« L’histoire, le matérialisme, le monisme, le positivisme, et tous les mots en « ismes » de ce monde sont des outils vieux et rouillés dont je n’ai plus besoin et auquel je ne prête plus attention. Mon principe c’est la vie, la fin c’est la mort. Je veux vivre ma vie intensément pour embrasser ma vie tragiquement. Vous attendez la révolution ? La mienne a commencé il y a longtemps ! Quand vous serez prêts (Mon Dieu, quelle attente sans fin !) je ferai volontiers un bout de chemin avec vous. Mais quand vous vous arrêterez, je continuerai ma voie folle et triomphale vers la grande et sublime conquête du néant ! Toute société que vous bâtirez aura ses limites. Et en dehors des limites de toute société, les clochards héroïques et turbulents erreront, avec leurs pensées vierges et sauvages - eux qui ne peuvent vivre sans concevoir de toujours nouveaux et terribles éclatements de rébellion ! Je serai parmi eux ! Et après moi, comme avant moi, il y aura ceux qui disent à leurs frères :

« Tournez-vous vers vous-mêmes plutôt que vers vos Dieux ou vos idoles. Découvrez ce qui se cache en vous-mêmes ; ramenez-le à la lumière ; montrez-vous ! »

Parce que toute personne qui, cherchant dans sa propre intériorité, extrait ce qui y était caché mystérieusement, est une ombre qui éclipse toute forme de société pouvant exister sous le soleil ! Toutes les sociétés tremblent quand l’aristocratie méprisante des clochards, les inaccessibles, les uniques, les maîtres de l’idéal et les conquérants du néant, avance résolument. Avancez donc iconoclastes ! En avant ! Déjà le ciel devient noir et silencieux ! »

Introduction Biographique

Renzo Novatore est le nom de plume d’Abele Rizieri Ferrari, est né le 12 mai 1890 à Arcola, un village de La Spezia en Italie dans une famille pauvre de paysans. Très peu disposé à s’adapter à la discipline scolastique, il a seulement suivi quelques mois de la première classe d’école primaire et a ensuite quitté l’école pour toujours. Quoique son père l’ait forcé à travailler à la ferme, la force de sa volonté et sa soif de connaissance l’ont amené à devenir poète et philosophe autodidacte. Explorant ses questionnements hors des limites imposées par le système éducatif, il lit très jeune Stirner, Nietzsche, Wilde, Ibsen, Palante, Baudelaire, Schopenhauer et plusieurs autres auteurs avec un esprit critique.

A partir de 1908, il se considère comme un anarchiste. En 1910, il est accusé de l’incendie d’une église locale et passera trois mois en prison. Un an plus tard, il part en cavale plusieurs mois, recherché par la police vol et braquages. Le 30 septembre 1911, la police l’arrête pour vandalisme. En 1914, il commence à écrire pour des journaux anarchistes mais il est enrôlé de force pendant la première guerre mondiale. Il déserte de son régiment le 26 avril 1918 et est condamné à mort par un tribunal militaire pour désertion et haute trahison le 31 octobre. Il quitta son village et partit en fuite, propageant à qui voulait l’entendre le soulèvement armé contre l’état.

Le 30 juin 1919, un fermier le dénonce à la police après un soulèvement à La Spezia. Il est condamné à dix ans en prison, mais fut libéré lors d’une amnistie générale quelques mois plus tard. Il rejoint alors le mouvement anarchiste et participe activement aux divers efforts insurrectionnels . En 1920, la police l’arrête de nouveau pour un assaut armé sur un dépôt militaire aux baraques navales de Val Di Fornola. Plusieurs mois plus tard, à nouveau libre, il participe à une autre tentative insurrectionnelle qui échoue à cause d’une balance.

Durant l’été 1922, trois camions pleins de fascistes s’arrêtèrent devant sa maison, où il vivait avec sa femme et ses deux fils. Les fascistes entourèrent la maison, mais Novatore répondit à l’aide de grenades qu’il avait lui-même fabriqué et réussit à s’échapper. Il entra à nouveau dans la clandestinité alors que les fascistes prenaient peu à peu le pouvoir en Italie. Il resta cependant en contact avec nombre de ses compagnons qu’il rencontrait la nuit en foret, avec l’aide de sa femme, Emma. Il participa également, avec ses amis Enzo Martucci et Bruno Filippi aux Arditi del Popolo, ces groupes à forte composante anarchiste en guerre contre les squadristi fascistes.

Quelques mois avant la marche sur Rome des fascistes, le 29 novembre 1922, Novatore et son compagnon, Sante Pollastro, entrèrent dans une taverne de Teglia. Trois carabinieri (la gendarmerie italienne) déguisés en chasseurs les avaient suivis jusqu’à à l’intérieur. Alors que les deux anarchistes essayaient de fuir, les carabinieris commencèrent à tirer. L’adjudant tua Novatore, qui fut immédiatement vengé par Pollastro. Un carabiniere réussit à s’enfuir en courant, et un dernier supplia Pollastro pour la pitié. L’anarchiste s’échappa sans le tuer.

Renzo Novatore a écrit pour de nombreux journaux anarchistes (Cronaca Libertaria, Il Libertario, Iconoclasta, Gli Scamiciati, Nichilismo, Pagine Libere) dans lesquels il débattait avec d’autres anarchistes, parmi eux, Camillo Berneri. Il publia une revue, Vertice, qui a malheureusement été perdue, hormis quelques extraits. En 1924, un groupe d’anarchistes individualistes publia deux brochures de ses écrits : Al Disopra dell’ Arco et Verso il Nulla Creatore.

