L'image tyrannique

        Imaginaire ouvert, imaginaire fermé

        Fin et moyen

        Invocation paradoxale

        Liberté et totalitarisme

La référence à l'imagination, ou à l'imaginaire, est omniprésente dans le discours anarchiste actuel. C'est nouveau !

Toute l'élaboration doctrinale de l'anarchisme s'est faite sur fond de rationalisme (très explicite chez Godwin et Bakounine) et contre l'aliénation de l'individu par l'imaginaire, en particulier religieux. Cela paraît tout à fait légitime si l'on prend en compte l'évolution de la pensée contemporaine.

Au niveaux anthropologique et philosophique, d'importantes avancées théoriques ont mis en évidence le caractère fondamental de cette modalité de fonctionnement de la pensée qu'est la capacité de se donner des images. Pensons à la psychanalyse et à sa théorie du fantasme dès le début du siècle, à la richesse des productions sur l'histoire des mentalités (qui est en fait celle des imaginaires sociaux) ces trente dernières années, et, tout près de nous, pensons à la théorie de l'imagination radicale de Castoriadis. Les catégories d'imagination et d'imaginaire ont désormais leur pertinence pour une analyse approfondie des réalités sociales comme des pensées et des comportements des individus, c'est-à-dire qu'il est normal qu'elles aient une place de premier plan dans la réflexion anarchiste.

Notre constat de départ : dans l'emploi proliférant du mot imagination et de ses dérivés dans le discours anarchiste actuel, il n'y a plus seulement recours à un outil théorique, il y a aussi position d'une valeur pratique. Ces mots ne sont plus seulement consacrés à décrire la réalité, ils indiquent aussi ce qu'elle doit devenir. Tout se passe comme si une nouvelle étoile était apparue dans le ciel anar — fort brillante — qui devait indiquer la marche à suivre. Bref, l'imagination est présentée aussi comme valeur à poursuivre, c'est-à-dire, dans le contexte d'un idéal libertaire, comme moyen de libération.[1] Des signes de ce glissement ? On trouve dans la littérature anar des appels réitérés à imaginer (il s'agit en général de l'avenir qu'on demande d'imaginer sous des formes nouvelles) ; surtout — ce qui est symptomatique de la position d'une valeur — on voit très régulièrement, depuis quelque temps, l'imagination (ou ses dérivés) faire titre.

Cette nouvelle tonalité donnée à la doctrine anarchiste pourrait avoir des conséquences d'autant moins maîtrisées qu'elle n'est pas réfléchie. C'est pourquoi nous nous proposons d'attirer l'attention sur les enjeux de cette valorisation de l'imagination.

L'image tyrannique

Il est possible que l'imagination puisse constituer un moyen de libération, mais cela ne doit pas être admis sans réflexion, car il y a une objection majeure. Cette valorisation de l'imagination apparaît parfaitement conforme à l'idéologie dominante.

Il y a un impérialisme, historiquement tout à fait inédit, de l'image dans le monde contemporain. Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles[2] écrivait Debord, dans les années soixante... Et maintenant l'image, omniprésente, apparaît comme le langage même d'un Big Brother qui aurait trouvé beaucoup mieux que de légiférer sur la langue. C'est d'abord par le moyen de l'image que sont induits les comportements dont le pouvoir se nourrit et prospère. La vraie catastrophe, du point de vue des groupes dominants, ce n'est pas les contaminations radioactives sauvages, les virus nouveaux qui apparaissent et ne se laissent pas contrôler, la dissémination des armes nucléaires, le carnage de Tchétchénie ou d'ailleurs — non — le cauchemar, c'est que les écrans s'éteignent !

C'est par l'image que se réalise aujourd'hui cette tyrannie douce que Tocqueville avait pressenti comme avenir possible de la démocratie : Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse.[3]

La conscience imageante est l'interface par laquelle ces conditionnements peuvent s'opérer en douceur, sans douleur, sans sentiments de contrainte.

Pour cela il faut deux conditions essentielles ! que les images que l'on propose soient telles qu'elles puissent résonner dans l'imaginaire de l'individu, et par là s'y agréger devenant partie prenante à l'expression de son désir ! que l'esprit critique par rapport à ces images soit a priori découragé, disqualifié.

C'est pourquoi l'idéologie contemporaine cible massivement l'enfance : il s'agit de contribuer à la construction d'un imaginaire réceptif, dans un esprit non critique (bénéfice secondaire : les enfants, captés par un espace virtuel, ne viennent plus perturber un aménagement de l'espace réel selon l'ordre du pouvoir technocratique).

