n-m-nestor-makhno-memoires-et-ecrits-1917-1932-1.jpg

  PRÉSENTATION

  MÉMOIRES

    CHAPITRE PREMIER : JEUNESSE

      I Enfance.

      II La révolution de 1909 et les années militantes.

      III Arrestations et tentative d’évasion.

      IV Dans l’attente du procès.

      V Condamné à mort.

      VI Premier projet d’évasion.

      VII Condamné à la prison à perpétuité.

      VIII À la prison des Boutirki de Moscou.

      IX Tentatives d’évasion.

      X Mes études. Débats sur la guerre de 1914.

      XI La révolution de 1917 et notre libération.

    CHAPITRE II : LA RÉVOLUTION RUSSE EN UKRAINE (février-septembre 1917)

      En guise de préface

      I Prise de contact avec les camarades. Premiers essais d’organisation d’une action révolutionnaire.

      II Organisation de l’Union des paysans

      III Dépouillement des archives de la police.

      IV Nouvelles élections du Comité communal. Idée de contrôle.

      V Rôle des instituteurs. Notre activité au Comité communal.

      VI Le 1er mai. La question agraire vue par les paysans.

      VII La grève ouvrière.

      VIII Quelques résultats.

      IX La lutte contre le fermage.

      X Retour de Kropotkine. Rencontre avec les anarchistes d’Ekatérinoslav. Congrès départemental des soviets.

      XI Marche de Kornilov sur Petrograd. Comité de défense de la révolution.

      XII La résistance a la contre-révolution gagne les villages.

      XIII Visite aux ouvriers des usines d’Alexandrovsk. Reprise des terres.

      XIV Avances du soviet départemental.

    CHAPITRE III LE COUP D’ÉTAT D’OCTOBRE 1917 ET SES SUITES

      I Le coup d État d’Octobre en Russie.

      II Élections à l’Assemblée constituante Notre attitude envers les partis en lutte.

      III Le Congrès départemental

      IV La contre-révolution de la Rada centrale.

      V Avec le bloc des gauches contre les ennemis de la révolution.

      VI Les paysans armés vont au secours des ouvriers des utiles. Le Comité révolutionnaire d’Alexandrovsk et la Commission d'enquête.

      VII Lutte armée contre les Cosaques. Délégation, désarmement des Cosaques et entente avec eux.

      VIII Le bloc bolchévik-SR de gauche à Alexandrovsk. Ma position à l'egard du bloc.

      IX Agence financière chauviniste. Suppression de l’unité territoriale du zemstvo. Formation d’un Comité révolutionnaire par les membres du soviet. Recherche de fonds pour les besoins de la révolution.

      X Comment s’organisèrent les échanges en nature entre la ville et la campagne.

      XI Les nouveaux membres de notre groupe.

      XII Les communes agraires. Leur organisation intérieure. Leurs ennemis.

      XIII Succès des armées austro-allemandes et des troupes de la Rada centrale ukrainienne. Les agents contre-révolutionnaires. Nos actions à leur encontre.

      XIV Centralisation des détachements. Formation d’un front unique avec le bloc bolchévik-SR de gauche.

      XV Je suis appelé d’urgence à l’état-major d’Égorov. Défaite de notre front de combat.

    CHAPITRE IV SOUS LES COUPS DE LA CONTRE-RÉVOLUTION AUSTRO-ALLEMANDE ET DE SES COMPLICES, LES NATIONALISTES UKRAINIENS DE LA RADA CENTRALE (avril-juillet 1918)

      I Sur le chemin de la retraite.

      II Désarmement du détachement de Maria Nikiforova.

      III Notre conférence de Taganrog.

      IV À la recherche des libres communards.

      V Ma rencontre avec les anarchistes de Rostov.

      VI En route avec un convoi d’artillerie rouge.

      VII À Tsaritsyne. Combat du détachement de Petrenko contre la fourberie du pouvoir. Mort de Petrenko.

      VIII Je fais connaissance avec des membres du milieu révolutionnaire.

      IX Mes retrouvailles avec les communards, leur installation au village d’Olchanskoïé et mon nouveau départ.

      X À Saratov. Anarchistes locaux et réfugiés. Ma fuite.

      XI À Astrakhan. Je quitte mes compagnons de voyage. Je cherche du travail et rencontre les anarchistes locaux.

      XII En route pour Moscou.

      XIII À Moscou. Rencontre avec des anarchistes, des SR de gauche et des bolchéviks.

      XIV Conférence anarchiste à l'hôtel Florence de Moscou. Visite à Kropotkine.

      XV Congrès panrusse des syndicats du textile. À propos de la dictature du prolétariat.

      XVI À la section paysanne du Comité central exécutif des soviets. Situation des SR de gauche.

      XVII Au Kremlin. Conversation avec Sverdlov.

      XVIII Ma rencontre avec Lénine et mon entretien avec lui.

      XIX Nouvelles rencontres et nouvelles impressions pénibles. Préparatifs au retour en Ukraine.

      XX En route pour l’Ukraine.

    CHAPITRE V l’insurrection PAYSANNE RÉVOLUTIONNAIRE EN UKRAINE (juillet-décembre 1918)

      I Sous le joug de l’hetman.

      II Mon premier séjour clandestin à Gouliaï-Polié.

      III Au village de Ternovka. Complot pour m’assassiner.

      IV Mon second séjour clandestin à Gouliaï-Polié. Mes retrouvailles avec mes vieux camarades. Nos premières décisions sur la conduite de l’insurrection.

      V Vers l’insurrection de Gouliaï-Polié et de sa région.

      VI Représailles des troupes austro-allemandes à Marfopol. Notre retour à Gouliaï-Polié.

      VII Notre séjour au village de Bolché- Mikbaïlovka. Nous rencontrons le détachement de Chtchouss qui fusionne avec nous.

      VIII La bataille de Dibrivka. Rôle des paysans locaux. Ses suites.

      IX A travers la région de Dibrivka.

      X Notre halte dans une propriété de pomechtchik. Notre périple à travers la région. Poursuite de nos représailles contre les pomechtchiks et les koulaks.

      XI Collecte d’armes et nouveaux combats.

      XII Notre halte au village de Témirovka. Raid victorieux d’un détachement punitif hongrois de l’armée autrichienne. Nous reprenons Gouliaï-Polié.

      XVIII Exigences et ultimatum adressés aux autorités austro-allemandes et à l’hetman. Extension de notre ligne de front et premiers commandants de secteurs. Agents provocateurs et espions. Nos plans de lutte contre les pomechtchiks et les koulaks. Ma tournée des districts.

      XIV « Makhno est mort. » Vaines réjouissances des ennemis de la révolution.

      XV Libération des prisonniers. Situation de nos divers fronts. Progrès de la contre-révolution. Ordre de mobilisation du Directoire. Notre attitude à son égard.

  ÉCRITS ET DOCUMENTS

    LA MAKHNOVCHTCHINA ET SES ALLIÉS D'HIER : LES BOLCHÉVIKS (Réponse au Makhnovchtchina de M. Koubanine)

      En guise de préface

      I La prise d’Ékatérinoslav. Fables des bolchéviks sur leur rôle et celui de leurs forces armées.

      II La Makhnovchtchina et sa lutte contre l’occupation allemande.

      III L’armée makhnoviste et sa conduite envers les juifs selon Koubanine.

      IV Le journal intime de la femme de Makhno. Les dépositions de plusieurs représentantsde la Makhnovchtchina. La déposition d’un certain Voline auprès des autorités bolchéviques.

      V Dirigeants, tuteurs et instructeurs de la Makhnovchtchina.

      VI Les pseudo-makhnovistes.

      VII Les alliances de Makhno avec les bolchéviks et leur trahison.

      VIII Localisation de la Makhnovchtchina. Son rôle dans la liquidation de Dénikine.

  TRACTS, DISCOURS, APPELS, PROCLAMATIONS ET TEXTES DIVERS (1917-1921)

      I

      II L’Union des anarchistes de Gouliaï-Polié.

      III Appel aux citoyens de la ville et de la province d'Ekatérinoslav.

      IV Appel aux ouvriers, paysans, soldats rouges et insurgés.

      V Discours de Nestor Makhno au IIe congrès des insurgés du Front, des soviets ouvriers et paysans et des sections et sous-sections de l’État-major militaire de campagne, de la région de Gouliaï-Polié, tenu à Gouliaï-Polié le 12 février 1919.

      VI Résolution adoptée par le IIIe Congrès des délégués assemblés le 10 avril 1919 à Gouliaï-Polié (district d’Alexandrovsk), représentant soixante-douze districts : Alexandrovsk, Marioupol, Berdiansk, Bakhmout et Pavlograd, ainsi que des unités du Front : le 1cr régiment de Mikhaïlovka, le 7e ukrainien du Dniepr, le Ier de Lioublin, le 12e partisan d’infanterie et la brigade ukrainienne du Dniepr.

      VII Ce que veulent les insurgés makhnovistes.

      VIII Ce que veulent les insurgés makhnovistes.

      IX Ouvriers, paysans et insurgés !

      X

      XI

      XII

      XIII

      XIV

      XV Déclaration du commandement de l’Armée insurrectionnelle des partisans d’Ukraine sur la destruction des prisons, des boissons alcoolisées et autres mesures.

      XVI Ordre n° 34 à l’Armée insurrectionnelle des partisans du nom de Batko Makhno.

      XVII Ordre du commandant de l’Armée insurrectionnelle N. I. Makhno au commandant du Corps spécial d’armée Petrenko sur le fonctionnement du service d’Etat-major.

      XVIII

      XIX « Réponse à tous les travailleurs d’Ukraine. »

      XX Ordre n° III à l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle d’Ukraine (makhnoviste) sur la réorganisation de l’Armée en groupes de combats détachés.

      XXI Lettre à Piotr Archinov (1921).

    Articles (1925-1932)

      Le grand Octobre en Ukraine

      Pour le dixième anniversaire DU MOUVEMENT INSURRECTIONNEL MAKHNOVISTE EN UKRAINE

      La paysannerie et les bolchéviks

      Quelques mots sur la question nationale en Ukraine

      Sur la défense de la révolution

      À LA MÉMOIRE DE L’iNSURRECTION DE KRONSTADT

      L’idée d’égalité et les bolchéviks

      Le pouvoir soviétique, son présent et son avenir

      Les voies du pouvoir prolétarien

      Aux JUIFS DE TOUS LES PAYS

      La Makhnovchtchina et l’antisémitisme

      La lutte contre l’État

      Le 1er Mai, symbole d’une ère nouvelle DANS LA VIE ET LA LUTTE DES TRAVAILLEURS

      L’anarchisme et notre époque

      Notre organisation

      Sur la discipline révolutionnaire

      Abc de l’anarchisme révolutionnaire

      Lettre ouverte aux anarchistes espagnols

      A PROPOS DE LA RÉVOLUTION ESPAGNOLE DE 1931 ET DU RÔLE RESPECTIF DES SOCIALISTES DE DROITE OU DE GAUCHE ET DES ANARCHISTES

n-m-nestor-makhno-memoires-et-ecrits-1917-1932-1.jpg

Présenté et traduit du russe par Alexandre Skirda

PRÉSENTATION

Nestor Ivanovitch Makhno (1888-1934) est issu de la paysannerie pauvre d’Ukraine orientale, berceau des Cosaques zaporogues que leurs luttes historiques contre les oppresseurs turcs, polonais et moscovites ont rendus célèbres. Il n’avait pas vingt ans lorsqu’il s’engagea dans le combat contre l’autocratie, pour une société libre de travailleurs. Sous son impulsion, le groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié prit la tête du formidable mouvement insurrectionnel paysan dont l’intervention armée fut décisive durant la guerre civile russe. A deux reprises, Makhno et ses compagnons repoussèrent les puissantes offensives des armées blanches menées par les généraux Dénikine et Wrangel. Les insurgés makhnovistes croyaient sauver la révolution russe et mondiale - car ils ne luttaient pas seulement pour leur compte - et s’aperçurent trop tard qu’ils faisaient le jeu de la dictature d’un Parti-Etat dont les objectifs s’opposaient radicalement aux leurs. Malentendu tragique, non seulement pour eux-mêmes mais également pour le projet révolutionnaire du xxc siècle - jusqu’à nos jours.

Sauveur malgré lui de Lénine, Makhno échappa de peu aux griffes des tchékistes. Il lui fallut quatre ans, avec de longs et périlleux séjours dans les geôles roumaine, polonaise et allemande, avant de pouvoir trouver refuge à Paris. Il y demeura de 1925 à sa mort, jetant ce qui lui restait de forces dans la rédaction de ses mémoires et d’articles politiques, afin d’élucider au maximum son expérience révolutionnaire. Troquant le sabre pour la plume, il livrait ainsi son dernier combat, malgré la précarité et les dissensions de la vie d’exil, les séquelles de ses nombreuses blessures et la tuberculose qui devait l’emporter bientôt.

C’est donc à Paris qu’il poursuit ses mémoires, lesquels furent entièrement rédigés en russe (car Makhno ne possédait que les premiers rudiments de sa langue ukrainienne natale). Leur premier chapitre avait paru à Berlin dès 1923 ; les deux suivants furent traduits en français en 1927, aux éditions de la Brochure Mensuelle ; le quatrième parut aux États-Unis en 1932. À Paris, en 1937, une cinquième partie fit l’objet d’une publication posthume, en russe également. L’ensemble, dont nous donnons ici la première traduction française intégrale, couvre la période 1888-1918. La maladie et l’absence de moyens financiers empêchèrent Makhno d’aller plus loin. La documentation nécessaire lui faisait d’ailleurs défaut. Il ne disposait plus des proclamations, tracts et articles qu’il avait pu écrire durant ses années de combat. Ses lettres d’exil en témoignent : à ses proches demeurés au pays, il demande de lui faire parvenir tout ce qu’ils pourront se procurer [1]. Aussi avons-nous regroupé à la suite des Mémoires que nous sommes parvenus à rassembler des textes auxquels auraient dû logiquement se reporter les chapitres manquants. Une partie de ces écrits, tracts, appels et documents nous permettent en effet de reconstituer son parcours de 1918 jusqu’au départ d’Ukraine [2]. En outre, à la fin des années vingt et au début des années trente, en France et aux États-Unis, Makhno a publié régulièrement dans les organes libertaires russes des articles sur divers sujets, à une époque où tirant parti de son expérience militante il participait activement avec ses camarades Piotr Archinov et Ida Mett à l’élaboration du projet de plate-forme pour l’organisation du mouvement anarchiste du groupe de la revue Diélo Trouda (La Cause du Travail). En 1984, à l’occasion du cinquantenaire de sa mort, nous avons donné une anthologie de ces articles que nous reprenons, augmentée et revue par nos soins. Nous ajoutons le texte intégral de sa réponse au Makhnovchtchina de M. Koubanine, paru officiellement à Moscou en 1928 - le seul livre publié en URSS qui, tant qu’a duré le régime soviétique, se soit intéressé de près au mouvement makhnoviste et aux rapports qu’il entretint avec les bolchéviks. Makhno réfute catégoriquement plusieurs points capitaux de ce travail largement inspiré et contrôlé par le Parti.

Les bolchéviks n’avaient-ils pas trahi par deux fois les alliances conclues avec les makhnovistes ? Us ne pouvaient accepter une autre conception du pouvoir que la leur, et encore moins l’organisation de soviets libres défendue par Makhno et les siens. « Le cynisme des bolchéviks, écrivent V. Danilov et T. Chanine, consista à user d’un moyen dont Staline et les staliniens se sont beaucoup servis par la suite : rejeter la responsabilité de leurs fautes sur leurs adversaires politiques [3]. » On a souvent incriminé Trotsky, du fait de son aversion pour la paysannerie, mais la décision politique fut prise par Lénine lui-même. Il s’occupa personnellement de la répression menée contre les insurgés et veilla constamment au « renforcement des mesures militaires », avec pour objectif « l’extermination complète de Makhno » et du mouvement insurrectionnel ukrainien, dont le plus grand crime était de coïncider « avec les aspirations du mouvement paysan russe en général, durant la guerre civile menée contre la politique anti-paysanne de l’Etat bolchévik et des autres régimes qui déniaient aux paysans le droit de vivre libres sur leur propre terre [4]. »

Dans ses articles, Makhno s’attache d’abord à mieux faire connaître la guerre de partisans qu’il mena avec ses compagnons dans les steppes d’Ukraine. Il insiste à ce propos sur l’influence prépondérante des anarchistes locaux, presque tous paysans, au sein du mouvement de masse auquel il a donné son nom. Il oppose leur conduite à celle des anarchistes citadins, les Ukrainiens mais surtout les Russes, restés passifs ou purement et simplement ralliés au régime léniniste. Il apporte ensuite quelques lumières sur divers problèmes du mouvement : la question nationale, qu’il reconnaît avoir sous-estimée, les accusations sans fondement d’antisémitisme, les conditions et les circonstances dans lesquelles le mouvement insurrectionnel est né et a développé son organisation et sa pratique. Ce dernier thème était le plus délicat car, même animée par des anarchistes convaincus, une armée insurrectionnelle, avec les structures militaires qu’elle suppose, constituait un phénomène sans précédent et paradoxal, tout autant à l’égard de la doctrine anarchiste que de sa mise en oeuvre. Certes, l’organisation se fondait sur les principes de la démocratie directe : volontariat, élection et révocation par la base des responsables et commandants à tous niveaux, autonomie des détachements et des régiments - en dehors bien sûr des nécessités stratégiques communes -, enfin symbiose totale avec la population laborieuse dont cette armée était l’émanation. Cependant, l’existence d’un État-major central, où Makhno lui-même avait joué un rôle essentiel, ainsi que d’un noyau actif, solidement constitué et capable d’assumer une direction politico-militaire (noyau composé d’anarchistes, principalement des membres du groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié) engageait Makhno à expliquer la nécessité sociale et historique d’une pareille armée révolutionnaire, puis à définir la fonction d’avant-garde adoptée par les anarchistes locaux. Makhno concevait celle-ci au sens strict du terme : ses membres devaient se trouver aux avant-postes de la lutte et donner l’exemple. Rien de commun avec la conception jacobine-léniniste d’une avant-garde qui se voudrait dépositaire du rôle historique et politique des masses, pour substituer ses propres intérêts d’élite aux aspirations collectives. Quant à elle, l’avant-garde des insurgés makhnovistes n’avait pris que l’initiative de la lutte armée et de la détermination de ses objectifs, les instances suprêmes de la population étant représentées par les soviets libres, leurs assemblées et congrès.

Avec ses compagnons, Makhno opéra ces choix stratégiques et tactiques en réaction contre le renoncement de la plupart des anarchistes du pays, incapables de mettre en pratique jusqu’au bout leur idéal et se retrouvant de fait à la traîne des bolchéviks. Tirant parti des succès obtenus grâce à cette ligne de conduite, Makhno comptait qu ils serviraient l’idée d’un anarchisme plus cohérent, mieux soudé dans son organisation et renforcé par une pratique sociale constante. Mais cette révision de l’anarchisme dans le sens d’une meilleure efficacité ne l’empêchait pas de réaffirmer avec force les valeurs essentielles du communisme libertaire : l’esprit de révolte, le refus de toute soumission ou résignation, sans lesquels l’individu ne peut devenir conscient ni autonome.

Ailleurs, il s’intéresse aux rapports des bolchéviks avec la paysannerie. Il rappelle les distinctions socio-économiques, assez bien connues par ailleurs, qui différencient les paysans riches (koulaks), les paysans moyens (séredniaki), les paysans pauvres (bedniaki) et les journaliers agricoles (ou batraki). Catégories que la politique bolchévico-stalinienne de développement du capitalisme rural tendait, durant les années 1920, à réduire aux seuls extrêmes, koulaks et batraki, au détriment de l’écrasante majorité de la paysannerie. On sait que de 1929 à 1934 cette politique fut aggravée au point d’aboutir à la spoliation totale des paysans, dépossédés de la terre au prix d’une extermination rarement signalée jusqu’à une date récente, cette pseudo-dékoulakisation ayant fait près de onze millions de victimes selon les dernières estimations de l’historiographie russe. Véritable épilogue de la guerre civile, ce génocide décima avant tout les régions de Russie, d’Ukraine, du Don et de la Volga qui s’étaient montrées les plus réfractaires au nouveau régime.

Au fil des articles, Makhno précise sa critique du bolchévisme et de son détournement de la révolution sociale. Tout en restituant la révolution d’Octobre dans ses rapports avec l’Ukraine révolutionnaire, il relativise la signification du coup d’Etat bolchévik en le comparant à la lutte et aux conquêtes entamées par les paysans ukrainiens, dès avant la prise du Palais d’Hiver. Il donne une analyse peu orthodoxe du pouvoir prolétarien, constatant qu’une partie notable de la classe ouvrière a participé activement à l’instauration du bolchévisme et qu’elle y a trouvé son compte en bénéficiant, en tant que classe officiellement dominante, de certains privilèges. Des ouvriers ont donc pu devenir des exploiteurs, parfois pires que les bourgeois, non seulement à l’égard de leurs frères de classe, mais aussi et surtout vis-à-vis de la masse paysanne. Pourtant, selon Makhno, celle-ci avait joué un rôle capital dans la révolution russe et ukrainienne ; elle s’y était montrée plus radicale que le prolétariat urbain pris dans son ensemble. Un tel jugement allait à l’encontre des préjugés anti-paysans largement répandus dans les milieux citadins et révolutionnaires - parfois même chez les anarchistes - qui expliquaient volontiers l’échec de la révolution par la rapacité et l’instinct de propriété de la paysannerie. D’après Makhno, la conscience de classe ne pouvait donc garantir à elle seule une évolution émancipatrice : encore fallait-il que l’esprit révolutionnaire se manifeste dans sa dimension éthique. Il complétait ainsi la critique de certains anarchistes russes et du penseur russo-polonais Makhaiski, lesquels admettaient tout au plus que seule la caste de l’intelligentsia socialiste et, à travers elle, la classe montante des travailleurs intellectuels, avaient imposé leur domination aux ouvriers et autres travailleurs du pays, en se servant de la cause révolutionnaire.

Reste à dire un mot du style de Makhno et des difficultés qu’il présente au traducteur : il est parfois répétitif, emphatique souvent, et ses phrases ont tendance à s’étendre en longs paragraphes. C’est un procédé typique du mode descriptif paysan, d’ailleurs assez caractéristique pour un orateur - il en était un excellent - mais qui demande à être allégé sur le papier et exige même par endroits une certaine refonte syntaxique.

Cela dit, il est nécessaire de retracer pour le lecteur français la trame des événements et de donner quelques points de repère historiques qui faciliteront la compréhension de ces Mémoires et écrits. A commencer par l’Ukraine : ce pays, situé aux confins de l’Europe, a d’abord fait partie d’un ensemble slave oriental nommé Rouss, comprenant la Russie et la Biélorussie actuelles. Depuis des temps immémoriaux, la plus grande partie de son territoire jouissait de terres extrêmement fertiles, les fameuses « Terres noires » si réputées depuis l’Antiquité, où elles constituaient déjà le grenier à blé de la Grèce. Cette richesse suscita la convoitise séculaire des nomades envahisseurs, puis celles des peuples voisins. Ravagé par les Mongols au xiiic siècle, sous la tutelle des Lithuaniens ensuite pendant plus d’un siècle, il fut rattaché d’abord dynastiquement puis directement à la Couronne polonaise, au xvic siècle. Sa population de religion orthodoxe, considérée comme hérétique, fut alors colonisée par les grands seigneurs polonais catholiques, ou même par leurs homologues ukrainiens orthodoxes polonisés, qui s’attribuèrent d’immenses domaines sans que les autochtones puissent s’y opposer d’emblée. Les Cosaques zaporogues, bras armé de la population, durent mener de longues guerres meurtrières pour se libérer de ce joug. Les Zaporogues groupés en communauté guerrière, d’abord en réaction d’autodéfense contre les razzias des Tatars qui alimentaient les marchés d’esclaves de Crimée et d’Istanbul, combattirent en même temps les seigneurs polonais et leurs mercenaires. En 1654, une alliance fut conclue avec la Moscovie. Celle-ci l’interpréta comme un gage de soumission et, devenue la Russie avec Pierre Ier (dit le Grand) elle rattacha l’Ukraine à son Empire, sous le nom de « Petite-Russie ». Catherine II acheva son intégration en supprimant les Zaporogues et en introduisant le servage en 1783. La conquête sur les Tatars et Turcs de la Crimée et du nord de la mer Noire date de la même époque. Dénommé « Nouvelle Russie », ce dernier territoire fut promis à la colonisation par de vastes domaines que la Sémiramis du Nord attribua à ses favoris. C’est ainsi que Gouliaï- Polié - littéralement « champ de foire » - fut fondé en 1785. Catherine II n’oublia pas ses ex-compatriotes. Sur les meilleures terres, elle favorisa l’implantation de nombreux Allemands, dont beaucoup de mennonites, regroupés pour la plupart en colonies. Des terres furent également offertes à des orthodoxes persécutés par les Turcs : Grecs, Serbes, Bulgares. Sous Nicolas Ier, des colonies agricoles furent créées pour faciliter l’intégration de la population juive, jusqu’alors regroupée principalement dans les villes. En 1861, la paysannerie ukrainienne fut libérée comme celle de Russie par l’abolition du servage, à cette différence près que la terre fut distribuée en petits lots aux paysans, alors que le Mir (c’est-à-dire l’exploitation collective) subsistait en Russie. Leurs maigres lopins ne suffisant pas à les nourrir, la plupart des paysans durent se louer à de riches propriétaires (les pomechtchiks), se livrer à l’artisanat, vendre leurs bras à l’industrie alors en plein essor dans les grandes villes, ou trimer dans les mines du bassin houiller du Donetsk. Ce problème de la terre, confisquée à ceux qui la travaillaient depuis des siècles, constituera la toile de fond de la tragédie du xxc siècle en Ukraine.

Ainsi, au moment où commencent les souvenirs de Nestor Makhno, le pays était peuplé aux deux tiers de paysans ukrainiens et, pour le reste, de prospères colons allemands ou de citadins en majorité russes et juifs : fonctionnaires, banquiers, industriels, artisans, commerçants, ouvriers de toutes origines. De là un certain antagonisme entre la paysannerie, vivant dans de nombreux villages et bourgs de plusieurs milliers d’habitants, localités parfois dotées de petites industries, et les moyennes et grandes villes, symboles du pouvoir et de toutes ses contraintes. De fréquentes foires maintenaient néanmoins un important échange de produits dans l’économie rurale. Pour autant, cette activité ne suffisait pas à satisfaire les besoins des masses agricoles et tous aspiraient non seulement à recouvrer une liberté entière, mais aussi à un « partage noir », autrement dit à une répartition équitable et uniforme de l’ensemble des terres dont on les avait dépouillés depuis des siècles. « Terre et liberté », telle fut d’ailleurs la revendication constante des paysans partout dans l’Empire. Les premiers troubles agraires commencèrent en 1902, après de mauvaises récoltes, année dont les historiens Danilov et Chanine datent le commencement d’une révolution paysanne qui ne devait finir qu’en 1922, avec l’écrasement de l’ensemble des insurrections paysannes par le Parti-État bolchévik.

Une grande jacquerie se déclenche donc au début du siècle. Le « coq rouge » (l’incendie) ravage les grandes propriétés seigneuriales. À cela s’ajoutent bientôt les conséquences désastreuses de la guerre russo- japonaise de 1904-1905. Le régime révélant d’un coup ses faiblesses, une grande partie de la population en profite pour faire valoir ses droits. Dans les villes, des barricades sont dressées, de grandes grèves commencent.

Parmi les assaillants révolutionnaires, un jeune anarchiste ukrainien, Nestor Makhno, se signale par son intrépidité et ses actions d’éclat contre la police et les possédants. Le lieu de ses exploits se situe en Ukraine méridionale : dans son Gouliaï-Polié natal et dans les environs (district d’Alexandrovsk, région d’Ékatérinoslav) [5]. Soupçonné d’activité terroriste, arrêté en 1908 puis condamné à mort, sa peine est commuée en raison de son jeune âge en bagne à vie. Considéré comme très dangereux, il est transféré à la prison des Boutirki, à Moscou. Là, malgré des conditions de détention extrêmement dures, il parvient à parfaire son instruction, se familiarise avec les idées politiques de ses codétenus et échafaude sans cesse avec quelques-uns d’entre eux de fantastiques projets d’évasion. Cette période, qui correspond à la première partie des Mémoires, prend fin en février 1917.

Lorsque le régime tsariste, miné par ses contradictions internes, s’effondre sous les coups de la guerre comme un château de cartes, Makhno est libéré par le gouvernement révolutionnaire provisoire. Il regagne sa terre natale après plus de huit années d’emprisonnement et se lance à corps perdu dans le combat révolutionnaire. Malgré la guerre mondiale, une ère de liberté et d’innovations sociales s’ouvre devant la population laborieuse. Par l’intermédiaire de ses organes de démocratie directe - les soviets et les comités de base - elle prend en mains la vie économique et sociale de la région. Makhno et ses compagnons du groupe anarchiste-communiste de Gouliaï-Polié participent activement à ce processus ; ils fondent des communes agricoles et des associations ouvrières, où les travailleurs s’organisent en toute indépendance et mettent en pratique leur conception radicale de la révolution sociale : abolition des rapports marchands et du salariat, production établie en fonction des besoins, rapports égalitaires entre tous, etc. On lira le détail de ces événements dans la deuxième partie des Mémoires.

S’estimant tenu par les engagements de l’ancien régime à l’égard de l’Entente, le gouvernement provisoire du socialiste Kérensky poursuit la guerre et se révèle incapable de régler les problèmes vitaux du pays : mettre fin à la boucherie du côté russe, instituer la réforme agraire qui s’impose. En renvoyant celle-ci après l’élection d’une Assemblée constituante qui serait chargée de l’accomplir, Kérensky ouvrait la voie à la démagogie de Lénine et de ses partisans (les bolchéviks ne seront pas unanimes à le suivre, du moins au début). Ils reprirent les revendications essentielles de la population : « Paix immédiate, sans annexions ni concessions ! », « La terre au paysan, l’usine à l’ouvrier ! », « Tout le pouvoir aux soviets ! » Le coup d’État d’Octobre sera perçu comme la réalisation de ces mots d’ordre, et ce n’est que progressivement qu’apparaîtra la réalité d’un pouvoir confisqué par le « Soviet des commissaires du peuple », coalition des bolchéviks et des SR de gauche, censés représenter ensemble les ouvriers et paysans mais exerçant de fait la dictature au profit de leurs deux partis. Lénine lui-même et quelques- uns de ses proches sont à la manœuvre. Ils ne tardent pas à faire marche arrière en dispersant l’Assemblée constituante librement élue mais velléitaire et dépassée par les événements, puis en rognant et annulant les conquêtes ouvrières (les usines ne sont plus autogérées : nationalisées, elles sont dirigées à présent par des fonctionnaires gouvernementaux), enfin en concluant en février 1918, à Brest-Litovsk, une paix qualifiée de honteuse par ses adversaires. Le traité abandonne à la protection des Empires centraux toute l’Ukraine ainsi que de nombreux territoires de l’ancien Empire russe. Un corps expéditionnaire de 600 000 soldats allemands et austro-hongrois envahit les fertiles Terres noires, avec mission de les mettre en coupe réglée au profit de leurs Etats respectifs. L’invasion met fin à une année de révolution sociale à Gouliaï-Polié, provoque le retour des anciens possédants, l’avènement du pouvoir fantoche de l’hetman Skoropadsky et une répression implacable des paysans réfractaires. Makhno retrace cette période dans le troisième chapitre de ses souvenirs.

Désorienté par la tournure que prenait la révolution d’Octobre, il se met en route au printemps 1918 pour un périple de plus de deux mois à travers la Russie. Au cours de ses pérégrinations, il constate la mainmise accrue du nouveau pouvoir d’Etat sur la vie économique et sociale, combien les travailleurs se voient écartés des décisions qui les concernent, l’apparition d’une nouvelle bureaucratie et d’un appareil policier tout-puissants, l’élimination physique des dissidents révolutionnaires et la résignation des autres camarades, qui non seulement s’accommodent du nouveau pouvoir mais parfois n’hésitent pas à le rejoindre pour y assumer des responsabilités. À Moscou, les personnalités anarchistes qu’il côtoie le déçoivent par leur passivité. Il a également l’occasion de rencontrer Lénine au Kremlin, entrevue que Makhno a relatée dans des pages remarquables. Au cours de l’entretien, ce sont deux conceptions de la révolution qui s’affrontent ; elles s’opposeront bientôt les armes à la main. On verra à la fin de la quatrième partie des Mémoires comment Makhno parvint à regagner clandestinement l’Ukraine.

En juillet 1918, de retour au pays, il tisse un réseau de contacts avec ses compagnons d’idées et sympathisants puis, à l’issue d’une intense préparation psychologique, entreprend des coups de main audacieux contre l’occupant et ses alliés locaux, notamment les colons allemands. À ces derniers, il confisque systématiquement leurs attelages, pour inventer la fameuse tatchanka - la jeep de la guerre civile -, en y installant une mitrailleuse et plusieurs hommes : elle deviendra son meilleur atout tactique, alliant mobilité et efficacité. Cette lutte armée de libération nationale et sociale s’attire la sympathie active de la paysannerie et l’appui de nombreux détachements d’insurgés locaux. Démoralisées par les harcèlements des partisans, contraintes de quitter le pays par l’armistice de novembre 1918, les troupes austro-allemandes abandonnent finalement l’Ukraine. Souvent, les insurgés se chargent de les désarmer au passage.

Car de nouveaux ennemis pointent à l’horizon. Comme leurs alliés cosaques du Don blanc, des régiments de gardes blancs s’efforcent de restaurer l’ordre ancien et de ressusciter l’Empire russe. De plus, les nationalistes ukrainiens (le Directoire de Petlioura et Vinnitchenko succédant au régime de terreur de Skoropadsky) contrôlent à présent l’Ukraine occidentale et les grandes villes. Ils tentent d’instaurer un État bourgeois traditionnel avec toutes ses prérogatives, y compris celle de la conscription, dans le but de créer une armée régulière. Cette dernière disposition va les conduire à l’affrontement avec Makhno et les insurgés. Sous la direction du Batko, un vaste front se forme, unifié par un État- Major commun. C’est le début de l’Armée insurrectionnelle d’Ukraine qui, un an plus tard, ira jusqu’à compter cent mille membres.

Nous sommes en décembre 1918 ; Nestor Makhno n’a pu poursuivre ses Mémoires au-delà. La Makhnovchtchina combat alors sur quatre fronts : contre les débris des corps expéditionnaires austro-allemands, contre les Cosaques blancs de Krasnov, contre les dénikiniens et contre le Directoire de Kiev. Fin décembre, les insurgés marchent sur Ékatéri- noslav pour combattre les petliouriens. Le comité bolchévik local propose à Makhno le commandement des détachements ouvriers et il accepte cette offre. Les petliouriens furent défaits, mais revenus en force quelques jours plus tard, ils reprirent la ville. (La Makhnovchtchina et ses alliés d'hier éclaire le rôle des bolchéviks dans ces événements.) Une ligne de front s’établit peu après entre les makhnovistes et les petliouriens à la frontière nord-ouest de la région insurgée. Celle-ci couvre désormais un vaste territoire de plusieurs centaines de kilomètres affranchi de toute autorité d’Etat.

L’armée contre-révolutionnaire de Dénikine présentait un danger plus sérieux. En février 1919, à Gouliaï-Polié, un Congrès régional de paysans, ouvriers et partisans examina la question. Il appela tous les habitants de la région à une mobilisation volontaire et égalitaire. Les makhnovistes réussirent à repousser une première fois les troupes dénikiniennes jusqu’à la mer d’Azov. Plus tard, durant l’été, ils parvinrent à compromettre leur remontée vers le Nord et leur jonction avec l’armée blanche de Koltchak. L’offensive de Dénikine sur Moscou sera sapée sur ses arrières, ses voies de communications coupées, ses bases de ravitaillement détruites par les raids des paysans anarchistes. Ainsi, les makhnovistes desserreront l’étau qui menaçait d’écraser les bolchéviks. Dès longtemps, Dénikine avait pris la mesure du danger et résolu d’en finir avec la Makhnovchtchina. Lorsque les bolchéviks arrivèrent dans la région, Makhno le combattait depuis trois mois déjà. Les Rouges ne doutaient pas que les détachements anarchistes paysans se fondraient dans leur Armée. Quant aux insurgés, ils avaient besoin d’armes. Un accord fut donc passé au mois de mars : l’Armée insurrectionnelle obtenait munitions et approvisionnements à l’égal de l’Armée rouge, en échange de quoi elle devenait partie intégrante de ladite armée. Cependant, l’« Armée révolutionnaire insurrectionnelle » gardait ses drapeaux noirs et conservait ses trois principes essentiels : volontariat, élection et autodiscipline. Il devint bientôt évident que les makhnovistes ne se laisseraient pas absorber, et la masse insurgée rejetait d’ailleurs farouchement les organes gouvernementaux bolchéviks. En représailles, l’approvisionnement en armes et en munitions de l’Armée insurrectionnelle fut considérablement réduit. En avril 1919, un troisième Congrès des paysans, ouvriers et partisans se réunit à l'appel du Conseil révolutionnaire militaire makhnoviste. Vers la fin de ses travaux, le Congrès reçut un télégramme du commandant de la division Dybenko qui le déclarait « contre-révolutionnaire » et ses organes « hors la loi ». Nous publions la réponse des makhnovistes à ce qui fut le premier attentat officiel des bolchéviks aux libertés de la région.

En mai, lorsque les troupes insurgées durent faire face à l’assaut des Cosaques de Dénikine qui envahissaient les villages, plusieurs responsables bolchéviks en profitèrent pour s’emparer des militants, les exécuter, et détruire les communes libres. Trotsky paraissait résolu à liquider le mouvement makhnoviste. Si les bolchéviks n’avaient pas dégarni leur front de combat, les hordes des Cosaques blancs auraient- elles pu déferler sur la région et occuper Gouliaï-Polié, comme ce fut le cas au mois de juin 1919 ? Face à l’offensive décisive de Dénikine, Makhno ne pouvait appeler les siens à la lutte ouverte contre les bolchéviks. Il déclara quitter provisoirement son poste de commandement et engagea les insurgés à poursuivre la lutte sous la direction des états-majors bolchéviks. Mais lorsqu’il apparut que les Rouges abandonnaient l’Ukraine, il reprit l’initiative. Le mot d’ordre fut donné aux détachements d'insurgés de destituer les chefs rouges et de se grouper sous les ordres de Makhno. C’est cette force révolutionnaire indépendante qui se dressa contre Dénikine durant l’été 1919, parvint à lui échapper au cours d’une retraite épique de plus de 600 km à travers la fournaise des steppes, reprit finalement l’offensive et balaya les Blancs. En octobre-novembre, c’en est fait de Dénikine. À la fin de l’année, bolchéviks et anarchistes contrôlent presque toute l’Ukraine méridionale et orientale - ce en grande partie grâce à la Makhnovchtchina et au génie stratégique de son organisateur.

Pour demeurer seuls maîtres du pays, il ne restait plus aux bolchéviks qu’à se débarrasser des anarchistes. Dès le mois de janvier 1920, Makhno et ses combattants furent de nouveau déclarés proscrits et hors la loi, en réponse à leur refus de rejoindre le front polonais. (Car obéir à cet ordre du 14e corps de l’Armée rouge équivalait à signer le démantèlement du mouvement sur place.) Les makhnovistes étant frappés au même moment par une terrible épidémie de typhus, les bolchéviks parvinrent à prendre pied dans la région et à saper son libre développement. Les paysans réfractaires furent exécutés en masse. Il en périt au moins 200 000 ; autant sans doute furent déportés en Sibérie ou ailleurs par les autorités bolcheviques .

Cependant, durant l’été 1920, il fallut faire face à l’offensive blanche de Wrangel. L’Armée rouge battait encore en retraite et les masses paysannes et ouvrières recommençaient à se tourner vers Makhno. Pour contrer l’influence des anarchistes, les bolchéviks n’imaginèrent rien de mieux que de faire courir le bruit d’une alliance entre Makhno et les Blancs. Mais ils durent bientôt se démentir, obligés qu’ils furent de passer un nouvel accord avec les makhnovistes pour soutenir l’assaut de Wrangel. A la mi-octobre 1920, l’armée de Makhno se mit en marche contre les Blancs. Dans la campagne qui suivit, elle contribua grandement à les déloger de Crimée.

Après quoi, ayant mis les forces anarchistes à profit, les bolchéviks se retournèrent une troisième fois contre les insurgés. En cas de refus d’obéissance, la 4e armée située en Crimée reçut l’ordre d’agir contre les makhnovistes « par tous les moyens à sa disposition et de toutes ses forces militaires ». La lutte dura plusieurs mois dans un froid glacial. Quelles furent les conditions de ce duel inégal (quelques milliers d’insurgés contre une armée de 150000 hommes, auxquels vinrent s’ajouter deux divisions de cavalerie des « Cosaques rouges » de Boudienny), on s’en fera une idée en lisant la lettre à Piotr Archinov [6] que nous publions en fin de volume. Au cours d’un dernier raid, l’ultime carré de braves entre les braves parcourt plus de mille kilomètres en l’espace de trois semaines, se frayant la route, au milieu de combats quotidiens, à travers un rempart continu de troupes ennemies, pourtant averties de son passage. Avant d’échapper à l’Armée rouge, Makhno put encore mettre en déroute plusieurs de ses unités. Il fit plus de 20 000 prisonniers parmi leurs soldats qui, pour la plupart, refusaient de le combattre. Le 28 août 1921, après un ultime engagement, malade, souffrant de plusieurs blessures, il parvint à franchir le Dniestr et à quitter l’Ukraine.