Après sa mort, la police découvrit qu’avec quelques autres compagnons, il s’apprêtait à frapper à nouveau la société. A la Cour d’Assises où ses complices furent jugés, ses compagnons rappelèrent son courage et le décrivirent comme « un mélange étrange de lumière et d’obscurité, d’amour et d’anarchie, de sublime et de criminel ». Enzo Martucci, le décrivît après sa mort tel « un athée de solitude qui voulait charmer l’impossible et qui embrassa la vie comme un amant ardent. Il fut un conquistador élevé d’immortalité et de puissance, qui voulait tout pousser jusqu’à sa splendeur maximale de beauté ».

Deux extraits de Verso il nulla creatore

Mais aujourd’hui le crépuscule est rouge...
Le coucher de soleil est ensanglanté...
Nous sommes tout près de la tragique célébration du grand crépuscule social.
Déjà le temps a sonné avant l’aube les premiers coups d’un jour nouveau sur les cloches de l’histoire.
Basta, basta, basta !
C’est l’heure de la tragédie sociale !
Nous détruirons en riant.
Nous incendierons en riant.
Nous tuerons en riant.
Nous exproprierons en riant.
Et la société croulera.
La patrie croulera.
La famille croulera.
Tout croulera, parce que l’Homme libre est né.
Est né celui qui, à travers les pleurs et la douleur,
a appris l’art dionysiaque de la joie et du rire.
L’heure est venue de noyer l’ennemi dans le sang...
L’heure est venue de laver notre âme dans le sang.
Basta, basta, basta !
Que le poète transforme sa lyre en poignard !
Que le philosophe transforme sa sonde en bombe !
Que le pêcheur transforme sa rame en une formidable hache.
Que le mineur sorte des antres étouffantes des mines obscures armé de son fer brillant.
Que le paysan transforme sa bêche féconde en une lance guerrière.
Que l’ouvrier transforme son marteau en faux et en haches.
Et en avant, en avant, en avant !
Il est temps, il est temps — il est temps !
Et la société croulera.
La patrie croulera.
La famille croulera.
Tout croulera, parce que l’Homme Libre est né.
En avant, en avant, en avant, ô joyeux destructeurs.
Sous le noir étendard de la mort, nous conquérerons la Vie !
En riant !
Et nous en ferons notre esclave.
En riant !
Et nous l’aimerons en riant !
Parce que les hommes sérieux ne sont que des gens qui savent agir en riant.
Et notre haine rit...
Elle rit rouge. En avant !
En avant, pour la destruction totale du mensonge et des fantasmes !
En avant, pour la conquête intégrale de l’Individualité et de la Vie !

* * *

Mais il n’a dit ni « oui » ni « non ».
Il est parti !
Pusillanime !
Comme toujours !
Il est parti...
Il s’en est allé vers la mort !...
Sans comprendre pourquoi.
Comme toujours.
Et la mort est venue...
Elle est venue danser sur le monde : pendant cinq longues années !
Elle dansa de façon macabre sur les tranchées boueuses de toutes les parties du monde.
Elle dansa de ses pieds de foudre...
Elle dansa et rit...
Rit et dansa...
Pendant cinq longues années !
Ah, comme la mort est vulgaire lorsqu’elle danse sans avoir dans
son dos les ailes d’une idée.
Quelle chose idiote que de mourir sans savoir le pourquoi...
Nous l’avons vue, la Mort - lorsqu’elle dansait.
C’était une Mort noire, sans transparence.
C’était une Mort sans ailes !
Comme elle était laide et vulgaire...
Comme sa danse était gauche.
Mais elle dansait !
Faut voir comment elle les fauchait - en dansant -, tous les superflus et tous ceux qui restaient encore.
Tous ceux pour lesquels - nous dit le grand libérateur - fut inventé l’Etat.
Mais hélas ! Elle ne fauchait pas que ceux-là.
La mort - pour venger l’Etat - a aussi fauché ceux qui n’étaient pas inutiles, et même ceux qui étaient nécessaires !...
Mais ceux qui n’étaient pas inutiles, ceux qui n’étaient pas de trop, ceux qui sont tombés en disant « non ! »
Seront vengés.
Nous les vengerons.
Nous les vengerons parce que c’étaient nos frères !
Nous les vengerons parce qu’ils sont tombés avec des étoiles dans les yeux.
Parce qu’ils ont bu le soleil en mourant.
Le soleil de la vie, le soleil de la lutte, le soleil d’une Idée.

Le tempérament anarchiste dans le tourbillon de l’histoire

Dans l’anarchisme (entendu comme vie pratiquement et matériellement vécue) il y a, au-delà des deux différents concepts philosophiques, communisme et individualisme, qui le divisent au plan théorique, deux instincts spirituels et physiques qui distinguent deux tempéraments, qu’on retrouve dans les deux tendances précitées.

Même si ils sont tous les deux les rejetons d’une même souffrance sociale, il s’agit de deux instincts différents qui nous donnent deux différentes souffrances d’origine hédoniste.

Il y a ceux qui souffrent de la plénitude de la vie, comme dirait Nietzsche, communistes et individualistes confondus, et ceux qui souffrent de l’appauvrissement de la vie. Les communistes et les individualistes amants de la tranquillité et de la paix, du silence et de la solitude, font partie de ces derniers.

Ceux qui ressentent en eux un puissant frémissement dionysiaque, débordant de puissance, et qui voient la vie comme la manifestation héroïque de la force et de la volonté, font partie de la première catégorie.

