies, doivent commencer par les besognes les plus infimes correspondant à une rétribution presque toujours insuffisante, et, du 1er janvier au 31 décembre, se pencher sur les mêmes grimoires, rédiger les mêmes rapports, remplir les blancs des mêmes pièces, consulter les mêmes registres, tel l’écureuil tournant dans sa cage sans jamais se reposer !

Et ce tracé au cordeau de l’existence, qui ne permet pas un seul jour, à l’imagination, de vagabonder dans les altitudes du rêve sans que l’on retombe, forcément meurtri, sur le sol de la réalité ! cette absence d’imprévu, lequel est pourtant une des séductions les plus brillantes pour la jeunesse à la vie ignorée, médiocre, puisant la force de supporter les duretés du présent dans l’attente de l’X problématique qui, demain, apportera l’éclat et la notoriété ! Et cet écoulement monotone des jours invariés, sans autre volonté que de ne pas perdre sa place, sans autre espoir que d’obtenir de l’avancement ou une gratification, sans autre désir que de devenir vieux pour avoir droit à la retraite, sans autre certitude que de ne pas crever de faim !

Qui pourra narrer en termes exacts, les humiliations, les bassesses, les platitudes, les délations, les hypocrisies auxquelles se heurte à chaque instant quiconque est appelé à se mouvoir péniblement, et sa vie durant, dans les corridors, les antichambres et les bureaux des grandes administrations publiques et privées, quiconque débute comme simple stagiaire et gravit un à un les échelons de cette hiérarchie si compliquée, si dure, si rigide, les yeux fixes vers cet idéal : la direction d’un bureau, d’une division, d’un service.

Malheur à celui qui se permettrait de dénoncer un scandale, de signaler un abus, de s’élever contre une injustice, de flétrir une iniquité, de proposer une réforme ! Ce loyal, ce naïf, verrait immédiatement se dresser contre lui tous les vieux serviteurs de la routine, tous ceux qu’anime le ridicule « esprit de corps » décoré pompeusement de « solidarité » par les cafards et les niais ; ce serait un haro général de la part de tous ces ronds de cuir qui, habitués à la tranquillité de leur fromage de Hollande, craignent avant tout qu’il n’y soit fait du tapage ; ce serait un tollé universel de la part de tous ceux que le favoritisme a casés ou promet de faire avancer, et, contre cette formidable levée de boucliers, le malencontreux, lâché par ceux-là même qui l’auraient poussé en avant, resterait isolé et sans défense.

Si encore, en échange de cette soumission aveugle, d’une mutilation si horrible de la volonté, d’une aussi exécrable subition de toutes les routines, on assurait à ces salariés des honoraires élevés, les mettant à même de chercher et de trouver ailleurs des compensations ! mais non, ces millions d’hommes : employés de banque, d’assurances et de chemins de fer, petits fonctionnaires, instituteurs, employés de ministère, des postes et télégraphes, ces millions d’êtres chaque jour écrasés par ce mécanisme meurtrier de la hiérarchie paperassière, bureaucratique et administrative, touchant une rémunération d’une insuffisance notoire et, vivant dans la perpétuelle crainte des créanciers qui pourraient se plaindre et les faire mal noter, dans la nécessité de paraître et de tenir leur rang, mènent une existence de privations incessantes et de parcimonie douloureuse.

Oh ! la pauvreté en redingote noire, en linge blanc, en chapeau haut de forme, n’est-elle pas plus pénible peut-être que celle qui va en blouse et en sabots ?

Sont-ils moins asservis et plus heureux, les salariés du commerce et de l’industrie : acheteurs, vendeurs, voyageurs de commerce, comptables, chargés de la correspondance, de la réception et de l’expédition des marchandises, garçons de boutique ou de comptoir, gratte-papier et bazochiens, prolétaires qui ne sont pas producteurs, mais appartiennent à cette foule de corporations que nécessite le système d’intermédiariat qui ronge notre société, gaspillant en pure perte une notable partie des activités humaines ?

Pris entre l’enclume du patron et le marteau de la clientèle, obligés de servir l’un et l’autre, astreints à prendre l’intérêt du premier et à paraître rechercher celui de la seconde, leur vie ne leur appartient pas ; obéir à l’employeur et subir les caprices du client, être obséquieux à l’égard de celui-ci, servile à l’égard de l’autre, il le faut pour monter en grade ou garder sa place.

Sans doute on peut changer de boutique ou de bureau ; mais quitter un maître pour en prendre un autre ; tourner le dos à une clientèle pour se courber humblement devant une nouvelle ; à quoi bon ?

Encore faudrait-il être sûr, en abandonnant une place, qu’on trouvera son équivalente ; et rien n’est moins certain, car par suite des applications de la science à l’industrie qui, en multipliant l’outillage mécanique et en augmentant la productivité, diminuent proportionnellement l’outillage humain, c’est-à-dire le nombre de producteurs utilisés ; par suite aussi de la diffusion de l’instruction dans les classes populaires, le prolétariat intellectuel voit ses cadres s’élargir graduellement et recruter la masse dont le salariat manuel ne veut plus.

Aussi serait-il difficile de dire dans quel monde - ouvrier ou employé - se trouve le plus grand nombre de « sans-travail ».

III. - Classe moyenne.

Le lecteur trouvera peut-être que je l’ai trop longtemps promené à travers les ruelles de cette cité miséreuse. Je rappellerai ici que nombre de gens dont la vie s’écoule douce et facile ne soupçonnent même pas l’existence à côté d’eux, de tels crucifiements ; ce sont ceux-là que j’ai pris par la main pour leur faire visiter ce triste labyrinthe.

Venez, maintenant, vous qui vivez péniblement, vous dont le ventre crie souvent famine, vous qui logez dans les galetas et les chaumières, vous qui gémissez sous le faix du travail et qui, tous, contemplez d’un œil chargé d’envie ceux qui, plus haut placés dans l’échelle sociale, vous paraissent jouir du bonheur qui vous fuit, et vous constaterez, pauvres déshérités, que, pour être plus dissimulées, les plaies de ces heureux ne sont peut-être pas moins affreuses que les vôtres ; que, pour être d’une autre nature, leur malheur ne le cède guère à celui qui vous accable.

Ils mangent à leur faim, prennent un repos suffisant, habitent un appartement confortable, possèdent un coquet mobilier, sont bien vêtus, vont au café, au théâtre, au bal, aux eaux, en voiture, ceux que je vais faire défiler devant vous ; mais ouvrez bien les yeux et il vous apparaîtra qu’ils souffrent eux aussi, pas de la même façon ni pour les mêmes motifs que vous, mais peut-être tout autant, car il n’existe pas de pathomètre et l’on est tout aussi inapte à mesurer la douleur que le plaisir d’autrui.

Voyez derrière cette vitrine ce petit commerçant levé de bonne heure et couché tard, sa journée se passe en ordres à donner, en surveillance à exercer, en comptes à inspecter, en acheteurs à satisfaire, en marchandises à vérifier, en crédit à trouver, en rentrées à opérer, en échéances à prévoir, en paiements à faire, en inventaires à effectuer, en bilans à établir.

Il a jeté tout son avoir et même celui de sa femme dans son petit négoce ; et, tourmenté par la crainte d’immobiliser une trop grande partie de ses capitaux en augmentant son stock ; dominé pourtant par la nécessité à avoir en magasin de quoi satisfaire les exigences et contenter la fantaisie du consommateur ; vivant dans l’appréhension continuelle des mauvais marchés, des découverts imprudents, des traites impayées, retournées et qu’il faut couvrir, il n’a pas un jour de tranquillité.

Il n’évite un fossé que pour mettre le pied sur le bord d’un précipice ; il sort d’une échéance pour entrer dans une autre ; martyr des 15 et 30 de chaque mois. La moindre imprudence, le plus petit retard pourrait suffire à le perdre, en annulant son crédit, en démonétisant sa signature et s’il faisait la culbute, celle-ci serait saluée par les rires et les applaudissements de ses impitoyables concurrents.

Deux spectres hantent ses jours et ses nuits : la concurrence et la faillite, l’un précédant l’autre et le premier traînant presque forcément le dernier à sa suite. Cette situation est d’autant plus redoutable qu’il ne saurait échapper à l’étreinte de la concurrence : il faut chaque jour s’ingénier à faire mieux, plus grand, plus beau et moins cher ; il faut lutter contre le grand magasin qui menace, le voleur, d’emporter la clientèle et se défendre, coûte que coûte, contre les empiétements du haut commerce. Et dans une rage sourde et impuissante, les yeux s’injectent, le cœur se gonfle de colère et les poings menaçants se tendent contre ces monstres énormes dont les flancs gigantesques engloutissent tout ce qui vit du bas commerce, du petit magasin, de l’exiguë boutique.

L’industrie moyenne et la petite ne traitent pas mieux leur homme : les exigences sont les mêmes, la concurrence est aussi désastreuse et l’écrasement non moins inévitable [29].

Les travaux importants, les adjudications lucratives, les marchés avantageux, les forfaits de longue haleine, les commandes qui chiffrent, vont infailliblement à ces vastes usines, chantiers et entreprises qui disposent d’un outillage puissant et perfectionné aussi bien que d’un personnel nombreux.

La lutte peut être plus ou moins longue, mais l’issue n’est pas douteuse et c’est un grand chagrin pour le petit patron que de voir s’en aller une à une toutes ses chères illusions de relèvement et de prospérité et d’assister, impuissant, à l’écroulement de sa fortune, à la perte de son aisance, à cette ruine qui l’obligera demain à demander de l’occupation aux rivaux heureux qui ont précipite sa débâcle.

Quand une voix s’élève pour stigmatiser la scandaleuse opulence de quelques-uns et s’indigner sur la détresse du plus grand nombre, les économistes de l’école libérale croiraient manquer à leur devoir s’ils n’objectaient pas que depuis 1789, la terre arrachée à l’aristocratie nobiliaire est devenue le partage de la population rurale [30] et que, grâce à son morcellement, elle appartient à plusieurs millions d’individus, dont elle constitue les moyens d’existence.

Il est parfaitement exact que relativement grand est le nombre de ceux à qui appartient une fraction quelconque du sol ; mais est-ce à dire qu’il soit heureux, le petit propriétaire, celui qui ne possède qu’un insignifiant lopin de terre [31] et même celui qui possède davantage ?

Gémissant sous le poids de l’impôt, tiraillé par les dettes contractées au cours des mauvaises années, son bien grevé le plus souvent d’hypothèques et ne lui appartenant plus que de nom, vivant dans l’appréhension perpétuelle de la grêle, de la gelée, de la sécheresse, des maladies épidémiques qui emportent ou compromettent le fruit, la vigne, la betterave, la pomme de terre, les bestiaux, etc., interrogeant, matin et soir, l’horizon pour y découvrir des pronostics, le petit cultivateur vit dans des transes mortelles.

Il y a deux ans, il fallut consentir hypothèque, et l’an dernier vendre la récolte sur pied à un de ces agents qui, de l’argent au bout de ses doigts crochus, spéculant sur la misère des paysans, accaparent les produits de toute une région. Qui sait à quoi il faudra se résoudre cette année et ce que réserve l’an prochain ?

Faudra-t-il donc voir passer en des mains étrangères, lambeau par lambeau, déchirée par l’usure, déchiquetée par les créanciers, cette terre qu’on a eu tant de mal à acquérir, ce bien au soleil, que la famille possède depuis deux générations déjà ? Oh ! malheur ! malheur ! Cette terre qu’on a si longtemps comblée des caresses rudes de sa main travailleuse et arrosée des larmes de sa peau, cette terre dont on a fait sa maîtresse, qu’on a fécondée sans relâche pour qu’elle donne de beaux fruits, il faudra donc se la voir arracher des bras, et passer dans ceux du voisin ou du Monsieur de la ville !

Et l’on sera le point de mire de tout le pays qui se frottera les mains, et tous ceux avec qui l’on aura été en rivalité clabauderont partout que le père X... est un imbécile et un maladroit, la femme une orgueilleuse et le fils un dépensier Quelle fatalité !

IV. - Classe élevée.

Ainsi : servitude absolue, travail excessif, salaire insuffisant, privations, chômage, mendicité, prison, prostitution, mort par la faim ; tel est le lot du prolétariat.

Médiocrité, inquiétudes, angoisses, rivalités, faillite, ruine, déconsidération ; tel est celui de la classe moyenne.

Voilà la vie, en France, de 35 millions au moins d’individus sur 38 millions et demi d’habitants, la vie, pour ne pas exagérer, de 90 personnes sur 100 [32].

Mais les dix autres ? Celles-là doivent ne rien connaître des douleurs sociales et, à l’abri des éventualités malheureuses, goûter toutes les félicités, savourer délicieusement toutes les béatitudes.

Quel nuage pourrait obscurcir ou simplement voiler un instant l’azur de leur ciel ? A elles la fortune, les honneurs, les dignités, l’influence, le respect des foules, l’admiration publique ; à elles toutes les satisfactions, toutes les joies.

Voilà ce que pensent le prolétaire et le petit bourgeois. Eh bien ! ils se trompent.

Je ne dis pas que ces privilégiés de la naissance, du savoir et de la fortune, n’échappent pas, sans lutte, à la presque totalité des souffrances qui proviennent du paupérisme matériel. Mais qui oserait soutenir que le bonheur réside dans un hôtel somptueux, un mobilier luxueux, des honneurs publics ou la domination sur les foules ?

Pour ma part, je suis convaincu que toute situation, dans notre société, comportât-elle une part considérable d’avantages, entraîne nécessairement une part importante de désagréments et si l’on admet 1° que le bonheur : c’est pour chaque individu la faculté de satisfaire librement tous ses besoins : physiques, intellectuels et moraux, etc., 2° qu’il est dans la nature de l’homme, une catégorie quelconque de ses triples besoins étant satisfaits, de ressentir plus vivement la morsure des autres, et, partant, d’être éprouvé plus violemment par la résistance qu’il rencontre à les satisfaire, on n’aura pas de peine à comprendre que riches, savants, artistes et puissants du jour ne sont pas, ne peuvent pas être heureux.

Non ! il n’est pas heureux, il ne peut pas l’être celui qui tient une plume et qui ne peut la laisser courir librement sans se heurter, à chaque page, à un préjugé, à une erreur sanctionnée par l’opinion, à une iniquité glorifiée par l’ignorance et la mauvaise foi, sans blesser de ridicules susceptibilités, sans froisser d’inconcevables pudeurs, sans contrecarrer de grotesques conventions ?

Non ! il n’est pas heureux, il ne peut pas l’être, l’intellectuel qui voit mutiler sans cesse la raison humaine, châtrer le cerveau, enserrer la pensée dans un réseau étroit de méthodes fausses, de procédés irrationnels !

Non ! il n’est pas heureux, il ne peut pas l’être, l’artiste qui s’indigne au spectacle de l’esthétique domestiquée, du pinceau vendu, du burin prostitué, de la lyre asservie, de la camisole de force dont est menacé tout ce qui manifeste quelque indépendance, quelque originalité, tout ce qui veut s’élancer hors de la classique ornière, se jeter hors des sentiers battus, lutter contre le mauvais goût du jour, lever contre l’orthodoxie de la vieille école le drapeau de la révolte et lancer la vie artistique sur des pistes inconnues !

Non ! il n’est pas heureux, il ne peut pas l’être celui qui, planant dans les hautes régions de la science, découvre à ses pieds la multitude grouillant dans les bas-fonds de l’ignorance et toujours prête à s’engouer des charlatans et des truqueurs ! le savant dont les découvertes les plus géniales et les idées les plus sublimes sont exposées aux acerbes critiques des confrères jaloux, à l’insolent badinage des gouailleurs, au haussement d’épaules des sceptiques, à l’éclat de rire des jocrisses, à l’entêtement incrédule de la foule routinière !

Non ! il n’est pas heureux, il ne peut pas l’être, le riche qui, se sentant l’objet de toutes les convoitises, peut constamment rouler dans sa tête, sans jamais le résoudre, le problème de savoir si l’ami qui lui serre chaleureusement la main voit en lui autre chose qu’un coffre-fort auquel, le cas échéant, il pourra frapper ; si la femme dont les lèvres s’approchent des siennes et dont le simple frôlement fait circuler de la lave dans ses veines, si cette femme, malgré ses airs de désintéressement, ses allures d’amoureuse, et ses caresses passionnées ne songe pas uniquement à la situation qu’il lui fait, au luxe dont il l’entoure, à la fortune qu’elle rêve ; si ses propres enfants ne guettent pas l’accident, l’imprudence, l’excès, la maladie qui, en ouvrant sa succession, les mettra en possession de son bien.

Il peut donner des fêtes dans son magnifique hôtel, offrir en son château princier l’hospitalité à l’élite de l’aristocratie ; il ne connaîtra pas les fêtes du cœur, les plus douces, les plus pures, les plus profondes !

En vain parcourra-t-il les capitales et les villes de plaisir ; en vain verra-t-il se presser dans ses antichambres la foule servile des solliciteurs ; en vain son nom sera-t-il l’objet des vénérations et des éloges ; en vain multipliera-t-il les occasions de réjouissances ; en vain se jettera-t-il à corps perdu dans les extravagances les plus variées, les plus dispendieuses ; il traînera sans cesse avec lui le poids de ses anxiétés intimes, poids qui ira s’alourdissant toujours parce que, se blasant au contact des jouissances, il connaîtra bien vite la satiété.

Et je ne parle pas de ces haut de cœur, de ces exaspérations, de ces accès de révolte et de dégoût que ressentent les âmes généreuses, les esprits élevés, au contact des bassesses, des coquineries, des platitudes, des duplicités, des inégalités choquantes, des iniquités monstrueuses, des agissements scandaleux, des calomnies infâmes, des férocités sans nombre, de l’affaissement moral, de la dépression cérébrale, des crapuleries de toute nature qui déshonorent notre fin de siècle !

Ces consciences probes, ces intelligences larges, sont plus nombreuses qu’on le croit et se rencontrent dans toutes les classes de la société.

Je passe enfin sous silence cette compression douloureuse des besoins affectifs qui résulte d’une morale mensongère, basée sur le mépris de la chair, l’invariabilité du désir et les exigences économiques.

Si, dans ce désert aux espaces inexplorés que nous venons de parcourir en partie, il existe une oasis ou l’individu puisse désaltérer son palais brûlé par la soif, calmer ses entrailles déchirées par la faim, reposer son cerveau brisé par l’anxiété, tendre ses pauvres pieds tuméfiés par la fatigue et trouver le réconfort et le bien-être, il semble, n’est-ce pas, que cette oasis doive être l’amour ?

Qu’on asservisse le travail, qu’on réglemente la propriété, qu’on trace entre les citoyens des lignes de démarcation, que la pensée soit bridée, l’art comprimé, la science et la richesse monopolisées, c’est déjà presque incroyable ; mais ce qui est inconcevable, c’est qu’au nom de principes dont il est aisé de renverser l’échafaudage, au nom d’une morale reposant sur une métaphysique insoutenable, au nom d’une tradition et d’habitudes portant l’empreinte de cette morale et de ces principes, on ait osé soumettre à une réglementation uniforme et codifier cette mystérieuse attirance des sexes et des individus.

Imposer au cœur une façon d’aimer, à la chair une manière de se donner, introduire dans ces phénomènes qui, le plus souvent sont inanalysables des questions de durée, de situation, de consultation familiale, de consécration officielle ; cela semble impossible et cependant cela est.

Et cette « catégorisation » des choses de l’amour en permises et en défendues, en honnêtes et en déshonnêtes est le point de départ d’une infinité de souffrances morales, chez les riches comme chez les pauvres, chez les hommes comme chez les femmes, pour les enfants comme pour les parents.

Nul n’y échappe. Depuis des siècles, l’histoire, la poésie, le théâtre, le roman se mettent en frais pour nous retracer les émouvantes péripéties des odyssées amoureuses. Les cœurs se navrent, les yeux se mouillent au récit de ces drames tissés de contraintes, de déceptions, de remords, de vengeances, de malédictions, de crimes.

Ici, ce sont deux jeunes gens que la nature semble avoir pétris pour qu’ils goûtent, l’un par l’autre, toutes les voluptés amoureuses et entre lesquels se dressent, barrières infranchissables, les conventions mondaines, les haines ou rivalités de famille, les préjugés de caste, le veto paternel ; là, ce sont deux êtres qui ne s’affectionnent point, ne se sont jamais aimés, ne se chériront jamais et que des combinaisons plus ou moins ignobles ont rivés l’un à l’autre, forçats du mariage ; ailleurs, c’est un amant dont la sinistre jalousie demande le sang de l’infidèle et de son complice ; ailleurs encore c’est une pauvre enfant qu’ont séduite des lèvres fleuries de fallacieuses promesses et que la sublime loi de fécondité fait rejeter au rang des flétries, des stigmatisées.

La troisième page de nos quotidiens est souillée de ces drames de l’abandon, de l’adultère, de la jalousie qui finissent par le suicide ou l’assassinat.

Tout cela pourtant n’est rien, comparé à la multitude des pleurs tombés silencieusement, des scènes intimes, des plaies au cœur que connaissent les seules victimes.

Bref dans nos sociétés modernes l’amour est une intarissable source de larmes versées et de sang répandu.

J’ai beau prendre la lanterne de Diogène et chercher un homme heureux, je ne le trouve nulle part, ni chez les patrons, ni chez les ouvriers, ni chez les possédants, ni chez les sans-le-sou, ni chez les instruits, ni chez les ignorants, ni chez les dirigeants, ni chez les dirigés.

Les maux ne sont pas de même nature partout ; ceux qui rongent les « en haut » ne sont pas les mêmes que ceux qui tuent les « en bas » ; les plaies sont : ici, à l’estomac ; là, au cerveau, et, là, au cœur ; les uns souffrent surtout à la périphérie, les autres au centre.

Nous verrons dans les chapitres suivants, si ces maux, malgré leur diversité, doivent être rapportés à une cause unique ou s’il convient de les faire procéder de causes différentes.

Pour le moment, il s’agit de constater que, de quelque côté, si haut et si loin que l’œil se promène, il ne rencontre que douleur.

J’ai lu cent fois, et mille fois, en réunion publique, j’ai entendu dire qu’avec le pouvoir et la fortune les grands se sont assuré tous les bonheurs ; implicitement du moins, toutes les revendications socialistes s’inspirent de cette opinion. Orateurs et écrivains me paraissent se tromper : la souffrance est partout ; elle visite le château comme la demeure dupauvre ;mais elle se présente sous des aspects qui se transforment à chaque instant et à travers ses incessantes migrations, elle se métamorphose à l’infini.

La vie n’est qu’un long martyre, depuis le vagissement du bébé jusqu’à l’ultime soupir du mourant, le tourment relie le berceau à la tombe : la joie de vivre n’est qu’un mot.

Un immense dégoût s’empare de l’humanité. « La vie est bête, disent les uns et ne mérite pas qu’on fasse tant d’efforts pour la conserver ». - « A quoi bon vivre, disent les autres, si c’est pour souffrir sans cesse ! »

Les premiers bâillent en promenant un peu partout leur air ennuyé, morose, lugubre ; les derniers gémissent en traînant leur carcasse délabrée, meurtrie.

Schopenhauer règne : « L’existence est un mal, le monde est l’histoire naturelle de la douleur ; toute vie est souffrance » et l’auteur de la Philosophie de l’inconscient, le célèbre Hartmann triomphe : « La vie est et ne peut être que souffrance ; le seul remède est dans l’anéantissement du globe et de ses habitants, par la science humaine consciemment dirigée vers ce but. »

Et les deux augures du pessimisme font entendre leurs hideux ricanements.

Vive Hartmann, vive Schopenhauer !...........

La parole de l’évangile serait-elle donc exacte ? « Le bonheur n’est pas de ce monde. » La terre ne serait-elle qu’une vallée de larmes ?

Le furieux aquilon courbe sous sa puissante haleine tous les arbres de la forêt : les grands et les petits, le chêne et le roseau.

Ainsi souffle sur la terre désolée un vent de misère matérielle, intellectuelle et morale qui ploie toutes les têtes : celle des grands comme celle des petits, celle des puissants comme celle des faibles, les fronts altiers comme les humbles.

Le marteau-pilon de la souffrance, sans jamais s’arrêter, écrase des générations ; le chancre de la douleur étend sur l’humanité ses plaies de plus en plus hideuses.

Voilà la situation en 1895.

Comme nous sommes loin du but !

« Vingt-six millions trois cents trente neuf mille citoyens en France logent dans des cabanes, des huttes, ou des mansardes et dans ce nombre 214.000 se réfugient dans les terriers (Peyrremond) ».

Voici des chiffres plus récents cités par la Question Sociale : « Il y a encore en France 300.000 chaumières couvertes de paille, qui n’ont pas de fenêtre ; 800.000 maisons avec une fenêtre unique, et 1.800.000 maisons avec une fenêtre unique et 1.500.000 qui n’en ont que deux. Sur les 7.500.000 maisons qu’on compte en France, il y en a 4.500.000 qui ont moins de cinq ouvertures sans compter la porte ; deux tiers de la population de la France y habitent. »

On voit par ces chiffres que la situation ne s’est pas sensiblement modifiée depuis 1830.

« La misère publique est un grand fait social particulier aux temps modernes et qui se manifeste de plus en plus à mesure que la civilisation se répand. » (A. Blanqui, Histoire de l’Économie politique).

72.000 détenant trente millions d’hectares sur cinquante millions n’habitent pas leurs terres et les louent ou les afferment. (Fernand Maurice, La France agricole et agraire).

Chapitre III: CAUSE DE LA DOULEUR UNIVERSELLE

CAUSES FAUSSES :
  • La Nature.

  • L’Individu.

I.- La nature. - Langage de ceux qui accusent la nature d’insuffisance. Insuffisance incontestable aux époques primitives, au temps des civilisations gréco-romaines, et même aux siècles derniers. Mais aujourd’hui, il y a suffisance.

  1. Nos richesses matérielles. - Développement agricole : provisions alimentaires considérables ; outillage industriel formidable ; puissance de production énorme ; nombre, sécurité et rapidité des communications mondiales.

  2. Nos richesses intellectuelles. - Progrès scientifiques : astronomie, mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle, physiologie, anatomie, médecine, philosophie, sociologie, langage, poésie, littérature, théâtre, musique, peinture, sculpture, architecture.

  3. Quelques chiffres. - Production agricole, excédent de cette production sur les besoins nutritifs ; production industrielle, excédent des produits industriels sur les besoins à satisfaire.

  4. Conclusion. - La cause de la douleur universelle n’est pas dans la Nature ; considérations très importantes : pourquoi jamais été aussi urgent de résoudre le problème social.

II.- L’individu. - Acte d’accusation contre l’individu.

  1. Questions préjudicielles. - En quoi consiste le vice et la vertu : Réponses contradictoires des moralistes. Ce qu’est la conscience. Libre arbitre et déterminisme. Moralistes pris dans leur propre piège. Dieu, loi, conscience ne sont que des abstractions. Définition exacte du bien et du mal. Autorités à l’appui de cette définition. L’homme, être social et sociable, n’est qu’un produit du milieu. Par nature il n’est ni bon ni mauvais, il est neutre. Mais il devient bon ou méchant en raison du nombre et de la puissance des motifs qui le portent à être ceci ou cela.

  2. Voyons donc pourquoi il est :

    1. Paresseux.

    2. Égoïste.

    3. Violent.

    4. Menteur.

    5. Cupide.

    6. Dominateur.

  3. Conclusion. - L’être social est le produit nécessaire des trois facteurs suivants : hérédité, éducation, milieu. S’il est mauvais c’est qu’il a intérêt à l’être. Nombreuses citations à l’appui de cette opinion. Inutilité de la répression et des prédications moralistes. Constatation rassurante pour l’avenir.

I. - La nature

Quand l’observateur a reconnu l’existence d’un mal, le penseur a pour mission d’en chercher la provenance, d’en déterminer les causes. C’est le travail auquel je vais me livrer. Car, à moins d’admettre qu’un phénomène peut se produire sans l’intervention d’une ou plusieurs causes, ce qui serait absurde, il faut se demander d’où découle ce fait étrange : la douleur universelle.

Sur ce point, ont été exprimées et circulent nombre d’opinions. Toutes peuvent en somme se rapporter à trois : la première consiste à accuser la nature ; la seconde à incriminer l’homme lui-même ; la troisième rejette sur les institutions sociales toutes les responsabilités.

D’aucuns, usant d’un éclectisme facile vous diront qu’il existe dans ces trois manières de voir, dans chacune bien entendu, une part de vérité et que conséquemment la vérité toute entière se trouve dans un savant assemblage.

Tel n’est pas mon avis et je crois qu’en l’espèce l’éclectisme provient le plus souvent d’une certaine paresse d’esprit qui y trouve son compte ou de la crainte de prendre nettement parti dans la querelle.

Je vais procéder par élimination ; ce sera, je crois, la méthode la plus sûre.

Écoutons tout d’abord ceux qui accusent la nature. Voici leur langage :

« Jeté depuis des milliers d’années sur notre planète, l’homme a vainement couru après le bonheur, le calme, la tranquillité, l’abondance. La nature s’est constamment érigée en obstacle et tous les efforts s’y sont brisés. Les intempéries, les fléaux, les épidémies, toutes les forces aveugles du cosmos se sont coalisées contre lui. Sans doute l’humanité a su arracher à la terre quelques trésors précieux et ce serait folie de prétendre que nul progrès n’a été réalisé. Il n’est même pas déraisonnable d’avancer que dans l’interminable succession des siècles, le sol sera assez habilement cultivé et fouillé, l’industrie suffisamment développée pour que les besoins de nutrition, vêtement, habitât, soient pleinement et partout satisfaits. Mais il est loin encore ce temps idéal !

« Présentement - et toute la question est là - peut-on soutenir que notre humanité soit assez bien pourvue de toutes choses pour que, en retour d’un travail normal, chacun ait le confortable ou même le nécessaire ? Évidemment non ! La nature est paresseuse ; l’humanité en ce qui concerne la reproduction de l’espèce, ne l’est pas assez et c’est une des causes qui aggravent l’insuffisance. Le travail excessif, les privations, la misère, la mort par la faim, sont d’affreuses calamités ; seule, la nature en est responsable.

« Répartissez aussi équitablement que vous le pourrez les produits de toute espèce, et la pauvreté matérielle au lieu d’être le lot d’une classe deviendra celui de l’humanité toute entière.

« Et puis, que savons-nous ? La nature n’est pas seulement avare de ses biens, elle l’est encore de ses secrets. Quels sont-ils, ceux que vous avez réussi à lui arracher ? Où sont-elles vos connaissances, sûres, exactes, certaines ? Elles se réduisent à bien peu de chose. Savez vous seulement en quoi consiste la vie, quel est son principe ? Tant que vous n’aurez pas d’indiscutable façon, établi le pourquoi et le comment et même le pourquoi du pourquoi, le comment du comment, vous ne saurez rien ou ce sera tout comme.

« Qu’on se plaigne de la misère physique, qu’on déplore le paupérisme intellectuel, d’accord. Mais que voulez-vous y faire ? Il y a là une fatalité naturelle devant laquelle, quelque douleur qu’on en ait, on doit s’incliner : Sic futa volueront ! »

Voilà l’affirmation entêtée qu’on rencontre la première.

Examinons ce qu’elle vaut.

Il fut un temps où nos ancêtres vivaient dans des huttes ou se réfugiaient dans des grottes obscures et gluantes ; ils étaient nus ou à peu près ; s’emparer et se parer de la peau d’une bête féroce passait pour du luxe ; ils n’avaient pour armes et comme outils qu’une hache, une fronde ou un arc ; ils ne connaissaient rien des trésors inestimables que le sol recèle, ignoraient les propriétés de la matière, et le moindre phénomène avait le don de les plonger dans un craintif étonnement ; ne sachant rien de l’agriculture, ne possédant pas la notion la plus élémentaire de l’industrie ; ils erraient misérablement, vagabondant à travers déserts et forêts, sans route, sans moyen de transport, incapables de s’orienter, exposés continuellement à succomber sous la fatigue, le froid, la faim, la piqûre des reptiles, la dent ou la griffe des fauves qui peuplaient les territoires sans fin ; ils articulaient péniblement quelques sons pouvant passer plutôt pour des cris que pour un langage.