C'est pourquoi aussi l'une des opérations idéologiques essentielles — quoique très peu aperçue (mais en matière de politique idéologique, le moins dit est le plus décisif) — est la valorisation de la conscience imageante, et avec elle du visuel, de l'image, de l'imagination, du spectaculaire, etc., et corollairement la dévalorisation de la conscience discursive, c'est-à-dire la parole qui examine, argumente, raisonne, se soucie de la vérité, celle que les Grecs, eux, valorisaient sous le nom de logos.

Jacques Ellul, naguère, dans un ouvrage trop oublié, avait très bien analysé le phénomène : Telle est donc aujourd'hui notre situation. Au travers de l'efflorescence des images artificielles sans limites, nous avons ramené la vérité à la réalité, nous avons banni l'expression timide et mouvante de la vérité.[4]

Le problème se pose donc ainsi : est-il possible de valoriser l'imagination dans une perspective de libération, alors même que la valorisation de l'imagination est une arme essentielle de la domination ?

Imaginaire ouvert, imaginaire fermé

La seule issue logique serait d'opposer une bonne imagination, libératrice, à une mauvaise imagination, aliénante. Mais selon quel principe réaliser cette dichotomie ?

Serait-ce en faisant une distinction de contenu ? Quelles seraient alors les bonnes images ? Celles du peuple sain et libéré brandissant la faucille au

soleil levant face à des champs de blés dorés en chantant des refrains cadencés? Merci. L'histoire a déjà donné. Manifestement la distinction entre bonnes et mauvaises images n'est pas la bonne voie.

Faut-il alors opposer les images selon leur origine ? D'un côté celles provenant du peuple, et de l'autre celles des suppôts de la mondialisation ? Ce serait présupposer le problème résolu, puisque la servitude du peuple est justement fondée sur le fait qu'il ne possède pas son imaginaire propre, ou plutôt que son imaginaire est intoxiqué par les images émanant des pouvoirs sociaux.

On peut alors penser qu'au-delà des imaginaires sociaux aliénants pourrait être mis à jour un imaginaire propre aux individus dont il faudrait essayer de restituer la pureté, la spontanéité, et sur lequel on pourrait s'appuyer pour poser une direction de libération. Mais peut-on concevoir un individu égagé de tout imaginaire social ? Castoriadis a établi (voir en particulier L'institution imaginaire de la société) qu'un imaginaire radical est à l'œuvre dans toute vie en société. Cet imaginaire est vecteur de pouvoir car il fonde les règles, forcément contraignantes, qui structurent la vie sociale. Et ce pouvoir, en son principe, est légitime parce que, sans insertion dans des rapports sociaux, il n'y a pas d'individu qui vaille.[5] L'imaginaire d'un individu n'est donc jamais pur de toute dimension sociale. Il est impossible d'opposer de manière tranchée l'imaginaire propre à un individu aux imaginaires sociaux.

Reste la possibilité d'une distinction selon la forme. Car, ce qui semble bien caractériser tout imaginaire idéologique, c'est son caractère figé, répétitif, convenu. Les images émanant des pouvoirs sociaux n'inventent pas, elles répètent; elles n'étonnent pas, elles choquent, ou agressent ; elles ne séduisent pas, elles racolent ; elles n'émerveillent pas, elles sont objets de voyeurisme ; elles n'ouvrent pas notre imaginaire, elles le rabattent sur de vieilles lunes. L'idéologique, dans un film, c'est sa manière d'enfiler les clichés comme des perles ; l'artistique, dans un film, c'est sa manière de proposer des images inédites qui ouvrent notre vision du monde.

Cette distinction entre une forme ouverte de l'imaginaire et une forme fermée, entre un imaginaire protéiforme, labile, vivant, et un imaginaire figé, gelé, mort[6] est donc la distinction pertinente que nous cherchions qui justifie que l'on puisse opposer un usage libérateur de l'imagination à son usage asservissant.

À quelle forme d'imagination se réfère-t-on dans nos discours politiques qui visent la libération des individus ? La réponse peut paraître évidente : à l'imagination ouverte, bien sûr ! Mais comment en être aussi sûr alors que rien ne qualifie explicitement ce dont on parle, et que nous sommes immergés, comme tout le monde, dans l'usage asservissant de l'image ? La bonne solution serait de trouver un critère objectif qui permette de discriminer d'emblée les deux types d'images.

