I

    II

    III

    IV

    V

    VII

    VIII

I

Il y a quelques années, peu après la mort de Frédéric Engels, Edouard Bernstein, un des plus illustres membres de la communauté marxiste, étonna ses amis par quelques découvertes notables. Bernstein manifesta publiquement ses doutes quant à l’exactitude de l’interprétation matérialiste de l’histoire, de la théorie marxiste de la plus value et de la concentration du capital ; il alla même jusqu’à attaquer la méthode dialectique, arrivant à la conclusion qu’il n’était pas possible de parler d’un socialisme critique. Homme prudent, Bernstein garda pour lui ses découvertes jusqu’à ce que meure le vieil Engels, et alors seulement il les rendit publiques au grand effroi des prêres marxistes. Mais même cette prudence ne put le sauver, car on l’attaqua de tous côtés. Kautsky écrivit un livre contre l’hérétique, et le pauvre Edouard se vit obligé de déclarer au congrès de Hanovre qu’il était en état de péché mortel et qu’il se soumettait à la décision de la majorité scientifique.

Avec tout cela, Bernstein n’avait rien révélé de nouveau. Les raisons qu’il opposait aux fondements de la doctrine marxiste existaient déjà à l’époque où lui-même continuait encore à se faire l’apôtre fidèle de l’église marxiste. Ces arguments avaient été pris çà et là dans la littérature anarchiste, et le seul fait important était qu’un social-démocrate parmi les plus connus se réclamait d’eux pour la première fois. Personne ne niera que la critique de Bernstein avait produit une forte impression dans le camp marxiste : il avait ébranlé les fondements les plus importants de l’économie métaphysique de Karl Marx et il n’est pas surprenant que les respectables représentants du marxisme orthodoxe s’en soient vivement émus.

Tout cela ne serait pas très grave s’il n’y avait un autre inconvénient bien pire. Depuis près d’un siècle, les marxistes ne cessent de prêcher que Marx et Engels furent les inventeurs du socialisme dit scientifique ; une distinction artificielle s’est créée entre les socialistes dits utopiques et le socialisme scientifique des marxistes, différence qui existe seulement dans l’imagination de ces derniers. Dans les pays germaniques, la littérature socialiste a été monopolisée par les théories marxistes, et tout social-démocrate les considère comme de purs produits, absolument originaux, des découvertes scientifiques de Marx et de Engels.

Mais ce rêve s’est lui aussi évanoui : les recherches historiques modernes ont établi d’une manière incontestable que le socialisme scientifique n’était rien de plus qu’une conséquence des vieux socialismes anglais et français, et que Marx et Engels ont connu à la perfection l’art de revêtir le plumage d’autrui. Après les révolutions de 1848, commença en Europe une réaction terrible ; la Sainte Alliance revint tendre ses filets dans tous les pays avec l’intention d’étouffer la pensée socialiste qui produisait une littérature d’une très grande richesse tant en France qu’en Belgique, Angleterre, Allemagne, Espagne et Italie. Cette littérature tomba presque totalement dans l’oubli pendant cette période d’obscurantisme qui commença à partir de 1848. Beaucoup d’œuvres parmi les plus importantes furent détruites, et rares sont les exemplaires qui trouvèrent refuge dans la tranquillité de certaines grandes bibliothèques publiques ou chez des particuliers. C’est seulement à la fin du XIX° siècle et au début du XX° que cette littérature a été redécouverte et aujourd’hui, nous sommes remplis d’admiration devant les idées fécondes que l’on trouve dans les vieux écrits des écoles postérieures à Fourier et à Saint-Simon, dans les œuvres de Considérant, Demasi, Mey et de tant d’autres.

De la même manière, on y a trouvé l’origine du socialisme dit scientifique. Notre vieil ami W. Tcherkesoff fut le premier à offrir un ensemble de tous ces faits ; il démontra que Marx et Engels ne sont pas les inventeurs des théories qui furent considérées pendant tant de temps comme leur patrimoine intellectuel[1] ; il arriva même à prouver que certains des travaux marxistes parmi les plus fameux, comme le Manifeste communiste par exemple, n’étaient en réalité rien d’autre que des traductions libres du français, faites par Marx et Engels. Tcherkesoff a d’ailleurs eu le plaisir de voir ses affirmations relatives au Manifeste communiste, reconnues par Avanti, organe central de la social-démocratie italienne,[2] après que l’auteur ait eu l’idée de comparer le Manifeste communiste avec le Manifeste de la Démocratie de Victor Considérant, paru cinq ans avant l’opuscule de Marx et de Engels.