On s’explique sans qu’il soit utile d’insister, qu’en ces temps reculés, la vie n’ait été qu’un perpétuel corps à corps avec les difficultés naturelles, une lutte incessante contre les éléments ligués, une lente et horrible agonie.

Mais voilà des milliers et des milliers d’années que les ossements de ces générations primitives sont enfouis dans les profondeurs terrestres.

Si nous sautons brusquement à la période des civilisations égyptiennes, chaldéennes, persannes et enfin gréco-romaines, nous remarquons déjà que toutes différentes sont les conditions de la vie. Voici que des cités considérables ont été bâties, des maisons construites, des palais édifiés ; les vêtements sont taillés dans de magnifiques étoffes. Thèbes, Memphis, Sparte, Tyr, Carthage, Athènes, Rome, reines du monde, comptent des centaines de milliers d’habitants ; les plaines se couvrent de réjouissantes moissons ; l’industrie, bien qu’à ses débuts, possède un modeste outillage ; la terre abandonne une partie de ses richesses métalliques ; le sol est sillonné de sentiers, de chemins, de routes et même de voies spacieuses qu’on admire encore ; la navigation peuple l’océan de mâts et de voiles ; des marches s’ouvrent et le commerce s’établit.

La pensée humaine secoue ses langes et hasarde ses premiers pas. Peu à peu, ses chûtes sont moins fréquentes, sa marche s’affermit.

Des écoles se fondent ; les maîtres recrutent de nombreux disciples ; on explore les régions jusqu’alors inconnues ; les investigations se multiplient ; la science n’est pas encore instaurée, mais elle est pressentie. La philosophie fait entendre ses premières et audacieuses affirmations. Les arts prennent un essor inouï et dotent l’humanité de véritables chefs-d’œuvre. Le langage suit une marche parallèle ; la poésie, l’éloquence, le théâtre brillent d’un éclat extraordinaire et dans les fêtes, représentations, et réjouissances publiques, c’est un ruissellement d’or et d’argent.

Mais on comprend encore qu’à cette époque une partie de l’humanité ait vécu dans le dénuement. On sait que ces civilisations ne pouvaient soutenir leur prestigieuse suprématie que par la mise en servitude, après conquête, des peuplades vaincues ; on sait que ces capitales étaient les gouffres dans lesquels venaient s’engloutir les richesses du monde entier ; que, le seul droit alors étant le droit de conquête, les généralissimes victorieux ne revenaient à la tête de leurs troupes qu’en rapportant un butin considérable, souvent un nombre prodigieux d’esclaves, et que les honneurs du triomphe décernés aux conquérants étaient l’occasion de fêtes extraordinaires dont les vaincus faisaient tous les frais.

Au cours des vingt siècles qui suivirent, les races humaines se développaient toujours, laissant dans le champ de l’histoire de glorieux sillons. Marais desséchés, contrées assainies, territoires défrichés, forêts abattues, entrailles de la terre fouillées et dépouillées ; on rencontre ces choses à chaque pas.

Toute génération hérite des connaissances acquises par les précédentes, les développe, les précise, les adapte à l’agriculture, à l’industrie, à l’art, et les transmet à la génération suivante.

Les premières difficultés sont résolues, les notions fondamentales définitivement acquises ; le progrès s’avance avec une admirable rapidité. Les instruments de travail se perfectionnent, les découvertes se multiplient, les sciences appliquées font merveille.

Les transactions commerciales s’établissent, déterminant une production inattendue, une richesse sociale inespérée, reliant les peuples au-dessus des montagnes à travers les Océans.

La planète est désormais trop exiguë pour absorber l’esprit humain ; il ne suffit plus à celui-ci de jeter les yeux autour de lui, il veut voir haut et loin ; il veut maintenant voyager à travers l’incommensurable espace et pénétrer le mystère que gardent jalousement ces mondes qui roulent dans les régions infinies. Et tandis que les naturalistes, les physiciens, les chimistes se penchent, interrogateurs et anxieux, sur le globe terraqué, tandis qu’ils font effort pour induire d’une foule de phénomènes particuliers des lois d’ordre général, tandis qu’ils cherchent le secret des transformations, combinaisons, mariages et divorces de la matière, les mathématiciens et les astronomes, les yeux fixés sur le monde sidéral, étudient notre système planétaire avec une indomptable opiniâtreté.

Les uns et les autres sont peu à peu aidés dans leurs investigations par des instruments d’une précision rigoureuse et d’une puissance énorme, et tous scrutent la nature avec un tel acharnement et un si grand succès qu’ils réussissent à asseoir la science sur les inébranlables bases de l’observation réitérée, de l’expérimentation, de l’analyse.

Un volume entier ne suffirait pas à signaler un à un les stades les plus importants de ce magnifique rayonnement de l’intellect, et ce n’est point ici le lieu de glorifier longuement cette magique éclosion qui, commencée il y a des siècles, aboutit à l’éblouissant bouquet scientifique qu’a vu l’humanité d’il y a cent ans.

Dès cette époque il ne fut plus difficile aux esprits clairvoyants d’entrevoir la possibilité, dans un assez bref délai, de vaincre la misère et d’en faire à tout jamais disparaître les épouvantables suites.

Néanmoins, il y a un siècle, tout en déplorant la vie misérable d’une fraction importante de la population, tout en désirant de tout cœur que nul ne fût privé du strict nécessaire, on pouvait estimer que la somme de produits, indispensables à la satisfaction des besoins de tous, n’était pas encore assez facile à obtenir pour qu’on songeât à en pourvoir chacun.

De plus, malgré le vent d’égalité qui, depuis le commencement du dix-huitième siècle, s’était levé et, surtout à partir de la moitié du dit siècle, avait soufflé avec une extraordinaire violence, l’esprit humain était encore trop pénétré des préjugés de caste, les tendances religieuses trop fortement ancrées, la croyance aux hommes et aux races supérieures trop invétérée pour qu’il semblât révoltant que des individus vécussent dans le luxe et l’oisiveté, tandis que d’autres croupissaient dans la pauvreté et étaient accablés de travail.

Bref, on a pu, jusqu’à nos jours, croire avec plus ou moins de raison que la terre n’est autre chose qu’un lieu d’expiation et d’épreuve, une manière de purgatoire et que dès lors, ainsi que le disent toutes les religions, il est naturel que l’homme n’y connaisse que la souffrance.

A. - NOS RICHESSES MATÉRIELLES

Mais aujourd’hui ! aujourd’hui, à moins d’être aveugle ou de parti pris, nul ne peut, sans en être ébloui, regarder en face le grandiose spectacle qu’il a devant lui.

Les générations présentes bénéficient des efforts accumulés, des élaborations successives de toutes les générations passées. Le primitif dénuement a fait place à une inexprimable abondance ; la puissance de production a atteint des proportions inespérées ; nos richesses sont telles que sont laissées bien loin les prévisions les plus optimistes.

Les territoires sans fin sur lesquels s’ensanglantaient les pieds nus des vagabonds antiques sont couverts de cités importantes ; et dans des hôtels d’une structure élégante et artistique dont la suite forme des avenues, dans des immeubles monumentaux dont l’alignement produit des rues longues et spacieuses, s’entasse une énorme population.

Dans ces splendides demeures, tout concourt au bien être : escaliers larges et tapissés qu’on monte sans effort, ascenseurs par lesquels, commodément assis, les habitants des étages levés accèdent à leur appartement ; eau, gaz, électricité dans chaque domicile ; pièces vastes, lumineuses, aérées, indépendantes ; cloisons et plafonds assez épais pour que chacun chez soi, bien chez soi, puisse vivre à sa guise sans incommoder ses voisins, sans être dérangé par ceux-ci ; des rideaux, des tentures permettant de régler l’air et la lumière suivant l’heure, la température, la saison, le bon plaisir du moment.

Les grandes villes, véritables greniers d’abondances, possèdent une variété et une quantité de produits dont il est difficile de se faire une exacte représentation. Les magasins regorgent de marchandises de toute nature et de toute qualité, depuis celles de première nécessité jusqu’à celles de luxe, de superfluité. Les halles présentent chaque matin à l’œil de l’acheteur des montagnes de denrées alimentaires que le consommateur fait disparaître chaque soir et qui se reforment chaque lendemain. Et comme la consommation n’absorbe pas immédiatement toutes les valeurs produites, les réserves envahissent les magasins et les dépôts, formant des stocks dont l’inventaire nous plongerait dans une légitime stupéfaction. Des plantations de cannes à sucre, des rizières, des champs de betteraves, de pommes de terre, de céréales se dépouillent de leurs richesses ; des millions d’arbres et de plantes abandonnent leurs fruits ou leur sève ; une multitude d’animaux livrent leur chair, leur peau, leur toison ou leur matière textile ; le sol ouvre ses flancs au pic de l’extracteur qui s’empare des trésors qu’il renferme ; l’océan, les fleuves, les rivières cèdent aux pécheurs leurs milliards d’habitants, et ce sont des entassements inexprimables de sucre, de riz, de café, de pâtes alimentaires, de grains, de fourrages, de conserves de fruits, de viandes, de gibier, de poisson, de vin, d’alcool, de liqueurs, un amoncellement indescriptible de soies, de cotons, de laines, de fils, de tissus, de peaux, de cuirs, de fourrures ; une incalculable provision de combustibles, de minerais, de métaux.

Et tandis que ces stocks sont tenus en réserve, le sol, sous l’effort constant de l’agriculture aidée aujourd’hui d’une mécanique puissante, le sol enrichi par les engrais qui activent sa fécondité et reconstituent ses énergies, ne cesse pas de se couvrir de moissons ; dans les plantes et les arbres, la vie circule et monte, sève généreuse qui bientôt vivifiera nos muscles ; les animaux domestiques, grâce à la tendance prolifique de leur nature, sont abattus par millions sans que leur nombre en soit diminué ; la mer et les milliers d’affluents qui lui donnent leurs eaux, continuent à peupler nos marchés de leurs poissons et de leurs coquillages ; l’espace nous apporte la contribution de sa population ailée ; enfin le sous-sol ne s’anémie ici que pour se fortifier là, et quand l’outil du mineur a épuisé un filon, les plans de l’ingénieur et la sonde de l’ouvrier en découvrent un autre. Pas un jour ne se passe sans qu’une foule de produits soient consommés, mais aussi pas une heure ne s’écoule sans que de nouvelles richesses soient produites.

La terre est comme une colossale usine dont le travail ne s’arrêterait jamais, et dans laquelle laboreraient des centaines de millions d’ouvriers ; c’est sur la surface et jusqu’à plusieurs centaines de mètres de profondeur que le travail s’effectue. La planète fournit la matière première que les instruments de travail et le travailleur lui-même transforment, intelligemment, par l’industrie.

L’outillage mécanique, depuis un demi-siècle surtout, a pris une étonnante extension. Ce sont des moteurs d’une irrésistible force que mettent en mouvement des mécanismes dont les uns sont d’un poids énorme et les autres d’une légèreté, d’une délicatesse rares. Ici ce sont de vastes fours dans lesquels les métaux les plus résistants, passent du sombre au rouge blanc pour entrer en liquéfaction ; là des blocs de fer, de fonte ou d’acier qui, sous le choc d’un formidable marteau pilon, jaillissent en étincelles et sont aplatis comme de la pâte fraîche le serait par le bras d’un enfant ; là encore des morceaux informes de métal chauffés à plusieurs centaines de degrés et qui sont pliés, tordus, cassés, arrondis, étendus, amincis avec une foudroyante rapidité. Ailleurs, ce sont des filatures, des carderies, des tissages, des fabriques de passementeries, lacets, rubans, velours, soieries, tulles, dentelles, où les matières textiles sont filées, tissées, nettoyées, et dont les fils se combinent mécaniquement avec une justesse et une solidité remarquables.

Dans les pays d’extraction, ce sont des puits d’une telle profondeur que descendre au fond est tout un voyage ; sur une étendue de plusieurs kilomètres carrés, la terre est fouillée dans tous les sens, des galeries se superposent, s’entrecroisent, les unes sur un plan horizontal, les autres sur un plan incliné. Des pompes d’épuisement et d’aération fonctionnent sans jamais s’arrêter ; des rails courent dans la direction des puits et sur ces rails circulent, traînés par des chevaux, des bannes et des petits fourgons que remplit à chaque instant la pelle du mineur.

Voici des verreries, des papeteries, des raffineries, des fabriques de chaussures, des chapelleries, des minoteries, des scieries à vapeur ; voici enfin ces gigantesques ateliers de construction mécaniques d’où sortent ces millions de métiers d’outils, d’appareils, de machines et d’instruments que nécessite un développement scientifique incroyable entraînant des applications industrielles d’une richesse et d’une variété croissant toujours.

Sous la poussée des sciences appliquées à l’industrie, la puissance de production s’est tellement multipliée que nul calcul ne pourrait lui assigner un maximum d’intensité.

Pour relier toutes les parties de cette colossale usine qu’est la terre, pour assurer la rapide et facile circulation des hommes et des choses, le sol est sillonné de voies de communications et les moyens de transports sont à la hauteur des besoins.

Dans l’intérieur des villes, ce sont les fiacres, les omnibus, les tramways, les chemins de fer de ceinture. A l’extérieur, un réseau de voies ferrées s’étend sur toute la surface des continents civilisés ; le panache blanc des infatigables locomotives entraîne à sa suite des milliers de wagons contenant des millions de voyageurs et de tonnes de marchandises. Des centaines de kilomètres sont parcourus en une demi-journée ; sans sortir de son compartiment-salon, y trouvant le confortable du « home », le gentleman peut traverser l’Europe en deux fois vingt-quatre heures. Les fleuves et les canaux se joignent aux routes pour compléter le système de nos voies de communication.

Les océans ne sont plus un obstacle, et des services réguliers de steamers et de paquebots relient les continents entre eux. Plus besoin d’attendre qu’un vent favorable gonfle les voiles ; on part de quelque côté qu’il souffle et quand même il ne souffle pas. Plus à craindre la fureur des flots ; les bâtiments sont d’une solidité à tout épreuve ; la lame peut les lever à des hauteurs fantastiques, ils peuvent être précipités entre deux montagnes liquides ; l’eau balaiera le pont ou l’envahira, mais ce sera tôt fait de rendre à la mer en furie ce dangereux présent et le vaisseau ne s’engloutira pas dans les flancs entrouverts de l’abîme. Ils devient de plus en plus rare que les bâtiments disparaissent, et les catastrophes ne sont pas plus à redouter sur mer que sur la terre ferme.

Les montagnes sont franchies ou perforées et les isthmes percés ; sur les cours d’eau sont jetés des ponts larges et solides : les moyens de transport ne font pas défaut.

Mais l’effort, le plus prodigieux peut-être, le résultat le plus remarquable à coup sûr que l’humanité, dans le dernier quart de siècle de son existence ait obtenu, c’est cette sûreté, cette facilité et cette vitesse avec laquelle se transmet la pensée. En quelques heures, par les câbles, on peut savoir à Paris ce qui se passe à Melbourne, et à Chicago ce qui se produit à Moscou. En quelques minutes, des avis, des ordres, des renseignements sont transmis à des milliers de kilomètres par télégraphe. Des cabines téléphoniques permettent à deux personnes placées à plusieurs centaines de kilomètres de causer d’affaires et de s’entendre comme si toute distance était supprimée.

Ainsi, escaladant les pics les plus élevés, franchissant les océans, effectuant en un clin d’œil de fabuleux voyages, l’agent électrique met en relation suivie, facile et instantanée les habitants du monde civilisé, tandis que recueillant avec avidité les moindres nouvelles, les commentant, les appréciant, les discutant, des milliers de journaux portent chaque jour aux quatre coins du monde les informations les plus complexes et les plus précises.

Voilà, présentées d’une façon bien incomplète et sans ce chaud coloris nécessaire aux tableaux d’une telle ampleur les imposantes applications de la science à la vie matérielle de la société.

B. - NOS RICHESSES INTELLECTUELLES.

Que dire de nos richesses intellectuelles ? Il est vrai que si nous comparons ce que nous savons à ce qui nous reste à apprendre, on ne peut qu’être modeste ; mais n’a-t-on pas le droit de relever la tête avec une pointe de fierté, quand, examinant le point de départ, on jette les yeux sur le terrain conquis ?

Dans l’inextricable et sombre forêt de l’ignorance, des chemins ont été pratiqués. Gloire aux héroïques bûcherons dont la hache a abattu les premiers arbres ! Des milliers, écrasés par la chute des géants chevelus, ont payé de leur vie leur audacieuse ardeur ; mais entraînés à leur suite, encouragés par leur exemple, des milliers d’autres travailleurs ont repris la cognée et, infatigables, ont poursuivi virilement la glorieuse tâche.

Les routes sont devenues spacieuses ; elles ont été activement poussées.

Ces voies pratiquées dans la forêt se relient entre elles, formant ainsi une série de belles avenues, laissant librement circuler l’air et pénétrer la clarté, et l’esprit s’y promène avec délices.

Les astronomes, géomètres et mathématiciens des précédentes générations, les Müller, Copernic, Viete, Galilée, Kepler, Descartes, Pascal, Boyle, Newton, Leibnitz, Euler, d’Alembert, de Lalande, Lagrange, Halley, Monge, Laplace, Leverrier ont laissé d’innombrables continuateurs, et sur presque tous les coins du globe s’élèvent des observatoires munis d’appareils d’une précision, d’une sensibilité et d’une puissance incomparables.

Les Toricelli, Réaumur, Herschell, Galvani, Volta, Ampère, Oersted, Schwerger, Faraday, Morse, De la Rive, Froment, Clarke, Rumkoff, Biot, Franklin, Arago, ont ouvert aux physiciens de notre époque des perspectives infinies.

Ils seraient étrangement émus et profondément heureux les Lavoisier, Cavendish, Priestley, Scheele, Liébig, Davy, Stahl, Bergman, Gay Lussac, Thénard, Robertson, s’il leur était donné de pénétrer dans ces merveilleux laboratoires où travaillent aujourd’hui ceux qui tiennent en main le sceptre de la chimie.

Que diraient les Guy de la Brosse, les Tournefort, la dynastie des cinq Jussieu, les Buffon, Daubenton, Lacepède, Latreille, Linné, Haller, Adamson, de Saussure, Cuvier, Lamarck, Etienne et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, s’ils avaient la joie de parcourir nos muséums, nos galeries d’histoire naturelle, où trônent leurs dignes successeurs ?

Et les Bichat, les Broussais, Cabanis, Destutt de Tracy, Maine de Biran, Dupuytren, Velaton, Alexandre de Humboldt, Flourens, Claude Bernard ? Si, dans nos cliniques, nos hôpitaux, nos facultés, nos académies, ils pouvaient se rendre compte de l’éclat prestigieux dont brillent les sciences qui leur furent chères : la physiologie, l’anatomie, l’anatomie comparée, la biologie, la médecine, la chirurgie, l’hygiène !

Que diraient-ils les Bacon, les Hobbes, Descartes, Spinoza, Locke, Liebnitz, Montesquieu, Condillac, Helvétius, d’Holbach, Kant, Volney et cette pléiade de philosophes du commencement de ce siècle : les Cousin, les A. Comte, les Jouffroy s’ils voyaient la philosophie se débarrasser enfin des formules qui la retenaient captive, des méthodes qui ralentissaient ou égaraient sa marche, de l’étroitesse d’esprit qui caractérisait les adeptes de l’orthodoxie.

Quelle serait enfin la surprise des premiers chercheurs de la science sociale et de l’économie politique, et même à ceux qui vécurent au cours de ce siècle : les Saint-Simon, Fourier, Robert Owen, A. Comte, Cabet, Colins, Pecqueur Vidal, Proudhon, et les J. B. Say, les Adam Smith, Ricardo, Sismondi, Michel Chevalier, Dunoyer, Blanqui, Bentham, Bastiat, s’ils voyaient la place considérable qu’a prise la sociologie dans les sphères scientifiques et dans les préoccupations de l’esprit humain, s’ils pouvaient prendre connaissance des intéressants travaux signés Karl Marx, Engels, Lassalle, Tchernichewski, Spencer, Bakounine, Henry George, Emile de Laveleye, Guillaume de Greef, Agathon de Pother, Frédéric Borde, César de Paepe, Hector Denis, Elisée Reclus, Benoît Malon, Chirac, Kropotkine, Grave, Malato et de Molinari, Fréderic Passy, Courcelle Seneuil, Paul Leroy-Beaulieu, Charles Gide, Morosti, Le Play !

Profonde était l’érudition des grands philosophes et encyclopédistes du siècle dernier : les Voltaire, Diderot, Montesquieu, d’Alembert, J.J. Rousseau, Condorcet. Certes !

Mais que sont leurs travaux, comparés à ces monuments dont ont jeté les bases ou que continuent à édifier les Bescherelle, les Bouillé, les Littré, les Flammarion, les Larousse !

S’il est vrai que nous ne sachions rien et que nous soyons condamnés à l’ignorance absolue, aussi longtemps que nous n’aurons pas la certitude d’avoir découvert le « comment et le pourquoi » de toutes choses, qu’on me dise à quoi servent ces écoles, ces collèges, ces lycées qui se chiffrent par milliers et dans lesquels à des millions de jeunes gens on enseigne ce qu’on ne sait pas, puisqu’on ignore tout ? Qu’on me dise dans quel but, ces colossales bibliothèques, où des centaines de millions de kilogrammes de papier formant des millions de volumes en toutes langues et en tous caractères sont consultés chaque jour par une foule énorme de chercheurs et de studieux ; pourquoi ces musées grandioses où chaque objet est étiqueté, classé, catégorisé, mis à sa place, donnant à tous une suggestive leçon de choses et cristallisant pour ainsi dire, pour le faire présent à nos cerveaux et à nos yeux, un passé qui se perd dans la nuit des temps ?

Faut-il donc admettre, parce que la source d’un fleuve se refuse à nos investigations, que nous ne sachions rien de ce cours d’eau, que nous ne puissions l’utiliser pour les besoins de la navigation ou de l’industrie, qu’il nous soit impossible de prévenir ses débordements et d’en neutraliser les terribles effets ?

Faut-il admettre qu’il soit inutile d’explorer une chaîne de montagnes, d’en gravir quelques pics, d’en étudier la configuration, la nature et les alentours, parce que nos forces ne nous permettent pas d’en escalader les plus hautes cimes ?

Ne sait-on pas tenir un archet parce qu’on n’est pas Paganini, un pinceau parce qu’on n’est pas Raphaël, une lyre parce qu’on n’est pas Musset ? Ne sait-on pas parler parce qu’on n’est pas Mirabeau, écrire parce qu’on n’est pas Flaubert ou Renan ?

Serait-il vrai enfin que nous ne sussions rien parce que nous ne savons pas tout ?

Notre avoir scientifique est immense ; nos trésors artistiques ne le sont pas moins. Le langage articulé s’est graduellement enrichi ; nos langues modernes, douces, sonores, caressantes, musicales, expriment nos idées et nos impressions avec une précision, une clarté, un bonheur remarquables. La conversation est douée d’un charme pénétrant ; toutes les finesses de l’esprit, les enfantements imaginatifs et les nuances du sentiment sont traduits dans un verbe tour à tour vibrant, imagé, troublant, délicat, impressionnant.

Du haut des chaires et des tribunes la grande éloquence retentit, courbant les têtes sous le charme et les cœurs sous l’émotion.

La république des lettres compte, dans chaque nation des milliers de citoyens : Le souffle poétique y gonfle les poitrines ; les généreuses passions y enflamment les cœurs ; le culte du vécu et du vrai triomphe avec les maîtres du roman ; les ciseleurs de phrases poursuivent obstinément le mieux dire : les brillants et les perles de la pensée sont superbement enchâssés par les esthètes dans les lignes harmonieuses et les contours exquis.

Le théâtre tend à se débarrasser de tout ce qui est « vieux jeu », le goût public se méfie des ficelles et des trucs des anciens dramaturges ; des salles entières représentant la mosaïque des positions sociales trépignent d’enthousiasme quand la scène reproduit des situations vraies et retentit des plaintes, des indignations, des haines et des amours véritablement humaines créées, chantées ou pleurées en une langue bien rythmée, chaude, abondante et limpide.

Une mise en scène soignée, de fastueux décors complètent l’illusion et accentuent l’attrait de ces spectacles où nos cœurs s’emplissent de fortes émotions, nos yeux de larmes et nos gorges de rires.

Des théâtres, il y en a un peu partout, et c’est par milliers aussi que se comptent les artistes lyriques et dramatiques.

La musique, cette admirable mathématique du son, dispose aussi sûrement les vibrations sonores que l’autre les chiffres. Le nombre imposant des conservatoires, des salles de concert des théâtres lyriques, des sociétés de musique vocale et instrumentale, témoignent éloquemment de la place prise par cet art dans les besoins intellectuels de notre époque. Les orchestres de choix font entendre les pages magistrales de nos compositeurs ; les musiques militaires, les fanfares, les orphéons remplissent d’harmonie nos places publiques.

La peinture jette sur la toile inanimée, avec une saisissante réalité, les sourires et les grimaces, la joie et la tristesse, la paix et la guerre, la douceur et la férocité, le calme et la tempête, la lumière et les ténèbres, l’aube et le crépuscule, la servitude et la révolte, la vieillesse et l’enfance, la vie et la mort.

La sculpture incarne dans le marbre et le bronze la légende mythologique, l’histoire des grands capitaines, des monarques puissants, des savants illustres, des législateurs renommés, les allégories mystiques, les aspirations vers l’avenir.

Et chaque ville tant soit peu importante tient à avoir ses galeries, ses musées, ses collections de tableaux, de groupes, de statues dont elle est justement orgueilleuse.

L’architecture produit des chefs-d’œuvres, elle édifie de majestueux monuments, de splendides palais qu’avec l’aide de ses sœurs : la sculpture et la peinture, elle décore magnifiquement.

L’art, en un mot, sous toutes ses formes et dans ses multiples manifestations, a atteint de vertigineuses hauteurs.

Quel admirable laboratoire que la nature ! Comme tout fonctionne, se combine, se désagrège, se transforme ! Comme tout se tient, s’enchaîne, se succède ! Pas une partie de l’Univers, si infinitésimale soit-elle, n’est vide ; partout on trouve la matière à un état quelconque, et avec elle la force, le mouvement.

Sans doute, ce merveilleux ensemble de phénomènes n’est pas particulier à notre époque, et de tout temps ont existé ces lois immuables du mouvement ; mais c’est le fait des générations modernes d’avoir réussi à comprendre ces lois et d’en avoir déduit et utilisé les irréfragables conséquences.

Sans doute encore, la terre recèle depuis des siècles déjà de formidables provisions de houille, de fer, de cuivre, d’argent, d’antimoine, de manganèse ; mais elle défendait jalousement ses richesses contre toute spoliation et, pour avoir raison de sa rapacité originelle, il a fallu une obstination héroïque de la part des humains ; et la savante perspicacité des chercheurs nous a enfin placés sur la voie des moyens propre à mettre à profit cette victoire remportée sur l’avarice du sous-sol.

Sans doute aussi, la surface solide de notre globe contient depuis bien longtemps, à l’état potentiel, les épis dorés, les vastes prairies, les riants vignobles, les forêts d’arbres fruitiers ; mais encore a-t-il fallu que des légions innombrables de travailleurs se livrent à un labeur opiniâtre pour pressentir toutes ces énergies latentes et en tirer graduellement parti.

Sans doute enfin le cerveau de nos ascendants renfermait le germe de tous les développements futurs ; mais il fallait que cet affinement fût l’œuvre séculaire des générations humaines se différenciant, de plus en plus, du reste de l’animalité, évoluant sans cesse vers une structure mieux adaptée au milieu, tendant à un idéal toujours plus large, plus élevé.

Encore une fois, nous traversons une période de l’histoire humaine appelée à recueillir le bénéfice de toutes ces patientes recherches antérieures, de ces gestations lentes et difficiles, de ces victoires se multipliant, de ces conquêtes additionnées.

Et après cette revue passée des forces dont dispose l’humanité contemporaine contre la prétendue stérilité organique de la nature ou son inconsciente rapacité, je demande à tout homme impartial ce qu’il reste de ces attaques injustifiées, de ces affirmations gratuites que j’ai résumées en quelques lignes et auxquelles il vient d’être répondu.

Mais ces rassurantes constatations d’abondance ne suffiraient peut-être pas à quelques esprits prévenus dont l’entêtement, pour se rendre, a besoin d’arguments plus décisifs et surtout plus précis. Je vais donc aligner ici quelques chiffres qui auront raison, je l’espère, de toutes les récalcitrances.

C. - QUELQUES CHIFFRES.

Ces chiffres ne sont pas d’hier il est vrai ; ils datent de 1883 ; mais outre que je n’ai pu m’en procurer de plus récents ayant un caractère aussi général, on voudra bien reconnaître que depuis dix ans, la production n’a pu qu’augmenter et j’ajoute que si déjà, en 1882, ils étaient en deçà de la réalité, il ne peuvent aujourd’hui être en delà [33]

Il a fallu, bien entendu, éliminer de ces recherches tous les pays sur lesquels on ne possède pas de renseignements statistiques suffisants. Les chiffres qui suivent s’appliquent aux régions les plus connues du monde civilisé : l’Europe (sauf la Turquie, la Serbie et le Montenegro) et les États-Unis d’Amérique.

Au surplus on reconnaîtra que ces calculs s’appliquent précisément aux pays qu’il nous importe le plus d’étudier, qui possèdent une structure sociale à peu près identique - quant au fond - et qui, ayant atteint un égal développement matériel et intellectuel, présentent des phénomènes à peu près semblables, tout au moins similaires.

Voici tout d’abord le tableau des produits de la terre correspondant aux besoins nutritifs de l’Europe et des États-Unis comprenant une population (fin de 1881) de 368.676.000 personnes, le tout converti en kilogrammes et résultant d’une moyenne établie d’après les statistiques de 1875 à 1882, précaution nécessaire pour répondre d’avance aux objections qu’on pourrait tirer des mauvaises années.

  • Pain de froment : 51 324 000 000 kil.

  • Pain d'autres céréales : 122 400 000 000 kil.

  • Légumes divers et fruits : 133 300 000 000 kil.

  • Sucre de betteraves (sans mélasse) : 1 818 429 000 kil.

  • Viande de boucherie et volailles : 12 464 000 000 kil.

  • Lait : 55 400 000 000. kil.

  • Œufs : 701 250 000 kil.

  • Poissons, mollisques et crustacés : 3 700 000 000 kil.

  • Total : 381 128 587 000 kil.

Si l’on divise ce chiffre énorme de trois cent quatre-vingt-un milliards, cent vingt-huit millions, cinq cent quatre-vingt-sept mille kilogrammes auquel s’élève le revenu alimentaire de l’Europe et des États-Unis par le chiffre de la population que comprennent ces territoires on arrive au résultat suivant :

381.128.587.000 / 368.676 = 1.033 kilogr. par tête.

Divisées comme suit :

  • Pain de sègle : 139 kil.

  • Pain d'autres céréales : 322 kil.

  • Légumes divers et fruits : 361 kil.

  • Sucre de betterave : 5 kil.

  • Viandes diverses : 34 kil.

  • Lait : 150 kil.

  • Œufs : 2 kil.

  • Poissons, mollusques, etc. : 10 kil.

  • Total : 1 033 kil.

Il s’agit maintenant de se demander si cette somme de 1033 kilogr. par tête et par an est suffisante.

Des importants et nombreux travaux faits sur cette question il résulte que, pour vivre normalement l’homme doit emprunter aux deux classes d’aliments physiologiques : les corps ternaires et quaternaires, une quotité quotidienne de 1.300 grammes pouvant se décomposer ainsi : 1.000 grammes d’aliments riches en carbone (pain, légumes ou autres) et 300 grammes d’aliments riches en azote : viande, fromage, œufs, légumes azotés.

Cette ration de 1.300 grammes par jour qu’il faut à l’adulte pour vivre en bonne santé représente, pour une année 365 fois plus soit : 474 kilogr. de substances nutritives diverses.

