« Le délit est la vigoureuse manifestation de la vie pleine, complète, exubérante, qui veut librement s’épandre et trépider au-delà de toute règle et de toute frontière, ne reconnaissant d’obstacles ni dans les personnes, ni dans les choses... Et c’est justement là le côté esthétique du délit, ce qui le rachète, l’ennoblit et l’élève, Jusqu’à la lumière pure et éclatante d’une vraie et authentique œuvre d’art. » (E. Brunetti)

Quelques-uns - trop nombreux parmi les militants (mot impropre et anti-anarchiste que ce mot de militant) - et qui jouissent du privilège (pauvre et triste privilège) d’être considérés par le plus grand nombre - le plus grand nombre même dans notre camp, hélas ! est souvent un troupeau - comme les seuls, les uniques, les vrais gardiens du feu divin qui brûle et crépite sur le mystique autel de la Vestale sacrée, de la Sainte-Anarchie, quelques-uns donc vont braillant depuis longtemps, depuis trop longtemps, que l’époque obscure de l’anarchisme héroïque est désormais, heureusement, dépassée ; que le temps est finalement venu de ne plus se laisser dominer par les ombres troubles et tragiques d’Henry et de Ravachol, que la bande en automobile de Jules Bonnot et de ses compagnons réfractaires ne fut qu’une triste expression de la décadence anarchiste, assimilable à une certaine dégénérescence intellectuelle de la morale bourgeoise ; que le vol n’est et ne peut être action anarchiste, mais bien plutôt un dérivé de la morale bourgeoise elle-même, que...

Mais à quoi bon continuer ? (...)

Il y a, pour nous, trois raisons anarchistes qui militent pour la défense de l’acte terroriste et de l’expropriation individuelle.

La première est d’ordre social, sentimental et humain et comprend le vol comme nécessité de conservation matérielle de cet individu qui, tout en ayant toutes les prédispositions de la bête, les sacrifie vite pour se soumettre aux lois sociales et auquel la société nie également les moyens les plus misérables pour une existence encore plus misérable.

Pour cet individu, que la sadique et libidineuse société s’est amusée - à travers les jeux macabres de sa bestiale perversité - à pousser jusqu’aux derniers degrés de la dégradation humaine, Errico Malatesta lui-même -qui ne peut être accusé d’avoir de l’anarchisme un concept païen, dionysiaque, nietzschéen - admet que le vol, en plus d’un droit, peut être même un devoir.

Mais, en vérité, pour admettre ce genre de vol, il me semble qu’il n’y aurait pas absolument besoin d’être anarchiste.

De Victor Hugo à Zola, de Dostoïevski à Gorki, de Tourgueniev à Korolenko, toute une longue cohorte d’artistes et de poètes romantiques ou véristes, humanistes ou néo-chrétiens, ont admis, expliqué et justifié ce genre de vol. (...)

(...) Le fameux juriste Cesare Beccario lui-même, après avoir reconnu que "les lois", dans l’état présent, ne sont que des privilèges odieux qui sanctionnent le tribut de tous à la domination de quelques-uns, affirme que "le vol n’est pas un délit congénital à l’homme, mais bien l’expression de la misère et du désespoir, le délit de cette partie la plus misérable des hommes, pour laquelle le droit de propriété ne concède qu’une cruelle existence".

Sur cette première raison du vol, il n’y a donc, croyons-nous, aucun besoin de s’arrêter trop longtemps pour démontrer ce qui désormais n’a plus aucun besoin d’être démontré.

Nous pouvons ajouter simplement que pour l’homme à qui la société nie le pain, si un délit existe, c’est bien celui de ne pas voler et de ne pas pouvoir voler.

Je le sais, il n’y a encore que trop de reptiles malfaisants à apparence humaine, qui exaltent et chantent la "grande vertu" des "pauvres honnêtes". Ce furent eux, dit Oscar Wilde, qui traitèrent pour leur compte personnel avec l’ennemi, en vendant leurs droits d’aînesse pour un ignoble plat d’exécrables lentilles.

Être pauvre - et "pauvre honnête" - signifie, pour nous, être les ennemis, et les ennemis les plus répugnants de toute forme de dignité humaine et de toute élévation de sentiment.

Que peut bien symboliser un "pauvre honnête", sinon la forme la plus dégradante de la dégénérescence humaine ?

"Autre chose est la guerre. Je suis par nature batailleur. Assaillir est un de mes instincts", Ainsi parle Frédéric Nietzsche, le fort et sublime chantre de la volonté et de la beauté héroïque.

Et la seconde raison anarchiste qui milite pour la défense de l’acte terroriste et de l’expropriation est une raison héroïque.

