Titre: Sur l’affaire de Tarnac et l’anarchisme respectable
Sous-titre: Mise au point à propos des « camarades » de la Fédération Anarchiste et autres libertaires
Auteur·e: collectif
Date: 2009
Source: Consulté le 24 septembre 2016 de non-fides.fr
Notes: Extrait de Non Fides N°IV.

Sur l’affaire de Tarnac et l’anarchisme respectable

Mise au point à propos des « camarades » de la Fédération Anarchiste et autres libertaires

« Une organisation qui se définit comme la gardienne des traditions idéologiques du mouvement anarchiste devient nécessairement conservatrice et finit toujours par considérer toutes les initiatives d’attaque - particulièrement quand elles ne sont pas sous son contrôle - avec soupçon et préoccupation. » (Alfredo M. Bonanno, Dans l’introduction de Sabate, 1985.)

Le 11 Novembre 2008, jour de l’arrestation lyrico-mediatique et antiterroriste des dits « neufs de Tarnac » en Corrèze, la Fédération Anarchiste (FA) nous gratifiait d’un communiqué [1] dans lequel nos libertaires dénonçaient le manque de preuve contre les arrêtés accusés d’une nuit de sabotages à grande échelle du réseau ferré de la SNCF. Elle y explique que techniquement, les éléments de l’enquête étaient insuffisants pour accuser ceux de Tarnac. Elle s’étonne également que les auteurs des sabotages de novembre 2007, eux, n’aient pas été appréhendés aussi rapidement. Elle introduit également l’idée d’un complot de la SNCF dans le but de faire oublier sa volonté de fermeture de l’activité du fret, l’affaire des sabotages « tombe à point pour faire passer la pilule ».

L’on peut déjà noter que la FA préfigure dans son communiqué la stratégie de défense des co-inculpés du 11 novembre et de leurs avocats qui, en rentrant sur le terrain de la « preuve objective », éviteront ainsi de ré-affirmer quelques principes de base comme la destruction de toute les prisons et la liberté pour tout les prisonniers. Permettant également de n’affirmer de solidarité qu’envers les cas d’ « injustice », c’est à dire les cas dans lesquels le droit pénal est malmené à des fins politiques. En quelques sorte, et comme l’ont fait les avocats des inculpés, il s’agit de corriger une « dérive » de l’Etat de Droit, et donc permettre ainsi à l’Etat de devenir plus juste et plus équitable. Rien d’etonnant, certes, pour ces adeptes du « welfare state ». Mais il y a un « Mais ».

Historiquement, l’anarchisme est un courant fondé sur la négation du principe d’autorité et le refus de toutes contraintes découlant des institutions basées sur ce principe, la base minimale d’accord entre les divers sous-courants étant la destruction de l’Etat sous toutes ses formes. Or, il était urgent pour nos libertaires de corriger le tir d’une justice à la dérive, et ce, en apparaissant le plus vite possible pour affirmer leur solidarité… avec l’Etat de droit. Et qui sait, peut être qu’à force de conseiller la justice, la FA obtiendra des subventions assez juteuses pour investir dans son abolition. Mais on entend déjà les mauvaises langues dire que la FA n’est en fait ni anarchiste, ni contre l’existant.

Le jour même des arrestations, alors que les divers syndicats de cheminots et partis d’extrême gauche affirmaient ne pas être impliqués dans ces sabotages, un « responsable de la Fédération anarchiste nationale » réagissait dans le journal de France 3 Limoges à 19h. Il y affirmait qu’aucun militant de la FA n’était impliqué [2] et que de toute manière, ces pratiques de sabotages n’étaient pas celles de la FA. Rebelote, la FA qui a toujours prétendu lutter contre l’image de l’anarchiste incendiaire de la belle époque, « l’anarchiste poseur de bombe », réaffirme son intégration au système et la condamnation systématique de toute attaque contre ce qui nous détruit (avec ou sans bombes) comme par exemple, le TGV et le monde qui le produit.