Si nous multiplions ces 474 kilogr. par le chiffre de la population soit 368.676.000 nous arrivons à un total de 174.752.424.000 kilogr ; ce qui laisse sur le total un excédent de 206.376.163.000 kilogr.

On a bien lu : plus de deux cents milliards de kilogrammes : plus de la moitié de la production totale, ce qui revient à dire que la terre, cette terre qu’on accuse de sordidité, produit deux fois plus qu’il ne serait besoin pour que la vie de tous fût pleinement assurée.

L’industrie étant beaucoup mieux outillée que l’agriculture et bien moins routinière que celle-ci, il n’est pas étrange que l’excédent en ce qui concerne la production industrielle soit notablement plus fort.

Voici, évaluée en francs (il ne saurait être ici question de kilogr, n’est-ce pas !) la production des divers pays dont nous nous occupons :

  • Grande-Bretagne : 20 500 000 000 fr.

  • France : 13 500 000 000 fr.

  • Allemagne : 12 000 000 000 fr.

  • Russie : 6 000 000 000 fr.

  • Autriche-Hongrie : 6 250 000 000 fr.

  • Belgique : 3 000 000 000 fr.

  • Italie : 2 925 000 000 fr.

  • Espagne : 2 400 000 000 fr.

  • Hollande 1 000 000 000 fr.

  • Scandinavie 925 000 000 fr.

  • Suisse 800 000 000 fr.

  • Portugal 500 000 000 fr.

  • Danemark 400 006 000 fr.

  • États-Unis 26 000 000 000 fr.

  • Total : 94 700 000 000 fr.

Il faut ajoputer sur les 8 milliards de combustibles minéraux et végétaux que donnent annuellement les fotrêts et les houillères une somme (non utilisée par l'industrie) de 3.000.000.000 fr.

Soit au total 97.700.000.000 fr.

Or il existe une quantité de produits industriels qui durent et servent pendant plusieurs années, d’autres qui, consommés sous une forme, sont utilisés sous une autre et concourent à une production nouvelle. On peut donc hardiment majorer des deux tiers cette somme de produits annuels. Cette addition donne :

97.700.000.000 fr. + 65.150.000.000 fr. = 162.850.000.000 fr.

Il faut de plus remarquer que cette évaluation en francs représente le prix de fabrique. Or : tout le monde sait que la production passe par une foule de mains avant d’arriver au consommateur et que, entre chaque main, il reste un bénéfice prélevé sur le prix de vente. La maison de fabrique vend à la maison de gros, celle-ci au demi-gros, ce dernier au détail. Et chaque intermédiaire vit sur son commerce qui, comme le dit Fourier, consiste à vendre six francs ce qui en vaut trois ; la marchandise livrée au consommateur se trouve en conséquence grevée d’une foule de frais, de taxes et de prélèvements et il est constant que sa valeur marchande se trouve, de ce fait au moins quadruplée [34].

La valeur marchande de la production industrielle de l’Europe et des États-Unis est donc en réalité de :

Frs. 162.800.000.000 ><4 = 651.200.000.000.

En divisant cette somme par le nombre d’habitants on arrive aux chiffres suivants :

651.200.000.000 / 368.676.000 = Frs. 1766 par tête.

La ration industrielle disponible par habitant et par tête serait donc de 1.766 fr., soit pour une famille de 4 personnes de fr. 7064.

Ici les besoins sont plus difficiles à estimer d’une façon précise ; je crois cependant qu’on peut s’arrêter à une moyenne de fr. 800 se répartissant comme suit :

  • Chauffage et éclairage : 100 fr.

  • Vêtements et chaussures : 500 fr.

  • Dépenses secondaires : 200 fr.

  • Total : 800 fr.

Je pourrais faire observer qu’il y a toute une catégorie de dépenses sur lesquelles la vie en commun permet de réaliser de sérieuses économies et que, pour les besoins industriels comme pour les besoins alimentaires, la moyenne que j’ai adoptée dépasse notablement les exigences d’une foule de personnes : enfants (environ cinquante cinq millions) vieillards, femmes, infirmes, attendu que cette moyenne est applicable aux adultes valides. Mais à quoi bon ? puisqu’il reste encore un écart considérable entre la production industrielle et les besoins à satisfaire.

Si, de 1.766 fr., somme que chacun pourrait dépenser annuellement, nous retranchons 800 fr., la différence est de 966 francs, laquelle multipliée par 368.676.000 personnes aboutit à un excédent total de Fr 356.140.916.000.

Trois cent cinquante six milliards, cent quarante millions, neuf cent seize mille francs de valeurs industrielles, tous les besoins de chacun étant assouvis, permettant ainsi de doubler largement la quotité moyenne.

Ce que deviennent ces 206.376.163.000 kilogs de denrées alimentaires et ces 356.140.916.000 fr. de produits industriels ; comment il se fait qu’en dépit de cette incroyable différence entre les besoins à satisfaire et les ressources à disposer, il y ait des millions de pauvres êtres, manquant du strict nécessaire, vivant de privations jusqu’à ce qu’ils en meurent, je me propose de l’expliquer par la suite ; il ne saurait en être question pour le moment puisque je me borne à présenter la défense de la nature injustement accusée et que, de ces choses, la Nature ne saurait être rendue responsable.

Je n’ai pas davantage à m’occuper présentement des déplorables conditions dans lesquelles s’obtient la production agricole et des entraves que subit l’industrie, pas plus que des améliorations qui pourraient être apportées aux premières et des avantages qu’entraîneraient la suppression des secondes.

Tout le monde sait que, par suite du morcellement de la propriété rurale, de l’outillage insuffisant des petits agriculteurs et des traditions routinières en honneur à la campagne, maintes terres sont laissées incultes et que les parcelles travaillées le sont défectueusement.

Tout le monde sait aussi que le chômage et la morte-saison obligent à se croiser les bras des millions de travailleurs qui ne demandent qu’à produire.

Tout le monde sait enfin que certaines forces naturelles douées d’une incalculable puissance ne sont que fort peu et très maladroitement utilisées et que leur mise à profit doublerait, quintuplerait la puissance de production.

Mais je répète qu’il ne s’agit pas ici de déterminer ce qui pourrait ou devrait être, mais uniquement ce qui est [35]

D. - CONCLUSION.

Je conclus : Logement, alimentation, vêtement, tous les produits se rapportant à un quelconque de ces besoins existent en surabondance. De plus en plus et de mieux en mieux cultivé, le sol, comme en reconnaissance des soins intelligents qu’on lui donne, se montre d’une générosité croissante ; d’un formidable outillage mécanique venant en aide aux forces musculaires de l’humanité, les remplaçant même le plus souvent, sort une colossale production industrielle ; le globe solide est sillonné par un réseau considérable de voies de communications ; sur les océans comme sur les continents, voyageurs, produits, pensée circulent avec une sécurité, une vitesse et une aisance merveilleuses. Sociétés savantes, Instituts, Académies, Universités, Observatoires, Musées, Laboratoires, Collections de toutes sortes témoignent du développement scientifique de nos sociétés contemporaines.

Conservatoires, Théâtres, Concerts, Bibliothèques, Galeries de peinture et de Sculpture, Palais et Monuments attestent nos richesses littéraires et artistiques.

Les dires Malthusiens sont glorieusement infirmés [36]. Il y a place pour tous, absolument tous, au banquet de vie. Les convives ont la certitude de ne manquer de rien. Quelqu’affamés que soient les estomacs, ils n’ont pas à craindre qu’il y ait insuffisance [37].

Ils se trompent - car je ne veux pas admettre une hypothèse plus désobligeante pour eux - ceux qui s’obstinent à secouer la tête avec désespérance en déplorant que la nature soit irrémédiablement chiche, mais en proclamant que cette ladrerie est irréductible, fatale.

Et après une réfutation que certains peut-être trouveront un peu longue mais sur laquelle j’ai cru devoir insister avec un grand luxe de détails, vu le nombre important de personnes auxquelles elle s’adresse, je n’hésite pas à écrire :

« Si une grande partie de la population est privée du strict nécessaire, ce n’est pas faute de vêtements, de substances nutritives, d’habitations. D’ores et déjà notre avoir permet l’ample satisfaction de tous ces besoins. »

« S’il existe une multitude d’ignorants et d’illettrés, ce n’est pas non plus que l’humanité soit condamnée au paupérisme intellectuel. »

« La cause de tous les maux : physiques et intellectuels n’est pas dans la Nature, il faut donc la chercher ailleurs ! »

Ici se place une considération si importante qu’il ne m’est pas possible de la passer sous silence.

J’ai dit au premier chapitre que le problème à résoudre consiste à instaurer un milieu social assurant à chaque individu tout le bonheur possible.

C’est dire, en d’autres termes, qu’il s’agit d’établir socialement un rapport constant entre les besoins et la possibilité de les satisfaire, ou encore, une sorte d’équation entre le bonheur vivable et le bonheur vécu.

Dès lors, il est évident que le malaise social trouvera sa mesure en quelque sorte mathématique dans celle de l’écart existant entre les satisfactions possibles et les privations imposées.

Il est en outre facilement compréhensible que la nécessité de résoudre le problème social sera d’autant plus impérieuse et urgente que l’esprit d’examen se sera plus développé, que les éléments d’investigations sociologiques seront plus nombreux et que, conséquemment, il sera moins aisé de masquer ce manque d’équilibre.

Or, à aucune époque de l’histoire, l’abîme n’a été aussi large ni aussi profond ; jamais aussi catégorique et aussi général le besoin d’examen, jamais enfin plus facile à constater l’inconcevable incohérence de cette société où il pourrait y avoir de l’aisance, du savoir, du bonheur pour tous et où la douleur, l’ignorance et la misère étreignent les cœurs et les ventres.

Quand en présence de grèves, actes de révoltes ou d’indiscipline, les magistrats s’efforcent d’en faire remonter la responsabilité à de prétendus excitateurs ; lorsque les journalistes et les politiciens attribuent à l’ingérence des meneurs la fureur des revendications ouvrières, les indignations populaires, le mécontentement des foules, les protestations énergiques, les troubles, les bagarres, les émeutes, les insurrections, législateurs, journalistes et magistrats font preuve d’une triste inconscience ou d’une détestable fourberie.

Dénoncée par ces mille manifestations individuelles et collectives, l’acuité particulière de la crise que nous traversons n’a pas d’autre origine que celle plus haut indiquée.

Toutes les excitations à la révolte - excitations et révolte toujours dangereuses pour le révolté et l’excitateur - seraient impuissantes si elles s’adressaient à des êtres jouissant de toute la somme de bonheur compatible avec le progrès humain. Seule, la compression des besoins amène la colère.

Une situation éminemment révolutionnaire se dégage des faits eux-mêmes et, tous les agitateurs fussent-ils embastillés ou fusillés, elle resterait telle.

Croit-on que les affamés ne verraient plus, à la campagne, l’abondance des produits récoltés, à la ville, les aliments entassés ? les loqueteux continueraient à s’apercevoir qu’il existe des montagnes de vêtements ; les pieds-nus auraient l’audace de constater que, dans les magasins, s’élèvent des pyramides de chaussures : les sans-asile auraient le mauvais goût de songer qu’on se trouve bien dans les maisons et qu’on dort mollement dans un lit. La classe moyenne n’en serait pas moins écrasée par la concurrence et refoulée par la ruine dans les rangs du prolétariat. Enfin les gens de cœur et d’esprit n’en souffriraient pas moins des iniquités sociales, des oppressions ridicules, des persécutions meurtrières.

Si la Question Sociale domine toutes les préoccupations de l’heure présente, c’est parce que, à aucun moment ne fut aussi démesurée la distance entre ce qui est et ce qui POURRAIT et DEVRAIT être.

II. - L’INDIVIDU

Voici maintenant l’acte d’accusation dirige contre l’homme lui-même :

« L’humanité est malheureuse. Il est impossible d’en disconvenir ? Mais pourquoi chercher si loin la cause de ce triste état de choses ? La bonne opinion que nous avons de nous-mêmes nous pousse à accuser la nature ou la société ; mais si nous nous livrions à un minutieux examen de conscience, nous arriverions promptement à reconnaître que l’homme lui-même, être essentiellement vicieux et méchant, est le seul auteur responsable de tous les maux qui l’accablent. C’est lui qui, de ses propres mains, tisse la robe de Nessus qui empoisonne et tue sa félicité, il porte en lui le germe indestructible de toutes les criminelles tendances. Il est paresseux, égoïste, violent, querelleur, cruel, menteur, fourbe, cupide, dominateur. Toutes les mauvaises passions s’agitent victorieusement en lui. C’est chez lui une sorte de tache originelle si indélébile que nul traitement n’a réussi jusqu’à ce jour, nulle médication n’aboutira à la faire disparaître. La répression a été de tous temps impuissante à extirper la racine du mal.

« Cessez donc de chercher ailleurs que dans l’être humain la cause de ses malheurs. Elle est en lui et non hors de lui. La nature et la société pourraient fort bien en faire un être heureux ; c’est lui qui se refuse à son propre bonheur. Est-il capable de réagir contre le fond même de son « moi », de diminuer la somme de ses vices ? Nul n’aurait la hardiesse de répondre bien catégoriquement : « oui ».

« Au surplus cette problématique modification ne pourrait être que l’œuvre des siècles à venir ; restreignons la question aux limites du présent. Nous disons que si la souffrance étend sur la terre son voile endeuillé, c’est parce que l’homme est mauvais par nature et irréductiblement ; qu’ainsi l’intarissable Source de toutes les douleurs qui torturent l’humanité, jaillit des profondeurs intimes de l’individu lui-même ».

On remarquera tout d’abord que ce langage s’inspire d’un tout autre concept que celui des détracteurs de la Nature. Ces derniers ont surtout en vue les misères physiques et intellectuelles, estimant sans doute qu’elle les engendre toutes.

Ceux qui dressent contre l’homme le réquisitoire qu’on vient de lire reconnaissent implicitement au contraire que le savoir et les richesses matérielles ne manquent pas aux sociétés modernes et qu’ainsi les éléments extérieurs du bonheur ne leur font pas défaut, mais que l’être humain est dans l’incapacité absolue d’en bénéficier, de se les répartir avec équité, d’en jouir béatement, d’y adapter ses éléments intérieurs, qu’en somme tout est bien du côté de la nature et de l’organisation sociale et que tout le mal vient de l’homme lui-même, de ses imperfections, de ses défauts, de ses vices, des misères morales inséparables de sa constitution organique.

Bref, toutes ces affirmations peuvent se résumer en deux lignes :

« L’humanité est malheureuse parce que le genre humain est frappé d’une fatale et incurable perversité. »

A - QUESTIONS PRÉJUDICIELLES.

Si j’avais quelque peu de malice, je pourrais me donner le plaisir d’embarrasser fortement ceux qui s’expriment de la sorte sur le compte de leurs semblables en les priant de répondre avant tout d’une façon bien claire à quelques questions de la plus haute importance.

Je leur demanderais d’abord de nettement définir ce qu’ils entendent par ces mots : « bien et mal », « vice et vertu », et par conséquent, être « bon et mauvais. »

L’un me répondrait que l’homme vertueux est celui qui conforme sa vie aux préceptes de Dieu et de ses ministres ; l’autre, que le bien consiste à mettre ses actes en harmonie avec les lois de son pays ; celui-ci me dirait que l’homme bon s’efforce de ne jamais nuire à autrui et même de lui être utile ; celui-là enfin, se croyant mieux avisé, me déclarerait que nous portons en nous une sorte de tribunal permanent, seul apte à juger de nos actes et à nous dire lesquels sont bons, lesquels mauvais ; que cette magistrature intime, c’est notre propre conscience, que nous devons nous inspirer de ses arrêts, qu’elle nous montre la voie du « devoir ».

Mais, comme le dit l’auteur [38] de Force et Matière, la conscience du vieillard est autre que celle de l’homme fait, celle de l’homme fait n’est pas celle du jeune homme et celle du jeune homme diffère de celle de l’enfant. La conscience du riche est autre que celle du pauvre, celle du savant que celle de l’ignorant, celle du malade diffère de celle de l’individu bien portant etc. ».

J’ajouterai : l’homme d’il y a vingt-cinq siècles ne raisonnait pas, ne sentait pas comme celui d’aujourd’hui ; l’oriental ne pense pas, n’apprécie pas comme l’occidental ; l’homme du monde a son code particulier de règles, d’us, de principes tout différent des habitudes en vigueur dans la classe ouvrière.

Ce qui revient à dire que la conscience qui n’est autre chose « qu’un ensemble d’associations d’idées et conséquemment d’habitudes groupées autour d’un centre » [39] varie avec l’époque, le milieu, l’âge, la situation sociale de chaque individu, que, conséquemment, en morale, parler des aspirations et des craintes, des félicitations et des reproches, des ordres et des prohibitions de la conscience, c’est reconnaître avec Taine, le philosophe académicien mort récemment, que « la vertu et le vice sont des produits comme le sucre et le vitriol » puisque la conscience elle-même n’est qu’un effet essentiellement variable et non une cause fixe, immuable.

C’est avec ces mots abstraits de « principes, vertu, devoir, conscience », sorte de dogmes moraux chers aux écoles métaphysiciennes de tous les temps et de tous les pays, qu’on a bercé notre enfance, et j’avoue que ce n’est pas sans lutte, sans vaillance qu’on arrive à se débarrasser de ce « Jules-Simonisme », obscur et dangereux.

Mais ce n’est pas tout, je pourrais ressusciter ici cette question qui fit, pendant des siècles, les frais d’une interminable polémique entre les partisans du libre arbitre et les déterministes, polémique qui semble épuisée aujourd’hui par suite de l’irrémédiable défaite des premiers. Mais je n’aime point piétiner sur des cadavres.

Il est désormais constant que tout fait a une cause et que tout acte, pour si inconscient qu’il paraisse, est déterminé par un ou plusieurs motifs ; que l’hésitation provient de la comparaison qui s’établit entre les influences qui nous poussent dans une direction et celles qui nous engagent à suivre une voie opposée ; que « chaque détermination est un simple chaînon d’un enchaînement de causes et d’effets qui s’étend jusqu’à l’infini dans le monde matériel » [40] et Hertzen [41] a eu bien raison d’écrire :

« Dans le fond le plus intime de notre conscience, nous sentons une répulsion invincible à considérer le libre arbitre comme quelque chose de réel, comme autre chose qu’un subterfuge, destiné à masquer notre ignorance éventuelle touchant un chaînon quelconque de l’enchaînement de la causalité. »

Moleschott est des plus affirmatifs :

« Il n’y a pas, dit-il, de libre arbitre, pas d’acte volontaire indépendant des influences qui déterminent l’homme à tout moment et circonscrivent l’action des plus puissants. »

Cette théorie du déterminisme contre laquelle, en droit, s’insurgent encore tant d’ignorants et d’obstinés s’impose, en fait, tant et si bien que la chronique judiciaire nous apprend chaque jour l’acquittement de prévenus et d’accusés reconnaissant le délit ou le crime dont il leur est demandé compte.

« Quand on consulte les procès d’infanticide, dit M. Legouvé [42] on y trouve ce fait vraiment terrible ; sur huit accusations prouvées d’infanticide, il y a quatre acquittements. Quatre homicides absous sur huit ! Quatre homicides prouvés, avoués. »

Et lorsque les jurés et les magistrats ne vont pas jusqu’à l’acquittement, ils entrent dans la voie de ce que l’on appelle les circonstances atténuantes, lesquelles résultent de l’examen attentif des conditions, mobiles et influences de toute nature ayant amené le crime.

Acquittement ou admission de circonstances atténuantes, l’un et l’autre sont une reconnaissance tacite du déterminisme, la condamnation formelle de ce libre arbitre, dogmatique et, en quelque sorte immatériel, en vertu duquel, abstraction faite de son origine, de son éducation, de son milieu, de toute ambiance, l’individu, agirait au gré de sa volonté entièrement indépendante, absolument autonome.

Elle est bien belle et profondément juste cette comparaison de Lavater :

« l’homme est libre comme l’oiseau dans sa cage ; il peut se mouvoir dans des limites déterminées. »

Il me serait facile encore d’embarrasser mes interlocuteurs en leur demandant s’ils ont étudié la nature humaine avec tout le soin et l’impartialité désirables. Ne se seraient-ils pas laissé influencer à leur insu par les allégations plus ou moins intéressées qui bourdonnent à leurs oreilles ? Sont-ils bien sûrs d’avoir sérieusement comparé les vertus aux vices, les tendances utiles aux nuisibles, les penchants bons aux mauvais, ce qui serait pourtant la seule manière d’aboutir à une conclusion inattaquable ?

Certains, même des plus décidés, avouent qu’il existe en l’individu une poussée vers le bien comme vers le mal, mais ils s’empressent d’ajouter que, tout naturellement, sans effort, l’homme cède à la dernière tandis que pour poursuivre la première, il doit lutter, être héroïque ; qu’en d’autres termes le vice est facile, la vertu malaisée.

Eh bien ! à moins d’admettre que nous agissons sans motif - théorie du libre arbitre - ceux-là se sont-ils demandé pourquoi nous sommes plus facilement portés aux mauvaises actions qu’aux bonnes et leur paraît-il démontré que ce fait soit la conséquence rigoureuse de notre constitution organique et non du milieu social au sein duquel nous devons nous mouvoir ?

Enfin si j’étais méchant, je constaterais qu’au cours des innombrables controverses que j’ai soutenues sur ce point, j’ai fait une remarque digne d’être notée. La voici : interrogés sur la question de savoir s’ils ressentent eux-mêmes à tout moment les excitations au mal, ces tendances à l’immoralité, ces irrésistibles penchants au crime qu’ils attribuent au reste des humains, ces implacables diffamateurs s’en défendent avec une irrésistible indignation. Non Non ! ils ne sont pas ainsi les esclaves d’une nature irrémédiablement vicieuse ; tout jeunes, ils ont manifesté des tendances au bien ; si par hasard il ont commis quelques actions regrettables, cet acte qu’une éclipse partielle de leur vertu, ou encore, tout comme les autres, ils portaient en eux le germe du mal et même du crime ; mais, par une lutte acharnée et une série de victoires remportées sur eux-mêmes, il sont parvenus à s’en débarrasser tout à fait ; bref, ceux-ci, nativement bons ont été et restent vertueux sans effort ; ceux-là, doués de mauvais instincts, ont su en triompher.

Si, prenant acte de leurs propres déclarations, et à l’aide de leur auto-biographie, vous essayez de leur dire que puisqu’ils ont dès leur enfance été portés au bien, il est naturel de penser que d’autres - et qui sait combien ? - se sont trouvés dans le même cas ; que puisqu’ils sont venus à bout de leur perversité native, d’autres peuvent suivre cet exemple et aboutir au même résultat ; si, enfin, vous concluez que la nature ne nous a pas, quand même, prédestinés au mal, ou que, malgré nos prédispositions pernicieuses, il nous est possible, dans des conditions données d’éducation et de milieu, de nous bien conduire, ces vaniteux ou imbéciles lèveront les yeux au ciel, hausseront les épaules et, la bouche grimaçant un sourire de dédaigneuse commisération, ils balbutieront pour toute réponse : « mon cher, vous êtes naïf, jeune, inexpérimenté ; vous ne connaissez pas la vie ; vous vivez en pleine fantasmagorie ; en prenant de l’âge, vous reconnaîtrez que l’homme est l’être le plus faux, le plus cruel, le plus désagréable qu’on puisse imaginer. » N’insistez pas ; vous perdriez votre temps et votre salive : ces êtres à part ne sortiront pas de là.

Pour traiter ces questions comme elles méritent de l’être, il faudrait y consacrer un volume entier, et j’espère bien pouvoir le faire un jour ; car il ne faut pas s’y tromper : tout notre système éducatif et social tendant à un régime de récompenses et de châtiments, est basé sur cette hypothèse longtemps reconnue comme vérité axiomatique et encore à peine discutée de nos jours : « L’individu est foncièrement mauvais ; le mal lui est facile, le bien difficile ; pour l’encourager à celui-ci, il est indispensable de lui promettre une rémunération qu’il touchera de son vivant ou après sa mort ; pour l’éloigner de celui-là, il est nécessaire d’établir une échelle de répressions s’exerçant avant ou après son décès ; et proportionnant le châtiment à la gravité du méfait. »

Il importerait donc de discuter minutieusement la valeur de cette hypothèse fondamentale ; d’agiter la si grave question de responsabilité avec toutes celles qui s’y rattachent : sanction, mérite, démérite, etc.

Mais il s’agit ici d’autre chose que d’un traité de morale et, dans l’état actuel de cette branche spéciale des connaissances humaines, je ne serais pas éloigné de dire avec Renan [43] : « La morale ne fait pas de progrès. »

J’ai dû jeter un coup d’œil sur ces divers points et j’estime que ce simple regard sur des questions en quelque sorte préjudicielles était nécessaire pour asseoir la discussion.

Quelques mots seulement sur les considérations qui précèdent.

« Il est surprenant, dit Morelly, pour ne pas dire prodigieux, de voir combien notre morale, à peu près la même chez toutes les nations, nous débite d’absurdités sous le nom de principes et de maximes. »

Je suis pleinement de cet avis.

Est-il rationnel de rapporter à Dieu le principe de toute moralité ? Mais il faudrait tout d’abord prouver l’existence de Dieu et ramener ensuite à la croyance en cet Être créateur, révélateur, commencement et fin de toutes choses, une innombrable quantité de personnes qui n’ont pas la foi. On ne peut guère songer, j’imagine, à rétablir l’inquisition, à dresser les bûchers, à brûler tous les livres qui combattent l’idée de Dieu, à abolir la science, sa plus mortelle ennemie. Et alors ?...

Est-il plus logique d’adopter comme mesure le respect des lois d’un pays ? Pour que cette opinion fût soutenable, il serait indispensable de justifier l’existence des codes, d’établir un rapport constant et nécessaire entre la loi et l’idée de justice, de prouver enfin que les lois ne sont et ne peuvent être que la plus haute et la plus fidèle expression de ce qui est juste, bon et beau.

Où est le téméraire qui émettrait ce paradoxe ?

Devons-nous enfin prendre pour base les prescriptions de notre conscience, de cette voix intérieure dont les adeptes des religions nous vantent l’infaillibilité, de cet impératif catégorique du philosophe Kant, cher aux abstracteurs de quintessence, de ce phare dont l’éclat doit guider notre route à travers les écueils et nous conduire au port de la vertu ?

Dans ce cas, qu’on nous la fasse entendre cette musique interne, douce et caressante au bon, dure et sévère au méchant ; qu’on détermine clairement en quoi consiste cet « impératif catégorique » et qu’on nous dise pourquoi, étant si catégorique et si impératif, il est si peu obéi. Qu’on démontre enfin qu’il existe ce guide lumineux et qu’il projette sans éclipse ses bienfaisants rayons.

Dieu, Loi, Conscience, ne sont que des abstractions qui ne peuvent servir ni de substratum ni de mesure.

Eh bien ! là encore, si nous ne voulons pas nous égarer, si nous voulons connaître sûrement de la règle de conduite de l’individu, de cette règle qui marque ses droits et les délimite, il faut tout rapporter à l’individu lui-même, en se souvenant toutefois de cette définition :

« L’homme est un être social et sociable. »

Cette piste trouvée, pour peu qu’on se donne la peine de la suivre ; en veillant à ne pas s’en écarter, on arrive à reconnaître avec Marmontel que : « est vice ce qui nuit aux hommes, est vertu ce qui leur fait du bien », avec Helvétius [44] que : « la vertu est tout ce qui est vraiment et constamment utile aux êtres de l’espèce humaine vivant en société ; le vice est tout ce qui leur est nuisible » ; avec Jouffroy [45] que : « le bien pour un être est l’accomplissement de sa destinée - [46] le mal, le non accomplissement de sa destinée ; » avec Feuerbach, que : « le bien, c’est ce qui convient à l’homme ; mal, ce qui ne lui convient pas », avec Bentham l’utilitaire, que : « en saine morale le devoir d’un homme ne saurait jamais consister à faire ce qu’il a intérêt à ne pas faire ; par une juste estimation, il apercevra la coïncidence de ses intérêts et de ses devoirs ».

Cela posé et étant admis, - sans conteste, je pense, - que l’individu agit sous l’influence déterminante des forces et des circonstances qui l’entourent, on voit que la question à résoudre est totalement déplacée.

Que la théorie du déterminisme soit reconnue exacte, et l’homme cessant d’être considéré comme un organisme immobile et causal devient ce qu’il est réellement : un agrégat essentiellement modifiable, docile à tous les changements de milieu, souple à toutes les gymnastiques, apte à tous les entraînements, et la volonté n’est plus regardée comme cause, mais comme effet [47].

L’expérience démontre que l’individu a de bons comme de mauvais penchants, des tendances utiles et d’autres nuisibles, des aptitudes au bien et des prédispositions au mal ; qu’au point de vue général, le seul qui nous occupe, ses instincts ne sont pas plus innés que ses idées.

La raison doit inférer de ces données expérimentales qu’on ne saurait admettre un seul instant le langage de ceux qui disent : L’homme naît mauvais, irréductiblement mauvais et incorrigible.

Est-ce à dire qu’avec Jean-Jacques, je sois d’avis que « l’homme naît bon, mais que la société le gâte. » ?

Quoique cette opinion soit parfaitement soutenable, pour peu qu’on veuille se rappeler les différentes définitions du bien que j’ai citées plus haut, elle ne me semble pas suffisamment démontrée pour que je la fasse mienne et rompe des lances en sa faveur. Au surplus, telle n’est pas la question. Je n’ai pas à établir que l’homme naît bon ; mais seulement à démontrer qu’il n’est pas mauvais de par sa nature.

Pour exprimer toute ma pensée je dirai seulement qu’à mon sens, l’homme, à sa naissance n’est ni bon ni mauvais ; au point de vue moral il est neutre ; mais suivant l’influence qu’exerceront sur lui les trois facteurs suivants : l’hérédité, l’éducation, le milieu - ces deux derniers surtout - il est susceptible de devenir ceci ou cela, d’entrer dans la voie la plus juste comme dans celle de l’inique, et, tour à tour, de s’honorer par ses bonnes ou de s’avilir par ses mauvaises actions.

Somme toute, il n’est qu’un produit et si « chaque être isolément considéré reproduit ou représente la série ancestrale qui l’a précédé ; s’il répète aux divers stades de son évolution, très brièvement, il est vrai - car l’irrésistible besoin de l’évolution le pousse toujours en avant - les phases morphologiques plus ou moins effacées traversées par les ancêtres [48] », il représente avec une fidélité peut-être plus remarquable encore les conditions de milieu général et particulier au sein desquels il se développe ; par son adaptation à ces conditions circonstancielles, il en synthétise les avantages et les inconvénients ; il s’assimile le bon et le mauvais et tous ses actes comme ses sentiments reflètent l’éducation qu’il a reçue, s’inspirent du milieu qui l’environne.

L’homme est mauvais, dites-vous, il est porté au mal ; il est pétri de tous les vices ; il est paresseux, égoïste, violent, querelleur, cruel, menteur, fourbe, cupide, dominateur. Eh bien ! soit, je vous concède tout cela. Je ne veux même pas chercher s’il est réellement ce monstre de méchanceté. Je renonce à discuter sur ce point. L’individu de notre fin de siècle est fait de la boue de tous les vices et capable de toutes les hontes. C’est entendu.

Toute la question est de savoir, puisqu’il n’est qu’un produit, comment il se fait qu’il se traîne ainsi misérablement dans la fange.

Examinons froidement les motifs qu’il a, en 1895, de céder ainsi aux incitations de l’égoïsme, de la férocité, du mensonge, de l’hypocrisie, de la cupidité, de la soif de domination, plutôt que de suivre les conseils de l’activité, de l’altruisme, de la mansuétude, de la vérité, de la franchise, du désintéressement, de l’esprit d’égalité.