Le Manifeste communiste est considéré comme une des premières œuvres du socialisme scientifique et le contenu de ce travail a été tiré des écrits d’un utopiste, car le marxisme inclut Fourier dans les socialistes utopiques. Voilà une des ironies les plus cruelles que l’on puisse imaginer, et cela ne constitue pas assurément une recommandation favorable quant à la valeur scientifique du marxisme. Victor Considérant fut un des premiers écrivains socialistes que Marx connut ; il le mentionne déjà à une époque où il n’était pas encore socialiste lui-même. En 1842, la Allgemeine Zeitung attaqua la Rheinische Zeitung dont Marx était rédacteur en chef, lui reprochant de sympathiser avec le communisme. Marx répondit alors par un éditorial[3] dans lequel il déclarait : « Des œuvres comme celles de Leroux, Considérant et plus particulièrement le livre perspicace de Proudhon, ne peuvent être critiquées à partir de quelques observations superficielles ; il faut les étudier à fond avant de vouloir en faire la critique ». Le socialisme français a exercé la plus grande influence sur le développement de Marx ; mais de tous les écrivains socialistes de France, c’est P. J. Proudhon qui l’a le plus puissamment marqué.

Il est même évident que le livre de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? incita Marx à embrasser le socialisme. Les observations critiques de Proudhon sur l’économie nationale et les diverses tendances socialistes firent découvrir, avant Marx, un inonde nouveau, et ce fut principalement la théorie de la plus-value, développée elle aussi par le génial socialiste français, qui causa la plus forte impression sur l’esprit de Marx. L’origine de la doctrine de la plus value, cette grandiose « découverte scientifique » dont s’enorgueillissent tous nos marxistes, nous la trouvons dans les écrits de Proudhon. Grâce à celui-ci Marx parvint à connaître cette théorie, qu’il modifia plus tard, après l’étude des socialistes anglais Bray et Thompson. Marx alla jusqu’à reconnaître publiquement la grande signification scientifique de Proudhon et, dans un livre aujourd’hui complètement disparu de la vente,[4] il qualifia l’œuvre de celui-ci, Qu’est-ce que la propriété ?, de « premier manifeste scientifique du prolétariat français ». Cette œuvre n’a plus été éditée par les marxistes, ni traduite, malgré les grands efforts des représentants officiel du marxisme pour divulguer, dans toutes les langues, les écrits de leur maître. Ce livre a été oublié, on sait pourquoi ; sa réimpression ferait découvrir au monde le colossal contresens et l’insignifiance de tout ce que Marx a écrit plus tard au sujet de l’éminent théoricien de l’anarchisme.

Marx n’a pas été influencé seulement par les idées économiques de Proudhon, mais aussi par les théories anarchistes du grand socialiste français, et dans un de ses travaux de cette période, il combat l’Etat sous la même forme que l’avait fait Proudhon.

II

Tous ceux qui ont étudie attentivement l’évolution socialiste de Marx devront reconnaître que l’œuvre de Proudhon Qu’est-ce que la Propriété ? fut celle qui le convertit au socialisme. Ceux qui ne connaissent pas de près les détails de cette évolution et ceux qui n’ont pas eu la curiosité de lire les premiers travaux socialistes de Marx et de Engels, jugeront étrange et invraisemblable cette affirmation, car dans ses travaux postérieurs, Marx parle de Proudhon avec ironie et mépris, et ce sont précisément ces écrits que la social-démocratie publie de nouveau et réimprime constamment.

C’est ainsi que prend corps, petit à petit, l’opinion suivant laquelle Marx fut, dès le début, l’adversaire théorique de Proudhon et qu’il n’a jamais existé, entre eux deux, aucun point de contact. Il est vrai que, quand on lit ce que le premier a écrit à propos du second dans Misère de la philosophie, dans le Manifeste communiste et dans la nécrologie qu’il publia dans le Sozialdemokrat de Berlin, peu après la mort de Proudhon, il n’est pas possible d’avoir une autre opinion.

Dans Misère de la philosophie il attaque Proudhon de la pire manière, usant de tous les recours pour démontrer que les idées de celui-ci n’ont pas de valeur et qu’elles n’ont aucune importance, ni comme socialistes ni comme critique de l’économie politique : « Monsieur Proudhon - dit-il - a le malheur d’être compris d’une étrange manière ; en France il a le droit d’être un mauvais économiste, car on le considère comme un bon philosophe allemand ; en Allemagne, il peut être un mauvais philosophe, puisqu’il y est considéré comme le meilleur économiste français. En ma qualité d’Allemand et d’économiste, je me vois obligé de protester contre cette double erreur ».[5]