Fin et moyen

Alors examinons de plus près la production de cette forme fermée de l'imagination. La clôture vient du fait que l'imaginaire est utilisé comme moyen pour influencer les comportements de ceux à qui les images sont adressées. Les images sont prises dans une intention rationnelle, celle qui accorde des moyens à une fin. Le choix, la forme, le contenu, le contexte des images, tout cela est déterminé par une instance qui est extérieure à 'imaginaire et qui est un calcul rationnel. L'imagination est instrumentalisée par la raison.

Mais si nous considérons l'imaginaire tel qu'en lui même, nous voyons qu'il est production spontanée d'images qui sont la position même du désir de ou des individus. Pas de désir exprimable qui ne soit d'abord porté par une ou des images. Pas d'image, spontanément formée, qui n'exprime un désir. La vie propre de l'imaginaire est de décliner de façon toujours renouvelée les désirs humains en fonction de l'incessant flux de stimuli auxquels les hommes sont soumis. C'est donc d'abord en son imaginaire que se donnent les fins d'un individu (ou d'un groupe social), c'est-à-dire ce qui le motive à raisonner et à agir, ce en vue de quoi il s'active dans le monde. C'est donc bien la raison qui est instrumentalisée par l'imagination.

Nous constatons, dans l'opération idéologique, une inversion du processus naturel: la raison n'est plus subordonnée à l'imaginaire, c'est l'imaginaire qui est subordonné à la raison (sans perdre de vue que cette raison est à son tour subordonnée à l'imaginaire propre du producteur d'images, par exemple une fantasmatique de la domination — mais cet imaginaire-là est publiquement forclos). Cette inversion est-elle illégitime ? A priori non, parce que le propre de l'humain est sa capacité de décoller des processus naturels.[7] Il convient cependant de le vérifier pour le cas particulier des productions idéologiques.

Pour celui qui subit constamment ces images émanant des pouvoirs sociaux, à peu près chaque image vue concerne son désir[8] ; elle s'agrège alors spontanément au noyau imaginaire correspondant à ce désir, dont elle se donne comme une variation; elle va donc être traitée, dans la logique de l'imaginaire, comme l'expression possible des fins propres de l'individu.

Ce qui institue donc la relation caractéristique à l'image idéologique, c'est la différence de position entre l'émetteur de l'image et le récepteur. Pour l'émetteur, l'image est un moyen qu'il contrôle par sa raison ; pour le récepteur, l'image est position d'une fin par sa conscience imageante. Il ne peut pas y avoir d'emblée pour le récepteur une réponse appropriée qui soit au niveau de l'intention de l'émetteur : ils ne sont pas sur le même plan.

Pour que cela soit possible, il faut que le récepteur, faisant un effort de recul par rapport à son désir sollicité, quitte le niveau de l'imaginaire pour accéder à la conscience discursive, par laquelle il va penser l'intention rationnelle sous-jacente à la présence de cette image. C'est possible ! Mais cette possibilité est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l'intérêt de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un bain d'images) ; elle est aussi fonction de la disponibilité de l'individu (car l'exercice de la raison demande un investissement énergétique supérieur) ; lorsque les sollicitations des images sont trop nombreuses, il n'est pas possible de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive. En ce sens, il y a désormais, stricto sensu, un problème écologique de pollution par l'image.

On comprend également qu'il peut y avoir un usage non manipulatoire des images comme moyen : il suffit qu'émetteur et récepteur se placent d'emblée au niveau de la conscience discursive. Il faut pour cela que les images soient situées dans un contexte discursif explicite qui donne leur raison d'être. En un mot, qu'elles soient réfléchies. Elles se donnent alors pour ce qu'elles sont : un moyen adéquat pour un but identifiable. On peut par exemple imaginer certains aspects de la vie sociale en fonction d'un idéal clairement posé au préalable. Depuis la République de Platon jusqu'au municipalisme libertaire de Bookchin, c'est 'ailleurs une constante de la pensée politique. Mais c'est aussi le mode propre d'utilisation de l'imagination dans les recherches scientifiques et techniques, ce qui est thématisé par la notion de modélisation.

Reprenons notre problème initial. Y a-t-il un critère pour identifier les images asservissantes ? Ces images sont des moyens, mais ne le font pas savoir. Ce sont des images qui manifestent une intention délibérée, rationnelle, concernant le récepteur, sans la moindre étacommunication permettant de situer cette intention (métacommunication qui ne pourrait consister qu'en signes du langage, dedans ou autour des images, et se référant à elles). Elles s'opposent aux images qui se donnent explicitement comme moyen d'un but identifié. Elles s'opposent aussi aux images qui ne manifestent aucune intention rationnelle, parce qu'il n'y en a pas, celles-ci exprimant l'exercice de l'imaginaire propre de leur producteur. Lorsque l'effort imaginatif de celui-ci va vers les images qui peuvent le mieux[9] résonner dans l'imaginaire d'autrui, ces productions peuvent être consacrées comme œuvres d'art.