La question, ainsi posée - et je crois qu’elle ne saurait l’être plus clairement et mieux - se réduit à un simple calcul dont nous pouvons prévoir, d’ores et déjà, les conséquences à tirer : si la balance s’établit en faveur des raisons de nature à pousser l’homme au bien, il faudra bien reconnaître que ces motifs, quelque puissants qu’ils soient, n’arrivant pas à triompher de sa nature vicieuse, c’est que celle-ci est réellement et foncièrement mauvaise et mes adversaires triompheront, Mais si le contraire se produit, ceux-ci devront avouer que la perversité humaine s’explique sans qu’il y ait lieu d’y impliquer les impulsions inhérentes à l’individu lui-même et que, conséquemment, elle n’est qu’une résultante fatale des conditions extérieures à l’homme lui-même.

Dans le premier cas, le mal sera incurable, présentement du moins, car il n’est au pouvoir de personne de transformer brusquement la nature humaine, et une telle œuvre, si tant est qu’elle fût réalisable, ne pourrait être que celle du temps ; dans le deuxième cas, au contraire, il sera possible de guérir le malade : il nous restera à découvrir l’origine de la maladie.

Etablissons notre compte article par article : notre résultat n’en sera que plus décisif. Prenons donc un à un les principaux vices dont se plaisent à nous taxer ceux qui incriminent la nature humaine. Examinons tour à tour les raisons qui peuvent faire de l’individu social un être paresseux, égoïste, violent, menteur, cupide et autoritaire, comparons-les aux motifs qui le poussent à être travailleur, altruiste, doux, sincère, désintéressé et libertaire, et nous conclurons.

B. - L'HOMME.
B.1. - L’homme est PARESSEUX.

S’il est une loi naturelle revêtant un caractère universel parce qu’elle répond à une nécessité existant en tous temps et en tous lieux, c’est celle qui condamne les hommes au travail.

Tout être consomme et rien ne peut être consommé que ce qui a été produit. Cette vérité semble être empruntée au répertoire du célèbre seigneur de la Palisse ; il serait logique d’en déduire que s’il est impossible de vivre sans consommer sans avoir au préalable produit, tout individu participant à l’absorption des produits, est tenu de contribuer à leur confection, sauf les cas d’empêchement : âge, maladie, infirmité. Le qui ne travaille pas, ne doit pas manger [49] de Saint Paul n’a pas d’autre origine.

Eh bien, notre société est ainsi faite qu’elle se compose de deux classes de personnes : la classe qui produit tout et celle qui ne produit rien.

L’une habite les châteaux à la campagne et les beaux quartiers en ville ; elle a sur sa table la viande la plus saine, le gibier le plus rare, le fruit le plus savoureux, le vin le plus vieux ; ses salons sont parés de fleurs aux parfums subtils, de bibelots d’art, de tableaux de maîtres, de tentures de prix, de meubles de luxe ; dans la saison rigoureuse, ses membres sont couverts des étoffes les plus chaudes, aux journées estivales, des plus légères et des plus fraîches ; elle a de l’instruction ou, du moins, pourrait en avoir ; elle peuple les cabarets à la mode, les stations balnéaires, les villes d’eau, les théâtres, les salles de spectacle, tous les lieux où l’on se réunit pour goûter du plaisir ; elle roule carrosse et « fait domestiques. »

L’autre loge dans les chaumières ou se réfugie dans les malsaines demeures des quartiers excentriques ; sur sa table : de la soupe, des pommes de terre, de la piquette ou du vin frelaté ; un mobilier sommaire, les murs nus ; un accoutrement pauvre, sale, insuffisant ; pas d’instruction ni l’occasion d’en acquérir ; elle peuple les hôpitaux, les asiles de nuit, les hospices de vieillards, les morgues et les amphithéâtres ; elle a sous les yeux, dans sa propre demeure le spectacle déchirant de ses enfants qui grelottent ; elle danse... devant le buffet vide, elle ouvre les portières et fournit la valetaille.

A la première appartiennent la terre, les maisons, les récoltes, les instruments de travail, les produits ; à la seconde, rien.

Interrogé sur la question de savoir à laquelle des deux classes dont je parle sont dévolus tous les avantages, un homme sensé, mais ignorant de notre civilisation, répondrait sans la moindre hésitation : à celle qui travaille, à celle qui produit tout. Ces biens « ne peuvent être que la légitime rétribution de son savoir, de ses efforts, de ses peines. »

Ce brave homme se tromperait du tout au tout ; car chacun sait que ceux qui ont demeure confortable, table abondante et choisie, toilettes soignées, équipages et valets, vivent de rentes, de dividendes, de fermages, de revenus ; et que toutes ces dîmes sont prélevées sur le travail de ceux qui ont à peine le nécessaire et souvent même en manquent ; chacun sait que ceux qui peuplent les villes de plaisirs et encombrent les salons ne sont pas ceux qui emplissent les usines et les magasins, cultivent la terre et fouillent le sous-sol.

En vain pour justifier un état de choses aussi extraordinaire, les princes de l’économie politique affirmeront-ils audacieusement que l’oisiveté dorée d’aujourd’hui est le résultat de l’activité du passé, la cristallisation du travail d’hier. Ce langage ne convaincra personne, pas même ceux qui le tiennent, et quiconque en France connaît un peu l’histoire de son pays, n’ignore pas que la richesse, monopolisée par le clergé et la noblesse dans l’antiquité et le moyen-âge, n’a eu pour origine que la captation, le vol, la rapine, la violence ; que pendant la période révolutionnaire d’il y a cent ans, elle a été accaparée frauduleusement par la bourgeoisie dépouillant nobles et prêtres ; que, depuis un siècle, elle n’est sortie que de l’exploitation de l’homme par l’homme, du mode de production capitaliste.

Le grand art de nos jours, pour arriver à la fortune, ne consiste pas à travailler soi-même, mais à faire travailler les autres ; le capital sous toutes ses formes, c’est du travail épargné, économisé, transformé ; oui, mais du travail d’autrui. Ce ne sont pas ceux qui édifient les palais qui les habitent ; celles qui tissent, taillent et cousent les robes de bal ne sont pas celles qui les portent.

Les produits de la mine n’enrichissent pas les houilleurs ; les dividendes des compagnies de chemin de fer ne vont pas à ceux qui construisent la voie, dirigent la machine, surveillent l’aiguillage ou transbordent les colis.

Les arguties les plus spécieuses, les raisonnements les plus subtils ne peuvent prévaloir contre la brutalité des faits ; les travailleurs n’ont qu’à ouvrir les yeux pour voir que des maçons sont sans abri, des tailleurs sans vêtement, des agriculteurs sans pain ; que la classe pauvre produit tout et ne possède rien, tandis que la classe riche gaspille, accapare, s’empiffre et ne produit rien.

En sorte qu’il continue à travailler, le prolétaire, parce que, pour si dure et si ingrate que soit la tâche, elle l’empêche de mourir de faim ; mais faut-il trouver étrange qu’il envie le sort des oisifs, pense que ceux-là sont bien heureux qui peuvent, sans travail, jouir de tous les biens, de toutes les douceurs, qu’il prenne en horreur le travail, qu’il aspire à s’y soustraire par tous les moyens ?

Non ; cela n’est pas étrange et le contraire serait véritablement prodigieux.

La conséquence de cette incohérente situation, c’est que le travail n’étant pas nécessaire aux riches, ils n’ont garde de s’y adonner et que les pauvres, en songeant aux tristes résultats que celui-ci leur confère, ne s’y soumettent que contraints et révoltés.

Si, du moins, le travail était par lui-même attractif, on s’arrêterait peut-être moins à ces résultats. Mais il n’en est rien. Le prolétaire doit travailler chaque jour durant de longues heures, sous l’œil d’un surveillant sévère, à côté de camarades qui souvent ne sympathisent pas avec lui, faire aujourd’hui ce qu’il a fait hier, ce qu’il fera demain ; et ne pas perdre un instant s’il veut tirer de sa journée un salaire normal.

Je sais bien que ceux qui vivent de leurs rentes ne cessent de glorifier le travail, que les bons livres le célèbrent à l’envi, que l’art l’apothéose, que le théâtre fait du travailleur le personnage sympathique, que le roman le comble d’honneurs, de récompenses et de réussites. Mais la vie donne chaque jour un formidable démenti à ces triomphes fictifs, à ces hommages mensongers, à ces hypocrites ovations.

Et le coup de chapeau des uns, l’attitude respectueuse des autres, l’admiration naïve de celles-ci, le sourire engageant de celles-là, prouvent éclatamment à tous que la paresse élégante est vue d’un œil plus favorable que le travail.

Ainsi : richesse, plaisir, considération, voilà le lot de la classe oisive ; pauvreté, peine, fatigue, danger, mépris, tel est celui de la classe productive. Ceux qui ont la chance d’appartenir à la première n’ont qu’un souci : s’y consolider ; les autres n’éprouvent qu’un désir : s’y faire une place. Les premiers n’aiment pas le travail ; les seconds voudraient pouvoir rompre avec lui.

La paresse est comme une jolie courtisane qui sourit à ses favoris et leur prodigue ses captivantes caresses ; le travail est comme une horrible mégère qui pour sourires, n’a que de hideuses grimaces et pour baisers de cruelles morsures.

C’est à qui fuira celles-ci, à qui suivra celles-là.

L’homme de 1895 n’a-t-il pas mille fois raison ?

B.2. - L’individu est ÉGOÏSTE.

Penser à soi ne saurait être regardé comme un vice. La perception de notre propre existence et l’instinct de la conservation nous y obligent étroitement ; aussi, en accusant l’individu d’égoïsme, n’est-il point question de lui faire un crime de songer à lui-même, de prendre souci de ses intérêts propres, de rechercher son plaisir, mais on lui reproche de n’avoir de pensées que pour soi et de sacrifier sans scrupule à ses intérêts et à son plaisir la satisfaction et le bien-être de ses semblables.

Je parle donc ici, et je le répète pour qu’on ne s’y méprenne point, de ce vilain penchant qui porte cet être que le philosophe a appelé « l’animal pensant » à rapporter tout à soi, à ne s’inspirer que de son unité personnelle, dût-il, pour monter, grimper sur des blessés, pour vivre, faire des cadavres, pour rire, provoquer des larmes, pour jouir, imposer des souffrances.

Cet être féroce, cette bête malfaisante, il n’est que trop vrai qu’on la rencontre un peu partout et il faut avouer que, par contre, il est difficile de trouver un individu prêt à s’immoler pour autrui, consentant à payer de ses tristesses les joies de ses semblables.

Appliquons notre méthode à cet ordre de faits.

La société toute entière repose sur l’antagonisme des intérêts.

L’intérêt du gouvernant est contraire à celui du gouverné, l’intérêt du patron opposé à celui de l’ouvrier, l’intérêt du vendeur contradictoire à celui de l’acheteur. Il y a dualisme constant entre le bien du riche et le bien du pauvre. Ce n’est pas tout : il y a conflit perpétuel et forcé de gouvernant à gouvernant, de patron à patron, d’ouvrier à ouvrier, de vendeur à vendeur, de riche à riche, de pauvre à pauvre, pour me résumer, il y a guerre sans pitié non seulement de classe à classe, de catégorie à catégorie, de groupe à groupe, de famille à famille, mais encore d’individu à individu, au sein du même groupe, de la même catégorie, de la même classe. Jaloux de leur pouvoir, les dirigeants le défendent contre les empiétements des dirigés, sous la poussée des inéluctables nécessités concurrentielles, les patrons cherchent à rogner le salaire des ouvriers (qui luttent pour son augmentation) ; le vendeur en veut à la caisse ou à la poche de l’acheteur qui, naturellement, se rebiffe ; le riche veut accroître de plus en plus sa fortune et le pauvre s’efforce de sortir de l’indigence ; entre eux les gouvernants se disputent le pouvoir, les patrons bataillent à coups de rabais sur le prix de revient de leurs produits respectifs ; les vendeurs s’arrachent la clientèle ; les riches rivalisent pour avancer dans l’aristocratie de la finance tandis que les ouvriers se querellent aux portes des ateliers pour obtenir du travail, intriguent contre ceux qui ont la chance d’en avoir, afin de le leur subtiliser et se font au besoin délateurs de leurs camarades pour être bien vus du patron et décrocher une place de contre-maître.

Partout la lutte bête, sanglante, atroce pour une bouchée de pain comme pour une ambassade, pour une place de garde champêtre comme pour une préfecture, pour la dot d’une jeune fille comme pour la conquête d’un héritage, pour une bonne place au marché comme pour une avantageuse expropriation.

Chacun se sent seul, bien seul contre tous et il sait que s’il n’aiguise pas ses dents, s’il n’acère pas ses griffes, ses implacables voisins le dévoreront. Ce n’est plus seulement « l’homme devenu un loup pour l’homme » le fameux « homo homini lupus » de Hobbes, puisque « les loups ne se mangent pas entre eux », c’est le tigre altéré de sang et ne songeant qu’à se repaître de la chair de sa victime, quelle que soit celle-ci.

Que cela soit horrible, monstrueux, fou ! je n’en disconviens pas, et toute protestation indignée contre un tel cannibalisme, une si inconcevable anthropophagie trouverait un écho dans mon cœur, sur mes lèvres, sous ma plume.

Mais il n’est point ici question de s’indigner, et il convient seulement de se demander s’il n’est pas fatal qu’au sein d’un aussi formidable conflit de forces antagoniques, l’individu soit ce que nous le voyons : férocement égoïste, âprement personnel.

Il y a pour lui plus qu’une nécessité d’être sur la défensive, il y a un encouragement à prendre l’offensive. S’il jette les yeux autour de lui il verra que l’égoïste partout triomphe, que c’est celui qui joue le mieux des coudes qui s’assied à la meilleure place, que, de tous les patrons, ceux-là atteignent le plus sûrement et le plus vite à la fortune qui traitent le plus durement leurs salariés ; que le personnage le plus respecté, c’est celui qui sait le mieux se faire craindre ; que le maître le mieux servi, c’est celui qui pardonne le moins, qu’enfin les arrivés sont ceux qui ne se sont jamais attardés à relever le camarade qui faiblit ou qui tombe, que les parvenus sont ceux qui ont su le mieux payer d’audace, et précipiter dans le fossé, les chancelants qui encombraient la vitesse de leur course. Et il verra aussi que les scrupuleux, les bons, les compatissants, les serviables, ceux qui songèrent aux autres de préférence à eux-mêmes, ont été payés de la plus noire ingratitude, reniés par ceux dont ils sont les bienfaiteurs, calomniés par les intrigants, foulés aux pieds par les ambitieux.

Et dans la crainte qu’il n’ait connaissance de ces monstrueuses choses que par une expérience personnelle acquise au prix de son repos, de sa fortune, de son avenir, de son bonheur, les parents enseignent à l’enfant, tout jeune encore, à ne tenir compte que de ce qui lui sert, à se mettre en garde contre les emballements de son imagination, les générosités de son cœur adolescent ; ils arrachent de cette jeune âme, toutes les végétations luxuriantes de l’altruisme, de la solidarité pour n’y laisser que les mauvaises herbes du personnalisme à outrance, lesquelles pousseront avec d’autant plus de vigueur que le terrain leur sera entièrement abandonné.

Donc, éducation, circonstances, résultats, tout, absolument tout concourt à faire de l’individu un égoïste et attendre que notre milieu social produise un être altruiste et solidaire serait le fait d’un insensé.

B.3. - L’individu est VIOLENT.

Les considérations que je viens de faire valoir au sujet de l’égoïsme pourraient suffire à expliquer et - je n’hésite pas à l’écrire - à justifier la violence de l’homme à notre époque.

Placé dans la nécessité de se défendre et même d’attaquer, il est on ne peut plus naturel qu’il se procure un arsenal, fourbisse ses armes et s’en serve.

Au surplus, ne fait-il pas partie d’un monde basé sur la force ? et l’ordre - ce que M. Prud’homme appelle l’ordre - est-il autre chose que la violence organisée ? Vainement les thuriféraires de l’autorité nous enseignent que la force a fait place au Droit ; les tribunaux et les prisons, les gendarmes, les policiers et les soldats montrent bien que le Droit n’est autre chose que la force masquée de sophisme et que quiconque, pour si juste que soit sa cause, a le courage de s’insurger contre la loi, doit s’attendre à voir se diriger contre sa poitrine les fusils de la force armée. C’est sans doute le nouveau mode de persuasion réservé à notre époque, mais je doute qu’on puisse trouver des gens qui en sauront apprécier les beautés et admirer les avantages.

En sorte qu’aujourd’hui comme au temps du fabuliste :

« La raison du plus fort est ENCORE la meilleure. »

Grincheux, querelleur, acariâtre, batailleur, violent, comment ne le serait-il pas, cet être dont la vie n’est qu’un douloureux calvaire, ce commerçant en butte aux angoisses de l’échéance, ce rond-de-cuir obligé de supporter la mauvaise humeur de ses chefs, cet ouvrier contraint de subir les exigences du patron et les réclamations du propriétaire, ce « sans travail » frappant en vain à la porte de tous les ateliers ?

Et tous les malechanceux, les décavés, les vaincus, les meurtris, les ratés, les fruits secs, comment pourraient-ils être bons, doux, accommodants, eux qui, dans la loterie de l’existence n’ont jamais réussi à amener un bon numéro ; eux dont les déceptions et les déboires ne se comptent plus, eux qui leur vie gâchée, se tordent les mains de désespoir, parce qu’il n’est plus temps de la recommencer ; eux qui n’excitent même pas la commisération des anciens camarades ayant prospéré.

Leur cœur est plein de haine, de ressentiment et leur bouche est prompte à l’insulte, à la grossièreté.

O femmes, compagnes dévouées de ces souffre-douleurs, soyez indulgentes à vos maris et comprenez que si parfois ils vous rudoient, la faute en est beaucoup moins à leur mauvais caractère ou à la violence de leur nature qu’aux humiliations que leur ont fait accepter silencieusement l’affection qu’ils ont pour vous et la pensée des chérubins dont ils sont les soutiens uniques ! [50]

Il faut aussi considérer que les luttes soutenues contre la nature par nos ancêtres ainsi que l’état de guerre incessante dans lequel ils ont vécu ont jeté dans notre sang un atavisme qui, loin d’être étouffé par le milieu social, est développé par lui. Le nationalisme arme les peuples les uns contre les autres et le militarisme ne contribue pas peu à favoriser en nous le développement des instincts héréditaires de combativité, de sauvagerie.

La bonté enfin est presque toujours réputée faiblesse et même stupidité. Etre trop bon - comme s’il était possible de l’être trop ! - est synonyme d’être trop bête ; tandis que la férocité passe volontiers pour être de l’énergie et l’homme violent et dur prend aisément le masque de la virilité.

Ne faudrait-il pas un miracle pour que, sur un terrain aussi rocailleux, s’épanouît cette fleur si délicate et si parfumée, la plus belle peut-être de toutes : la mansuétude ?

B.4. - L’individu est MENTEUR.

Connaissez-vous un plaisir plus grand que celui de laisser sa bouche parler de l’abondance du cœur - ex abundantia cordis ? - savez-vous une jouissance plus douce que celle d’exprimer sans détour les sentiments qu’on éprouve ?

Existe-t-il un plus cruel supplice que celui de mettre un masque, de dénaturer ses émotions, de condamner ses lèvres à mentir ?

Pour ma part, je n’hésite pas à répondre « Non » à ces différentes questions et j’ai la conviction qu’au fond, bien peu de personnes pensent contrairement.

Er pourtant, où sont-ils ceux qui se montrent tels qu’ils sont, ceux qui parlent franc, ceux qui sont vrais ?

Tout le monde ment à quelqu’un ou à quelque chose. L’élu ment à son programme, le magistrat à la justice, le prêtre à sa mission, le soldat à son rôle, le mari à sa femme, l’enfant à ses parents, le domestique à ses maîtres ; le commerçant fausse ses balances ; l’industriel falsifie ses produits, tout est ruse, tromperie, duplicité. La politesse n’est le plus souvent que le vernis flatteur qui dissimule toutes les hypocrisies, la diplomatie n’est que l’art de mentir habilement et par ces temps de démocratie, la société n’est plus qu’une gigantesque antichambre où affluent les courtisans fardés et les solliciteurs mielleux. Elle est encore comme un colossal théâtre sur la scène duquel tout est fiction, fantasmagorie, illusion, les personnages s’agitant dans des costumes d’emprunt, dans des poses étudiées et fausses, avec, sur les lèvres, des paroles convenues exprimant des sentiments factices. Malheur aux « Saint-Jean bouche d’or » ; leurs adversaires les persécutent et leurs amis, se défiant de leur franchise qu’ils considèrent comme dangereuse, les tiennent religieusement à l’écart.

Des vieillards vidés, blasés, impuissants, frappés d’un gâtisme incurable, se liguent au nom d’une misérable pruderie qu’ils décorent du mot de vertu, pour prêcher une morale déprimante contre laquelle s’insurgent et la nature et la raison ; et ces débris, ces ruines dont l’imagination dévergondée découvre partout des dessous et des sous-entendus pornographiques, réussissent à mettre en mouvement l’appareil judiciaire et demandent aux Magistrats de condamner, au nom de la morale outragée, l’art et la science [51].

Il est de bon ton d’afficher des sentiments qu’on ne ressent pas, des indignations qu’on n’éprouve pas, des sympathies et des ardeurs auxquelles le cœur reste fermé, des pudeurs qui n’effleurent même pas l’épiderme.

Mais ce qu’il y a de plus menteur en l’homme, c’est la femme [52]. On croit volontiers que la nature de celle-ci est plus cachottière, plus astucieuse, plus dissimulée ; cela est fort possible car l’hérédité - un des trois facteurs qui engendrent l’être social - peut fort bien avoir glissé chez elle des tendances particulières à la ruse, au mensonge. Depuis des siècles son infériorité sociale, les sujétions qu’on lui a imposées, les préjugés et les sophismes dont elle a été nourrie, ont dû nécessairement - le tout se greffant sur sa faiblesse physique - la prédisposer tout spécialement à l’artifice, à la fourberie ; mais l’éducation et les conventions sociales ont encore fait plus que l’atavisme.

Toute petite elle apprend ce qu’il faut dire et ce qu’il convient de taire ; ce qu’il est bien de montrer, ce qu’il importe de cacher ; jeune fille, c’est une fleur qui n’a le droit d’ouvrir ses pétales que dans certaines conditions et avec l’assentiment familial ; on lui enseigne la coquetterie, « cet art des refus provisoires et des fuites qui attirent » [53] ; femme, elle est prête à jouer son rôle dans la triste comédie des amours conjugales ; elle est mûre pour le personnage qu’elle doit jouer et elle le remplira en comédienne de race.

Il est cependant des natures intrépides et loyales, trop éprises de vérité et de franchise pour se plier aux exigences d’une aussi vile stratégie. Ce qu’ils pensent, ces caractères fortement trempés, leurs lèvres l’expriment ; leurs dégoûts, leurs révoltes, leurs indignations, ils les crient, comme ils énoncent leurs aspirations et leur idéal.

Ouvriers, ils sont chassés de l’usine comme des brebis galeuses qui pourrait contaminer le troupeau ; commerçants, ils perdent leur clientèle et leur crédit ; fonctionnaires, ils sont révoqués ; s’ils écrivent, on brise leur plume ; s’ils parlent, on les condamne au silence de la prison ; leurs meilleurs amis les trouvent compromettants ; leurs parents les renient ; leur propre famille ne leur pardonne pas d’avoir osé élever une voix vengeresse contre le mensonge socialement organisé ; et la foule, féroce, les traite de malfaiteurs, indulgente, les appelle des fous. Tartuffe est roi, il triomphe.

Adressez à votre auditoire les flagorneries les plus viles, les plus basses adulations, il vous acclamera ; dites-lui la vérité, elle lui sera désagréable et vous serez bafoué.

Et l’on s’étonne qu’au sein de l’hypocrisie universelle, l’individu soit menteur et fourbe, astucieux et rusé, diplomate et stratégiste, tacticien et dissimulé !

En l’espèce, feindre la surprise ne peut être que le comble de la duplicité. Tout pousse l’individu à tromper ses semblables, à se farder, à masquer ses batteries. Tout lui dit : « Mens et ruse ». Il ruse et il ment ; son intérêt le lui ordonne ; son éducation l’y incite, son avenir en dépend ; l’exemple est contagieux ; le courant général l’entraîne. C’est logique.

B.5. - L’individu est CUPIDE.

J’ai connu un jeune homme dont l’esprit élevé s’était ouvert aux idées généreuses ; les veuleries et les lâchetés l’indignaient ; les iniquités l’exaspéraient ; par contre, tout ce qui portait le sceau du bon, du beau et du vrai avait le don de l’emplir d’une forte émotion, de le captiver. Sa famille ayant sans doute escompté ses futurs succès dans le monde, ne cessait de lui reprocher en termes amers, d’entrer dans une mauvaise voie, et j’ai gardé dans l’oreille la souvenance de ces objurgations que le père, un homme d’âge et d’expérience, résumait invariablement en ces quelques mots : « c’est très joli, mon enfant, de combattre pour la Justice et la Vérité, très beau de se consacrer au bonheur de ses semblables ; mais enfin, mon fils, qu’est-ce que ça rapporte ? » Et comme le jeune apôtre ne pouvait évidemment pas répondre à son père que ça rapportait des millions, le papa, croyant avoir vaincu, s’écriait : « tu vois bien que tu as tort et qu’il ne faut plus te mêler de ces affaires là. »

Dans notre siècle de mercantilisme, cette véridique histoire peut s’appliquer à tout, parce que tout y est apprécié proportionnellement à ce que « ça rapporte. »

Et cela se conçoit. L’or est la clef qui ouvre toutes les portes, le talisman qui confère tous les pouvoirs, donne tous les ascendants, sacre toutes les supériorités, consacre toutes les usurpations, triomphe de toutes les résistances. C est l’aune qui sert à mesurer les actes et les intentions ; c’est l’unité de valeur à laquelle toutes choses sont rapportées.

Aussi, il va de soi que l’esprit humain soit saturé de cupidité et que toutes les relations sociales s’en ressentent.

Tout est matière à trafic : le suffrage de l’électeur, le vote du mandataire ; les sacrements et les cérémonies du culte ; le concours des ministres, l’influence des riches, la protection des puissants, la découverte du chercheur, l’idée du penseur, la beauté de la femme, la virginité de l’innocente.

Le monde est un bazar immense où chaque objet, étiqueté, classé, compartimenté, s’offre à quiconque peut y mettre le prix. Celui qui parcourt ce vaste capharnaüm, le portefeuille pléthorique, peut se payer toutes les fantaisies, satisfaire tous les caprices.

Voici un spéculateur richissime qui siège parmi nos législateurs : il a des secrétaires qui préparent ses discours et il passe pour un économiste de la plus belle école. Sa place au parlement lui a coûté un million et il donne douze mille francs par an à ses secrétaires.

Voici un magistrat qui a requis le bagne et l’échafaud contre des douzaines de miséreux dont la faim avait fait des voleurs et des assassins ; plus tard ses arrêts ont peuplé les maisons centrales et la Nouvelle ; aujourd’hui il émet un jugement proclamant l’innocence d’une bande de flibustiers qui ont volé des centaines de millions à la petite épargne ; mais demain sa complaisance lui vaudra un siège à la cour suprême, des protections toutes puissantes et un présent royal.

Voici un rastaquouère dont la boutonnière est fleurie de la rosette de l’ordre national : il l’a payée en commanditant un journal dirigé par un leader parlementaire.

Ici c’est un jeune homme bien fait, distingué, porteur d’un beau nom ; ses ancêtres se sont illustrés au temps de la chevalerie et ont tutoyé les monarques. Lui, tutoie une poupée osseuse, mal tournée, bête, vulgaire et fardée ; mais il lui a vendu le nom de ses aïeux en échange d’un million de dot.

Là, cette reine d’élégance, de cachet, de beauté, autour de laquelle papillonne une foule de vieux Messieurs graves et décorés, est une ex-ballerine dont le corps lascif s’accommode mieux des moelleux édredons que des planches de la scène. Celui-ci, celui-là et encore un tel se sont ruinés pour ses beaux yeux et c’est à qui présentera à ses insatiables quenottes une fortune à dévorer. Elle s’ennuie peut-être, mais royalement et son train de maison, ses valets, ses équipages, ses toilettes se chiffrent par un million chaque année.

Le spéculateur - économiste - législateur, le magistrat complaisant, le rastaquouère décoré, l’épouseur de dot sont publiquement respectés, considérés, flattés, sollicités, enviés, et si la Courtisane n’est pas l’objet, coram populo, des mêmes respects, de la même considération, elle est, en catimini, l’objet de plus et mieux que tout cela, puisqu’elle est follement aimée et que des hommes se disputent, se battent et parfois se tuent pour un regard de ses yeux, un sourire de ses lèvres, un serrement de sa main, un frôlement de sa chair voluptueuse.

« Enrichissez-vous, enrichissez-vous, mes fils,... honnêtement si vous le pouvez, mais par tous les moyens possibles », c’est le cynique conseil du vertueux Guizot qui retentit aux quatre coins de l’horizon social et chacun s’élance, avide de posséder, âpre au gain, prêt à tout pour acquérir de l’or.

L’or salit tout ; il flétrit la conscience, le cerveau et le cœur ; il souille les relations les plus pures, avilit les plus belles actions, déprime les plus brillantes intelligences, dégrade les individus les plus dignes. Et c’est pourtant à la conquête de ce jaunâtre éblouissement que l’individu sacrifie ses amours et ses haines, ses espérances et ses joies, parce que l’or conduit aux honneurs, parce qu’il achète les maisons et les consciences, parce qu’il fascine les belles, parce qu’il domine les foules, parce qu’il donne intelligence, honneur, estime, réputation.

Par ces considérations, la soif de l’or s’explique, la cupidité se conçoit, sans qu’il soit besoin d’en accuser la nature humaine.

B.6. - L’individu est DOMINATEUR.

Au sujet de la paresse, j’ai dit qu’il y a deux classes ; celle qui travaille et celle qui ne produit pas. Je puis, au sujet de l’esprit de domination, dire que la société comprend ceux qui commandent et ceux qui obéissent. Les premiers sont ceux qui, dans toutes les branches de l’activité sociale, occupent les premiers postes et les meilleures places. Dans l’ordre politique, ce sont les gouvernants : ministres ; sénateurs, députés, préfets, hauts fonctionnaires dirigeant les principaux services, placés à la tête des administrations publiques ; dans l’ordre économique, ce sont les privilégiés de la fortune, les capitalistes, les propriétaires, les patrons. L’innombrable armée des seconds embrasse tous les autres citoyens échelonnés sur les gradins de l’amphithéâtre social, chaque gradin recevant ses ordres du supérieur et commandant à l’inférieur. De telle sorte que, plus on est haut placé, moins on a de lois à subir et plus on en a à imposer.

De telle sorte encore, que plus on est élevé, mieux on reçoit les bienfaisants rayons du soleil qui dispense la lumière et la chaleur, tandis que, à ceux qui sont placés tout en bas, ne parvient que ce que les précédents ont laissé passer.

Ce bel état de choses est ce que l’on appelle la hiérarchie.

Au temps jadis, alors que la naissance décidait de la place que chacun devait occuper, sa vie durant, et qu’entre les diverses castes de la hiérarchie sociale il existait une infranchissable distance ; alors que rien ne pouvait abaisser les uns ni élever les autres, la compétition était beaucoup moins ardente ; mais aujourd’hui que tout soldat porte dans sa giberne son « bâton de maréchal », que tout paysan peut devenir seigneur, que tout ouvrier peut passer patron, que tout citoyen peut occuper la magistrature suprême de la république, une incroyable soif dedomination dévore nos générations.

Faut-il s’en étonner ? Certes non ! Commander, c’est non seulement suivre les impulsions de sa volonté, mais encore en imposer aux autres l’accomplissement ; obéir, c’est non seulement renoncer à faire ce que l’on veut, mais encore consentir à exécuter ce qui répugne. L’individu qui ordonne, centuple sa personnelle énergie en utilisant celle de ses subordonnés ; l’homme qui subit une contrainte se diminue, s’affaiblit, se condamne à une sorte de suicide moral. L’un est le maître, l’autre l’esclave ; le premier tient le fouet, l’autre en est cinglé. A l’un appartiennent tous les droits, toutes les prérogatives ; à l’autre incombent tous les devoirs, toutes les charges.

Que quelque bien surgisse, le maître en a le bénéfice et la gloire ; mais qu’il se fasse quelque mauvaise action, la responsabilité et la honte en rejaillissent sur l’inférieur.