D’abord elle affirme ne pas être impliquée, facilitant le bon déroulement de l’enquête. Que dire d’anarchistes plus prompt à affirmer leur innocence qu’à affirmer une solidarité de principe contre ce monde ? Il y a déjà un peu de la balance ou de l’indic dans celui qui, alors qu’on ne lui avait rien demandé, affirme son innocence en montrant patte blanche au supposé ennemi pour l’aider à pointer du doigt et à isoler (pour mieux réprimer) les « méchants », ceux qui passent à l’acte sans attendre. Elle s’arroge également la place convoitée du « gentil », de l’anarchiste de gauche, certes un peu contestataire, mais qui ferait pas de mal à une mouche, ou à l’Etat. Les « méchants » en l’occurrence, sont tous ceux qui, ne jouant pas la carte de l’innocentisme, font le choix d’assumer leurs idées et de garder la tête haute face à l’ennemi. Ceux qui croupissent en prison depuis trop longtemps dans l’indifférence totale de nos libertaires, certains d’entre eux sous juridiction antiterroriste. Est-ce vraiment là le rôle d’une organisation qui se prétend anarchiste de distinguer les bons saboteurs des mauvais saboteurs ?

Ensuite, elle condamne l’acte en affirmant que ces pratiques ne sont pas les siennes, que « si le sabotage est une arme à laquelle peut légitimement recourir le mouvement social dans une situation où un rapport de force s’est constitué, il n’est en revanche d’aucune utilité dans le cas contraire » en ajoutant tout aussi péremptoirement que « les cheminots-es le savent ».

Si le recours à des termes comme « Légitime » est déjà largement significatif, on peut se pencher plus en détail sur cette phrase citée plus haut et extraite du communiqué du 11 Novembre de la FA.

Déjà, le sabotage est une arme à laquelle ne peut recourir que le mouvement social, donc par extension, qui ne peut être le fait d’individus. Cet avilissement de la liberté individuelle au profit de la pression d’un groupe social est typique d’une certaine pensée. Ce « débat », a toujours été celui qui opposait (entre autres) anarchistes et marxistes. Aujourd’hui il est celui qui oppose -entre autres également, et quasi uniquement en France- libertaires organisés et anarchistes autonomes de tous partis, syndicats et autres organisations permanentes telles que la FA, la CNT, la CGA, AL et autres subvertisseurs des « masses ».

Selon nos libertaires, il faudrait donc que les révoltés contiennent et contrôlent leur rage, qu’ils attendent l’assentiment du fantomatique mouvement social pour l’exprimer. Il s’agit au final d’attendre la révolution imaginaire qu’ils nous promettent depuis 150 ans déjà, le grand soir messianique qui arrangerait tous nos problèmes et ferait de nous des êtres neutres et assainis de toute colère. Cette négation de la guerre sociale est donc aujourd’hui devenue la base d’accord entre les divers libertaires en recherche de respectabilité, de la FA à Alternative Libertaire en passant par No Pasaran, la CNT et José Bové.

Comme nous l’avons déjà vu dans un autre numéro [3], il y a toujours deux poids et deux mesures en ce qui concerne la révolte, le sabotage ou la reprise individuelle. Mais il faut être aveugle ou mal intentionné pour ne pas reconnaître l’attaque (individuelle ou collective) comme l’une des armes classique des anarchistes, mais surtout des exploités [4]. De tout temps, l’oppression a vu ses fondations fragilisées par le refus en acte de sa bonne marche. En outre, nos fins analystes, affirmant péremptoirement que « les cheminots-es le savent », refont soigneusement l’histoire en révisant les nombreux actes individuels de résistance des cheminots de 39-45, en passant par 1995 jusqu’à là réforme des régimes spéciaux en 2007. Et en effet, nous n’avons que très peu entendu la FA, lorsque des cheminots étaient accusés d’actes de sabotage et incarcérés ces dernières années. A croire que la taxidermie fait des merveilles.

Anarchistes ! désertez les organisations permanentes.