Telle fut, à grands traits, l’épopée de la Makhnovchtchina. Mais le plus étonnant est que l’action militaire n’a constitué qu’un aspect de cette aventure. Car le mouvement concerna directement un territoire de deux millions et demi d’habitants. Cette libre Makhnovie, qui tint tête aux armées blanche et rouge, fut la seule force de la révolution et de la guerre civile avec laquelle les bolchéviks ont été contraints de traiter officiellement. En outre, parmi toutes les insurrections paysannes qui se dressèrent contre la politique du pouvoir soviétique durant la guerre civile, aucune ne fit preuve d’une efficacité politique, d’une activité autonome et d’une inventivité militaire comparables. La popularité de l’anarchisme au sein du mouvement s’expliquait en premier lieu par la force de l’exemple personnel de Makhno, partisan de l’idée d’une révolution sociale populaire et de la destruction du pouvoir d’Etat. L’idée directrice du mouvement était l’autogouvernement du peuple, l’activité autonome de la paysannerie, le refus du diktat de n’importe quel pouvoir, l’appui exclusif sur ses propres forces. Elle était inspirée, écrivent Danilov et Chanine par « la tradition de la commune rurale et s’était entrelacée avec l’anarchisme, la conscience communautaire de la paysannerie et de son expérience pratique [7] ». Cela dit, les anarchistes ne dirigeaient pas le mouvement : l’armée makhnoviste n’était pas à proprement parler une armée anarchiste et la Makhnovchtchina, organisation originale et autonome, fut plus qu’un épiphénomène de l’anarchisme, même si elle s’est nourrie de son idéal et de ses principes[8].

Sur la base d’un impressionnant travail d’archives (plus de 450 documents), Danilov et Chanine ont analysé avec précision le programme politique des makhnovistes : « Il tendait à créer un ordre soviétique fondé sur l’idée d’autogouvemement populaire [...], l’organisation de la société par les travailleurs eux-mêmes, appuyée par l’Armée insurrectionnelle, sous la forme d’un pouvoir des soviets qui n’avait rien à voir avec celui que les bolchéviks voulaient transplanter en Ukraine après l’avoir instauré en Russie. » La différence était de taille : ici, « des soviets libres (anti-autoritaires), élus par l’ensemble de la population laborieuse et non désignés d’en haut [...] devaient résoudre ses problèmes économiques fondamentaux dans le respect de ses intérêts propres, non au bénéfice d’un parti quelconque. Makhno considérait que les bolchéviks avaient dénaturé, en les bureaucratisant et en les coupant du peuple, les soviets qui s’étaient spontanément créés à la chute de l’autocratie. Ils les avaient changés en un pouvoir de commissaires autodésignés et de fonctionnaires et, en fin de compte, en dictature du parti unique. » C’est en ce sens que « les makhnovistes adoptèrent pour premier mot d’ordre la lutte pour un authentique pouvoir soviétique[9] Au terme des hostilités, ils prévoyaient de convoquer un Congrès pan ukrainien des soviets qui aurait à résoudre les problèmes vitaux du peuple laborieux. Plus d’une fois, Makhno formula cette exigence au gouvernement soviétique d’Ukraine. Sur le territoire qu’ils contrôlaient, les makhnovistes travaillèrent dans ce sens : ils « convoquèrent des congrès, organisèrent régulièrement des assemblées de districts et de villages, où des décisions collectives étaient prises afin de résoudre les problèmes de la vie courante [...] Parmi les paysans des villages et les ouvriers des villes libérés par les makhnovistes, le mécanisme concret du pouvoir soviétique devait s’organiser sous la protection armée des militants, à partir d’organisations libres : syndicats, comités de fabriques et d’usines, comités paysans. Des congrès généraux (ou conférences) seraient convoqués en vue d’examiner ou de résoudre les problèmes du jour. Avec le temps, ces conférences ou congrès devaient se transformer en Soviets économiques des organisations ouvrières et paysannes, organes du pouvoir exécutif qui appliqueraient les décisions des assemblées générales, des réunions et des congrès locaux [...] Les soviets libres auraient établi des relations économiques directes entre toutes les régions de la Makhnovie et ainsi se serait créé un ordre soviétique ouvrier-paysan affranchi du pouvoir d’État[10]. »

Enfin, le problème de la terre était résolu démocratiquement : sa possession ne pouvait être ni personnelle, ni nationale. Seuls « ceux qui la travaillaient de leurs mains pouvaient la posséder, durant le temps qu’ils la travaillaient », et elle était « répartie selon le nombre des bouches à nourrir ». Ces choix, rappelons-le, s’inscrivaient dans la droite ligne des traditions démocratiques et égalitaires de la Russie ancienne, dont l’organe de démocratie directe (le Vetché) avait perduré à travers la commune rurale (le Mir), pour réapparaître en 1905 sous la forme des soviets.

Mais il est temps de laisser la parole à Makhno. Les pages qu’on va lire éclairent un pan encore mal connu de l’histoire du xxe siècle. Quant au récit, il maintient le lecteur en haleine, tant les péripéties sont nombreuses et l’action intense. Puisse-t-il contribuer à préserver de l’oubli l’une des plus importantes tentatives d’auto-émancipation populaire de l’histoire.

A. S. Paris, novembre 2009.

MÉMOIRES

CHAPITRE PREMIER : JEUNESSE

I Enfance. — II La révolution de 1909 et les années militantes. — III Arrestations et tentative d’évasion. — IV Dans l’attente du procès. — V Condamné à mort. — VI Premier projet d’évasion. — VII Condamné à la prison à perpétuité. — VIII À la prison des Boutirki de Moscou. — IX Tentatives d’évasion. — X Mes études. Débats sur la guerre de 1914. — XI La révolution de 1917 et notre libération.

I Enfance.

Je suis un paysan, né à Gouliaï-Polié, bourg de la région d’Ekatérinoslav[11], en Ukraine. Mes parents furent d’abord des serfs, puis des paysans libres. Selon le récit de ma mère, leur vie fut épouvantable sous le servage. Encore enfant, elle fut battue deux fois à coups de verges. La première, parce que frappée par la femme de l’intendant, ma mère s’était sentie offensée et ne voulait plus faire les chambres chez elle ; la seconde, parce que libre de corvée pour une journée, elle n’avait pas voulu aller lier des gerbes pour trois kopecks, déclarant que ce n’était pas assez payé. Chaque fois, l’intendant rapporta les faits au seigneur, qui lui enjoignit de se présenter sur le perron de la demeure, où elle reçut quinze coups de verges en présence du maître.

Je n’ai pas connu mon père, car j’avais à peine onze mois lorsqu’il mourut. Il avait été serf du même maître que ma mère, un certain Chabelsky, qui demeurait dans une de ses propriétés, non loin du village de Chépétovka (aujourd’hui Mestéropol), à sept kilomètres de Gouliaï-Polié. Plus tard, bien que libre et marié, mon père n’eut d’autre ressource que de continuer à travailler comme journalier chez le même propriétaire. À ma naissance, il quitta cet emploi et s’embaucha comme cocher chez un riche juif, Kerner, propriétaire d’une usine à Gouliaï-Polié ; il mourut peu de temps après.

Deux ans avant sa mort, ma mère commença à accumuler des matériaux pour bâtir une maisonnette afin d’y loger toute la famille. Elle amassa des briques, toute seule, avec la plus grande patience. Au décès de mon père, la maisonnette était à peine commencée : il n’y avait que les murs. Mes quatre frères et moi, orphelins, restâmes à la charge de notre malheureuse mère. Sa maisonnette inachevée, seule et démunie avec cinq enfants en bas âge, qu’allait-elle faire ? La pauvre perdit pied, ne sachant par quel bout commencer, ni qui écouter.

Une petite propriétaire de la localité, ma marraine, n’ayant pas d’enfant, pressa ma mère de me confier à elle. Mes frères aînés, Karpe et Savva, n’étaient plus à sa charge, étant employés comme bergers chez des pomechtchiks[12]. « Il m’était même pénible de l’écouter, raconta plus tard ma mère, mais il n’y avait rien à faire... À force de l’entendre parler de la situation impossible de notre famille, j’ai fini par lui donner raison. »

Cependant, mes frères avaient entendu plus d’une fois les récits de ma mère sur la vie, les habitudes des pomechtchiks et sur leur cruauté, surtout à l’égard des paysans. Cela s’était gravé dans leur mémoire. Aussi, un dimanche, étant venus nous rendre visite et ayant appris que ma mère était prête à me faire adopter par la propriétaire, ils la supplièrent d’y renoncer. Et c’est avec des larmes, non avec des paroles, qu’on essaya de résoudre le problème : fallait-il me donner à la propriétaire ou bien me garder à la maison ? Elle finit par céder et décida de me garder auprès d’elle encore quelque temps. Une année passa, sans améliorer la situation familiale. Ma marraine demanda avec insistance mon adoption. Cette fois, ma mère n’hésita plus, elle accepta.

Je restai seulement quelques semaines chez ma nouvelle mère. Sevré de tendresse, j’étais nourri à part et sans trop de régularité. Ma mère, qui passait tous les jours, souffrait beaucoup en voyant mon état. Un jour, m’ayant trouvé seul et en larmes, elle décida de me reprendre. Elle me garda auprès d’elle et m’éleva comme elle put jusqu’à l’âge de dix-huit ans.

Je ne me rappelle que très vaguement ma première enfance. Quand j’eus huit ans, ma mère me fit entrer à l’école du village. Je fus bon élève, l’instituteur se montrait content de moi, ma mère était fière de mes succès. Mais cette période heureuse tourna court. L’hiver venu, je fus entraîné par quelques camarades à faire l’école buissonnière pour aller patiner sur la rivière gelée. Cette nouvelle occupation m’absorba au point de me faire manquer l’école des semaines entières. Ma mère n’en savait rien, bien sûr. Le matin, elle me croyait toujours parti pour l’école avec mes livres. Le soir, elle me voyait rentrer. En réalité, je ne fréquentais que la rivière. Après avoir patiné et joué jusqu’au soir avec une centaine de galopins de mon espèce, je rentrais à la maison d’excellent appétit.

Je poursuivis avec application ces études de patinage jusqu’à la mi-carême, jour fatal qui les fit cesser d’un coup et dont je me souviens encore dans ses moindres détails. Je patinais avec un de mes camarades, comme d’habitude, lorsque la glace céda et que nous tombâmes à l’eau. Nous cramponnant au bord de la glace brisée et pataugeant jusqu’au cou dans l’eau froide, nous appelâmes à l’aide. La plupart de nos amis s’enfuirent, pris de peur. Les autres ne purent faire mieux que de crier comme nous à fendre l’âme. Enfin, quelques paysans survinrent et nous tirèrent de ce mauvais pas. Dans l’état où j’étais, je craignis de rentrer à la maison, car alors tout mon passé, tous mes beaux exploits de l’hiver seraient découverts ! Je décidai de me réfugier chez mon oncle. Chemin faisant, mes vêtements trempés gelèrent. J’arrivai chez lui dans un tel état qu’il craignit pour ma santé ; il me déshabilla, me frictionna avec de l’alcool et me fit coucher sur l’arrière-four. Ensuite, ma tante avertit ma mère. Elle accourut, pleine d’inquiétude, et apprit tous les détails de l’affaire. Alors, elle me coucha sur le banc pour me soigner à sa façon, avec un bout de corde nouée. Longtemps après sa cure, j’avais encore du mal à m’asseoir. Cependant, son principal effet fut de faire de moi un bon élève.

Hélas, ces études sérieuses furent sans lendemain. Une dizaine de jours avant Pâques, plusieurs élèves de notre école, moi compris, se battirent à la sortie des classes avec des élèves de l’école paroissiale. Dans l’ardeur du combat, plusieurs arbustes furent saccagés à proximité du bâtiment de l’administration communale. Le lendemain, le maire du village vint voir notre directeur et demanda les noms des bagarreurs de la veille, afin de faire payer les dégâts par leurs parents. Le directeur fit une enquête. D’abord, personne n’avoua, mais lorsqu’il déclara qu’il connaissait les poltrons, je racontai tout, en désignant également mes amis, lesquels furent obligés d’avouer à leur tour. En récompense de mes aveux complets, je reçus trois coups de règle sur les doigts et dus rester agenouillé une heure durant dans un coin de la classe. J’éprouvai une telle honte, une humiliation si profonde, que je ne voulus plus retourner à l’école. En accord avec quelques amis, nous nous sauvâmes. Chez nous, racontant une tout autre version de l’affaire, nous accusâmes le directeur de nous avoir chassés. Bien entendu, les parents allèrent lui demander des explications, nous punirent et nous firent reprendre le chemin de l’école quelques jours après. Mais tout était brisé pour moi : je n’avais plus aucun plaisir à fréquenter l’école, ni le cœur d’apprendre comme aurait dû le faire un garçon de neuf ans. C’est à grand-peine que je pus tenir jusqu’aux vacances d’été.

L’été venu, je me fis embaucher comme conducteur d’attelage par un pomechtchik nommé Janssen. Je touchais vingt-cinq kopecks par jour, soit un rouble et demi par semaine. Chaque samedi, ayant reçu cette somme, je la tenais serrée dans ma main et parcourais presque en courant, rempli d’une grande joie, les sept kilomètres qui me séparaient de la maison. En arrivant, je remettais aussitôt l’argent à ma mère, très heureux qu’elle l’accepte, tout comme auparavant j’avais vu mes frères lui remettre le leur. Maintenant, moi aussi j’avais ma paye et je la lui donnais comme eux. Mon cœur d’enfant était tout en joie. Je me souviens qu’un jour j’oubliai de faire boire mes bœufs ; aussi, chemin faisant sur la charrette remplie de gerbes, je vis les bêtes se diriger brusquement vers l’abreuvoir. Au même moment, l’aide-intendant passa en voiture. C’était une brute que nous avions surnommée gobe-mouches à cause de sa bouche toujours ouverte. Il me donna deux coups de fouet. Furieux, j’étais prêt à m’enfuir à la maison. Seul le souvenir du samedi, l’idée de la joie que j’allais procurer à ma mère en lui remettant ma paye, parvint à m’en dissuader. J’ai travaillé ainsi tout l’été, en gagnant en tout vingt roubles. Ce fut mon premier gain.

À l’automne, ma mère exigea que je retourne en classe, à quoi je m’opposai vivement. Elle finit par céder et me transféra dans une autre école, celle d’un village voisin appelé Andréievka, où son neveu était instituteur. Là, je repris mes études avec application. Devant mon désir d’apprendre et mes bons résultats, l’instituteur mon cousin se déclara très satisfait de moi. Il espérait me voir devenir le premier de la classe à l’examen. Cela m’encouragea ; je me mis à étudier en dehors des cours, à son domicile, et il m’aidait volontiers. Le bonheur de pouvoir passer premier en quatrième classe de lycée m’attendait ; mon cousin Pérédérev y songeait sincèrement. Mais, encore une fois, un incident banal et stupide brisa mon rêve. Un jour que j’avais particulièrement chahuté en classe, mon parent m’expulsa de la salle. Fâché à mon tour, je gagnai la chambre où il habitait avec sa femme. Ouvrant le buffet, j’y pris un sac de prunes, le posai sur la machine à coudre et commençai à goûter ces beaux fruits. Au début, je comptais n’en chaparder que deux ou trois, mais elles étaient si bonnes que, sans m’en apercevoir, je les mangeai toutes. Au moment où je terminais mon petit repas, mon cousin et sa femme entrèrent dans la pièce. Le brave homme me gifla et me fit mettre au coin à genoux. La punition ne dura guère, sa femme le priant de me pardonner, ce qu’il fit de bon cœur. Sitôt libre, j’allai voir quelques amis et, toujours en colère, j’écrivis un mot à ma mère à Gouliaï-Polié, en la suppliant de me reprendre car on me frappait à l’école. Ayant connu le servage, ayant été elle-même battue plusieurs fois par ses maîtres, ces violences lui faisaient horreur. Dans son esprit, elle seule avait le droit et le devoir de me châtier s’il le fallait. Aussi, mon mot sitôt reçu, elle se rendit chez son neveu, furieuse, et sans même vouloir écouter sa version des faits elle me ramena à la maison.

À Gouliaï-Polié, elle me remit tout de suite dans l’école où j’avais commencé mes études. Malgré le passé, on m’accepta après un examen de contrôle. Je me mis très sérieusement à l’ouvrage, cette fois. Je devins bientôt le meilleur élève en arithmétique et surtout en lecture. L’avenir me souriait de nouveau. Mais la deuxième classe vit la fin de ma scolarité. La situation familiale était devenue si difficile qu’après avoir été journalier chez un pomechtchik pendant tout l’été, je dus y rester également pour l’hiver. Certes, tous mes frères, Karpe, Savva, Emilian et Grégoire, regrettaient amèrement de n’avoir pu terminer leurs études et ils insistèrent pour que je quitte mon service et reprenne les cours. En novembre 1899, je finis par abandonner mon travail mais trop tard pour trouver encore une place à l’école. Je n’eus d’autre ressource que de retourner chez Janssen. Ma scolarité s’acheva ainsi.

Toutes ces péripéties, ainsi que la pénible situation de ma famille, me firent naturellement réfléchir à ce qui était le plus important pour moi : l’école ou bien l’emploi qui me procurait vingt roubles par trimestre ? C’est à cette époque que je commençai à éprouver de la colère, une rancune qui allait jusqu’à la haine contre le pomechtchik et surtout sa progéniture : ces jeunes fainéants qui passaient souvent près de moi, frais et dispos, repus, bien habillés, tout parfumés, tandis que moi, sale, en haillons, pieds nus et puant le fumier, je m’occupais à faire la litière des veaux. L’injustice me sautait aux yeux. Le seul raisonnement, bien enfantin, qui réussît à me calmer alors fut que c’était dans l’ordre des choses : eux étaient les maîtres et moi, j’étais payé pour puer le fumier.

Deux années s’écoulèrent ainsi. Comme j’avançais dans ma carrière en passant des veaux aux chevaux, la réalité se fit plus rude. Souvent, je voyais les fils du pomechtchik frapper brutalement les garçons d’écurie, surtout parce que « les chevaux étaient mal étrillés ». Ici encore, les ténèbres de mon esprit me faisaient accepter lâchement la situation. Je m’habituais à toute cette vilenie : voir de jeunes nobles brutaliser mes semblables - et non seulement je me taisais mais, en véritable esclave, je m’efforçais comme les autres de détourner les yeux, sans avoir l’air de rien savoir ni de rien remarquer. Un an passa encore, nous étions en 1902, j’avais treize ans. Les garçons d’écurie étaient pour la plupart des gens sensibles et sensés. Vu mon jeune âge, ils me traitaient avec égards et me plaignaient beaucoup.

Un jour d’été, comme nous étions tous en train de déjeuner, à l’exception du premier garçon d’écurie, occupé à tailler la queue des chevaux, deux des fils du pomechtchik entrèrent dans la pièce, accompagnés de l’intendant et de son aide ; ils se mirent à discuter avec le deuxième garçon. Au début, ils causèrent poliment, puis changèrent brusquement de ton, et se mirent à crier et à l’insulter. Finalement, ils se saisirent de lui et le rouèrent de coups comme des brutes. Tous les autres garçons d’écurie restèrent à demi morts de peur devant la colère des maîtres. Quant à moi, je bondis hors de la pièce, traversai la cour en coup de vent et faisant irruption dans l’écurie, criai au premier garçon : « Batko[13] Ivan, les maîtres battent Philippe à la cuisine ! » Batko Ivan se précipita dehors comme pris d’un accès de folie, sans tablier, les ciseaux à la main. Je le suivis sans dire un mot, il traversa la cour en courant et surgit dans la pièce. Il y avait peut-être de quoi pleurer, mais j’éclatai de rire lorsque, voyant battre son aide, il tomba à bras raccourcis sur l’un de nos jeunes nobles ; comme un lion, il sauta sur lui et d’un seul coup le fit rouler à terre. Il lui donna encore quelques coups de pied, puis saisit l’intendant et se mit à le frapper sous les côtes, à la manière paysanne. Les deux fils du maître et l’aide-intendant s’enfuirent en enfonçant les châssis des deux fenêtres de la cuisine.

Entre-temps, d’autres esclaves s’ameutèrent. Tous les journaliers, abandonnant leur travail, accoururent pour donner un coup de main aux garçons d’écurie. De tous côtés, on criait : « Jusqu’à quand les maîtres continueront-ils à nous maltraiter ? » Tous se plantèrent devant le perron de la demeure seigneuriale et demandèrent à toucher leur dû, ne voulant plus rester davantage. Le vieux propriétaire, pris de peur, sortit en personne sur le perron pour tenter de nous calmer. Il demanda aux garçons d’écurie de rester à son service, de pardonner leur bêtise à ses jeunes héritiers. Il promit que plus rien de semblable ne se reproduirait. Alors, les garçons d’écurie décidèrent de rester : ils pouvaient s’estimer satisfaits, car dans cette propriété au moins leur action avait mis fin, une bonne fois, à toute tentative de résoudre les différends à coups de poing.

Quant à moi, qui étais encore enfant, cet incident me fit une impression ineffaçable. J’entendis pour la première fois de ma vie des paroles de révolte lorsque Batko Ivan me dit ensuite : « Personne ici ne doit accepter la honte d’être frappé... Et toi, mon petit Nestor, si jamais l’un de tes maîtres veut te battre, prends la première fourche qui te tombe sous la main et fonce dedans ! » Pour mon âge et mon âme d’enfant, ces paroles furent terribles, mais je sentis spontanément, d’instinct, tout leur vrai sens et leur justesse. Plus d’une fois par la suite, quand j’arrangeais la paille dans l’écurie et que je voyais apparaître l’un des maîtres, j’imaginai qu’il allait me frapper et qu’alors je l’enfourcherais sur place.

Un an passa encore et mon existence de garçon de ferme prit fin. La situation de ma famille avait beaucoup changé au cours des trois ou quatre dernières années. Mes grands frères s’étaient mariés, ils avaient maintenant leur propre ménage et travaillaient leurs lopins chacun de son côté. L’un d’eux, Karpe, s’était même fait construire à part une petite maison. Sur leurs conseils, je me fis embaucher comme apprenti dans une fonderie de Gouliaï- Polié, où l’un de nos meilleurs maîtres mouleurs, P. Véliky, m’apprit l’art de couler des roues de moissonneuses. J’abandonnai bientôt l’usine et restai quelque temps à la maison maternelle. Ensuite, je me fis embaucher comme vendeur chez un marchand de vin. Au bout de trois mois, cet emploi m’écœura tellement, qu’étant venu avec mon patron à la foire de Gouliaï-Polié, je filai en cachette et ne me montrai pas durant deux semaines entières, ni chez lui, ni chez les miens. Ce n’est qu’après son départ que je rentrai à la maison. Là, mes frères m’apprirent que leur situation redevenait mauvaise : la récolte s’annonçait maigre et leurs deux chevaux étant morts, il fallait les remplacer, par conséquent s’endetter. En outre, la charrette était hors d’usage, si bien qu on ne pouvait plus s’en servir pour transporter le blé. Je me décidai à les aider en m’embauchant dans une maison de badigeonnage, à condition que le patron me commande une bonne voiture que je lui rembourserais par mon travail. Ainsi fut fait et, la voiture sitôt payée, je quittai cet emploi pour aider mes frères dans leurs travaux agricoles.

En 1904, l’un de mes frères, Savva, fut mobilisé et partit à la guerre[14]. Nous autres, nous construisîmes tous ensemble une maison à part pour notre frère Emilian : il nous quitta alors et s’y installa avec sa famille. Karpe et Emilian partis, Savva mobilisé, nous ne restâmes plus que deux à la maison maternelle, Grégoire et moi, encore adolescents. Bientôt, nos affaires déclinèrent de nouveau et Grégoire s’embaucha comme manœuvre. Je restai donc seul, avec un cheval et quatre hectares à cultiver.

II La révolution de 1909 et les années militantes.

Survint l’année 1905, le mouvement populaire de Janvier à Saint- Pétersbourg et les insurrections de masse à travers tout le pays. Pour la première fois de ma vie, je commençai à lire de la littérature politique, clandestine et interdite. Durant les derniers mois de l’année, alors que le mouvement insurrectionnel battait son plein, je tombai d’abord sous l’influence des social-démocrates. Leur phraséologie socialiste, leur fausse ardeur révolutionnaire m’avaient séduit et trompé. Sans crainte aucune, je distribuai quantité de tracts social-démocrates appelant à lutter contre le tsar et pour la république.

Au début de 1906, je liai connaissance avec un petit groupe de paysans anarchistes-communistes de Gouliaï-Polié. Je ne tardai pas à les rejoindre. L’état de siège décrété à travers tout le pays, les conseils de guerre, les expéditions militaires, les fusillades, rendaient très difficile l’activité du groupe. Malgré tout, une fois par semaine, parfois plus souvent, nous organisions des réunions restreintes de propagande pour dix ou quinze personnes. Ces nuits-là, car d’ordinaire nous nous réunissions la nuit, étaient pour moi pleines de lumière et de joie. Nous nous rassemblions l’hiver au domicile de l’un des nôtres, en été dans les champs, près du lac, sur l’herbe verte ou parfois de jour, au cours de promenades. N’ayant que peu de connaissances, nous débattions de toutes les questions qui nous passionnaient.

Le membre le plus en vue du groupe était le camarade Procope Séméniouta. D’origine paysanne, il travaillait comme serrurier dans une usine. C’était le plus instruit d’entre nous et l’un des premiers à Gouliaï-Polié à avoir étudié sérieusement l’anarchisme. Après six mois dans un petit cercle d’études anarchistes, ayant bien saisi les fondements de la doctrine, je commençai à militer activement et passai dans un groupe de combat anarchiste-communiste. Le fondateur de ce groupe fut surtout le camarade Voldémar Antoni. Ses parents, d’origine tchèque, émigrés d’Autriche, étaient ouvriers. Lui aussi était ouvrier-tourneur. C’était un révolutionnaire honnête et sincère au plus haut point (je ne sais ce qu’il est devenu maintenant, n’étant plus en relation avec lui depuis dix-sept ans). À l’époque dont je parle, on l’avait surnommé Jésus à Gouliaï-Polié, surtout les femmes dont les maris fréquentaient les cercles d’études où Voldémar développait courageusement sa propagande. Il eut sur moi une influence décisive, chassant une fois pour toutes de mon âme les derniers restes de servilité et de soumission à une autorité quelconque. Depuis lors, je n’ai jamais quitté le chemin de la lutte pour la révolution sociale.

En septembre 1906, des gendarmes vinrent m’arrêter pour la première fois. Je parvins à me sauver. Un mois et demi plus tard, on m’arrêta quand même. On m’accusa d’avoir opéré des expropriations[15] ainsi qu’un attentat manqué contre les gendarmes. Cette fois-là, je ne dus qu’à un heureux hasard de ne pas être fusillé. N’ayant pu prouver ma culpabilité, les autorités m’acquittèrent et me remirent en liberté.

Vers la fin de 1906, Voldémar Antoni revint d’un voyage à Moscou. Alexandre Séméniouta, le frère de Procope, déserta de l’armée et rentra à Gouliaï-Polié. Le groupe déploya alors une activité de plus en plus énergique. À la terreur gouvernementale déchaînée en Ukraine, il répondit par des attentats politiques, sans abandonner pour autant le travail de propagande au sein des cercles d’études, où se sont formés des révolutionnaires remarquables, énergiques et sincères. Nombre d’entre eux périrent au cours de la lutte, sur l’échafaud et sous les balles. Toutefois, leurs pensées et leurs actes n’ont pas disparu sans laisser de traces, car les idées libertaires prirent solidement racine dans les milieux paysans de Gouliaï-Polié.

En 1907, l’activité du groupe s’intensifia : des attentats répondaient aux arrestations et aux exécutions de révolutionnaires. Des tracts furent tirés et diffusés pour faire connaître nos idées, en russe et en ukrainien. Notre activité atteignit son maximum et en réponse à la fameuse loi dite de Stolypine, abolissant la propriété communale de la terre, la Terreur noire fut organisée contre les pomechtchiks et les koulaks[16]. Ils faisaient des tournées de propagande à travers les villages pour prêcher l’abandon de la communauté rurale, les bienfaits de la propriété privée et l’adhésion à l’Union générale des propriétaires. Ne pouvant critiquer ouvertement et légalement cette propagande, le groupe décida de publier des tracts et des feuilles volantes pour expliquer aux paysans les véritables intentions de Stolypine et les méfaits de la nouvelle loi. Ensuite, cette activité ne suffisant pas, nous résolûmes d’incendier partout où nous le pouvions les biens et les champs des pomechtchiks : c’est ce qu’on a appelé la Terreur noire. Leurs propriétés brûlaient pendant des semaines sans que personne vienne éteindre les feux. Il en alla de même avec les koulaks. Chose curieuse : ce sont les ouvriers et paysans adhérents de la social-démocratie qui, seuls, aidèrent la police et les pompiers à faire face. Ils nous expliquèrent qu’il ne fallait pas lutter contre les choses ou anéantir les biens, le capital qui n’y était pour rien, et ainsi de suite. Cette circonstance fut bénéfique, car elle montra aux paysans de façon très pratique ce qu’étaient en réalité les SD[17]. Il devint bientôt impossible de trouver un seul paysan social-démocrate, non seulement à Gouliaï-Polié mais très loin alentour. Ceux qui avaient adhéré au parti SD le quittèrent rapidement. À cette époque, les membres du groupe, Antoni, Lévadny, Procope Séméniouta et moi-même, furent obligés de mener une existence illégale[18], sans quitter le village toutefois. En septembre 1907, la bêtise d’un socialiste-révolutionnaire, Mikhaïl Makovsky, me valut d’être arrêté.

Il m’avait demandé de lui prêter pour quelques jours mon revolver, prétextant un attentat contre le chef des gendarmes : ces derniers l’avaient rudement malmené une nuit, lors d’une interpellation. Content de voir que cet homme voulait venger sa dignité, je lui remis mon arme. Or, moins d’une heure après, se trouvant dans la rue avec moi et rencontrant sa fiancée, Varia Boulate, il lui tira deux balles à bout portant et déchargea sur lui le reste du barillet. Ils gisaient l’un et l’autre, bien que par bonheur leurs blessures n’étaient pas mortelles. Jugeant malhonnête de fuir en les abandonnant dans cet état, je restai auprès d’eux. La police survint et m’arrêta. Plusieurs jours après, Antoni, notre camarade le plus actif, fut arrêté lui aussi alors qu’il tentait de me rencontrer par l’intermédiaire d’une sentinelle.

J’appris plus tard que le commissaire de police, un certain Kariatchentsev, avait déclaré au chef de notre bureau de poste : « Je n’ai encore jamais vu des hommes de cette trempe. Ce sont de dangereux anarchistes, les preuves ne manquent pas, mais bien que j’aie mené des interrogatoires musclés, je n’ai rien pu obtenir d’eux. Makhno a l’air d’un paysan imbécile quand on le regarde, pourtant je sais qu’il a tiré sur des gendarmes le 26 août 1907. Eh bien, malgré tous mes efforts, je n’ai pu tirer de lui aucun aveu. Au contraire, il m’a fourni un alibi - solide, j’ai dû le reconnaître - démontrant qu’il n’était pas à Gouliaï-Polié ce jour-là. Quant à l’autre, Antoni, lorsque je l’ai interrogé, en le faisant frapper sans ménagement, il a osé me déclarer : “Toi, charogne, tu n’obtiendras jamais rien de moi ! ” Et pourtant je lui ai bien montré ce que c’était que la balançoire ![19]

Cette fois, le juge d’instruction était bien décidé à me mettre sur le dos plusieurs expropriations et attentats. Il s’avéra que je me trouvais loin des lieux dans tous les cas : plusieurs témoins le confirmèrent sans hésiter. Je dus rester en prison plus de quatre mois, cependant, jusqu’à la fin de l’instruction. Quant à Antoni, comme on ne pouvait l’accuser de quoi que ce soit, on voulut l’expulser en Autriche, sous prétexte qu’il était sujet autrichien. L’affaire alla jusqu’au gouverneur, lequel examina soigneusement son cas : il lui infligea d’abord un mois de prison pour une vague affaire de bottes, puis le fit libérer en lui interdisant de résider dans la région d’Ékatérinoslav. Antoni s’installa dans une région voisine sans nous perdre de vue, nous prêtant aide et assistance de temps à autre.

Je pris le train pour Gouliaï-Polié dès ma sortie de prison. À peine descendu sur le quai, je fus interpellé et remis aux mains du commissaire Kariatchentsev. Il m’interrogea séance tenante, prétendant posséder contre moi des éléments nouveaux, puis me renvoya devant le juge d’instruction. Celui-ci m’enferma près de quatre mois encore, avant qu’un propriétaire d’usine de Gouliaï- Polié, Danilovitch-Vitchlinsky, ne dépose une caution de deux mille roubles pour me libérer. L’homme auquel je devais ce fier service me conseilla de quitter le village. Il affirmait avoir des renseignements sur les intentions des autorités locales à mon égard. « Si vous ne voulez pas partir, me dit-il, au moins ne restez pas chez vous, trouvez un logement où vous pourrez vivre discrètement, passer inaperçu ! »

Or, à cette époque, aucun des membres actifs de notre groupe ne pouvait plus vivre ouvertement sous son vrai nom. Sur l’avis du camarade Alexandre Séméniouta, le plus écouté et estimé d’entre nous - son dévouement, son courage et sa fermeté étaient tels, que ses conseils faisaient loi -, le groupe décida que je resterais légal pendant une période de deux à trois mois, pour les besoins de l’action. Tout en continuant à militer, j’allai me faire embaucher chez un entrepreneur en badigeonnage.

Au cours de l’année 1908, les moyens des autorités de Gouliaï- Polié s’accrurent et elles disposèrent d’une antenne de l’Okhrana. Les mouchards, ces chiens à deux pattes, entamèrent leur sale besogne. Il devint beaucoup plus dangereux de militer ; néanmoins, j’organisai bientôt à Botchany, dans les environs, un autre petit cercle d’études anarchistes qui comptait vingt à vingt-cinq jeunes paysans. Nous lisions, commentions et discutions ensemble divers textes théoriques essentiels, et ce régulièrement, une fois par semaine.

Un mois plus tard, tous les camarades qui militaient clandestinement décidèrent de se réunir en conférence pour prendre des décisions importantes au sujet de la lutte armée. Mais d’abord il nous fallait résoudre une question délicate. Le 2 juin de cette année, nous avions exécuté un mouchard infiltré parmi nous, Kouchnarev. Or, il nous avait été présenté par le camarade Ivan Lévadny. Déjà, Antoni avait remarqué quelque chose de louche dans le comportement de ce dernier au moment de mon arrestation. Malgré nos soupçons et notre surveillance, Lévadny resta membre du groupe et rien ne put être prouvé contre lui. Cependant, cette affaire provoquait des frictions entre les camarades. L’une des tâches de la conférence était justement de tirer les choses au clair.

III Arrestations et tentative d’évasion.

Naturellement, Lévadny s’était aperçu de la défiance qu’il suscitait. Il se déclara prêt à prouver sa sincérité et sa fidélité au groupe, ainsi que son dévouement à la cause anarchiste, en se chargeant d’accomplir un acte terroriste que nous lui indiquerions. Afin de discuter à fond cette proposition, nous décidâmes, moi-même, les frères Séméniouta et quelques autres, de nous attarder après la réunion dans le logement de ce même Lévadny. Nous fûmes aussitôt encerclés par une sotnia[20] de Cosaques qui stationnait en permanence à Gouliaï-Polié depuis quelque temps.

Dès que le chef de l’Okhrana locale nous eut proposé de nous rendre, Lévadny s’écria : « Camarades, rendons-nous ! » À l’unanimité, ils protestèrent avec véhémence et prirent leurs armes. Dans la confusion de la fusillade, presque tous réussirent à se sauver, à l’exception de notre inoubliable et excellent camarade Procope Séméniouta qui fut tué. Son frère Alexandre et Lévadny furent blessés ; il y eut également des morts et des blessés parmi les Cosaques, gendarmes et policiers.

Quelques jours plus tard, j’allai voir Alexandre Séméniouta à son domicile clandestin pour lui décrire l’enterrement de son frère, auquel il n’avait pu assister. Nous parlâmes du gouverneur dont on annonçait la venue à Gouliaï-Polié, car il voulait juger de la situation sur place. L’occasion était bonne d’organiser un attentat contre lui. Le 6 août, Philippe Onichtchenko et moi-même partîmes chacun de son côté à l’endroit convenu, munis de bombes et de revolvers. Alexandre Séméniouta rejoignit également son poste, méconnaissable, le visage grimé. Mais on ne nous laissa pas approcher de la route où devait passer le gouverneur et il fallut renoncer. Les jeunes furent écartés, seuls les habitants les plus âgés eurent accès à la cour du bâtiment administratif cantonal. Le gouverneur prononça un beau discours pour exhorter les paysans à dénoncer le groupe de bandits dont le nid se trouvait dans la localité. Les paysans lui répondirent : « Nous ne sommes pas des bandits, il n y en a pas parmi nous et nous n’en connaissons pas ici. »

Dans la soirée, je retrouvai Philippe chez Alexandre Séméniouta ; nous étions désolés de notre déveine. Je leur proposai de faire sauter l’antenne locale de l’Okhrana avec les bombes que nous possédions, car je connaissais bien la disposition des lieux pour y avoir été convoqué trois fois au cours du dernier mois. Alexandre Séméniouta partit pour Ékatérinoslav afin de se procurer ce qui nous manquait. Il en rapporta deux bombes de neuf et quatre livres et nous dit avoir vu là-bas d’autres membres du groupe : Chevtchenko, Zouïtchenko, Lévadny et M. Althausen. Tous, à l’exception de ce dernier, avaient fait le coup de feu lors de notre accrochage avec la sotnia et tous voulaient participer à l’attentat, mais Séméniouta considéra que ce n’était pas nécessaire. La nuit du 24 août, nous résolûmes tous trois de faire sauter le bâtiment de l’Okhrana le surlendemain. En cas de malheur, notre sacrifice ne serait pas inutile. Comme nous sortions de chez Onichtchenko, plusieurs Cosaques à cheval, plantés devant la porte cochère de la maison, nous crièrent de nous arrêter ; nous leur répondîmes par des coups de revolver et disparûmes. Pendant l’échange de tirs, Alexandre fut légèrement blessé à la main. Philippe fut arrêté la nuit même. Lorsque je revis Alexandre, le lendemain, nos plans ne furent pas modifiés pour autant. Le 26 août, à quelques heures de l’attentat où nous pouvions trouver la mort l’un comme l’autre, je fus arrêté, menotté et emmené à l’Okhrana. Le lendemain, on me transféra à la prison de la gendarmerie où je retrouvai Philippe. L’échec de notre entreprise nous causa un vif dépit.

Quelques jours après, nous apprîmes l’arrestation de nos camarades à Ekatérinoslav, Séméniouta excepté. Lévadny et Althausen les avaient tous dénoncés. Ce dernier témoigna contre moi en déclarant : « Oui, je connais Makhno. C’est un membre du groupe et selon Lévadny c’est le terroriste le plus dangereux après les frères Séméniouta. » Nous fûmes tous ramenés à Gouliaï-Polié. Alors, Kariatchentsev me fit venir et me dit : « Eh bien, Makhno, cette fois-ci je vous tiens, vous ne pourrez plus nier les faits ! » Je fus accusé peu après par le juge d’instruction d’une longue liste de crimes contre la loi et les autorités. Il m’imputa surtout plusieurs expropriations et exécutions de gendarmes et de policiers. Je fus donc mis en jugement.

Un an plus tard, le même juge vint à la prison d’Alexandrovsk[21], où nous avions été transférés, pour nous signifier la clôture de l’enquête. Il nous expliqua avec force détails comment il avait réuni les charges et qui l’avait informé. Le même jour, les agents provocateurs Lévadny et Althausen quittèrent notre geôle et furent placés dans une cellule spéciale, où la direction de la prison protégeait les mouchards qui devaient rester quelque temps sous les verrous. Elle connaissait bien la règle : si elle nous les avait laissés, nous les aurions condamnés et exécutés. Ils purent poursuivre leur carrière de Judas et trahirent encore deux de nos camarades - K. Kiritchenko et E. Bondarenko - déjà arrêtés et déportés par ordre administratif dans la région d’Arkhangelsk. Nous décidâmes de leur régler leur compte dès que nous serions dehors.

Dès lors, les camarades se mirent à envisager sérieusement la possibilité d'une évasion collective. Un plan fut rapidement dressé. Je fus chargé de me mettre en rapport avec Alexandre Séméniouta, resté en liberté, et de mettre au point avec lui les détails de l’opération, surtout en ce qui concernait l’extérieur de la prison. Une nouvelle mesure contraria nos dispositions. On nous divisa en groupes de quatre et on commença à nous transférer à Ekatérinoslav. Notre plan fut modifié : les camarades du dehors devaient tenter de nous libérer pendant le trajet de la prison à la gare. Un code de signes fut mis au point afin qu’une femme, membre du groupe anarchiste-communiste d’Alexandrovsk, et qui venait tous les lundis sous les fenêtres de la prison, puisse apprendre si on nous avait annoncé la date exacte de notre transfert.

