Ce jour là, Juanito et Luisita, les enfants de Rosa, ne purent quitter le lit : la fièvre les dévorait. Rosa se tordait les mains de désespoir face à la douleur de ces morceaux de sa chair. Voilà trois semaines qu’on l’avait licenciée de l’usine : il y avait trop de bras sur le marché du travail. Elle raclait en vain le fond des tiroirs et renversait ustensiles et récipients : pas un centime dans les uns, rien de valeur dans les autres. Sur la table, il n’y avait même pas un morceau de pain ou une tasse de café et les enfants, rougis par la fièvre, agitaient leurs petits bras hors des draps, en quête de nourriture. La porte s’ouvrit brusquement et des individus vêtus de noir, avec des liasses de papier sous le bras, pénétrèrent dans la pièce sans autre cérémonie. C’était le notaire, accompagné de ses clercs et de ses aides. Ils venaient faire respecter la loi. Rosa n’avait pas payé au bourgeois le loyer de son taudis, car elle était dans la misère et les représentants de l’Autorité allaient la jeter à la rue. Que répondrait Rosa si on lui demandait si l’autorité est bonne pour les pauvres ?

Au milieu de l’agitation et de la confusion de la rue commerçante, soudainement, un bourgeois agite les bras et crie : « au voleur ! au voleur ! » Une chaîne sans montre pend à la boutonnière de son gilet. La foule s’agglutine ; les représentants de l’Autorité, bâton à la main, s’ouvrent un passage au milieu de la multitude ; mais où est le voleur ? Tous ceux qui se trouvent près du bourgeois sont vêtus avec élégance. Pedro, après avoir cherché en vain du travail tout le matin, vient à passer dans les parages. Il s’approche de la foule, cherchant à savoir le pourquoi de toute cette excitation. C’est alors qu’une main vigoureuse l’attrape par le col et qu’une voix hautaine lui crie : « Suis-moi, voleur ! » C’est un policier. Pedro pourrait-il dire que l’Autorité est bonne pour les pauvres ?

José se sent fatigué. Il a marché toute la journée pour atteindre la ville à la recherche d’un travail. Épuisé, il s’assoit sur un banc, dans un parc. Dès que ses membres sont au repos, il s’endort. Une violente secousse le réveille : c’est un représentant de l’Autorité qui le rappelle à l’ordre. Il a commis un « délit » en s’endormant. Pedro s’excuse du mieux qu’il peut et le fonctionnaire de police lui ordonne de sortir du parc. José marche et marche encore jusqu’à ce que la fatigue le pousse à s’asseoir au bord d’un trottoir, dans une rue écartée.

Il s’endort de nouveau et, pour la deuxième fois, en guise de bienvenue, un représentant de l’Autorité le secoue, lui ordonnant de se lever et de circuler. José explique sa situation au flic : voilà trois mois qu’il ne travaille plus car il y a abondance d’esclaves et il a été forcé de se mettre en route pour trouver un bourgeois qui accepte de l’exploiter. Le représentant de l’Autorité lui répond que seuls les paresseux ne trouvent pas de travail. Il lui passe les menottes et le conduit à la prison, où on le mettra au travail, au service de l’Autorité. Pendant ce temps, les parents de José et sa famille meurent de fin dans le village qu’il a quitté. José pourrait-il dire que l’Autorité est bonne pour les pauvres ?

Un tramway a écrasé les jambes de Simon, alors qu’il se rendait à son travail. Simon se met d’accord avec un avocat pour le payer s’il réussit à obtenir une indemnisation de la compagnie pour les préjudices subis. L’indemnisation que Simon aurait dû percevoir est importante, mais les avocats de la compagnie se sont mis d’accord avec celui de Simon et avec les flics qui furent témoins de l’accident pour dépouiller la victime et se répartir l’argent. Simon et sa famille devront vivre de la mendicité ou de la prostitution sous peine de périr. Simon pourrait-il penser que l’Autorité est bonne pour les pauvres ?

La vie à la hacienda est invivable pour Lucas et sa famille. Le patron veut lui voler l’amour de sa compagne ; le fils du patron veut abuser de sa fille ; les contremaîtres redoublent d’insolence ; il gagne un salaire de misère. Lucas décide de partir avec sa famille, mais il faut le faire en cachette du patron qui, comme chacun sait, est le maître des vies et des haciendas. Ils réussissent à partir, mais pour tomber entre les griffes de l’Autorité, avertie par le patron de la « fugue » des esclaves. Les femmes sont rendues à la hacienda, où elles seront à la merci des appétits du patron et de son fils pendant que Lucas est envoyé en prison, comme récidiviste, selon les dires du patron. Lucas pourrait-il dire que l’Autorité est bonne pour les pauvres ?

Les chemins se sont effondrés avec les pluies torrentielles. Pour les bourgeois, il faut absolument que les chemins soient restaurés le plus vite possible pour que leurs camions, leurs automobiles et leurs marchandises puissent transiter facilement. Alors, l’Autorité met la main sur tous les mâles de la classe laborieuse de la région et les oblige à travailler à la réparation de ponts et à la construction de digues, sans aucun salaire, afin que les bourgeois puissent continuer leur commerce.

Pendant ce temps, les familles des prolétaires sont rongées par la faim. Comment ces prolétaires pourraient-ils dire que l’Autorité est bonne pour les pauvres ?

Pourquoi nous, les pauvres aurions- nous besoin de l’Autorité ? Elle nous jette dans des casernes pour que nous défendions, fusil en main, les intérêts des riches, comme c’est le cas en ce moment à Cananea, où les soldats gardent les propriétés de la compagnie pour empêcher que les grévistes les mettent en pièces. Elle nous fait payer des impôts pour entretenir présidents, gouverneurs, députés, sénateurs, flics de toutes sortes, petits employés en tous genres, juges, magistrats, soldats, geôliers, bourreaux, diplomates et toute une bande de parasites qui servent uniquement à nous opprimer au bénéfice de la classe capitaliste. Nous, les pauvres, n’avons pas besoin de cette vermine. Nous devons secouer l’épaule pour que le système bourgeois roule à terre, et prendre possession de la terre, des maisons, des machines, des moyens de transport et de subsistance et déclarer que tout est à tous, hommes et femmes selon ce qui est exposé dans le manifeste du 23 septembre 1911.

A bas l’Autorité, frères déshérités !