Invocation paradoxale

Mais lorsque l'on parle de l'imagination dans une perspective de libération, à quel type d'usage des images se réfère-t-on ? On pourrait penser, dans la mesure où l'on est dans un contexte de réflexion rationnelle, que l'imagination ici soit un moyen explicite de penser un idéal de liberté. On ferait de la modélisation de l'avenir. Pourtant dans l'usage actuel des mots imagination ou imaginaire, on reste dans l'indéterminé. Il y a beaucoup d'appels à l'imagination, il y a très peu d'images. La raison en est simple. Dans l'état actuel de la pensée libertaire, cet idéal de liberté est trop peu construit pour permettre de déterminer des images qui pourraient le préciser.[10] Si l'imagination apparaît formellement sollicitée comme moyen de libération, elle n'est pas utilisée en tant que telle, elle est plutôt invoquée comme valeur. Et cette valeur que l'on appelle de ses vœux, c'est la capacité de créer des images que chacun, en puissance, possède. C'est donc à l'imaginaire ouvert, tel que nous l'avons défini plus haut, que l'on se réfère. Or appeler à l'exercice de cet imaginaire, c'est vouloir que soient posées des fins pour l'action, c'est rechercher des motifs d'agir.

Il nous paraît donc que dans le discours anar actuel le statut de l'imagination est parfaitement paradoxal : formellement, elle se donne comme moyen. Pratiquement, elle est recherche de fins. C'est comme si le moyen précédait la fin : cela est absurde et ne peut mener à rien. Car on prend ainsi l'imagination en contre-emploi. Ce qui est caractéristique de l'imaginaire, c'est qu'il ne crée des images motivantes que spontanément, parce qu'elles sont la position même du désir, et que le désir est toujours premier en l'homme, qu'il ne se recherche pas, qu'il ne s'invoque pas, mais qu'il est ce à partir de quoi on recherche, on invoque.

L'imaginaire ne peut jamais être un moyen de changement, parce qu'il est toujours ce à partir de quoi on décide de se donner les moyens de changer les choses.

Cette difficulté est peut-être symptomatique d'un malaise lié à la condition militante. On pourrait tenir en effet le raisonnement suivant : Si tu as des désirs pour l'avenir de la société, alors tu as un imaginaire qui les sous-tend, cet imaginaire te permettra de définir un idéal, il te motivera pour chercher les moyens de le réaliser. Si tu ressens un déficit de cet imaginaire, alors c'est qu'il y a quelque chose de problématique dans ton désir de changement.

Liberté et totalitarisme

Si l'on veut approfondir, clarifier son désir de changement, ce n'est pas en invoquant l'imagination que l'on avancera. C'est par notre vie elle-même, par nos expériences vécues avec autrui (et ce d'autant plus que nous sommes plus actifs), que s'enrichit et se dynamise notre imaginaire. Ce sont dans les expériences de vie collective que peut se déterminer un désir collectif de changement qui sera tout autant un imaginaire confus, mais partiellement commun, de nouvelle organisation sociale. Étant reconnu l'existence de ce désir collectif, si l'on veut aller plus loin, c'est à la raison qu'il faut avoir recours : c'est par délibération rationnelle que seront définis, à partir de cet imaginaire, un idéal comme but clair et partagé et les moyens pour l'atteindre. L'imagination peut très bien intervenir, par exemple dans la description d'un aspect de l'idéal, ou d'un moyen pour y parvenir ; mais elle n'intervient pas alors en tant que telle, selon sa logique propre, elle est de part en part soumise à la raison.

Car jamais on ne peut agir directement sur l'imaginaire, ni même en faire l'objet d'un dessein quelconque. Pas même une société médiatique qui inonde sans cesse d'un flot d'images la conscience des enfants, ne peut déterminer ce que sera leur imaginaire. Elle peut tout au plus — c'est déjà terrible — espérer induire un appauvrissement de leur imaginaire en restreignant leurs possibilités d'expériences vitales (en les maintenant par exemple dans un espace virtuel et en limitant leur espace réel). Car l'imaginaire est le lieu même où s'enracine la liberté humaine.[11]

C'est pour cela que vouloir déterminer les imaginaires sociaux par une politique de l'imaginaire[12] comme le préconise John Clark, serait-ce avec les meilleures intentions du monde, est la formule même du totalitarisme accompli. Heureusement, sauf à altérer la conscience, cet accomplissement est impossible. Mais l'entreprise pourrait faire des dégâts...