Le 4 janvier 1910, on nous avisa que le lendemain à l’aube nous devions être emmenés tous les huit à la gare. Nous réussîmes en temps voulu à informer le groupe, maintenant au complet à Alexandrovsk. Il avait dû quitter Gouliaï-Polié après avoir exécuté le commissaire Kariatchentsev et un autre officier de police, à la station Pologui. Nos camarades n’attendaient que le moment propice pour tenter de nous arracher aux soldats du convoi. Le 5 janvier, à trois heures du matin, on nous réveilla avec l’ordre de nous disposer au départ. Nous nous levâmes, joyeux de ce qui se préparait. Une heure plus tard, nous descendions dans la cour de la prison où une escorte de soldats nous attendait. Nous fûmes menottés deux par deux. Ensuite, nous sortîmes de la prison, entourés par les soldats sabre au clair, et nous nous dirigeâmes à travers les rues d’Alexandrovsk en direction de la gare.

Il faisait très froid : vingt-sept degrés au-dessous de zéro. Nous marchions au milieu de la chaussée à une si vive allure que nous ne remarquâmes même pas nos camarades qui nous suivaient sur le trottoir. Près de la gare, les soldats nous ordonnèrent de nous arrêter et c’est seulement à cet instant que nous entendîmes les paroles convenues prononcées par l’un des nôtres, nous signalant leur présence. L’un des soldats entra dans la gare pour s informer de l’arrivée du train et nous réserver des places. Mieux renseigné que mes compagnons sur le plan d’attaque, j’avais l’oreille au guet. Il était convenu qu’au moment où nous irions rejoindre le quai pour monter dans le train, chacun de nos camarades braquerait son arme sur un soldat de l’escorte en lui ordonnant de jeter la sienne. En cas de résistance, ils devaient être abattus sur place avec le provocateur Althausen. J’entendis la voix de Séméniouta, qui disait aux cochers dans son parler paysan : « Patientez une petite demi-heure, quoi ! La besogne terminée nous démarrerons. » Tous ces détails sont restés fixés dans ma mémoire. J’étais attaché au camarade Egor Bondarenko. Ses grandes mains ne pouvaient bouger dans les menottes, tandis que je parvenais à dégager les miennes sans beaucoup d’efforts, c’est pourquoi il me dit : « Dès que ta main sera libre, prends le revolver et abats toi-même ce mouchard d’Althausen : les camarades pourraient l’oublier dans la bagarre, il risque de filer ; je tâcherai de mon côté de ne pas le perdre de vue. » Soudain, on entendit le soldat qui sortait de la gare dire que le train de Mélitopol avait quarante minutes de retard, la neige encombrait les voies, on ne savait au juste quand il arriverait. Nous eûmes tous un léger frisson, l’aube approchait et le moment de notre fuite aussi. Il fallait garder son sang-froid.

On nous fit entrer dans la salle d’attente des troisièmes classes. Des bancs nous séparaient des autres voyageurs, lesquels s’empressèrent d’acheter du pain et du saucisson qu’ils nous firent passer par les soldats. Je me souviens que personne ne mangea, tant nous étions tendus.

Soudain, un cri retentit dans la salle : « Soldats ! Gendarmes ! C’est Séméniouta ! Saisissez-vous de lui, il va sûrement tirer ! » C’était notre mouchard Althausen qui s’époumonait ainsi. Il connaissait bien Séméniouta pour avoir habité avec lui quelque temps à Ekatérinoslav et l’avait reconnu parmi les voyageurs, bien que notre camarade fût déguisé en paysan, avec une grand pelisse de mouton et un bonnet à pointe. Le mouchard devait se dire que Séméniouta était venu pour l’abattre et il criait comme un forcené.

Il est difficile d’exprimer ce que nous éprouvâmes à ce moment- là. Nous vîmes plusieurs soldats et gendarmes se précipiter vers notre camarade qui sortit posément deux revolvers de ses poches et se mit à tirer en reculant vers la porte avant de disparaître. D’autres coups de feu retentirent ici et là dans la salle. Beaucoup de voyageurs s’étaient jetés à plat ventre pour éviter les balles. La fuite n’était plus possible et peu après les gardes-chiourme et les soldats se vengèrent sur nous de leur secousse.

En quelques minutes, la police et les limiers de l’Okhrana encerclèrent la gare. Interrogé, Althausen jura qu’il avait bien reconnu Séméniouta. Ce fut une grande surprise pour les autorités qui, sur la foi de renseignements officiels, le croyaient réfugié en Belgique. Voyant leurs hommes tomber sous ses coups, elles promirent une somme de plusieurs milliers de roubles pour sa capture, mort ou vif. Bien entendu, la presse le présentait comme un dangereux criminel.

Ce fut une sorte de titan de la révolution, tant par sa droiture et son dévouement à la cause libertaire que par son courage. Son intrépidité était légendaire. Il ne craignait ni l’échafaud ni les bourreaux. En 1906, il avait déserté le 56e régiment d’infanterie d’Odessa ; il occupa depuis, sans jamais l’abandonner, un poste pénible et périlleux dans le combat anarchiste révolutionnaire. Jusqu’en 1910, il empêcha constamment les autorités de dormir tranquille. Pour chaque révolutionnaire arrêté que l’on frappait ou martyrisait, Séméniouta répondait par une balle de revolver, exécutant la brute.

Les anarchistes qui l’ont connu, soit en Russie soit à l’étranger, se souviennent encore de lui comme d’un homme aux qualités exceptionnelles, intègre et dévoué. Parmi les anarchistes d’à présent - ceux surtout qui n’ont pas connu la vie clandestine des persécutés et qui regardent plutôt d’un mauvais œil les militants de ce genre - beaucoup le désavoueraient peut-être, mais leur opinion ne nous importe pas.

IV Dans l’attente du procès.

L’intrépidité d’Alexandre Séméniouta le sauva cette fois encore. Ni les soldats ni les gendarmes ne purent s’emparer de lui. Le train arriva alors que les autorités achevaient d’interroger ce mouchard d’Althausen. On nous installa dans un wagon et nous partîmes pour Ékatérinoslav. Là, on nous accueillit avec tous les honneurs : une compagnie de soldats au complet et quantité de policiers plus ou moins visibles. Ils nous entourèrent, l’air mauvais, et nous conduisirent à la prison. On nous rossa d’abord assez durement. Ensuite, Bondarenko, Kiritchenko et moi fûmes conduits dans une cellule spéciale, occupée par des condamnés à mort. Une camarade, Martynova, fut enfermée à la prison des femmes. Les camarades Lisovsky, Tcherniavsky et Orlov furent placés dans une cellule commune ordinaire. Quant au mouchard Althausen, il alla tenir compagnie au bourreau, un certain Prostotine, qui habitait une cellule isolée dans la tourelle. C’était un droit commun qui louait ses services et pendait les condamnés pour de l’argent. Commis de profession, commerçant par nature, Althausen avait su flairer la bonne affaire. Au milieu des mouchards, il avait appris le moyen de se garantir des représailles. Il demanda au gardien- chef, un certain Bélokoze, de le transférer dans la cellule du bourreau, car il ne se sentait pas en sécurité chez les mouches, où ceux qui regrettaient d’en être pourraient songer à le supprimer. Il obtint satisfaction. L’autre traître, Lévadny, ayant fait pénitence auprès de nous, proposa de tuer à titre d’expiation le bourreau Prostotine, sitôt qu’il en aurait l’occasion. Bien entendu, notre groupe refusa avec indignation. Il se retrouva plus tard à l’hôpital de la prison en même temps qu’un anarchiste d’Ékatérinoslav, lequel l’étrangla au moment propice.

Pour le procès, nous fûmes transférés de la cellule spéciale dans une cellule commune, où nous sentions cruellement l’absence de nos chers camarades Ivan Chevtchenko et Kchiva. Ils avaient été jugés à part pour la résistance armée dont j’ai parlé plus haut, condamnés et pendus. Un autre camarade, Zouïtchenko, qui avait vu sa condamnation à mort commuée en travaux forcés à perpétuité, était isolé dans une autre cellule. Enfin, un autre membre du groupe, Chtcherbina, fut acquitté par le tribunal.

À la peine morale s’ajoutèrent les rigueurs du régime carcéral. Cette prison était connue dans le monde entier comme un enfer depuis l’évasion ratée des condamnés à mort, le 29 avril 1908. Pas un jour ne passait sans qu’un détenu ne soit sauvagement frappé, parfois jusqu à en avoir les os brisés. En 1908, l’organisation anarchiste-communiste d’Ékatérinoslav avait répondu à l’arbitraire par un attentat contre le gouverneur. Effrayé, celui-ci accourut la nuit même à la prison et ordonna de changer le régime. Cependant, il mourut de mort naturelle quelques jours après et l’ancienne discipline fut rétablie. Nous étions impuissants, obligés de subir comme les autres détenus l’arbitraire des gardes-chiourme.

En mars 1910, je fus traduit devant le conseil de guerre d'Ékatérinoslav . Selon l’acte d’accusation, le banc des accusés devait être occupé par seize prévenus, Makhno et Zouïtchenko en tête. Or, nous ne fûmes que trois, Zouïtchenko étant absent pour cause de grave maladie, les autres en fuite et recherchés.

Avant 1917, durant les onze années de son existence, le groupe paysan anarchiste-communiste de Gouliaï-Polié se distingua par une activité énergique et constante. Il était en relation permanente avec les organisations russes à l’étranger où plusieurs de ses membres avaient trouvé refuge et qui nous faisaient parvenir de la littérature politique et des armes. Sans faire beaucoup parler de lui, le groupe accomplit une œuvre considérable de propagande, surtout parmi les paysans - et cette œuvre ne fut pas stérile, comme on verra par la suite. Nos juges savaient à qui ils avaient affaire et firent leur possible pour réduire des « bandits qui voulaient renverser le régime par les armes ». Devant des bandits, ils auraient été sans inquiétude, car personne alors n’aurait pris notre défense. Mais le cas était différent et tous, les policiers autant que les juges, montrèrent une grande nervosité au cours des audiences. Ce qui les inquiétait le plus était la présence d’Alexandre Séméniouta et de ses compagnons, non seulement dans le pays mais à Ekatérinoslav même. C’est pourquoi, lorsqu’on nous conduisait au tribunal ou qu’on nous ramenait à la prison, la circulation des tramways et des passants était interrompue sur le parcours. Plusieurs fois, les plus hautes autorités policières, dont le chef en personne, vinrent assister à notre sortie de prison. Ils ne cessaient de répéter à leurs subordonnés la même consigne : en cas de tir, ou si une bombe était lancée, il fallait nous abattre sur place sans hésitation.

Nous, les huit accusés, nous étions placés militairement en rangs, entourés de plusieurs cercles concentriques : d’abord, les soldats de la prison à pied, puis une escouade de gardes à cheval, revolver au poing, enfin une nuée de policiers et détectives, éparpillés de tous côtés. C’est ainsi que l’on nous acheminait chaque jour au tribunal. À l’ouverture de la quatrième audience, alors que nous nous trouvions déjà sur notre banc (le conseil de guerre siégeait à la caserne Féodossïskaya), le bruit d’une fusillade faible et intermittente d’abord, puis intense et plus nourrie, parvint jusqu’à nous. L’audience fut interrompue, les juges quittèrent la salle. Notre avocat, le citoyen Poudyr, s’approcha de moi ; il me dit qu’une fusillade incompréhensible faisait rage à l’extérieur et que cela risquait de nous nuire. Ce ne fut qu’en retournant à la prison que nous entendîmes les soldats prononcer le nom de Séméniouta, sans pouvoir en apprendre davantage. La surveillance fut encore renforcée. Le lendemain, on nous avertit que cette audience pourrait être la dernière et que dans ce cas on ne nous ramènerait pas là où nous étions, mais dans des cellules spéciales, isolées en sous-sol, et dont nous ne sortirions que pour être exécutés. Nous nous fîmes donc nos adieux en montrant bon visage aux geôliers pour ne pas leur laisser voir notre émotion.

Au moment de l’appel, je m’adressai au gardien en chef Bélokoze pour lui demander une paire de souliers neufs, les miens étant complètement usés. À peine avais-je formulé ma demande que j’entendis la voix du mouchard Althausen : « À quoi bon des souliers neufs, puisque tu seras pendu d’ici deux semaines ? » Bondarenko se précipita vers lui, mais un soldat lui barra le passage avec son fusil. Nous nous écriâmes tous : « Qu’on emmène le mouchard ! Nous ne voulons plus le voir ! » Quelqu’un commanda : « Silence, ou j’ordonne de faire feu ! » En même temps, un autre commandement retentit : « Fixe ! », puis un salut militaire : « Bonjour, mes braves ! » La porte de la prison s’ouvrit et un représentant des hautes autorités de la ville entra dans la cour. Nous n’avons jamais su lequel au juste ; les uns assuraient que c’était le chef de la police d’Ékatérinoslav, les autres croyaient reconnaître le chef de la sûreté. Ce haut personnage s’approcha d’Althausen et s’entretint un bon moment avec lui, tout en jetant des coups d’œil dans notre direction. Ensuite, il vint vers nous et demanda : « Lequel est Makhno ? » Je me fis connaître et il m’examina longuement de la tête aux pieds. Son regard avait quelque chose de doux et même de caressant, mais je sentis une forte haine à mon endroit dans ses gestes et ses paroles. Il s’adressa à Althausen : « Donc, c’est au seul Makhno qu’écrit Séméniouta ?

— Oui, répondit le mouchard, il a toute sa confiance. C’est par son intermédiaire qu’il fait passer des lettres aux détenus. »

Le personnage me regarda encore une fois avec ses yeux caressants, puis observa à l’adresse du chef des gardes : « Il est inoffensif d’aspect et cependant on le dit très dangereux. » Ce fut mon introduction à la dernière audience du procès.

Plus inquiets que d’ordinaire, les soldats nous serrèrent de près et reçurent en silence l’habituelle consigne de nous fusiller tous en cas d’attaque, puis ils nous escortèrent jusqu’au tribunal. Les juges siégeaient sous la présidence d’un certain Manor-Batog, lequel fut nommé sept ans plus tard, après la révolution de Février, procureur révolutionnaire principal sur le Front. Je fis alors de grands efforts pour le retrouver, mais sans succès. Quoi qu’il en soit, le verdict fut prononcé ce jour-là : les camarades Martynova, Lisovsky et Ziblidsky furent condamnés à six ans de travaux forcés ; Kiritchenko, Bondarenko, Orlov, Althausen et moi, à quinze ans de travaux forcés pour participation à une association de malfaiteurs. Les cinq mêmes, également à la peine de mort par pendaison pour des actes terroristes et des expropriations. Après avoir lu la sentence, le juge Batog ordonna aux gardes : « Emmenez-moi ça ! »

V Condamné à mort.

Revenus dans la cour de la prison, nous fûmes enchaînés aux mains et aux pieds, puis conduits au sous-sol dans une cellule pour condamnés à mort, à l’exception du mouchard Althausen qui retourna partager la cellule du bourreau. Ce dernier protesta que « ses principes ne lui permettaient pas d’héberger un client éventuel » ; Althausen fut donc placé dans une cellule isolée voisine de la nôtre.

Derrière nos verrous, nous trouvâmes le camarade Katsoura qui nous apprit la cause de la mystérieuse fusillade. Il attendait assis dans un parc l’arrivée d’autres camarades, lorsque des policiers, le prenant pour Séméniouta, avaient voulu l’arrêter. Il s’était défendu à coups de revolver, aidé par l’arrivée soudaine d’un autre camarade, Tsimbal, un marin déserteur. Une vraie bataille s’était engagée, qui avait duré une demi-journée. Sept gardes et policiers avaient été blessés, quelques agents de l’Okhrana tués. Les deux camarades avaient réussi à s’enfuir, mais Tsimbal souffrait de plusieurs blessures ; il fallut amener de nuit un médecin qui le soigna et les dénonça peu après à la police. Les deux camarades, surpris en plein sommeil, attendaient maintenant d’être jugés et envoyés à la corde, tout comme nous autres. Tsimbal était soigné à l’hôpital de la prison.

Nous passâmes notre première nuit de condamnés à nous efforcer de remettre un peu d’ordre dans nos idées et de raffermir nos sentiments, pour tenter d’oublier notre sort. Le lendemain matin, nous retournâmes devant le tribunal, afin d entendre la sentence. Tristes et désolés, nos avocats (ils nous défendaient à titre gracieux, excepté celui d’Althausen) nous entourèrent en nous priant de les écouter bien attentivement. L’un d eux, maître Poudyr, parlant en leur nom, nous proposa de faire appel. Devant notre refus, il nous invita à signer un recours en grâce auprès du tsar Nicolas II, pour obtenir la commutation de la peine de mort en travaux forcés. Lorsqu’il me tendit le texte, je déclarai que je ne voulais rien demander à ce scélérat de tsar et que, puisqu’ils nous avaient condamnés à mort, ils n’avaient qu’à nous pendre. Tous les autres camarades firent de même, sauf Althausen qui se tenait à l’écart et parlait à mi-voix avec son avocat. Le juge Batog parut peu après, lut une deuxième fois le verdict et, avec haine, ordonna de nous emmener.

À partir du 26 mars 1910, je fus donc installé avec mes camarades dans une cellule réservée aux condamnés à mort. Cette cellule et trois autres semblables se trouvaient au sous-sol de la prison d'Ékatérinoslav , leur plafond était bas et voûté, elles faisaient deux mètres de large sur cinq de long. Les murs étaient couverts d’inscriptions laissées par les révolutionnaires, connus ou inconnus, qui avaient attendu là leur dernière heure. Leurs ombres semblaient errer au long de ces murs dressés par les oppresseurs pour enfermer les opprimés ou les militants sortis de leurs propres rangs, qui avaient eu l’honnêteté de rompre avec un milieu dont ils savaient les crimes. Ces ombres demeuraient parmi nous qui attendions notre tour. Une fois enfermé dans ces cellules, on se sentait à moitié descendu dans la tombe. On avait la sensation de ne plus pouvoir s’accrocher à la surface de la terre que du bout de ses doigts crispés. On pensait alors à tous les compagnons restés en liberté, à ceux qui conservaient leur foi et l’espoir de réussir quelque chose de bien en luttant pour une vie meilleure. S’étant sacrifié soi-même à cet avenir, on se sentait pris pour eux d’une affection particulière, sincère et profonde. En dehors de ces sentiments qui les rattachaient encore à la vie, les condamnés rompaient sans même s en apercevoir tout lien avec le monde extérieur. Assis, ou debout et marchant, ils ne pensaient qu’à une seule et même chose : leur exécution. Ils cherchaient en eux la force de rester fermes jusqu’au dernier instant devant les bourreaux. C’était le désir, le rêve, la grande consolation de tous ceux qui avaient suivi les yeux ouverts le chemin de la lutte révolutionnaire.

Pourtant il y en avait d’autres, non seulement des droits communs mais aussi des révolutionnaires, qui à l’approche de la fin se mettaient à regretter leurs actes. Ils ne se repentaient pas, mais ne parvenaient plus à retrouver leur courage d’antan : ils ne pouvaient se faire à l’idée de mourir, ils se mettaient à pleurer et perdaient la raison. Bien qu’ils aient été rares parmi nous, on ne pouvait les blâmer, à cause du poids formidable qui s’abattait sur eux. Il fallait tâcher de les soutenir moralement, afin qu’ils ne s’abandonnent pas.

Au printemps 1910, il y avait beaucoup de condamnés à mort dans la prison d’Ékatérinoslav. Rien que dans notre cellule 23, sans compter Bondarenko, Kiritchenko, Orlov et moi, ils étaient huit encore. Nous passions nos journées à attendre qu’on vienne nous chercher pour nous conduire à l’échafaud. Nous étions jeunes et vigoureux, aussi nous éprouvions une tristesse infinie à la pensée de ce qu’il nous restait à accomplir pour notre idéal. Mais aucun de nous ne craignait le bourreau ni la corde, car nous avions toujours su ce qui nous attendait. Mon camarade Bondarenko me faisait part de sa certitude d’être pendu bientôt, et quant à moi, il me disait : « Écoute, Nestor, il te reste une chance que les bourreaux commuent ta peine en bagne à vie. La révolution te libérera ensuite et je suis intimement persuadé que, rendu à la liberté, tu relèveras le drapeau de l’anarchie que nos ennemis nous ont arraché et que tu le hisseras bien haut... C’est mon pressentiment, car je t’ai vu agir, Nestor, tu ne trembles pas devant les bourreaux. »

Alors, Kiritchenko et moi, nous l’interrompions pour mettre en doute ses paroles. Nous lui parlions de mon insuffisance intellectuelle, ainsi que de ma grande faiblesse physique. D’autant que je souffrais de maux d’estomac et ne pouvais presque rien avaler.

« Dans ce cas, tu seras un renégat, reprenait Bondarenko, car pour conserver la foi et la force intérieure, pour haïr les bourreaux et agir, il n’est pas nécessaire d’avoir une grande capacité intellectuelle ou physique. Il suffit d’avoir de la volonté et d’être dévoué à la cause. »

Notre camarade Orlov se joignait à nous pour démentir Bondarenko et nous parvenions à prendre le dessus. Alors, il restait pensif pendant un moment et concluait avec une conviction inébranlable : « Quand même, Nestor, si un jour tu te retrouves libre et que tu renonces à lutter contre cette bande de parasites — le tsar, la bourgeoisie et leurs valets -, ou contre un nouveau pouvoir, même socialiste, tu seras un sot et un vaurien. »

Nos conversations duraient des heures entières. On parlait du passé et du futur, jamais du présent. Cependant, on n oubliait pas la pensée qui dominait toutes les autres, l’attente de l’exécution prochaine.

Un soir, au cours d’une de ces discussions, tout d’un coup une idée nous unit. Quelle bêtise, quelle absurdité de rester là à attendre la corde, alors que nous pourrions, lorsqu’on nous appellerait pour la promenade, attaquer les gardiens, les désarmer en un clin d’œil et tenter de prendre le large ! Et si nous ne réussissions pas, nous n’aurions qu’à nous faire justice nous-mêmes, au lieu d’attendre stupidement le coup de grâce. Tous se rallièrent à ce projet avec enthousiasme.

« En effet, dit un camarade anarchiste nommé Tiouléniev, nous sommes à même de nous venger de nos bourreaux, nous pourrions même nous occuper du bourreau Prostotine !

— C’est une bonne idée, dis-je en criant presque, nous l’entraînerons dans la mort !

— Et puis, ajouta quelqu’un, ça suffit ! Tous ces gardes- chiourme se croient vraiment trop les maîtres absolus ici... il faudrait leur montrer une fois pour toutes qu’ils n’ont pas affaire à des brebis dociles. »

VI Premier projet d’évasion.

Ainsi fut-il décidé. En sortant de cellule à l’heure de la promenade, nous devions saisir Prostotine et les gardiens du couloir, les désarmer, tuer ceux que nous connaissions comme des ennemis acharnés, ligoter les autres et descendre dans la cour de la prison, où il nous resterait à désarmer les quelques gardiens présents, tuer le chef de la prison Titissov et ses adjoints, en particulier le fameux Bélokoze, puis tenter de gagner la rue. Une fois dehors, tous armés, nous devions nous disperser deux par deux. En cas d’échec, nous n aurions qu à nous faire justice. Personne ne devait se rendre vivant.

De nous tous, j étais le plus faible physiquement, ce qui n’empêcha pas qu’on m’attribue aussi une tâche. Enfin, tout fut prêt, tous les rôles distribués. Nous n’avions plus qu’à attendre

le lendemain matin, le moment de la promenade, pour mettre notre projet à exécution. À neuf heures du soir, à peine étions- nous couchés comme d’habitude, que Bélokoze entra avec d’autres gardiens pour se saisir d’un condamné. C’était un bon camarade, digne et attachant, même s’il ne partageait pas nos idées. Il venait de causer avec nous et voilà qu’il nous était arraché, sans avoir eu le temps de nous faire ses adieux. Incapables de fermer l’œil après son départ, nous étions remplis d’angoisse, en proie à la douleur, notre raison en révolte, les sens tendus à l’extrême dans la nuit.

Le désir me dévorait de faire souffrir avec usure tous ceux qui condamnent leurs semblables à une mort certaine et vous font attendre et espérer jusqu’à l’heure fatale. J’avais les mains et les pieds enchaînés : je pouvais penser, mais non agir. Je m’efforçai de graver dans ma mémoire toutes ces réflexions, afin de payer un jour comme ils le méritaient les responsables de cet état de choses, au cas où je resterais en vie.

Le lendemain, dès l’aube, nous étions levés et faisions les cent pas dans notre cellule étroite, en nous heurtant sans même nous regarder. On nous apporta l’eau chaude pour le thé. Notre projet fut récapitulé à mi-voix, puis nous sortîmes mais sans rencontrer personne ni dans le couloir, ni dans la cour, jusqu’à l’enceinte où se déroulait la promenade. On se mit à douter, la déception s’empara de nous. Un gardien finit par nous expliquer que Prostotine ne sortait de sa cellule qu’une fois par semaine, pour prendre son bain. Notre plan ne valait plus rien et il fallut passer de longues heures à en trouver un autre. Par chance, nous avions déniché un sympathisant parmi nos gardiens. On lui fit passer un message au groupe anarchiste- communiste local.

Notre complice était décidé à s’enfuir avec nous. Notre plan fut vite dressé : après la ronde du soir, nous aurions à scier avec une scie à métaux la grille de la fenêtre et, à la première occasion — absence, inattention ou sommeil du gardien - nous nous glisserions dans la cour où nous rejoindrait notre homme. Il faudrait ensuite traverser la cour vers le bâtiment des femmes où plusieurs camarades étaient détenues ; elles nous ouvriraient leurs fenêtres, dont les châssis nous permettraient de gagner le toit de leur bâtiment, haut seulement d’un étage. De là, nous sauterions dans la cour d’une usine d’eau-de-vie mitoyenne où des camarades nous attendraient et nous serions sauvés.

La correspondance avec le groupe et les préparatifs commencèrent sans tarder. Au bout de quelques jours, nous étions en possession des scies à métaux. Un quart d’heure devait nous suffire pour scier et enlever les barreaux de la grille. Tout marchait à merveille, imaginez notre joie ! Les plus découragés d entre nous retrouvaient le moral. D’ici deux à trois jours, tout serait en train et, en cas d’échec, au moins nous ne péririons pas de la main du bourreau. Voilà quelles étaient nos pensées.

Je me souviens qu’un soir, vers le 20 avril, je dis à mes camarades : « Amis, c’est aujourd’hui vendredi, donc l’un de nous pourrait encore être exécuté cette nuit (car les lois de l’Église et de l’Etat donnaient congé au bourreau le samedi et le dimanche). Aussi, asseyons-nous autour de la table et mangeons. Celui qui sera pendu aura au moins quelque chose dans le ventre, la terre le gardera plus longtemps et les vers seront contents ! »

Ce soir-là, nous étions tous d’humeur joviale et mon invitation fit rire tout le monde. On dressa la table au milieu et l’on mangea avec appétit du saucisson, du fromage, du lard et du hareng, bref un peu de tout ce que chacun tenait en réserve, ce qui faisait pas mal d’aliments, car les condamnés à mort étaient autorisés à recevoir tous les jours les visites de leurs parents et à garder les colis. En outre, quelques-uns parmi nous avaient de l’argent en dépôt à la cantine de la prison. Après un copieux repas, nous étendîmes nos matelas. Il était neuf heures du soir, certains dormaient déjà, d’autres causaient avec les nouveaux venus (car les autorités avaient soin de remplir au fur et à mesure les places vacantes).

Soudain, la porte de la cellule s’ouvrit avec une telle force qu’elle renversa la table, faisant tomber la lampe à pétrole qui était dessus. Dans l’obscurité complète, une voix nous intima l’ordre de ne pas bouger. Une lanterne éclaira la cellule ; des gardiens et des soldats, sabre et revolver au poing, se tenaient devant le seuil. Bélokoze bondit à l’intérieur, saisit l’un de nos camarades enchaînés, s’aperçut que ce n’était pas le bon et cria : « Chanaiev ! Chanaiev ! » C était un Circassien qui se tenait sur le qui-vive, car il se doutait que son tour était venu. Il tira sa couverture sur sa tête, avala sa dose de strychnine et répondit : « C’est moi ! » Bélokoze le tira par la chaîne pour l’entraîner dans le couloir. Subitement, Chanaiev chancela et s effondra en nous criant moitié en russe, moitié dans sa langue : « Adieu, camarades ! Je meurs ! » Son corps fut traîné dehors. Ceux qui s apprêtaient à le voir sous la potence n’eurent pas cette satisfaction : ni le bourreau qui touchait trois roubles par exécution, ni le procureur qui devait relire la sentence au pied de l’échafaud, ni le médecin dont le devoir consistait à attendre un quart d’heure réglementaire après la pendaison pour constater officiellement le décès, ni enfin le mollah qui assistait le condamné, si celui-ci en manifestait le désir. C’est en vain que le nœud avait été savonné, Chanaiev avait choisi de s’épargner toute cette cérémonie. Immédiatement, les geôliers menèrent une perquisition minutieuse dans notre cellule. Ils cherchaient de la strychnine mais n’en trouvèrent pas un grain. Deux à trois jours d’affreuses tortures morales suivirent cette nuit mouvementée. De nouveau, nous perdîmes tout appétit.

Le soir du 26 avril 1910, les gardes-chiourme réapparurent et emmenèrent mon meilleur ami, Bondarenko. Bélokoze n’entra pas dans la cellule mais l’appela depuis le seuil. Il couchait à mon côté et, ayant entendu son nom, seulement le sien, il se tourna vers moi : « Nestor, mon frère, tu restes en vie, dit-il, je sais que tu retrouveras la liberté, quant à moi je vais mourir en homme. » Il m’embrassa. Mon cœur battit très fort, je saisis sa main et l’embrassai sur la joue. Bélokoze s’impatienta : « Bondarenko, il faut sortir ! » Mon ami se leva et lui répondit : « Je suis prêt ! » Puis il s’adressa à tous ses compagnons de cellule : « Adieu les amis ! Soyez calmes, car je le suis, moi. » La porte se referma sur lui et plusieurs codétenus se précipitèrent vers moi en me félicitant et en m’embrassant. « Makhno, tu as la vie sauve ! » Mon autre camarade, Kiritchenko, était malade ce soir-là et se trouvait à l’infirmerie de la prison. Un infirmier vint l’avertir qu’on venait le chercher pour le pendre. Kiritchenko savait qu’on l’emmènerait dans n’importe quel état, même sur un brancard, alors il décida d’avaler du poison et mourut dans son lit.

Le lendemain, les parents de mes deux camarades arrivèrent pour les visiter. Je ne saurais décrire le chagrin qu’éprouvèrent leurs pères et mères en apprenant leur mort. Venus de loin, ils avaient amené aussi ma mère. Ce fut infiniment triste. Ma mère me demanda combien d’argent elle devait me laisser. Je lui répondis de ne rien me donner : « Je ne sais pas encore ce que je vais devenir. Mon tour peut venir ce soir. » Elle dit : « Ne perds pas courage, sois fort. Tu n’es pas le premier ni le dernier à mourir ici. » Sur ce, des larmes coulant sur ses joues, elle me quitta.

J’attendis longtemps mon exécution, toujours dans la même cellule. Un jour que ma patience était à bout, j’envoyai une lettre de protestation au procureur en lui demandant pourquoi on ne me pendait pas. En réponse, j’appris par le chef de la prison que, vu mon jeune âge, ma peine avait été commuée en travaux forcés, mais il ne me précisait pas leur durée. Je fus transféré le même jour avec mon dernier camarade, Orlov, dans le quartier réservé aux forçats. Peu après, je tombai sérieusement malade de la fièvre typhoïde. Je dus rester deux mois à l’hôpital de la prison. J écrivis de là à ma mère et elle m’apprit en retour qu étant allée voir le gouverneur de la région (il contresignait les sentences définitives des condamnés à mort) on l’avait informée que j’étais bon pour les travaux forcés à perpétuité. Ainsi, le long cauchemar de l’attente de la pendaison fut remplacé par celui du bagne.

VII Condamné à la prison à perpétuité.

Ma maladie présentait certains symptômes du typhus éruptif. Les autorités s’en inquiétèrent, car dans ce cas elles devaient me transférer hors de la prison dans un bâtiment spécial. Ce transfert était redouté, tant on craignait Alexandre Séméniouta, dont tous connaissaient pourtant la fin tragique : le Icr mai 1910, il s’était suicidé après neuf heures d’une résistance héroïque dans son logement encerclé par la troupe. Mais sa renommée était telle que les autorités doutaient de sa mort contre toute évidence. Sa légende avait plus de poids que la réalité. Aussi, on finit par me transporter dans une salle isolée qui servait de mouroir. Tous, les médecins, l’administration et même mes camarades étaient persuadés que j’allais mourir d’un jour à l’autre. Ils se trompaient. Je repris conscience au bout d’une semaine pour exiger aussitôt que le médecin établisse un diagnostic définitif et me fasse ramener dans la salle commune de l’infirmerie. Le médecin avait honte de me retenir dans ce mouroir et d’ailleurs on craignait un scandale, car je protestais vigoureusement : je criais sans cesse qu’il fallait trancher le cou à ceux qui se permettaient de traiter les malades de la sorte. On finit par me ramener à l’infirmerie, en diagnostiquant la fièvre typhoïde. Deux mois plus tard, j étais guéri.

Au moment de mon transfert à l’infirmerie, on m’avait enlevé les chaînes, comme on faisait d’ordinaire pour les détenus qui avaient perdu connaissance. Quand je fus guéri, on me les remit et on me plaça pour quelques jours dans une cellule de quarantaine. Nous y étions une douzaine. Là, un petit incident survint. Derrière notre mur se trouvait le bâtiment des femmes, lui-même contigu à la cellule des prévenus. Nous espérions pouvoir entrer en rapport, par l’intermédiaire de nos voisines, avec les camarades arrêtés récemment, afin d’apprendre les nouvelles. Or, à la prison d’Ekatérinoslav, il était défendu de se montrer aux fenêtres et d’autant plus de se parler d’une cellule à l’autre. S’étant aperçu que nous essayions de communiquer avec les détenues, le gardien de notre couloir, un certain Mamaï, ouvrit les cellules, nous fit ranger en ligne et se mit à nous frapper. Les mains et les pieds enchaînés, nous ne pouvions résister autrement qu’en criant de toutes nos forces. Nos cris furent entendus dans d’autres cellules. Toute la prison s’ébranla. Les soldats de garde à l’extérieur réagirent par une fusillade nourrie le long des fenêtres. Puis tout redevint calme, mais nous étions tellement agités que nous ne pouvions plus nous coucher pour dormir, cette nuit-là. Le lendemain matin, on nous annonça la punition : ni thé ni déjeuner.

Après les trois jours de quarantaine, nous fûmes réintégrés dans des cellules communes, où se trouvaient aussi bien des condamnés politiques que des droits communs. Le régime était pénible, les mœurs brutales et stupides. Par exemple, les droits communs passaient leur temps à jouer aux cartes. Certains d’entre eux, ayant perdu tout ce qu’ils pouvaient, devaient se réfugier dans une autre cellule du couloir pour échapper à leurs créanciers. Ces malheureux s’efforçaient ensuite d’obtenir les faveurs de Bélokoze en l’informant de ce qui se passait dans la cellule qu’ils venaient de quitter ; ils dénonçaient et calomniaient leurs anciens camarades, les accusaient parfois de leur avoir volé des vêtements ou des objets. Alors, Bélokoze faisait irruption dans la cellule, saisissait et emportait des chaussures, des couvertures, des oreillers. Celui qui osait protester était entraîné dans le couloir et cruellement battu sous la menace d’un revolver. Habituellement, la plupart se taisaient et se laissaient faire docilement. Cette docilité était plus pénible que les faits eux-mêmes.

Un jour, Bélokoze introduisit un changement : il fît la tournée des cellules et le tri des détenus. Il rassembla tous les condamnés politiques, anarchistes, SR[22], SD, et les regroupa dans une même cellule, ce qui ne présageait pas une amélioration de notre régime - bien au contraire. Nous fûmes bientôt transférés dans la 52 fameuse cellule 10, où s’était organisée l’évasion du 29 avril 1908. En dépit des deux années écoulées, les autorités ne pouvaient considérer froidement cet endroit. Les gardiens le regardaient toujours d’un mauvais œil et haïssaient ceux qui s y trouvaient. Son régime était exceptionnel, c’était une sorte de mitard. Ceux qu’on enfermait là devaient se soumettre à une obéissance absolue : l’endroit était réservé aux plus rebelles, aux plus dangereux, et on y était traité en conséquence. À la moindre protestation, on leur déclarait : « Taisez-vous ! Nous ne sommes plus le 29 avril 1908, vous n’aurez plus ni bombes ni armes à feu, vos amis sont loin, les temps ont changé, etc. » De plus, les punitions pleuvaient. Tantôt on nous privait de promenades, tantôt de dîner. La vie devenant intolérable, nous nous mîmes à faire du raffut et les détenus des autres cellules esquissèrent un mouvement de solidarité. Bélokoze fit alors un nouveau tri. Il transféra dans notre cellule tous les droits communs qui s’étaient solidarisés avec nous. Le jeu de cartes recommença aussitôt avec les mêmes conséquences : endettements, fuites et dénonciations. Bélokoze n’attendait que ça. Un matin, il entra dans notre cellule, entouré de sa bande de gardes-chiourme, bien avant l’heure de la ronde habituelle. Or, une vingtaine d’entre nous avaient trouvé le moyen d’ouvrir les serrures de leurs chaînes, afin de les enlever pendant la nuit. Surpris en flagrant délit, il fallut sortir dans le couloir où on nous passa à tabac. Nous exigeâmes de voir le gouverneur. Celui-ci nous envoya le procureur, accompagné de l’inspecteur principal des prisons de la région. Le premier écouta nos doléances, prit des notes et promit de faire le nécessaire. Quant à l’inspecteur, il nous écouta à son tour, ne prit pas de notes et promit de nous faire fouetter. L’administration de la prison triompha. Nous réussîmes à faire parvenir clandestinement une protestation écrite, détaillée et motivée, au ministre de l’intérieur, à Saint-Pétersbourg. Peu après, nous apprenions qu’on allait nous transférer dans une autre prison.

Le camarade Zouïtchenko devait être rejugé pour la troisième fois. Nous nous entendîmes pour qu’il avoue une action armée et me désigne comme complice, de sorte que nous soyons transférés et qu’au cours du trajet nos camarades puissent tenter de nous libérer. Le juge d’instruction nous soumit à un interrogatoire serré et nous fit photographier. Il ne dissimula pas le plaisir qu’il aurait de nous voir pendus à brève échéance. Quelques semaines plus tard, il revint interroger encore Zouïtchenko avec beaucoup de soin pour lui déclarer en fin de compte qu’il n’était pas dupe : il avait assez étudié le dossier Makhno pour comprendre notre manège. En conséquence, l’affaire était classée et Makhno ne serait pas transféré. Tout notre plan s’écroula. À plusieurs reprises, les camarades de l’extérieur cherchèrent à rétablir le contact et à me faire sortir d’Ékatérinoslav pour telle ou telle affaire. Ils n’y parvinrent pas.

Au mois d’août 1910, tous les occupants de la cellule 10 furent transférés à la prison de la ville de Lougansk et mis au régime cellulaire. Dans notre convoi de forçats, il y avait plusieurs hommes courageux, de braves gens et de bons camarades. Notre projet était d’attaquer nos gardiens en cours de route, de les ligoter et de nous sauver tous. Hélas ! On nous installa dans des wagons dits de Stolypine, où une grille séparait les détenus des gardiens. De plus, une escorte de gendarmes était installée dans le wagon voisin et se plantait devant l’entrée du nôtre à chaque arrêt. Impossible de fuir dans ces conditions. Nous arrivâmes sans incident à la prison de Lougansk pour y rester environ un an. La vie y était très dure. Un de nos camarades du groupe de Marioupol, Gorbanenko, pris de désespoir, s’attacha à son lit, se recouvrit du matelas, l’arrosa avec le pétrole de la lampe et y mit le feu. On l’en retira encore vivant mais atrocement brûlé, les yeux crevés. Il mourut quelques heures plus tard. On se représente les souffrances de la vie de forçat. Deux espoirs nous faisaient tenir : celui de nous évader et celui d’une révolution. Chacun de nous voulait vivre et souhaitait la même chose pour les autres, dont la plupart, anarchistes ou socialistes, étaient extrêmement dévoués à la cause. À cette époque, à peine sorti de l’adolescence, je recherchais volontiers chez autrui un peu de cette force que j’avais observée chez mes amis bien-aimés, Voldémar Antoni et les frères Séméniouta.

Début juillet 1911, j’eus la visite de mon frère Grégoire. Il ne m’avait pas vu depuis quatre ans et voulait savoir quels étaient mes espoirs. Je lui dis : « Œuvrez de toutes vos forces, comme nous l’avons fait. Ne craignez rien, votre activité parmi les paysans hâtera la révolution et c’est elle qui nous libérera, moi et les autres. » Mon frère ne put s’empêcher de pleurer, malgré l’expérience qu’il avait de nos réunions anarchistes de Gouliaï-Polié. Je le grondai un peu, l’exhortant à ne pas se laisser aller. Lorsqu’il revint le lendemain pour me donner des nouvelles de mes camarades, ce fut à moi de retenir mes larmes.