Et Marx va plus loin encore : il accuse Proudhon, sans avancer aucune preuve, d’avoir plagié les idées de l’économiste anglais Bray. Il écrit : « Nous croyons avoir trouvé dans le livre de Bray[6] la clé de tous les travaux passés, présents et à venir de Monsieur Proudhon ». I1 est intéressant d’observer comment Marx, qui a utilisé tant de fois les idées d’autrui et dont le Manifeste communiste n’est en réalité qu’une copie du Manifeste de la Démocratie de Victor Considérant, traite les autres de plagiaires. Mais poursuivons. Dans le Manifeste communiste, Marx dépeint Proudhon comme un représentant bourgeois et conservateur.[7] Et dans la nécrologie qu’il écrivit dans le Sozialdemokrat (1865) nous lisons les mots suivants : « Dans une histoire, rigoureusement scientifique, de l’économie politique, ce livre (il se réfère à Qu’est-ce que la propriété ?) méritera à peine d’être mentionné. Car de semblables ouvrages jouent dans les sciences exactement le même rôle que dans la littérature de nouvelles ». Et dans le même article nécrologie, Marx réitère son affirmation comme quoi Proudhon manque totalement de valeur en tant qu’économiste, opinion qu’il émettait déjà dans Misère de la philosophie.

Il est facile de comprendre que de pareilles assertions, lancées par Marx contre Proudhon, devaient répandre la croyance, et pour mieux dire la conviction, qu’entre lui et le grand écrivain français il n’existait pas la moindre parenté. En Allemagne, Proudhon est presque totalement inconnu. Les éditons allemandes de ses œuvres, faites autour de 1840, sont épuisées. L’unique livre qui a été de nouveau publié en allemand est Qu’est-ce que la propriété ?, et même cette édition a été diffusée dans un cercle restreint. Cette circonstance explique le fait que Marx soit parvenu à effacer les traces de sa première évolution socialiste. Que son opinion ait été bien différente au début, nous avons eu l’occasion de le voit plus haut, et les conclusions qui suivent corroborent notre affirmation. Etant rédacteur en chef de la Rheinische Zeitung, un des principaux journaux de la démocratie allemande, Marx arriva à connaître les écrivains socialistes les plus importants de France, alors que lui-même n’était pas encore socialiste. Nous avons déjà mentionné une de ses citations dans laquelle il fait allusion à Victor Considérant, Pierre Leroux et Proudhon, et il ne fait pas de doute que Considérant, et spécialement Proudhon, ont été les maîtres qui l’amenèrent au socialisme. Qu’est-ce que la propriété ? a exercé, de toute évidence, la plus grande influence dans la maturation politique de Marx ; ainsi, à la période mentionné, il qualifia le génial Proudhon du plus « conséquent et sagace des écrivains socialistes ».[8] En 1843 la Rheinische Zeitung fut supprimée par la censure prussienne ; Marx partit pour l’étranger, et durant cette période, il poursuivit son évolution vers le socialisme. La dite évolution se constate très bien dans ses lettres à l’écrivain Arnold Ruge, et mieux encore, dans son livre La Sainte Famille ou Critique de la critique critique, qu’il publia conjointement avec Frédéric Engels. Le livre, paru en 1845, avait pour objet la contestation de la nouvelle tendance du penseur Bruno Bauer.[9] En plus de questions philosophiques, cette œuvre s’occupe aussi d’économie politique et de socialisme, et ce sont précisément ces parties qui nous intéressent ici.

De tous les travaux que publièrent Marx et Engels, La Sainte Famille est l’unique qui n’a pas été traduit en d’autres langues,[10] et dont les socialistes allemands ne firent pas d’autre édition. Il est vrai que Frantz Mehring, héritier littéraire de Marx et de Engels, a publié, à la charge du Parti socialiste allemand, La Sainte Famille avec d’autres écrits correspondant à la première période de l’activité socialiste de leurs auteurs, mais ceci se fit soixante ans après la sortie de la première édition, et, d’autres part, la réédition était destinée aux spécialistes, car son coût était excessif pour un travailleur. A côté de cela, Proudhon est connu d’une manière si limitée en Allemagne, que très peu se seront rendu compte de la profonde différence existant entre les premiers jugements que Marx émettait sur lui et ceux qu’il soutiendra plus tard.

Et cependant, ce livre démontre clairement le processus évolutif du socialisme chez Marx et l’influence puissante que Proudhon a exercé sur lui. Tout ce que les marxistes ont attribué ensuite à leur maître, Marx le reconnaissait, dans La Sainte Famille, comme les mérites de Proudhon. Voyons ce qu’il dit à ce sujet à la page 36 : « Tous les développements de l’économie politique supposent la propriété privée. Cette hypothèse de base, l’économie politique la considère comme un fait inattaquable ; elle ne la soumet à aucun examen et même, pour reprendre l’aveu naïf du Say,[11] n’en parle qu’accidentellement. Et voici Proudhon qui soumet la propriété privée, base de l’économie politique, à un examen critique, au premier examen catégorique aussi impitoyable que scientifique. C’est là le grand progrès scientifique qu’il a réalisé, un progrès qui révolutionne l’économie politique et rend pour la première fois possible une véritable science de l’économie politique. L’ouvrage de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? est aussi important pour l’économie politique moderne que l’ouvrage de Sieyès Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? pour la politique moderne ».