Celui-ci est à la merci de celui-là ; il ne peut rien contre son chef et le supérieur peut tout contre lui.

Il semble que sur ce champ de foire qu’est la société se dresse un énorme mât de cocagne à la cime duquel est perché, comme prix à gagner, le bonheur. - Tout autour de ses flancs sont accrochés des groupes humains ; malheur à ceux qui sont dessous ; leurs épaules meurtries doivent supporter le poids de tous ceux qui sont plus haut ; malheur aussi à ceux qui ne se cramponnent pas solidement ; on leur passe sur le corps, on leur grimpe sur la tête ; on les précipite dans l’espace et la foule hurlante, à la dégringolade, pousse des acclamations d’autant plus vigoureuses que leur chute est plus retentissante.

Such is life ! Telle est la vie !

Lorsqu’en observateur impartial et sans se demander s’il est bien ou mal, nécessaire ou pas qu’il en soit ainsi, on comprend tous les avantages attachés au commandement et toutes les déconvenues de l’obéissance, lorsqu’on compare la condition des humbles au sort des puissants, lorsqu’enfin on envisage cette obstination invincible avec laquelle l’individu poursuit le bonheur et fuit la souffrance, on s’explique sans difficulté l’acharnement qu’il met à chercher à s’élever au-dessus de ses semblables afin de n’avoir plus à s’incliner devant eux, afin de posséder le droit et la force de faire courber les têtes devant ses injonctions.

Nature humaine, voilà encore un crime dont on voudrait te charger ; mais on n’y réussira pas ; on sait maintenant que le coupable est ailleurs ; rassure-toi, il sera trouvé.

C. - CONCLUSION.

On me rendra cette justice : que loin de m’évertuer à méconnaître les misères morales qui accablent notre humanité, j’ai peut-être, péché par l’excès contraire. Certains me trouveront bien sévère, je leur répondrai avec le poète :

« Souvent la peur d’un mal nous jette dans un pire. »

Je redoutais qu’on ne me taxât de « Panglossisme » intéressé et qu’on ne s’imaginât que, disposé à innocenter l’individu, j’avais à cœur de ne pas le montrer tel qu’il est. Si dans cette crainte je me suis laissé aller à un tantinet d’exagération, je ne puis que m’en réjouir, parce que mon argumentation ne peut qu’y gagner en vigueur.

Si j’ai trempé ma plume dans de l’encre trop noire pour esquisser l’être humain avec ses défauts, ses vices, ses bassesses, ses turpitudes, ses crimes, et si, néanmoins je suis parvenu à établir que s’il est paresseux, égoïste, violent, menteur, cupide, dominateur, cela s’explique sans qu’il faille tenir compte de ses penchants naturels ; si j’ai prouvé en outre, comme je me flatte de l’avoir fait, que tout concourt à le pousser dans la voie de ces vices, que rien, au contraire ne l’incite vers les vertus opposées, n’ai-je pas surabondamment démontré que l’homme, comme tout du reste dans la Nature, s’adapte merveilleusement au milieu, qu’il en est le produit dans l’ordre moral comme dans le physique, qu’il a dû nécessairement subir, à travers les âges, toutes les modifications que comportait l’évolution, qu’il se conformera nécessairement aussi dans l’avenir aux conditions pouvant résulter d’une phase nouvelle de l’éternelle évolution ?

Je conclus : L’individu social est et ne peut être que ce que le font l’hérédité, l’éducation et le milieu. Ce serait perdre son temps que de vouloir lutter contre ce fait. Dans un milieu antagonique, violent, faux, hiérarchique, il est fatal que l’être soit égoïste, batailleur, hypocrite, dominateur.

Les conseils, les avertissements, les châtiments ne prévaudront pas contre cette fatalité. « Tous les systèmes de pénalité, dit E. de Girardin [54], et tous les supplices ont été imaginés. A quoi ont-ils abouti, si ce n’est à montrer leur impuissance ? »

Il n’est peut-être pas un seul grand esprit s’étant occupé de la question qui n’ait conclu dans le même sens : Platon dit que « les crimes sont causés par le défaut de culture, par la mauvaise éducation et par la mauvaise organisation de l’État ». On lit dans la célèbre Utopie de l’illustre Thomas Morus :

« La justice d’Angleterre et de bien d’autres pays ressemble à ces mauvais maîtres qui battent leurs écoliers au lieu de les instruire. Vous faites souffrir aux voleurs des tourments affreux ; ne vaudrait-il pas mieux assurer l’existence à tous les membres de la société, afin que personne ne se trouvât dans la nécessité de voler d’abord, ensuite d’être puni ? Vous abandonnez des millions d’enfants aux ravages d’une éducation vicieuse et immorale. Que faites-vous donc ? Des voleurs et des assassins, pour avoir le plaisir de les pendre ! »

Dans son magnifique Système de la Nature (chapitre II), Helvétius déclare que : « nous ne voyons tant de crimes sur la terre que parce que tout conspire à rendre les hommes vicieux et criminels ; leurs religions, leur éducation, leurs gouvernements les poussent irrésistiblement au mal. Pour lors, la morale leur prêche vainement la vertu. »

Morelli [55] s’exprime ainsi : « j’ai découvert que, de tous temps, nos sages, pour chercher à guérir une dépravation qu’ils ont, mal à propos, cru un fatal apanage de la condition humaine, ont été précisément prendre le poison pour le remède. Ils n’ont jamais pensé que leur morale pouvait être la cause de la corruption ; les lois humaines paraissent trop augustes pour être malfaisantes quelquefois ; ils ont préféré accuser la nature. C’est votre éducation corruptrice et votre triste morale qui font le mal dont vous accusez la nature ! »

Jean-Baptiste Say, Say lui-même [56] a laissé tomber de sa plume l’aveu que voici : « vous voulez un peuple vertueux, donnez-lui de l’aisance et toujours de l’aisance, car il sera toujours inutile de vous essouffler à lui prêcher la morale si vous ne savez pas rendre la vertu utile et le vice nuisible ».

« Cendrillon-Vérité, dit Joh Scherr, mal vêtue, mal nourrie, est chargée des gros travaux dans la maison de l’humanité ; tandis que la duplicité et l’erreur couvertes de velours et de soie, fardées et ornées de pierreries, font les grandes dames dans le monde et y sont adulées, choyées, entourées d’hommages. Aussi tout le monde ment. »

Le Comte de Cavour qui devait en savoir quelque chose, affirme que les puissants et les riches sont dépourvus d’une « moitié des idées et des sentiments du genre humain ».

L’illustre auteur de Force et Matière (page 499) déclare que : « le défaut d’intelligence, la pauvreté et le manque d’éducation sont les trois grands facteurs des crimes. »

Barni [57] ne craint pas d’appeler l’ignorance ; « la principale cause des vices et de tous les désordres qui troublent la société. »

Le fameux explorateur David Livingstone estime que : « la faim a une grande influence sur le caractère ; que les enfants, les sauvages et, dans certaines conditions les peuples prétendument civilisés en fournissent, de fréquents exemples et qu’elle est l’origine d’une foule de violences. »

« Le moyen le plus sûr d’empêcher la perpétuation de l’assassinat et du vol, affirme De Greef [58], c’est préalablement de supprimer la misère ; la pauvreté est bien plus destructive de l’ordre, de la famille, de la société que les idées condamnées comme subversives. »

Marc Guyau [59] est d’avis que : « ce qui démoralise les peuples, ce n’est pas tant l’affaiblissement de la religion que le luxe et la paresse des uns, la misère révoltée des autres. »

L’économiste De Molinari donne au crime un original encouragement : « un assassin de profession, écrit-il, court moins de risques de mort qu’un mineur. Une compagnie d’assurances qui assurerait des assassins et des ouvriers mineurs, pourrait demander aux premiers une prime inférieure à celle qu’elle serait obligée d’exiger des seconds. »

N’y aurait-il pas lieu de s’écrier avec Aurélien Scholl : « la société fabrique des criminels pour prouver son utilité en les punissant. » Et ne pourrait-on pas justement définir la société avec le fondateur de la Philosophie de l’avenir [60] : « une immense machine à fabriquer des coquins. » ?

Allez, prêtres, législateurs et moralistes, faites entendre votre voix : prêchez le travail, l’amour du prochain, le culte de la vérité, le désintéressement, la bienveillance, l’esprit d’obéissance et de résignation. Il est un verbe qui couvrira le vôtre, c’est celui qui sort des choses et proclame le triomphe de la paresse, du mensonge, de la cupidité, de l’égoïsme.

Exposer un homme en sueur à un courant d’air et le supplier de ne pas s’enrhumer serait ridicule ; condamner un individu à absorber coup sur coup dix litres de vin et lui enjoindre de ne pas se griser serait absurde. Espérer d’un cerisier que, dans nos climats, il portera des fleurs et des fruits en décembre, prétendre adoucir un mets avec du sel, jeter sur de la neige le plant d’un rosier, attendre de la ciguë qu’elle n’empoisonne pas, du feu qu’il ne brûle point, du soleil qu’il n’éclaire plus, tout cela serait grotesque, insensé.

Eh bien ! moralistes, vous n’êtes ni moins grotesques ni moins insensés quand vous obsédez le genre humain de vos homélies vertueuses, quand vous suppliez les hommes d’être doux et compatissants, quand vous les engagez à ne pas souiller leurs lèvres de la flétrissure du mensonge, quand vous les exhortez au travail pénible, humiliant, dangereux ; quand vous leur enseignez les bienfaits de la soumission, du renoncement, de l’abnégation.

Et vous êtes tout aussi absurdes, législateurs et magistrats, lorsque, pour éloigner l’individu des crimes contre lesquels vous sévissez, vous agitez devant lui le spectre de vos tribunaux, de vos bastilles, de vos guillotines.

Mais il est une chose qui me stupéfie beaucoup plus que l’attitude et le langage des législateurs et des prêtres - qui, après tout, dans l’universelle comédie, ne font que jouer leurs odieux personnages - c’est que, en dépit de l’atavisme, de l’éducation et du milieu, faits pour étouffer toutes les généreuses prédispositions, il se trouve encore - et bien plus qu’on ne le pense - des cœurs purs, des consciences droites, des natures élevées qui, pour le bien et la justice, bravent fièrement la pauvreté ; qui savent, à la face des maîtres, crier leurs lassitudes, leurs révoltes, leurs mépris ; qui, au sein de la corruption se préservent de tout contact impur ; qui, au milieu de la prostitution générale refusent de se rendre ; qui osent dire tout haut ce que les autres pensent tout bas ; qui remontant le courant de servilisme qui emporte notre siècle, ne se laissent pas entraîner par la contagieuse platitude des foules ; qui, sachant avec Madame de Staël que « tout comprendre, c’est tout pardonner, » ont autant d’indulgence pour les autres que de sévérité pour eux-mêmes et qui se font gloire de dire avec l’auteur d’une morale sans obligation ni sanction [61] : « J’ai deux mains, l’une pour serrer la main de ceux avec qui je marche dans la vie ; l’autre pour relever ceux qui tombent. Je pourrai même à ceux-ci tendre les deux mains. »

Ces protestations vivantes contre la dépravation universelle ne sont-elles pas la preuve indéniable des magnifiques élans, des tendances sublimes qui, malgré tout, persistent dans l’humanité ? Ne pourraient-elle pas servir de réponse victorieuse à ceux qui prennent plaisir à calomnier cette dernière ?

Faut-il qu’ils soient puissants ces ressorts vers le bien pour qu’ils aient ainsi résisté à un effort séculaire !

Enfin que celui qui ne serait pas encore convaincu, écoute un dernier mot. Qu’il consente à descendre en lui-même, à se remémorer le passé ; qu’il évoque le frais souvenir de ses vingt printemps et qu’il me dise si, à cette époque de sa vie, alors que fleurissaient ses illusions, son jeune cœur ne débordait pas des généreux enthousiasmes ? Lequel d’entre-nous, à vingt ans, n’a pas ressenti la douceur des vivifiantes émotions, des élans féconds, des aspirations désintéressées, des ardeurs spontanées ; la joie infinie de tout ce qui, sans réflexion ni calcul, fait battre le cœur plus vite et circuler plus chaud le sang ?

Le spectacle de l’iniquité nous faisait bondir ; la vue d’un malheureux nous apitoyait ; le vieillard et l’enfant, par leur faiblesse, nous intéressaient. A un ami notre bourse était ouverte pour un service, comme notre cœur pour une confidence, un épanchement.

Mais, peu à peu, une à une, se sont flétries les fleurs de nos illusions, de nos enthousiasmes ; nous nous sommes aperçu qu’on riait de nos emballements et qu’on se jouait de notre « Don Quichottisme » nous avons constaté qu’il est fréquemment dangereux de dire ce que l’on pense, que la générosité est le plus souvent payée d’ingratitude, qu’on ne peut faire ses propres affaires qu’à la condition de nuire à celles d’autrui ; que l’existence est un terrible combat où la victoire reste au plus implacable, et insensiblement les portes de notre cœur se sont fermées ; nous nous sommes surpris à nous moquer comme d’une niaiserie, ou à rougir comme d’une faute de tout ce qui avait enrichi le printemps de notre vie des végétations vivifiantes du Vrai et du Beau ; et nous sommes devenus, sans nous en désoler, ces animaux froids, calculateurs, férocement personnels, profondément méchants et dépravés que nous sommes presque tous.

On prétend qu’il existe certaines natures radicalement portées au mal. Je n’en connais pas ; mais je ne nie pas le fait ; après tout, c’est possible ; il y a bien des sourds-muets, est-ce une raison suffisante pour avancer que la nature de l’homme est de ne point entendre ou de ne pas parler ?

Qu’on cesse donc désormais de nous rabâcher que l’individu est voué à une fatale perversité et que de là découlent tous ses malheurs. Nous savons maintenant qu’il n’en est rien et qu’il faut chercher ailleurs la cause de nos maux [62] .

Chapitre IV: CAUSES DE LA DOULEUR UNIVERSELLE

CAUSES SECONDES ET DIVERSES :
  • Les Institutions sociales - L’iniquité économique.

    Les institutions sociales se divisent en : économiques, politiques, morales.

  • L’iniquité économique. - « Tout appartient à quelques-uns ».

  1. Appropriation individuelle du sol et du sous-sol. - C’est le point de départ de toutes les spoliations. La légende révolutionnaire de 1789. Dangers de la fausse liberté alors proclamée. Servitude et misère du prolétariat agricole. Épouvantable existence des ouvriers mineurs. Richesse des sociétés houillères.

  2. Appropriation individuelle des instruments de travail. - Tout progrès augmente la misère du peuple. La division du travail : ses origines, ses tendances, ses résultats. Loi des salaires. Abaissement graduel du taux des salaires. Origine des grèves. La surproduction : comment elle se produit, ses conséquences.

  3. Appropriation individuelle des produits. - Dépendance absolue du consommateur pour la satisfaction de n’importe quel besoin, circulation inutile et coûteuse d’une foule de produits. Chantage commercial. Intervention de la concurrence ; ses avantages, ses dangers ; sophistication des produits ; invraisemblable gaspillage, voyages, publicité, réclame.

  4. La Concentration capitaliste. - Conséquence grave de la concurrence : (a) sur l’industrie : exemple de concentration industrielle. - (b) sur le commerce : ruine de la boutique ; triomphe des grands magasins - (c) sur la propriété terrienne : quelques chiffres concluants.

    Rôle de la haute finance : Condensation des capitaux. Drainage de l’épargne, accaparement de la fortune publique, statistiques probantes. Conséquence sociale de la concentration capitaliste.

  5. Quelques autorités. - Marmontel, Smith, Pecqueur, Stuart Mill, Adolphe Blanqui, Lamennais, Proudhon, Engels, Büchner.

L'organisation sociale

Il est évident que si la cause de la douleur universelle ne se trouve ni dans la nature, ni dans l’individu, on doit la rencontrer dans l’organisation sociale. Cette opinion gagne chaque jour du terrain ; et le temps n’est pas éloigné où presque tout le monde étant d’accord sur ce point, on ne sera plus divisé que sur la façon de concevoir les maux qui découlent des institutions sociales, de rattacher ceux-là à celles-ci, de remédier à un si fâcheux état de choses et d’en prévenir à tout jamais le retour.

L’organisation sociale n’est pas, tant s’en faut, un de ces organismes tellement simples qu’il suffise de le regarder avec un peu de soin pour en bien comprendre le mécanisme. La société moderne n’est que le développement étrangement complexe et absolument logique des sociétés antérieures ; quiconque voudrait se permettre d’en juger sur un simple coup d’œil serait à peu près certain de faire erreur ; car il s’arrêterait infailliblement à la surface et, dans la recherche d’effet à cause, il attribuerait sans aucun doute à l’une ce qui appartient à l’autre.

Tout en outre se tient si étroitement, les phénomènes sont si indissolublement liés les uns aux autres, chaque chose a si bien son ricochet, sa répercussion et son choc en retour qu’il est difficile, même aux plus attentifs, de ne pas perdre leur chemin.

Aussi crois-je nécessaire, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de dissiper le vague qui s’attache à cette expression : « la société », de détacher de cet ensemble, pour les examiner successivement, les diverses pièces qui le composent.

Je répartirai donc en trois catégories toutes les institutions sociales : économiques, politiques, morales. Je n’ignore pas qu’en l’espèce, la classification ne saurait être rigoureusement exacte, et je reconnais volontiers qu’étant donné l’enchevêtrement inévitable dont j’ai parlé plus haut, il sera parfois impossible d’échapper à une certaine confusion ; mais cette division aura un double avantage ; celui d’être en conformité avec le langage usuel, en sorte qu’elle sera plus facilement comprise, et celui de sérier les phénomènes suivant une méthode qui me semble la meilleure : en premier lieu, les phénomènes économiques qui sont à la fois les plus tangibles et les plus connus ; en second lieu, les phénomènes politiques, déjà plus subtils et moins étudiés ; enfin les phénomènes moraux, les plus complexes et les moins compris.

La souffrance universelle provient donc, selon moi, d’une triple iniquité : économique, politique, morale.

L’iniquité économique

Pour tous ceux qui ont étudié l’histoire des sociétés humaines, qui, conséquemment, savent que les admirables progrès réalisés sont dus à l’enchaînement ininterrompu des opiniâtres travaux de toutes les générations qui, depuis des milliers d’années, ont précédé la nôtre, c’est un spectacle étrange que celui des formes économiques du monde moderne.

Le sol a été défriché, remué, labouré, travaillé, enrichi par des millions de bras ; les arbres ont été plantés par des générations disparues ; des races éteintes ont éclairci les forêts et y ont frayé des sentiers ; des populations innombrables de travailleurs sont descendues, intrépides, dans les profondeurs de la planète et pour doter l’humanité des richesses qu’elles contiennent, y ont enfoui leur sueurs, leur sang et même leurs os. Ce sont les efforts combinés d’une foule d’individus qui ont multiplié les voies de communication et les moyens de transport ; chaque fraction du gigantesque outillage mécanique que mettent en mouvement les forces multiples de la nature et de la science appliquée, synthétise des siècles de recherches, d’observations, d’expériences, d’essais, de découvertes successives, de perfectionnements additionnés.

Et toutes ces richesses, fruits incontestables du travail du genre humain tout entier, sont accaparées par une poignée d’individus qui, par la violence et la ruse, ont réussi à déposséder la masse du patrimoine commun : voilà ce que j’appelle l’iniquité économique.

Mais ce n’est pas seulement l’œuvre du passé qui, enfantée par tous, devrait profiter à tous ; c’est aussi celle du présent. Car pour que l’avoir social se maintienne, a fortiori, pour qu’il se développe, le concours de tous est indispensable : celui du paysan comme celui de l’ouvrier, celui du penseur comme celui du manœuvre, celui du savant comme celui de l’artiste ; et il existe une telle et si réciproque pénétration de tous les labeurs que nul ne saurait se passer de la collaboration d’autrui ; que toutes les manifestations de l’activité individuelle ne sont en réalité que des faits collectifs issus du passé et du présent ; qu’il est rationnellement impossible de déterminer, dans l’effort commun, la part de chacun et non moins impossible d’évaluer la part légitime de l’individu dans la production sociale.

Les calculs et les plans de l’ingénieur sont indispensables à l’ouvrier pour jeter ses efforts dans la bonne direction et les combiner intelligemment avec ceux de ses camarades ; mais sans le concours de ces derniers, les devis du premier moisiraient dans les cartons et n’auraient qu’une valeur spéculative, conséquemment nulle.

Les travaux d’un Pasteur sont fort utiles à l’humanité ; mais ce qui rend possibles les découvertes d’un Pasteur, ce sont non seulement celles d’une foule de chercheurs qui l’ont précédé et mis sur la voie mais encore les travaux de tous les savants du monde entier vivant à notre époque et s’évertuant en commun à trouver le mieux ; ce sont aussi non seulement les instruments de travail à l’aide desquels il opère ses investigations et sans le secours desquels ses efforts seraient vains ; mais encore le travail du cultivateur qui sème le blé, du meunier qui le réduit en farine, du boulanger qui le pétrit, de tous ceux en un mot, qui contribuent à nourrir, abriter et vêtir l’illustre chimiste.

En sorte que, dans cet immense tout qui embrasse toutes les branches de l’activité universelle, personne ne peut légitimement prétendre à la possession exclusive de quoi que ce soit, ce « quoi que ce soit » étant au fond, le produit d’une foule innombrable de collaborateurs aussi indispensables les uns que les autres.

Et pourtant l’air retentit de ces mots : « ceci est à moi » ; des titres de propriété consacrent cette prétention et la force publique est là pour la défendre.

Voilà ce que j’appelle l’iniquité économique.

Pour me résumer, c’est la foule violemment expropriée de tout ce qui constitue l’héritage légué par nos ancêtres et constamment dépouillée, au bénéfice d’une minorité privilégiée, de toutes les richesses qui, chaque jour, sortent de son labeur ; c’est, pour quelques-uns constitués en classe possédante, le droit proclamé, reconnu et sanctionné, d’accaparer, à leur exclusif profit, sol, sous-sol, machines, produits, tout, absolument tout.

C’est la division fatale de la société en deux classes complètement distinctes et aux intérêts nécessairement contradictoires : la première comprend ceux qui possèdent les instruments de travail et les moyens de production ; la seconde ceux qui, n’ayant d’autres possibilités d’existence que leurs forces musculaires ou leur puissance cérébrale, sont obligés, pour vivre, de vendre l’une et l’autre aux premiers, possesseurs de capitaux, détenteurs des instruments de production, en échange de ce que l’on appelle « le salaire ».

Les salariants et les salariés, les employeurs et les employés, les capitalistes et les prolétaires, les bourgeois et les ouvriers, telles sont les appellations diverses qu’on donne à ces deux classes.

Bref, c’est la mise en pratique de cette détestable formule « Tout appartient à quelques-uns ».

Au point de vue qui nous occupe : cause de la douleur universelle, les conséquences de cette confiscation qu’on appelle « la propriété individuelle » sont innombrables. Je m’efforcerai, sinon de les énumérer toutes, du moins d’en indiquer le plus grand nombre et les plus saillantes.

I. - Appropriation individuelle [63] du sol et du sous-sol

Depuis la maison qui nous abrite jusqu’au pain qui nous nourrit ; depuis le vêtement que nous portons jusqu’au lit sur lequel nous reposons ; depuis la machine qui façonne la matière première jusqu’au papier qui porte notre pensée aux quatre coins cardinaux, tout nous vient du sol. C’est à sa surface qu’apparaissent ou dans ses entrailles que sont enfouis tous les produits qui servent à la satisfaction de nos besoins.

A ce titre on peut soutenir que la possession individuelle du sol est le point de départ de toutes les spoliations.

Nos excellents Jacobins ont mille fois raison de flétrir l’esclavage antique qui livrait à quelques maîtres une foule de serviteurs et leur conférait le droit d’en trafiquer et d’en disposer comme d’un objet quelconque ; ils ont mille fois raison de s’insurger contre le servage du moyen âge, sorte d’esclavage déguisé qui laissait le vassal à la merci du Seigneur, de ses caprices, de ses fantaisies et qui rivait le serf à la glèbe, comme autrefois l’esclave au maître. Mais ils ont mille fois tort de « dithyramber » sur la nouvelle condition de ce descendant direct de l’esclave antique : le prolétaire ; sur les bienfaits de la soi-disant liberté dont il jouit depuis cent ans.

Enfiler des phrases indignées sur l’horrible situation de ces millions d’êtres humains traînés autrefois sur les marchés comme des bêtes de somme, maltraités, fouettés, mis à mort par leurs maîtres, c’est bien. Aujourd’hui surtout que nous avons une toute autre conception du droit naturel, écrire ou déclamer de ronflantes périodes contre l’oppression, l’insolence et les insatiables exigences de la noblesse « moyenâgeuse » c’est parfait ; et ce n’est certes pas en moi que ces abominations trouveront jamais un apologiste.

Mais enfin, tout en stigmatisant les horreurs du passé encore faut-il, pour glorifier les bienfaits du présent, voir en quoi consistent ces derniers et s’il sont bien réels.

« Désormais tu es libre, entièrement libre ; la loi a proclamé l’affranchissement intégral et l’égalité de tous les êtres. Tu n’appartiens plus à ton Seigneur ; tu n’es plus tenu de travailler pour son compte, de cultiver ses terres, de faire mûrir ses fruits ; tu pourras posséder ces champs fertiles, ces riantes prairies, ces vergers luxuriants, ces vastes forêts et les transmettre à ta descendance aussi bien que lui à la sienne. A dater de ce jour, tu ne relèves que de toi, tu n’appartiens qu’à toi-même ; tu n’es le serviteur de personne. Vas, tu es libre ! »

Voilà ce que la retentissante déclaration - j’allais écrire « déclamation » - des droits de l’homme a dit au serf, au vassal, au paysan. Et celui-ci, débarrassé de ses chaînes, exonéré de la dîme, de la corvée et autres redevances qui l’accablaient, a battu joyeusement des mains d’abord et s’est ensuite demandé comment il utiliserait celles-ci.

Libre, enfin il était libre ! Mais il fallait songer à profiter de cette liberté si précieuse. Sans doute, il avait des muscles habitués au travail. Elles auraient pu rendre témoignage de sa vigueur et de son habileté, ces terres au milieu desquelles il avait toujours vécu.

Mais si la nouvelle constitution lui avait donne la liberté, si elle l’avait arraché au joug pesant de la noblesse et du clergé, si elle l’avait mis théoriquement en possession des droits imprescriptibles que comportait sa qualité d’homme, imitant le singe qui, montrant la lanterne magique, n’avait oublié qu’un seul point : celui d’éclairer sa lanterne. La Constitution républicaine n’avait oublié qu’une seule chose, mais la plus importante : de lui assurer les moyens, de lui garantir la faculté de mettre à profit son émancipation, faculté sans laquelle s’effondrait l’échafaudage tout entier.

Aujourd’hui, le prolétaire n’est plus roué de coups comme l’esclave, s’il ne travaille pas ; il est tout simplement laissé sans ressources et torturé par la faim ; il ne peut plus comme le serf, être vendu avec la terre à laquelle celui-ci était attaché ; on vend cette dernière et notre homme se trouve à la merci du nouveau propriétaire qui est libre, lui, de l’en expulser et d’en confier à d’autres la culture.

Enfin, il n’est plus tenu, comme le vassal, d’apporter à son seigneur une partie de ses récoltes et de son temps de travail ; mais, fermier, il paie à son Monsieur une redevance considérable ; métayer, il lui abandonne la moitié de ses produits ; journalier, il lui vend ses bras pour un salaire dérisoire ; contribuable, il doit l’impôt au fisc.

Les besoins de l’appropriation moderne du sol, l’aisance et la mobilité avec lesquelles ce dernier doit pouvoir passer des mains de l’un dans celles de l’autre ont forcement brisé les liens qui l’unissaient aux individus destinés à le cultiver et en faisaient pour ainsi dire, une seule et même chose ; mais cette nouvelle forme de propriété, aliénable, souple, divisible, engendre infailliblement pour quiconque est non possédant les mêmes conséquences que l’ancienne : l’esclavage, la pauvreté.

Pauvreté, esclavage, tels sont les deux pôles entre lesquels oscille, en France, la vie de plusieurs millions d’individus cultivant le sol, mais ne le possédant pas : soumis quand ils ont la bonne fortune de travailler, à la volonté absolue du propriétaire ; exposés, quand cette chance vient à leur manquer, à vivre en vagabonds et à mourir faute de nourriture. Il n’est pas rare de voir les deux pôles se rapprocher et même se confondre. J’ai connu, à la campagne, des fermiers auxquels, une fois le propriétaire payé, il ne restait aucune ressource : j’en ai vu qui ne parvenaient seulement pas à désintéresser leur maître.

Que dire des simples journaliers ? J’en ai tracé plus haut le portrait sommaire et leur vie toute entière est un supplice si connu que point n’est besoin, je crois, d’insister.

La possession individuelle des richesses emmagasinées dans le sous-sol est, pour ceux qui travaillent à les en extraire, la source de tant de duretés et, pour les propriétaires, celle de tant d’opulence, qu’elle constitue une des iniquités qui ont le plus frappé les esprits.

Que n’a-t-on pas dit sur le sort lamentable des infortunés qui passent la moitié de leur existence à plusieurs centaines de pieds sous terre, les membres brisés par une posture suppliciante, la plupart du temps vautrés dans la boue et l’humidité, en perpétuel danger de mort violente ! Eh bien, qu’on en parle encore, on n’en dira jamais trop, jamais assez !

On ne racontera jamais assez avec l’émotionnante sensation de la réalité, ces existences de forçats, commencées à l’âge de 12 ans, à l’âge auquel l’enfant ressent un impérieux besoin de grand air et de soleil, pour se continuer, désespérément monotone et douloureuse jusqu’à la vieillesse, à moins qu’un éboulement, une explosion de grisou, une inondation, un cataclysme quelconque - et ils sont fréquents - ne vienne brusquement mettre fin à cette lente agonie.

La vieillesse, du reste, ne se fait pas attendre [64]. A quarante ans, le mineur voûté, rhumatisant, sans souplesse, sans vigueur, ressent les atteintes de la décrépitude.

Voulez-vous savoir quelle est entre ces deux extrêmes : l’enfance et la vieillesse, la vie de ces travailleurs ? Vous qui ne connaissez de la houille que le gai flamboiement et la douce chaleur qu’elle procure, voulez-vous savoir ce qu’elle coûte aux parias du pays noir ? Ecoutez Séverine ; elle va vous le dire, après avoir vu, examiné, pris en quelque sorte une leçon de choses [65] :

« Celui qui extrait le charbon - le piqueur - descend dans le puits à quatre heures du matin, hiver comme été. Il y descend par la fendue, qui n’existe que dans les exploitations peu profondes, et qui est, comme son nom l’indique, une déclivité plus ou moins douce, plus ou moins raide ; inégale comme niveau de sol ; pleine de bosses, où l’on s’écorche le front ; pleine de trous, où l’on se déchire les pieds ; pleine, surtout, d’une eau glaciale qui tombe du plafond, fait marais par terre, gèle les épaules harassées et les pattes meurtries. Il faut quarante ou cinquante minutes de ce trajet pour arriver à la mine et entreprendre la journée.

« Ce voyage là n’est que l’apéritif du travail.

« Ceux qui ne se résignent pas à la fendue ou dont la besogne est située trop profond pour qu’ils puissent s’en servir, ont les cages et les échelles.

« Les échelles mettent à vif la plante des pieds - et si un échelon est pourri, c’est la mort ! La vie du mineur n’est faite que d’occasions de mourir.

« Une fois en bas, le piqueur s’engage dans le boyau qui fait communiquer les galeries (les belles, les superbes, les admirables galeries !) avec les innombrables trous où il doit séjourner.

« Ces trous là ont, en général, soixante centimètres de haut. Le mineur s’y engage à plat ventre, sa lampe au poing. Arrivé au fond de cette impasse de taupe, il se retourne, accroche son lumignon à la voûte, glisse sous sa nuque une petite planche qui empêche son crâne d’enfoncer dans la boue glacée - et, le dos, les reins, les jambes étendus tout du long dans l’eau, pique, au-dessus de sa tête, le charbon dont les blocs lui heurtent la poitrine, dont les miettes l’aveuglent, dont la poussière lui dessèche les poumons !