Le 22 juillet 1911, nous fumes informés de notre transfert immédiat pour la prison centrale de Moscou. Pendant le transit à la prison d’Ékatérinoslav, le vieux Bélokoze nous reçut avec force jurons et malveillance. Il contrôla nos fers et menottes, trouva qu il y avait trop de jeu chez certains et les fit reforger au plus serré. Le chef de la prison était un nouveau : c’est que nos protestations avaient eu quelque effet. On avait fait une enquête sérieuse sur les conditions de détention, après quoi l’ancien directeur s’était suicidé. Quant à l’inspecteur principal des prisons, il avait dû se retirer. Le nouveau chef ne valait guère mieux que l’ancien. C’était un certain Chevtchenko ; il était sot, entêté et cruel, autant de qualités qui le rapprochaient de Bélokoze. Les brutalités officielles cessèrent, mais les autres n’en devinrent que plus fréquentes. Cette situation poussa quelques camarades à une folle tentative d’évasion qui mit de nouveau les autorités sur les dents. Zouïtchenko, Tcherniavsky, Katsoura, Tsimbal et d’autres condamnés à mort se trouvaient dans une cellule isolée. Leur condamnation avait été commuée en travaux forcés à perpétuité, mais l’administration ne se pressait pas de le leur dire. Une nuit, ils percèrent la porte de leur cellule, ligotèrent les deux gardiens qui se trouvaient dans le couloir, puis montèrent au deuxième étage où ils en garrottèrent un autre. Le second leur échappa, leur tirant dessus avec son revolver. Ils descendirent alors à la cave, se barricadèrent et demandèrent à voir le gouverneur. Celui-ci vint parlementer, il leur donna sa parole d’honneur de ne pas les traduire devant le Conseil de guerre s’ils se rendaient sans résistance. Pour les convaincre, il leur montra à travers une ouverture l’annonce officielle de la commutation de leur peine. Les camarades se rendirent, à l’exception de Tsimbal qui se tira une balle dans la tête. On leur demanda en présence du gouverneur les motifs de leur acte. Ils racontèrent tout, à la suite de quoi le gouverneur fit des remontrances à l’administration pénitentiaire. Il tint parole et les camarades furent traduits devant un tribunal ordinaire qui ne les condamna qu’à huit mois d’isolement.

VIII À la prison des Boutirki de Moscou.

Ayant passé cinq mois et demi à la prison d’Ékatérinoslav, nous repartîmes pour deux jours avant d’atteindre la prison de Moscou. Le chef de la section des forçats, un certain Droujine, parcourut mon dossier et me fixa de ses yeux perçants en murmurant : « Ici, tu ne t’amuseras plus à t’évader. »

Nos menottes à fermeture furent remplacées par des modèles à rivets que les forçats devaient porter pendant les huit premières années de leur détention. Cette petite cérémonie terminée, nous fûmes enfermés une semaine dans des cellules de quarantaine, comme le stipulait le règlement pour les nouveaux arrivants. Là, nous fîmes la connaissance du staroste[23] des détenus politiques, le socialiste-révolutionnaire Védéniapine, alors convalescent. Il nous mit au courant du régime et de la vie de la prison, nous fit connaître d’autres détenus politiques, nous procura du tabac, du lard, du pain et des saucissons, ce dont nous avions bien besoin, car on avait jeûné pendant le trajet.

Je me rappelle l’avoir interrogé sur les détenus anarchistes. Il me répondit négligemment et je sentis dans ses propos une certaine hostilité à leur égard. J’appris un peu plus tard que dans la section des sommités politiques, l’anarchiste Kirilovsky[24] avait donné une sorte de conférence au cours de laquelle il avait traité Tchernov, le leader du parti SR, de « gendarme ». Védéniapine lui avait envoyé son poing dans la figure. Depuis, les rapports restaient assez tendus entre les anarchistes et les socialistes-révolutionnaires.

Cette tension n’alla pas au-delà de leur section, dite du couloir 3, puis s’apaisa rapidement, car Kirilovsky n’éveillait pas beaucoup de sympathie parmi ses camarades. Il errait déjà à cette époque entre l’anarchisme, l’individualisme et le judaïsme. En conséquence, les anarchistes, en particulier les ouvriers, ne voulaient rien savoir de lui. Certains le considéraient tout simplement comme un bavard, un phraseur sans intérêt. Au fond, ils ne désapprouvaient pas le geste de Védéniapine.

La quarantaine terminée, je fus mis dans la cellule 4 du couloir 7. Nous étions deux à trois hommes par cellule, mais nous, les Ukrainiens, nous fûmes séparés les uns des autres, car on nous considérait comme des émeutiers. Je me retrouvai avec un SR, Joseph Aldyr, d’origine juive, de Kovno en Lithuanie. Nos tempéraments

s’accordant à merveille, nous vécûmes comme deux frères jusqu à la révolution. De ma cellule, je pouvais observer la prison dans son ensemble. Elle s’étendait sur tout un quartier, avec une vaste cour au milieu, fermée par quatre grands bâtiments, eux-mêmes encerclés par une seconde cour. Le tout entouré d un mur très haut, avec des tourelles à chaque angle, fameuses parce que Pougatchev[25] y fut enfermé en son temps, et plus tard Guerchouni[26] et tant d’autres, dont les tolstoïens soumis à la torture pour avoir refusé de prendre part à la guerre contre le Japon en 1904-1905. Des arbres, des tilleuls surtout, étaient plantés dans la cour intérieure. La prison abritait alors trois mille détenus et quelques centaines de chiens bipèdes, nos gardiens. Un édifice à part était réservé aux détenus soumis au régime punitif.

Vassili Klioutchevsky (1841-1911). Un des maîtres de l’historiographie russe. Son Cours d’histoire russe en 5 volumes (1908) est son ouvrage majeur. (N.d.T.)

Je suis arrivé aux Boutirki le 2 août 1911. À cette époque, le régime était devenu moins dur qu’auparavant, car ç’avait été un véritable cauchemar, d’après les camarades : interdiction formelle d’aller et venir dans la cellule, sous peine d’être battu à coups de poing ou de fouet. Aussitôt installé, je me consacrai à la lecture. Je dévorais les livres ; je lus tous les classiques russes, en commençant par Soumarokov jusqu’à Léon Chestov, en passant par Biélinsky[27] et Lermontov, lesquels m’enthousiasmèrent particulièrement. Ces livres, je les devais au long défilé des détenus politiques qui avaient constitué peu à peu une très riche bibliothèque, mieux fournie certainement que la plupart de celles de nos villes de province. J’étudiai surtout l’histoire russe dans le cours de Klioutchevsky[28]. Je me familiarisai également avec les programmes des partis socialistes, et même avec les comptes rendus de leurs conférences clandestines. Je tombai plus tard sur L'Entraide, le livre de Kropotkine. Je le dévorai et le gardai sur moi pour en discuter avec les camarades.

Autant que possible, je suivais les événements du dehors. C’est ainsi que j’appris avec émotion la déclaration du ministre de l’intérieur Makarov au sujet de la fusillade sanglante des mines d’or de la Léna : « Il en est ainsi et il en sera toujours ainsi. » J’en fus profondément accablé. Le 2 septembre 1911, en revanche, l’assassinat de Stolypine me rendit le moral.

L’élan passionné que j’avais pour l’étude fut bientôt brisé par une longue et pénible maladie, une mauvaise pneumonie qui m’envoya à l’hôpital. D’abord, on diagnostiqua une pleurésie essudative, puis trois mois après une tuberculose pulmonaire. C’est dire la gravité de mon état ; je dus rester huit mois à l’hôpital. Rétabli, je me remis à étudier avec ardeur mes matières favorites : l’histoire, la géographie et les mathématiques.

Peu de temps après, je fis la connaissance du camarade Archinov, dont j’avais déjà entendu parler auparavant. Cette rencontre fut pour moi une grande joie. Dans la prison, il était l’un des rares compagnons anarchistes à privilégier la pratique. Même emprisonné, il restait très actif et, conservant des liens avec l’extérieur, il regroupait et organisait les camarades détenus. Sans cesse, à tout propos, je lui griffonnais des billets. Quoique assez renfermé, il venait toujours à ma rencontre ; nos relations restèrent étroites tant que dura la prison, et dehors elles se renforcèrent encore davantage.

Ma santé s’améliora ; c’est que l’organisation de secours aux détenus politiques était efficace. Nous recevions tous de l’argent par l’intermédiaire de la Croix-Rouge. Nous pouvions donc acheter des aliments à l’intendance. L’administration n’en savait rien, car l’argent nous parvenait clandestinement. Les social- démocrates, les socialistes-révolutionnaires et les anarchistes y collaboraient sans problème. Les sommes que nous recevions étaient modestes mais suffisantes pour nous nourrir normalement, d’autant que la maladie me valait une meilleure nourriture que l’ordinaire. Malgré tout, au cours des années suivantes je dus passer deux à trois mois à l’hôpital pour me reposer et me soigner, ce dont j’avais surtout besoin après les punitions. Celles-ci étaient fréquentes, soit que l’on ait correspondu avec l’extérieur, ou enfreint le règlement de la prison. La sanction était de deux sortes, l’isolement ou le cachot. Il m’est arrivé de rester au cachot pendant un mois ; j’en sortais pour aller directement à l’hôpital. Quant aux punitions de huit à quinze jours, je les subissais très souvent. Ici, je dois souligner un fait affligeant pour moi et plusieurs de mes camarades : peu se préoccupaient de mes souffrances. C était dans l’ordre des choses. Si j’avais été une sommité, il en serait allé autrement. Or, je n’étais qu’un paysan-ouvrier, tout comme d autres amis. Partout et toujours, nous avons porté modestement notre croix, sans bruit ni privilèges ; nous avons agi et défendu sans hésiter notre cause avec dévouement. Nous pensions qu il en était de même pour les autres camarades d’idées. Mais ce fut loin d’être le cas. Par exemple, les divinités des comités centraux des partis socialistes obtinrent d’installer dans le couloir 3 un atelier, attenant au mur où le gardien-chef Kommissarov (fusillé par la suite sur ordre de Dzerjinsky[29]) fouettait à tour de bras nos camarades. Ce qui n’empêchait pas plusieurs des divinités en question de lui serrer la main, quitte à pérorer ensuite sur les rigueurs du régime carcéral. Les mêmes mirent au point un système, grâce aux subsides de la Croix-Rouge, pour obtenir l’autorisation d’enlever leurs fers et d’aller travailler dans les ateliers de la prison, sans souci des camarades qui n’avaient pas cette aide financière et ne disposaient même pas de quoi acheter un morceau de sucre. Ceux qui protestèrent contre cette façon d’utiliser les secours en furent privés sur simple décision du staroste. Pour justifier la mesure, il répandit discrètement le bruit que les renseignements qu’il avait eus sur tel ou tel établissaient qu’en fait ils n’étaient pas des politiques. Les camarades Potapov et Chéidérov se retrouvèrent dans ce cas. Et ces renseignements venaient de ceux qui achetaient l’autorisation d’enlever leurs chaînes pour aller travailler dans les ateliers, ce qui leur avait valu le mépris des deux camarades en question !

Je compris ainsi, et une bonne fois pour toutes, que c’était là un trait ordinaire de la mentalité des intellectuels, lesquels ne recherchaient dans les idées et le milieu socialistes que le moyen de s’asseoir en maîtres et en gouvernants. Ces messieurs avaient fini par ne plus comprendre qu’il était inadmissible de serrer la main ou de faire des cadeaux à des bourreaux qui s’en allaient frapper aussitôt leurs camarades d’idées. Cette infirmité morale est restée gravée dans ma mémoire. C’est ainsi que j’ai traversé, en 1912, une profonde crise intérieure, et que je n’ai plus éprouvé par la suite le même respect à l’égard des éminents politiques ou soi-disant tels, et de leurs opinions. J’en vins à la conclusion que, dans la vie réelle et pratique, les hommes sont tous pareils et que ceux qui s’estiment supérieurs ne méritent pas l’attention qu’on leur donne.

IX Tentatives d’évasion.

Tout en poursuivant méthodiquement mon instruction, je gardais l’idée de m’évader, surtout après la visite de ma mère pendant l’été 1912, à l’occasion de quoi elle m’avait donné beaucoup de nouvelles de mes camarades. Les rêveurs qui s’occupent naïvement d’échafauder des plans sont nombreux dans toutes les prisons. Parfois, rarement, leurs rêves s’accomplissent ; la plupart du temps, le plan s’effondre sans même avoir atteint le stade de la réalisation. Je découvris que des camarades préparaient depuis fort longtemps une évasion par un tunnel creusé sous les murs de la prison. Il ne restait qu’à commencer les travaux. On n’attendait plus que les derniers outils indispensables, lanternes électriques, petites scies, etc., et que l’administration sépare des autres détenus ceux qui travaillaient en ateliers. Tels étaient justement ses projets. Elle finit par regrouper tous ceux qui ne travaillaient pas - moi compris - dans la cellule 3, ainsi que nous le souhaitions : un gros tuyau d’aération passait sous son plancher et descendait jusqu’à la cave. Là, son orifice était fermé par une forte grille et c’est pourquoi il nous fallait des scies.

Aussitôt reçu l’outillage indispensable, on forma un groupe pour creuser, placé sous la direction d’un homme expérimenté qui possédait les connaissances requises, le socialiste-révolutionnaire N. Joukov. Le 5 septembre 1912, nous commençâmes la percée du mur dans notre cellule 3, couloir 3, troisième étage. Elle réussit à merveille : notre trou donnait directement sur le tuyau. Il fut savamment bouché de l’extérieur avec une dalle de quatre briques fixées par des crampons de fer. À travers le tuyau, le tunnel devait nous conduire à la cave, passer sous le bureau de la prison, puis sous une ruelle contiguë pour déboucher enfin sur une cour voisine. Le creusement prit un mois et huit jours. Il ne restait plus qu’un petit effort à accomplir et, par une nuit d’automne - sombre mais combien joyeuse pour nous tous - nous les forçats à perpétuité des cellules 3 et 4 serions libres ! Au-dehors une aide sûre nous était garantie. Le succès complet de l’évasion paraissait assuré.

Pendant qu’on s’activait, quelles nuits inoubliables, pleines de joie et des rêves les plus fous ! J’étais chargé de disposer chaque soir sur les lits des mannequins faits de draps et de couvertures, afin que le gardien qui jetait de temps à autre un coup d’œil par le judas de notre porte ne remarque rien. Un seul incident, heureusement sans conséquence, marqua les travaux. Un soir, vers huit heures, comme d’habitude, nous découvrîmes le trou ; Joukov et un autre camarade descendirent au sous-sol. Le camarade Znamiensky prit la dalle et la plaça hors de vue du gardien ; un autre, Vatine, se mit à recouvrir de plâtre les endroits où il s’était détaché lorsqu on l’avait descellée. Je venais d’achever ma besogne habituelle et m’approchai des camarades qui arrangeaient la dalle pour les prier de regarder si les mannequins faisaient l’affaire. A ce moment, les clefs tournèrent dans la serrure, la porte s’ouvrit d’un coup. Un frisson d’épouvante nous saisit tous : deux camarades se trouvaient au sous-sol, la dalle était retirée, Vatine et Znamiensky en train de la travailler... Le moment était vraiment critique, le gardien-chef de l’équipe de nuit était là sur le seuil ! Sans entrer dans la cellule, il nous pria de nous coucher et de faire moins de bruit. « Vous savez bien, dit-il, que le directeur, accompagné de l’inspecteur en chef des prisons de Moscou, se balade assez souvent dans les couloirs ! » Après quoi il referma la porte. Sur le moment, nous n’avons rien dit aux camarades qui travaillaient en bas. Ce ne fut qu’après qu’ils furent rentrés, débarbouillés et couchés, qu’on leur raconta la chose. Nous avons bien ri ce soir-là.

Les jours et les nuits passèrent rapidement. Nous nous sentions pleins de vie et d’énergie. Le moindre pas en avant, le plus petit progrès de notre entreprise nous comblait de joie. Le moment tant espéré où nous serions libres approchait à grands pas. Rien ne devait nous arrêter... Quand un incident imprévu, stupide, mit fin à nos espérances et à notre projet. Un proverbe russe dit que chaque famille a son taré. Il s’en trouva un parmi nous. Il allait de soi qu’au cours de nos préparatifs personne ne devait rien écrire à quiconque pour y faire allusion. Or, un social-démocrate du Caucase fit passer un mot à l’un de ses compagnons qui se trouvait dans une cellule réservée aux détenus souffrants ou affaiblis. Il l’invita à déménager dans la nôtre sans tarder car, lui écrivait-il, la liberté était proche. Au lieu de parvenir à son destinataire, le billet tomba entre les mains d un surveillant qui s’empressa de le porter au bureau de la prison. Naturellement, l’administration s’alarma ; ses soupçons furent éveillés. Elle fit fouiller couloirs et cellules. Chez nous, les perquisitions se succédaient sans arrêt.

Il fallut suspendre les travaux dans le sous-sol, ce qui nous retarda beaucoup. Ensuite, un nouvel incident survint qui nous fut fatal. Nous nous apprêtions à reprendre notre besogne, lorsque l’administration découvrit par hasard un sac de gravats déposé dans une bouche d’écoulement des toilettes de notre couloir. Ils devaient être réduits en poussière et évacués par la canalisation vers la Moskova, mais on n’avait pas encore eu le temps de le faire. Cependant, l’administration avait compris que c’était dans le couloir 3 qu’elle devait chercher.

Le chef de la prison en personne, accompagné de ses adjoints et des gardiens-chefs, se mit en devoir de découvrir l’endroit exact où le mur devait être percé et d’où devait partir la conduite souterraine. Le tout en vain. Il fit alors venir l’inspecteur général des prisons de Moscou, un certain Zakharov, qui réquisitionna un détachement entier de la garde. Ils s’en prirent surtout à notre cellule. Son plancher fut à moitié démonté, les murs sondés en plusieurs endroits, toujours sans aucun résultat. Furieux de ne pas avoir le fin mot de l’affaire, pleins de haine contre nous autres, les détenus désarmés et enchaînés, ces messieurs de l’administration nous visitèrent tous les jours, du 15 au 25 octobre 1912. Sans plus d’effet. II ne leur resta qu’à faire appel aux mouchards, c’est-à-dire à ceux qui avaient décampé pour se réfugier ailleurs. Sur leurs indications, notre cellule fut fouillée avec une douzaine de pinces pointues, les murs méthodiquement sondés, et la dalle de brique fixée par des crampons de fer qui recouvrait l’ouverture de la conduite finit par apparaître. Ainsi, le 25 octobre 1912 au soir, nos préparatifs furent découverts. Pendant tout le temps que dura la perquisition, nous étions tous enfermés dans les toilettes de notre couloir, extrêmement inquiets et attentifs au moindre bruit sorti de notre cellule ; jusqu’à ce que la découverte de notre projet nous plonge dans la plus grande affliction.

La voix du chef de la section des forçats, le capitaine Goursky, retentit alors dans le couloir : « Qu’on me les amène tous immédiatement ! » Nous fûmes divisés en groupes de cinq et emmenés hors du bâtiment vers le pavillon des bains. L’un de nous, craintif, ne cessait de répéter que c’était pour nous y fouetter. Heureusement, il n’en fut rien. On nous fit pénétrer dans le bâtiment de derrière, surnommé Sakhaline[30]0 parce que le soleil n’y entrait jamais, et on nous conduisit dans le couloir 45. Là, nos fers et menottes furent minutieusement contrôlés. Les premiers pesaient huit livres et les secondes quatre. Quelques-uns d’entre nous se firent un peu cogner au passage, surtout par le gardien-chef Kommissarov, puis on nous enferma tous dans une cellule dont les lits n avaient pas de matelas. C’était le régime de cachot.

Nous nous mîmes aussitôt en rapport avec les cellules voisines en creusant un trou avec l’anneau de fer de la chasse d eau, afin de communiquer et de recevoir des cigarettes. Ensuite, nous nous demandâmes quel sort on nous réservait. C’était soit la punition par les verges, quatre-vingt-dix-neuf coups au maximum pour ce type de délit, soit une condamnation supplémentaire aux travaux forcés. En tout cas, nous avions décidé de n’avouer sous aucun prétexte et d’affirmer, au besoin, que le trou avait été percé avant notre arrivée. Nous apprîmes par la suite que cette explication arrangeait également l’administration pénitentiaire. Ce qui était compréhensible, car le capitaine Goursky était un militaire, non un geôlier professionnel, et tenait à tout prix à éviter un scandale. En outre, ce n’était pas un mauvais homme ; souvent, quand l’un d’entre nous était pris en faute, il le convoquait dans son bureau et essayait de le raisonner plutôt que de lui infliger des sanctions à tout prix. Bien entendu, il ne douta pas un seul instant que nous étions responsables du percement de la galerie, mais il préféra ne pas faire d’histoires, étant d’ailleurs persuadé que nous ne pourrions jamais refaire un coup pareil. Une commission d’enquête opina dans le même sens et ses conclusions apaisèrent la hiérarchie.

Le lendemain, nous fûmes tous convoqués au bureau du directeur, dans la cour de la prison. Nous avions peur, car c’était là précisément, dans une pièce attenante, que les détenus étaient fouettés. Nous nous efforçâmes de ne rien laisser paraître devant les gardiens. Les vingt-cinq détenus concernés furent appelés un à un dans le bureau du chef. Là, un juge d’instruction nous interrogea avant de nous déclarer que l’affaire étant classée, nous échappions au fouet. Cette bonne nouvelle nous consola un peu de notre échec. Nous fumes malgré tout condamnés à une semaine de cachot.

Le cinquième jour, les gardiens nous surprirent alors que nous recevions de la nourriture envoyée par la fenêtre à l’aide d’une corde par les détenus voisins. Ils nous saisirent aussitôt et nous transférèrent dans notre ancienne cellule 3, de nouveau en état, le trou déjà comblé. Cette nouvelle infraction nous valut une semaine de cachot en plus, c’est-à-dire au pain sec et à l’eau. Ensuite, afin de nous tenir à l’écart des conduits menant au sous- sol, on nous changea de cellule. Tel fut l’épilogue de notre tentative d’évasion.

Peu après, je tombai malade et fus transféré à l’infirmerie. Une fois rétabli, je retrouvais mes camarades et me remis à étudier assidûment mes matières de prédilection.

X Mes études. Débats sur la guerre de 1914.

L’année 1913, bien que monotone, me fut très utile : je la consacrai entièrement à l’étude et à des discussions avec mes compagnons. L’année suivante passa de la même manière jusqu’à l’événement du 19 juillet (2 août selon le nouveau style). Ce samedi-là, vers le soir, la nouvelle se répandit dans toute la prison que l’Allemagne avait déclaré la guerre à la Russie. Ce fut le début d’une nouvelle vie pour les détenus, et très pénible pour certains. Le lendemain, on fit sortir dans le couloir tous ceux qui étaient condamnés à perpétuité. Le nouveau chef de la prison (l’ancien, Koudrikov, avait été muté après notre tentative d’évasion), un certain von Elben, vint nous parler. Il prononça un vibrant discours patriotique sur la déclaration de guerre, affirmant qu’elle « nous était imposée par l’Allemagne », et il ajouta qu’il sollicitait d’être inscrit sur la liste des volontaires : « Allemand d’origine, je demande à être dirigé sur le Front du Caucase ; je suis colonel et pourrai être utile à la patrie. »

Son discours m’écœura et cependant beaucoup de patriotes s’en réjouirent parmi nous. Une dame de la haute société accompagnait von Elben, elle nous distribua des évangiles en nous invitant à prier le bon dieu afin d’aider à la victoire de notre empereur. Ensuite, von Elben nous apprit que dans quelques jours nous allions recevoir un journal quotidien pour suivre les nouvelles du Front. Cela nous fit plaisir, car nous allions désormais pouvoir lire le journal sans être obligés de nous cacher comme nous le faisions jusque-là, lorsqu’il nous parvenait clandestinement.

Une semaine plus tard, nous commençâmes à recevoir chaque jour L'Invalide Russe. D’après ce journal, les Russes battaient tout le monde à plate couture, tandis que les Allemands et les Autrichiens fuyaient en gémissant.

Des groupes de patriotes et de défaitistes se formèrent parmi les détenus. Les premiers désiraient l’écrasement de l'Allemagne et l’annexion de nouvelles provinces, tandis que les détenus polonais se montraient hostiles à la Russie. Des conflits, et jusqu à des pugilats, les opposèrent aux patriotes. On s affrontait à coups de bancs et de tabourets. Bientôt, l’atmosphère devint pesante parmi les prisonniers, alors que leur vie les obligeait à être solidaires. Les patriotes prirent partout le dessus, car ils étaient soutenus par l’administration, même s’ils avaient commencé les hostilités. Leurs adversaires se retrouvèrent souvent au cachot. Ce spectacle était abject et j’en éprouvai la plus grande honte.

Un groupe d'internationalistes se forma dans notre couloir de condamnés à perpétuité, regroupant des anarchistes, des socialistes-révolutionnaires et des social-démocrates. Il condamna la guerre aussi haut qu’il put, mais son influence fut à peu près nulle, car il ne comptait que des ouvriers et des paysans. Les rares intellectuels qui y figuraient au début rejoignirent rapidement le camp des patriotes. Un jour, à la fin d’août 1914, comme on nous avait lu à haute voix L'Invalide Russe, l’un des patriotes, Anton Chevtsov, un instituteur socialiste-révolutionnaire de Voronège qui s’était tu jusque-là, s’écria d’un air malin : « Faisons un peu de lecture à nos internationalistes ! Qu’ils écoutent et prennent bonne note ! » Il sortit de dessous son veston un exemplaire de Rousskie Vedomosti (Les Nouvelles Russes), un quotidien de tendance libérale, et lut tout haut : Lettre ouverte de Piotr Kropotkine[31]1 .Je m’approchai et écoutai attentivement la lecture, puis je pris moi-même le journal et relus cette lettre d’un bout à l’autre, en compagnie de mes amis. Ensuite, je me couchai et, sans prononcer un mot, je me mis à réfléchir sur son contenu. Mes amis proches, me voyant las et pensif, ne me dérangèrent pas. Au bout d’une demi-heure, je me relevai et déclarai aux patriotes : « Vous voulez connaître notre opinion ? Eh bien, la voici : tout en considérant Kropotkine comme notre maître à penser, nous ne sommes absolument pas d’accord avec lui sur ce point. » Ils essayèrent de me faire changer d’avis, de me troubler, mais je tins bon et écrivis au camarade Archinov pour lui demander son opinion sur la position de Kropotkine et le prier en meme temps de me dire quelle aurait été celle de Bakounine dans une situation semblable. Il me répondit en s’efforçant de m’apaiser.

Peu de temps après, je fus condamné au cachot parce qu’on m’avait trouvé en possession d’un poème très violent, L'Appel, que j’avais écrit en 1912 pour exhorter tous les exploités à s’insurger sous le drapeau noir contre les exploiteurs. Pendant ma semaine de cachot, je composai un autre poème dans le même style et le recopiai sitôt que je réintégrai ma cellule. Il fut découvert également et me valut de nouveau le cachot pour un temps très long. Bien qu’isolé, je fus tenu au courant par mes amis de la situation extérieure et des affrontements internes de la prison.

En 1915, plusieurs prisonniers adressèrent une requête au tsar pour être autorisés à s’engager comme volontaires dans l’armée, afin de se battre pour la patrie. En vain, car on ne donna pas suite à leur demande. Vers la fin de la même année, je revins très affaibli de mon isolement forcé et me livrai avec ardeur à l’étude. Le régime intérieur était de plus en plus sévère ; des cellules punitives spéciales avaient été créées, où on jetait les détenus à la moindre faute. Là, on n’avait pas le droit de fumer ni de correspondre avec ses parents et ainsi de suite. Un jour de punition, les détenus de la cellule 33 perdirent patience, s’emparèrent de plusieurs gardiens qu’ils tuèrent, parvinrent au rez-de-chaussée, y abattirent d’autres gardiens et sortirent dans la cour. Mais ils ne parvinrent pas à s’emparer de Saint-Pierre (c’est ainsi qu’on nommait le poste de garde à l’entrée de la prison) et à atteindre la rue. Repérés, ils n’eurent plus qu’à regagner leurs cellules, où ils furent maîtrisés par les autorités. Neuf d’entre eux furent mis au cachot, puis jugés et pendus un mois plus tard.

Cet événement me fit une impression profonde, dont mes convictions et mon caractère ont gardé l’empreinte. Je réfléchissais beaucoup aux causes profondes de cet état de choses et en recherchais les responsables. J’en discutais souvent avec mes compagnons de captivité, de plus en plus convaincu que les anarchistes avaient bien raison d’incriminer un système d’Etat qui fait oublier aux hommes leur humanité et rend de telles horreurs possibles. Il devait périr avec ceux qui le défendaient. Je me fis là-dessus une idée très nette et en parlais régulièrement à mes compagnons.

XI La révolution de 1917 et notre libération.

La guerre traînait en longueur, elle semblait devoir durer des années encore. Nous commençâmes à suivre de près les discours des politiciens à la Douma, dont auparavant nous ne lisions jamais les comptes rendus de séances. Maintenant, nous nous y intéressions avec passion pour tenter de nous rendre compte du véritable état du Front et de la situation intérieure du pays.

Parmi les reclus, le patriotisme commença à s’effriter et bientôt les jusqu’au-boutistes ne furent plus qu’une poignée à vouloir partager l’Allemagne entre les Alliés, au lieu de se préoccuper des transformations intérieures dont la Russie avait besoin. Les patriotes étaient d’avis qu’une fois l’Allemagne vaincue, nous aurions une république. En outre, la situation sur le Front se détériorait rapidement et ils devaient le reconnaître, malgré les mensonges des journaux. Ils faisaient des efforts ridicules pour présenter les défaites comme autant de manœuvres stratégiques du haut commandement. Pourtant, il y avait parmi eux des socialistes, des gens instruits, des intellectuels qui rêvaient de prendre en mains un jour le sort de la Russie. Nous, les paysans et ouvriers, à les entendre causer ainsi, nous leur disions que le tsar avait eu tort de refuser leurs services sur le Front. Ces disputes étaient constantes.

En 1916, nous les Ukrainiens, nous commençâmes à rêver de retourner au pays, un jour prochain. L’un des nôtres se fit envoyer le roman de Vinnitchenko, Je veux[32], que nous nous mîmes à lire à haute voix tous les soirs avec une grande attention. On débattait des problèmes propres à l’Ukraine. Généralement je me tenais à l’écart, mais je n’hésitais pas à intervenir si nécessaire et à soutenir l’avis de mes compatriotes. Je ne saurais dire d’où venaient mes sympathies pour l’Ukraine ; certes, j’avais beaucoup lu son histoire, en particulier les livres de Klioutchevsky et de Karéiev. Ma mère m’avait souvent parlé de la vie des Cosaques zaporogues, de leurs anciennes communautés libres. J’avais lu le Taras Boulba de Gogol et admiré les mœurs et les traditions des hommes de ce temps, mais jamais je n’aurais supposé qu’un jour viendrait où je me sentirais leur descendant et m’inspirerais d’eux pour aider ce libre pays à renaître. Mes convictions m’ont toujours éloigné des tendances séparatistes entre les peuples et m’ont évité de me laisser séduire par l’idée d’un Etat ukrainien. Cela, malgré le sentiment particulier de parenté que j’éprouvai en prison pour les compatriotes qui partageaient mon sort.

Les événements de l’année 1916 nous firent clairement sentir l’effondrement prochain du tsarisme et l’imminence de la révolution. Ce pressentiment se précisa vers la fin de l’année, lorsque le gouvernement de Protopopov projeta de dissoudre la Douma. Le gouvernement était si désemparé que la suite ne faisait plus de doute désormais. Pleins de joie, nous nous disions que l’écroulement de l’absolutisme tsariste était fatal. La révolution allait lui porter le coup de grâce. Elle éclaterait bientôt, à l’arrivée de l’hiver sur le Front. Hélas ! L’hiver survint mais pas la révolution. Notre déception n’eut qu’un temps, car bientôt les événements se précipitèrent. Le début de 1917 fut marqué par les fameux discours de Milioukov, Tchkhéidzé et Kérensky, dont nous eûmes connaissance clandestinement. La volonté de Protopopov de dissoudre la Douma nous raffermit dans notre foi en la révolution prochaine. Vers la fin février, ses symptômes apparurent. Nos patriotes eux- mêmes sentaient venir de grands événements. Ils perdirent beaucoup de leur aplomb et la logique de leurs sentences patriotiques devint incertaine : tantôt ils affirmaient que la Russie avait besoin du détroit des Dardanelles, tantôt ils l’oubliaient complètement et déclaraient avoir perdu tout espoir de faire quoi que ce soit d’utile sous un régime despotique. Enterrant peu à peu leur patriotisme, ils penchaient pour la république et une constitution à l’avenant. Plusieurs d’entre eux parlèrent même d’une paix séparée qu’il faudrait conclure après la chute du tsarisme. Beaucoup abandonnaient leurs illusions sur la guerre et se disaient revenus à la raison.

Entre nous, il était davantage question de la révolution que de la guerre, à présent. On se demandait si la république supprimerait les prisons ou si elle libérerait seulement les prisonniers politiques. On en parlait avec les droits communs, qui contestaient cette restriction. Les socialistes-révolutionnaires, à la différence des social-démocrates, déclarèrent que si leur parti parvenait au pouvoir, tous les prisonniers sans distinction seraient remis en liberté. Par bonheur, ces discussions n’eurent bientôt plus lieu d’être, car la Douma prit le pouvoir et les portes de la prison ne tardèrent pas à s’ouvrir pour tous les détenus politiques.

Ce fut le Ier mars 1917. Le chef adjoint visita notre cellule. Il n était là que provisoirement, il se préparait à passer inspecteur des prisons. C’était un brave homme, comparé à ses collègues ; il s attardait souvent à causer avec nous des récents événements. Or, cette fois, il se montra moins bavard que de coutume. Il paraissait préoccupé, jetant sans cesse des regards inquiets de tous côtés. En quittant la cellule, il nous dit à la hâte : « Messieurs, je vous salue. Je ne puis tout vous dire, car il y a des bavards parmi vous, mais sachez que de grands événements se préparent à Petrograd, vous ne tarderez pas à les apprendre bientôt. » Nous savions bien que quelque chose se passait à Petrograd, mais nous ignorions quoi au juste. L’un de nous se hissa à la fenêtre et nous transmit les nouvelles qu’on lui communiquait par signes de la tourelle nord. Il était question de manifestations avec le drapeau rouge dans tout Moscou. La nouvelle fut diversement interprétée, soit par ceux qui espéraient une révolution, soit par les patriotes qui voulaient la poursuite de la guerre. À quatre heures de l’après-midi, alors que nous prenions le thé, des cris montèrent de la cour. Nous vîmes des gardiens courir arme au poing, ce qui ne nous étonna guère, car c’était courant en cas d’incident grave. Cette fois-là, l’alerte dura longtemps et nous n’y comprenions rien. La soupe nous fut servie à l’heure ordinaire mais nous attendîmes en vain la ronde du soir. Tout à coup, un appel retentit, ordonnant à deux détenus de ramasser leurs affaires et de sortir dans le couloir. D’autres furent appelés ensuite sans que nous parvenions davantage à savoir pourquoi. Seuls treize détenus demeuraient sur vingt-cinq dans notre cellule. Il devenait clair que l’on emmenait les détenus politiques.

Brusquement, au son du sifflet, on nous fit sortir dans le couloir pour la ronde. Le gardien-chef passa, flanqué d’un militaire inconnu. Je l’interrogeai nerveusement sur ce qui se passait. « Calmez-vous, me répondit-il, il n’y a pas de quoi s’énerver. Dieu a béni le pays d’un changement politique. Je m’y suis rallié. Les prisonniers condamnés en vertu de l’article 102[33] seront libérés demain. » Sur ce, il nous quitta.

« L’orage a éclaté ! Les portes de la prison vont s’ouvrir ! Vive la révolution ! », s’écrièrent joyeusement les camarades. Nous ne pûmes dormir de la nuit, tant notre agitation était grande.

Soudain, des bruits de foule et un coup de feu se firent entendre dans la cour, nous jetant tous aux fenêtres. Nous vîmes un grand nombre de soldats dont les capotes noires indiquaient qu’ils étaient de la région de Moscou. Ils nous crièrent : « Camarades prisonniers, sortez ! Sortez tous, la liberté est pour tout le monde ! » Des cellules de notre couloir et du Sakhaline, des voix leur répondirent : « Les cellules sont fermées ! » Les soldats nous crièrent alors : « Brisez les portes et sortez tous ! »

Dans une autre circonstance, nous aurions pris ce conseil pour de la provocation mais là, sans réfléchir davantage, nous tous, les treize détenus, saisîmes l'énorme plateau de la table commune et nous en servant comme bélier nous fîmes éclater la porte. Dans le couloir, les autres cellules étaient dans le même état, toutes les portes abattues. On se rua dans la cour parmi les soldats, vers la sortie. Une cohue de près de mille cinq cents forçats se pressait devant la porte cochère. Chacun essayait de se frayer un passage, les plus brutaux ne se gênaient pas. Alors, des voix s’élevèrent pour qu’une sortie en ordre soit organisée. En sortant dans la rue Dolgoroukaya, les soldats nous rangèrent par rangs de quatre. C’est ainsi que nous nous dirigeâmes tous avec les soldats vers la place du Théâtre où se trouvait la mairie, afin qu’on nous délivre des documents en règle, comme ils nous l’avaient expliqué. En chemin, nous rencontrâmes des représentants des nouvelles autorités, civils et militaires confondus. Ayant arrêté notre cortège, ils reprochèrent aux soldats d’avoir agi de la sorte et leur ordonnèrent de nous reconduire en prison, pour que la libération s’effectue dans les règles. Malgré les protestations des soldats, les nouveaux maîtres des destinées du peuple nous firent encercler par deux détachements de Cosaques et une compagnie d’infanterie qui passaient par là, et nous retournâmes en prison. Certains prisonniers en tombèrent malades de désespoir.

La prison nous apparut sous un jour nouveau : pas de traces de gardiens, les portes des cellules jonchant les couloirs. Le magasin d’intendance où les détenus pouvaient se procurer de la nourriture étant ouvert, chacun se servait comme il voulait. Il était quatre heures de l’après-midi ; avec un groupe de camarades, nous visitâmes tous les bâtiments, ne perdant pas l’espoir de nous sortir de là. Enfin, nous fîmes du thé dans notre ancienne cellule puis chacun s’occupa de son côté. Je me replongeai dans mon manuel d’algèbre de Davydov pour étudier le binôme de Newton.

Soudain, il y eut un bruit de pas dans le couloir et une voix appela : « Makhno ! » Je n’eus pas le temps de me lever qu’un officier de réserve pénétra dans la cellule, salua amicalement tout le

monde et lisant un papier : « Lequel d’entre vous est Makhno ? », demanda-t-il. Je me désignai. Il s’élança vers moi, me tendit la main et me dit : « Je vous félicite, vous êtes libre ! Suivez-moi. » Je fis mes adieux avec émotion à mes compagnons, pris mes quelques affaires et suivis le lieutenant Ivanov, ainsi qu’il s’était présenté. En chemin, il appela d’autres détenus, leur demandant également de le suivre.

Dans la salle de garde, les soldats brisaient sur une enclume les menottes et les fers que nous portions aux mains et aux pieds, puis nous envoyaient dans un bureau où un ancien détenu, un Polonais, vint à moi et m’apprit qu’il m’avait signalé à la commission de libération. Je me présentai devant les six ou sept membres qui la composaient. On m’y déclara qu’en vertu de tel et tel article j’étais libéré ; on me félicita puis on me dit que je pouvais partir.

Je sortis dans la rue en titubant, mal habitué à l’absence des fers que j’avais portés huit ans. Une foule immense nous attendait à la sortie et nous acclamait en criant : « Vive la libération des détenus politiques ! » On nous conduisit à la mairie pour nous enregistrer et nous donner des papiers d’identité. Ensuite, nous fûmes dirigés vers un ancien hôpital affecté aux détenus qui ne pouvaient se loger à Moscou.

C’était le 2 mars 1917. Je ressentis pleinement ce premier jour de liberté et la fin de mes souffrances.

Les politiques libérés ne devaient rester à l’hôpital que le temps que la Croix-Rouge puisse leur fournir les moyens de rentrer chez eux. La commission avait aussi la charge d’envoyer dans un sanatorium en Crimée les anciens détenus qui avaient besoin d’un traitement. On me conseilla d’y aller, car c’était mon cas. Pour moi, j’étais convaincu que seule la tempête révolutionnaire pouvait me guérir. C’est à ce moment que je récapitulai toutes les réflexions que j’avais faites pendant mes huit années de réclusion. Je voulus rencontrer le camarade Archinov, mais il était absorbé par la commission de libération où il siégeait, s’employant surtout à faire libérer ceux qui étaient considérés comme des droits communs. Il fallut souvent les arracher de haute lutte, car le gouvernement tsariste condamnait d’ordinaire comme de simples criminels tous ceux qui se défendaient les armes à la main lors de leur arrestation.