Ceux-là ont besoin, instinctivement et matériellement, de jeter la flamme de leur « moi » contre les murailles du monde extérieur, afin de dégonder la tragédie et de la vivre pleinement ; un besoin instinctif et matériel.

Nous sommes de ceux-là !

Anarchistes, nous le sommes avant tout par instinct et par passion sentimentale.

Nos idées ne sont rien d’autre que les créatures hardies et lumineuses nées de l’étreinte primitive avec la raison théorique négative.

Aujourd’hui l’histoire de l’humanité est prise dans un de ces tourbillons, peut-être le plus grandiose, dans lesquels l’âme humaine est appelée à se renouveler radicalement sur les ruines, horribles et magnifiques, du feu et du sang, de la catastrophe et de la destruction, ou à se cristalliser lâchement dans le concept de vie décrépite et cadavérique que nous a dicté et imposé cette anachronique société bourgeoise.

Si le poing puissant des rebelles, des forts et des héros, saura sauter par-dessus les deux courants de l’anarchisme qui vibrent de l’intensité vitale pour s’unir autour du noir étendard de la révolte, jetant le feu sur toutes les nations d’Europe, le vieux monde croulera, parce que face aux héros tout doit fatalement se changer en tragédie ; et seulement dans la tragédie naissent les esprits neufs qui savent entendre plus noblement et plus hautement la chanson festive de leur vie libérée.

Si ce poing des audacieux ne se projette pas hors de l’ombre, pour jeter le gant noir du défi et de la révolte à la face hideuse de la société bourgeoise, les serpents de la démagogie politique et tous les clowns spéculateurs et hypocrites de la douleur humaine resteront les maîtres du camps, et sur le sol rougeoyant et tragique qui cherche à illuminer l’obscur tourbillon de la sombre histoire qui passe, ils jetteront le masque obscène, blanc de Céruse, sur le libre horizon de la pensée humaine, celui-là même de ce clown débauché nommé Marx, et tout finira en une comédie abjecte et grotesque, devant laquelle tout anarchiste devrait se suicider par dignité et par honte.

Pour ces anarchistes italiens qui vibrent de l’exubérance vitale, pour ces anarchistes italiens –individualistes et communistes- pour qui la lutte, le danger et la tragédie sont autant de besoins spirituels et matériels, l’heure est venue !

L’heure de s’imposer et de vaincre. La vraie liberté et le vrai « droit de l’homme » sont seulement dans la capacité de VOULOIR.

Le droit et la liberté, c’est la Force !

Ce qui pour les autres résonne comme un douloureux sacrifice doit être pour nous un don, une immolation joyeuse. Il faut se jeter sur les flots du temps passé, suivre la croupe des siècles, remonter l’histoire avec force pour revenir aux sources vierges desquelles jaillit encore, chaud et fumant, le sang des premiers et libres sacrifices humains.

Il faut repénétrer, nus et déchaussés dans les pierres vives de la mythique sève légendaire et se nourrir, comme l’ont fait nos pères lointains, de la moelle léonine et de la nature sauvage.

Seulement ainsi, à l’égal de Maria Vesta, nous pourrons dire au premier héro qui sut offrir, stoïquement et sereinement, sa chaire aux flammes rouges d’un lugubre et crépitant bûcher ennemi :

« A présent nous aussi, comme toi, pouvons chanter dans les supplices ».

La vie que nous vend la société n’est pas une vie pleine, libre et festive. C’est une vie démolie, mutilée et humiliante.

Nous devons la refuser.

Si nous n’avons pas la force et la capacité de saisir violemment de nos mains cette vie haute et luxuriante, que nous pouvons entendre, jetons cette larve sur l’autel tragique du sacrifice et du renoncement final.

Au moins pourrons-nous mettre une couronne héroïque de beauté sur la tête ensanglantée de l’art créateur qui illumine.

Mieux vaut monter sur les flammes du bûcher et tomber, le crâne explosé par la rafale d’un inconscient peloton d’exécution qu’accepter cet ersatz de vie ironique qui n’est que la torve parodie de la vraie vie.

Assez de lâcheté, ô amis !

O compagnons, assez de cette malicieuse illusion de l’ « action généreuse des foules ».

Basta !

La foule est comme du foin que le socialisme a laissé pourrir dans l’établi de la bourgeoisie.

Errico Malatesta, Pasquale Binazzi, Dante Carnesecchi et les autres, milliers d’inconnus qui moisissent dans ces bouges meurtriers et pleines de miasmes que sont les prisons de la monarchie des Savoie, pour lesquelles les médaillés du PSI[1] demandent à la porcherie du Palais Montecitorio[2] les moyens d’en construire d’encore plus grandes, devraient être pour nous autant de remords spectraux avançant sous des formes épouvantables à travers les méandres incertains de notre âme hésitante ; ils devraient être autant de chaudes bouffées de sang qui fuient notre cœur pour sortir vertigineusement sur les traits de notre visage et le recouvrir d’une sombre honte.

Je sais, nous savons, que cent hommes, dignes de ce nom, pourraient faire ce que cinq cent mille « organisés » inconscients ne sont pas et ne seront jamais capables de faire.

Ne voyez-vous donc pas, ô amis, l’ombre de Bruno Filippi qui ricane en nous regardant ?