« Il fait ce métier là 14 heures durant, à Bessèges ; 12 à Decazeville - sauf une heure qu’il prend pour manger, et ce métier là - lui rapporte 3 fr. 29 dans les mines de Bert ; 3 fr. 80 dans la Loire, 4 fr. dans le Pas-de-calais.

« Attendez !

« Sur ce salaire il y a à payer le boisage, c’est à-dire cette opération qui consiste à étayer la voûte, au fur et à mesure qu’avance la trouée. Non-seulement il achète de sa poche le matériel nécessaire, que lui vend la Compagnie, mais il est tenu d’aller chercher les bois à l’entrée de la mine et de les appliquer lui-même. Or comme il travaille à la tâche, temps perdu, argent perdu !

« Comptons 50 centimes par jour, ce qui est bien minime. Sur le salaire le plus élevé : soit 4 fr. Reste 3 fr. 50.

« Sur ce salaire il a à payer le rouleur ; c’est-à-dire le jeune homme ou l’enfant, ou la femme qui transporte le charbon du lieu de l’extraction au lieu de l’enlèvement. Le rouleur gagne 1 fr. 33 par jour. Reste donc sur les 3 fr.50 précédents, 2 fr. 17 au piqueur.

« Sur ce salaire - ne vous récriez pas, c’est la fin ! - il y a à payer la poudre qui lui est nécessaire pour faire sauter les quartiers de roc que son pic ne peut entamer. Si bien que dans les mines du Nord, on a vu ce fait-ci : quatre mineurs, en quinze jours, avaient gagné 200 fr., et il y avait à défalquer là-dessus 180 fr. de poudre ! Cela faisait 20 fr. de résultat, soit 5 fr., par homme, POUR DEUX SEMAINES DE TRAVAIL.

« Et il faut au mineur trente ans de ce labeur - trente ans de cette misère - pour avoir sa retraite ; une retraite si minime que les employés de chemin de fer, eux-même, n’en voudraient pas.

« Mais ils sont rares les retraités de la mine !

« Et ceux qui meurent ont, à la minute suprême, cette consolation de penser que leur veuve et leurs trois ou quatre orphelins, toucheront de 40 à 50 fr. d’indemnité.

« Je n’ai parlé que du sort des hommes.

« Les femmes, là-dedans, pour des courses qui feraient reculer un cheval de fiacre, attelées à des bennes, dans la boue jusqu’aux cuisses, les reins ployés, misérables femelles ravalées au niveau des bêtes de somme, gagnent 1 fr. 33 centimes !

« Et les enfants, des pauvres petits à peine formés, avec leurs visages souffreteux, leurs membres grêles, leur rachitisme et leur anémie, savez-vous pour le même taux, à quel régime ils sont soumis ?...

« Eh ! bien, dans les Bouches-du-Rhône, ces gamins, après avoir entassé le charbon dans des sacs de paille tressée qui s’appellent des couffins, passent le bridon qui s’y attache à leur col ; et, la voûte étant trop basse, s’en vont, genoux en terre et des semelles de bois sous les mains, à quatre pattes, comme des chiens, traînant derrière eux leur trop pesant fardeau ! Et le trajet est long, et ce va et vient dure douze heures - pas une de plus, pas une de moins !

« Puis, en surcroît de cette détresse, pour les femmes comme pour les hommes, pour les enfants comme pour les femmes, le grisou qui épie, embusqué derrière la paroi... et que la cupidité d’une Compagnie, la fatigue d’un ouvrier, la négligence d’un contre-maître peut, tout-à-coup, déchaîner sur la mine !

« Voilà ce que coûte ce beau feu où nous regardons scintiller nos rêveries, s’allumer nos espoirs, s’embraser nos colères. Et quand nous avons bien chaud, que nous sommes bien à l’aise, calfeutrés dans notre égoïsme d’heureux, voilà quelle est la vie de ceux qui nous donnent ce bien-être, cette flamme de chaleur et de gaieté ! »

J’ai tenu à citer le passage tout entier ; je n’aurais jamais pu dire aussi bien.

Maintenant vous plaît-il de savoir à qui servent ces tonnes de houille qui, sur tous les marchés, se convertissent en lingots d’or ?

Retenez bien ces quelques chiffres et vous serez édifiés. Mines d’Anzin, 28.800 titres émis à 97 fr. et valant en mars 1891, 5.200 fr. : près de 54 fois le prix d’émission. Mines de Courrières : 2.008 titres, émis à 600 fr. et valant en mars 1891, 44.000 fr. plus de 73 fois le prix d’émission. Mines de Lens, 6.000 actions émises à 300 fr. et valant à la même époque 27.025 fr, 90 fois le prix d’émission.

En sorte que, tandis que des générations de producteurs s’anémiaient dans le jeûne et l’extrême fatigue, les heureux possesseurs du sous-sol encaissaient, à chaque exercice, d’énormes dividendes et voyaient monter, chaque année, le cours de leur trésor en portefeuille.

Plusieurs centaines de millions de tonnes de houille sont arrachées annuellement aux entrailles de la terre et ils vivent chichement, et meurent à 33 ans, les prolétaires dont le pic extrait le combustible qui alimente l’industrie, met en mouvement la locomotive, éclaire nos cités, cuit nos aliments et entretient dans nos demeures une douce température.

II. - Appropriation individuelle des instruments de travail.

Le droit de propriété s’étend aux instruments de travail. Grâce aux applications infinies de la science à l’industrie, notre siècle est à la tête d’un outillage mécanique colossal. Et celui-ci, qui s’est développé lentement et graduellement perfectionné sous la poussée des besoins grandissant d’une population toujours plus dense, bien loin d’appartenir aux prolétaires qui le mettent en œuvre, est aux mains de quelques détenteurs particuliers appelés patrons et d’un nombre de plus en plus important de collectivités restreintes formant des sociétés anonymes, civiles ou en commandite.

Tandis que l’accaparement du sol met sous le joug et réduit à la pauvreté le prolétariat des campagnes, celui du machinisme condamne à la servitude et à la misère la population ouvrière des villes.

Lorsque, il y a seize fois cent ans, le moulin à vent en usage dans l’Orient, fit son apparition en Occident, le poète grec Antiparos chanta magnifiquement, dans la strophe suivante, l’ère de repos relatif, de loisir et de joie que semblait devoir ouvrir l’utilisation des forces naturelles :

« Esclaves qui faites tourner la meule, épargnez vos mains et dormez en paix. C’est en vain que la voix retentissante du coq annonce le matin. Dormez ! D’après l’ordre de Demeter, la besogne des jeunes filles est faite par les nymphes des champs, et maintenant celles-ci bondissent, brillantes et légères, sur la roue qui tourne. Elles entraînent l’axe avec ses rayons et mettent en mouvement la lourde meule qui tourne en rond. Vivons une vie plus joyeuse que nos pères et jouissons, sans travailler, des bienfaits dont la déesse nous comble [66] . »

Ils sont rares, aujourd’hui, les poètes qui entonnent un triomphant alléluia lorsque entre en scène un de ces appareils qui, révolutionnant les conditions de la production, devraient parallèlement transformer celles du travail. La flamme de l’enthousiasme brille encore en eux : mais pour si haut que Pégase les emporte dans les enchanteresses régions de l’idéal, ils n’échappent jamais assez à la décevante réalité pour ignorer que toute machine nouvelle ou tout perfectionnement apporté à un outillage existant déjà peut contribuer à accroître la force d’enrichissement du possédant, mais ne diminue pas la pauvreté du non-possédant.

Que dis-je ? toute amélioration mécanique ajoute à celle-ci parce que, d’une part elle intensifie la puissance de production de la classe ouvrière et que, d’autre part, elle diminue sa puissance de consommation. Ce résultat est tellement exorbitant que la preuve en demande quelques explications.

Un exemple me fera plus facilement comprendre.

Supposons un atelier dans lequel travaillent régulièrement 200 ouvriers : chaque ouvrier produisant I, la production sera de 200. Une machine applicable à l’industrie de cet atelier y pénètre ; elle permet d’obtenir avec ces 200 hommes une production quadruple, soit de 800 ; ou bien il suffira de 50 hommes pour produire 200 à l’aide de cette machine.

Que va-t-il se passer ?

De trois choses l’une : ou le propriétaire de l’atelier et par conséquent de la machine gardera le même nombre d’ouvriers et les fera travailler régulièrement comme par le passé ; ou bien, conservant à sa disposition le même nombre de bras mais ne voulant pas trop produire, il réduira le nombre des heures et des jours du travail ; ou bien enfin, il ne gardera plus à son service que 50 travailleurs pour produire 200 comme auparavant.

Premier cas. - Dans le premier cas, la production est quatre fois plus forte ; mais le salaire des ouvriers, salaire qui, d’après les économistes de l’ordre capitaliste eux-mêmes, « ne saurait normalement dépasser le tantum de subsistance nécessaire dans un temps et dans un milieu donnés, pour que l’ouvrier puisse vivre et se reproduire », le salaire n’est pas augmenté d’un centime ; donc, la condition matérielle d’un salarié ne bénéficie pas de sa productivité rendue quatre fois supérieure. La puissance de consommation du prolétaire déterminée par son salaire n’ayant pas bougé, la production va, marche, se multiplie, et la consommation ne suit pas une marche parallèle. Alors, les produits ne s’écoulent plus ; ils s’emmagasinent, s’entassent, sont avariés souvent, dépréciés toujours ; le marché s’engorge, et la production diminue notablement, s’arrête presque totalement. Cette diminution, cet arrêt de production, c’est à brève échéance le chômage, les privations, la faim, la misère pour le monde des producteurs.

Second cas. - L’application du second cas, éminemment favorable à l’industriel, est atrocement préjudiciable aux prolétaires. Il est en effet certain que si, sous le fallacieux prétexte de répartir équitablement entre tous le travail à exécuter et de ne congédier personne, mais en réalité dans le but de conserver à sa disposition, pour les moments de presse, son outillage humain, le capitaliste ne veut cependant pas augmenter sa production autant que le permettrait l’emploi de sa machine, il sera contraint de réduire d’un quart, d’un tiers ou de moitié le nombre des heures ou des jours de travail. Mais opérer cette réduction, c’est la faire supporter aux salaires. Or, réduire le salaire des ouvriers, c’est, d’une part, les condamner aux privations de toute nature ; d’autre part, réduire dans la même proportion leur puissance de consommation. Cette puissance diminuée, c’est l’accumulation plus ou moins rapide des produits, l’engorgement du marché et, par suite, comme dans le cas précédent, le chômage et ses conséquences douloureuses.

Troisième cas. - Dans ce cas, le résultat est le même mais se fait attendre moins longtemps. Si, sur 200 ouvriers, 50 seulement sont conservés pour mettre en œuvre le machinisme introduit dans l’atelier, il est évident que les 150 autres rejetés dans la rue, privés de leur salaire, leur seul moyen d’existence, ces 150 sont condamnés fatalement à toutes les horreurs de la plus désespérante détresse.

Mais ce n’est point assez : envahissant le marché du travail ces bras rendus inutiles par la mécanique viennent concurrencer les 50 camarades restés à l’atelier et font infailliblement baisser leur salaire.

Autre conséquence inéluctable : cette production de 200 avant l’apparition de la machine suffisait à peine à la consommation, cette suffisance nécessitant un travail constant, conjurait tout chômage ; or, avec le nouveau mode de production, ce rapport entre la production et la consommation disparaît, et voici pourquoi : chaque producteur est en même temps un consommateur, et la puissance de consommation d’un salarié est, nous le savons, déterminée par son salaire : or, dans le cas qui nous occupe, 150 producteurs sur 200 étant privés de leur travail, le sont de leur salaire, et, partant de leur possibilité de consommer. Les 50 autres leur salaire ayant baissé par suite de la quantité considérable de bras inutilisés, voient diminuer à leur tour leur puissance de consommation ; l’équilibre entre la production et la consommation est rompu ; la première est trop abondante, elle doit diminuer, peut-être s’arrêter, et les 50 prolétaires privilégiés qui dans ce second cas ont été gardés à l’atelier, commencent à leur tour, à subir les conséquences de la crise et à être réduits à l’inactivité, c’est-à-dire à la misère.

En résumé, dans les trois cas, et, pour être dans le premier moins immédiat que dans les deux autres, il n’en est pas moins fatal, le résultat est le même sur le monde des prolétaires : c’est le chômage forcé avec son cortège de conséquences terribles : gêne, privation, faim, maladie, misère sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations [67].

Ce qu’il faut conclure de la démonstration qui précède, est que, sous régime de propriété personnelle tout progrès est un mal ! La chose est pénible à dire, plus dure encore à constater, mais elle est strictement exacte. Que d’autres s’extasient sur les merveilleuses inventions du génie humain ; que les orateurs officiels et les publicistes bornés ou vendus se pâment devant le nombre, la puissance et le fini de nos instruments de travail, gloire de notre XIXe siècle ; que les croyants fassent entendre un Te Deum, pour chanter cette étincelle divine que la « Toute-Bonté » du Créateur a jetée dans l’homme et sans laquelle sa prétendue stupidité bestiale eût été toujours impuissante à poursuivre de telles réalisations !

A cet immense concert de louanges vaines, à ces ridicules infatuations d’un spiritualisme traditionnel, je refuse catégoriquement ma voix.

Je prétends que l’introuvable étincelle divine aurait mieux fait d’indiquer aux hommes le moyen de faire servir au bien-être de tous, les admirables enfantements du machinisme moderne que de doter l’humanité d’un présent aussi funeste. Je dis qu’il y a plus à pleurer sur les larmes, les privations, les détresses sorties des flancs du monstre de fer, qu’à se réjouir de l’ampleur de ses proportions, de la majesté de son allure.

Je déclare enfin que sont désastreuses ces adaptations de la science à l’industrie, si elles doivent avoir pour résultat d’intensifier la misère de la classe la plus nombreuse.

Que m’importent et la facilité avec laquelle on tord, casse et façonne le métal le plus résistant, et la régularité avec laquelle on tisse et brode la soie, et la précision mathématique qui préside au glissement, déclenchement ou engrenage de tous les rouages d’un organisme compliqué, si toutes ces merveilles ne font pas éclore un sourire de plus, ne tarissent pas une seule larme !

La bête est souple, forte, admirablement charpentée, éblouissamment belle ; et après ?... puisque de cette souplesse, elle se sert pour bondir sur sa proie, de cette force pour mordre sa victime ?

Si c’est là ce qu’on appelle les « beautés du Progrès » celles-ci me semblent hideusement laides.

Que la somme des dépenses musculaires communes à s’imposer soit en décroissance et que celle des loisirs et des satisfactions pour tous progresse, voilà ce qui me tient au cœur et voilà ce qui importe. Le progrès n’est que là. Tout pas fait dans un sens qui n’est pas celui-là constitue un recul. La prétention contraire ne repose que sur des illusions ignorantes ou des sophismes intéressés.

L’accaparement des outils de production a poussé jusqu’aux extrêmes limites la division du travail. Celle-ci se produit en deux directions bien distinctes : l’une concernant les groupes, l’autre les individus

Au premier titre, elle sépare les prolétaires en deux camps, les salariés intellectuels, les manuels.

Je n’ai pas à parler ici du premier résultat ; au deuxième titre, elle cantonne si bien chaque individualité travailleuse qu’elle la rive à une spécialité, de laquelle il lui est difficile - je pourrais dire : presque impossible - de sortir.

Ce phénomène en partie double est la source de bien des maux. Les bras qui s’offrent sur le marché du travail sont en telle abondance que les employeurs n’ont qu’à choisir dans le nombre ; il va sans dire que leur choix se porte de préférence sur les ouvriers les plus habiles et que c’est sur le rendement - aux pièces ou à la journée - des meilleurs parmi cette élite qu’ils se basent pour l’évaluation du salaire.

Du temps de l’artisanat, le même homme, après un long et minutieux apprentissage, confectionnait un produit manufacturé depuis la première jusqu’à la dernière pièce ; le travail tout entier lui passait par les mains.

Aujourd’hui, il ne saurait en être ainsi, sauf quelques exceptions fort rares et qui, du reste, tendent à disparaître : la mécanique a pénétré dans toutes les industries et y a introduit un outillage si complexe et si complet que, pour parachever le moindre produit, le concours de plusieurs appareils distincts est aussi nécessaire que la collaboration d’une foule de travailleurs spéciaux.

Les dix pièces d’un même produit sont confectionnées par dix producteurs différents attachés à autant d’outils ou instruments divers, pour être ajustées ensuite par un onzième ouvrier armé d’un onzième appareil.

Les phases successives par lesquelles passe la matière première pour arriver à son point de mise en vente correspondent au même nombre de corporations ou de spécialités.

Cette division du travail s’accentue de plus en plus, parce qu’elle entraîne pour le salariant un double et précieux avantage : celui de placer comme on va le voir, le salarié sous une dépendance chaque jour plus étroite et celui d’exiger de lui, pour le même salaire, un rendement supérieur en quantité et en qualité.

J’ai dit plus haut que la moyenne du rendement exigée par le patron est évaluée en tenant compte de la production des plus habiles. Il en résulte que, pour atteindre à cette moyenne, il faut parvenir également à un degré supérieur de vitesse au point de vue quantitatif, de dextérité au point de vue qualitatif. Eh bien, on n’y arrive qu’à la condition absolue - je ne parle pas des exceptions - de s’isoler dans une spécialité et de s’y développer sans cesse.

N’est-ce pas un horrible supplice que de faire toujours la même besogne, de tenir constamment entre les doigts le même outil ou la même matière, de condamner ses yeux à voir sans cesse les mêmes objets, ses oreilles à entendre les mêmes grincements, d’habituer son corps aux mêmes penchements ou renversements, ses bras aux efforts invariés ; de faire aujourd’hui ce qu’on a fait hier, ce qu’on fera demain ; non pas, entendez-moi bien, dix choses différentes dans la même journée, comme le Monsieur qui va à ses affaires, parle, écrit, se rend à la Bourse, au café, à son bureau, reçoit et fait des visites, non ; mais la même besogne depuis le matin jusqu’au soir, à toute heure et à toute minute du jour. Cela ne rappelle t-il pas ces pauvres vieux chevaux auxquels on met des œillères - afin qu’ils tournent plus docilement dans le même cercle ?

Cette torture, c’est celle de presque tous les travailleurs industriels, et il devient de plus en plus difficile de s’y soustraire ; d’abord, parce que c’est en s’astreignant toujours à la même tâche que l’ouvrier conquiert et développe l’adresse expéditive qui lui assure du travail et un salaire normal ; ensuite parce que cette spécialisation ne nécessite qu’un apprentissage relativement court et que, de ce fait comme de celui de l’abondance des bras qui s’offrent, nul n’est indispensable et quiconque perd sa place est bien vite remplacé.

Par contre, le partant ou le congédié ne trouvera pas facilement une nouvelle occupation : ayant dû, de toute nécessité se cantonner dans sa spécialité, il n’a de valeur qu’en restant dans celle-ci et, en toute autre tâche, il est frappé d’infériorité.

Enfin la division du travail a pour conséquence d’augmenter sans cesse l’aptitude professionnelle du producteur qui faisant une seule et même chose, s’y perfectionne, tandis que sous ses mains se multiplient les produits, tandis que chaque jour s’élève à son côté un tas plus gros que celui de la veille, son salaire tend plutôt à diminuer.

Etrange résultat de l’appropriation individuelle des instruments de travail ! L’ouvrier produit de plus en plus pour son patron et son salaire reste tout au plus stationnaire. Le patron qui demandait 10 il y a dix ans, 15 il y en a 5, exige 20 aujourd’hui, et ces 20, il ne les paie pas plus que les 15, pas plus que les 10 d’autrefois ; le prolétaire est fait pour rapporter le plus possible au détenteur des machines et, pourvu qu’il puisse vivre pour continuer à produire, cela suffit [68].

Cette navrante vérité, il n’est pas un économiste tant soit peu socialiste qui ne l’ait proclamée ; s’il fallait citer tous ceux qui se sont prononcés en ce sens, il y aurait lieu de n’en oublier aucun. Mais les pontifes de l’économie politique eux-mêmes, ont pour la plupart reconnu - tel un aveu arraché à un coupable - que normalement le salaire de l’ouvrier ne dépasse pas le tantum de ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre et se reproduire.

Ce fait s’appuie sur de telles autorités, il est confirmé par une expérience si constante qu’on n’a pas craint d’en induire une loi dite des salaires. Cette « loi des salaires », le lecteur en trouvera la démonstration complète au chapitre premier du tome second de cet ouvrage [69].

Il suffit, pour le moment, qu’on reconnaisse, sans même se demander pourquoi il en est ainsi et pourquoi il n’en saurait être différemment, que le taux moyen du salaire correspond à la somme indispensable à l’ouvrier pour parer rigoureusement aux besoins de son existence.

C’est là un fait d’une réalité si frappante et d’une constatation si facile que personne, j’aime à le croire, ne songera à le contester. Oui, quand il travaille, le salarié gagne tout juste sa vie ; c’est dire que, ne pouvant mettre de côté nul argent quand il a la chance d’aller à l’atelier, il se trouve dénué de toute ressource aussitôt qu’il a le malheur d’en être expulsé.

J’ai établi, par un exemple, que le développement de l’industrialisme pousse hors de l’usine un nombre de travailleurs de plus en plus considérable, et il faudrait méconnaître les conséquences de la loi de l’offre et de la demande pour ne pas voir que l’armée des « sans travail, » grossissant fatalement chaque jour, pèse de plus en plus lourdement sur le salaire normal et le fait nécessairement baisser.

La multiplicité, la violence, et le caractère collectif des grèves n’a pas d’autre origine. Il arrive forcément dans cette diminution graduelle du prix de la marchandise-travail que les prolétaires, contraints d’opérer la vente de cette marchandise, la seule qui leur soit laissée par la classe capitaliste, n’y trouvent plus leur compte, se fatiguent de produire de plus en plus pour recevoir de moins en moins, et plutôt que de s’incliner devant une réduction nouvelle ou de travailler plus longtemps dans d’aussi désavantageuses conditions, conviennent de déposer l’outil pour prendre en main la seule arme que leur accorde la loi : la grève.

Arme à deux tranchants, il faut bien le dire et qui, le plus souvent, blesse plus grièvement ceux qui s’en servent que ceux qu’elle semble menacer. Mais lorsque des hommes en sont réduits à un certain degré de découragement, de rage concentrée, de désespoir, et qu’ils ne connaissent qu’un moyen d’exprimer ce désespoir, d’exhaler cette rage, de manifester ce découragement, faut-il s’étonner qu’ils aient recours à ce moyen, dussent-ils en souffrir eux-mêmes ?

Car il ne faut pas s’y tromper, c’est la misère qui fait les grèves, c’est le mécontentement qui fait les grévistes.

Je sais bien qu’invariablement les gouvernants et les patrons attribuent ces mouvements de révolte aux sourdes menées de quelques agitateurs, et je n’ignore point qu’il se rencontre pas mal de gens pour les croire sur parole. Mais c’est là une odieuse calomnie et si un premier ministre [70] a pu parler de ceux qu’il a appelés « les professionnels de l’émeute » - (drôle de profession tout de même et je ne vois guère le bénéfice qu’on en peut tirer -) il est aujourd’hui bien certain qu’il n’existe pas de « professionnels de la grève ».

Pour ma part je n’en connais qu’un : c’est une vieille femme à la figure hâve et décharnée, aux membres grêles, au corps efflanqué ; elle est couverte de sordides haillons ; sa voix siffle, donnant l’illusion d’un râle ; ses yeux sont ternes et hagards ; son buste se courbe sous le poids de la honte autant que sous le faix des ans. Elle a d’innombrables enfants, des bébés et des vieillards, des jeunes filles et des mères ; constamment traquée par les gendarmes et les policiers, elle comparaît chaque jour sur la sellette des accusés et ses pauvres loques suffisent à la faire impitoyablement condamner. Depuis des siècles, nouveau juif-errant, elle parcourt tous les pays du monde, mais cette femme n’a pas cinq sous en poche ; car son nom est : Misère.

C’est elle qui souffle la révolte, allume le flambeau de la colère et brandit le noir drapeau de la grève.

Voilà le « professionnel de la grève. » N’en cherchez pas d’autres ! [71].

Progrès à rebours, meurtrière division du travail, insuffisance des salaires, grèves de plus en plus fréquentes ; est-ce là tout le bilan douloureux de l’accaparement des instruments de travail ? Non ! Il me reste encore à parler d’un phénomène bien étrange et souvent mal compris : la surproduction.

Quand un travailleur produit 20, le salariant lui laisse 4 ; [72] en d’autres termes, lorsque, par son travail, il ajoute à la matière sur laquelle il fait effort une plus value de vingt francs, le patron lui abandonne quatre francs comme rétribution. Cette petite somme limite, nous le savons, la puissance de consommation du salarié ; ce dernier, alors qu’il ajoute à la production générale une quantité correspondante à la valeur de vingt francs, ne peut demander à celle-ci qu’une quantité maxima représentant une somme de quatre francs. Le rapport de sa consommation à la production est de 1 à 5 et l’écart de seize francs.

Si ces deux termes : 20 et 4 représentent par exemple, la quotité journalière, il est évident que, dans le cas où ce salarié travaillerait 300 jours par an, cet écart de seize francs par jour s’élèverait au joli total de 300 X 16 = 4.800 fr par année

Il est non moins évident que, l’outillage mécanique se perfectionnant et se multipliant sans trêve, l’écart indiqué progressera dans la même proportion et que si, par suite de ce fait, la productivité du travailleur monte à 40 fr. par jour, son salaire restant stationnaire, le rapport entre les 2 termes qui nous occupent : production et consommation, deviendra de 4 à 40 fr. soit de 1 à 18 et l’excédent de production s’élèvera quotidiennement à 36 francs, annuellement à 36 X 300= 10.800 fr.

Il ne faut pas se dissimuler que c’est dans le sens de cette progression que se produit l’évolution et que dans les industries où cet excédent n’est pas encore atteint, il ne tardera pas à l’être.

Or, il y a, rien qu’en France, des millions de producteurs, en sorte que si l’on multiplie par trois millions, chiffre approximatif des ouvriers de la grande et de la petite industrie [73] cette somme de 10.000 fr., on aboutit à un excédent global de trente milliards par année, rien que pour la production industrielle.

Il est vrai que s’il y a quelques millions de personnes qui, produisant 40, ne peuvent consommer que 4, il y en a d’autres qui produisent zéro et consomment 40 et plus. Mais ces dernières ne sont qu’une minorité.

En évaluant le nombre de ces consommateurs improductifs à deux millions [74] auxquels j’attribuerai généreusement une dépense (produits industriels) de 10.000 fr. par tête [75] nous arrivons à une absorption de vingt milliards sur trente.

Il est vrai également que notre industrie nationale, en quête de débouchés, s’efforce de déverser son trop plein sur les marchés étrangers, mais on n’ignore pas que cet effort n’aboutit guère qu’à environ 1.200 millions par an [76] et l’on voit que pour aller à 30 milliards la marge est encore grande.

A première vue il semblerait que cet excès de production industrielle dût créer dans le pays un enviable état de prospérité publique, un bien-être général.

Eh bien ! grâce à la forme économique de notre société, à cet excès de richesse correspond une excessive misère. J’insiste sur ce point capital parce qu’il explique bien des choses et jette sur l’incohérence des institutions économiques de notre chaotique civilisation un jour tout particulier.

On comprend aisément qu’à ce jeu là les produits ouvrés affluent sur le marché. Les demandes du monde commercial se ralentissent parce que tout équilibre entre la production et la consommation est rompu.

La première marche à toute vapeur et la seconde se ralentit. Or, on ne produit pas pour produire, mais pour vendre. C’est l’écoulement d’une marchandise qui détermine une nouvelle création de celle-ci. Le vendeur voit les produits s’entasser dans son magasin, s’accumuler dans ses dépôts, et en présence de la stagnation de la clientèle consommatrice, il se garde bien de faire au fabricant de nouvelles commandes, avant d’avoir écoulé la plus grande partie de ses stocks.

L’industriel, à son tour, en l’absence de nouveaux ordres, ou en présence de marchés de moins en moins importants se voit contraint de ralentir sa production et d’aviser. Celui-ci ne résiste pas à la crise, liquide ou fait faillite et ferme son usine ; celui-là congédie une partie de ses ouvriers ; cet autre les garde tous, mais réduit les heures ou les journées de travail ; cet autre enfin, périodiquement, ralentit la production.

Dans tous ces cas différents, le résultat ne varie pas pour le prolétariat industriel ; c’est la diminution lente mais graduelle du salaire, c’est la morte-saison tous les deux, trois ou quatre mois ; c’est le chômage imposé ; c’est en dernière analyse, cette série de convulsions périodiques, de soubresauts, de secousses faisant passer la classe ouvrière de l’extrême surtravail au repos absolu, de la production fiévreuse et prolongée aux bras croisés.

L’illustre tribun du socialisme allemand, Lassalle, a merveilleusement résumé en quelques lignes ces épouvantables effets de ce que j’appelle la surproduction :

« Le travail antérieur, le capital, étouffe le travail vivant. Les propres produits du travailleur étranglent le travailleur ! Son travail d’hier se soulève contre lui, le terrasse et le dépouille de son productif travail d’aujourd’hui. »

Voilà ce qui explique la possibilité de ce spectacle à la réalité duquel on se refuserait à croire s’il ne crevait les yeux ; des bandes de va-nu-pieds, de loqueteux, d’affamés, de sans gîte, tombant d’inanition et mourant littéralement de froid et de dénuement au milieu d’un inénarrable amoncellement de richesses, fruits de leurs travaux !

Cet état de crise, considérablement aggravé par l’extension du machinisme, est depuis de longues années pour ainsi dire permanent ; mais tous les 9 ou 10 ans, il atteint son apogée et détermine un surcroît de misère qui correspond souvent à un redoublement de grèves, de soulèvements, de bagarres, de révoltes, d’insurrections.

1804, 1810, 1818, 1826, 1830-31, 1836-39, 1846-49, 1857, 1860-63, 1871-73, 1885-86, 1891-92 sont les dates des grandes crises économiques qui, depuis le commencement du siècle, ont douloureusement convulsé l’Angleterre, la France, la Belgique, l’Allemagne, les États-Unis.

III. - Appropriation individuelle des produits

Les détenteurs du sol, du sous-sol et des instruments de travail sont aussi propriétaires des produits de toute nature qui résultent de la mise en œuvre de ces moyens de production. Par ce fait, ils tiennent sous leur dépendance absolue la population toute entière, car s’il se trouve dans la masse un certain nombre de personnes leur échappant comme salariées, il n’est au pouvoir de personne de se soustraire aux besoins de nutrition, d’habitat, de vêtement.

Voulez vous vous abriter ? il faut vous adresser à ceux qui possèdent les immeubles et payer, souvent à un prix fort élevé et non sans se soumettre à des restrictions, des défenses et des responsabilités vexatoires, un logement exigu, sale, noir et insalubre.

Voulez-vous, dans les quelques pièces qui vous sont ainsi louées, placer les meubles nécessaires ? Il faut, argent en poche, discuter le prix de vos lits, de vos chaises, de vos tables, de votre batterie de cuisine, de votre vaisselle, de vos « indispensables. »

Pour vous habiller, c’est la même chose : vêtements, chapeaux, chaussures, linge, tous ces objets vous sont livrés au plus haut prix possible et, pour celui-ci, de qualité aussi inférieure que faire se peut.

Pour vous nourrir, même histoire : pain, vin, viande, épices légumes, beurre, œufs, fromages, il faut, pour être moins volé, tâter, examiner, peser, compter et marchander.

Bref, tous ces mille objets dont on ne saurait se passer, depuis le plus cher jusqu’au meilleur marché sont classés, étiquetés, tarifés et, dans de petites boutiques ou d’immenses magasins, dans des docks ou des entrepôts, s’embusquent, guettant l’acheteur.

