Dans l’anarchisme (entendu comme vie pratiquement et matériellement vécue) il y a, au-delà des deux différents concepts philosophiques, communisme et individualisme, qui le divisent au plan théorique, deux instincts spirituels et physiques qui distinguent deux tempéraments, qu’on retrouve dans les deux tendances précitées.

Même si ils sont tous les deux les rejetons d’une même souffrance sociale, il s’agit de deux instincts différents qui nous donnent deux différentes souffrances d’origine hédoniste. Il y a ceux qui souffrent de la plénitude de la vie, comme dirait Nietzsche, communistes et individualistes confondus, et ceux qui souffrent de l’appauvrissement de la vie. Les communistes et les individualistes amants de la tranquillité et de la paix, du silence et de la solitude, font partie de ces derniers. Ceux qui ressentent en eux un puissant frémissement dionysiaque, débordant de puissance, et qui voient la vie comme la manifestation héroïque de la force et de la volonté, font partie de la première catégorie. Ceux-là ont besoin, instinctivement et matériellement, de jeter la flamme de leur « moi » contre les murailles du monde extérieur, afin de dégonder la tragédie et de la vivre pleinement ; un besoin instinctif et matériel.

Nous sommes de ceux-là !

Anarchistes, nous le sommes avant tout par instinct et par passion sentimentale. Nos idées ne sont rien d’autre que les créatures hardies et lumineuses nées de l’étreinte primitive avec la raison théorique négative. Aujourd’hui l’histoire de l’humanité est prise dans un de ces tourbillons, peut-être le plus grandiose, dans lesquels l’âme humaine est appelée à se renouveler radicalement sur les ruines, horribles et magnifiques, du feu et du sang, de la catastrophe et de la destruction, ou à se cristalliser lâchement dans le concept de vie décrépite et cadavérique que nous a dicté et imposé cette anachronique société bourgeoise.

Si le poing puissant des rebelles, des forts et des héros, saura sauter par-dessus les deux courants de l’anarchisme qui vibrent de l’intensité vitale pour s’unir autour du noir étendard de la révolte, jetant le feu sur toutes les nations d’Europe, le vieux monde croulera, parce que face aux héros tout doit fatalement se changer en tragédie ; et seulement dans la tragédie naissent les esprits neufs qui savent entendre plus noblement et plus hautement la chanson festive de leur vie libérée.

Si ce poing des audacieux ne se projette pas hors de l’ombre, pour jeter le gant noir du défi et de la révolte à la face hideuse de la société bourgeoise, les serpents de la démagogie politique et tous les clowns spéculateurs et hypocrites de la douleur humaine resteront les maîtres du camps, et sur le sol rougeoyant et tragique qui cherche à illuminer l’obscur tourbillon de la sombre histoire qui passe, ils jetteront le masque obscène, blanc de Céruse, sur le libre horizon de la pensée humaine, celui-là même de ce clown débauché nommé Marx, et tout finira en une comédie abjecte et grotesque, devant laquelle tout anarchiste devrait se suicider par dignité et par honte.

Pour ces anarchistes italiens qui vibrent de l’exubérance vitale, pour ces anarchistes italiens –individualistes et communistes- pour qui la lutte, le danger et la tragédie sont autant de besoins spirituels et matériels, l’heure est venue ! L’heure de s’imposer et de vaincre. La vraie liberté et le vrai « droit de l’homme » sont seulement dans la capacité de VOULOIR. Le droit et la liberté, c’est la Force !

Ce qui pour les autres résonne comme un douloureux sacrifice doit être pour nous un don, une immolation joyeuse. Il faut se jeter sur les flots du temps passé, suivre la croupe des siècles, remonter l’histoire avec force pour revenir aux sources vierges desquelles jaillit encore, chaud et fumant, le sang des premiers et libres sacrifices humains. Il faut repénétrer, nus et déchaussés dans les pierres vives de la mythique sève légendaire et se nourrir, comme l’ont fait nos pères lointains, de la moelle léonine et de la nature sauvage. Seulement ainsi, à l’égal de Maria Vesta, nous pourrons dire au premier héro qui sut offrir, stoïquement et sereinement, sa chaire aux flammes rouges d’un lugubre et crépitant bûcher ennemi : « A présent nous aussi, comme toi, pouvons chanter dans les supplices ».