Quelques anarchistes, qui n’hésiteront pas, lorsque des libertaires se mettront en travers de leur route.

Anarchistes, investissez dans l’épicerie !

Suite de l’adresse aux militants de la FA

Voici que la Fédération Anarchiste remet le couvercle sur la cocotte.

En effet, Hugues Lenoir, « porte-parole de la Fédération Anarchiste Française » –ainsi qu’il se présente lui-même-, a donné une interview à l’intérieur de la librairie munie d’antivols de la Fédération Anarchiste (Publico) à la chaîne parlementaire (LCP) - canal interne de télévision de l’assemblée nationale et du sénat créée en 1993 ayant « mission de service public, d’information et de formation des citoyens à la vie publique, par des programmes parlementaires, éducatifs et civiques. ». Le tout à l’occasion d’un numéro de l’émission « Ca vous regarde » consacrée à « l’ultra-gauche » et diffusée le Lundi 4 mai 2009.

Contents de la réussite de nos camarades anarchistes dans les hautes sphères parlementaires et ne voulant en rien gâcher une carrière politique si prometteuse pour nos compagnons si respectables, nous resterons corrects, malgré la tentation compulsive. Mais tout de même, nous nous sentons plus proches de l’anarchiste Vaillant qui lui, en 1893, n’entra au parlement que pour y foutre une bombe. Mais allons aux faits.

Après avoir précisé que les « anarcho-autonomes » refusaient de répondre à ses questions, le journaliste explique alors qu’il fut obligé de se rabattre sur la FA, dont voici la déclaration fidèlement retranscrite de notre cher porte-parole Hugues Lenoir :

« Ils sont relativement anti-organisationnels, de ce fait ils ne sont pas complètement les amis de la fédération anarchiste qui justement pense qu’il faut organiser le mouvement anarchiste pour qu’il soit un petit peu plus présent et efficace du point de vue des évolutions sociales. »

Rien de neuf sous le soleil donc, La FA se dissocie de nouveau en espérant ne pas être les prochains sur le tableau de chasse, mais cette fois ci à la télévision, avec un porte-parole officiel et qui plus est sur la chaîne étatique parlementaire. Il précise pourtant que « ces jeunes gens, de façon contradictoire, développent des pratiques qui nous sont extrêmement sympathiques ; par exemple installer une épicerie dans un village rural, développer des pratiques d’autogestion, développer une espèce de culture locale, ça c’est des choses que nous aussi on fait ici ou là ».

Ce que tout bon soldat de la FA doit retenir là, c’est que plutôt que de foutre le feu à ce monde comme Vaillant, il vaut bien mieux monter sa petite entreprise au sein de la communauté rurale, et en auto-gestion, comprendre en SARL. On y avait pas pensé.

Un anarchiste n’a plus d’excuse pour traîner ses guêtres dans cette foutue chiourme new-age, décroissante, bobo et chantre du retour à la terre. A bons entendeurs.

Browning.

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Non contente de lutter pour l’aliénation par l’organisation, l’alter-capitalisme et le maintien de ce monde, ou plutôt sa non-destruction, la Fédération Anarchiste n’est plus à une ou deux contradictions prés. Ci-dessus, la une du Monde Libertaire N°1555, hebdo avec code barre officiel de la FA. Ce cocktail molotov que l’on voit sur cette couverture d’un gout particulier dans une pure tradition folklorique, est de même facture que ceux utilisés par les amants de la liberté de Clichy-Sous-Bois ou de Villiers-Le-Bel et de tous les autres emeutiers dont la FA s’empresse toujours de dénoncer la violence, "l’irresponsabilité" et "l’auto-destruction". De la mythomanie esthétique comme art de l’exorcisme et expiation des actes manquants. Ces prestidigitateurs nous expliquerons un jour comment ce qui dans la réalité se manifeste sous la forme d’un petit commerce, peut-il, mis sous la forme d’un dessin mytho, devenir un cocktail molotov. L’anarchisme c’est l’attaque, l’auto-defense c’est le repli.