Des esprits simplistes s’imagineraient volontiers que celui qui a besoin d’un objet quelconque n’a qu’à l’aller chercher où il est récolté, cueilli, obtenu ou fabriqué.

Eh bien ! pas du tout. Dans notre société on affectionne les choses compliquées. Alors qu’il serait assez aisé d’organiser un peu partout la production agricole et industrielle, de façon à multiplier les milieux à même de se suffire ou à peu près et, par ainsi, éviter une circulation inutile et souvent préjudiciable, en tous cas coûteuse, il semble qu’on s’ingénie - autre conséquence de la division du travail que je préfère signaler ici parce qu’elle se rapporte à l’idée que je développe présentement - à élever des obstacles entre la production des marchandises et les populations appelées à s’en servir.

Dans cet ordre d’idées, la division du travail a spécialisé les régions, comme elle a spécialisé les individus.

Telle région monopolise telle industrie, centralise telle production et il faut que tous les marchés viennent s’alimenter à cette source, fussent-ils distants de plusieurs milliers de lieues. L’industrie du transport et surtout le commerce s’en trouvent bien. Que seraient celui-ci et celle-là sans cette heureuse coïncidence ! Presque rien du tout. Mais l’immense population qui consomme en souffre.

Ici ce sont des frais de douane, là des droits d’octroi, ailleurs le coût du transport, partout la majoration fatalisée par les prélèvements successifs de cette foule d’intermédiaires par les mains desquels passe la marchandise, en sorte qu’un objet qui vaut deux francs à l’usine en vaut 4, 5, 6, 10 chez le détaillant. Si encore cette plus-value se justifiait par l’addition au produit d’une qualité quelconque ! Mais c’est exactement le contraire qui arrive. Ces voyages, souvent fort longs, nuisent forcément à l’objet consommable.

Avez-vous vu parfois des fillettes et des gamins, près d’une source cristalline, s’occuper à construire de minuscules barrages en terre, à tracer des rigoles boueuses pour aller ingurgiter ensuite, maculée, indigeste, cette eau qu’ils auraient pu boire si pure, si saine, si fraîche ?

Ainsi font les hommes aujourd’hui : encore les bébés auraient-ils pour excuse que ce jeu les amuse et qu’ils gagnent en plaisir ce qu’ils perdent d’un autre côté ; tandis que je vois bien ce que le consommateur, c’est-à-dire Monsieur tout le monde, perd à la folie que je signale, mais je me demande en vain ce qu’il y gagne.

Ce qu’il y a de plus fort, c’est que les capitalistes qui tarifient toutes choses et sont seuls à en établir la valeur marchande, abusent de ce qu’ils imposent aux pauvres diables leurs lois, comme leurs prix, pour les mettre dans l’obligation de passer par leurs fourches caudines, les traitant ainsi comme de simples naturels du Tonkin, du Dahomey ou du Siam.

« Quiconque se trouvera sans domicile sera condamné comme vagabond. »

« Quiconque s’exhibera en insuffisante toilette sera condamné pour outrages aux bonnes mœurs. »

N’y a-t-il pas là une sorte de monstrueux chantage ayant pour conséquence d’obliger les gens, sous peine de prison, à se loger et à se vêtir, c’est-à-dire à constituer des rentes aux propriétaires et des bénéfices aux commerçants ?

Quelques lecteurs souriront peut-être et prétendront non sans raison, que point ne serait besoin, pour contraindre les gens à s’abriter et à se vêtir, de les menacer de la détention, la pudeur, l’amour propre et le sentiment du bien-être suffisant largement à porter chaque individu à se procurer un couvert et un costume.

Eh bien ! soit. Mais alors, que penser de l’inique férocité de cette loi qui frappe des malheureux sans défense puisqu’ils ont pas les moyens d’éviter ses coups ?

Les possédants étant les uniques détenteurs des produits indispensables à la vie, ils pourraient, sans conteste, fixer la valeur de ces produits à des prix inabordables et condamner par suite à la plus horrible détresse une partie de l’humanité. Je n’ai pas besoin de dire que si l’on a pensé à édicter des lois contre les sans-gîte, on n’a pas songé un instant à fixer le prix maximum de toutes choses, et la société repose sur le principe de la liberté absolue du commerce, laissant aux négociants le soin de vendre le plus cher possible et aux consommateurs celui d’acheter le meilleur marché possible [77]

Mais la propriété individuelle des produits est comme toute médaille : elle a deux faces ; elle porte en soi son correctif. Si elle divise la société en deux classes aux intérêts en conflit, elle divise également les possédants entre eux et déchaîne la guerre aussi bien entre les unités qui composent chaque classe, qu’entre les classes elles-mêmes.

A cette lutte de tous les instants on a donné le nom de concurrence. Celle-ci met chaque industriel en quête de débouchés dans la nécessité d’abaisser ses prétentions, de restreindre ses bénéfices, sous peine de se condamner à voir les produits de ses concurrents préférés aux siens, partant, vendus, tandis que les siens lui resteraient pour compte. Cette même concurrence produit dans le monde commercial, un effet identique et c’est la foule consommatrice qui profite de ce combat au rabais.

Voilà l’endroit de la médaille, voyons-en maintenant le revers. Car tout s’enchaîne si rigoureusement dans cette question, il y existe une série si indissoluble de causes à effets et d’effets à causes, il s’y produit une telle pénétration mutuelle d’actions et de réactions que ce qui est l’antidote d’une chose devient le poison d’une autre, que ce qui est ici effet, là se manifeste cause.

C’est ainsi que la concurrence qui entraîne l’heureux résultat que je viens de marquer, en comporte d’autres véritablement néfastes.

Ces résultats sont multiples ; je n’en signalerai que les plus décisifs par rapport à ce qui nous occupe : la souffrance sociale.

Je mets en première ligne la sophistication des produits et j’entends par là ces mille ruses auxquelles recourent industriels et commerçants pour tromper le client sur la valeur, la qualité et la provenance de la marchandise.

On vend des imitations pour du vrai, des copies pour des originaux, de l’imprimé pour de la broderie, du tramé coton pour du pur soie, du doublé pour de l’or, du stras pour du diamant ; on croit manger des champignons et ce sont des concombres desséchés ; on ingurgite des œufs qui sont venus sans poule ; on absorbe de la margarine pour du beurre ; de la terre glaise pour du café ; du chocolat contenant d’autant plus de farine qu’il y entre moins de cacao ; des feuilles ordinaires pour du thé, des résidus épurés pour de l’huile ; pour du lait, une mixture dont nulle goutte n’a été tirée du pis de la vache ; on croit boire du pur jus de la treille et on avale un compose malsain de sucre, alcool, tanin, acide tartrique et colorant ; on vend des vins de Bordeaux qui sont nés à Bercy et des Bourgognes qui ont vu le jour quai de la Rapée. Enfin dans les bouges où les malheureux vont se désaltérer, on débite sous le nom d’absinthes, rhums, eaux-de-vie, sirops, liqueurs etc., des boissons qui, à la longue empoisonnent la classe ouvrière.

Je n’en finirais pas si je voulais énumérer complaisamment les mille tours que jouent aux consommateurs, et surtout à ceux qui ne peuvent y mettre le prix, les trafiquants coalisés contre la santé et la bourse de leurs infortunés clients. L’imagination mercantile a trouvé là son champ d’expérience le plus fertile, le plus étendu.

Ce vol organisé rentre, du reste, dans la catégorie de faits si connus que je rougirais de m’arrêter plus longtemps à le décrire.

Je ne me sens nulle tendresse pour les filous qui exploitent aussi indignement l’ignorance et la pauvreté populaires, mais je ne puis, non plus, les accabler de mes imprécations et je réserve tout mon mépris pour cette conséquence de la propriété individuelle : la concurrence, qui pousse irrésistiblement les cupides dans la voie de cette universelle sophistication.

Lorsqu’on se met dans les affaires ce n’est pas pour pratiquer la philanthropie, mais pour y faire fortune. Les plus habiles, lisez : les plus coquins vont à la prospérité d’un pas aussi rapide que les probes à la ruine. Il importe donc de vendre le faux au prix du vrai, le frelaté au prix du pur, la camelote au prix du beau, l’apparence au prix de la réalité. Ce faisant, on empoisonne et vole le client ; mais chaque commerçant a pour excuse que tous ses concurrents le font et qu’il faut absolument choisir entre la ruine honnête et la richesse malhonnête. L’option est tout indiquée.

Le commerce et son âme : la concurrence donnent en outre naissance à un invraisemblable gaspillage.

Si l’on additionnait les objets de consommation et plus spécialement les denrées alimentaires que chaque jour, volontairement ou sur l’ordre des inspecteurs ad hoc, les particuliers et les commerçants jettent ou anéantissent, on arriverait à des chiffres fantastiques. C’est par centaines de milliers de kilog, que se comptent la viande, le poisson, le gibier, les fruits, les légumes, le lait, les œufs, etc. etc., qui, chaque jour, sont ainsi gaspillés, rien que sur l’étendue du territoire français.

Au surplus, il arrive parfois que certaines denrées qui ne peuvent se garder vendables plusieurs jours sont accidentellement en surabondance. On pourrait croire que le prix va en être abaissé proportionnellement et que le consommateur profitera de cette aubaine. Il n’en est rien, on préfère jeter, brûler, détruire, faire disparaître la quantité qui dépasse la norme ordinaire. C’est incontestablement se priver, de gaieté de cœur, d’un bénéfice immédiat ; mais le négociant calcule que ce sacrifice momentané et exceptionnel lui permet de maintenir ses cours que la surabondance des produits affaisserait sûrement ; il comprend que, malgré sa flexibilité, la cote régulière sur laquelle l’excès aurait pesé ne se relèverait pas de suite, il comprend enfin qu’il a intérêt à jeter 5 pour garder 10 et comme sa conscience de marchand n’a pas d’autre critérium que son bénéfice, il n’hésite pas.

Et pendant que des denrées fraîches et saines sont stérilisées de la sorte, des bandes d’affamés se ruent sur de dégoûtants détritus, cherchent, comme des chiens, leur pitance dans les balayures des halles [78] ou ramassent furtivement la croûte de pain abandonnée qui prolongera leur agonie.

Dois-je parler du gaspillage incalculable de produits et d’activités qu’entraîne la concurrence et que l’industrie et le commerce cataloguent dans leurs livres de comptabilité sous la rubrique de frais généraux - ? Envoi à domicile et distribution dans la rue de mirifiques prospectus, annonces alléchantes dans les journaux, affiches superbement illustrées tapissant les murs, voyageurs colportant les produits jusque dans les coins les plus reculés etc. etc.......

Sans doute, un partisan de ce qui est objectera que ce que je signale comme une plaie, il le considère comme un bien ; que cette circulation de voyageurs, ce placardage sur les murailles, ces annonces dans les journaux, ces distributions de prospectus, ces millions de kilog. de papier imprimé jettent dans la circulation des sommes colossales et font vivre une foule de gens.

A cet adepte du statu quo, je répondrai que si l’on accepte le principe de la propriété individuelle, il faut en accepter toutes les conséquences et qu’à ce point de vue son raisonnement est inattaquable. Mais j’ajouterai qu’il n’en est pas moins déplorable, abstraction faite de ce principe lui-même, que tant d’activités et d’intelligences se dépensent en pure perte, puisque toutes ces énergies ne répondent à aucune utilité réelle et que cette somme inestimable d’efforts n’aboutit qu’à assurer la clientèle à Paul qui peut dépenser 100.000 fr. par an en voyages, réclame et publicité, au détriment de Pierre qui n’en peut dépenser que 10.000. J’ajouterai encore qu’il n’en est pas moins triste de constater que l’existence de tant de gens se consume dans ces occupations improductives, puisqu’elles n’ajoutent pas une gerbe de blé à la richesse sociale, alors que ces labeurs pourraient se consacrer à diminuer de moitié les heures de travail de ceux qui produisent, en doublant le nombre de ceux-ci, et à accroître prodigieusement la production totale, au bénéfice de tous.

Eh oui ! sans doute, puisque les produits sont la propriété exclusive de quelques-uns, il faut bien que ces quelques-uns qui ne peuvent les garder pour eux seuls, cherchent à les écouler aux meilleures conditions : de là, le commerce, et puisque la concurrence existe, il faut bien aussi se soumettre à ses conséquences. Je n’ai jamais prétendu le contraire et bien fou serait celui qui s’inscrirait en faux contre la rigueur mathématique de ces déductions ; mais, encore une fois, ces conséquences sont lamentables ; elles engendrent mille maux sociaux et j’en accuse la forme de propriété.

Enfin, de la concurrence résulte une conséquence générale s’appliquant aussi bien aux détenteurs du sol, du sous-sol et des instruments de travail qu’aux propriétaires des produits. Cette conséquence est le trait distinctif qui caractérise la phase historique du développement économique des sociétés contemporaines. Elle est trop grave pour que je ne lui consacre pas quelques pages spéciales : c’est la concentration capitaliste.

IV. - La Concentration capitaliste.

La concentration capitaliste est ce phénomène en vertu duquel toute la fortune tend à se condenser, s’accumuler, se centraliser, dans des mains de moins en moins nombreuses et de plus en plus riches. Or, c’est sous la poussée toute puissante des fatalités concurrentielles que le phénomène a lieu.

Cette loi terrible de la concurrence qui, assurant la victoire aux plus forts, aux mieux armés, met les salariants, sous peine de mort industrielle ou commerciale, dans l’absolue nécessité de restreindre le plus possible le salaire de ceux qu’ils emploient, cette loi exerce d’effrayants ravages dans les rangs des capitalistes eux-mêmes.

La concurrence existait certes bien avant que les machines ne fussent inventées et utilisées ; mais il est incontestable qu’avec l’apparition et le développement du machinisme moderne, elle a revêtu un caractère inouï d’intensité et de généralisation. A une production trop abondante pour les besoins intérieurs et que ne suffisaient plus à alimenter les matières premières récoltées dans la région, a dû correspondre une extension rapide et colossale du marché. Cette extension nécessaire a donné naissance à une série ininterrompue de transactions reliant entre elles non-seulement les diverses parties d’une nation ou d’un continent, mais les diverses nations et même les divers continents les uns avec les autres.

Le champ de la concurrence, subissant les mêmes nécessités, s’est élargi dans les mêmes proportions, de telle sorte que ce combat incessant pour la prompte fabrication, le bon marché, les moyens rapides de transport et de circulation, grâce à l’envahissement de la vapeur, de l’électricité, de l’air comprimé et des autres forces naturelles utilisées, est devenu plus meurtrier que jamais.

Ainsi la concurrence jette les uns contre les autres les capitalistes de toutes tailles, de toutes nations, de toutes races. Dans ce choc sans cesse répété et qui chaque jour devient plus violent, les vaincus sont de plus en plus nombreux et ce n’est qu’en piétinant sur des cadavres s’amoncelant sans trêve ni merci, que les « Five-Lille » et les « Creusot » pour l’industrie en France, et les « Louvre » et les « Bon Marché » pour le petit commerce parisien et même français, peuvent donner à leurs propriétaires ou actionnaires les bénéfices qu’ils attendent.

Le champ de bataille jonché de morts et de mourants reste donc à ceux qui disposent des bataillons les plus nombreux, des engins les plus terribles, des moyens de transports les plus expéditifs, des munitions les plus abondantes ; or, sur le champ de bataille de la concurrence, les munitions, les moyens de transports, les engins destructeurs et les bataillons, c’est l’agglomération ouvrière, c’est la condensation industrielle et commerciale, c’est enfin la concentration des capitaux de toutes natures.

Et maintenant, est-il besoin de se demander quels seront fatalement les vaincus de cette lutte à outrance ?

Les petits capitalistes sont déjà condamnés ; ils disparaissent de plus en plus ; chaque jour amène la ruine d’un nombre plus grand de petits industriels et de petits commerçants : écrasés par l’impitoyable concurrence. Que peut l’intelligence, l’habileté, le travail d’un petit portefeuille contre la bêtise, l’ignorance et la paresse d’un coffre-fort crevant de bank-notes, de chèques et de valeurs ? Et pour mieux faire toucher du doigt les conséquences de l’ordre nouveau enfanté par le capitalisme, sur le monde des salariants eux-mêmes, procédons comme précédemment et étudions un exemple.

Telle industrie, la minoterie [79] par exemple, comprend en France [80] je suppose, dix mille industriels ; six mille ont des moulins à vent, trois mille des moulins hydrauliques et mille des moulins à vapeur.

Ces chiffres sont hypothétiques, mais qu’importe. Le raisonnement n’y perd rien et conserve toute sa vigueur.

Les possesseurs des moulins à vent sont tous de petits capitalistes dont la fortune est si restreinte qu’elle ne leur permet pas d’acheter ou de faire construire un moulin sur un cours d’eau ; les propriétaires de moulins hydrauliques sont également des industriels dont les capitaux, pour être moins restreints que ceux des premiers, ne sont pas assez étendus pour faire face aux dépenses que nécessite l’installation d’une minoterie à vapeur ; en sorte qu’il est permis d’incarner la classe capitaliste toute entière dans cet exemple et de dire que : le moulin à vent, c’est la petite industrie ; le moulin hydraulique, c’est l’industrie moyenne ; le moulin à vapeur, c’est la grande industrie.

A. - L’air est une force capricieuse et essentiellement limitée ; limitée aussi, quoique moins restreinte et en tous cas moins capricieuse est la force demandée à un cours d’eau. Mais que sont ces deux forces comparées à celle de la vapeur ? Celle-ci alimentée sans cesse, peut être régularisée et poussée jusqu’à la plus extrême limite. Que le vent cesse de souffler ou ne souffle que légèrement, que par un temps de sécheresse ou de pluies répétées, le cours d’eau soit trop ou trop peu abondant et le grain n’est pas changé en poudre et le minotier est réduit au chômage ; la machine à vapeur, elle, pourvu que sa ration de combustible lui soit donnée, fonctionne toujours, mettant en mouvement les meules puissantes et multiples appelées à moudre le grain.

B. - Le moulin à vent ne pouvant mettre en mouvement qu’une seule meule, ne demande qu’un outillage élémentaire ; le moulin hydraulique réclame un mécanisme plus complexe ; mais le moulin à vapeur commande à un outillage infiniment plus compliqué, car la machine à vapeur est appelée à faire mouvoir un arbre de couche qui peut commander à une série considérable de meules et d’organes mécaniques.

C. - Le petit meunier, n’engageant dans son installation primitive qu’un petit capital, son outillage étant peu développé, et la force dont il dispose étant relativement faible et nécessairement indocile et irrégulière, est obligé de limiter sa production à un chiffre très modeste ; le meunier qui utilise la force hydraulique ayant mis dans son industrie un capital plus élevé, disposant d’un outillage et d’un personnel plus important, bénéficiant d’une force plus grande et soumise à des irrégularités moins fréquentes, doit atteindre une production beaucoup plus abondante ; le minotier dernier système, celui qui se sert de la force vapeur, ayant engagé dans son installation un capital qui serait une fortune, commandant à un outillage formidable et à un personnel nombreux, maître d’une force douée d’une régularité de puissance et de facilité d’extension, pour faire fructifier ses capitaux, pour utiliser son outillage, occuper son personnel et employer sa force motrice, est dans l’absolue nécessité de faire un chiffre d’affaire énorme.

Or, s’il est actuellement une vérité qui saute aux yeux et que personne ne saurait mettre en doute, c’est que, pour acheter, produire et vendre dans de bonnes conditions, c’est-à-dire avec bénéfices il faut acheter, produire et vendre en grand.

Mais pour acheter grandement, il faut de grands capitaux qui, vous permettant de payer comptant, vous mettent à même de profiter d’un cours favorable, de traiter une affaire ronde, d’accaparer un produit sur un marché ; pour produire en grand, il faut encore de grands capitaux qui seuls vous rendent maîtres d’un outillage perfectionné, quelque coûteux qu’il soit, quelque emplacement qu’il exige, quelque installation qu’il réclame ; enfin pour vendre avec profit (et n’oublions pas que l’achat des matières premières et la fabrication des produits ne sont faits qu’en vue de la vente) il faut encore de grands capitaux, tant pour conserver et ne vendre qu’à la hausse des matières ou des produits momentanément en baisse, que pour influencer les cours par l’énorme quantité de marchandises dont on peut inonder le marché et pouvoir faire à la clientèle solvable un crédit qu’on lui fait chèrement payer.

Dès lors, est-il besoin d’indiquer par le menu de quelle façon agira, dans l’exemple qui nous occupe, l’inflexible loi de la concurrence ? Qu’il nous suffise d’ouvrir les yeux et nous constaterons (a) que les moulins à vent désertés de plus en plus n’existent d’ores et déjà qu’en nombre de plus en plus restreint ; ruinés, expropriés, refoulés dans le prolétariat des villes et des campagnes, les six mille petits meuniers qui ont voulu lutter contre leurs rivaux mieux armés, mieux outillés, c’est-à-dire plus riches ; (b). Le beau temps des moulins hydrauliques est sur son déclin ; comme ils ont dévoré les moulins à vent, ils seront engloutis par les minoteries à vapeur arrondissant de plus en plus leurs flancs ; ruinés à leur tour, abandonnés ou sur le point de l’être, les trois mille moulins que font marcher nos rivières et nos fleuves.

D. - Alors se trouveront en présence les mille minoteries à vapeur, et la lutte, pour être circonscrite entre un nombre moindre de combattants, n’en sera que plus ardente et meurtrière. Les moins riches, les moins bien outillés, les moins bien installés, feront place, peu à peu, aux mieux installés, aux mieux outillés et aux plus riches ; jusqu’à ce que dans chaque région subsistera un de ces monstres, un seul, repu du sang de tous les autres, gavé de leurs os et gonflé de leur chair.

Or, il est de toute évidence que les nécessités de la lutte entraînent et entraîneront de plus en plus la création de ces immenses ateliers dans lesquels les masses ouvrières agglomérées accourent au son de la cloche ou au coup de sifflet de la machine. La classe prolétarienne déjà fort nombreuse voit et verra ses bataillons renforcés chaque jour par la faillite et la ruine de la petite bourgeoisie d’abord, plus tard, de la bourgeoisie moyenne.

Ce travail d’élimination des plus faibles par les plus forts, de concentration de l’outillage mécanique, d’extension des forces productives, de condensation de toutes les richesses sociales, ce travail est précédé, accompagné et suivi de crises périodiques, de reprises et d’arrêts dans le travail, de soubresauts, de convulsions répétées, présentant les mêmes symptômes, se produisant avec une intensité croissante et engendrant les mêmes résultats que les crises dont j’ai parlé plus haut et qui, depuis plus d’un demi siècle, se reproduisent tous les dix ans environ avec une régularité désespérante.

Ces crises, qui sont de véritables combats, ont pour conséquence d’écraser encore la masse des vaincus, d’augmenter le nombre des victimes, et, par suite, de diminuer celui des vainqueurs.

Après chaque lutte le vaincu se trouve plus misérable, plus amoindri, plus exténué, plus opprimé ; le vainqueur plus fort, plus maître que jamais ; ainsi sous tous les rapports, la distance entre le capitaliste et le prolétaire devient plus considérable, le fossé grandit, se creuse et devient abîme. Toute égalité, même apparente, entre le salariant et le salarié s’efface ; l’inégalité apparaît, s’accuse, devient de plus en plus révoltante.

Et le nombre des non-possédants s’accroît tandis que celui des accapareurs diminue dans les mêmes proportions ; les chefs deviennent plus rares à mesure que plus nombreux sont les soldats ; la richesse et la puissance des maîtres grandissent en raison inverse de leurs forces numériques, et en raison directe des mêmes forces s’intensifient la faiblesse et le dénuement des esclaves.

Tout ce qui précède peut s’appliquer strictement au commerce grand, moyen et petit. La petite boutique se meurt. Le modeste détaillant attend vainement une clientèle que toutes les séductions attirent dans ces immenses magasins où le ruissellement de l’or, le chatoiement de la soie, l’installation luxueuse de comptoirs bondés de marchandises, la variété extraordinaire des produits, l’empressement des vendeurs, la gracieuseté des vendeuses, une exposition savante et sans cesse renouvelée de ces mille bibelots qu’on aime, exercent une irrésistible fascination sur le public en général et en particulier sur la femme dont la coquetterie se plaît tant aux fanfreluches et aux chiffons.

Tous les quartiers de Paris et toutes les villes un peu importantes de province sont aujourd’hui la proie de ces « mondes » commerciaux. On se croirait encore au moyen-âge, au temps où, tapis dans leur sombre manoir perché sur un roc commandant la région circonvoisine, les bandits-gentilshommes, suivis de leurs mercenaires, fondaient sur les malheureux égarés, d’aventure, dans leurs parages et, frappant d’estoc et de taille, arrachaient aux infortunés et la bourse et la vie.

Aujourd’hui les grands magasins - les bandits-gentilshommes et leurs mercenaires - leurs nombreux employés - laissent la vie aux voyageurs - le public - et se contentent de la bourse.

Tout autour de ces capharnaüms modernes, le petit commerce râle et s’éteint ; tel, nous dit la légende, le sort de ces mortels qui commettent l’imprudence de s’endormir dans le rayon du mancenillier !

Que de larmes, de ruines, de faillites, de désespoirs, de suicides représentent les deux cents millions qu’une Boucicault laisse à son décès !

Il n’est pas jusqu’à la propriété terrienne qui ne se ressente des épouvantables effets de cette concentration capitaliste.

Écrasées par l’impôt, rongées par l’usure, déchiquetées par l’hypothèque, les petites propriétés tendent à disparaître, absorbées par les vastes exploitations agricoles, les seules qui se prêtent à la culture scientifique moderne.

Les ventes se multiplient ; les études de notaires contiendront bientôt autant d’actes hypothécaires que de titres de propriété.

Rudolf Meyer et Gabriel Ardent (Le Mouvement agraire) donnent les chiffres suivants :

  • Dette hypothécaire en 1820 : 8 Milliards

  • Dette hypothécaire en 1840 : 12 Milliards

  • Dette hypothécaire en 1868 : 16 Milliards

  • Dette hypothécaire en 1887 : 20 Milliards

À lui seul, le Crédit Foncier détient une bonne partie de la propriété terrienne et bâtie, et l’on sait déjà que la grande propriété possède les trois cinquièmes du territoire français [81].

D’après M. Coste (Etude statistique sur la richesse comparative des départements de la France) le sol en France a une valeur d’environ 90 milliards.

Or si, d’une part, la grande propriété en accapare les trois cinquièmes, soit 54 milliards et si d’autre part, la petite propriété est grevée d’une dette hypothécaire de 20 milliards, ce qui fait qu’en réalité, jusqu’à concurrence de ces 20 milliards, la terre ne lui appartient que de nom, on voit qu’elle ne possède en fait que 90 - 74 (54 + 20) = 16 milliards.

Que devient le lopin de terre auquel est si attaché le paysan de France... et même de partout ?

Enfin au dessus de la propriété foncière, commerciale et industrielle, et comme le vautour prêt à fondre sur sa proie, plane la haute finance. Celle-là est la condensatrice par excellence de tous les capitaux ; et, comme si les frontières la gênaient dans son œuvre spoliatrice, son cachet spécial est le cosmopolitisme.

Par le lancement de toutes les grosses affaires, par les emprunts publics, par sa participation à toutes les entreprises importantes, par l’élasticité avec laquelle elle déplace les capitaux, par la souplesse dont elle est susceptible quand il s’agit de faire volte-face ; par les intérêts énormes qu’elle domine, par la toute puissance des capitaux qu’elle peut mettre en mouvement ; par l’influence décisive qu’elle exerce sur la presse, par le prestige dont elle jouit et les mille ressorts qu’elle peut faire mouvoir, la haute Banque domine les opérations de toute nature qui marquent dans les annales de notre époque.

Ils sont quelques richissimes banquiers, grands établissements de crédit et spéculateurs effrénés, qui, se constituant en syndicats peuvent, à leur gré et sans effort, ruiner l’entreprise la plus prospère ou faire affluer des centaines de millions dans les caisses les plus louches.

Leur rôle consiste à drainer périodiquement l’épargne publique, à accaparer toutes les bonnes affaires et à se débarrasser sur les gogos de toutes les mauvaises.

Il consiste encore à financiariser toutes sortes d’opérations en multipliant les sociétés anonymes, dans le but de mettre la main sur la plupart des entreprises commerciales et industrielles, en tous cas sur les plus importantes et de se rendre maître ensuite, par le mouvement des actions et des obligations et la centralisation du papier valeur et du papier crédit, de la vie économique des sociétés humaines.

Maîtres du marché, libres d’y faire la pluie et le beau temps, y provoquer, suivant leur intérêt du moment, la hausse ou la baisse, de jeter la panique en répandant des nouvelles alarmantes, ou d’élever à des hauteurs fantastiques des valeurs sans consistance, en créant sur ces valeurs un marché fictif ou en les faisant appuyer par les journaux à leur solde, ils mettent, par ces coups de bourse, des centaines de millions dans leur escarcelle.

C’est par ces procédés d’agiotage auxquels se laissent toujours prendre les simples et même les roublards qui n’ont pas la chance d’être dans le secret des combinaisons qui se trament, qu’une oligarchie se trouve, sans avoir jamais fait œuvre de ses dix doigts, posséder une bonne partie de la fortune publique et être maîtresse absolue de nos chemins de fer, de nos compagnies de navigation, de l’éclairage de nos cités, de nos sociétés houillères, de nos grands établissements financiers, de notre crédit.

Aussi M. le comte de Mun a-t-il pu, du haut de la tribune française, sans faire naître la moindre protestation, prononcer ces paroles mémorables [82] « Le peuple voit partout l’injustice triomphante et impunie ; les scandales financiers, la spéculation et l’agiotage élevant des fortunes scandaleuses imméritées et creusant autour d’elles des abîmes de misère ! »

Dès la première moitié de ce siècle, les précurseurs du socialisme : les Saint-Simon, les Owen, les Fourier, les Cabet, avaient annoncé en termes précis cette tendance particulière à notre époque : la division de la société en deux classes de plus en plus distinctes, la bourgeoisie et le prolétariat, l’une allant à l’extrême richesse, l’autre au dénuement extrême.

« Tous les progrès des sciences et des arts, dit Vidal, aboutissent à rendre le travail inutile, à faire accomplir la production par des moteurs inanimés, à rendre les riches toujours plus riches et le reste de la population de plus en plus misérable. »

A son tour Proudhon écrit : « Comme l’avouait naguère devant le parlement anglais, un illustre ministre, le progrès de la misère est parallèle et adéquat au progrès de la richesse. »

Dans son Socialisme utopique et socialisme scientifique, Engels s’exprime ainsi : « Il existe une corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère, de telle façon que l’accumulation des richesses à un pôle, c’est une égale accumulation de souffrance, de pauvreté, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation du côté de la classe qui produit ».

Voici l’opinion de Lange dans son Histoire du matérialisme : « Accumuler à la hâte des moyens de jouissance, pour les employer, en majeure partie, non à la jouissance, mais à l’agrandissement de la fortune déjà acquise, voilà le trait caractéristique de notre époque. »

Enfin, voici celle du sympathique auteur du Précis du Socialisme [83] Benoît Malon : « Le mécanisme capitaliste accélère son action dévoratrice des petits capitaux : petits patrons, petits commerçants, petits propriétaires, sont actuellement dépossédés par millions dans le rayonnement européo-américain. Le monstre les saisit par l’usure ou par la concurrence dans ses griffes de fer, les dépouille, les ruine et les jette, désespérés, dans les rangs du prolétariat de la sorte continuellement grossi et rendu toujours plus formidable et plus mécontent. »

Au point de vue que je développe en ces pages rapides, on peut admettre que le monde social se compose de trois couches superposées : en bas, la classe pauvre, le prolétariat comprenant ces millions de déshérités qui ne possèdent pas autre chose que leur intelligence ou leurs bras ; au milieu, la classe moyenne, intermédiaire entre les deux autres dont les membres ont, pour la plupart, des origines prolétariennes mais aspirent à s’élever jusqu’à la classe riche ; dans ce groupe d’individus figure tout ce qui vit de petite propriété, de petit commerce, de petite industrie ; c’est, en somme, la bourgeoisie petite et moyenne ayant un pied dans l’aristocratie financière, un autre dans la plèbe appauvrie ; enfin, en haut, la classe riche composée du gros commerce, de la haute industrie, de la vaste propriété, de la haute finance.