Tout ce que l'on peut faire est de proposer des bonnes images, plus généralement de belles œuvres, qui pourront faire résonner d'autres imaginaires, ce que chacun fera selon son timbre propre (les œuvres d'art jouent un rôle important dans l'enrichissement des imaginaires sociaux).

La tendance actuelle à invoquer l'imagination comme recelant des trésors cachés pour décrire un avenir alternatif nous semble bien dangereuse. Ce n'est pas à un moment où l'impérialisme des images émanant du pouvoir prend une forme chaque jour plus totalitaire qu'il faut oublier que c'est la raison qui a toujours donné ses meilleures armes aux idées de l'anarchisme. À nous de ne pas verser dans l'air du temps, en usant inconsidérément des notions d'imagination et 'imaginaire. Il ne s'agit pas pour autant d'opposer la vertueuse raison à la facile imagination. Nous avons essayé d'éclairer la situation anthropologique de l'imagination. Elle est fondamentale. C'est en particulier à partir d'elle que nous pouvons formuler un idéal de changement. Mais elle n'appartient pas alors à la catégorie des réalités utilisables.

Il reste que s'est révélé un problème : il y aurait comme un déficit d'idées par rapport à un projet de changement.

Mais la vie continue. Chacun se trouve impliqué dans un milieu social où des problèmes se posent, où il faut trouver des solutions, agir. Alors agissons, le plus collectivement possible. C'est ainsi que les imaginaires bougent, et s'enrichissent. C'est ainsi qu'éclosent des images communes propres à fonder et soutenir des projets communs de changement.


"Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation."

"Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l'unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l'image autonomisé, où le mensonger s'est menti à lui même. Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant." (Guy DEBORD, <em>La Société du spectacle, 1967)

[1] Nous excluons d'emblée, bien sûr, que la vie imaginante soit la libération elle-même, car, en imaginant, le sujet ne sort pas de soi, alors que la liberté que nous appelons de nos vœux doit avoir un sens social.

[2] Il s'agit de la première proposition de La société du spectacle ; 1967. Le paragraphe suivant définit la notion de spectacle comme les images [qui] détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l'unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation.

[3] C.-A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840) 10/18, 1963, p.362.

[4] Jacques ELLUL, La parole humiliée ; Seuil - 1979 ; p.251.

[5] Sur ce point voir Réfractions n°4, p.98, dans Pour une contribution spinoziste à l'idéal libertaire, où nous examinons la légitimité du pouvoir social.

[6] Mais un imaginaire mort n'est plus un imaginaire proprement dit, il faudrait trouver un autre mot pour désigner ce système fermé d'images redondantes qui caractérisent l'idéologie. Roland Barthes, naguère, avait proposé la notion de mythe ; dans Mythologies ; Points Seuil.

[7] À notre sens, il y a une forme basique, naturelle, de la raison, qui est la capacité à poser mentalement des buts et des moyens pour les réaliser. Il est certain qu'une telle forme de rationalité n'est pas absente du monde animal.

[8] On pourrait établir, mais cela demanderait d'autres développements, que l'image idéologique va toujours avoir tendance à se rapporter au fond commun des désirs les plus primaires de l'humanité, car c'est là qu'elle sera la plus efficace. La densification de l'environnement imaginaire idéologique favorise donc une régression des comportements humains, elle gêne d'autant l'épanouissement de la liberté.

[9] C'est-à-dire de la manière la plus universelle, et en mettant en jeu les désirs les plus élevés nés du développement de la culture humaine.

[10] Nous avons analysé les raisons de cette faiblesse de l'idéal libertaire, et proposé une voie possible pour y remédier, dans Réfractions n°4, Pour une contribution spinoziste à l'idéal libertaire.

[11] On pourrait montrer que si l'on ne l'admet pas, on est obligé de renoncer à la liberté humaine. Notons simplement ici que c'est comme imaginaire que s'institue la conscience humaine, de même que c'est en son imaginaire que se fonde la singularité d'un individu.

[12] Réfractions n°1, p.187, dans La civilisation et son autre : à la découverte d'une écologie de l'imaginaire.