C’est une raison héroïque qui comprend le vol comme arme de puissance et libération qui peut être employée seulement par cette minorité audacieuse d’êtres ardents qui, tout en appartenant à la classe des "prolétaires" discrédités, ont une nature vigoureuse et vaillante, riche de libre spiritualité et d’indépendance, qui ne peut accepter d’être enchaînée aux fers d’aucun esclavage, ni moral, ni social, ni intellectuel, et d’autant moins à cette servitude économique qui est la forme d’esclavage la plus dégradante, la plus mortifiante et la plus infâme, impossible à supporter quand dans les veines bat un sang sain, généreux et frémissant ; quand dans l’âme gronde le tragique orage aux mille tempêtes ; quand dans l’esprit crépite l’inextinguible feu de la rénovation perpétuelle ; quand dans la fantaisie étincellent les images de mille mondes nouveaux ; quand dans la chair et dans le cœur battent les ailes frémissantes des mille désirs insatisfaits ; quand dans le cerveau brille l’héroïque pensée qui incendie et détruit tous les mensonges humains et les conformismes sociaux.

Et ce sont ces petites minorités exubérantes et audacieuses de nature dionysiaque et apollinienne, tantôt sataniques et tantôt divines, toujours aristocratiques et inassimilables, méprisantes et antisociales, qui, embrasées par la flamme anarchiste, constituent les grands bûchers éternels où toute forme d’esclavage tombe en cendre et meurt.

Ce furent de tout temps ces natures mystérieuses et énigmatiques, mais toujours anarchistes qui, volontairement ou involontairement, écrivirent en lettres de sang et de foi, de passion et d’amour, l’hymne glorieuse et triomphale de la révolte et de la désobéissance qui brise règles et lois, morales et formes, poussant la brute et pesante humanité toujours en avant, à travers l’obscur chemin des siècles, vers ce libre communisme humain dans lequel ils ne croient peut-être pas eux-mêmes-, ce furent toujours eux, les torches flambantes, qui jetèrent à travers les sombres ténèbres sociales la lumière phosphorescente d’une vie nouvelle ; ce furent toujours eux les grands annonciateurs des tempêtes révolutionnaires qui bouleversèrent tout système social au sein duquel toute individualité virile se sent horriblement suffoquer. (...)

(...) Outre les deux raisons énumérées, une troisième raison d’ordre supérieur milite pour la défense de l’anarchisme héroïque et expropriateur : une raison esthétique ! (...)

(...) Puisque entre le délit et l’intellectualité, il n’y a aucune incompatibilité, dit Oscar Wilde, il est logique que le "délit anarchiste" ne peut et ne doit être considéré par personne que comme un délit d’ordre supérieur. Matière et propriété de l’art tragique, et non pas "chronique noire" pour rassasier les avides et monstrueux appétits de la foule grossière et bestiale fatalement égarée.

"Si j’avais commis un délit, s’écrie Wolfgang Goethe, ce délit ne mériterait plus ce nom ". Et Conrad Brand, dans Plus que l’amour : "Si cela est pour moi un délit, que toutes les vertus du monde s’agenouillent devant mon délit. "

Comme le poète allemand et le héros de D’Annunzio, ainsi s’exclame l’anarchiste. Car l’anarchiste est un fils vigoureux de la vie, qui rachète le délit en exaltant - avec lui - sa Mère.

Qu’importe si aujourd’hui, hier et demain, la morale -cette Circé maléfique et dominatrice - appelle, appela et appellera "péché", ".sacrilège", "délit" et "folie" l’héroïque manifestation de l’audacieux rebelle qui, décidé a s’élever au-dessus de tout ordre social cristallisé et au-dessus de toute frontière préétablie, veut affirmer - par sa propre puissance - l’effrénée liberté de son moi, pour chanter - à travers la tragique beauté du fait - l’anarchique et pleine grandeur de toute son individualité intégralement libérée de tout fantôme dogmatique et de tout faux conformisme social et humain, créé par une plus fausse et répugnante morale devant laquelle seulement la peur et l’ignorance s’inclinent.

Le Bien et le Mal, comme ils sont aujourd’hui valorisés par la foule et interprétés par le peuple et les dominateurs du peuple, sont de vides fantômes contre lesquels nous retournons, en pleine maturité de conscience, toute notre sacrilège irrévérence fortifiée d’implacable logique stirnérienne ainsi que du rire grondant, supérieur et serein du sage Zarathoustra.

Sur les tables des nouvelles valeurs humaines nous sommes en train d’écrire avec notre sang - qui est le sang volcanique d’Antéchrists dionysiaques et innovateurs - un autre Bien et un autre Mal. (...)

Finissons-en avec l’ignoble comédie de notre solidarité accordée seulement aux "innocents". Si les innocents la méritent, il y a des "coupables" qui la méritent encore plus que les innocents !

"Coupable" doit être pour nous synonyme de meilleur.