Le nombre des individus appartenant à chacun de ces groupes est en raison inverse de leur situation de fortune. Les pauvres sont les plus nombreux ; les riches ne sont qu’une poignée.

Le processus capitaliste a pour effet de créer à travers ces classes comme un gigantesque mouvement de pompe aspirante et foulante : tandis que les biens, les fortunes, les capitaux de toutes sortes de la classe moyenne sont pompés, aspirés par en haut, les individus sont refoulés par en bas, discrédités, faillis, ruinés.

Cette petite et moyenne bourgeoisie me fait l’effet de ces joueurs éprouvés par la déveine qui, rangés autour de l’immense tapis vert s’entêtent à ponter contre un banquier devant lequel s’entassent les monceaux d’or et les billets de banque. En vain tout leur crie qu’ils perdront jusqu’à leur dernier sou, que des cartes habilement préparées et ce que dans le monde des cercles on appelle « la force de l’argent » assurent au banquier la victoire. Un « je ne sais quoi » les retient autour du fatal tapis ; ils espèrent toujours que la chance finira par leur sourire et que quelque hasard inespéré les fera rentrer dans leurs fonds et même être en gain ; et cette espérance insensée ne les quitte que lorsque, leur dernière mise ayant été raflée, ils retournent, une à une, toutes leurs poches, comme s’ils allaient y découvrir une dernière ressource et finalement s’aperçoivent qu’ils sont complètement décavés.

Que de découragement, que de colère, que d’exaspération et de souffrance chez ces gens qui ont connu et l’indépendance que donne une modeste aisance et la joie d’un intérieur confortable et la considération qui s’attache à tous ceux qui font bonne figure dans la société, quand, par la force des choses, malgré leur assiduité au travail, malgré leurs connaissances techniques et professionnelles, malgré l’énergie tenace qu’un indomptable espoir a su leur inspirer, ils se voient brusquement - et pour toujours - dépossédés, expulsés, saisis, ruinés, déshonorés parfois !

La voilà bien la triste réalisation de cette prophétique parole de J-B. Say : « La richesse et la misère s’avancent en ligne parallèle » ce qui signifie que tandis que les uns deviennent de moins en moins nombreux et de plus en plus riches, les autres deviennent de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux.

En sorte que le moment n’est pas loin, si l’on n’avise pas, où l’humanité offrira à nos regards ce spectacle étrange : d’un côte, une poignée d’individus scandaleusement riches, se torturant l’imagination à la recherche de folles extravagances pour dépenser leur argent ; de l’autre, une innombrable foule de miséreux devant lesquels se dressera, sinistre et farouche, le problème de l’existence à résoudre chaque jour : multitude formidable de désespérés qui hurleront la faim.

Oui, d’ici, et dans le calme et le recueillement qui conviennent à celui qui écrit et, de sa plume, soulève le voile qui nous cache l’avenir, mais avec cette angoisse qui étreint tout homme de cœur en face de quelque chose de monstrueux, j’assiste à ce spectacle et je me demande si ces masses torturées par les affres de la misère, n’ayant plus devant elles la petite et moyenne bourgeoisie pour les empêcher de voir ceux qui les dépouillent, une fois face à face avec leurs détrousseurs, auront la lâcheté de courber la tête, de se croiser les bras ou le courage de se ruer sur leurs bourreaux.

V. - Quelques autorités

Depuis longtemps tous ces désastreux résultats de la propriété individuelle ont été prévus, dénoncés, flétris. Il faudrait, pour les nier, être de ceux qui ont des yeux et ne veulent point voir, des oreilles et ne veulent pas entendre.

« Quiconque attend un salaire, dit Marmontel, est esclave. »

Le célèbre auteur de Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations [84] reconnaît que « aussitôt que la terre devient une propriété privée, le propriétaire demande, pour sa part, presque tout le produit que le travailleur peut y faire croître ou y recueillir.

« Quand, pour des raisons qu’il est inutile d’exposer ici, la domination du capital a remplacé celle des détenteurs du sol, c’est-à-dire quand le système bourgeois a remplacé le système féodal, nobiliaire - ce qui existe dans une grande partie de l’Europe - alors, ce n’est plus le propriétaire du sol qui est le maître, c’est le capitaliste et tous ceux qui n’ont rien, ou les prolétaires sont ses esclaves. »

Dans un ouvrage couronné par l’Institut, Pecqueur s’exprime ainsi : « La combinaison qui se pratique actuellement par toute la terre est celle qui fait des maîtres et des ouvriers, des capitalistes et des travailleurs. Ce mode est loin d’être un semblant d’association, il est bien plutôt la négation de toute association. Ici le capital est un seigneur qui engloutit tous les bénéfices et le travail un esclave qu’on force à soulever des montagnes. Ici, l’inégalité des biens et des jouissances est forcée et toujours à son maximum. Il suffit d’avoir la propriété d’un instrument de travail, la disposition ou la possession d’un capital pour s’approprier de plus en plus les instruments du bien-être et de la liberté positive. Il est d’ailleurs infaillible que dans ce mode de propriété, un petit nombre s’approprie, s’inféode presque tous les revenus. »

Stuart Mill constate que « jusqu’à présent les machines n’ont pas abrégé d’une heure le travail d’un seul être humain. »

Adolphe Blanqui, le propre frère du farouche révolutionnaire qui passa en prison ou en exil la moitié de sa longue existence, dans son Histoire de l’Economie politique, déclare que : « la misère publique est un grand fait social particulier aux temps modernes et qui se manifeste de plus en plus à mesure que la civilisation se répand. »

Ecoutez Lamennais :

« Qu’est aujourd’hui le prolétaire à l’égard du capitaliste ? un instrument de travail.

« Affranchi par le droit actuel, légalement libre de sa personne, il n’est point, il est vrai, la propriété vendable, achetable de celui qui l’emploie. Mais cette liberté n’est que fictive. Le corps n’est point esclave, mais la volonté l’est. Dira-t-on que ce soit une véritable volonté que celle qui n’a le choix qu’entre une mort affreuse, inévitable et l’acceptation d’une loi imposée ?

« Les chaînes et les verges de l’esclave moderne, c’est la faim ! »

En deux lignes, Proudhon a merveilleusement caractérisé la situation : « Les machines, de même que la division du travail, sont tout à la fois, dans le système actuel de l’économie sociale, et une source de richesse et une cause permanente et fatale de misère. »

« L’esclavage auquel la bourgeoisie a soumis le prolétariat se présente sous son véritable jour dans la fabrique, » dit Frédéric Engels.

Depuis plus de 30 ans, il n’est pas un écrivain, penseur ou philosophe socialiste qui n’ait hautement proclamé que nous sommes menacés d’un retour à la féodalité par l’accumulation des richesses entre les mains de quelques-uns et la misère exténuante du plus grand nombre.

J’ai voulu garder pour la fin cette magnifique citation que j’ai détachée d’un livre qui fit naguère un bruit énorme [85] et qui émane d’un des maîtres les plus respectés du matérialisme scientifique, le docteur L. Büchner.

« L’excès de pauvreté et l’excès de richesse, l’excès de force et l’excès d’impuissance, l’excès de bonheur et l’excès de misère, l’excès du superflu et l’excès du dénuement, une fabuleuse science et une ignorance fabuleuse, le travail le plus pénible et la jouissance sans effort, tous les genres de beauté et de splendeur et la plus profonde dégradation de l’existence et de l’être, ce sont là les traits qui caractérisent notre société actuelle qui, par la grandeur de ses contrastes, surpasse les pires époques d’oppression politique et d’esclavage. »

Je ne dirai rien de plus, pour le moment, sur l’iniquité économique.

Tels sont les abîmes de souffrance et de servitude dans lesquels roule l’humanité pour s’être soumise à cette exécrable formule : Tout appartient à quelques-uns ! »

[1] Benoît Malon, Précis du Socialisme, page 49.

[2] Comte, Introduction à la Métaphysique, page 156.

[3] G. de Greef, Introduction à la Sociologie, tome I, page 157.

[4] G. de Greef, Introduction à la Sociologie, tome I, page 169.

[5] Lumière et vie, page 326.

[6] On verra par là qu’il ne faut pas confondre cette étude avec les « utopies » construites le plus souvent par des hommes qui pressentaient remarquablement l’avenir, mais ne tenaient aucun compte, dans leurs conceptions respectables, des matériaux à leur disposition.

[7] Mably est le frère de Condillac.

[8] Histoire des idées sociales.

[9] De l’homme. Son éducation. Sect. I, chapitre 12.

[10] Bases de la République des Égaux, art 10.

[11] La Basiliade.

[12] Le tableau de Paris.

[13] Irréligion de l’avenir, page 411

[14] Critique des Systèmes de morale contemporaine.

[15] Socialisme intégral, Tome premier, page 245.

[16] Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, page 246.

[17] Quiconque habite un quartier tant soit peu central d’une de nos villes a peine à croire que l’habitat de plusieurs millions de personnes soit si misérable. Voici des témoignages : « Il existe en France 350.000 maisons qui pour échapper à l’impôt sur l’air et la lumière n’ont qu’une ouverture, c’est-à-dire pas de fenêtre et près de deux millions qui n’ont qu’une porte et une fenêtre ». (De Chabrol, Rapport en 1830, comme ministre des finances).

[18] « Je pose en fait qu’il y a une moitié du peuple français dont l’alimentation n’est pas suffisante au gré de l’hygiène » (Michel Chevalier) - « Dans un état comme la France où l’on suppose douze millions de familles, en comptant trois individus par famille on sait qu’il existe deux millions de familles qui ont à peine le nécessaire ; trois millions qui ont l’aisance ; près d’un million qui ont un commencement d’opulence et tout au plus deux ou trois centaines qui ont l’opulence elle-même » (A. Thiers)

[19] J B Say - Traité d’Economie politique, Première Édition page 117

[20] Numéro de décembre 1890, page 172. Article M. Frédéric Borde

[21] « J’ai voté avec la Chambre des Députés, un crédit pour l’émancipation des noirs ; mais ne savez-vous pas que nos ouvriers blancs sont beaucoup moins heureux que les noirs dont on règle l’émancipation ? » (Berryer)

[22] La misère du chasseur sauvage qui périt si souvent de faim n’égale point celle de ces milliers de familles que renvoie une manufacture (De Sismondi).

[23] « Dans les années de crise, le chiffre des ouvriers sans travail s’élève jusqu’à 45% de la population ouvrière. Rien qu’à Paris, 300.000 familles sont dépourvues de ressources. » Victor Jaclard, La Justice 23 novembre 1890.

[24] Le vol simple, la mendicité et le vagabondage sont des délits relevant de la juridiction des tribunaux correctionnels. Voici une statistique qui permettra d’évaluer le nombre (et beaucoup ne sont pas pris) de ceux qui sont poussés, par la misère le plus souvent, au vol, au vagabondage, à la mendicité.
Année 1888 : nombre de prévenus : 228 214 ; nombre de condamnés : 199 469.
Pour 100 affaires : vagabondage, mendicité : 15,90 ; rébellion, outrage : 8,20 ; délits contre les mœurs : 1.90 ; vols, fraudes, escroqueries : 33,00 ; coups et blessures : 11,50 ; autres délits : 29,50.
Pour 100 affaires on rencontre 86 hommes et 14 femmes ; celles-ci recourent à la prostitution. On voit qu’ainsi il y a chaque année, une moyenne de cent mille individus jetés en prison par la faim.

[25] La statistique démontre que sur cent condamnés il y a : en cour d’assises 37 récidivistes et en correctionnelle 48. Tout le monde sait en outre que la prison, bien loin d’être une école de relèvement et d’amendement est au contraire celle de la démoralisation et de la dégradation.

[26] « Il est affligeant de penser, mais il est vrai de dire que, même chez les nations les plus prospères, une partie de la population périt tous les ans de besoin. » (J.-B. Say). Traité d’économie politique. Première Edition. p. 421.
Michel Chevalier reconnaît que « la mort que la misère amène par la main est active à repousser des bras qui voudraient faire concurrence à ceux de leurs pères et à fermer pour toujours ces bouches qui demandent du pain que leurs parents ne peuvent leur donner. »
Le docteur Villermé déclare que « chez les enfants des pauvres la mortalité est sept fois plus grande que chez les enfants des riches. »
Et le docteur Gosselet, médecin des hôpitaux de Lille, (reproduit par Blanqui dans un rapport fait par ordre du gouvernement) fait la déclaration suivante : « Il meurt, avant la cinquième année, un enfant sur trois naissances dans la rue Roy le (beau quartier) sept sur dix dans les rues réunies (quartier bourgeois), et dans la rue des Etaques considérée seule (quartier des pauvres) c’est sur quarante huit naissances quarante-six décès que nous trouvons. A ce fléau il faut une barrière ; il faut qu’en France on ne puisse pas dire un jour comme à Manchester que sur 21.000 enfants il en est mort 20.700 avant l’âge de cinq ans. En attendant nous ne cessons pas de le répéter : là, à deux pas de vous, dans la demeure de l’ouvrier sur vingt-cinq enfants un seul peut atteindre sa cinquième année.
En 1867 le docteur Bertillon membre de l’Académie de médecine disait : « Cent trente mille personnes, en France. succombent chaque année à des maladies qui s’appellent : barbarie, misère, ignorance »
Et le 26 avril 1892, M. Aurélien Scholl ému d’une statistique parue la veille, écrit dans Le Matin : « Est-ce possible. ce que nous avons lu : quatre vingt dix mille personnes seraient mortes de faim en France ! En France, le pays le plus riche de l’Europe. celui qui, entouré une muraille de Chine, a de quoi nourrir tous ses habitants ! »

[27] Le fait paraîtrait incroyable si tout le monde n’avait encore présente à la mémoire la navrante odyssée des familles Hayem (Paris, d’Avron) et Souhain (Limoges).
En l’année 1892, pour ne citer que les exemples les plus terribles, se sont soustraits à la misère par une mort violente : 20 janvier : Clémence Burdet, infirme, 50 ans et son fils Henry, 15 ans. 14 février : rue de Meaux, 86, une femme de 23 ans, avec ses deux bébés, l’un de 3 ans, l’autre de 6 mois. 2 août : au village d’Aÿ, madame Villote se jette dans le canal avec ses trois enfants, 4 ans, 3 ans, 7 mois. 12 septembre : l’ouvrier Johallier et sa sœur. 13 octobre : Marguerite Guillaume, 62 ans, et son fils François. 20 octobre : à Saint-Cyr-sur-Morin, la famille Montpert : le père, la mère et quatre enfants. 6 novembre : à Crepy-en-Vallois, madame Carrier, 28 ans, avec ses deux enfants, 2 et 6 ans.
Il ne se passe guère de jour qu’un drame de la misère ne soit signalé. Combien d’ignorés ! Longue serait la liste de ces victimes d’une mauvaise organisation sociale où le droit est inconnu et où seul règne le chacun pour soi.

[28] Pour qu’on ne n’accuse pas d’avoir, à dessein ou involontairement forcé la note, j’engage le lecteur à méditer sur les citations et les chiffres que, pour ne pas obscurcir le texte, j’ai cru mieux de mettre en note de ces sombres pages.

[29] Je ferai remarquer ici qu’un grand nombre de commerçants et d’industriels qui se ruinent et cessent les affaires échappent à ta déclaration de faillite. Et néanmoins le nombre des faillites et l’importance des passifs augmentent d’une façon continue. Exemple : En 1880, faillites 2,618, passif : 123.194.000 francs ; En 1887 : faillites, 8,126 ; passif, 203.180.701 francs.

[30] Cette population s’élève à 17.689.000 (recensement de 1886) dont 9.911.000 forment la partie qui vit du travail des 7.787.000 autres. Ces derniers comprennent : 2.431.400 prolétaires cultivateurs, 1.694.600 fermiers ou métayers, et 3.731.000 journaliers et domestiques (Fernand Maurice, La France agricole et agraire).

[31] Il existe en France 4.457.400 propriétaires dont 3.731.000 possèdent moins de dix hectares, soit 1/3 du sol national. Le second tiers appartient a 438.000 individus et le troisième à 72.700 personnes.

[32] « Dans les pays que nous nommons florissants, il y a à peine un riche sur cent mille habitants et il n’y a pas une personne sur mille qui jouisse d’une honnête aisance. » Horace Say, Discours préliminaire, page 63.
Donnons la parole à M. Thiers : « Il y a quelques riches mais en petit nombre ; un peu plus de gens aisés mais pas beaucoup encore ; enfin un nombre infini de gens qui n’ont que le strict nécessaire et beaucoup qui ne l’ont même pas. »
Enfin M Chirac (L’agiotage sous la 3° République) établit qu’en 1890 il y a sur 100 individus : quatre-vingt-trois non possédants et dix-sept possédants. Encore faut-il observer que Chirac range dans la catégorie des possédants tous ceux qui ont un avoir, pour si médiocre qu’il soit.

[33] Ces chiffres sont tirés du Révolté et généralement attribués au savant géographe Élisée Reclus dont tout le monde apprécie les admirables travaux scientifiques. On les trouvera également dans une petite brochure ayant pour titre : Les produits de la Terre et de l’Industrie.

[34] Par exemple : la houille qui coûte 12 francs sur la carreau de la mine, en France, se vend dans les villes de l’Europe 50, 60 ou 70 francs la tonne ; le sel, qui est évalué à 44 francs la tonne dans les statistiques minières se vend au détail 100 ou 200 francs la tonne ; la bougie vaut 1.700 francs en fabrique et 3.500 ou 4.000 chez l’épicier ; le savon 600, et 1.600 à 2.000 dans les magasins ; la plupart des tissus dont nous servons ont acquis une plus value triple, quadruple ou décuple quand nous les utilisons comme vêtements. Que dire d’autres produits, par exemple les pharmaceutiques, que nous payons jusqu’à cent fois leur valeur réelle ?

[35] Jules Lemaître (Le perron de Tortoni) raconte l’anecdote suivante qui, faisant le mur du monde où l’on s’amuse, est devenue fort à la mode.
« C’était à Francfort, patrie du père du baron James de Rothschild, en 1848, à l’époque de tout ce que vous savez bien. Au plus laid moment de l’ébullition, quatre gaillards, sentant la bière et le tabac, songèrent que c’était l’heure, ou jamais, de partager avec les riches et que, tant qu’à faire le mieux était d’aller chez le plus avéré. Nos communistes se présentent donc avec des airs si déterminés que les commis jettent les hauts cris et cachent les clefs. Le vieux Samuel demande ce que c’est ; on le lui dit : — Faites-les entrer ! s’écria-t-il - qu’est-ce qu’il y a pour votre service ? — Il y a que vous avez des millions, que nous n’avons rien, et que ça n est pas juste ! — Après ? — Il faut les partager.....
Et cela disant, ces messieurs agitaient toutes sortes de vieilles armes et roulaient des yeux terribles : — Partager ?... Je veux bien ! Combien supposez-vous que possède la maison Rothschild ? — Mettons une quarantaine de millions de florins ! dit le plus expert. — Quarante millions..., soit. Le partage sera bientôt fait. Il y a dans les États de la Diète quarante millions d’individus... c’est donc un florin par tête, vous êtes quatre, voilà quatre florins... Maintenant, détalez !
Et nos quatre gaillards, subjugués, filent en murmurant quelques excuses. »
De quelles lugubres plaisanteries elle a été le thème, cette historiette, nul ne le pourrait dire. Et bien qu’on commence aujourd’hui à savoir que personne ne songe à trouver la solution du problème social non-seulement dans le partage avec quelques riches, mais même avec tous les capitalistes, il n’est peut-être pas inutile d’opposer à ce racontar la constatation que voici et que je livre au lecteur pour ce qu’elle vaut.
D’après M. Coste (Étude statistique sur la richesse comparative des départements de la France) cité par Hamon (France sociale et politique, 1891, page 68) la fortune de la France s’élèverait à 200 milliards, valeurs en circulation non comprise.
M. A. Paul Leroy-Beaulieu l’évalue à 24 milliards. M. A. Chirac (L’Agiotage sous la 3e République) la porte à 254 milliards et demi.
Enfin le Moniteur des tirages officiels, du 19 janvier 1892 dit qu’elle est de 266 milliards.
Si sur ce dernier chiffre divisé par 38,343.192, chiffre de la population en France d’après le recensement au 12 avril 1891 (Journal Officiel du 12 janvier 1892) nous nous livrions à la petite opération du père du baron James de Rotshchild nous arriverions à un quotient de six mille-neuf-cent-trente-neuf francs. Ce ne serait pas sans doute la fortune pour chaque personne prise isolément mais ce serait presque l’aisance.
En tous cas, que pensent de ces F. 6,939, ceux qui viennent vous dire : « nous sommes si peu riches, sauf quelques privilégiés, - qu’une répartition de la fortune en France donnerait à chacun tout juste de quoi faire un dîner. »

[36] Aux termes de la loi dite de Malthus, du nom de son auteur, un économiste anglais du commencement de ce siècle (Essai sur le principe de la population) : les aliments sont toujours produits suivant une progression arithmétique, c’est-à-dire selon les nombres 2, 4, 6, 8, 10, 12, tandis que les consommateurs se multiplient suivant une progression géométrique, c’est-à-dire selon les nombres 2, 4, 8, 16, 32, 64.
On sait aujourd’hui ce qu’il faut penser de la valeur de cette prétendue loi derrière laquelle, depuis plus d’un demi-siècle se sont abrités tous les fourbes et les féroces.
E. De Laveleye (la propriété et ses formes primitives, page 31) dit que la population double : En 120 ans en France; en 75 ans en Russie ; en 50 ans en Angleterre ; en 50 ans en Allemagne.
Or, il est bien et dûment établi que grâce à la culture intensive et aux nouveaux procédés agricoles et industriels, la puissance de production croît d’une façon beaucoup plus rapide.
Voici ce qu’écrit Büchner (L’homme selon la science, page 263) :
« Tout nouveau-né est un capital qui, en augmentant la somme de travail et de consommation, est utile à l’ensemble social. Plus une contrée est dépourvue d’hommes, plus elle est pauvre et, aussi, plus ses habitants sont misérables tandis qu’au contraire, dans les régions cultivées de l’Europe, le niveau du bien-être s’élève partout avec le chiffre de la population. »

[37] Les travaux scientifiques et les essais à Vincennes de M. Georges Ville, le savant professeur de physiologie végétale du Muséum, démontrent lumineusement que le sol de la France grâce à la culture scientifique et rationnelle, pourrait sans effort nourrir copieusement cent millions d’habitants. (Consulter à ce sujet la brochure d’Emile Gautier ayant pour titre : Une révolution agricole, Lecène Oudin et Cie, éditeurs, rue Bonaparte, 17, Paris

[38] L. Büchner, page 336.

[39] Marc Guyau. L’Irréligion et l’Avenir, page 469

[40] Théorie du fatalisme, page 48, par Conta

[41] Physiologie de la Vérité.

[42] La femme en France, au XIX siècle, page 50.

[43] Renan. Questions contemporaines

[44] Système de la Nature, chapitre IX.

[45] Mélanges philosophiques, page 490.

[46] Et nous savons que c’est la satisfaction de tous ses besoins, en d’autres termes le bonheur.

[47] Lire L’homme est-il libre, par Georges Renard. Ce petit volume très bien conçu et fort intéressant est tout à fait concluant.

[48] L. Büchner, Lumière et vie, page 283,

[49] Qui non laborat, non manducet

[50] Oh ! Sébastien, tu pousses pas le bouchon un peu loin, là ?

[51] Le lecteur comprendra que je vise « la ligue contre la licence des rues », fondée par ces trois décrépitudes qui s’appellent Béranger, Jules Simon, Frédéric Passy et que je fais allusion au procès intenté à MM. Albert Guillaume, élève des beaux-arts, et Carré éditeur.

[52] Sébastien.... on va finir par se faire mal voir...

[53] Marc Guyau

[54] L’Egale de l’Homme, page 131.

[55] Le Code de la Nature

[56] Albie (1799)

[57] Morale dans la Démocratie, page 171

[58] Introduction à la Sociologie, tome I, page 175.

[59] L’Irréligion de l’Avenir, page 200

[60] Frédéric Bordes, Philosophie de l’avenir, décembre 1890, page 172.

[61] Marc Guyau, page 235

[62] On trouvera peut-être que je me suis trop étendu sur la question de savoir si l’homme est, de par sa nature condamné à une incurable perversité ; mais la suite de cet ouvrage prouvera que j’ai bien fait d’insister sur ce point délicat. J’ajoute qu’il m’a paru indispensable de traiter la chose avec toute l’attention qu’elle mérite : parce qu’elle est par elle-même des plus importantes ; parce que naguère il était si constant et de nos jours encore, i ! est si généralement admis que l’homme est mauvais, que c’est un fait à peine controversé et sur lequel les plus hardis se bornent à dire : « Certes oui, l’homme est méchant et vicieux et quoiqu’on fasse, il restera vicieux et méchant ; toutefois, par une éducation attentive un code de morale intelligent et un système rationnel de répression, on peut diminuer la somme de ses vices » ; parce qu’enfin et surtout tous les systèmes sociaux se sont prévalus de cette soi-disant fatale dépravation humaine pour brider, réglementer, comprimer, réfréner et punir ; ce qui nécessite et justifie gouvernement, lois, tribunaux, prisons, en un mot tout l’appareil coercitif et répressif. Etudiez avec soin et sans parti pris l’origine et la raison d’être du système social actuel et vous verrez qu’elles se rencontrent dans cette affirmation que j’ai démontré être une calomnie intéressée : « l’homme a des penchants innés et invincibles au mal. Livré à lui-même, sans une autorité qui réfrène ses passions et au besoin en châtie les écarts, il serait plus méchant encore. »
Si j’ai réussi à prouver que l’individu n’est naturellement ni bon ni mauvais, mais susceptible de devenir l’un ou l’autre, puisqu’il est un simple produit, je me flatte d’avoir entamé fortement l’idée d’une autorité nécessaire, base et principe de toute réglementation sociale.

[63] J’entends par appropriation individuelle celle qui se fait par une personne ou un groupe plus ou moins nombreux de personnes, associées sous les vocables d’actionnaires ou d’obligataires, à l’exclusion du reste des hommes.

[64] Il résulte d’une statistique dressée par le docteur Popper que la vie moyenne chez les mineurs, n’est que de 33 ans.

[65] Séverine : Pages rouges, page 135 et suivantes.

[66] Anthologie grecque, t. II.

[67] Si je n’ai pas voulu dans cet exemple, préciser une machine, ou déterminer une industrie quelconque, c’est parce que les applications de la science à l’industrie ayant d’ores et déjà pénétré dans toutes les branches de cette dernière, cet exemple doit être considéré comme se produisant ou appelé à se produire partout. Les deux cents prolétaires dont je parle, c’est le prolétariat tout entier, concurrencé, exproprié, condamné de plus en plus à la misère par la science au service et au profit de la classe salariante.

[68] Quand je dis que l’ouvrier d’aujourd’hui, bien que produisant beaucoup plus que son prédécesseur, ne gagne pas davantage, je ne veux pas dire que son salaire est le même au sens absolu et que s’il gagnait 3 fr. 50 par exemple il y a 20, 30 ou 40 ans, il ne gagne pas davantage aujourd’hui. Mais il ne faut pas perdre de vue que le salaire ne doit être supputé qu’à titre tout à fait relatif en ce sens qu’il n’est pas fait pour rester dans la poche de l’ouvrier, mais qu’il a pour unique destination de procurer à celui-ci la possibilité d’acheter ce dont il a besoin. En d’autres termes, ce salaire est appelé à être chaque jour converti en objets de toute nature, depuis le logement jusqu’à la chaussure et il est évident que si le salaire ayant augmenté de 25 pour 100 par exemple les besoins de la vie ont subi une augmentation parallèle de 25 pour 100 ; on peut hardiment et justement affirmer que le salaire n’a pas bougé puisqu’en fait, il est simplement l’expression d’un rapport entre les moyens de l’existence et la faculté de se les procurer et que ce rapport ne s’est pas modifié.

[69] Cette première partie n’est qu’un exposé théorique ; la seconde est réservée à la pratique et paraîtra prochainement.

[70] M. Charles Dupuy, Président du Conseil.

[71] Voir ce qui concerne les grèves dans mon prochain volume.

[72] Ces chiffres sont hypothétiques et le lecteur comprendra qu’ils sont forcément variables non-seulement avec la nature et le mode de production, mais encore, pour la même production, avec le temps qui améliore les outils de travail et modifie les besoins de la vie et le prix d’achat des choses.

[73] Ce chiffre est exactement (statistique de 1891) de 3.151.581 personnes se décomposant comme suit :
Grande industrie : 837 145 hommes ; 468 773 femmes.
Petite industrie : 1 024 001 hommes ; 821 662 femmes.
Ensemble : 3 151 381.

[74] Ce chiffre est évidemment forcé, mais je l’exagère à dessein pour donner à mon argumentation plus de force.

[75] On conviendra que je ne lésine pas.

[76] Voici les chiffres émanant des statistiques officielles pour le mouvement industriel en 1891 :
Objets fabriqués : 1 816 033 000 exportations et 657 728 000 exportations. Différence : 1 159 205 000. Onze cent cinquante neuf millions deux cent cinq mille francs !

[77] Il existe bien en fait quelques dérogations particulières à ce principe général, mais ces exceptions n’infirment pas la règle.

[78] J’ai vu le fait aux halles centrales de Paris. Je puis le certifier.

[79] Je prends la minoterie comme toute autre industrie le fer, le sucre, le coton, les tissus, la soie, la laine, le papier, etc., etc. Ce qui est applicable à cette industrie est évidemment applicable à toutes les autres.

[80] Je limite cet exemple à notre pays pour ne pas arriver à des chiffres trop élevés ou invraisemblables. Il est également évident que cet exemple doit être généralisé, et que, la concurrence étant, comme le marché, absolument internationale, ses résultats seront non pas locaux ou nationaux mais universels.

[81] Il est juste pourtant de remarquer que, grâce à la confiscation révolutionnaire du siècle dernier, le sol français est encore beaucoup plus morcelé que celui de la plupart des autres nations.
En Angleterre et dans le pays de Galles, 100 individus possèdent à eux seuls 4 millions d’acres de terrain (1 million 600.000 hectares environ).
En 1887, deux tiers environ de toute la richesse nationale de l’Angleterre se trouvaient entre les mains des 13% de sa population.
B. Malon (Socialisme Intégral, t. 1, p. 277) dit qu’en Angleterre, le duc de Northumberland, propriétaire de 186.397 acres, possède plus à lui tout seul que les 703.289 petits propriétaires.
La moitié de l’Écosse appartient à 70 propriétaires ; neuf dixièmes du sol appartiennent à 17.000 individus ; une douzaine de propriétaires y possèdent à eux seuls, 4.366.000 acres (2.000.000 d’hectares environ). Moitié du sol de l’Irlande est la propriété de 800 individus environ.
Aux Etats-Unis le spectacle est le même. Le terrain sur lequel la ville de New York est bâtie appartient à 10.000 individus seulement. New-York compte 2 millions d’habitants. A Chicago (1.200.000 habitants) la propriété du sol appartient à 5.000 personnes. D’après les chiffres officiels publiés dernièrement, la dette hypothécaire aux Etats-Unis dépasse 45 milliards de fr. ; les débiteurs hypothécaires sont au nombre de neuf millions, le septième de la population.
On pourrait, pour chaque pays, produire des chiffres à peu près aussi éloquents. J’ai tenu à noter tout spécialement ce qui se rapporte à la Grande-Bretagne, et aux Etats-Unis, parce que ce sont les pays les plus industrialisés, ceux qui possèdent la force mécanique la plus considérable, ceux par conséquent dans lesquels la concentration industrielle et commerciale s’est le plus développée et le lecteur pourra inférer de ces chiffres que la propriété agricole, elle-même, n’échappe pas à la loi générale de concentration capitaliste.

[82] Chambre des Députés. Séance du mercredi 16 novembre 1892

[83] Pages 136 et 137.

[84] Adam Smith, économiste écossais.

[85] L’homme selon la Science, page 220.