Quatre jours après ma libération, je pris contact avec le groupe libertaire de Léfortovo et j’y adhérai avec quelques camarades de prison. Nous préparâmes avec ardeur la manifestation panrusse des travailleurs, à laquelle les anarchistes devaient participer. C’est ainsi que je fis la connaissance du camarade Khoudoley (qui se faisait alors appeler Vladimir). À l’époque, il était sympathisant de l’anarcho-syndicaliste Novomirsky (Kirilovsky). Je rencontrai aussi le camarade Barmach qui assista à une réunion du groupe et lui offrit une contribution de mille roubles pour les besoins de l’organisation. La cheville ouvrière du groupe de Léfortovo était un certain Alexis qui se démenait beaucoup pour que la manifestation soit un succès. Et ce fut le cas.

Au début, j’eus l’intention de rester à Moscou et de m’y fixer, mais ma mère et mes camarades de l’ancien groupe anarchiste-communiste de Gouliaï-Polié me pressèrent de revenir près d’eux. On me fit savoir que certains rescapés de notre groupe voulaient poursuivre leur activité parmi les paysans. Aussi, le 20 mars 1917, je fis mes adieux aux militants de Moscou et partis pour Gouliaï-Polié, où j’arrivai le surlendemain. Je retrouvai ma mère affaiblie, malheureuse, courbée de vieillesse. Elle avait plus de soixante-dix ans. Elle se réjouit de la révolution et me raconta comment mes camarades avaient péri en combattant pour la liberté. Je retrouvai aussi plusieurs compagnons solides, totalement dévoués dans la sincérité de leur âme paysanne à l’idéal de l’humanité déshéritée, tous résolus à poursuivre la lutte au service du communisme libertaire.[34]

CHAPITRE II : LA RÉVOLUTION RUSSE EN UKRAINE (février-septembre 1917)

En guise de préface. — I Prise de contact avec les camar>ades. Premiers essais d’organisation d’une action révolutionnaire. — Il Organisation de l’Union des paysans — III Dépouillement des archives de la police. — IV Nouvelles élections du Comité communal. Idée de contrôle. — V Rôle des instituteurs. Notre activité au Comité communal. — VI Le Ier mai. La question agraire vue par les paysans. — VII La grève ouvrière. — VIII Quelques résultats. — IX La lutte contre le fermage. — X Retour de Kropotkine. Rencontre avec les anarchistes d’Ekatérinoslav. Congrès départemental des soviets. — XI Marche de Kornilov sur Petrograd. Comité de défense de la révolution. — XII La résistance a la contre-révolution gagne les villages. — XIII Visite aux ouvriers des usines d’Alexandrovsk. Reprise des terres. — XIV Avances du soviet départemental.

En guise de préface

En tête de ce volume, quelques précisions me semblent nécessaires. D’abord, le lecteur doit savoir qu’un certain nombre de documents importants et caractéristiques font défaut dans les pages qui suivent : les résolutions et proclamations de l’Union des paysans de Gouliaï-Polié, du soviet des députés paysans et ouvriers et celles de leur inspirateur direct, le groupe anarchiste-communiste paysan. Ce groupe aspirait à unir les paysans et ouvriers sous son étendard. Il a œuvré en leur sein, toujours à l’avant-garde, s’efforçant d’éclairer sans délai le sens du moment révolutionnaire et d’indiquer les tâches directes que l’esprit du mouvement anarchiste-communiste réclamait d’eux.

Je regrette également l’absence des photos de ses membres, et de brèves biographies. Pour l’instant, il m’est impossible de me procurer les portraits de ces combattants révolutionnaires anonymes de la grande famille paysanne. Prolongeant la révolution russe

en Ukraine, ils ont donné naissance à la Makhnovchtchina révolutionnaire , assumant la direction de ce mouvement à propos duquel je vais m’efforcer, selon mes moyens, de présenter à la réflexion de la classe laborieuse du monde entier toute une série de questions vitales.

Je me propose de décrire fidèlement ce qui s est passé pendant la révolution russe et la part que j’y ai prise. Ceux qui se sont tenus à l’écart des événements, de leur évolution et de leurs méandres, avant de s’imposer par la parole et par l’écrit comme des spécialistes auprès des révolutionnaires étrangers - ceux-là peuvent toujours contredire ma version des faits. Quelle importance ? Ils ignorent ce dont ils parlent et nous ne serons pas en peine de les réfuter.

Enfin, je regrette que ce livre ne soit pas publié en Ukraine ni en ukrainien, mais les circonstances en ont décidé autrement.

Nestor Makhno, 1926

P. S. Je considère de mon devoir d’exprimer ma profonde reconnaissance au camarade français Eugène Ventzel, dont l’aide fraternelle inestimable m’a permis de consacrer mon temps à rédiger ces pages.

En février 1917, les portes des prisons politiques russes s'ouvrirent toutes grandes. Les ouvriers et les paysans, descendus en armes dans la rue, qui en blouse bleue, qui vêtu de la capote grise du soldat, y furent pour beaucoup. Dès le début, ils eurent à tenir tête aux socialistes-étatistes qui, de concert avec la bourgeoisie libérale, avaient formé un gouvernement révolutionnaire provisoire pour tenter d’endiguer la révolution. Les travailleurs exigèrent l’amnistie immédiate, cette première conquête de la liberté. Et le SR Kérensky, ministre de la justice, dut s’incliner devant eux. En quelques jours, tous les détenus politiques furent libérés. Ils reprirent parmi le prolétariat des villes et des campagnes l’active propagande jadis entreprise clandestinement dans l’atmosphère intolérable du régime tsariste.

Pour anéantir toute velléité de dénonciation d’un régime inique, le pouvoir du tsar et des pomechtchiks avait emmuré vivants les éléments les plus avancés de la grande famille des travailleurs. Je recouvrai la liberté en même temps qu’eux. Condamné à la détention perpétuelle, enchaîné, souvent malade, huit ans et demi de réclusion n’avaient pas ébranlé ma foi clans la cause anarchiste. Toujours convaincu de la victoire finale du travail libre, de l’égalité et de la solidarité sur l’esclavage créé par l’Etat et le capital, je sortis des Boutirki le 2 mars 1917 et me remis au travail deux jours plus tard, à Moscou même, au groupe anarchiste de Léfortovo. Cependant, je n’avais pas oublié notre groupe anarchiste-communiste de Gouliaï-Polié, créé dix ou douze ans plus tôt, et qui, au dire de mes camarades, continuait à être actif, malgré la perte de nombreux militants d’avant-garde.

L’insuffisance de ma formation théorique me préoccupait, ainsi que mon ignorance des données positives qui m’auraient permis de résoudre les problèmes sociaux et politiques du point de vue anarchiste. Certes, je savais que neuf fois sur dix mes camarades étaient dans le même cas, car nous manquions d’organisation et aussi d’écoles anarchistes. Je n’en ressentais pas moins profondément cette carence et ne cessais d’en souffrir.

Seul l’espoir qu’un pareil état de choses ne durerait pas me consolait et me redonnait courage. J’étais fermement convaincu que le travail au grand jour, au sein d’un mouvement révolutionnaire intense, démontrerait avec évidence aux anarchistes la nécessité de créer une organisation puissante, capable de rallier au combat toutes nos forces dans un mouvement d’ensemble cohérent, conscient du but à atteindre. Tel était l’avenir que me faisaient présager les progrès immenses de la révolution russe. Dans ma pensée, l’action anarchiste en période révolutionnaire était indissolublement liée à celle des masses laborieuses, intimement intéressées au triomphe de la vérité et de la liberté, à la victoire d’un nouveau régime social et à l’organisation nouvelle de la société humaine. J’entrevoyais le développement puissant du mouvement anarchiste et son influence sur l’issue de la révolution. Cette idée, je la chérissais entre toutes.

Trois semaines à peine après ma libération, je me rendis donc à Gouliaï-Polié où j’étais né, où j’avais vécu, laissé tant d’êtres chers, tant de choses aimées, et où, je le sentais bien, je pourrais agir utilement avec nos frères paysans parmi lesquels le groupe s’était formé. Pour avoir perdu les deux tiers de ses membres sur l’échafaud, dans les plaines glacées de Sibérie ou en exil à l’étranger, il n’en restait pas moins vivant.

Son noyau d’origine était presque anéanti, mais il avait profondément ancré ses idées dans les campagnes, bien au-delà des limites du village. Une grande force de volonté et une connaissance approfondie de ce que les anarchistes veulent atteindre sont nécessaires pour déterminer ce qu’il est possible d’obtenir d une révolution, même politique. C’est d’ici, de Gouliaï-Polié, du sein de la masse laborieuse, que sortirait cette force révolutionnaire formidable sur laquelle, suivant Bakounine, Kropotkine et d autres, doit s’appuyer l’anarchisme révolutionnaire. Elle trouverait moyen d’en finir avec le vieux régime de servage, créerait une société nouvelle, un monde sans esclaves, affranchi de toute autorité. La liberté, l’égalité, la solidarité guideraient chaque homme et les communautés humaines dans leur vie, dans leur lutte pour plus de bonheur et de prospérité. Cette idée qui ne m’avait pas quitté durant tout mon séjour au bagne, je la rapportai avec moi à Gouliaï-Polié.

I Prise de contact avec les camarades. Premiers essais d’organisation d’une action révolutionnaire.

Dès mon retour, je rencontrai d’anciens camarades du groupe. Ils m’apprirent qu’un grand nombre manquaient à l’appel. Ceux qui vinrent me trouver furent André Séméniouta (le frère d’Alexandre et de Procope), Moïse Kalinitchenko, Philippe Krate, Savva Makhno, les frères Procope et Grégoire Charovsky, Léon Schneider, Pavel Sokrouta, Isidore Liouty, Alexis Martchenko et Pavel Korostélev. Quelques jeunes, adhérents depuis deux ou trois ans, se joignirent à eux. Je ne les connaissais pas, mais ils étaient actifs : ils étudiaient les ouvrages anarchistes et faisaient de la propagande parmi les paysans, en imprimant clandestinement des proclamations.

Et combien de paysans et ouvriers, proches des idées libertaires, vinrent me voir également ! Je ne saurais les énumérer, tant ils étaient nombreux. Je ne pouvais, il est vrai, les inclure dans les plans que je faisais pour notre groupe. N’importe, j’avais devant moi mes amis paysans, ces anarchistes ignorés, vaillants lutteurs, ne sachant ni mentir, ni tromper. C’étaient de vraies natures paysannes : ils étaient difficiles à convaincre, mais une fois qu’ils avaient saisi l’idée et l’avaient vérifiée par leur propre raisonnement, ils exaltaient ce nouvel idéal partout et à toute occasion.

En vérité, voyant devant moi ces amis, je tressaillis de joie, je ressentis une émotion si vive que je projetai de mener, dès le lendemain, une propagande active à travers la région pour disperser la milice, chasser le Comité communal[35], et empêcher que s’en reforme un nouveau. Je décidai de passer sans tarder à l’action anarchiste.

Vers le matin du 25 mars, lorsque tous les paysans et paysannes venus la veille au soir à la rencontre du ressuscité d'entre les morts, comme ils disaient, nous eurent quittés, les membres du groupe improvisèrent une réunion. A la vérité, je m’y montrai moins ardent : mon exposé n’accorda pas à ces projets la place qu’ils méritaient.

Les camarades furent surpris de m’entendre insister sur la nécessité où nous étions d’étudier de plus près l’état actuel du mouvement anarchiste en Russie. Il souffrait du morcellement dont il s’était accommodé avant la révolution. « Faute de cohésion, notre tactique se condamne à l’impuissance, dis-je. Elle est incapable de coordonner les forces des travailleurs avec l’élan des grandes masses révolutionnaires, à l’heure où la révolution accomplit sa phase destructrice.

« Dans ces conditions, les anarchistes n’auront d’autre choix que de se retrancher dans la propagande sectaire, loin des événements, ou de les suivre à la traîne, cantonnés dans des tâches accessoires au profit de nos adversaires politiques.

« Si nous voulons supprimer les institutions gouvernementales, annuler dans notre région tout droit de propriété privée sur les terres, les fabriques, les usines et autres entreprises, nous devons, tout en tenant compte du mouvement anarchiste dans les villes, nous rapprocher des masses paysannes pour nous assurer de la constance de leur enthousiasme révolutionnaire et pour leur faire sentir que nous sommes avec elles, voués sans retour aux idées que nous leur exposons dans les meetings et les assemblées.

« C’est là, camarades, une de ces questions de tactique que nous serons appelés à étudier dans un avenir proche. Nous aurons à l’approfondir dans tous ses détails, car de sa solution dépendra la nature de notre action.

« Ce point est d’autant plus important pour nous que notre groupe est le seul qui soit demeuré, pendant onze ans, en contact avec la paysannerie. À ma connaissance, il n’en existe plus dans le voisinage. Les groupes anarchistes d’Alexandrovsk et d’Ekatérinoslav ne comptent que peu de survivants, sans qu’on sache au juste où ils se trouvent à l’heure où je vous parle ; les uns seraient à Moscou et on ignore quand ils reviendront, d autres auraient émigré en Suisse, en France ou en Amérique. Nous ne pouvons donc compter que sur nous-mêmes.

« Si peu étendues que soient nos connaissances de la doctrine anarchiste, il nous faut établir un plan de l'action à mener dans les milieux paysans de Gouliaï-Polié et de la région. Nous devons, sans tarder, commencer à organiser l’Union des paysans et mettre à sa tête l’un de nos membres. Par là, nous empêcherons les éléments hostiles à notre idéal politique de s’y implanter. De plus, nous tiendrons l’Union constamment informée du cours des événements et parviendrons ainsi à une entente complète entre elle et notre groupe.

« Les paysans pourront alors aborder la réforme agraire et déclarer la terre propriété collective, sans attendre que le gouvernement s’empare d’un problème qui est d’abord le leur. »

Les camarades se réjouirent à ces derniers mots, mais ils n’approuvaient pas mon point de vue. Kalinitchenko le condamna même sévèrement : dans la révolution en cours, notre rôle devait se borner à la propagande des idées anarchistes. Un vaste champ d’action s’ouvrait à nous dans ce domaine ; nous devions en profiter pour faire comprendre aux travailleurs notre idéal, sans chercher à entrer dans leurs organisations.

« Les paysans, disait-il, verront que nous ne cherchons pas à les soumettre à notre influence, mais simplement à leur faire connaître nos idées, nos méthodes et nos moyens d’action, afin qu’ils s’en inspirent pour construire en toute indépendance une vie nouvelle. » On en resta là, car il était sept heures du matin et je tenais à me rendre, vers dix heures, à l’assemblée des ouvriers et paysans. Le président du Comité communal, Proussinsky, devait y donner lecture de la proclamation où le commissaire de district se prononçait sur le changement de régime. Nous décidâmes simplement que mon rapport méritait une discussion et un examen plus détaillés ; quelques camarades s’en retournèrent chez eux, les autres restèrent pour se rendre avec moi à la réunion.

À dix heures du matin, j’étais avec quelques camarades sur la place du Marché, considérant la place, les maisons, les écoles. J’entrai dans l’une d’elles, dont je rencontrai le directeur. Nous parlâmes longuement des programmes de l’enseignement, question que j’ignorais totalement, je l’avoue. J’appris que le catéchisme était obligatoire et que les popes s’acharnaient à maintenir cette disposition avec une partie des parents. J’en fus indigné, ce qui ne m’empêcha pas de m’inscrire quelque temps après à la société des amis de l’enseignement, laquelle subventionnait les écoles. Je me disais qu’en prenant une part active à ses travaux, je contribuerais à saper les bases religieuses de l’enseignement.

Je n’arrivai que vers midi à la réunion, peu après le discours du sous-lieutenant Proussinsky. Le 8e régiment serbe se trouvait alors à Gouliaï-Polié, avec un détachement de mitrailleurs russes : douze mitrailleuses, cent quarante-quatre hommes et quatre officiers. Comme on avait invité certains de ces officiers à rejoindre le Comité communal, Proussinsky fut élu président ; un autre, le lieutenant Koudinov, chef de la milice. A présent l’ordre public local dépendait d’eux.

En achevant son discours, le président m’invita à prendre la parole pour appuyer ses conclusions. Mais je m’exprimai sur un autre sujet. Je démontrai aux paysans qu’il n’était pas admissible que le Comité communal de notre Gouliaï-Polié révolutionnaire soit présidé par des étrangers à la commune, auxquels on ne pouvait demander aucun compte de leurs actions. Je proposai de désigner rapidement quatre représentants par sotnia[36] pour étudier cette question et bien d’autres ! Les instituteurs se rallièrent aussitôt à cet avis, le directeur mit son école à notre disposition. On décida que chaque sotnia élirait ses représentants et le jour de la réunion fut arrêté. C’est ainsi qu’à mon retour du bagne, je repris contact avec la vie publique.

Peu après, je fus invité par les instituteurs à leur réunion privée. Nous fîmes d’abord plus ample connaissance. L’un d’eux était socialiste-révolutionnaire, les autres, une quinzaine en tout, n’appartenaient pour la plupart à aucun parti. Puis on aborda une série de questions concernant l’inaction des instituteurs qui brûlaient pourtant de s’employer et recherchaient la voie à suivre. Nous décidâmes d’agir de concert pour constituer dans l’intérêt du peuple laborieux un nouveau comité à la place de celui-ci, composé d’officiers et de koulaks élus non par l’ensemble des paysans, mais seulement par les plus riches.

Je me rendis ensuite à la réunion de notre groupe où mon rapport, et sa réfutation par le camarade Kalinitchenko, furent discutés. Après quoi, on décida d’entreprendre dès le lendemain une propagande méthodique parmi les paysans et les ouvriers des usines et des ateliers, sur deux plans. N’étant pas encore organisés, les ouvriers et paysans ne pouvaient s’appuyer sur une unité territoriale de caractère anarchiste capable de lutter utilement contre le Comité communal et, bon gré mal gré, étaient tenus de se regrouper autour de ce dernier. Il était donc urgent de procéder à de nouvelles élections dudit Comité. C était le premier point. Il fallait mener de surcroît une propagande intense en faveur de l’organisation d’une Union des paysans et participer nous-mêmes à cette Union, pour l’amener à se défier du Comité communal acquis au gouvernement de coalition, et à le garder sous contrôle.

« Je vois là, dis-je aux camarades, la négation des droits du gouvernement de coalition et du principe même de ses comités communaux. De plus, si notre action dans cette voie est couronnée de succès, nous amènerons les paysans et les ouvriers à comprendre cette vérité, qu’eux seuls, conscients de leur rôle révolutionnaire, peuvent incarner fidèlement l’idée de l’autonomie sans tutelle du gouvernement ou des partis politiques.

« C’est le moment ou jamais, pour nous anarchistes, d’aborder pratiquement, malgré les difficultés et pas mal d’errements peut- être, la solution de bien des questions présentes et à venir dont dépend, d’une façon ou d’une autre, la réalisation de notre idéal.

« Laisser passer cette occasion serait une faute impardonnable pour notre groupe, qui se retrancherait de la masse laborieuse. Et c’est là ce que nous devons craindre le plus, car nous séparer des travailleurs en un pareil moment équivaudrait à disparaître de la lutte révolutionnaire ou pire, à les obliger à abandonner nos idées, auxquelles ils viennent et viendront toujours davantage si nous restons à leurs côtés, si nous marchons avec eux à la lutte et à la mort, ou à la victoire et à la joie ! »

Les camarades dirent en ricanant : « Ami, tu t’écartes de la tactique anarchiste. Nous aurions aimé entendre la voix de notre mouvement, ainsi que tu nous y invitais toi-même lors de notre première rencontre.

— C’est exact : nous devons écouter cette voix et nous l’écouterons, si mouvement il y a. Mais je ne le vois pas encore. Et pourtant, je sais qu’il faut nous mettre au travail sans tarder. Je vous ai proposé un plan d’action. Vous l’avez adopté. Que nous reste-t-il à faire, sinon à nous y atteler ? »

Ainsi, des semaines entières s’écoulèrent dans des discussions stériles. Pourtant, chacun de nous avait déjà commencé à travailler de son côté, en accord avec le plan adopté en commun.

II Organisation de l’Union des paysans

Vers le milieu de la semaine, les délégués des paysans se réunirent à l’école pour discuter de l’élection d’un nouveau Comité communal. Avec quelques-uns des instituteurs, nous avions préparé un rapport que l’un d’eux, Korpoussenko, devait lire. Ce rapport était bien conçu et rédigé avec soin. Les délégués paysans, après entente avec ceux des ouvriers, présentèrent une motion demandant de nouvelles élections. Répondant au désir des instituteurs Lébédev et Korpoussenko, j’ajoutai quelques mots d’introduction. Les délégués retournèrent vers leurs électeurs pour examiner avec eux la motion et, lorsque ces derniers l’eurent acceptée, on fixa la date du scrutin.

Tandis que les membres de notre groupe commençaient à préparer les paysans à la mise en place de l’Union que j’appelais de mes vœux, le camarade Krylov-Martynov arriva au village. Délégué SR du Comité régional de l’union des paysans, il projetait d’organiser ici un comité local. Ancien forçat lui-même, Krylov-Martynov s’intéressa à ma vie, vint chez moi et, tout en prenant le thé, nous parlâmes longuement. Il finit par passer la nuit sous mon toit. Entre-temps, j’avais demandé au groupe de convier les paysans à une assemblée qui jetterait les bases de l’Union.

Krylov-Martynov était bon orateur. Il fit un tableau séduisant de la lutte prochaine des SR pour la remise aux paysans des terres sans indemnités, lutte qui se mènerait à l’Assemblée constituante dont on attendait la convocation. L’appui des paysans était indispensable. Il les invita donc à se regrouper en une Union qui soutiendrait le parti socialiste-révolutionnaire.

Ce discours nous servit de prétexte, à moi et à plusieurs autres membres de notre groupe, pour exposer notre point de vue. Voici ce que je leur dis :

« Nous, anarchistes, sommes d’accord avec les socialistes- révolutionnaires quant à la nécessité pour les paysans de s’organiser en une Union paysanne, mais non pour servir de soutien au parti SR dans sa future lutte oratoire contre les SD et les Cadets5 à la Constituante - si jamais elle est convoquée !

  1. Cadets ou KD : abréviation de démocrates-constitutionnels, parti de la bourgeoisie libérale, alors au pouvoir. (N.d.T.)

« De notre point de vue anarchiste-révolutionnaire, une Union de ce type devrait permettre aux paysans d investir leurs forces vives dans la révolution. Ils contribueront ainsi à repousser ses bornes, à lui creuser un lit plus profond pour que, se développant en liberté, elle prenne le maximum d’ampleur et atteigne ses buts !

« Ceux-ci n’ont pas changé : contre le travail servile et la soumission de l’intelligence au capital et au brigandage d Etat, pour que le prolétariat des villes et des villages puisse se passer dans son existence et dans son combat pour la liberté de toute tutelle des partis politiques, sans dépendre en rien des discussions qui agiteront la Constituante à venir.

« Les paysans et les ouvriers ne doivent plus s’occuper d’elle, sinon pour l’ajouter au nombre de leurs ennemis. Attendre de ce côté-là la liberté et le bonheur des travailleurs, ce serait un crime contre la révolution.

« L’Assemblée constituante est un jeu de hasard pour tous les partis politiques. Demandez donc à ceux qui fréquentent ce genre de repaire si personne en est jamais sorti sans avoir été dupe. Jamais ! Personne ! Les travailleurs, les paysans et les ouvriers qui y enverraient des représentants seraient bernés, eux aussi !

« Actuellement, ils ont mieux à faire que de songer à l’Assemblée constituante, ou à s’organiser pour soutenir les partis politiques, SR compris. Ils doivent se préparer au retour de toutes les terres, fabriques et usines à la communauté et, sur cette base, construire une vie nouvelle.

« L’Union des paysans de Gouliaï-Polié, dont nous posons ici les fondements, aura à travailler dans ce sens... »

Notre position ne découragea pas le délégué SR du Comité régional. Il sut s’accommoder de nous. Et ce jour-là, le 29 mars 1917, l’Union des paysans de Gouliaï-Polié fut fondée. Son comité se composait de vingt-huit membres, tous paysans ; j’y entrai bien malgré moi, fort occupé que j’étais à constituer le bureau de notre groupe et à rédiger sa déclaration. Pour toute réponse, les paysans ne trouvèrent rien de mieux que de poser ma candidature dans quatre secteurs, qui m’élurent à l’unanimité. Ainsi fut formé ce comité, dont j’acceptai la présidence.

On procéda ensuite à l’inscription des membres. En l’espace de quatre à cinq jours, tous les paysans sans exception s’inscrivirent, sauf les koulaks, bien entendu. Partisans de la propriété foncière privée, ils se séparèrent de la masse des travailleurs en espérant former un groupe distinct, mais ils ne réussirent qu’à attirer les plus ignorants de leurs valets. Ils comptaient tenir jusqu’à la Constituante et obtenir la victoire avec l'aide des SD (car le parti social-démocrate russe défendait encore le droit de propriété sur les terres).

En vérité, les travailleurs agricoles n’avaient pas besoin de l’adhésion des koulaks. Ils voyaient en eux des ennemis héréditaires et comprenaient qu'ils ne deviendraient inoffensifs que lorsque, par une expropriation forcée, leurs terres seraient données à la communauté. En soutenant cette idée dans leur propre milieu avec une conviction inébranlable, ils condamnaient d’avance l’Assemblée constituante.

Cependant, l’Union n’embrassait pas tous les paysans de la commune : un certain nombre de fermes et de hameaux n’y avaient pas adhéré. Nous ne pouvions donc nous mettre au travail avec l’enthousiasme qu’il fallait pour entraîner les autres localités et reprendre les terres aux pomechtchiks et à l’Etat par une action révolutionnaire organisée.

C’est pourquoi je quittai Gouliaï-Polié pour entreprendre avec le secrétaire de notre comité paysan une tournée des villages et des hameaux, afin d’y susciter d’autres Unions.

A mon retour, je rendis compte au groupe de l’œuvre accomplie et insistai sur l’état d’esprit révolutionnaire que j’avais constaté dans les campagnes. Nous devions, à mon avis, le soutenir de toutes nos forces et le diriger avec prudence et fermeté dans la voie anarchiste. Tous furent satisfaits des résultats obtenus, chacun me faisant part de ce qu’il avait accompli de son côté et de l’impression que notre propagande intense faisait sur le prolétariat des environs.

Le camarade Krate, secrétaire du groupe, qui m’avait remplacé pendant ma tournée, nous raconta la visite à Gouliaï-Polié, en notre absence, de nouveaux instructeurs venus d’Alexandrovsk. Ils avaient prononcé des discours en faveur de la guerre et de l’Assemblée constituante et tenté de faire voter leurs résolutions. Mais les ouvriers et les paysans du village avaient refusé, prétextant qu’ils se trouvaient pour l’heure dans une période d’organisation, ce qui les empêchait d’accueillir aucune résolution venue du dehors.

Ces manifestations d’une vie active et consciente nous inspiraient de la joie et de la confiance, soutenant notre ardeur, notre désir de poursuivre sans relâche notre œuvre révolutionnaire.

III Dépouillement des archives de la police.

Entre-temps, les préposés au bureau de la milice, le lieutenant Koudinov et son secrétaire, le vieux Cadet inébranlable A. Rambievsky, m’invitèrent à les aider au dépouillement des archives de l’ancienne police locale.

Ces archives représentaient un tel intérêt, que je priai notre groupe de m’adjoindre un camarade et me préparai à abandonner provisoirement toute autre activité. Certains de mes camarades du groupe, Kalinitchenko et Krate en particulier, commencèrent par se moquer de moi qui désirais, disaient-ils, venir en aide aux chefs de la milice. Ce n’est qu’après une longue discussion que Kalinitchenko convint que j’avais raison et accepta de m’accompagner. Les archives nous livrèrent l’identité des chiens qui avaient filé les frères Séméniouta et d’autres militants, avec le détail de ce qu’ils avaient touché pour leurs services. Nous découvrîmes, entre autres, que Piotr Charovsky, ancien membre du groupe, était un agent zélé de la police secrète.

Je communiquai ces documents à notre groupe. Malheureusement, tous ceux qui y étaient désignés étaient morts à la guerre. Seuls restaient Sopliak, Charovsky et les policiers Onichtchenko et Bougaev qui, en dehors des heures de service, endossaient des habits civils et se faufilaient dans les cours et les jardins pour épier les suspects. Nous notâmes les noms des survivants, considérant que le moment de les exécuter n’était pas encore venu ; d’ailleurs trois d’entre eux, Sopliak, Charovsky et Bougaev ne demeuraient plus à Gouliaï-Polié, ils avaient disparu peu après mon arrivée.

Je rendis public le document prouvant la culpabilité de Charovsky, qui avait livré à la police Alexandre Séméniouta et Marthe Pivel. Les papiers concernant les deux autres furent tenus secrets. Nous espérions qu’ils reviendraient un jour au village et que nous pourrions alors les arrêter sans trop de difficultés. Quant au quatrième, Nazar Onichtchenko, que le gouvernement de coalition avait envoyé au Front, il était parvenu à rentrer mais évitait de se montrer aux réunions communales ou aux meetings.

Peu de temps après la communication du document concernant Piotr Charovsky, Nazar Onichtchenko m’aborda au beau milieu du village. C’était ce même policier et agent de l’Okhrana qui, lors d’une perquisition chez moi, avait permis que ma mère soit fouillée au corps et qui, lorsqu’elle avait protesté, l’avait giflée. Maintenant, ce chien vendu corps et âme à la police courait vers moi et, ôtant sa casquette, s’écriait en me tendant la main : « Nestor Ivanovitch ! Salut ! » La voix, les gestes, la mine de ce Judas me soulevèrent de dégoût. Je me mis à trembler de haine et lui criai avec fureur : « Arrière, misérable, arrière, ou je te tue ! » Il fit un bond de côté et devint blanc comme un linge. Je portai machinalement la main à ma poche et saisis mon revolver, me demandant si je devais l’abattre sur place ou s’il valait mieux attendre. La raison l’emporta sur la fureur et le désir de vengeance. A bout de forces, je me laissai tomber sur une chaise, à l’entrée d’une boutique voisine. Le marchand s’approcha, me salua et me posa des questions auxquelles je fus incapable de répondre. Je m’excusai d’être tombé là et le priai de me laisser tranquille. Peu après, je demandai à un paysan de m’aider à regagner le comité de l’Union.

Lorsque ses membres et ceux de notre groupe m’eurent entendu, ils exigèrent la communication du document qui prouvait qu’Onichtchenko menait une double activité de policier (ce que les paysans savaient fort bien, car il en avait arrêté et battu un certain nombre) et d’agent de la police secrète. Les camarades la réclamèrent avec insistance pour pouvoir ensuite exécuter le coupable. Je m’y opposai énergiquement et leur demandai de ne pas l’inquiéter pour le moment, faisant remarquer qu’il y avait des traîtres plus dangereux, en particulier Sopliak qui d’après les papiers que nous détenions était un spécialiste de l’espionnage. Il avait longtemps travaillé à Gouliaï-Polié ainsi qu’à Pologui parmi les ouvriers du dépôt et avait participé à la filature du camarade Séméniouta.

L’autre, Bougaev, était aussi un mouchard endurci. Il allait et venait parmi les paysans et les ouvriers, portant sur un plateau de bois des craquelins et de l’eau de seltz qu’il leur vendait. Il s’était multiplié lorsque le gouvernement du tsar avait promis une prime de deux mille roubles à qui livrerait Séméniouta. Plus d’une fois, il s’était déguisé pour disparaître des semaines entières en compagnie du commissaire de police Kariatchentsev et de Nazar Onichtchenko. Abandonnant leurs postes officiels, ils parcouraient les abords de Gouliaï-Polié ou les quartiers d’Alexandrovsk et d’Ékatérinoslav. Kariatchentsev fut abattu par le camarade Séméniouta au théâtre de Gouliaï-Polié. Bougaev, Sopliak et Charovsky étaient encore vivants, comme je l' ai dit, cachés quelque part dans les environs.

Voilà pourquoi nous devions épargner Nazar Onichtchenko pour l’instant. Il fallait s’armer de patience et tâcher de mettre la main sur les autres qui, au dire des paysans, se montraient souvent dans le bourg. Cependant, je déclarai aux camarades que ces chiens ne perdaient rien pour attendre. Il nous faudrait les supprimer à la fin, tant ils étaient nuisibles à toute communauté humaine. « On ne peut rien attendre d’eux, leur crime étant le plus horrible des crimes, la trahison. Une révolution digne de ce nom doit les exterminer tous. Une société libre et solidaire n’a pas besoin de traîtres. Ils doivent périr de nos propres mains ou être éliminés par l’avant-garde révolutionnaire. »

Pour l’heure, mes camarades et amis renoncèrent à le démasquer, remettant son exécution à plus tard.

IV Nouvelles élections du Comité communal. Idée de contrôle.

Notre groupe s’occupait à remplir certaines formalités, à répartir le travail parmi ses membres, déjà nombreux - plus de quatre-vingts - mais peu énergiques, et à dresser la liste des publications anarchistes russes et ukrainiennes auxquelles nous devions nous abonner, lorsque s’ouvrirent les nouvelles élections du Comité communal. Ma candidature, avec celles d’un certain nombre de camarades, fut de nouveau déposée par les paysans, et nous fûmes élus. Certains électeurs s’abstinrent, les autres ne votèrent, en majorité, que pour les membres de notre groupe ou pour nos partisans.

Malgré les prières des paysans, je dus renoncer à les représenter au Comité communal, notamment parce que j’ignorais comment les anarchistes des villes considéraient ces élections. Je m’en étais inquiété auprès du secrétaire de notre fédération, qui n’avait encore reçu aucune réponse des anarchistes de Moscou.

Je refusai aussi pour une raison plus importante : mon élection légale au Comité communal aurait contrecarré tous mes plans, décidé que j’étais à orienter l’activité du groupe et celle du prolétariat rural dans le sens d’une diminution du pouvoir de ces comités. Notre groupe m’avait approuvé sur ce point et je n’avais pas d’autre dessein en acceptant la présidence du comité de l’Union des paysans. Il s’agissait d’unir le plus intimement possible les travailleurs des campagnes à notre groupe dans une compréhension pratique de l’œuvre révolutionnaire, et d’empêcher les partis politiques de pénétrer leurs rangs. Il fallait donc leur faire comprendre que ces partis, si révolutionnaires qu’ils fussent pour l’instant, étoufferaient immanquablement toute initiative créatrice dans le mouvement révolutionnaire s’ils venaient à dominer la volonté du peuple. De plus, il fallait démontrer aux paysans la nécessité où nous étions de prendre le contrôle du Comité communal, organisme non révolutionnaire, à la discrétion du nouveau pouvoir, afin d’être toujours instruits à temps des manœuvres gouvernementales et de ne pas nous trouver isolés à l’instant décisif, sans renseignements précis sur le mouvement révolutionnaire des villes.

Enfin, nous devions leur faire comprendre qu’ils n’avaient à compter sur personne dans leur tâche la plus urgente, la conquête de la terre et du droit à l’autonomie, et qu’ils devaient profiter du moment révolutionnaire présent et de l’embarras où la lutte des partis mettait le gouvernement, pour réaliser pleinement leurs aspirations anarchistes et révolutionnaires.

Tel était, dans ses grandes lignes, le plan de travail que je proposai au groupe dès mon retour de Moscou. J’en parlai à tous mes camarades, les suppliant de l’adopter pour base de notre action dans les milieux paysans.

C’est pour suivre la même ligne que je me décidai à abandonner différentes exigences tactiques adoptées par les militants dans les années 1906-1907, période pendant laquelle les principes d’organisation furent sacrifiés au principe d’exclusivité, les anarchistes se cantonnant dans leurs cercles et groupements qui, étant séparés des masses, se développaient anormalement, s’engourdissaient dans l’inaction et perdaient ainsi la possibilité d’intervenir de façon efficace lors des soulèvements populaires.

Toutes mes suggestions furent acceptées par notre groupe. Son action concertée les développa encore et les fit adopter, sinon par tous les paysans de Gouliaï-Polié, du moins par une majorité imposante. Il est vrai que cela prit plusieurs mois. J’exposerai plus loin, dans tous ses détails, quelle fut l’activité constante et féconde du groupe au cours des phases successives de la révolution.

V Rôle des instituteurs. Notre activité au Comité communal.

J’ai rapporté plus haut que les instituteurs de Gouliaï-Polié s’étaient ralliés à nous dès mon premier discours à l’assemblée des paysans et ouvriers, mais j’ai oublié de dire qu’ils s’étaient déterminés après m’avoir entendu fustiger l’inaction des travailleurs intellectuels dans un moment d’une telle intensité révolutionnaire, alors que si nous avions tant de peine à lutter, c’était uniquement à cause de leurs réticences.

Dès lors, les instituteurs se mirent énergiquement à l’œuvre. Ils prirent part aux élections du Comité communal, comme candidats désignés et membres élus. Sur quatorze instituteurs, six furent choisis par les paysans.

Ceux-ci, ayant examiné avec les membres de notre groupe anarchiste-communiste les services qu’avaient rendus les intellectuels aux travailleurs des villes et des campagnes, se rendirent compte que le rôle des instituteurs dans l’histoire du mouvement révolutionnaire comprenait trois étapes distinctes.

Ainsi, en 1900, ils se mirent avec ardeur à instruire les analphabètes, les miséreux. Mais la réaction de la fin de 1905 arrêta pour cinq ou six ans ce bel élan de solidarité. Leur travail dans les villages périclita. Et ce n’est que peu avant la guerre mondiale que les instituteurs relevèrent la tête pour reprendre, avec une foi nouvelle et le cœur plein d’espoir, leur œuvre dans les campagnes. Mais la guerre, en noyant la civilisation dans le sang, leur fit abandonner cette voie. Le patriotisme l’emporta parmi eux plus qu’il n’aurait fallu et l’enseignement fut sacrifié à la propagande.

Seuls trois ou quatre des instituteurs de Gouliaï-Polié avaient passé par ces trois étapes, les autres étaient trop jeunes. Or, tous aspiraient maintenant à travailler en commun avec les paysans et les ouvriers. Certains d’entre eux, A. Korpoussenko, T. Beloouss, Lébédev et T. Kouzmenko, quoique n’ayant encore aucune expérience révolutionnaire, n’en cherchèrent pas moins à se rendre utiles partout où les paysans et ouvriers, cette avant-garde de la révolution, trouvaient leur aide désirable. Dans les premiers mois du soulèvement, ils purent approcher de près ces héros obscurs de la libération et travailler avec eux, car ils avaient montré qu’ils ne prétendaient pas les diriger. Au début, ils rencontrèrent une certaine méfiance mais, quand les événements se précipitèrent, tous furent gagnés par l’enthousiasme et s’unirent pour le triomphe de la révolution. Les paysans et les ouvriers les accueillirent alors dans leurs rangs. C’est ainsi qu’il leur arriva même de les élire dans leurs comités locaux.

Au moment dont je parle, l’Union des paysans, par la voix de certains de ses membres constamment présents aux réunions, exerçait son contrôle sur le Comité communal. Je me souviens qu’en nous y rendant la première fois, cinq de mes camarades et moi, nous craignions que notre arrivée ne provoque un scandale, et qu’en tant que contrôleurs délégués par l’Union on ne nous ferme la porte au nez. Il n’en fut rien. Les plus madrés politiciens parmi les membres du Comité, tels que les représentants des marchands, des boutiquiers et de la communauté juive, qui savaient bien pourquoi ils étaient entrés là, nous accueillirent à bras ouverts, déclarant que dès les premiers jours de la révolution, ils ne pensaient qu’à travailler en commun avec les paysans dans le domaine social, mais n’avaient pas encore trouvé les moyens de le leur prouver par le fait, ni de se faire comprendre d’eux. « Par bonheur, ils viennent nous indiquer eux-mêmes la voie à suivre », s’écria l’un de ces imposteurs ; et, en nos personnes, ils acclamèrent la classe rurale !

Six membres de l’Union des paysans entrèrent ainsi au Comité communal. Il fallait tenir bon à ce poste si dangereux pour l’œuvre commune et ne pas se laisser fléchir par les idées hostiles aux buts révolutionnaires. Les membres de l’Union, plongés dans une assemblée toute soumise aux ordres de Moscou ou de ses agents SR, SD ou cadets, devaient rester inébranlables dans leurs convictions et leur conduite face aux problèmes que posait aux travailleurs leur rôle actif dans une révolution dont le caractère politique seul se dessinait pour l’heure. Néanmoins, les travailleurs lui imprimaient de mois en mois un caractère nouveau, et on pouvait espérer qu’elle ne tarderait pas à briser ce cadre étroit.

Ce point retint particulièrement l’attention de l’Union des paysans, à en juger par les rapports du groupe anarchiste-communiste, et c’est pourquoi, en envoyant six de ses membres au Comité communal, elle leur donna les instructions suivantes : « Déléguant six de ses membres pour siéger en permanence aux réunions du Comité communal et contrôler sa politique, l’Union des paysans souhaite les voir prendre la tête de la section agraire dudit Comité. »[37]

Cette question se posait aux paysans avec une grande acuité, car les sections agraires des comités communaux insistaient beaucoup auprès d’eux, suivant les directives reçues du centre, pour qu en attendant que le problème soit réglé par l'Assemblée constituante à venir ils continuent à payer le fermage. Les paysans, au contraire, considéraient qu’avec la révolution, qui les avait à moitié affranchis politiquement, prenait fin leur esclavage et l’exploitation de leur travail au profit des pomechtchiks. Voilà pourquoi, mal organisés encore et peu préparés à la compréhension approfondie de la question de la reprise des terres aux propriétaires fonciers, aux monastères et à l’État, ils demandèrent aux membres de l’Union de les défendre au sein de la section agraire du Comité. Ils voulaient que les questions de la section agraire soient soumises aux membres du groupe anarchiste-communiste. Mais nous, membres du groupe, obtînmes d’eux qu’ils y renoncent provisoirement, de crainte de provoquer une lutte armée avec les autorités d’Alexandrovsk. En même temps, notre groupe décida de mener une propagande intensive à Gouliaï-Polié et dans la région, pour amener les paysans à exiger du Comité communal la suppression de la section agraire et le droit d’organiser des comités agraires autonomes.