Il est intéressant de comparer ces paroles de Marx avec celles qu’il a écrites ensuite à propos du grand théoricien anarchiste. Dans La Sainte Famille il dit que Qu’est-ce que la propriété ? a été la première analyse scientifique de la propriété privée et qu’elle a donné la possibilité de faire de l’économie nationale une véritable science ; mais dans sa nécrologie publiée dans le Sozialdemokrat, le même Marx assure que dans une histoire rigoureusement scientifique de l’économie, cette œuvre mérite à peine d’être mentionnée. Quelle est la cause d’une pareille contradiction ? Voilà une question que les représentants du socialisme dit scientifique n’ont pas encore éclaircie. En réalité, il n’y a qu’une réponse : Marx voulait cacher la fontaine dans laquelle il avait bu. Tous ceux qui ont étudié sérieusement le problème et qui ne se sentent pas entraînés par le fanatisme partisan devront reconnaître que cette explication n’est pas le fait d’un caprice.

Voyons encore ce que Marx constate quant à l’importance historique de Proudhon. A la page 52 du même livre, nous lisons : « Proudhon n’écrit pas seulement en faveur des prolétaires, mais il est un prolétaire lui-même, un ouvrier ; son œuvre est un manifeste scientifique de prolétariat français ».

Ici, comme on le voit, Marx exprime en termes précis que Proudhon est un théoricien du socialisme prolétarien et que son œuvre constitue un manifeste scientifique du prolétariat français. En revanche, dans Manifeste communiste, il assure que Proudhon incarne le socialisme petit-bourgeois et conservateur. Peut-on trouver plus grande contradiction ? Qui devons-nous croire, le Marx de La Sainte Famille ou l’auteur du Manifeste ? Et d’où provient cette divergence ? C’est une question que nous posons de nouveau, et, bien entendu, la réponse est toujours la même ; Marx voulait dissimuler au monde tout ce qu’il devait à Proudhon, et, pour lui, tous les moyens étaient bons. Il ne peut y avoir d’autre explication d ce phénomène ; les moyens que Marx employa plus tard dans sa lutte contre Bakounine prouvent à l’évidence qu’il n’était pas très délicat quant au choix de ceux-ci [Proudhon repose aussi sur un fait sordide. A (...)"[12]].

III

Les écrits politiques de Marx, à cette période, démontrent qu’il avait même été influencé par les idées anarchistes de Proudhon ; par exemple, l’article qu’il publia dans le Vorwerts de Paris.

Le Vorwerts était un journal qui paraissait dans la capitale française vers les années 1844-1845, sous la direction d’Henri Bernstein. Au début, il était seulement de tendance libérale. Mais plus tard, après la disparition des Annales franco-allemandes, Bernstein entra en relation avec les anciens collaborateurs de cette dernière publication, qui le conquirent à la cause socialiste. Le Vorwerts se convertit alors en organe officiel du socialisme et de nombreux collaborateurs de la revue de Arnold Ruge, tels Bakounine, Marx, Engels, Henri Heine, Georges Herwegh, etc. y participèrent.

Dans le numéro 68 de ce journal (7 août 1844), Marx publia une œuvre de polémique, Notes critiques d propos de l’article : Le Roi de Prusse et la réforme sociale. Il y étudia la nature de l’Etat et démontre l’incapacité absolue de cet organisme pour diminuer la misère sociale et pour supprimer le paupérisme. Les idées que l’auteur développe dans cet article sont les idées purement anarchistes et sont en parfaite concordance avec les concepts que Proudhon, Bakounine et autres théoriciens de l’anarchisme, ont établi à ce sujet. Les lecteurs pourront juger à partir du texte suivant extrait de l’étude de Marx : « Aucun gouvernement au monde n’a pris, immédiatement et sans accord avec les autorités, de mesures contre le paupérisme. Le parlement anglais envoya même des commissaires dans tous les pays d’Europe, afin de prendre connaissance des différents remèdes administratifs contre le paupérisme. Mais pour autant que les Etats sont occupés du paupérisme, ils en sont restés aux mesures d’administration et de bienfaisance ou en deçà.

  • L’Etat peut-il se comporter autrement ?

  • L’Etat ne découvrira jamais dans l’Etat et l’organisation de la société, la raison des maux sociaux. Là où il y a des partis politiques, chacun trouve la raison de chaque mal dans le fait que son adversaire occupe sa place à la direction de l’Etat. Même les politiciens radicaux et révolutionnaires trouvent la raison non pas dans l’essence (Wesen) de l’Etat, mais dans une forme déterminée d’Etat qu’ils veulent remplacer par un autre.

