Pensez ! Mais vous ne pouvez pas penser, parce qu’il vous faut des statuts, parce que vous avez des administrateurs à élire, parce que vous avez des ministres à introniser, parce que vous ne pouvez pas vivre sans gouvernement, parce que vous ne pouvez pas vivre sans chef.

Vous cédez vos voix pour les perdre, et quand vous voulez vous en servir vous-mêmes, vous n’en disposez plus, et elles vous font défaut parce que vous les avez cédées.

Pensez ! Vous n’avez besoin de rien d’autre. Prenez conscience de la sereine passivité que vous avez en vous, dans laquelle s’enracine votre invincible pouvoir. Laissez d’un coeur apaisé et insouciant s’effondrer la vie économique ; elle ne m’a pas apporté le bonheur et elle ne vous l’apportera pas non plus.

Laissez consciemment pourrir l’industrie, ou c’est elle qui vous pourrira.

Vous faites grève. Bravo, bande de serfs ! L’industrie s’engraisse de vos grèves et vous affame. Vous faites grèves et vous avez gagné. O vainqueurs ! ce que vous avez gagné, c’est un maigre quignon de pain : pendant que vous fêtiez victoire, le vaincu a acquis deux domaines. O vous qui vainquez ! Vous qui convainquez ! Votre chef en est devenu ministre, fiers vainqueurs !

Qu’avez-vous besoin de sofa en peluche ! C’est le signe de votre servitude. Tant que vous tiendrez à votre sofa en peluche, vous resterez esclaves.

* * *

Détruis donc la vie économique, non seulement de l’intérieur, mais encore de l’extérieur. C’est sur les ruines de l’industrie que fleurit ta liberté, non sur ses forteresses et ses châteaux.

Laisse ton argent se faire dévorer par les vers et les larves, extorque un salaire vingt fois supérieur et réduis ton travail au centième de ce que tu peux fournir, et la félicité te sera rendue au centuple.

L’encens à l’église ou le bavardage dans les meetings c’est la même chose. Lire ou même acheter un journal revient au même qu’apprendre des cantiques par coeur.

Nul dieu ne t’aidera, nul programme, nul parti, nul bulletin de vote, nulle masse, nulle unité. Je suis le seul capable de m’aider. Et c’est en moi-même que j’aiderai tous les hommes dont les larmes débordent.

Je m’aide moi-même. Frère, aide-toi ! Agis ! Sois volonté ! Sois action !

Tu cries : Vive la Révolution mondiale ! Cela sonne très bien. Mais les câbles télégraphiques sont-ils déjà entre tes mains ? As-tu déjà fait sauter une rotative ? Tu cries : Vive la Révolution mondiale ! Mais ton frère, que tu tiens embrassé, n’entend déjà plus ton cri. Comment l’univers pourrait-il t’entendre ?

Ne t’achète pas d’habit du dimanche et n’aie pas honte, chez toi, de dormir sur une caisse, et d’aller en riant par les rues huppées sans fond de pantalon ; c’est plus faire pour la révolution que chanter L’Internationale ou étudier les tours de passe-passe qu’ont à vendre les papes de Berlin et de Moscou.