Ils accueillirent cette idée avec enthousiasme. Cependant, un ordre arriva du centre, déclarant que les sections agraires faisaient partie des comités communaux et qu’il était formellement interdit de les supprimer, mais qu’on devait les désigner désormais sous le nom de départements agraires[38]. Agissant au Comité communal d’après les directives de l’Union des paysans, nous réussîmes à placer le département agraire sous ma direction. Avec l’appui des paysans de l’Union et du Comité communal lui-même, et d’accord avec le groupe anarchiste-communiste, je devins alors pour quelque temps le directeur effectif du Comité.

Ce fut uniquement sous mon influence que notre groupe s’engagea dans cette voie dangereuse. Je m’y étais résolu pendant les deux premier mois de la révolution, quand la lecture de la presse anarchiste m’eut convaincu qu’il n’existait aucune volonté parmi les nôtres de créer une organisation puissante, capable, après avoir conquis les masses, de montrer ses dons d’organisation dans le développement et la défense de la révolution naissante. Je voyais le mouvement qui m’était cher divisé comme par le passé, et me donnai pour but de réunir les groupes épars dans une action commune sous l’impulsion du groupe paysan-anarchiste, d’autant que j’avais déjà pu constater chez nos propagandistes des villes un certain mépris pour les campagnes.

VI Le 1er mai. La question agraire vue par les paysans.

Le 1er mai 1917, cela faisait dix ans que je n’avais pu prendre part à cette fête ouvrière. On imagine l’entrain que je mis à la préparer, et combien je m’activai parmi les paysans, les ouvriers et les soldats du détachement de mitrailleurs. Je rassemblai les documents concernant tout ce qui avait été fait par les ouvriers des villes dans les derniers jours d’avril et les mis à la disposition des camarades qui pouvaient avoir à s’en servir pour renseigner les paysans, ouvriers et soldats. Lorsque le commandant du 8e régiment serbe nous envoya une délégation pour nous faire part du désir de son régiment de participer à la fête ouvrière, il va sans dire que nous acceptâmes, permettant même à ses hommes de se présenter en tenue de campagne, car nous estimions que nos forces suffiraient à les désarmer, le cas échéant.

La manifestation commença dans les rues de Gouliaï-Polié dès neuf heures du matin. Son point de rassemblement était la place du Marché, aujourd’hui place des Victimes de la révolution. Peu après, les anarchistes apportèrent la nouvelle du mouvement des 18-22 avril, au cours duquel le prolétariat de Petrograd, qui exigeait la démission de dix ministres capitalistes et la remise de tous les pouvoirs aux soviets des députés paysans, ouvriers et soldats, avait été réprimé. Cette nouvelle transforma le caractère de la manifestation, elle devint hostile au gouvernement provisoire et aux socialistes qui y participaient.

En hâte, le commandant du 8e régiment serbe renvoya ses hommes à leur cantonnement. Une partie du détachement de mitrailleurs se déclara solidaire des anarchistes et prit rang parmi les manifestants. Ceux-ci étaient si nombreux que lorsqu’on vota la résolution : « À bas le gouvernement et tous les partis prêts à nous infliger cette humiliation ! », et que l’on s’engagea dans les rues en entonnant la marche des anarchistes, le défilé, en rangs serrés de six à huit personnes, dura plus de cinq heures. La colère contre le gouvernement et ses agents était si générale que les politiciens du Comité communal et les officiers du détachement de mitrailleurs - à l’exception toutefois de deux officiers très aimés des soldats, l’anarchisant Pevtchenko et Bogdanovitch, l’artiste -, cherchèrent refuge à l’état-major, et que la milice locale qui depuis sa création n’avait encore procédé à aucune arrestation, disparut cette fois complètement.

Devant la foule, les camarades évoquèrent « les martyrs anarchistes de Chicago » ; les manifestants honorèrent leur mémoire en s’agenouillant, puis demandèrent aux anarchistes de les mener au combat contre le gouvernement, ses fonctionnaires et toute la bourgeoisie. La journée se passa toutefois sans violences. Les autorités municipales d’Alexandrovsk et d’Ekatérinoslav avaient déjà les yeux tournés vers Gouliaï-Polié et nous aurions fait leur jeu en engageant trop tôt les hostilités.

Tout le mois de mai fut consacré à un travail intense dans les congrès paysans d’Alexandrovsk et de Gouliaï-Polié. Au Congrès d’Alexandrovsk, j’annonçai que les paysans de notre commune refusaient de confier l’œuvre révolutionnaire aux comités communaux et qu’en conséquence ils prenaient le contrôle du leur. Et je précisai de quelle façon nous allions agir.

Les délégués acclamèrent les paysans de Gouliaï-Polié et promirent de suivre leur exemple. Les SR présents se montrèrent satisfaits, mais les SD et les Cadets firent remarquer que notre initiative était contraire à la nouvelle politique générale du pays, qu’il y avait là, en quelque sorte, un péril pour la révolution, la mainmise d’une organisation paysanne sur les institutions locales ne pouvant qu’amoindrir leur autorité.

Un délégué paysan cria : « C’est exact. C’est précisément ce que nous voulons ! Nous ferons tout notre possible pour affaiblir, chacun chez soi, les comités communaux dans leurs prétentions gouvernementales, jusqu’à ce que nous les ayons adaptés à notre idéal de justice et amenés à admettre notre droit à la liberté et à l’indépendance dans la reprise des terres aux pomechtchiks. »

Cette déclaration suffit à calmer les SD et les Cadets, car ils sentaient que s’ils se hasardaient à la combattre les délégués paysans quitteraient leurs bancs, ce qui ne faisait pas leur affaire. C’est qu’à ce stade ils espéraient encore brider l’élan révolutionnaire des travailleurs. Le Congrès d’Alexandrovsk s’acheva sur un ordre du jour qui réclamait le partage des terres sans indemnités, et un comité local fut élu. Les SR se réjouirent de cette décision, les SD et les Cadets protestèrent avec rage.

Sur le chemin du retour, les délégués des paysans se concertèrent afin d’organiser eux-mêmes, sans l’aide de ces aboyeurs politiques, une entente entre les villages pour passer à la lutte armée contre les pomechtchiks. « Sans quoi, disaient-ils, la révolution sombrera et nous resterons de nouveau sans terres. »

Lorsque nous eûmes exposé, Chramko et moi, les résultats du Congrès à l’Union des paysans de Gouliaï-Polié, ils conclurent qu’ils avaient eu grand tort de nous y envoyer : « Mieux aurait valu ne pas y prendre part, mais en réunir un chez nous, en convoquant les délégués des communes du district d’Alexandrovsk. Ici, nous aurions plus vite fait d’obtenir satisfaction sur la question agraire. Mais il est trop tard. Espérons que le Comité de l’Union des paysans de Gouliaï-Polié fera connaître notre point de vue, non seulement aux paysans du district d’Alexandrovsk, mais à ceux des districts voisins, de Pavlograd, Marioupol, Berdiansk et Mélitopol, afin que l’on sache que nous ne nous contentons pas d’ordres du jour ; il nous faut des actes ! »

En conséquence, l’Union adopta la résolution suivante : « Les paysans de la région de Gouliaï-Polié considèrent comme de leur droit le plus strict de déclarer les terres des pomechtchiks, des monastères et du gouvernement, propriété de la communauté et décident d’appliquer cette mesure sans plus attendre. » Les paysans étaient appelés à hâter la réalisation de cet acte de justice.

La voix de Gouliaï-Polié fut entendue bien au-delà des limites du département d’Ékatérinoslav. Des délégations d’autres départements commencèrent à arriver chez nous. Cela dura plusieurs semaines. En tant que président de l’Union des paysans, les délégations ne me laissèrent aucun répit. Des camarades appartenant à d’autres groupes me remplacèrent pour les affaires courantes, tandis que je m’occupais des délégués, donnant des conseils aux uns, des instructions aux autres, expliquant comment il convenait d’agir pour former des unions locales, préparer la reprise des terres et organiser, suivant le désir des paysans, soit des communes agraires, soit le partage des propriétés entre les nécessiteux. Presque toutes les délégations me dirent : « Il serait bon que vous, à Gouliaï-Polié, commenciez les premiers. » Je leur demandais pourquoi et la réponse était toujours la même : « Nous n’avons pas d’organisateurs. Nous lisons peu, presque rien n’arrive jusqu’à nous. Nous n’avons pas encore eu la visite des propagandistes et même nous n’aurions jamais lu les proclamations de votre Union et du groupe communiste-anarchiste, si nos fils ne nous les avaient envoyées des mines de Youzovo. »

En entendant cette plainte, je souffrais et j’enrageais, car je pensais aux camarades restés dans les villes, oublieux des campagnes asservies. C’est pourtant des villages que dépendait en grande partie, en Russie et en Ukraine, l’avenir de la révolution, dont le gouvernement provisoire avait déjà commencé à détourner l’élan en substituant des programmes écrits, absolument creux et inutiles, à son évolution créatrice parmi les travailleurs conscients d’eux-mêmes et de leurs droits.

Et plus cette pensée me torturait, plus je mettais d’ardeur à aller de l’avant, pénétrant avec d’autres camarades du groupe dans les coins les plus reculés des villages, laissant toute autre tâche en suspens pour apprendre aux paysans la vérité sur leur situation et combien la révolution en péril avait besoin de leurs forces neuves. Pendant plusieurs jours, ce travail me tint éloigné de Gouliaï-Polié.

J’étais soutenu par l’espoir de voir revenir en Russie P. A. Kropotkine ; il aurait su, lui, attirer l’attention des militants sur les villages asservis. Et puis, qui sait, l’oncle Vania (Rogdaev) reviendrait peut-être aussi, lui qui, au temps du tsarisme, avait été si actif en Ukraine ? Et si Rochtchine et d’autres camarades, moins connus mais aussi actifs, rentraient à leur tour, notre œuvre pourrait se développer enfin dans toute son ampleur. Les masses laborieuses recevraient la réponse aux questions qui les tourmentaient. La voix anarchiste retentirait dans les campagnes, elles se grouperaient autour de notre étendard, dans la lutte contre le pouvoir des pomechtchiks et des patrons d’usines, pour un monde nouveau de liberté, d’égalité et de solidarité parmi les hommes.

Je croyais en cette idée jusqu’au fanatisme et, en son nom, m’absorbai de plus en plus dans la vie des masses, cherchant avec ardeur à entraîner le groupe dans la même voie.

VII La grève ouvrière.

Dans les premiers jours du mois de juin, les camarades d Alexandrovsk m’invitèrent à une conférence qui se donnait pour but de fédérer tous les anarchistes de la ville. Je m’y rendis le jour même. Ils ne comptaient parmi eux que des travailleurs, manuels ou intellectuels, certains anarchistes-communistes, les autres anarchistes-individualistes, même si cette division restait de pure forme, tous étant en réalité des anarchistes-communistes révolutionnaires. Je les chérissais comme des frères et les aidai de mon mieux à fonder une fédération. Après quoi, ils commencèrent à organiser les ouvriers et exercèrent, pendant un certain temps, une grande influence sur eux.

À mon retour d’Alexandrovsk, les ouvriers du syndicat des métallurgistes et des travailleurs du bois de Gouliaï-Polié me prièrent de les aider à former une union et de m’y inscrire moi- même. Ainsi fut fait, après quoi ils me demandèrent de prendre la direction de la grève qu’ils prévoyaient.

Je me trouvais donc entièrement accaparé, par les paysans d’un côté, de l’autre par les ouvriers, qui tous sollicitaient mon aide. Parmi ces derniers cependant, quelques-uns étaient mieux avisés que moi des questions industrielles, je le constatai avec plaisir. Si j’acceptai de diriger la grève, ce fut dans l’espoir d’attirer ces bons camarades dans notre groupe. L’un d’eux, V. Antonov, était SR, les autres n’appartenaient à aucun parti ; les deux plus énergiques étaient Séréguine et Mironov.

Avant de déclarer la grève, les ouvriers des deux fonderies, ceux des moulins et ceux des ateliers des koustari[39] organisèrent une réunion et me demandèrent d’établir, de rédiger et de présenter leurs cahiers de revendications aux patrons, par l’intermédiaire du soviet de l’union professionnelle. Au cours de la réunion, comme nous dressions la liste des revendications, je découvris que les camarades Antonov, Séréguine et Mironov s’activaient depuis longtemps déjà, et qu’ils militaient pour l’anarchisme dans les comités des usines. Antonov était président du soviet des députés ouvriers. Et si ces camarades n’étaient pas entrés dans le groupe, c’était uniquement parce qu’ils se trouvaient surchargés de travail dans les usines. Je protestai : dès mon retour du bagne, j’avais demandé que le groupe soit tenu constamment informé de l’activité de chacun de ses membres. J’invitai donc avec insistance ces camarades à nous rejoindre et à œuvrer dorénavant, dans leurs comités d’usines et d’une façon générale parmi les ouvriers, en accord avec les directives du groupe. Ils se rendirent à mes raisons.

Ensemble, nous convoquâmes tous les patrons pour leur présenter les revendications des ouvriers : une augmentation des salaires de quatre-vingts et cent pour cent. Comme on pouvait s’y attendre,

les patrons en fureur refusèrent catégoriquement d’augmenter les salaires à ce point. Nous leur donnâmes un jour de réflexion, pendant lequel les ouvriers restèrent au travail. Le lendemain, les patrons vinrent présenter au soviet de l’union professionnelle leurs contre-propositions, consentant une augmentation de trente-cinq et quarante pour cent. Ces offres nous parurent une offense directe aux ouvriers et, après de longues discussions et des injures réciproques, nous les invitâmes à réfléchir un jour de plus. Quelques-uns de leurs représentants, socialistes dans l’âme, connaissaient à fond les statuts des unions professionnelles, mais ayant derrière eux les patrons des usines, ils se retirèrent après nous avoir assuré qu’ils ne reviendraient pas avec des pourcentages plus élevés.

Les membres des comités d’usines et les représentants des ateliers furent convoqués aussitôt pour étudier le moyen de faire cesser partout le travail dès le lendemain, après que les patrons s’en seraient retournés sans avoir fait d’offres nouvelles. Il fut décidé que le soviet de l’union professionnelle placerait un homme de confiance à la station téléphonique centrale. Il devait relier tous les postes téléphoniques au mien, afin que les patrons, en rentrant du soviet à l’usine et dans les ateliers, trouvent tous leurs ouvriers en grève.

Je proposai aux membres du soviet de l’union professionnelle et à ceux des comités d’usines un plan d’expropriation de tous les capitaux détenus par les entreprises privées, ainsi que par la banque de Gouliaï-Polié. J’étais certain que nous ne pourrions garder ces entreprises entre nos mains, car les comités communaux et les commissaires du gouvernement enverraient aussitôt des régiments qui, de crainte d’être expédiés sur le Front allemand, fusilleraient avec zèle les meilleurs militants ouvriers, et moi le premier.

J’étais convaincu, cependant, qu’il fallait tenter d’entamer dès à présent le processus d’expropriation, tant que le gouvernement provisoire n’avait pas achevé de brider les masses et de les pousser dans les voies de la réaction. Mais la majorité des membres de l’union professionnelle et des comités d’usines me demandèrent instamment de ne pas soumettre ce projet à la masse ouvrière, car nous étions encore trop mal préparés et gâcherions nos chances de le réaliser plus tard, à l’heure où les ouvriers seraient enfin prêts.

Après de longues discussions, les membres du groupe arrivèrent aux mêmes conclusions. En appliquant prématurément mes propositions, alors que les paysans n’étaient pas en mesure de soutenir les ouvriers par l’expropriation des pomechtchiks, nous risquerions de commettre une faute irréparable. Ces arguments m’ébranlèrent, aussi je n’insistai pas davantage, mais je maintins avec fermeté que les comités d’usines devaient adopter mon projet comme base de travail et préparer les ouvriers à sa réalisation prochaine, en les assurant que les paysans réfléchissaient à cette question de leur côté. J’ajoutai que nous devions employer tous nos efforts à coordonner les tendances des deux prolétariats et à les réaliser en commun.

Ma proposition fut acceptée, après quoi je fus élu président de l’union professionnelle et de la caisse de secours aux malades. Antonov fut désigné pour me seconder et me remplacer si j’étais surchargé de besogne par ailleurs. De même, les paysans m’adjoignirent un camarade susceptible de me remplacer. Mais les uns et les autres jugèrent bon de me réserver l’initiative, et que je garde les rênes de ces diverses organisations.

Les patrons des usines, des moulins et des ateliers revinrent au soviet de l’union professionnelle dans les mêmes dispositions que la veille. Après deux heures de discussion, ils poussèrent la générosité jusqu’à accorder une augmentation de salaires de quarante- cinq et soixante pour cent. Je déclarai alors, en tant que président de la réunion, que tous les pourparlers étaient rompus entre nous. « Le soviet de l’union professionnelle m’a donné pleins pouvoirs pour prendre la direction de toutes les entreprises publiques que vous dirigez, citoyens, mais qui ne vous appartiennent pas de droit. Nous nous expliquerons dans la rue, à la porte des usines. La séance est levée ! » Je rassemblai tous mes papiers et me dirigeai vers le téléphone. À ce moment, le patron de la plus grosse fabrique de Gouliaï-Polié, Mikhaïl Borissovitch Kerner, se leva et cria : « Nestor Ivanovitch, vous avez mis trop de hâte à lever la séance. Je considère que les revendications des ouvriers sont entièrement justifiées. Nous devons les satisfaire, comme il est légitime, et pour ma part je vais y souscrire à l’instant. » Les autres patrons, et surtout leurs représentants, crièrent avec indignation : « Mikhaïl Borissovitch, que faites-vous là ?

— Non, messieurs, non ! Vous ferez comme vous l’entendez ; quant à moi, je m’engage à satisfaire les revendications de mes ouvriers », lança Kerner.

Je réclamai le calme et demandai : « Citoyens, vous avez toujours été partisans de l’ordre et de la légalité. Est-il légal de rouvrir la séance sur la question qui a motivé sa clôture ?

-

Certainement ! Certainement ! répondirent les patrons et leurs représentants.

-

Je déclare donc la séance ouverte, et je vous propose à tous de signer l’augmentation de salaires de quatre-vingts et cent pour cent. » Et je leur tendis les textes préparés par avance. Puis, épuisé de fatigue et de tension nerveuse, je demandai au camarade Mironov de me remplacer pour aller me reposer un moment dans une autre salle.

À mon retour, une demi-heure après, je trouvai les patrons en train de signer. Lorsque tout fut fini et qu’ils eurent quitté la salle, je communiquai par téléphone notre succès aux camarades ouvriers de toutes les entreprises. Je leur conseillai de demeurer au travail jusqu’à la fin de la journée, leur promettant que le soir même des membres du soviet de l’union professionnelle viendraient leur faire un rapport détaillé.

Dès lors, les ouvriers de Gouliaï-Polié et des environs s’activèrent dans leurs entreprises, étudiant le côté économique et administratif de la question, se préparant ainsi à prendre la direction effective des fabriques et des ateliers. Gouliaï-Polié commença à attirer l’attention du Comité communal d’Ékatérinoslav, de la Selianska Spilka[40] chauviniste d’Ukraine, du soviet des députés ouvriers, paysans et soldats, et du comité local industriel, sans parler des organisations d’Alexandrovsk où les agents du gouvernement de coalition étaient maîtres. Les visites de leurs instructeurs, organisateurs et propagandistes devinrent plus fréquentes. Mais contrés par l’action des paysans et ouvriers anarchistes, tous repartaient sans avoir rien obtenu.

VIII Quelques résultats.

Revenons au Comité communal et voyons ce que nous, délégués de 1'Union des paysans, avons pu réaliser dans la région sous son autorité.

En premier lieu, après avoir assumé les fonctions du département agraire, nous avons tâché de faire du département des vivres, également, une unité indépendante. Lorsque j’eus conquis tout le Comité communal, quelques-uns des camarades qui y siégeaient demandèrent avec moi la suppression de la milice, ce qui nous fut refusé par suite d’une intervention du centre. Nous retirâmes alors à la milice le droit d’arrestation et de perquisition sans ordres, limitant ainsi son rôle à celui de courrier du Comité communal.

Je convoquai ensuite les pomechtchiks et les koulaks et leur repris tous les arrangements écrits concernant leurs propriétés. D’après ces documents, le département agraire fit le recensement précis de la totalité des terres dont ils disposaient dans leur oisiveté.

A notre initiative, un comité des batraki[41] fut organisé dans le soviet des députés ouvriers et paysans, en même temps que nous suscitions un mouvement batrak contre leurs exploiteurs. Nous établîmes un contrôle efficace des batraki sur les propriétés des pomechtchiks et des koulaks, les préparant ainsi à leur union avec les paysans en vue de l’action commune qui transférerait la richesse de quelques-uns à l’ensemble des travailleurs.

Après quoi, ayant compris que nous ne pourrions rien obtenir de plus dans le cadre des lois existantes, je cessai de considérer le Comité communal comme une institution utile à nos fins.

Je me concertai avec quelques camarades puis proposai au groupe d’adopter pour obligation commune le principe d’une propagande qui inciterait les paysans et ouvriers à soustraire par tous les moyens leurs comités à la tutelle des commissaires gouvernementaux.

« En effet, dis-je, comment des unités territoriales dépendantes du gouvernement pourraient-elles mobiliser les forces vives de la révolution ? Plus elle se renforcera, plus ces comités seront appelés à disparaître ; les masses prolétariennes les dissoudront. La révolution sociale l’exige.

« Nous devons agir dès maintenant au nom de ses principes et aider les paysans et ouvriers à travailler dans le même sens. Les comités communaux ne peuvent ni ne doivent ignorer plus longtemps la volonté de leurs électeurs. Faisons en sorte que toutes leurs décisions soient soumises à l’approbation des assemblées de citoyens.

« En cette fin du mois de juin, camarades, la révolution n’a que quatre mois d’existence et ce n’est que depuis lors que nous, paysans et ouvriers anarchistes, pouvons œuvrer légalement parmi les travailleurs opprimés. Ce peu de temps nous a suffi pour obtenir quelques résultats. Tirons-en maintenant les enseignements qui s’imposent, puis remettons-nous à l’action en indiquant nettement quels sont nos buts. Mais c’est en dehors du Comité communal que nous devons agir.

« Nous sommes en relation avec un certain nombre de régions, dont quelques-unes nous sont déjà acquises ; dans celle de Kamychévat, en particulier, l’initiative appartient entièrement à nos camarades. Dès à présent, elle accepte de nous soutenir dans notre lutte contre le Comité d’Alexandrovsk. Le représentant Doudnik vient chez nous pour la troisième fois, et c’est afin de coordonner l’activité des paysans de Kamychévat avec la nôtre.

« De jour en jour, les travailleurs des autres régions se font plus attentifs à la voix de Gouliaï-Polié, ils s’organisent suivant nos principes, malgré l’opposition des SR, SD menchéviks et Cadets[42].

« Le bilan de ces quatre premiers mois nous montre qu’il est temps de diriger notre action dans un sens déterminé et de l’opposer de front à celle des politiciens - la droite déjà au pouvoir, la gauche qui le convoite -, car les socialistes de droite et la bourgeoisie, les accapareurs de la révolution, la mènent à l’impasse. Mais d’autre part, dès Février, il était clair pour nous qui travaillons dans les campagnes d’Ukraine, que les communautés villageoises n’ont pas encore eu le temps de s’affranchir entièrement de l’esclavage ni de comprendre le sens réel de la révolution. Elles commencent à peine à secouer le joug séculaire, mais cherchent déjà les voies de l’émancipation économique et politique et, de ce fait, appellent l’anarchie à leur secours. Il serait facile d’ignorer cette tendance et de négliger de leur venir en aide : il suffirait d’adopter le point de vue de la majorité de nos camarades des villes, de répéter après eux que les villages sont partisans du retour au régime bourgeois, capitaliste, avec tout ce que cela implique. Mais je crois fermement que nous nous en garderons. Nous avons vu notre commune à l’œuvre et nous affirmons que dans les rangs des paysans les éléments révolutionnaires ne manquent pas ; il suffit de les aider à se libérer du garrot étatiste que les politiciens leur ont imposé en traîtres.

« Seuls les anarchistes-révolutionnaires peuvent leur apporter une aide efficace. Notre mouvement dans les villes, dont nos aînés attendaient trop, se révèle bien faible pour un problème d’une telle ampleur, par sa nature comme dans ses conséquences. Il y a parmi nous, je le sais, des éléments de valeur, capables de grandes choses. Mais rares sont ceux qui peuvent assumer la responsabilité de ces grandes choses. On peut les compter, n’oublions pas ce point important. Bien des camarades ont déjà fui, ils s’esquivent encore devant un travail responsable ou qui exige un effort soutenu. C’est ce qui provoque et nourrit dans nos rangs la désorganisation présente. Aucun danger comparable, rien qui compromette davantage nos chances de succès ! De ce fait, les meilleures forces du mouvement sont dilapidées, et alors même que la révolution bat son plein, elles se dépensent souvent en pure perte. Cette faiblesse nous a toujours gênés, nous les anarchistes, mais actuellement nous en souffrons plus que jamais ; elle nous prive de l’organisation puissante qui nous permettrait de peser sur les événements et de répondre à l’appel des villages asservis. Oui ! Si nous autres, anarchistes, avions su nous organiser, nous aurions entendu cet appel et répondu à temps !

« Aussi pénible et douloureux que ce soit, il faut voir cette réalité en face. Ceux d’entre nous, camarades, qui n’oublient pas le but essentiel de la révolution pour se perdre dans des théories nébuleuses et stériles, mais cherchent avec sincérité les moyens d’action les plus efficaces pour porter aussi haut que possible notre idéal révolutionnaire et le réaliser, dès maintenant, dans la vie des masses, ceux-là protesteront sans répit contre la désorganisation, car ils ont pris la mesure du danger. Mais protester ne suffit pas. Il faut agir, agir inlassablement, élever constamment notre idéal sans entraver jamais son essor chez les autres. Cet esprit secondera l’idéal anarchiste, il suscitera l’organisation qui mettra notre mouvement sur la bonne voie. »

IX La lutte contre le fermage.

Quand vint le mois de juillet, les paysans de la région de Gouliaï- Polié refusèrent de payer aux pomechtchiks et aux koulaks la deuxième part du fermage, espérant leur reprendre la terre après la moisson sans entrer en discussion ni avec eux ni avec les autorités qui les protégeaient, et la partager ensuite entre tous ceux, paysans et ouvriers, qui désireraient la cultiver. Plusieurs communes suivirent leur exemple.

Les autorités d’Alexandrovsk et leurs agents socialistes, constitutionnalistes et démocrates s’en émurent sérieusement. Avec l’appui technique et financier des comités communaux et du commissaire du gouvernement, les communes révolutionnaires furent infestées de propagandistes-agitateurs. Ils exhortaient les paysans à ne pas ébranler le prestige du gouvernement provisoire qui, disaient-ils, prenait à cœur leur sort et se promettait de convoquer dans un avenir très proche une Assemblée constituante. En attendant que cette assemblée compétente soit à même de donner son opinion sur la réforme agraire, personne ne pouvait se permettre d’attenter au droit des pomechtchiks et autres propriétaires terriens. Et à la hâte, sur un ordre d’en haut, les départements agraires, rebaptisés comités agraires, furent séparés des comités communaux pour constituer des unités indépendantes. Ces nouveaux comités furent investis du droit de prélever sur les paysans le fermage des terres louées aux pomechtchiks et aux koulaks. L’argent collecté par les comités locaux devait aller au comité agraire de district qui le remettrait aux propriétaires. Les propagandistes-agitateurs des différents partis poussèrent le cynisme jusqu’à assurer les paysans que les pomechtchiks et les koulaks étaient accablés d’impôts fonciers. « Notre gouvernement révolutionnaire, dirent-ils, exige le paiement, et les pauvres pomechtchiks ne savent où prendre l’argent, si ce n’est aux paysans auxquels ils louent leurs terres. » La lutte du groupe anarchiste- communiste et de l’Union des paysans contre les agents agitateurs soutenus par les fonctionnaires et la bourgeoisie agraire, industrielle et commerciale, se fit alors acharnée.

Dans les assemblées convoquées sur ordre des commissaires du gouvernement, les paysans jetaient à bas des tribunes les propagandistes et les assommaient pour prix de leurs discours grossièrement repeints aux couleurs de la révolution, qui ne visaient qu’à détourner les paysans de leur véritable but : la reprise des terres, leur bien séculaire. Par endroits, des paysans réunissaient leurs derniers kopecks pour payer le fermage aux propriétaires dont l’Église, l'Etat et ses laquais gouvernementaux encourageaient la férocité. Mais on pouvait tromper les paysans, non étouffer en eux l’espoir de vaincre leurs ennemis. Ils se montraient d’autant plus attentifs à la voix de notre groupe et de l’Union, qui les encourageait à « ne pas céder et à se préparer avec vigueur à une lutte plus âpre ».

Vers le même temps, plusieurs milliers de paysans et ouvriers se réunirent en meeting à Gouliaï-Polié. Voici ce que je leur dis, suivant l’idée directrice d’un appel lancé par le groupe anarchiste- communiste et l’Union des paysans, organisations au nom desquelles je parlais :

« Travailleurs ! Paysans, ouvriers, et toi, travailleur intellectuel qui te tiens à l’écart de nous ! Avez-vous vu comment, en l’espace de quatre mois, la bourgeoisie a su s’organiser et attirer dans ses rangs les socialistes, devenus ses serviteurs zélés ?

« Si la propagande menée parmi les paysans en faveur du fermage, même en ces jours de révolution, ne vous paraît pas une preuve suffisante, je vous citerai d’autres faits, camarades, qui vous convaincront davantage : le 3 juillet, le prolétariat de Petrograd s’est soulevé contre le gouvernement provisoire qui, au nom des droits de la bourgeoisie, voulait étouffer la révolution. Dans ce dessein, le gouvernement avait supprimé plusieurs comités agraires de la région de l’Oural hostiles à la bourgeoisie et emprisonné leurs membres. Dans le même but, sous nos yeux, des agents de ce gouvernement, des socialistes, ont poussé les paysans à payer leur fermage aux pomechtchiks. Et du 3 au 5 juillet, le sang de nos frères ouvriers a coulé dans les rues de Petrograd ! Les socialistes ont pris une part active au massacre de nos frères.

« Pour écraser le soulèvement, le socialiste Kérensky, ministre de la guerre, a appelé plusieurs milliers de Cosaques, ces bourreaux de la vie libre des travailleurs !

« Faut-il que les socialistes du gouvernement aient perdu la tête, pour jeter à la curée les meilleurs défenseurs de notre famille ouvrière ! Ils autorisent les travailleurs à leur rendre la pareille, à eux et à la bourgeoisie qui les a poussés à l’irréparable.

« Ce crime des adversaires de notre liberté et de la vie paisible à laquelle nous aspirons, voyez où il nous mène ! À l’extermination réciproque - à rien d’autre.

« Cela, camarades, nous sera funeste à tous, funeste à la révolution, dont l’avènement si longtemps attendu n’a pas encore porté ses fruits. Les masses demeurent à demi engourdies dans la torpeur séculaire de leur servitude. Si elles acceptent la révolution, c’est comme un fait accompli, et elles n’y viennent qu’à tâtons, en réclamant du bout des lèvres à leurs nouveaux bourreaux le droit de vivre libre. Mais la réponse, camarades, sort de la bouche des canons... Soyons donc forts, frères travailleurs, d’une force qui fasse réfléchir les ennemis de notre affranchissement. Marchons, d’un pas ferme et sûr, vers l’organisation et l’autonomie révolutionnaire ! L’avenir est à portée de notre main. Soyons prêts ! »

Après moi, un SR ukrainien prit la parole ; il invita les travailleurs de Gouliaï-Polié à se souvenir que « pour faire pièce au vil gouvernement provisoire de Petrograd, une Rada[43] [44] centrale ukrainienne s’était constituée à Kiev, pouvoir réellement révolutionnaire celui-là, le seul légal, le seul capable de garantir la liberté et le bonheur du peuple ukrainien ». Pour finir, il s’écria : « A bas les katsapi11 ! Mort à ces brigands ! Longue vie au gouvernement de la Mère Patrie, la Rada centrale, et à son secrétariat ! »

Mais les travailleurs de Gouliaï-Polié restèrent sourds à cet appel. Non seulement ils répondirent d’une même voix : « Hors de la tribune ! Nous n’avons que faire de ton gouvernement », mais encore ils votèrent la résolution suivante : « Nous saluons la vaillance des travailleurs tombés les 3-5 juillet dans la lutte contre le gouvernement provisoire. Les paysans et ouvriers de Gouliaï- Polié n’oublieront pas les crimes de ce gouvernement. Mort et malédiction au gouvernement provisoire et au gouvernement de Kiev, la Rada centrale et son secrétariat, mort aux ennemis de la liberté du genre humain ! » Longtemps après, les chauvinistes russes aussi bien qu’ukrainiens et les socialistes étatistes nous maudissaient encore, moi et le reste du groupe, car Gouliaï-Polié ne tolérait plus de les entendre vanter leurs commanditaires respectifs et les multiples bienfaits dont les travailleurs devaient se sentir comblés. Ces derniers les tenaient pour ce qu’ils étaient, des agents stipendiés, et savaient mettre un terme à leurs discours.

Ainsi, les jours succédaient aux jours, et les mois aux semaines ; cependant, mes camarades et moi, nous poursuivions de village en village notre propagande anarchiste.

Lorsque s’ouvrit le deuxième Congrès de district de l’Union des paysans, notre union locale nous y envoya comme délégués, le camarade Krate et moi. Les séances furent bien mornes, chacun se contentant de répéter ce qui l’avait déjà été à mainte reprise. Les SR russes et ukrainiens, représentés, les premiers par S. S. Popov, les seconds par l’instituteur Radomsky, conclurent ostensiblement devant les délégués une alliance pour la conquête de la terre et de la liberté : chacun ayant lu son programme, ils se mirent devant le bureau et se serrèrent la main.

Les délégués paysans des communes de Gouliaï-Polié, Kamychévat, Rojdenstvenskoïé et Konsko-Razdorskoïé leur déclarèrent : « C’est bien beau de vous préparer à lutter ensemble pour la terre et la liberté, mais où et contre qui agirez-vous ?

-

Partout et contre tous ceux qui refusent de restituer sans indemnités la terre aux paysans, répondirent les SR.

-

Mais nous achèverons notre lutte à l’Assemblée constituante, précisa Popov.

-

Et au Parlement panukrainien », ajouta Radomsky.

Là-dessus, les deux alliés SR durent régler quelque désaccord de détail, et il y eut des apartés à mi-voix, tandis qu’au banc des délégués paysans les uns riaient, les autres s’indignaient.

Puis on s’occupa d’élire les délégués au Congrès départemental de l’union des paysans et ceux du soviet des députés ouvriers, paysans et soldats. Le Congrès de district devait les désigner parmi ses propres membres, ce qui décida les représentants de Gouliaï- Polié à s’abstenir en signe de protestation. Nous ne voulions pas d’un mode de scrutin qui privait les paysans du droit de choisir directement leurs délégués départementaux.

Notre intervention nous valut les invectives des meneurs, SR, SD et Cadets. Nous étions des perturbateurs de l’ordre public, des torpilleurs des lois électorales, les seuls délégués hostiles aux volontés expresses des paysans. Des rires fusèrent au banc des délégués, rires qui se transformèrent bientôt en sifflets à l’adresse des chefs du Congrès. Nous protestâmes encore, en insistant sur les raisons de notre refus. Que les paysans choisissent eux-mêmes leurs délégués, disions-nous, et on saurait à quoi s’en tenir quant à la physionomie véritable, à la force révolutionnaire réelle des différents départements. De nouveau, nos contradicteurs nous reprochèrent de méconnaître les intérêts de la paysannerie. Ils nous laissaient libres, toutefois, de formuler notre point de vue au Congrès départemental des paysans et ouvriers. Cette concession ne leur coûtait rien, car ayant refusé de choisir nos délégués parmi les membres présents, nous nous trouvions exclus du Congrès départemental. Nous avions bien quelques raisons d’espérer que le bureau d’organisation dudit congrès inviterait directement les délégués du village, des discussions ayant eu lieu dans ce sens entre l’Union des paysans de Gouliaï-Polié et le Comité départemental. L’initiative ne venait pas de nous cependant, mais d’Ékatérinoslav, et encore par des voies détournées, aussi rentrions-nous sans assurances, avec la pénible impression d’avoir été vaincus pour cette fois. En revanche, nous étions sûrs de notre ligne de conduite et, quant à cela, l’avenir révolutionnaire de notre Union des paysans de Gouliaï-Polié ne nous inspirait aucune inquiétude.

À notre retour, nous fîmes un compte rendu au comité paysan et à l’Union des ouvriers métallurgistes et des travailleurs du bois, lesquels suivaient de près les congrès paysans et tenaient à connaître les résultats de nos travaux. L’assemblée générale communale des ouvriers et paysans de Gouliaï-Polié et de sa région entendit ensuite notre rapport. En même temps, nous les préparions à l’envoi de délégués au Congrès départemental, sans invitation de ce dernier, pour protester contre l’attitude des meneurs du Congrès de district. C’est aussi que nous voulions faire savoir aux délégués départementaux comment les SR de droite, les SD et les Cadets cherchaient à étouffer chez les paysans toute initiative révolutionnaire, toute action autonome, et comment leurs propagandistes-agitateurs, aidés des commissaires du gouvernement, visitaient les villes et les villages, organisaient des meetings et trompaient les travailleurs ruraux au profit des pomechtchiks, leur soutirant l’argent du fermage sans s’inquiéter du sort des malheureux qui ne pouvaient payer le loyer des terres dont ces voleurs s’étaient emparés.

Tandis que nous nous préparions au Congrès, et aidions également de nos conseils les paysans de quelques communes et districts d’autres départements, le comité de l’Union des paysans de Gouliaï-Polié fut invité par le soviet départemental à déléguer deux représentants, le 5 août, au Congrès départemental des soviets et unions des députés ouvriers, paysans, soldats et cosaques.

Une assemblée de l’Union des paysans de Gouliaï-Polié fut décidée. En attendant sa convocation, le comité de l’Union élabora un rapport destiné au Congrès départemental des soviets.

X Retour de Kropotkine. Rencontre avec les anarchistes d’Ekatérinoslav. Congrès départemental des soviets.

C’est alors que nous reçûmes la nouvelle de l’arrivée de P. A. Kropotkine à Petrograd. Les journaux en avaient déjà parlé, sans que nous, paysans anarchistes, y ajoutions foi. Nous attendions l’appel de sa puissante voix, les indications précises qui devaient permettre aux militants de commencer à regrouper leurs forces et à organiser leurs positions de combat.

Mais les journaux et les lettres reçus de Petrograd nous l’assuraient à présent : Kropotkine était de retour, et au cœur même de la révolution. On disait qu’il nous arrivait de Londres affaibli par une grave maladie. Nous apprîmes également l’accueil que lui avaient fait les socialistes au pouvoir, Kérensky en tête. Une joie indescriptible s’empara de notre groupe. Une réunion générale fut organisée, entièrement consacrée à débattre la question : « Que nous dira notre grand vieillard Pierre Alexéïevitch ? »

Tous furent du même avis : il nous indiquerait les moyens pratiques d’organiser notre mouvement dans les campagnes. Avec sa sensibilité et sa vive compréhension, comment ne verrait-il pas que l’appui de notre force révolutionnaire était pour les villages une nécessité vitale ? En véritable apôtre de l’anarchisme, il ne laisserait pas passer ce moment unique dans l’histoire de la Russie et, profitant de son ascendant moral sur les militants et leurs groupes, il s’empresserait de formuler avec précision les directives dont l’anarchisme révolutionnaire avait besoin.

Je rédigeai une lettre de bienvenue au nom des nôtres et l’envoyai à Pierre Kropotkine par l’intermédiaire, je crois, de la rédaction du journal Bourevestnik (L'Annonciateur de la tempête). Nous saluions son retour, convaincus que la Russie l’accueillerait comme il le méritait et que l’idéal de suprême justice dont il était l’infatigable défenseur influerait sur le cours de la révolution. La lettre était signée : Groupe anarchiste-communiste ukrainien de Gouliaï-Polié, département d’Ekatérinoslav.