  • Du point de vue politique, l’Etat et l’organisation de la société ne sont pas deux choses différentes. L’Etat c’est l’organisation de la société. Dans la mesure où l’Etat reconnaît des anomalies sociales, il en cherche la raison, soit dans les lois naturelles qu’aucune puissance humaine ne peut plier, soit dans la vie privée qui est indépendante de l’Etat, soit dans une inadaptation de l’administration qui dépend de l’Etat. C’est ainsi que l’Angleterre trouve que la misère a sa raison d’être dans la loi naturelle, d’après laquelle la population doit toujours dépasser les moyens de subsistance. D’un autre côté, elle explique le paupérisme par la mauvaise volonté des pauvres, comme le roi de Prusse l’explique par le sentiment non-chrétien des riches et la Convention par la mentalité contre-révolutionnaire des propriétaires. C’est pourquoi l’Angleterre punit les pauvres, le roi de Prusse exhorte les riches, et la Convention guillotine les propriétaires.

  • Enfin, tous les Etats cherchent dans des déficiences accidentelles ou intentionnelles de l’administration la cause, et par suite, dans des mesures administratives, le remède à tous leurs maux. Pourquoi ? Précisément parce que l’administration est l’activité organisatrice de l’Etat.

  • L’Etat ne peut supprimer la contradiction entre la destination et la bonne volonté de l’Administration d’une part, ses moyens et ses possibilités d’autre part, sans se supprimer lui-même parce qu’il repose sur cette contradiction. Il repose sur la contradiction entre la vie publique et la vie privée, sur la contradiction entre l’intérêt général et les intérêts particuliers. L’administration doit donc se borner à une activité formelle et négative ; car là où la vie civile et son travail commencent cesse le pouvoir de l’administration.

Bien plus, vis-à-vis des conséquences qui découlent de la nature non sociale de cette vie civile, de cette propriété privée, de ce commerce, de cette industrie, de ce pillage réciproque des différentes sphères civiles, vis-à-vis de ces conséquences, c’est l’impuissance qui est la loi naturelle de l’administration. Car cette division poussée à l’extrême, cette bassesse, cet esclavage de la société civile constituent le fondement sur lequel repose l’Etat moderne, de même que la société civile de l’esclavage constituait le fondement naturel sur lequel reposait l’Etat antique. L’existence de l’Etat et l’existence de l’esclavage sont inséparables. L’Etat antique et l’esclavage antique - franches oppositions classiques - n’étaient pas plus soudés l’un à l’autre que ne le sont l’Etat moderne et le monde moderne du trafic sordide, hypocrites oppositions chrétiennes ».

Cette interprétation essentiellement anarchiste de la nature de l’Etat, qui parait tellement étrange quand on évoque les doctrines postérieures de Marx, est une preuve évidente de l’origine anarchiste de sa première évolution socialiste. L’article mentionné reflète les concepts de la critique de l’Etat faite par Proudhon, critique qui trouva sa première expression dans Qu’est-ce que la Propriété ?. Cette œuvre immortelle a exercé l’influence la plus décisive dans l’évolution du communiste allemand, malgré qu’il se soit efforcé par tous les moyens - et ils ne furent pas des plus nobles - de nier les premières phases de son évolution de socialiste. Naturellement les marxistes soutinrent leur maître là-dessus et ainsi, petit à petit, se développa une fausse interprétation historique quant au caractère des premières relations entre Marx et Proudhon.

En Allemagne principalement, ce dernier étant pratiquement inconnu, les plus étranges affirmations purent circuler à propos. Mais mieux on connaît les œuvres importantes de la vieille littérature socialiste et plus on constate tout ce que le socialisme dit scientifique doit à ces utopistes, longtemps oubliés à cause de la réclame gigantesque que fit l’école marxiste ainsi que pour d’autres raisons qui contribuèrent à reléguer dans l’ombre la littérature socialiste de la première période. Et un des maîtres les plus importants de Marx, celui qui posa les bases de toute son évolution postérieure, fut précisément Proudhon, l’anarchiste si calomnié et si mal compris par les socialistes légalistes.

IV

Le 20 juillet 1870, Karl Marx écrivait à Frédéric Engels : « Les français ont besoin d’être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation des pouvoirs de l’Etat sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre, transportera le centre de gravité du mouvement européen de France en Allemagne ; et il suffit de comparer le mouvement dans les deux pays depuis 1866 jusqu’à présent, pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la française, tant au point de vue de la théorie qu’à celui de l’organisation. La prépondérance, sur le théâtre du monde, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon ».

Marx avait raison : le triomphe de l’Allemagne sur la France traça une nouvelle voie dans l’histoire du mouvement ouvrier européen.

Le socialisme révolutionnaire et libéral des pays latins fut écarté, laissant le champ libre aux théories étatistes et anti-anarchistes du marxisme. L’évolution de ce socialisme vivant et créateur se vit contrariée par le nouveau dogmatisme de fer qui prétendait posséder une connaissance totale de la réalité sociale, alors qu’il n’était tout au plus, qu’un ensemble de phraséologie et de sophisme fatalistes, et le résultat fut la mort de toute véritable pensée socialiste.