Ne voyez-vous pas que nous ne sommes pas plus d’une centaine d’anarchistes dignes de ce nom, en Italie ? Il n’y a plus qu’une centaine de « moi » capables de marcher, les pieds enflammés, sur le sommet tourbillonnant de nos idées. Errico Malatesta et tous les autres, tombés par milliers entre les mains de l’ennemi aux préludes de cette tempête sociale, attendent avec une noble et fébrile anxiété, la foudre qui fracasse l’édifice croulant, qui éclaire l’histoire, qui relève les valeurs de la vie, qui illumine le chemin de l’homme.

Mais la foudre lumineuse et fatale ne peut surgir du cœur des masses. Les masses, qui semblaient amoureuses de Malatesta, sont lâches et paralysées.

Le gouvernement et la bourgeoisie le savent… ils le savent, et ils ricanent.

Ils se disent : « Le PSI est avec nous. C’est le pion indispensable à la réussite de nos torves méfaits. C’est l’Abracadabra qui trouve forme dans la voix Abraca et Abra de notre magique et millénaire sorcellerie. Les masses timorées sont ses esclaves, et Errico Malatesta est vieux et malade. Nous le ferons mourir dans le sombre secret d’une cellule humide et ensuite, nous jetterons son cadavre à la face de ses compagnons anarchistes. »

Ainsi pensent le gouvernement et la bourgeoisie, dans le secret de leur âme idiote et mauvaise.

Et nous voudrions supporter indifféremment cet ignoble défi ? Nous voudrions supporter en silence cette insulte sanglante et brutale ? Serions-nous aussi lâches ?

J’ose espérer que ces trois gigantesques points d’interrogation si terribles et solennels, trouvent parmi les anarchistes une réponse musclée qui dise : Non ! Avec un écho plus terrible encore.

C’est des cimes en flammes du tourbillon lumineux que doivent jaillir les foudres libératrices.

Le fort vieillard attend. Compagnons héroïques, allons-y !

Le cadavre d’un vieil agitateur vaut toujours plus que la vie de mille êtres mauvais et imbéciles.

Frères, souvenez-vous-en !

Faisons en sorte que sur nous ne tombe jamais la plus profonde de toutes les hontes humaines.

[Paru dans Il Libertario, La Spezia, n°793, 8 décembre 1920. Extrait du recueil Un fiore selvaggio.

Pour la défense de l’anarchisme héroïque et expropriateur

« Le délit est la vigoureuse manifestation de la vie pleine, complète, exubérante, qui veut librement s’épandre et trépider au-delà de toute règle et de toute frontière, ne reconnaissant d’obstacles ni dans les personnes, ni dans les choses... Et c’est justement là le côté esthétique du délit, ce qui le rachète, l’ennoblit et l’élève, Jusqu’à la lumière pure et éclatante d’une vraie et authentique œuvre d’art. » (E. Brunetti)

Quelques-uns - trop nombreux parmi les militants (mot impropre et anti-anarchiste que ce mot de militant) - et qui jouissent du privilège (pauvre et triste privilège) d’être considérés par le plus grand nombre - le plus grand nombre même dans notre camp, hélas ! est souvent un troupeau - comme les seuls, les uniques, les vrais gardiens du feu divin qui brûle et crépite sur le mystique autel de la Vestale sacrée, de la Sainte-Anarchie, quelques-uns donc vont braillant depuis longtemps, depuis trop longtemps, que l’époque obscure de l’anarchisme héroïque est désormais, heureusement, dépassée ; que le temps est finalement venu de ne plus se laisser dominer par les ombres troubles et tragiques d’Henry et de Ravachol, que la bande en automobile de Jules Bonnot et de ses compagnons réfractaires ne fut qu’une triste expression de la décadence anarchiste, assimilable à une certaine dégénérescence intellectuelle de la morale bourgeoise ; que le vol n’est et ne peut être action anarchiste, mais bien plutôt un dérivé de la morale bourgeoise elle-même, que...

Mais à quoi bon continuer ? (...)

Il y a, pour nous, trois raisons anarchistes qui militent pour la défense de l’acte terroriste et de l’expropriation individuelle.

La première est d’ordre social, sentimental et humain et comprend le vol comme nécessité de conservation matérielle de cet individu qui, tout en ayant toutes les prédispositions de la bête, les sacrifie vite pour se soumettre aux lois sociales et auquel la société nie également les moyens les plus misérables pour une existence encore plus misérable.

Pour cet individu, que la sadique et libidineuse société s’est amusée - à travers les jeux macabres de sa bestiale perversité - à pousser jusqu’aux derniers degrés de la dégradation humaine, Errico Malatesta lui-même -qui ne peut être accusé d’avoir de l’anarchisme un concept païen, dionysiaque, nietzschéen - admet que le vol, en plus d’un droit, peut être même un devoir.

Mais, en vérité, pour admettre ce genre de vol, il me semble qu’il n’y aurait pas absolument besoin d’être anarchiste.

De Victor Hugo à Zola, de Dostoïevski à Gorki, de Tourgueniev à Korolenko, toute une longue cohorte d’artistes et de poètes romantiques ou véristes, humanistes ou néo-chrétiens, ont admis, expliqué et justifié ce genre de vol. (...)

(...) Le fameux juriste Cesare Beccario lui-même, après avoir reconnu que "les lois", dans l’état présent, ne sont que des privilèges odieux qui sanctionnent le tribut de tous à la domination de quelques-uns, affirme que "le vol n’est pas un délit congénital à l’homme, mais bien l’expression de la misère et du désespoir, le délit de cette partie la plus misérable des hommes, pour laquelle le droit de propriété ne concède qu’une cruelle existence".

