« C’en est fait… Il n’y a plus de sans patrie ! Nous les avons cherchés au congrès socialistes ces "blasphémateurs"… or nous n’avons trouvé que des insurrectionnels repentis… » (La Lanterne)

« Il est agréable de constater sans surprise d’ailleurs, que les socialistes assemblés dans leur congrès national, ont témoigné à l’envi de leur foi patriotique. Tous ont protesté de leur désir de ne point nuire à la défense nationale, tous se sont montrés résolus à ne pas laisser sacrifier la nation française. » (La Petite République)

Il parait que le sans-patrie est mort et son hérésie enterrée. C’est La Petite République qui nous l’apprend en nous révélant aussi que l’homme au drapeau dans le fumier[1] est devenu « le patriote le plus clairvoyant et le plus enthousiaste ». Et parce qu’un caméléon adore aujourd’hui ce qu’il brûlait hier, les bourgeois se réjouissent ! Les socialistes unifiés, véritables conservateurs déguisés, emboitent tous les pas à Hervé. Ils sont prêts comme un seul homme à défendre l’intégrité du sol français, la mission historique du pays, sa culture et ses institutions.

Ainsi, les préjugés séculaires, les erreurs tenaces, les croyances surannées, les idées fossiles plongent au fond des cerveaux des racines profondes. Ce sont là les « Revenants » qui viennent démontrer par leur réapparition la puissance des ténèbres. Ils vivent à l’état latent, dans les consciences prétendument affranchies, se réveillent un jour, et s’affirment.

Cependant, tout le monde n’a pas rectifié son tir. Il est donc utile d’expliquer pourquoi les anarchistes sont toujours antipatriotes !

D’abord, les jongleurs de mots qui s’affirment apatriotes nous font sourire. On ne nie pas la patrie, on est pour ou contre, on l’aime ou on la hait ! En effet, comme division géographique et comme société politique, elle constitue un fait. Reste à savoir si ce fait est utile, indispensable, inévitable, s’il perdurera jusqu’à la fin des âges et s’il apporte aux hommes le bonheur ou le malheur. La notion divine est purement abstraite et métaphysique, la notion patriotique est plus concrète, c’est ce qui fait sa force. L’Etre mystique formé par les légendes, et traditions, les souvenirs, les sentiments collectifs, s’appuie sur une réalité palpable : la terre nationale avec ses frontières limites, le gouvernement avec ses rouages administratifs.

Mais nous savons comment les limites de ce patrimoine ont été tracées, avec quelle élasticité elles se sont déplacées au hasard des conquêtes, des défaites, des héritages, des traités. C’est donc un véritable chaos territorial et social qui constitue l’histoire de la France, l’histoire de toutes les nations.

C’est pour assurer l’immunité d’une telle délimitation due à l’arbitraire du hasard, à la force brutale, ni discutée, ni acceptée par nous, qu’il nous faudrait demain former nos bataillons, si un Guillaume quelconque menaçait d’en modifier les contours et l’étendre ? Que cela plaise aux socialistes, grand bien leur fasse ; l’homme de raison essaiera de s’y soustraire.

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Mais la patrie n’est pas seulement un territoire. Un député me le disait en période électorale : « Patrie et patrimoine sont deux mots qui s’identifient l’un à l’autre, la patrie c’est le patrimoine matériel et moral transmis par nos ancêtres ; nous voulons le conserver, l’accroître et le défendre. » – Possible, lui ai-je dit, mais, messieurs les bourgeois, vous avez accaparé pour votre usage exclusif tout le patrimoine matériel, défendez-le, c’est tout naturel mais ce n’est que grâce à un dressage méthodique que vous arrivez à obtenir que les gueux se solidarisent avec vous. Quant à votre patrimoine moral, laissez-moi en rire ! C’est cela l’âme de la France, porteuse de flambeaux : l’écrasement des Jacques par les gentilshommes, les bûchers des hérétiques, les carnages d’un siècle de guerre de religions, les atrocités de campagnes semblables à celle du Palatinat, les tueries d’un Napoléon, la tournée triomphale du drapeau tricolore traîné dans le sang de tous les peuples, les conquêtes coloniales, sauvages et brutales ?

Mais tous ces souvenirs sont odieux, épouvantables. Ils constituent le patrimoine moral le plus ignoble qu’on puisse rêver et il faut être fou à lier ou abruti totalement pour révérer ces horreurs qui montrent bien ce qu’est la patrie : une émanation du maître, du tyran, de l’exploiteur, empruntant les masques les plus divers pour duper, asservir et faire entretuer les peuples frustrés du patrimoine matériel.

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Tout notre antipatriotisme est contenu dans cette réplique. Nous combattons un sentiment qui tend à rendre le mouton solidaire du berger et de ses chiens, au nom d’intérêts communs inexistant et fictifs. Notre ennemi, c’est notre maître, celui qui nous tond, nous gruge, nous asservit, nous bâillonne, exerce sur nous une compression continuelle, tant sur nos corps que sur nos cerveaux. Toute cette machine de l’autorité profiteuse, de la maîtrise malfaisante, cet ensemble de rouages, d’institutions, dont le rôle est d’assurer en paix le parasitisme du capital, tout cela forme la patrie.

Réfractaires à la domination, aspirant à une vie harmonieuse libérée de la succion épuisante de toutes les sangsues sociales nous combattons la goule patrie, cette idole aussi impérieuse et exigeante que les autres.

Aussi nous faisons nôtre les paroles prononcées par Hervé 1ère manière, en 1907, à la salle Wagram (Compte-rendu sténographique, Guerre Sociale, n° 40) :

« Passez d’un pays à l’autre, prolétaires, vous ne serez partout que de la chair à travail n’ayant d’autre valeur que sa valeur marchande. Voilà pourquoi vous n’avez pas, vous, de devoirs envers la patrie ; vous n’avez aucun devoir envers cette marâtres. »

… Aujourd’hui Hervé est devenu un "patriote clairvoyant et enthousiaste", mais la patrie reste la marâtre qu’il stigmatisait en 1907 ; elle ne peut être que cela, voilà pourquoi nous nous affirmons :

Antipatriotes… Quand même !

Pierre Chardon

[1] Il s’agit de Gustave Hervé. (NDAA)