Nous n’espérions pas de réponse à notre modeste message, mais nous en attendions à nos questions, et dans une impatience, une anxiété extrêmes. Faute de quoi, nous le comprenions, nos forces risquaient de se consumer en pure perte dans une action désordonnée, chaque groupe restant livré à lui-même. Il nous semblait que les campagnes asservies demandaient sans détour par quelle voie, par quels moyens s’emparer de la terre et, sans plus subir aucune autorité, la libérer des parasites qui prospéraient à leurs dépens. Kropotkine avait répondu dans La Conquête du pain. Mais ses lecteurs étaient rares, et d’ailleurs le temps de lire était passé pour les masses. Il fallait qu’une voix énergique leur expose en un langage simple et clair ses points essentiels, sans céder à l’inertie spéculative, et leur montre d’emblée la voie à suivre. Mais d’où viendrait cette parole vivante, nette et forte, sinon d’un anarchiste- propagandiste, d’un organisateur ?

« Y a-t-il jamais eu en Russie ou en Ukraine des écoles anarchistes de propagande ? demandai-je aux camarades. Pas à ma connaissance. Et s’il s’en est trouvé, où sont, dites-le-moi, les lutteurs d’avant-garde qu’elle a formés ? J’ai parcouru par deux fois plusieurs districts et départements, jamais je n’ai rencontré un paysan qui à la question : “Des orateurs anarchistes sont-ils venus ici?” m’ait répondu oui. Partout on me disait : “Vous êtes le premier. Merci d’être là, merci de ne pas nous oublier. Où sont les forces de notre mouvement ? D’après moi, elles végètent dans les villes, sans grand profit pour notre cause. »

Si son grand âge empêchait Kropotkine de prendre une part active à la révolution et de donner une impulsion nouvelle aux camarades des villes, les campagnes tomberaient sans recours sous la domination des partis et du gouvernement provisoire. C’en serait fini de la révolution. Ceux de mes camarades qui travaillaient dans les usines en convenaient avec moi. Mais ceux qui connaissaient les campagnes me reprochaient de manquer de confiance dans l’ardeur révolutionnaire paysanne. Les paysans avaient si bien compris les mobiles des agents des divers partis socialistes et bourgeois envoyés par le gouvernement que jamais, dans aucun cas, ils ne se laisseraient berner. Certes, l’état d’esprit sur lequel comptaient mes amis n’était pas inexistant, mais il demeurait relativement faible. Les paysans avaient besoin de se sentir mieux soutenus par l’élan révolutionnaire des villes, pour faire œuvre féconde, en finir avec les classes privilégiées et ne pas en laisser d’autres s’installer à leur place.

Quinze jours passèrent ainsi. Aucune nouvelle ne nous parvenait de Petrograd ; nous ne savions toujours pas comment Kropotkine envisageait le rôle de notre mouvement dans la révolution. Etions-nous dans le vrai ? Avait-on bien fait de grouper ses forces dans les villes, au détriment des campagnes ?

La date approchait où devait s’ouvrir le Congrès départemental des soviets et celui de l’Union des paysans. Une assemblée fut convoquée à Gouliaï-Polié pour débattre de notre participation au Congrès. La transformation des unions de paysans en un soviet de paysans retint longtemps notre attention. On décida finalement d’envoyer des délégués et je fus élu représentant des paysans, le camarade Séréguine, représentant des ouvriers.

J’étais heureux d’aller à Ékatérinoslav, où j’espérais prendre contact avec la fédération anarchiste locale pour m’entretenir de toutes les questions intéressant notre groupe - et d’abord de celle-ci : pourquoi la ville n’envoyait-elle pas de propagandistes- anarchistes dans les villages ? Je partis à dessein un jour plus tôt et me rendis directement au siège de la fédération. J’y trouvai le secrétaire, le camarade Moltchansky d’Odessa, vieux compagnon que j’avais connu en prison. Ce fut une grande joie, mais passées les embrassades, je lui tombai dessus : que faisaient-ils dans la ville ? Pourquoi n’envoyaient-ils pas d’organisateurs dans les centres ruraux ?

Selon son habitude, le camarade Moltchansky s’agita, gesticula : « Nous manquons de forces, frère. Nous sommes faibles. Nous venons juste de nous organiser ici, et suffisons à peine à répondre aux besoins des ouvriers de nos usines et des soldats de notre garnison. Nous espérons qu’avec le temps nos forces augmenteront, que nous pourrons resserrer nos liens avec les campagnes et établir une propagande énergique dans les villages... »

Nous restâmes ensuite sans rien dire, absorbés chacun par nos pensées, réfléchissant à l’avenir du mouvement dans la révolution. Puis Moltchansky entreprit de me réconforter, m’assurant que les camarades Rogdaev, Rochtchine, Archinov et bien d’autres ne tarderaient pas à rejoindre Ekatérinoslav et qu’alors l’action serait relancée, qu’elle s’étendrait aux villages. Il m’emmena ensuite au club de la fédération, le ci-devant Club anglais.

J’y trouvai de nombreux camarades occupés à commenter les événements, à lire ou à prendre leur repas. En somme la société anarchiste dans toute son incurie, n’admettant par principe aucun ordre, aucune autorité, à mille lieues des masses rurales qui attendaient pourtant notre soutien.

Je me demandai pourquoi ils avaient confisqué à la bourgeoisie un édifice aussi luxueux et aussi vaste. A quoi bon, si dans cette foule braillarde rien ne tendait à l’ordre, si les plus graves problèmes de la révolution étaient résolus par des cris, au milieu des épluchures, des chaises renversées, à cette grande table recouverte de velours où traînaient des croûtes de pain, des têtes de harengs et des os rongés ? Mon cœur se serra à ce spectacle. A ce moment entra I. Tarasiouk (dit Kabas), l’adjoint du secrétaire Moltchansky. Il s’écria avec indignation : « Que ceux qui ont mangé à cette table, la nettoient ! » et il se mit à relever les chaises. La table fut débarrassée aussitôt, on se mit à balayer la salle.

En sortant du club, je retournai au siège de la fédération, j’y choisis quelques brochures à emporter à Gouliaï-Polié et me préparai à me rendre au bureau du Congrès pour obtenir une chambre, lorsqu’une jeune fille entra. Elle cherchait quelqu’un pour l’accompagner au théâtre municipal et la seconder dans sa lutte contre le social-démocrate Nil, qui entraînait à sa suite bon nombre d’ouvriers. Les camarades répondirent qu’ils étaient occupés. Elle s’en alla sans un mot. Moltchansky me demanda : « Tu ne la connais pas ? C’est une militante gentille et énergique. » Je sortis la rejoindre, lui proposai de l’accompagner au meeting, mais elle me répondit : « Si vous ne prenez pas la parole, vous ne me serez d’aucune utilité. » Je lui promis de parler. Elle me prit alors par le bras et nous nous dirigeâmes rapidement vers le théâtre. Chemin faisant, cette jeune et charmante camarade me confia qu’il n’y avait que trois ans quelle était devenue anarchiste. Pendant deux ans, elle avait lu les ouvrages de Kropotkine et de Bakounine, avant que ses convictions s’affermissent. A présent, entièrement acquise à la cause, elle menait une propagande active. Jusqu’en juillet, elle avait parlé devant les ouvriers, sans oser porter la contradiction aux ennemis des anarchistes, les social-démocrates . Elle s’était enhardie ensuite, prenant la parole à un meeting contre le SD Nil, mais sans succès. « Maintenant, dit-elle, je suis décidée à reprendre la lutte contre ce Nil, l’un des plus brillants agitateurs de son parti. » Notre conversation en resta là.

Au meeting je pris la parole contre le fameux Nil, sous le nom de Skromny (Le Modeste, mon surnom du temps du bagne). Je parlai mal, quoique par la suite mes camarades m’aient assuré du contraire, et qu’à peine m’étais-je montré un peu nerveux. Quant à ma jeune camarade, elle captiva l’assistance par sa voix, douce mais d’une belle force oratoire. Le silence absolu qui régna pendant qu’elle parlait se changea en applaudissements furieux et en cris d’approbation : « Très bien, très bien, camarade ! » Elle ne parla pas longtemps, une quarantaine de minutes en tout, mais elle sut si bien soulever l’auditoire contre les thèses soutenues par Nil que lorsque ce dernier vint répondre à ses contradicteurs, la salle entière s’écria : « Ce n’est pas vrai ! Ne nous bourrez pas le crâne — Les anarchistes disent la vérité — Assez de mensonges !... »

Au retour du meeting, plusieurs des nôtres nous rejoignirent. La jeune fille me dit : « Vous savez, camarade Skromny, l’ascendant que ce Nil avait pris sur les ouvriers me rendait folle, et je m’étais promis de détruire son influence, coûte que coûte. Une seule chose me gênait, ma jeunesse. Les ouvriers font davantage confiance aux camarades plus âgés. Je crains que cela ne m’empêche de remplir mon devoir envers eux... »

Je ne pus que lui souhaiter de nouveaux succès dans son œuvre anarchiste-révolutionnaire. Nous nous séparâmes après nous être promis de nous retrouver le lendemain pour parler de Gouliaï- Polié, dont on lui avait dit beaucoup de bien.

Arrivé en retard au bureau du Congrès, je ne pus obtenir une chambre d’hôtel et dus passer la nuit chez le camarade Séréguine.

Je consacrai la journée du lendemain au Congrès, sans trouver un moment pour rejoindre la jeune camarade, ainsi que je le lui avais promis. Le surlendemain, je fus pris par les séances de la commission agraire. J’y rencontrai le SR de gauche Schneider, envoyé au Congrès départemental par le Comité exécutif central panrusse des soviets des députés ouvriers, paysans, soldats et cosaques, et élu, lui aussi, à la commission agraire.

La commission vota à l’unanimité la socialisation des terres, avant de transmettre sa décision au bureau du Congrès. Elle demanda ensuite au camarade Schneider de lui exposer la situation de Petrograd. Il n’en fit qu’un simple résumé, car le temps lui manquait, puis nous demanda de soutenir la résolution de réorganisation des unions de paysans en soviets, mesure que le Congrès vota par la suite. Parmi les questions portées à l’ordre du jour du Congrès des 5 et 7 août 1917, c’était la seule que notre groupe n’avait pas envisagée au préalable.

A notre retour, et après une série de rapports, l’Union des paysans de Gouliaï-Polié fut transformée en un soviet de paysans ; ses principes ne furent pas modifiés, ni nos méthodes d’action en vue de la lutte à laquelle nous préparions les masses rurales. Nous leur demandions toujours de nous aider à chasser les patrons des usines et à annuler leurs droits de propriété sur les entreprises publiques.

Pendant que nous étions occupés à transformer notre Union en soviet - changement de pure forme - s’ouvrait à Moscou, le 14 août, la Conférence démocratique panrusse. Notre cher et honoré camarade P. A. Kropotkine se montra à la tribune. La nouvelle consterna notre groupe, même si nous comprenions que le vieil homme, après tant d’années de labeur et d’exil, préoccupé comme il l’était à présent d’idées humanitaires, pouvait difficilement refuser son concours à une telle conférence. Mais devant les périls qui menaçaient la révolution, ces considérations étaient de peu de poids.

Nous réprouvions notre vieil ami, nous avions la naïveté de croire que l’ancien champion de l’anarchisme révolutionnaire se transformait en un vieillard sentimental, n’aspirant plus qu à la tranquillité et cherchant autour de lui des forces pour appliquer une dernière fois son savoir à la vie. Mais nous gardions ce jugement pour nous, nos ennemis n’en surent rien, car Kropotkine demeurait au plus profond de notre âme le véritable apôtre u mouvement. Nous savions qu’il en aurait pris la tête, n’était son grand âge, pour le lancer à l’avant-garde de la révolution. Et quels qu’aient été nos doutes, je le répète, nos ennemis politiques n’y eurent aucune part. Cependant nous prêtions l’oreille à ce que disait le vieux et notre enthousiasme baissait. Nous sentions qu’il nous serait toujours cher, mais la révolution nous appelait ailleurs. Elle marquait le pas, sans nécessité profonde, garrottée qu’elle était par les partis de gouvernement qui se renforçaient de jour en jour. La menace contre-révolutionnaire se précisait de ce côté-là.

XI Marche de Kornilov sur Petrograd. Comité de défense de la révolution.

Vers le 20 août 1917, notre groupe étudia la répartition et l’utilisation de ses forces. La réunion fut des plus sérieuses. Je l’ai dit : aucun de nous n’avait une connaissance suffisante de la théorie anarchiste. Nous n’étions que des paysans et des ouvriers, sans véritable instruction. Par ailleurs, l’école anarchiste était inexistante. Ce que nous savions de l’anarchisme révolutionnaire, nous l’avions puisé au cours des années dans la lecture des œuvres de Kropotkine et de Bakounine ou dans nos discussions interminables avec les paysans, auxquels nous faisions part de tout ce que nous avions lu et compris.

Au cours de cette importante réunion, les principales questions d’actualité furent passées en revue. À l’évidence, l’étatisme tentait d’étrangler la révolution. Elle pâlissait sous sa main mais vivait encore. La victoire n’était pas exclue si les masses révolutionnaires paysannes parvenaient à arracher le garrot, à se libérer de l’emprise du gouvernement provisoire et des partis satellites.

Bref, nous arrivions aux conclusions suivantes : d’emblée, la révolution russe avait posé aux anarchistes russes et ukrainiens une alternative catégorique, qui exigeait à présent une décision de notre part. Il fallait aller vers la masse, l’organiser, créer la révolution avec elle, ou bien s’abstenir et renoncer à la révolution sociale. Il ne pouvait plus être question de s’en tenir à une action de groupes, se contenter de faire paraître des brochures et des journaux ou d’organiser des meetings. À l’heure décisive, les anarchistes risquaient de se retrouver coupés des masses, ou à la traîne des événements. Cette éventualité était contraire à l’essence même du mouvement, et seule l’irréflexion de ses partisans, seul

LA RÉVOLUTION RUSSE EN UKRAINE II3

le manque d’enthousiasme révolutionnaire de nos groupes et fédérations, pouvaient l’entraîner dans une pareille voie.

En temps d’insurrection, tout parti de combat - le parti anarchiste-révolutionnaire plus qu’aucun autre - doit tendre à entraîner les masses après lui. Lorsqu’elles commencent à lui témoigner leur confiance, il doit, sans se laisser griser, suivre patiemment la marche sinueuse des événements tout en se tenant prêt à prendre l’initiative, pour lancer au bon moment les travailleurs loin des sentiers obliques. La méthode avait fait ses preuves, mais nous ne l’avions pas encore adoptée. Elle ne pourrait être mise en pratique qu’après que notre mouvement se serait doté d’une organisation solide, car toute action d’envergure doit préméditer sa stratégie, sans quoi l’esprit de suite et la cohésion font défaut d’un groupe à l’autre. Certes, au fort de la mêlée, il n’est pas impossible de rameuter le peuple, mais comment insuffler à ce mouvement une vie durable, comment lui donner un credo qui guidera les masses révoltées vers l’affranchissement définitif des entraves économiques, politiques et morales ? On sacrifiera inutilement bien des vies humaines, dans une lutte nécessaire et juste quant à ses buts, mais inégale.

Après avoir suivi pendant sept mois le mouvement anarchiste dans les villes, notre groupe ne pouvait plus ignorer l’incurie qui prévalait parmi les militants, comment ils laissaient l’anarchisme s’étioler, victime des habitudes invétérées qui l’empêchaient de réunir ses forces dispersées en une action de masse cohérente.

C’est pourquoi notre groupe se consacra avec une énergie nouvelle à l’étude des problèmes non encore résolus par les camarades, et notamment celui de la coordination des groupes dans la lutte révolutionnaire en cours. Depuis Février, aucune de nos fédérations ne l’avait formulé, quand elles publiaient toutes leurs résolutions et prétendaient indiquer la voie à suivre !

Voilà comment, après avoir cherché fiévreusement l’idée directrice dans les écrits anarchistes de Bakounine, de Kropotkine et de Malatesta, nous arrivions à la conclusion que le groupe de Gouliaï-Polié ne pouvait ni imiter le mouvement anarchiste des villes ni s’y subordonner. Nous ne devions compter que sur nous- mêmes, sur notre parole et notre action, pour aider les paysans à s’orienter dans cette période critique, pour conforter la foi en eux- mêmes où ils trouveraient la force d’accomplir la révolution, d’en modifier la marche et le caractère sans rien attendre des partis ni des agents gouvernementaux.

Les membres du groupe se répandirent parmi les travailleurs des campagnes, ne laissant subsister que leur bureau d’initiative et d’information. Bientôt après, alors que nous constations les premiers résultats de notre activité organisée dans la région, il apparut clairement que nous avions vu juste quant aux causes du fléchissement révolutionnaire et aux périls de l’heure. Que le nœud se resserre encore, et la révolution périssait.

La peine de mort était rétablie dans l’armée. Dès qu’elles commençaient à secouer le joug du militarisme, fraternisaient avec le peuple des villes et des campagnes et tentaient de retourner leurs armes contre les oppresseurs, les troupes étaient chassées en première ligne. Ainsi, les révolutionnaires tombaient sur le Front extérieur, et la réaction poursuivait ses menées à l’arrière, au cœur de la révolution.

Plus nous voyions la bourgeoisie reprendre force, se remettre de sa défaite et s’apprêter à la riposte, plus nous étions convaincus que notre méthode d’action en direction des travailleurs était la bonne. Mais il nous fallait encore la compléter, y joindre des directives précises. Sur ce point, qu’avons-nous obtenu ? Dès la fin du mois d’août, les paysans nous avaient compris, ils ne dispersaient plus leurs forces entre les divers groupements politiques, incapables de réaliser quoi que ce soit de décisif et de durable. Et mieux ils nous comprendraient, plus ils croiraient en eux-mêmes, au rôle qui leur revenait dans la révolution : abolir le droit à la propriété privée sur les terres, les déclarer biens collectifs, puis après s’être entendus avec les prolétaires des villes, abolir toute forme de privilèges et toute possibilité de domination sociale.

Cependant, l’heure de la confrontation décisive approchait et nous la sentions venir dans l’angoisse. Le 29 août 1917, la nouvelle éclata : le gouvernement provisoire lui-même et le Soviet des députés paysans, ouvriers, soldats et cosaques mandaient de Petrograd que le commandant en chef du Front extérieur, le général Kornilov, dirigeait ses meilleures troupes sur la capitale pour en finir avec la révolution et annuler toutes ses conquêtes.

Une anarchiste d’Alexandrovsk, la camarade Nikiforova, était arrivée à Gouliaï-Polié et nous tenions meeting dans un jardin, sous ma présidence. Le mouvement de Kornilov me fut annoncé par dépêches, alors quelle parlait à la tribune. Je l’interrompis pour alerter l’assemblée, lisant à voix haute le message du Comité exécutif du soviet et celui du gouvernement provisoire. Les paysans et les ouvriers tâchaient de contenir leur émotion, mais quelqu’un cria de la foule : « Là-bas, nos frères versent leur sang, alors qu’ici nos ennemis vont et viennent librement ! » et l’on désigna l’ancien commissaire de police du village, Ivanov, qui se trouvait dans l’assistance. La camarade Nikiforova descendit vivement de la tribune pour se frayer un chemin jusqu’à l’homme que la foule assaillait d’injures. Je me précipitai à sa suite vers Ivanov. Des camarades du groupe et de l’Union des paysans l’entouraient déjà. J’exigeai qu’on le laisse en paix, l’assurai qu’il sortirait d’ici sain et sauf, puis remontai à la tribune. Je déclarai aux paysans et aux ouvriers que notre lutte pour la défense de la révolution ne pouvait commencer par l’assassinat d’un ancien commissaire de police qui s’était rendu sans résistance dès les premiers jours du soulèvement et qui d’ailleurs ne se cachait pas. Tout au plus aurions- nous à le surveiller. « Le combat nous appelle à des actions d’une autre envergure. Je vous dirai tout à l’heure lesquelles, camarades, mais d’abord laissez-moi rejoindre le soviet des paysans, qui doit se concerter sans tarder avec les ouvriers et les membres du groupe anarchiste-communiste. Je vous donne rendez-vous aussitôt après, ici même, pour vous expliquer mon idée. »

Le soviet était au complet quand j’y arrivai. La séance ouverte, je lus les dépêches et présentai mon rapport sur ce qu’il convenait de faire en priorité et sur les moyens dont nous disposions. Dans son message, le Comité central exécutif des soviets suggérait de former des comités locaux de Salut public. L’assemblée en élut immédiatement un parmi ses membres, il prit le nom de Comité de défense de la révolution et me confia la direction de ses travaux.

On résolut sur-le-champ de procéder au désarmement de toute la bourgeoisie de la région et d’abolir ses droits sur la richesse du peuple : terres, fabriques, usines, imprimeries, salles de spectacles et autres entreprises publiques. Car pour donner un coup d’arrêt à l’avancée de Kornilov, il fallait d’abord en finir avec la domination bourgeoise.

La réunion du soviet, puis celle du Comité de défense de la révolution, avaient duré cinq heures, et l’assemblée des travailleurs attendait mon retour. Je trouvai les membres du soviet, ceux du groupe anarchiste-communiste et quelques ouvriers de l’union professionnelle arpentant la rue, carabines ou fusils en bandoulière. Gouliaï-Polié se transformait en un camp révolutionnaire.

Je pénétrai dans le jardin et, par une allée latérale, gagnai le pied de la tribune. Par petits groupes, les paysans et les ouvriers s’entretenaient des événements avec animation. Ils s’assemblèrent autour

de moi, me disant en ukrainien : « Eh bien ! Vous voilà libre ? Pensez-vous terminer ce que vous aviez commencé ? Ces mauvaises nouvelles vous ont empêché de parler. »

Je montai à la tribune, exténué, à bout de forces, car les jours précédents j’avais sillonné la région, comptant que le dimanche je me contenterais d’un seul meeting et pourrais me reposer ! En achevant l’exposé de mes idées sur la défense de la révolution, je leur dis que personne d’autre qu’eux-mêmes ne pouvait la défendre et la développer. Elle était leur œuvre à eux, ils devaient s’en faire les hardis propagateurs et les défenseurs réels. Je leur appris ensuite ce que l’assemblée avait décidé, et qu’un Comité de défense de la révolution s’était formé, afin de combattre non seulement les troupes de Kornilov mais aussi le gouvernement provisoire et tous les socialistes qui partageaient ses idées. J’ajoutai que ce comité ne serait digne de son nom que lorsque tous, du plus petit au plus grand, le tiendraient pour leur œuvre commune et, faisant bloc autour de lui, le seconderaient non plus en paroles, mais en actes. Quand j’eus donné en quelques mots le programme d’action du Comité, des cris fusèrent dans la foule : « Vive la révolution ! » Et ce n’étaient pas les habituelles manifestations de parade des réunions politiques, mais un élan spontané, jailli de l’âme même du peuple.

« Alors camarade Nestor, dirent plusieurs voix, faut-il nous préparer à aller nous battre aux côtés des travailleurs des villes ? » Je leur expliquai que le Comité invitait les paysans à se réunir par sotnia, les ouvriers par usines et par ateliers, qu’ils se prononceraient et que leurs délégués nous donneraient leur réponse le lendemain.

Ainsi s’acheva la journée du 29 août, journée sombre mais digne de mémoire, car elle marqua l’éveil des masses à l’initiative et à l’action révolutionnaire autonome. Et quand les travailleurs trouvaient parmi eux des révolutionnaires à la hauteur des circonstances, le côté théorique des événements était discuté et formulé à temps pour les guider dans leur lutte.

Le lendemain matin, je passai de bonne heure sur la place de l’église de Gouliaï-Polié. Des ouvriers groupés par usines et des paysans par sotnia, drapeaux noirs ou rouges déployés, se dirigeaient en chantant vers le bâtiment du soviet des députés paysans et ouvriers, où siégeait le Comité de défense de la révolution. Je traversai en courant le préau de l’école, pénétrai dans la cour du soviet et me portai à la rencontre des manifestants. Je fus accueilli par un cri immense : « Vive la révolution ! Vive son défenseur fidèle, notre ami le camarade Makhno ! » Ces acclamations, je sentais bien que je ne les avais pas méritées, aussi je réclamai le silence, demandant aux manifestants de m’écouter.

Mais la foule me souleva sur ses épaules, en redoublant de cris : « Vive la révolution ! Vive le camarade Makhno ! » Quand ils se furent calmés, je leur demandai pourquoi ils avaient cessé le travail et la raison de leur venue au Comité de défense de la révolution.

« Nous venons nous mettre à sa disposition, dirent-ils, et nous ne sommes pas les seuls.

-

Il y a donc encore de la poudre dans les poudrières ?

-

Oui, il y en a, et en grande quantité ! »

L’émotion commençait à me gagner. Devant l’immensité de l’âme paysanne et ouvrière ukrainienne, les larmes me montaient aux yeux. L’idée de liberté et d’indépendance ne pouvait être conçue plus profondément, plus intensément manifestée.

Je leur dis : « Ecoutez, camarades, vous tous qui venez soutenir le Comité de défense de la révolution ! Répartissez-vous par groupes de dix à quinze, cinq par chariot et, sans perdre une minute, partez visiter les propriétés des pomechtchiks, des koulaks et des riches colons allemands de la région, enlevez à ces bourgeois leurs armes, les carabines, les fusils, le plomb, les balles, les épées. Mais ne les offensez d’aucune manière, ni par le geste ni par la parole. Cet acte légitime, nous devons l’accomplir dans l’honneur. Mais il nous faut agir, et vite ! Les chefs de la bourgeoisie ont trop profité de notre négligence. Sous l’aile du gouvernement, ils ont organisé leurs forces, graissé leurs fusils, et déjà ils nous tiennent en joue.

« En tant que délégué du soviet des députés ouvriers et paysans de la région, du groupe anarchiste-communiste et du soviet du syndicat, en tant que commissaire principal du Comité de défense de la révolution, je dois vous avertir, camarades, que le désarmement de la bourgeoisie ne doit donner prétexte à aucun pillage. Le pillage n’est pas un acte révolutionnaire et, tant que je dirigerai l’organisation de notre mouvement, ceux qui s’en rendraient coupables seraient traduits devant le tribunal de l'assemblée générale révolutionnaire des paysans et ouvriers de Gouliaï-Polié.

« Nous avons deux ou trois jours au plus pour désarmer la bourgeoisie et remettre les armes confisquées au Comité de défense qui les distribuera ensuite aux vrais amis de la révolution. Ne perdez pas de temps ! Répartissez-vous en groupes, munissez- vous d’un mandat du Comité attestant de votre rôle officiel, et partez ! »

Une fois qu’ils en ont reconnu l’importance, les paysans font vite et bien les choses. Pendant que je parlais, ils avaient envoyé chercher les chariots, dont une trentaine étaient déjà rassemblés sur la place. Quant aux mandats, le Comité de défense les avait préparés la veille. Il ne restait qu’à inscrire les noms des porteurs et à apposer la signature du commissaire en chef. C’est ce que je fis dans la rue, devant les chariots prêts au départ. Lorsqu’ils eurent tous pris place, je rappelai en quelques mots aux paysans et ouvriers les menaces qui pesaient sur la révolution et l’importance décisive de l’action locale des travailleurs.

Puis ils se mirent en route, ces pionniers de la révolution. Leur organisation armée servait alors d’exemple aux communes alentour et au-delà, dans d’autres districts.

À Gouliaï-Polié même, on procéda également au désarmement de la bourgeoisie et des officiers arrivés du Front. Le Comité de défense de la révolution improvisa une réunion avec le soviet des députés paysans et ouvriers. Là, on décida de convoquer dans les plus brefs délais un congrès régional des soviets, auquel participeraient les groupes anarchistes-communistes ainsi que le soviet du syndicat des ouvriers métallurgistes et des travailleurs du bois de Gouliaï-Polié. On décida également de resserrer les liens avec le groupe paysan-anarchiste pour organiser l’action dans un effort commun, avant même la tenue du Congrès des soviets, afin de retirer dès à présent aux comités communaux de la contrée le droit de prendre aucune décision d’intérêt public.

La collaboration des trois unités révolutionnaires permit à notre groupe d’intensifier encore son activité parmi les travailleurs des villages. Ceux de la région de Gouliaï-Polié, sans craindre les éventuelles représailles des autorités du centre, limitèrent le pouvoir de tous les comités communaux du gouvernement de coalition socialiste et bourgeois. Leur fonction principale consistait à dicter des ordonnances et des oukases à l’adresse du peuple, à décider pour lui ce qu’il était permis de faire et de penser sans l’autorisation préalable du gouvernement ou de la future Constituante. Leurs prérogatives furent réduites au point que, d’unités législatives gouvernementales, ils se transformèrent en simples organes consultatifs. On leur retira le droit de trancher les questions d’intérêt général sans consulter les assemblées populaires.

L’initiative des travailleurs mit le pouvoir en alarme. Les ennemis de la révolution, les partisans zélés d’une politique de coalition bourgeoise sonnèrent le tocsin. Cependant, malgré l’acharnement dont ils firent preuve aux réunions des comités communaux et dans les assemblées locales, malgré les moyens qu’ils mobilisèrent avec l’appui des centres pour déloger les prolétaires de Gouliaï-Polié de la position qu’ils avaient prise, enfin malgré les calomnies colportées en parole ou par écrit contre les travailleurs du bourg et surtout contre le groupe paysan-anarchiste, ils n’aboutirent à rien. Les décisions des pouvoirs constitués, celles des autorités soi-disant révolutionnaires en particulier, étaient contraires aux intérêts de la révolution. En lui donnant un coup d’arrêt, ils avaient fait le jeu de la réaction, qui surgissait soudain devant les masses sous l’aspect hideux et menaçant des troupes de Kornilov.

Au fil des mois, les travailleurs de la région de Gouliaï-Polié avaient pu tirer la leçon des événements. Ils reconnaissaient à présent que seul l’idéal anarchiste était capable de sauver la révolution et de la conduire à ses fins. Aussi, chaque fois que le Comité communal de district et le commissaire régional du gouvernement (qui venaient collecter des fonds dans les villages au profit de la caisse de propagande) leur demandaient des rapports sur le développement local du mouvement révolutionnaire, ils s’entendaient répondre sans détour que le Comité de défense de la révolution faisait désarmer les bourgeois et avait aboli tout droit à la propriété privée des terres, fabriques et usines : « Ces biens doivent appartenir à tous, non à quelques oisifs.[45] »

XII La résistance a la contre-révolution gagne les villages.

La bourgeoisie désarmée sans effusion de sang, on procéda à la répartition des armes entre les paysans révolutionnaires.

Un Congrès régional des soviets fut convoqué comme convenu, pour étudier les causes et les buts du mouvement de Kornilov. Il approuva non seulement la formation de notre Comité de défense de la révolution, mais aussi toutes les mesures dont le soviet local avait pris l’initiative, car l’heure était à l’action.

Il passa ensuite à la marche du général sur Petrograd, qui avait tourné court, et souligna une fois de plus qu’il tenait pour criminelle la destruction du Front extérieur. Il décida de maintenir ce rempart de la révolution, et exhorta les travailleurs à anéantir ce qui restait du mouvement de Kornilov.

Le Congrès examina encore d’autres questions, il approuva l’abolition de la propriété privée dans notre région puis aborda le problème agraire.

Le groupe anarchiste-communiste ayant obtenu de présenter son rapport sur ce point, les camarades Krate et André Séméniouta se chargèrent d’en donner lecture. Il s’attachait surtout aux moyens d’en finir avec les droits des pomechtchiks et des koulaks sur les grands domaines, que les propriétaires ne pouvaient cultiver de leurs mains. Le groupe anarchiste proposa d’exproprier sans plus tarder les terres et les propriétés pour organiser des communes agraires libres, si possible avec la participation de ces mêmes pomechtchiks et koulaks. S’ils refusaient de rejoindre la famille des paysans libres et exprimaient le désir de travailler de leur côté, chacun pour soi, on leur attribuerait leur part des biens sociaux qu’ils avaient détenus et les moyens de vivre de leur travail, indépendamment des communautés agraires. Le Congrès invita le comité agraire de Gouliaï-Polié à lui exposer ce qu’il avait entrepris dans ce domaine. Avec l’approbation de ses collègues, le camarade Krate, membre du comité, récapitula nos actions. Il souligna l’accord de principe entre le comité et le rapport du groupe anarchiste-communiste qu’on venait d’entendre, et fit remarquer que la question ayant été inscrite par Gouliaï-Polié à l’ordre du jour du Congrès régional des comités agraires, celui-ci avait repris ces mêmes idées pour base de travail.

Le Congrès des soviets, en accord complet - je l’ai dit - avec le soviet du syndicat des ouvriers, le comité agraire et le groupe anarchiste-communiste, examina ces deux rapports avec une conscience parfaite de son devoir révolutionnaire. Voici la résolution qu’il vota : « Le Congrès régional des travailleurs de Gouliaï- Polié, condamnant énergiquement les prétentions du gouvernement provisoire de Petrograd et de la Rada centrale ukrainienne de Kiev à diriger la vie des travailleurs, invite les soviets locaux et toute la population prolétarienne organisée à ignorer les ordres gouvernementaux.

« Le peuple doit être souverain chez lui. L’heure est enfin venue de réaliser son rêve séculaire. Dorénavant, la terre, les fabriques et les usines doivent appartenir aux travailleurs. Les paysans seront maîtres des terres, les ouvriers maîtres des fabriques et des usines.

« Il incombe aux paysans de chasser de leurs terres les pomechtchiks et koulaks qui se refusent à travailler de leurs mains ; qu’ils organisent dans les propriétés rurales des communes agraires libres composées de volontaires, paysans et ouvriers. Le Congrès reconnaît que l’initiative de cette mesure revient au groupe anarchiste- communiste et lui en confie l’application.

« Le Congrès espère que les soviets et les comités agraires locaux mettront tous les moyens techniques en leur pouvoir à l’entière disposition du groupe, en vue de l’œuvre commune à accomplir. »

Puis il exprima l’assurance que les travailleurs sauraient consolider les conquêtes de la révolution, malgré leurs ennemis, et que dans un avenir proche les mesures d’expropriation s’appliqueraient partout, en Ukraine comme en Russie.

Vers la fin de la session, on reçut un message téléphonique d’Alexandrovsk. Un certain nombre de communes jusqu’alors légalistes avertissaient le Congrès que des agents envoyés par le Comité communal de la ville, par le soviet des députés paysans, ouvriers, soldats et cosaques et par le commissaire du gouvernement parcouraient les communes, organisant des meetings pour inviter les paysans à boycotter le Congrès des soviets de Gouliaï- Polié. Ils l’accusaient de statuer sur des questions qui étaient de la compétence exclusive de l’Assemblée constituante, et déclaraient ses résolutions contraires aux intérêts de la paysannerie. Enfin que les membres du bureau du Congrès, « ennemis avérés des travailleurs », s’insurgeaient au mépris des lois contre le gouvernement révolutionnaire provisoire de Kérensky et contre l’Assemblée constituante, le tribunal révolutionnaire suprême.

A ces messages, j’ajoutai l’ordre par lequel le commissaire gouvernemental du district enjoignait au Comité communal de m’interdire toute activité politique locale : pour avoir désarmé les pomechtchiks et les koulaks, je tombais sous le coup de la loi. Le Congrès convoqua le bureau du Comité communal afin de discuter des missives en question, et surtout de la lettre qui me concernait.

Après une tempête d’injures contre les agents gouvernementaux qui parcouraient les villages et contre le commissaire du gouvernement, l’assemblée vota la résolution suivante : « Le Congrès régional des soviets et le soviet de Gouliaï-Polié ne reconnaissent aucune autorité, ni pour eux ni pour les travailleurs qui les ont investis des pleins pouvoirs ; ils ne reçoivent aucune des sanctions prononcées par le commissaire du gouvernement ou par le Comité communal d’Alexandrovsk et saluent l’action révolutionnaire et sociale du camarade N. Makhno.

« Avec six autres de ses membres, l’ancienne Union des paysans a délégué l’anarchiste N. Makhno au Comité communal de Gouliaï-Polié pour exercer un contrôle permanent sur ses travaux. Le soviet des paysans, après réorganisation de l’Union, a confirmé cette décision.

« Le Congrès approuve à son tour cette nomination et proteste contre l’ingérence inadmissible du Comité de district et du commissaire dans les travaux des assemblées locales.[46] »

J’envoyai cette résolution au commissaire du gouvernement, le citoyen I. K. Mikhno. Mais l’affaire n’en resta pas là.

Le groupe anarchiste-communiste demanda au Congrès une suspension de séance. Nous voulions présenter dès la reprise une communication importante sur les derniers événements. Il y eut une interruption de trois heures que les délégués employèrent à des échanges de vues. Notre groupe en profita pour organiser une réunion et me chargea de présenter avec le camarade Antonov un rapport au Congrès sur « la contre-révolution dans la ville et le district d’Alexandrovsk ». Nous le lûmes en réouverture de séance.

Je trouve inutile de rappeler ici les idées qu’il contenait, mais comme il serait bon que ceux qui abordent les paysans sans les connaître, et avec une haute opinion d’eux-mêmes, assistent à la lecture de rapports semblables ! Les échos qu’ils éveillent parmi les paysans et ouvriers leur feraient comprendre la mentalité des travailleurs révolutionnaires des campagnes, leur esprit d’indépendance, et que leur action féconde se passera toujours de sanctions ou de conseils extérieurs. C’est à nous d’aller vers eux et de tâcher de les comprendre.

Après nous avoir entendus, le Congrès vota la résolution qui suit : « Le Congrès des travailleurs de la région de Gouliaï-Polié charge le soviet des députés paysans et ouvriers de Gouliaï-Polié de mandater régulièrement les rapporteurs, N. Makhno et V. Antonov, membres du groupe paysan anarchiste-communiste, et de les dépêcher de la part du soviet et du Congrès auprès des ouvriers des usines et du port d’Alexandrovsk. Ils s’informeront des véritables sentiments des travailleurs à l’égard de la politique antirévolutionnaire de leurs délégués au Comité exécutif du soviet des députés ouvriers et paysans.

« Ainsi, les paysans révolutionnaires pourront prendre la mesure de leurs forces et de celles de leurs ennemis.[47] »

Le Congrès examina encore quelques questions inscrites à l’ordre du jour. Il demanda la publication des comptes rendus et leur envoi aux soviets locaux, puis se sépara.

L’attitude des paysans révolutionnaires à l’égard de leurs maîtres et seigneurs durant les six premiers mois de la révolution, attitude confirmée par le Congrès de septembre, contribua à renforcer la position de notre groupe à travers le pays. Désormais, les comités communaux devaient compter avec nous. Mais ce résultat ne fut pas atteint sans peine. Au sein du groupe, il fallut vaincre les résistances au principe d’une organisation régulière et notre situation dans les villages ne put s’affermir que lorsque les membres actifs du bureau parvinrent à agir de concert avec l’ensemble des militants. Antonov, Sokrouta et Kalinitchenko au soviet des députés ouvriers et paysans ; Petrovsky, Séréguine, Mironov, P. Charovsky, L. Schneider aux comités des usines ; N. Makhno, Séréguine, Antonov au soviet du syndicat des métallurgistes et à leur caisse de secours aux malades ; A. Martchenko, A. Séméniouta, Procope Charovsky, P. Krate, Isidore Liouty, Pavel Korostélev, les frères Makhno, Stépan Chepel, Grégoire Séréda au soviet des paysans et au comité agraire. Nos efforts mieux unis tendaient vers un même idéal, chacun comprenant le but à atteindre et revendiquant sa part de responsabilité.

Dans le même temps, nous renforcions nos attaches avec les travailleurs, nous les aidions à mieux saisir l’idée anarchiste dans ses implications sociales, et à ne pas relâcher leur vigilance à l’égard du gouvernement provisoire, de la Rada centrale et de son secrétariat, dont les visées antirévolutionnaires se précisaient chaque jour. À présent, les travailleurs de la région déclaraient ouvertement dans leurs congrès qu’ils surveilleraient de près les manœuvres de leurs oppresseurs et se prépareraient à les combattre par les armes. Dès la fin du mois d’août 1917, les comités communaux de la contrée commencèrent à protester contre certains ordres du gouvernement. D’abord formulées dans les réunions locales, ces protestations nous étaient transmises par leurs délégués avant d’être rédigées définitivement.

Pourtant, si les travailleurs commençaient à s’acheminer consciemment vers l’indépendance morale et matérielle, vers l’avènement d’une société libre qu’ils étaient prêts à payer de leur sang, malgré cette volonté si manifeste des masses laborieuses, le principe d’abolition de la propriété privée sur les terres, les fabriques et les usines ne put s’imposer dans les faits.

Le gouvernement provisoire secondé par les partisans de Kérensky (SR de droite et menchéviks), tenait en main les autorités locales ainsi que les troupes qui, dans la région, restaient à l’écart des travailleurs et ignoraient leurs aspirations. Aussi, il finit par avoir le dessus. En revendiquant la liberté réelle, l’élan révolutionnaire des travailleurs outrepassait tous les programmes des partis au pouvoir. L’initiative populaire, la seule vraiment saine et féconde, devait être étouffée à tout prix. Les privilèges de la bourgeoisie triomphèrent avec insolence, du moins pour un temps. Et ceux qui marchaient sous le drapeau du socialisme contribuèrent incontestablement à ce résultat.

Les travailleurs de Gouliaï-Polié, qui avaient eu l’audace de tendre la main vers le bonheur et la liberté, se contentèrent cette fois de ne pas payer le fermage et de remettre les terres, l’outillage et le bétail sous le contrôle des comités agraires jusqu’au printemps, pour empêcher les pomechtchiks de les vendre. Impuissants, désemparés, les paysans faisaient peine à voir. Leur infériorité manifeste les incita à chercher des renforts. Mais où les trouver ?