Sur cette première raison du vol, il n’y a donc, croyons-nous, aucun besoin de s’arrêter trop longtemps pour démontrer ce qui désormais n’a plus aucun besoin d’être démontré.

Nous pouvons ajouter simplement que pour l’homme à qui la société nie le pain, si un délit existe, c’est bien celui de ne pas voler et de ne pas pouvoir voler.

Je le sais, il n’y a encore que trop de reptiles malfaisants à apparence humaine, qui exaltent et chantent la "grande vertu" des "pauvres honnêtes". Ce furent eux, dit Oscar Wilde, qui traitèrent pour leur compte personnel avec l’ennemi, en vendant leurs droits d’aînesse pour un ignoble plat d’exécrables lentilles.

Être pauvre - et "pauvre honnête" - signifie, pour nous, être les ennemis, et les ennemis les plus répugnants de toute forme de dignité humaine et de toute élévation de sentiment.

Que peut bien symboliser un "pauvre honnête", sinon la forme la plus dégradante de la dégénérescence humaine ?

"Autre chose est la guerre. Je suis par nature batailleur. Assaillir est un de mes instincts."

Ainsi parle Frédéric Nietzsche, le fort et sublime chantre de la volonté et de la beauté héroïque.

Et la seconde raison anarchiste qui milite pour la défense de l’acte terroriste et de l’expropriation est une raison héroïque.

C’est une raison héroïque qui comprend le vol comme arme de puissance et libération qui peut être employée seulement par cette minorité audacieuse d’êtres ardents qui, tout en appartenant à la classe des "prolétaires" discrédités, ont une nature vigoureuse et vaillante, riche de libre spiritualité et d’indépendance, qui ne peut accepter d’être enchaînée aux fers d’aucun esclavage, ni moral, ni social, ni intellectuel, et d’autant moins à cette servitude économique qui est la forme d’esclavage la plus dégradante, la plus mortifiante et la plus infâme, impossible à supporter quand dans les veines bat un sang sain, généreux et frémissant ; quand dans l’âme gronde le tragique orage aux mille tempêtes ; quand dans l’esprit crépite l’inextinguible feu de la rénovation perpétuelle ; quand dans la fantaisie étincellent les images de mille mondes nouveaux ; quand dans la chair et dans le cœur battent les ailes frémissantes des mille désirs insatisfaits ; quand dans le cerveau brille l’héroïque pensée qui incendie et détruit tous les mensonges humains et les conformismes sociaux.

Et ce sont ces petites minorités exubérantes et audacieuses de nature dionysiaque et apollinienne, tantôt sataniques et tantôt divines, toujours aristocratiques et inassimilables, méprisantes et antisociales, qui, embrasées par la flamme anarchiste, constituent les grands bûchers éternels où toute forme d’esclavage tombe en cendre et meurt.

Ce furent de tout temps ces natures mystérieuses et énigmatiques, mais toujours anarchistes qui, volontairement ou involontairement, écrivirent en lettres de sang et de foi, de passion et d’amour, l’hymne glorieuse et triomphale de la révolte et de la désobéissance qui brise règles et lois, morales et formes, poussant la brute et pesante humanité toujours en avant, à travers l’obscur chemin des siècles, vers ce libre communisme humain dans lequel ils ne croient peut-être pas eux-mêmes-, ce furent toujours eux, les torches flambantes, qui jetèrent à travers les sombres ténèbres sociales la lumière phosphorescente d’une vie nouvelle ; ce furent toujours eux les grands annonciateurs des tempêtes révolutionnaires qui bouleversèrent tout système social au sein duquel toute individualité virile se sent horriblement suffoquer. (...)

(...) Outre les deux raisons énumérées, une troisième raison d’ordre supérieur milite pour la défense de l’anarchisme héroïque et expropriateur : une raison esthétique ! (...)

(...) Puisque entre le délit et l’intellectualité, il n’y a aucune incompatibilité, dit Oscar Wilde, il est logique que le "délit anarchiste" ne peut et ne doit être considéré par personne que comme un délit d’ordre supérieur. Matière et propriété de l’art tragique, et non pas "chronique noire" pour rassasier les avides et monstrueux appétits de la foule grossière et bestiale fatalement égarée.

Wolfgang Goethe s'écrie :

"Si j’avais commis un délit, ce délit ne mériterait plus ce nom."

Et Conrad Brand, dans Plus que l’amour :

"Si cela est pour moi un délit, que toutes les vertus du monde s’agenouillent devant mon délit."

Comme le poète allemand et le héros de D’Annunzio, ainsi s’exclame l’anarchiste. Car l’anarchiste est un fils vigoureux de la vie, qui rachète le délit en exaltant - avec lui - sa Mère.

Qu’importe si aujourd’hui, hier et demain, la morale -cette Circé maléfique et dominatrice - appelle, appela et appellera "péché", ".sacrilège", "délit" et "folie" l’héroïque manifestation de l’audacieux rebelle qui, décidé a s’élever au-dessus de tout ordre social cristallisé et au-dessus de toute frontière préétablie, veut affirmer - par sa propre puissance - l’effrénée liberté de son moi, pour chanter - à travers la tragique beauté du fait - l’anarchique et pleine grandeur de toute son individualité intégralement libérée de tout fantôme dogmatique et de tout faux conformisme social et humain, créé par une plus fausse et répugnante morale devant laquelle seulement la peur et l’ignorance s’inclinent.

Le Bien et le Mal, comme ils sont aujourd’hui valorisés par la foule et interprétés par le peuple et les dominateurs du peuple, sont de vides fantômes contre lesquels nous retournons, en pleine maturité de conscience, toute notre sacrilège irrévérence fortifiée d’implacable logique stirnérienne ainsi que du rire grondant, supérieur et serein du sage Zarathoustra.