Avec les idées, changèrent aussi les méthodes de lutte du mouvement socialiste. Au lieu des groupes révolutionnaires, assurant la propagande et l’organisation des luttes économiques, dans lesquels les internationalistes avaient vu le germe de la société future et les organes aptes à la socialisation des moyens de production et d’échanges, commença l’ère des partis socialistes et la représentation parlementaire du prolétariat. Petit à petit, on oublia la vieille éducation socialiste qui conduisait les ouvriers à la conquête de la terre et des usines, mettant à sa place la nouvelle discipline de parti qui considérant la conquête du pouvoir politique comme son idéal suprême.

Michel Bakounine, le grand adversaire de Marx, jugea avec clairvoyance, le changement de situation et, le cœur amer, il prédit qu’avec le triomphe de l’Allemagne et la chute de la Commune de Paris, commençait un nouveau chapitre dans l’histoire de l’Europe. Physiquement épuisé et tout près de la mort il écrivit, le 11 novembre 1874, ces mots importants à Ogarev :

« Le bismarckisme - qui devient militarisme, régime policier et monopole financier fusionnés dans un système s’intitulant Nouvel Etat - est en train de triompher partout. Mais peut-être que dans dix ou quinze ans l’évolution imprévue de l’espèce humaine éclairera de nouveau les sentiers de la victoire ». Bakounine se trompa en cette occasion, ne se doutant pas qu’un demi-siècle serait nécessaire ainsi qu’une terrible catastrophe mondiale, pour que le bismarckisme soit détruit.

V

De même que le triomphe de l’Allemagne en 1871 et la chute de la Commune de Paris furent les signes de la disparition de la vieille Internationale, de même la grande guerre de 1914 fût le point de départ de la banqueroute du socialisme politique.

Et ici se produit un événement singulier, véritablement grotesque, dont l’explication se trouve dans un manque total de connaissance quant à l’histoire du vieux mouvement socialiste. Bolcheviks, indépendants, communistes, etc, ne se privèrent pas d’accuser la vieille social -démocratie d’une trahison honteuse des principes du marxisme. Ils les accusèrent aussi d’avoir étouffé le mouvement socialiste dans le marais du parlementarisme bourgeois, d’avoir mal interprété l’attitude de Marx et de Engels sur l’Etat, etc. Le directeur spirituel des bolcheviks, Lénine, essaya de fonder son accusation sur des bases solides dans son célèbre ouvrage L’Etat et la Révolution qui est, d’après des disciples, la véritable et pure interprétation du marxisme. Au moyen d’une collection de citations parfaitement arrangées, Lénine prétend démontrer que les fondateurs du socialisme scientifique furent toujours des ennemis déclarés de la démocratie et du bourbier parlementaires, et que toutes leurs aspirations tendaient à la disparition de l’Etat.

Il ne faut pas oublier que Lénine fit tout récemment cette découverte quand son parti, contre toute espérance, se trouva en minorité après les élections pour l’Assemblée Constituante. Jusqu’alors les bolcheviks avaient participé, à côté des autres partis, aux élections, et faisaient bien attention de ne pas entrer en conflit avec les principes de la démocratie. Aux dernières élections de la Constituante de 1918, ils y prirent part avec un programme grandiose. Mais voyant que, malgré tout, ils restaient minoritaires, ils déclarèrent la guerre à la démocratie et provoquèrent la dissolution de l’Assemblée constituante, Lénine publiant alors L’Etat et Révolution comme justificatif personnel. La tâche de Lénine n’était pas simple, pour sûr : d’un côté il se voyait obligé de faire des concessions avancées aux tendances anti-étatiques des anarchistes, et de l’autre, de démontrer que son attitude n’était en aucune façon anarchiste, mais exclusivement marxiste. La conséquence inévitable de tout cela est que son œuvre est pleine d’erreurs de défie toute logique sensée. Un exemple prouvera cette affirmation : Lénine, voulant accentuer le plus possible une tendance anti-étatique supposée de Marx, cite le paragraphe célèbre de la Guerre civile en France, où Marx donne son approbation à la Commune pour avoir commencé par bannir l’Etat parasitaire. Mais Lénine ne se donne pas la peine de rappeler que Marx se voyait obligé par ces paroles, - qui sont en contradiction ouverte avec toute son attitude antérieure - de faire une concession aux partisans de Bakounine, avec lesquels il poursuivait alors une lutte très aiguë.

Même Frantz Mehring - que l’on ne peut suspecter de sympathie pour les socialistes majoritaires - a dû reconnaître cette contradiction dans son dernier livre Karl Marx, où il dit : « Malgré tout l’aspect authentique des détails de cette œuvre, il est hors de doute que la pensée ici exprimée, contredit toutes les opinions que Marx et Engels proclamaient depuis le Manifeste communiste, soit un quart de siècle avant ».