La vie que nous vend la société n’est pas une vie pleine, libre et festive. C’est une vie démolie, mutilée et humiliante. Nous devons la refuser.

Si nous n’avons pas la force et la capacité de saisir violemment de nos mains cette vie haute et luxuriante, que nous pouvons entendre, jetons cette larve sur l’autel tragique du sacrifice et du renoncement final. Au moins pourrons-nous mettre une couronne héroïque de beauté sur la tête ensanglantée de l’art créateur qui illumine. Mieux vaut monter sur les flammes du bûcher et tomber, le crâne explosé par la rafale d’un inconscient peloton d’exécution qu’accepter cet ersatz de vie ironique qui n’est que la torve parodie de la vraie vie.

Assez de lâcheté, ô amis ! O compagnons, assez de cette malicieuse illusion de l’ « action généreuse des foules ». Basta ! La foule est comme du foin que le socialisme a laissé pourrir dans l’établi de la bourgeoisie.

Errico Malatesta, Pasquale Binazzi, Dante Carnesecchi et les autres, milliers d’inconnus qui moisissent dans ces bouges meurtriers et pleines de miasmes que sont les prisons de la monarchie des Savoie, pour lesquelles les médaillés du PSI [1] demandent à la porcherie du Palais Montecitorio [2] les moyens d’en construire d’encore plus grandes, devraient être pour nous autant de remords spectraux avançant sous des formes épouvantables à travers les méandres incertains de notre âme hésitante ; ils devraient être autant de chaudes bouffées de sang qui fuient notre cœur pour sortir vertigineusement sur les traits de notre visage et le recouvrir d’une sombre honte.

Je sais, nous savons, que cent hommes, dignes de ce nom, pourraient faire ce que cinq cent mille « organisés » inconscients ne sont pas et ne seront jamais capables de faire. Ne voyez-vous donc pas, ô amis, l’ombre de Bruno Filippi qui ricane en nous regardant ? Ne voyez-vous pas que nous ne sommes pas plus d’une centaine d’anarchistes dignes de ce nom, en Italie ? Il n’y a plus qu’une centaine de « moi » capables de marcher, les pieds enflammés, sur le sommet tourbillonnant de nos idées. Errico Malatesta et tous les autres, tombés par milliers entre les mains de l’ennemi aux préludes de cette tempête sociale, attendent avec une noble et fébrile anxiété, la foudre qui fracasse l’édifice croulant, qui éclaire l’histoire, qui relève les valeurs de la vie, qui illumine le chemin de l’homme.

Mais la foudre lumineuse et fatale ne peut surgir du cœur des masses. Les masses, qui semblaient amoureuses de Malatesta, sont lâches et paralysées.

Le gouvernement et la bourgeoisie le savent… ils le savent, et ils ricanent. Ils se disent : « Le PSI est avec nous. C’est le pion indispensable à la réussite de nos torves méfaits. C’est l’Abracadabra qui trouve forme dans la voix Abraca et Abra de notre magique et millénaire sorcellerie. Les masses timorées sont ses esclaves, et Errico Malatesta est vieux et malade. Nous le ferons mourir dans le sombre secret d’une cellule humide et ensuite, nous jetterons son cadavre à la face de ses compagnons anarchistes. »

Ainsi pensent le gouvernement et la bourgeoisie, dans le secret de leur âme idiote et mauvaise.

Et nous voudrions supporter indifféremment cet ignoble défi ? Nous voudrions supporter en silence cette insulte sanglante et brutale ? Serions-nous aussi lâches ?

J’ose espérer que ces trois gigantesques points d’interrogation si terribles et solennels, trouvent parmi les anarchistes une réponse musclée qui dise : Non ! Avec un écho plus terrible encore.

C’est des cimes en flammes du tourbillon lumineux que doivent jaillir les foudres libératrices. Le fort vieillard attend. Compagnons héroïques, allons-y !

Le cadavre d’un vieil agitateur vaut toujours plus que la vie de mille êtres mauvais et imbéciles. Frères, souvenez-vous-en !

Faisons en sorte que sur nous ne tombe jamais la plus profonde de toutes les hontes humaines.