Sur les tables des nouvelles valeurs humaines nous sommes en train d’écrire avec notre sang - qui est le sang volcanique d’Antéchrists dionysiaques et innovateurs - un autre Bien et un autre Mal. (...)

Finissons-en avec l’ignoble comédie de notre solidarité accordée seulement aux "innocents". Si les innocents la méritent, il y a des "coupables" qui la méritent encore plus que les innocents !

"Coupable" doit être pour nous synonyme de meilleur.

Extrait de L’Adunata del Affrattar, 1922.

L’Expropriateur

L’Expropriateur est la figure la plus belle et sans complexes que j’ai eu à rencontrer dans l’anarchisme. Il est celui qui n’attend rien. Il est celui qui n’a aucun autel sur lequel se sacrifier. Il glorifie la vie seule par la philosophie de l’’Action. Je l’ai connu un après-midi d’août éloigné alors que le soleil brodait dans l’or la nature verdoyante, parfumée et festive qui chantait une chanson joyeuse à la beauté païenne.

Il m’a dit :

j’ai toujours été un agité, un vagabond, un esprit indocile.

J’ai étudié les hommes et leur esprit dans des livres et dans la réalité. J’ai constaté qu’ils étaient un mélange entre le comique, le vulgaire et le lâche. Ils m’ont rendu nauséabond. D’une part, de sinistres fantômes moraux, créés du mensonge et de l’hypocrisie qui règne. D’autre part, des animaux sacrificiels qui adorent avec fanatisme et lâcheté. Tel est le monde des hommes. Telle est l’humanité. Je ressens du dégoût pour ce monde, pour ces hommes, pour cette humanité. Les plébéiens et les bourgeois sont les mêmes. Ils se méritent bien les uns les autres. Le socialisme ne serait pas d’accord. Il a découvert les bons et les mauvais. Et pour détruire ces deux antagonismes, il a créé encore deux autres fantômes : l’Égalité et la Fraternité entre les humains…

"Mais les hommes seront égaux sous l’Etat et libres sous le Socialisme… Le socialisme a renoncé à la Force, la Jeunesse, la Guerre ! Mais quand la bourgeoisie, ces mendiants spirituels, ne veut pas se voir égale à la plèbe, ces mendiants substantiels, alors même le socialisme pleurnicheur permet la guerre. Oui, même le socialisme permet de tuer et d’exproprier. Mais au nom d’un idéal d’égalité et de fraternité humaine… L’égalité et la fraternité sacrées qui commença avec Caïn et Abel !

"Mais avec le socialisme et sa demi pensée ; on est demi-libre ; on vit nos vies à moitié ! Le socialisme est l’intolérance ; c’est l’impotence de la vie ; c’est la foi en la crainte. Je vais au-delà !

"Le Socialisme trouve l’égalité bonne et l’inégalité mauvaise. Les esclaves bons et les tyrans mauvais. J’ai traversé le seuil du bon et du mauvais pour vivre ma vie intensément. Je vis aujourd’hui et je ne peux pas attendre demain. L’attente est pour le peuple et pour l’humanité, elle n’est donc pas mon affaire. L’avenir est le masque de la crainte. Le courage et la force n’ont aucun avenir pour la raison simple qu’ils sont eux-mêmes l’avenir qui prend le passé et le détruit.

"La pureté de la Vie continue seulement avec la noblesse du courage qu’est la philosophie de l’action."

J’observe :

"La pureté de cette vie qui est la votre me semble avoisiner le crime !"

Il répond :

"Le Crime est la synthèse la plus haute de la liberté et de la vie. Le monde moral est un monde de fantômes. Voici là des spectres et leurs ombres ; voici là l’Amour Idéal, universel, l’Avenir. Regarde, l’ombre des spectres : l’ignorance, la crainte et la lâcheté sont là. Obscurité profonde, peut-être éternelle. J’ai moi aussi vécu dans cette prison sombre et sale. Alors je me suis armé d’une torche sacrilège, mettant le feu aux fantômes et violant la nuit. Quand j’ai atteint les portes du bon et du mauvais, je les ai furieusement démolis et j’ai traversé leur seuil. La bourgeoisie m’a lancé son anathème moral, la cohue idiote sa malédiction morale.

"Mais tous les deux sont l’humanité. Je suis un homme. L’humanité est mon ennemi. Elle veut m’étreindre dans ses mille vilaines tentacules. J’essaye de saisir tout ce qui me reste de mes alanguissements. Nous sommes en guerre. Tout ce que j’ai la force d’arracher est mien. Et je sacrifie tout ce qui est mien sur l’autel de ma vie et de ma liberté. Cette vie mienne que je sens palpiter parmi les flammes propulsives qui flambent dans mon cœur ; parmi l’agonie sauvage de mon être tout entier qui remplit mon esprit des bouleversements divins et crée les fanfares tonitruantes de guerre et les symphonies polyphoniques d’un plus haut et plus étrange amour inconnu, qui se répercute dans mon esprit. Cette vie qui remplit mes veines d’un sang vigoureux et vif qui étend les spasmes diaboliques d’exaltante expansion par tous les nerfs de mes muscles et ma chair ; les spasmes de cette vie mienne que j’entrevois à travers la vision affolée de mes rêves, désireux et dans le besoin d’un développement infini. Ma devise est : exproprier et bruler, en laissant toujours derrière les cris d’atrocité morale et en détruisant les troncs antiques derrière moi.