Bakounine était dans le vrai en disant alors :

« L’effet de la Commune fut si formidable que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent plus : à l’inverse de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion de cette révolution avait été puissante ». (Lettre au journal La Liberté de Bruxelles, 5 octobre 1872)

VII

Lénine oublie encore quelque chose et cette chose est d’une importance capitale pour notre sujet. La voici : ce furent précisément Marx et Engels qui essayèrent d’obliger les organisations de la vieille Internationale à développer une action parlementaire, se faisant ainsi les responsables directs de l’embourbement collectif du mouvement ouvrier socialiste dans le parlementarisme bourgeois.

L’Internationale fut la première tentative pour unir les travailleurs organisés de tous les pays en une grande Union, dont l’aspiration finale serait la libération économique des travailleurs. Les idées et les méthodes des différentes sections se différenciant entre elles, il était d’une importance capitale d’établir des points de contact pour l’œuvre commune, et de reconnaître l’ample autonomie et l’autorité indépendante des diverses sections. Tant que cela se fit, l’Internationale grandit avec force et se développa dans tous les pays. Mais tout changea complètement à partir du moment où Marx et Engels s’obstinèrent à pousser les différentes fédérations vers l’action parlementaire. Ceci se produisit pour la première fois à la malheureuse conférence de Londres, en 1871, où il essayèrent de faire approuver une résolution qui se terminait par les mots suivants :

« • (...) considérant que contre le pouvoir collectif des classes possédantes le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant en parti politique distinct opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ; que cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême, l’abolition des classes ;

• que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs.

• La conférence rappelle aux membres de l’Internationale : que, dans l’état militaire de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement liés ».

(Résolution n° 9 de la Conférence de Londres, 17-25 septembre 1871)

Qu’une seule section ou fédération de l’Internationale adopte une telle résolution était chose fort possible, car seuls ses adhérents étaient tenus de l’appliquer ; mais que le Conseil exécutif l’impose à tous les membres de l’Internationale, et surtout s’agissant d’un sujet n’ayant pas été présenté au Congrès général, constituait un procédé arbitraire, en contradiction totale avec l’esprit de l’Internationale et qui devait soulever une protestation énergique de tous les éléments individualistes et révolutionnaires.

Le congrès honteux de La Haye, en 1872, conclut l’œuvre entreprise par Marx et Engels afin de transformer l’Internationale en une mécanique à élections, incluant à cet effet une clause qui obligeait les différentes sections à lutter pour la conquête du pouvoir politique. Marx et Engels furent donc responsables de la division de l’Internationale, avec toutes ses conséquences funestes pour le mouvement ouvrier, et ce sont eux, par l’action politique, qui provoquèrent l’embourbement et le dégénérescence du Socialisme.

VIII

Quand éclata la révolution d’Espagne en 1878, les membres de l’Internationale - presque tous anarchistes - dénoncèrent les pétitions des partis bourgeois et suivirent leur propre chemin vers l’expropriation de la terre et des moyens de production, avec un esprit socialement révolutionnaire. Des grèves générales et des révoltes éclatèrent â Alcoy, San Lucar de Barrameda, Cartagène et en d’autres endroits, qui durent être étouffées dans le sang. La ville portuaire de Cartagène résista plus longtemps, restant aux mains des révolutionnaires pendant plusieurs mois jusqu’à ce qu’elle tombe finalement sous le feu des bateaux de guerre prussiens et anglais. C’est alors que Engels attaqua sévèrement, dans le Volkstaat les bakouniniens espagnols et les invectiva pour ne pas vouloir s’allier aux républicains. Comme le même Engels aurait critiqué, s’il vivait encore, ses disciples communistes de Russie et d’Allemagne !

Après le célèbre congrès de 1891, quand les dirigeants des Jeunes furent exclus du parti social-démocrate, pour répondre à la même accusation que Lénine adressait aux opportunistes et kautskystes, ils fondèrent un parti à côté avec son organe propre : Der Sozialist à Berlin. Au début, ce mouvement fut extrêmement dogmatique et présenta des idées vraiment identiques à celles de l’actuel Parti communiste. Si on lit par exemple le livre de Teistler Le parlementarisme et la classe ouvrière, on rencontrera des concepts identiques à ceux de L’Etat et la Révolution de Lénine. De la même manière que les bolcheviks russes et que les membres du parti communiste allemand, les socialistes indépendants d’alors rejetaient les principes de la démocratie et se refusaient â participer aux parlements bourgeois sur les bases des principes réformistes du marxisme.