"Quand les hommes ne possèdent plus la richesse morale - les seuls trésors vraiment inviolables - alors je jetterai mes brise-serrures. Quand il n’y aaura plus de fantômes dans le monde, alors je jetterai ma torche. Mais cet avenir est loin et peut ne viendra-t-il jamais ! Et je suis un enfant de cet avenir éloigné, tombé dans ce monde par le hasard, dont je salue la puissance."

Voici donc ce que l’Expropriateur m’a dit en cet août éloigné alors que le soleil brodait dans l’or la nature verdoyante, parfumée et festive qui chantait une chanson joyeuse à la beauté païenne.

Iconoclasta ! #10, Pistoia, 26 Novembre 1919.

Faisons sauter la dernière arche !

L’individualisme anarchiste tel que nous l’entendons - et je dis nous parce que pensent ainsi une poignée de camarades non négligeable - est ennemi de toute école et de tout parti, de toute morale religieuse ou dogmatique, de même que de toute sottise plus ou moins académique.

Toute forme de discipline, de règle et de pédanterie, répugne à la noblesse sincère de notre moi, inquiet, vagabond et rebelle.

Notre logique est de n’en avoir aucune. Notre idéal est la négation catégorique de tous les autres idéaux pour le triomphe maximum et suprême de la véritable vie réelle, instinctive, échevelée et joyeuse.

Pour nous, la perfection n’est pas un songe, un idéal, une énigme, un mystère, un sphinx, mais une réalité gaillarde et puissante, lumineuse et palpitante. Tous les hommes sont parfaits en eux-mêmes. Seulement, il leur manque le courage héroïque de leur perfection. Du jour où l’homme a cru que la vie était un devoir, un apostolat, une mission, il a eu honte de sa propre puissance d’être vrai et, poursuivant des fantômes, il s’est renié lui-même et s’est éloigné du vrai. (...)

Telle est la partie éthique de notre individualisme : ni mystique romantique, ni idéaliste monacal, ni moral, ni immoral, mais amoral, sauvage, furieux, guerrier, qui tient ses racines lumineuses voluptueusement affermies entre l’involucré phosphorescent de la nature païenne et son feuillage verdoyant, reposant, sur la bouche purpurine de la vie vierge.

A toute forme de société qui voudrait imposer renoncement et douleur artificielle à notre Moi anarchiste et rebelle, assoiffé d’expansion libre et trépidante, nous répondrons avec un hurlement strident et sacrilège de dynamite.

A tous ces démagogues de la politique et de la philosophie qui portent en leur poche un système tout fait, hypothéquant un lambeau d’avenir, nous répondons avec Bakounine : "Vous êtes des ânes et des impuissants" ; tout devoir qui nous sera imposé, nous le foulerons furieusement sous nos pieds sacrilèges.

Tout noir fantôme qui sera dressé devant nos pupilles avides de lumière, nous l’éteindrons de nos mains profanatrices et libérées des préjugés.

Nous, les fils rebelles de cette humanité pourrie qui a enchaîné les hommes dans la fange dogmatique des superstitions sociales, nous ne nous ferons pas faute de porter notre frémissant coup de maillet sur les maillons rouillés de l’odieuse chaîne.

Nous sommes donc, individualistes anarchistes, pour la révolution sociale, mais à notre façon, s’entend.

La révolte de l’individu contre la société ne date pas de la révolte des foules contre les gouvernements. Lorsque les foules subissent les gouvernements, végétant dans la paix sainte et honteuse de leur propre résignation, l’individu anarchiste se dresse contre la société, parce qu’entre elle et lui la guerre est éternelle et ne connaît pas de trêve, mais quand à un détour de l’histoire il croise la foule en révolte, il hisse son drapeau noir et, avec eux, lance sa dynamite.

L’individualiste anarchiste s’avère dans la révolution sociale, non un démagogue, mais un élément démolisseur, non un apôtre, mais une force vive, agissante, destructrice...

Toutes les révolutions passées se sont révélées, en fin de compte, bourgeoises et conservatrices. Celle qui illumine le rouge horizon de notre époque si magnifiquement tragique s’achèvera en un féroce humanisme socialiste. Nous, anarchistes individualistes, nous pénétrerons dans la révolution sociale incités par notre besoin exclusif d’incendier, d’exciter les esprits. Pour que ne soit pas une nouvelle révolution, comme dit Stirner, celle qui s’approche, mais quelque chose d’autrement puissant, d’orgueilleux, ne respectant rien, sans honte, sans conscience, un crime surgissant avec ses éclairs zébrant l’horizon, quelque chose devant qui, lourd de pressentiments, le ciel s’obscurcisse et se taise. Écoutez Ibsen :

"Je ne connais qu’une révolution - qui fut vraiment radicale - je fais allusion au Déluge. C’est la seule révolution vraiment sérieuse. En fin de compte, le Diable y perdit alors tous ses droits ; vous savez que Noé prit la dictature. Refaisons cette révolution d’une façon plus complète. Mais voici qu’apparaissent les hommes et en même temps les orateurs. Vous donc préparez l’eau pour l’inondation. Je fournirai le baril qui fera sauter l’arche... "

Ou, comme la dictature s’indique, hélas, inévitable dans la sombre révolution mondiale qui de l’Orient envoie ses livides éclairs sur notre fieffée pusillanimité, notre tâche ultime, à nous individualistes anarchistes, sera de faire sauter la dernière Arche à coups de bombes et le dernier dictateur à coups de Browning. La nouvelle société restaurée, nous retournerons en marge d’elle pour vivre notre vie dangereusement, notre vie de nobles criminels et d’audacieux pêcheurs !

Extrait de Il Libertario, 1919.

Hurlement de liberté au royaume des fantômes

Le monde est une église pestifère et bourbeuse où tous sont tenus d’adorer une idole à la façon d’un fétiche et où s’élève un autel sur lequel ils doivent se sacrifier. Même ceux qui allumèrent le bûcher iconoclaste destiné à incendier la croix sur laquelle pendait, cloué, l’homme-dieu, même ceux-là n’ont pas encore compris ni l’appel de la vie ni le hurlement de la liberté.

Après que le Christ, du fond de sa légende, eût craché sur la face de l’homme le plus sanglant des outrages en l’incitant à se renier pour s’approcher de Dieu - se présenta la Révolution française qui, ô féroce ironie, renouvela le même appel en proclamant les Droits de l’Homme.

Selon le Christ et la Révolution française l’homme est imparfait. La croix du Christ symbolise la possibilité de devenir homme ; les "Droits de l’Homme" symbolisent absolument la même chose. Pour atteindre la véritable perfection, il importe, selon le premier, de se diviniser, pour les seconds de s’humaniser.

Mais le Christ et la Révolution française sont d’accord pour proclamer l’imperfection de l’homme-individu, du Moi réel, en affirmant que c’est seulement à travers la réalisation de l’idéal que l’homme peut atteindre les cimes magiques de la perfection.

Le Christ te dit :

"Si tu gravis patiemment le calvaire désolé et t’y fais clouer sur la croix, devenant mon image, l’image de l’homme-dieu, tu seras une créature parfaite, digne de t’asseoir à la droite de mon père qui est dans le royaume des cieux."

Et la Révolution française te dit :

"J’ai proclamé les Droits de l’Homme ; si tu entres dévotement dans le cloître symbolique de l’humaine justice sociale, pour te sublimer et t’humaniser par la grâce des règles morales de la vie sociale, tu seras un citoyen et je t’octroierai tes droits et te proclamerai homme."

Mais qui oserait jeter aux flammes la croix où pend, cloué, l’homme-dieu, et ces tables où sont gauchement gravés les droits de l’homme, afin de pouvoir planter sur la masse vierge et granitique de la libre force, l’axe épicentrique de sa propre vie - cet homme-là serait un impie et un malfaiteur que menaceraient les crocs sanglants de deux sinistres fantômes : le divin et l’humain.

A droite, les flammes sulfureuses et sempiternelles de l’enfer qui punit le péché, à gauche le sourd grincement de la guillotine qui condamne le crime.

Le progrès, la civilisation, la religion, l’idéal ont enserré la vie dans un cercle mortel où les fantômes les plus répugnants ont établi leur règne fétide.

L’heure d’en finir est venue. Il faut rompre violemment le cercle et en sortir. Si les chimères des légendes divines ont terriblement influencé l’histoire humaine et si l’histoire humaine poursuit la mutilation de l’homme instinctif réel - eh bien ! nous, nous nous rebellons ! Ce n’est pas notre faute si des plaies symboliques du Christ ont giclé des gouttes purulentes sur le disque rouge de l’humanité pour y engendrer l’infecte pourriture civile qui proclama les Droits de l’Homme. Si les hommes veulent croupir dans les tanières systématiques de la putréfaction sociale (...), qu’ils s’en accommodent ! Nous ne ferons certes rien pour les libérer.

Si je regarde autour de moi, j’ai envie de vomir. D’un côté, le savant en qui je dois croire pour ne pas être ignorant. De l’autre côté, le moraliste et le philosophe dont je dois accepter les commandements pour ne pas être une brute. Ensuite vient le Génie que je dois glorifier et le Héros devant lequel je dois m’incliner tout ému.

Puis viennent le compagnon et l’ami, l’idéaliste et le matérialiste, l’athée et le croyant, et toute une autre infinité de singes définis et indéfinis qui m’accablent de leurs conseils et veulent, en fin de compte, me mettre sur la bonne voie. Parce que, bien entendu, le chemin que je suis est mauvais, comme sont mauvais ma pensée, mes idées, moi tout entier. "Je suis un homme qui s’est trompé." Ces pauvres insensés sont tous pénétrés de l’idée que la vie les a désignés pour être des pontifes, officiant sur l’autel des plus grandes missions, car l’humanité est appelée a de grands destins.

Ces pauvres et compatissants animaux, trompés par des menteurs idéaux et transfigurés par la démence, n’ont jamais pu comprendre le miracle tragique et joyeux de la vie, pas plus qu’ils ne se sont jamais aperçus que l’humanité n’est nullement appelée à un grand destin.

S’ils avaient compris quoi que ce soit de tout ce qui précède, ils auraient au moins appris que leurs soi-disant semblables n’ont aucune envie de se briser l’épine dorsale pour franchir l’abîme qui les sépare les uns des autres.

Mais je suis qui je suis, peu importe le reste.

Et les coassements de ces bavards multicolores ne servent qu’à égayer ma noble et personnelle sagesse.

N’entendez-vous pas - ô singes apostoliques de l’humanité et du devenir social - ce vrombissement qui bruisse au-dessus de vos fantômes ?

Écoutez, écoutez donc ! C’est mon ricanement qui s’élève et se répercute, furibond, dans les hauteurs.

Extrait de Vertice, 1921.

[1] Partido Socialisto Italiano.

[2] Parlement italien.