Et comment parlait Engels de ces jeunes qui se complaisaient, de même que les communistes, à accuser les dirigeants du parti social-démocrate de trahison envers le marxisme ? Dans une lettre à Sorge, en octobre 1891, le vieil Engels fait les aimables commentaires suivants : « Les sales Berlinois se sont convertis en accusés au lieu de continuer à se conduire en accusateurs et, ayant manœuvré comme de pauvres types, ils ont été obligés de travailler hors du parti, s’ils voulaient faire quelque chose. Il est certain, qu’il y a parmi eux des espions policiers et des anarchistes déguisés qui désirent travailler secrètement parmi nous. Avec ceux-ci il y a une quantité d’ânes, d’étudiants trompés et de clowns insolents de tout acabit. En tout, ils sont environs deux cents personnes ».

On serait véritablement curieux de savoir de quels adjectifs sympathiques Engels aurait honoré nos communistes d’aujourd’hui, qui prétendent être les gardiens des principes marxistes.

* * *

Il n’est pas possible de caractériser les méthodes de la vieille social-démocratie. Sur ce point, Lénine ne dit pas un mot et ses amis allemands moins encore. Les socialistes majoritaires doivent rappeler ce détail évocateur pour démontrer que ce sont eux les véritables représentants du marxisme ; quiconque connaît un peu d’histoire leur donnera raison. Le marxisme est responsable de l’orientation de la classe ouvrière vers l’action parlementaire et il a tracé le chemin de l’évolution poursuivie dans le parti social-démocrate allemand. C’est seulement quand on aura compris cela que l’on verra que la voie de la libération sociale nous conduit vers la terre heureuse de l’anarchisme, en passant bien au-dessus du marxisme.

[1] W. Tcherktsoff : Pages d’histoire socialiste, Les Précurseurs de l’Internationale.

[2] Cet article, intitulé Il inanifesto della democrazia, fut publié d’abord dans Avanti. (N° 1901 de l’année 1902).

[3] Rheinische Zeitung, n° 289, 16 octobre 1842.

[4] Il s’agit de la Sainte Famille, écrit en 1813 et publié en 1845 ! Cet ouvrage figure dans les Œuvres complètes (traduction Molitor) et les Editions sociales l’ont Publié dans une nouvelle traduction en 1969. Une soixantaine de pages élogieuses sont consacrées à Proudhon, que Marx défend contre les attaques d’Edgard Bauer.

[5] Marx Misère de la Philosophie. Introduction.

[6] Bray Labour’s wrougs and Labour’s remedy.

[7] Marx-Engels Das Kommunistische manifest, p. 2l.

[8] Rheinische Zeitung, 7 janvier 1843.

[9] Bruno Bauer un des participants les plus assidus du club berlinois Les Libres, où on pouvait rencontrer les figures les plus représentatives de la libre-pensée allemande (première moitié du XIX°), comme Feuerbach, l’auteur de L’essence du Christianisme, œuvre profondément athée, ou Max Stirner, auteur de L’Unique et sa propriété. La Pensée autoritaire de Karl Marx devait forcément se heurter avec les idées libres de B. Bauer, dont l’œuvre Kritik mit kirche und staat (La critique de l’Eglise et de l’Etat) fut totalement saisie par les dominicains et brûlée (première édition de 1843). La seconde édition (Berne, 1844) eut un sort meilleur, contrairement à son auteur qui fut condamné et incarcéré pour ses idées.

[10] Voir note 4.

[11] J.-B. Say, économiste français de l’époque dont les œuvres complètes furent traduites en allemand par Max Stirner. La phobie de Marx pour la pensée anarchiste française ou pour la libre-pensée allemande (une partie de son livre posthume L’idéologie allemande était destinée à minimiser l’importance de l’Unique et sa propriété de Stirner), se tournait aussi contre le sociologue Say, très commenté à l’époque par tous ceux qui critiquaient la tyrannie de l’Etat et qui tentaient de s’y soustraire.

[12] La rupture de Marx avec Proudhon repose aussi sur un fait sordide. A Paris en 1845-1846, Marx luttait contre l’influence de Karl Grün sur les Allemands émigrés. Tous les moyens étaient bons et Marx écrivit d Proudhon pour le mettre en garde contre cet individu « suspect ». En même temps, il proposait à Proudhon d’être son correspondant en France, en un mot de l’enrôler. Proudhon répondit par une longue lettre le 17 mai 1843. Il repousse fermement les accusations contre Grün et se refuse « après avoir démoli tous les dogmatismes (...) à endormir le peuple » (..) « ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle religion, cette religion fut-elle la religion de la logique, la religion de la raison (..). A cette condition j’entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non ! » . On conçoit l’effet que put faire cette, lettre sur Marx... A partir de ce moment, Proudhon était condamné. Il devenait « un parvenu de la science qui se rengorge de ce qu’il n’est pas et de ce qu’il n’a pas, (..) un crâneur et un encenseur de soi-même, etc. ! ».