Ils finirent par comprendre qu’ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes et resserrèrent les rangs, cherchant à susciter les forces qui pourraient les affranchir de la tyrannie de l’État.

XIII Visite aux ouvriers des usines d’Alexandrovsk. Reprise des terres.

L’hostilité des institutions gouvernementales et du soviet ouvrier d’Alexandrovsk à l’égard des travailleurs de notre région n’empêcha pas les délégués du soviet de Gouliaï-Polié et du Congrès, c’est-à-dire le camarade Antonov et moi-même, de partir pour la ville à la rencontre des ouvriers des usines. Nous emportions notre rapport sur « la contre-révolution dans la ville et le district d’Alexandrovsk », convaincus que le Gouliaï-Polié révolutionnaire pouvait exercer une influence sur place.

Nous partîmes tranquilles, car le soviet du village et le syndicat nous avaient promis de lancer les paysans à l’assaut, dans le cas où les autorités d’Alexandrovsk nous inquiéteraient. Elles nous accueillirent avec hostilité mais n’osèrent nous fermer les portes des usines et des ateliers, nous empêcher d’apprendre aux ouvriers ce que pensaient les paysans, par quelles mesures ils entendaient servir la révolution, et d’apprendre d’eux en retour ce qu’ils pensaient, les plans qu’ils faisaient pour l’avenir, malgré la contre- révolution qui les environnait de toute part et avait étendu, en leur nom, son activité sur les campagnes.

Nous demandâmes au Bureau du soviet par où il convenait de commencer la tournée des usines, afin de n’en manquer aucune et de ne pas perdre notre temps. Comme on nous demandait à quel titre nous agissions, il fallut montrer nos mandats. Après une courte réflexion ils nous donnèrent les indications requises, les mandats furent visés. Mais sans nous soucier de leurs instructions, nous allâmes tout droit à la fédération anarchiste où la camarade Nikiforova accepta de nous servir de guide.

Pendant plusieurs jours, nous visitâmes les usines, les fabriques et les ateliers. Nous présentions nos mandats aux comités des usines, et ils réunissaient aussitôt les ouvriers pour entendre ce que nous avions à leur dire de la part des paysans, comment les adversaires de la révolution agissaient en leur nom dans les villages, comment la résistance s’organisait chez nous. Ils nous écoutaient avec une extrême attention, votaient des résolutions blâmant l’attitude de leur soviet et nous exprimaient leur reconnaissance, ainsi qu’à tous les travailleurs de la région de Gouliaï-Polié, pour leur avoir dévoilé le manège de nos ennemis communs, ce qui se tramait à travers le district sur le dos des ouvriers, avec la complicité des agents du gouvernement.

Souvent, des membres du soviet et du comité communal étaient dans l’assistance, des agents du commissaire gouvernemental et même le commissaire à la guerre en personne, le SR Popov. Ils combattaient nos rapports avec un acharnement qui en disait long sur l’assurance qu’ils avaient prise. Déjà, ils parlaient en maîtres. Mais les ouvriers leur disaient : « Nous ne vous croyons plus ! Pour suivre la bourgeoisie, vous nous avez détournés de ce que la révolution a de meilleur. Vous prétendez que nous la défendions, mais en nous refusant le droit de la développer et de l’élargir. »

Le soir du troisième jour, il nous restait encore un rapport à faire dans les usines de munitions, anciennes usines de Badovsky.

Lorsque nous demandâmes à la sentinelle de nous laisser entrer au comité des ateliers militaires, elle nous ferma la porte au nez pour toute réponse. À travers la grille, nous nous mîmes à crier que nous venions de la part des paysans pour parler aux ouvriers- soldats. Il finit par appeler un membre du comité des soldats, qui nous déclara sans ouvrir que le comité était au courant mais ne pouvait nous faire entrer, le commissaire à la guerre, le SR Popov, ayant donné ordre de ne nous laisser pénétrer sous aucun prétexte auprès des soldats. Comme des groupes commençaient à se former derrière la grille, je m’adressai directement à eux : « Camarades soldats ! Qui commande ici ? Est-ce vous ou bien le commissaire que vous avez élu au Comité communal ? N’avez-vous pas honte, camarades, de vous retrouver dans cette situation ? On empêche de venir à vous les représentants des paysans, vos pères et mères, vos frères et sœurs ! »

Des cris partirent de l’attroupement : « Où est le comité ? Amenez ici le comité ! Qu’il fasse ouvrir les portes et laisse entrer les représentants des paysans ! Sinon, nous les ferons entrer nous- mêmes... »

Quelques soldats, tête nue, s’élancèrent pour nous ouvrir, nous firent entrer dans leur réfectoire et nous assaillirent de questions sur Gouliaï-Polié et son activité. Une dizaine d’entre eux m’entourèrent : « Nous sommes tous des socialistes-révolutionnaires de gauche, me dirent-ils. Il y a aussi quelques bolchéviks et quelques anarchistes parmi nous, mais nous ne pouvons rien faire ici. Dès que nous bronchons, on nous envoie au Front contre les Allemands et on en fait venir d’autres à notre place. Aidez-nous comme vous pouvez, camarade Makhno ! Nous voulons rappeler du soviet et du Comité communal tous nos représentants et en nommer d’autres qui soient de nos idées. »

Je leur dis que les paysans nous avaient chargés d’une mission précise. Dans la mesure où elle répondait à leur point de vue révolutionnaire, ils devaient se réjouir de son succès et tâcher d’y contribuer. Nous commençâmes notre rapport. Les soldats des ateliers n’en perdaient pas un mot, tâchaient de bien comprendre, posaient des questions et nous manifestaient leur enthousiasme.

Comme nous les exhortions à s’organiser, à entrer en contact avec notre région pour former avec les paysans du district un front commun et combattre ensemble la contre-révolution, un cri s’éleva de leurs rangs : « Quelle contre-révolution ? Tout le pouvoir est aux mains des révolutionnaires ! D’où peut venir la contre-révolution ? » C’était le commissaire à la guerre, le SR Popov, entouré de ses partisans. Lorsque le camarade Antonov lui rétorqua que ce prétendu pouvoir révolutionnaire trahissait les travailleurs, Popov répliqua violemment. Le SR Martynov et d’autres socialistes se joignirent à lui.

Nous comprîmes que les SR et les SD encadraient de près les ateliers d’armement. Et ce n’était pas tant l’effet de leur influence que de la contrainte des pouvoirs d’Etat. Dans cette masse de soldats divisée politiquement, les SR de droite et les SD n’étaient pas majoritaires. Mais comme toute manifestation révolutionnaire - les intéressés me le répétèrent encore ouvertement - pouvait leur valoir un billet pour le Front, ils devaient subir en silence, tant qu’elle durerait, la tyrannie étatiste des SR de droite et des menchéviks.

La situation des soldats m’émut à tel point que je leur demandai sur-le-champ de rappeler ces socialistes de toutes les institutions et même de jeter hors des ateliers ceux qui s’y trouvaient. Je leur promis d’intervenir au Commissariat départemental à la guerre pour que leurs droits soient respectés, car je connaissais le commissaire, le camarade anarcho-syndicaliste Grimbaum, un assez bon administrateur qui faisait preuve d’énergie révolutionnaire. S’il le fallait, ils devaient descendre en armes dans la rue pour défendre leurs droits. Gouliaï-Polié les soutiendrait toujours.

Mon appel les enflamma. Ils voulaient chasser immédiatement les SR et les SD des ateliers. Si notre conscience révolutionnaire ne nous avait poussés à nous interposer, ils les auraient lynchés sous nos yeux. A grand-peine, il fallut bien dissuader les soldats de s’en prendre à des individus qui, malgré tout, se disaient partisans de la révolution. (Et cependant, à Petrograd, au cours des journées des 3 et 5 juillet, les agents du gouvernement et de ces mêmes socialistes n’avaient pas hésité à abattre notre camarade Assine avec de nombreux autres militants révolutionnaires, dans la villa de Dournovo ! )

En réponse à notre rapport, les soldats-ouvriers votèrent le rappel définitif de leurs représentants au soviet et au Comité communal d’Alexandrovsk, s’ils n’étaient pas réorganisés l’un et l’autre par les ouvriers, ainsi qu’une résolution de soutien aux travailleurs révolutionnaires de Gouliaï-Polié.

Il était temps de nous séparer : les soldats nous prièrent d’assurer les paysans qu’ils seraient toujours à leurs côtés dans la lutte pour la liberté et demandèrent qu’on vienne plus souvent vers eux avec de semblables rapports de la part des campagnes. Il se faisait tard. Harassés, nous fîmes un rapide repas chez un des camarades ouvriers avant de regagner nos chambres.

Cette nuit-là, le commissaire à la guerre Popov et le commissaire gouvernemental Mikhno décidèrent de faire arrêter discrètement la camarade Nikiforova et de la garder sous les verrous, prétextant qu’elle nous avait accompagnés dans notre tournée sans être mandatée par les paysans. Leurs agents n’eurent pas de mal à trouver son logement et l’emmenèrent en auto à la prison. Malheureusement pour les commissaires, les ouvriers des usines et des ateliers apprirent l’arrestation dès le matin. Ils leur envoyèrent aussitôt une délégation pour exiger sa libération immédiate, mais les commissaires furent introuvables. Alors, par solidarité révolutionnaire, ils quittèrent le travail, déployèrent leurs étendards dans le vacarme des sirènes d’usines et se dirigèrent en chantant vers le soviet des députés ouvriers et paysans.

Au cours du défilé, les manifestants rencontrèrent le président du soviet, le social-démocrate Motchalyi. Ils l’entourèrent et élurent sur l’heure une commission, qui le fit monter dans un fiacre, se rendit avec lui à la prison et libéra l’anarchiste Nikiforova. Lorsque la délégation ouvrière, le président du soviet et la camarade rejoignirent le défilé dans la rue de la Cathédrale, les ouvriers soulevèrent notre amie sur leurs épaules et, de groupe en groupe, la portèrent en triomphe jusqu’au soviet, acclamant sa libération, maudissant le gouvernement provisoire et tous ses agents.

Aucun des commissaires n’osa se montrer devant eux à la tribune du soviet. Maria Nikiforova l’occupa seule, appelant de sa voix puissante les ouvriers à la lutte contre le gouvernement, pour la révolution et pour une société libre de toute autorité. Notre rapport s’acheva par un appel à leur adresse. Nous leur demandions d’en finir avec le soviet d’Alexandrovsk dont les menées antirévolutionnaires avaient passé les bornes. Pour avoir rencontré ses agents dans les villages et les congrès, nous savions à quoi nous en tenir sur son compte et nos rapports avaient déjà réglé son sort. En s’en prenant à la camarade anarchiste, erreur dont des politiciens sérieux se seraient bien gardés - au moins par tactique, sinon par principe -, les commissaires ne firent que précipiter la chute du soviet et des SR de droite, SD menchéviks et Cadets qui le contrôlaient.

Les ouvriers décidèrent de procéder au plus tôt à de nouvelles élections. En quelques jours, les représentants du comité exécutif des soviets du district d’Alexandrovsk furent rappelés et remplacés dans la plupart des cas.

Pas plus que leurs prédécesseurs, les ouvriers qui le composaient à présent n’étaient directement intéressés à l’œuvre de leur classe. Leurs convictions les rapprochaient des partis et organisations SR de gauche, bolchéviks et pour une part aussi, il est vrai, anarchistes. D’emblée, les nouveaux élus se divisèrent en fractions. N’étaient les anarchistes, ils auraient compromis sans retour aux yeux des ouvriers la notion même de révolution. Cependant, ce nouveau soviet ne soutint ouvertement ni le Comité communal antirévolutionnaire d’Alexandrovsk, ni le commissaire du gouvernement, qui exigeaient que le Comité communal de Gouliaï-Polié m’interdise toute activisme social pour avoir désarmé la bourgeoisie. D’autre part, le nouveau soviet ne nous demanda pas de rendre les armes confisquées.

A l’exemple des hautes institutions politiques et administratives, il jugea bon de glisser un portefeuille sous le bras de chacun de ses membres, comme s’ils avaient à décider du sort de la révolution. Puis ils siégèrent jour après jour, élaborant des règles pour leur conduite. Le moment, d’ailleurs, était des plus propices : les bolchéviks et les SR de gauche s’entendaient sur de nombreux points. Ils avaient posé la question du boycott[48], que leurs centres respectifs n’avaient pas encore tranchée, mais on se doutait qu’elle le serait bientôt par l’affirmative.

C’est à regret que nous quittâmes Alexandrovsk, le camarade Antonov et moi. Nous aurions voulu travailler quelque temps encore avec les ouvriers de la ville, parmi lesquels la cause révolutionnaire comptait bon nombre de partisans. Ceux-ci se distinguaient nettement de la masse, mais n’appartenaient à aucun parti. Leurs sympathies allaient cependant aux anarchistes. Nous aurions aimé demeurer avec eux, parmi les ouvriers, mais nous n’avions pas le droit d’abandonner l’œuvre constructive engagée dans les campagnes.

A notre retour, toutes les organisations révolutionnaires, professionnelles et communales de Gouliaï-Polié se réunirent pour entendre un rapport détaillé de nos succès à Alexandrovsk. Une assemblée des travailleurs fut organisée ensuite. Ils apprirent l’accueil que nous avaient fait les ouvriers, comment ils avaient reçu nos mises en garde quant aux agissements de la contre-révolution dans la ville et dans son district. Nous lûmes les messages des ouvriers et soldats des ateliers de l’arrière aux paysans et ouvriers de notre région révolutionnaire. Ces bonnes nouvelles suscitèrent la joie de tous les travailleurs.

Je proposai aux paysans de désigner quelques personnes capables de seconder le comité agraire, et demandai de procéder sans tarder au partage des terres appartenant aux églises, aux monastères et aux pomechtchiks, car il fallait les ensemencer avant l’hiver ou les labourer pour le printemps.

Ils se mirent résolument à l’œuvre, mais quand ils arrivèrent dans les champs et commencèrent le partage, ils constatèrent que le paysan devrait garder, cette année encore, les terres qu’il avait retournées et ensemencées lui-même avec les céréales d’hiver. On décida que chacun verserait une certaine somme aux fonds publics qui subvenaient aux besoins de la commune, contribution dont les paysans qui n’avaient pas labouré furent exemptés. Cependant, ils s’emparèrent des terres qui restaient à labourer et les partagèrent sans se soucier des menaces des agents gouvernementaux. Un grand nombre de districts, communes et régions suivirent leur exemple.

Notre groupe anarchiste-communiste et les membres du soviet des députés paysans et ouvriers envoyèrent partout des camarades éprouvés, pour appeler les paysans à agir dans le même sens avec la plus grande énergie. Nous espérions que les succès locaux de l’action révolutionnaire directe des travailleurs résoudraient la question agraire de façon définitive, juste avant la convocation de l’Assemblée constituante, et décideraient du même coup du sort des usines, fabriques et autres entreprises. Ayant sous les yeux l’exemple des paysans, les ouvriers ne voudraient plus demeurer esclaves des patrons. Ils proclameraient les entreprises propriété commune, et les placeraient sous la direction de leurs comités d’usines et syndicats. Ce serait le commencement de la lutte contre l’autorité gouvernementale, à supposer que les groupes anarchistes des villes soient prêts au combat, et nous pourrions en finir avec les principes mêmes du pouvoir d’État. Nous les enterrerions dans une fosse si profonde que notre vie en serait délivrée à jamais.

À Gouliaï-Polié et dans ses environs, la vie publique prit un rythme fébrile, à la grande joie des travailleurs.

XIV Avances du soviet départemental.

Pendant que le camarade Antonov et moi étions à Alexandrovsk , l’activité du bourg attira l’attention du Comité exécutif départemental du soviet des députés ouvriers, paysans et soldats d’Ekatérinoslav. Il n’eut pas recours aux représailles, ainsi que l’auraient fait des politiciens stupides et inconsidérés. Mieux avisé, il passa outre à l’instance de district, pour proposer directement au soviet de Gouliaï-Polié de lui déléguer un représentant.

Au cours des débats qui suivirent, le soviet de Gouliaï-Polié marqua sa surprise : nous avions déjà un délégué à ce comité, délégué élu par le Congrès départemental, et cependant le Comité exécutif offrait d’en accueillir un second, choisi directement par notre soviet local !

Cette circonstance obligea notre soviet des députés ouvriers et paysans à revenir sur la ligne de conduite d’après laquelle, dès le premier jour, il avait nettement défini son rôle dans l’œuvre révolutionnaire, à savoir : rejeter toute direction d’une instance supérieure dont les idées, sur le fond même de la révolution, ne pouvaient qu’être incompatibles avec les siennes. En principe, il nous suffisait donc de réitérer cette position dans une résolution commune, à l’adresse du Comité exécutif. Mais, après nous être reportés à nos conceptions révolutionnaires initiales, nous nous heurtions aux problèmes déjà rencontrés dans la voie des réalisations pratiques. Celles-ci exigeaient de notre part une fusion complète avec les ouvriers pour que nous affirmions nos droits sur les terres, les usines et le reste, afin que notre idéal se manifeste pleinement dans notre vie commune.

C’est pourquoi il nous parut nécessaire d’étudier à fond la proposition du Comité exécutif départemental et d’envisager l’importance que pourrait avoir son acceptation ou son rejet pour l’œuvre révolutionnaire de Gouliaï-Polié. L’offre fut soumise à une discussion serrée. Il fallut d’abord établir avec précision quels étaient les liens qui unissaient, dans la voie de l’intensification du mouvement révolutionnaire, les travailleurs de Gouliaï-Polié et ceux des autres régions, et nous demander si une représentation directe au Comité exécutif départemental ne susciterait pas des conflits d’idées dans nos propres rangs.

En définitive, il apparut que l’influence de notre région était très étendue, que l’énergique région de Kamychévat travaillait avec nous, que de nombreuses régions des districts de Berdiansk, Marioupol, Pavlograd et Bakhmout nous envoyaient des délégués pour connaître notre position face aux ennemis de la révolution - gouvernement provisoire et Rada centrale ukrainienne -, et savoir quels étaient les moyens dont nous usions dans la lutte pour la reprise des terres, fabriques et usines et leur passage intégral aux organisations paysannes et ouvrières. De plus, les travailleurs de nombreuses régions des districts cités avaient affirmé chez eux, par des actes révolutionnaires, leur solidarité avec nos idées, avec notre point de vue sur la question agraire et sur l’abolition du droit des comités communaux à trancher les questions d’intérêt public et à exiger l’application de leurs ordonnances.

Le soviet des députés paysans et ouvriers de Gouliaï-Polié et le groupe anarchiste-communiste reconnurent là les fruits de leurs efforts communs. Privilégiant l’idée d’union, le soviet résolut la question par l’affirmative et décida l’envoi au Comité exécutif départemental d’un camarade éprouvé et capable, militant du groupe anarchiste-communiste.

Les motifs qui dictèrent cette résolution furent exposés par des membres du soviet qui n’appartenaient pas au groupe. Ils se considéraient comme révolutionnaires, sympathisaient avec les anarchistes, mais restaient au sein des masses paysannes et ouvrières, en tant que travailleurs et fermes défenseurs des droits du travail. La résolution pouvait se résumer comme suit : « Les travailleurs de la région de Gouliaï-Polié comptent parmi les pionniers les plus résolus de l’expropriation des outils de production et des produits de consommation au profit de l’ensemble des travailleurs. Mais ils ne se laissent pas étourdir par cette idée ! Ils reconnaissent que cette question capitale ne peut être résolue avec succès que si le principe de l’expropriation est formulé et appliqué dans plusieurs régions à la fois, ou tout au moins à de courts intervalles.

« C’est pourquoi il est nécessaire que le soviet, le groupe anarchiste-communiste et le soviet du syndicat acquis à notre idée, emploient leurs forces à l’ancrer le plus fermement possible dans les masses des régions solidaires de Gouliaï-Polié. Car de leur appui dépendra, au moment voulu, le triomphe de ce principe dans les régions plus éloignées.

« En tant qu’instigateur de ce grand mouvement, Gouliaï-Polié est appelé à prendre sa direction. Encore faut-il que l’expropriation soit chez nous un fait accompli !

« De ce point de vue, il est important que le soviet des députés paysans et ouvriers de Gouliaï-Polié ait un représentant direct au Comité exécutif départemental des soviets.

« Le groupe anarchiste-communiste et le soviet du syndicat des métallurgistes et des travailleurs du bois ne doivent donc pas s’y opposer, mais au contraire nous soutenir. »

S’appuyant sur ces motifs, le groupe anarchiste-communiste et le soviet se déclarèrent favorables à l’envoi d’un représentant au Comité départemental, et comme le soviet des députés paysans et ouvriers insistait, je l’ai dit, pour que ce fût un membre de notre groupe, celui-ci désigna un organisateur expérimenté en la personne du camarade Léon Schneider.

La situation était angoissante, lourde des menaces que Kérensky faisait peser sur la gauche de la révolution. Les anarchistes-révolutionnaires devaient se préparer à prendre les armes contre lui, ou à rentrer sous terre. Je savais que le mouvement anarchiste était faible dans les villes et presque inexistant dans les villages, faute d’une organisation solide. Il était entendu que notre groupe ne devait compter que sur ses propres ressources et parer à toute éventualité. Le comité remit au camarade L. Schneider des documents certifiant qu’il était chargé de le représenter au Comité exécutif et le groupe anarchiste-communiste lui recommanda de travailler en accord avec notre fédération d’Ekatérinoslav. Quant au soviet des métallurgistes et travailleurs du bois, il lui donna pleins pouvoirs pour s’entendre avec le Comité industriel local, afin que les fonderies de Gouliaï-Polié reçoivent à temps, et en quantité suffisante, les matières premières nécessaires ou, si le travail devait cesser, que ce ne soit pas au moins dans les secteurs les plus vitaux !

A Ekatérinoslav, le camarade Schneider fut d’abord reçu à bras ouverts. Mais au bout de deux séances où il avait pris la parole, l’attitude des chefs du Comité changea brusquement et sa situation devint difficile. Quelques membres demandèrent qu’on lui retire le droit de participer aux décisions : on ne lui laisserait qu’un droit de discussion. Léon Schneider fit remarquer qu’il n’était pas habilité à prendre part aux décisions du Comité exécutif, le soviet de Gouliaï-Polié ne lui ayant pas confié ce mandat. Il était là pour s’informer des mesures prises par le Comité dans la conduite de la 134 révolution, et également pour aviser les représentants départementaux des travailleurs de ce que Gouliaï-Polié accomplissait dans le même domaine. Il s’agissait de combler les lacunes qui pourraient apparaître de part et d’autre, afin d’améliorer l’œuvre révolutionnaire autonome des travailleurs des diverses communes ou régions.

Après une déclaration aussi franche des motifs qui avaient amené le camarade à les rejoindre, de nombreux membres du Comité demandèrent d’inscrire à l’ordre du jour la question de son exclusion complète. Mais la décision était risquée : autant avouer publiquement le retard que le Comité d’Ekatérinoslav avait pris sur les masses militantes locales dans l’œuvre révolutionnaire commune. Les travailleurs de Gouliaï-Polié, connus partout en Ukraine, auraient déclaré le boycott du Comité. Et bien d’autres régions auraient suivi. A l’heure des périls, personne ne peut se réjouir de ce genre de conflits, mais les politiciens sont encore ceux qui les redoutent le plus.

Aussi le Comité exécutif départemental des soviets maintint à contrecœur notre représentant, lui réservant une place dans une section quelconque, la section industrielle, si je ne me trompe. Chaque semaine, Schneider rentrait au village. Il faisait des rapports au soviet des députés ouvriers et paysans, au syndicat des ouvriers, ainsi qu’au groupe anarchiste-communiste, où ses comptes rendus étaient discutés. Puis, ayant repris des forces parmi nous, il repartait pour la semaine à Ékatérinoslav. Par son intermédiaire, le soviet du syndicat s’entendit avec le Comité industriel local et commença à recevoir en temps voulu les matières premières dont l’usine avait besoin.

Vers le même temps, le Congrès régional des comités agraires désigna un certain nombre de propriétés de pomechtchiks pour en faire, à l’aide de volontaires, des communautés agraires fibres. Les paysans et les ouvriers se réunirent, par familles ou selon leurs affinités, en groupements de cent cinquante à deux cents personnes. La joie était sur tous les visages lorsqu’ils décidaient entre eux ce qu’il convenait de faire en attendant le printemps, quels blés ils devaient semer pour obtenir la moisson espérée, qui serait d’un grand soutien à la révolution pourvu que le temps fût beau, pas trop sec, avec les pluies nécessaires au tchernoziom[49], durant le printemps et les deux premiers mois de l’été. « Seules de bonnes semailles, avec du bon grain, nous donneront la moisson abondante qui nous remettra des dévastations de la guerre et soutiendra les forces de la révolution dans ses œuvres les plus utiles pour nous », disaient les paysans.

Lorsqu’on leur demandait : « Et le gouvernement provisoire de Petrograd, et la Rada centrale avec son secrétariat de Kiev ? Ce sont pourtant les ennemis directs de la grande œuvre révolutionnaire que vous voulez soutenir ? », la réponse était toujours la même : « Mais c’est justement pour chasser le gouvernement provisoire et barrer la route à la Rada que nous nous organisons ! Nous espérons en avoir fini, d’ici le printemps, avec tous ces gouvernements.

-

Qui, vous ? leur demandait-on parfois.

-

Nous, les paysans et les ouvriers ! Vous qui êtes allés à Alexandrovsk, vous avez vu que les ouvriers des villes, tout comme nous, veulent vivre libres et indépendants de ces idées de pouvoir, de gouvernements et autres fléaux venus le diable sait d’où. »

En septembre, tandis que nos travaux d’organisation battaient leur plein, le pomechtchik Mikhno, commissaire du gouvernement pour le district d’Alexandrovsk, dépêcha un envoyé spécial chargé d’établir un rapport sur mon compte et sur les travailleurs qui désarmaient la bourgeoisie de la contrée. L’émissaire s’installa au bureau de la milice et demanda qu’elle procède à la convocation de tous les paysans et ouvriers, ainsi qu’à la mienne, afin de nous interroger un à un. Malheureusement pour lui et pour son mandataire, la milice de Gouliaï-Polié n’avait plus qu’un rôle de commissionnaire, non de gendarme. Elle me fit donc prévenir au Comité de défense de la révolution et j’allai trouver moi-même notre visiteur, lui intimant l’ordre de ramasser sur-le-champ tous ses papiers pour me suivre au Comité. Là, je le fis asseoir puis lui demandai d’expliquer posément le but de sa venue. Il fit son possible pour répondre avec tout le calme que je lui recommandais, mais, allez savoir pourquoi, ses lèvres tremblaient, ses dents claquaient, il rougissait ou pâlissait continuellement, les yeux fixés à terre. Je le priai alors de consigner avec calme ce que j’allais lui dire. Et lorsque, d’une plume tremblante, il eut achevé d’écrire ce que je lui dictais, je lui conseillai de quitter le village dans le quart d’heure, la région dans les deux heures. Il décampa encore plus vite que nous ne nous y attendions, le Comité de défense de la révolution et moi. À compter de ce jour, Gouliaï-Polié ne reçut plus aucun ordre des centres, ni le moindre envoyé d’Alexandrovsk.

Septembre touchait à sa fin. Le grand mois d’octobre approchait, qui donna son nom à la seconde révolution russe.

CHAPITRE III LE COUP D’ÉTAT D’OCTOBRE 1917 ET SES SUITES

I Le coup d État d’Octobre en Russie. — II Élections à l’Assemblée constituante Notre attitude envers les partis en lutte. — III Le Congrès départemental — IV La contre-révolution de la Rada centrale. — V Avec le bloc des gauches contre les ennemis de la révolution. — VI Les paysans armés vont au secours des ouvriers des utiles. Le Comité révolutionnaire d’Alexandrovsk et la Commission d enquête. VII Lutte armée contre les Cosaques. Délégation, désarmement des Cosaques et entente avec eux. — VIII Le bloc bolchévik-SR de gauche à Alexandrovsk. Ma position à l'egard du bloc. — IX Agence financière chauviniste. Suppression de l’unité territoriale du zemstvo. Formation d’un Comité révolutionnaire par les membres du soviet. Recherche de fonds pour les besoins de la révolution. — X Comment s’organisèrent les échanges en nature entre la ville et la campagne. — XI Les nouveaux membres de notre groupe. — XII Les communes agraires. Leur organisation intérieure. Leurs ennemis. — XIII Succès des armées austro-allemandes et des troupes de la Rada centrale ukrainienne. Les agents contre-révolutionnaires. Nos actions à leur encontre. — XIV Centralisation des détachements. Formation d’un front unique avec le bloc bolchévik-SR de gauche. — XV ]e suis appelé d’urgence à l’état-major d’Égorov. Défaite de notre front de combat.

I Le coup d État d’Octobre en Russie.

La nouvelle du coup d’État d’Octobre et de ses suites à Petrograd, à Moscou puis dans toute la Russie, ne se propagea chez nous, en Ukraine, que vers la fin novembre, début décembre 1917.

Jusqu’à cette date, les travailleurs des villes et des villages n en avaient entendu parler que par les manifestes du Comité executif central panrusse des soviets, par le Soviet des commissaires u peuple ou par les groupes et partis révolutionnaires - et notamment deux d’entre eux : le parti bolchevik et le part, socialiste-révolutionnaire de gauche[50]. Ces derniers surent tirer le meilleur profit de l’événement pour réaliser leurs desseins. Lorsque les ouvriers et les soldats dans les villes, les paysans dans les campagnes, se dressèrent contre les vaines manœuvres du gouvernement provisoire, le soulèvement fut préparé par l’ensemble des groupements qui avaient pu entrer dans le large courant de la révolution. Mais ces deux-là, le premier marchant comme un seul homme sous les ordres de l’astucieux Lénine, le second bien organisé, surent approcher au bon moment les masses révolutionnaires et les entraîner derrière leurs mots d’ordre : « Le pouvoir aux soviets locaux des députés ouvriers, paysans et soldats », « La terre aux paysans, les usines et les fabriques aux ouvriers ». Ils endiguèrent la révolution et inondèrent les villes et les campagnes de leurs manifestes, déclarations et programmes, ayant à leur disposition de grandes quantités de papier ainsi que des imprimeries.

À Petrograd, à Moscou et dans d’autres villes industrielles, les anarchistes s’étaient portés à l’avant-garde des matelots, des ouvriers et des soldats. Mais désorganisés comme ils l’étaient, ils ne purent prendre dans le pays une influence révolutionnaire comparable à celle des deux partis qui avaient fait bloc, toujours sous la direction de l’astucieux Lénine. Ceux-là savaient exactement, dès cette époque, ce qu’ils voulaient et sur quelles forces et quels dévouements compter. Leur voix se fit entendre au bon moment, clamant le désir séculaire du peuple : la conquête de la terre, du pain et de la liberté.

Pendant ce temps, les anarchistes ne trouvaient même pas le moyen de dénoncer aux masses le mensonge de ces deux partis, qui couvraient de formules antigouvernementales leurs véritables idées pour accaparer la révolution.

Les masses laborieuses, confrontées aux menées contre-révolutionnaires du gouvernement provisoire et de ses agents directs, socialistes de droite et Cadets, virent dans les bolchéviks et les socialistes-révolutionnaires de gauche des défenseurs de leurs aspirations. Elles ne remarquèrent ni leur ruse, ni leur fausseté. Seuls les anarchistes-révolutionnaires, anarchistes-communistes et anarcho-syndicalistes, auraient pu leur ouvrir les yeux. Mais avant la révolution, les anarchistes, fidèles en cela à une vieille tradition, i.

ne s’inquiétaient pas de coordonner leurs différents groupes. Au moment décisif, le travail urgent des uns parmi les ouvriers, des autres dans les journaux, ne leur permit pas de considérer sérieusement leur faiblesse et d’y remédier par une organisation assez puissante pour influer sur le cours des choses.

Il est vrai que, peu de temps après le début de la révolution, des fédérations et confédérations anarchistes s’étaient formées, mais les événements d’Octobre ont montré quelles n’avaient pas atteint leurs buts. Il semblait que les anarchistes, communistes et syndicalistes, s’emploieraient rapidement à modifier la forme de leur organisation, pour la rendre plus stable et l’accorder davantage à l’élan social de la révolution. Hélas, il n’en fut rien !

Et en partie pour cette raison, en partie pour d’autres de moindre importance, le mouvement anarchiste, si vivant et si plein d’enthousiasme révolutionnaire, se retrouva à la remorque des événements et même, parfois, tout à fait en dehors, incapable qu’il était de suivre une voie autonome et de faire profiter la révolution de ses idées et de sa tactique.

Quoi qu’il en soit, les événements politiques d’Octobre, qui allaient déclencher la seconde révolution russe, ne commencèrent à se faire sentir en Ukraine qu’en décembre 1917.

D’octobre à décembre, dans les villes et villages d’Ukraine, les comités communaux (unités territoriales du pays) furent transformés en commissions du zemstvo2. Le rôle des travailleurs dans ce changement fut minime, et de pure formalité. Dans beaucoup de régions, les représentants des paysans aux comités communaux ne passèrent pas dans les commissions du zemstvo. De nombreux comités furent simplement rebaptisés commissions du zemstvo sans qu’on modifie en rien leur structure. Mais officiellement, le zemstvo devint l’unité territoriale de chaque région.

2. Conseil consultatif provincial. (N.d.T.)

Peu à peu, une partie des ouvriers des villes s’installa dans l’expectative. Les paysans, en revanche, jugèrent le moment propice pour renverser le pouvoir et prendre leur sort en main. Aussi, ceux du Zaporojié[51] et des bords de la mer d’Azov suivirent avec attention le coup d’État qui se propageait dans toute la Russie centrale sous forme d’attaques armées contre les partisans de Kérensky, car ils y voyaient la réalisation de ce qu’eux-mêmes avaient déjà tenté dans leurs villages en août 1917. Ce coup d’État fut donc accueilli avec joie par les paysans qui tâchèrent d’en favoriser l’extension chez eux. Cependant, le fait qu’il avait amené au pouvoir les bolchéviks et les SR de gauche ne réjouissait pas les travailleurs révolutionnaires ukrainiens. Les paysans et les ouvriers lucides reconnaissaient là un nouvel effet de l’intervention des pouvoirs dans l’œuvre révolutionnaire locale des travailleurs, autrement dit une nouvelle offensive de l’Etat contre le peuple. Quant à la masse des travailleurs ukrainiens, en particulier les paysans des villages asservis, ils ne voyaient dans le nouveau gouvernement socialiste-révolutionnaire qu’un pouvoir comme les autres, dont ils constataient les méfaits lorsqu’il les accablait d’impôts, recrutait des soldats ou aggravait par d’autres actes de violence les difficultés de leur vie. Ils livraient souvent le fond de leur pensée sur les dirigeants prérévolutionnaires et révolutionnaires. Ils avaient l’air de plaisanter, mais remarquaient de la façon la plus sérieuse en réalité, et toujours avec de la souffrance et de la haine, qu’après qu’ils eurent chassé le dourak4 Nicolas Romanov, un autre dourak, Kérensky, avait tenté de prendre sa place, avant d’être chassé à son tour. « Qui donc fera, maintenant, le dourak à nos dépens ? Le Seigneur Lénine ? » demandaient-ils. D’autres disaient : « On ne peut pas se passer de dourak » (et par ce mot de dourak, ils entendaient toujours le gouvernement). « La ville n’existe que pour ça ; son idée et son système sont mauvais : ils favorisent l’existence du dourak, le gouvernement », répétaient les paysans.

L’astucieux Lénine avait parfaitement compris la ville, et il plaça au poste de dourak, sous le drapeau de la dictature du prolétariat, un groupe de gens qui prétendant connaître leur rôle l’ignoraient en vérité, mais étaient prêts à tout pour occuper le pouvoir et imposer leurs volontés au reste du genre humain.

L’astucieux Lénine sut élever le rôle de dourak à une hauteur inconnue jusqu’alors, attirant ainsi à lui non seulement les adeptes du parti que son activité révolutionnaire et sa combativité historique rendaient le plus attachant, les SR de gauche, devenus ses disciples à moitié convaincus, mais aussi quelques anarchistes avec eux. Après sept ou huit mois de servitude, ce jeune groupe de l’ancien parti socialiste-révolutionnaire se ressaisit et se mit à combattre l’astucieux Lénine par tous les moyens, y compris la lutte armée. Mais cela ne change rien aux faits que nous

1.

« Imbécile ». (N.d.T.)

II Élections à l’Assemblée constituante Notre attitude envers les partis en lutte.

Refusant l’idée même de l’Assemblée constituante, notre groupe se montra hostile aux élections.

Sous l’influence de notre propagande, la majorité de la population de la région s’opposait également par principe à l’Assemblée, mais cependant beaucoup participèrent aux élections. C’est que les socialistes, SR de gauche et de droite, SD bolchéviks et menchéviks , ainsi que le puissant parti cadet, menèrent dans tout le pays une propagande acharnée pour leurs listes. Sous leur influence la population se divisa en de nombreux groupes, perdit toute unité, et s’opposa même sur la question de la socialisation des terres. Ce qui fit parfaitement l’affaire des Cadets et des SD menchéviks, alors partisans du rachat des terres par les paysans.

Notre groupe, ayant observé l’activité de ces partis, dont le résultat était de détruire dans tout le pays l’unité des travailleurs, préféra aux Cadets et aux SD, les SR et les bolchéviks et s’engagea en faveur de ces derniers. A ceux de ses membres qui désiraient participer aux meetings électoraux, il recommanda de conseiller aux travailleurs assez confiants dans l’Assemblée constituante pour aller aux élections, de voter soit pour les socialistes-révolutionnaires (les SR de gauche et de droite présentaient une liste commune, n° 3) soit pour les bolchéviks (liste n° 9).

Bien qu’il y eût en Ukraine de nombreuses listes, seules trois d’entre elles attirèrent les travailleurs : la liste n° 3 des SR, la liste n° 6 dite ukrainienne, ramassis inextricable de socialistes-chauvins et de nationalistes, et la liste n° 9, la bolchévique. Les listes des SR et des bolchéviks eurent un énorme succès, partout où les travailleurs avaient pris une part active à la campagne. Sur la rive gauche du Dniepr, l'ukrainienne eut moins de succès que les deux précédentes.

Le succès des partis socialistes de gauche s’explique par le fait que les travailleurs d’Ukraine, n’étant pas déformés par la politique des chauvins, avaient conservé l’esprit révolutionnaire qui leur était propre, et par cet autre fait que le mouvement de libération national ukrainien se cantonnait strictement dans les limites du chauvinisme.

Rien de plus disparate que les chefs de ce mouvement, à l’exception de deux ou trois qui finirent pourtant par se rallier aussi au militarisme allemand et marchèrent contre la révolution. Dans les rangs du mouvement de libération, même aux postes les plus importants, se trouvaient des individus qui certes parlaient l’ukrainien, mais n’étaient pas à leur place dans une organisation de ce type. Cet esprit bourgeois et chauviniste, et le tort qu’il causait à notre idéal de conquête de la liberté par l’action révolutionnaire directe, convainquirent les travailleurs de la culpabilité politique des chefs du mouvement et de la nécessité d’en finir avec lui.

Deux ou trois mois après le début de leur lutte active contre un parti qui avait défiguré les beaux débuts de la grande révolution russe en Ukraine, les travailleurs constatèrent qu’ils avaient bien fait d’engager le combat avec une telle rapidité et une telle ardeur.

Nous n’avons pas à étudier dans ces mémoires la physionomie du mouvement chauviniste ukrainien, lequel fit tant de mal à la révolution. Nous voulons seulement préciser l’influence qu’eut le coup d’Etat d’Octobre, dès le second jour de son succès à Petrograd et à Moscou, sur les travailleurs révolutionnaires du Zaporojié et des bords de la mer d’Azov, en particulier ceux des districts d’Alexandrovsk, Mélitopol, Berdiansk, Marioupol, Bakhmout et Pavlograd, alors sous l’influence du soviet de Gouliaï- Polié que ces régions regardaient comme l’instigateur de la lutte contre le gouvernement.

Ayant vécu de près la vie de ces régions, j’affirme que pendant les deux premiers mois qui suivirent le coup d’État, les travailleurs ukrainiens ne firent que s’en réjouir et ne modifièrent en rien leur activité locale, même s’il savaient que les idées qui faisaient la base de l’événement sortaient en vérité des villages asservis et des villes opprimées, enfin tirés de leur sommeil. Jusqu’en octobre, la région de Gouliaï-Polié s’était efforcée sans relâche de donner à la révolution un caractère aussi profond, aussi déterminé que possible et complètement affranchi de toute idée de gouvernement.

Même, lorsqu’à la fin de 1917 il se forma à Ékatérinoslav quatre gouvernements officiels prétendant chacun diriger les masses révolutionnaires du département et qui, partant, se disputèrent et se combattirent sans cesse, entraînant les travailleurs dans leurs conflits, la région de Gouliaï-Polié resta à l’écart, indifférente à l’issue de ces querelles.

Dans les premiers jours de décembre, le bloc des bolchéviks et des SR de gauche triomphait à Ékatérinoslav. La région de Gouliaï- Polié les tenait pour révolutionnaires, mais comprit immédiatement jusqu’à quel point ils l’étaient. Les travailleurs dirent : « Nous reconnaissons la grande activité des bolchéviks et des SR de gauche ; nous saluons en eux des combattants hardis, mais nous restons méfiants car, après avoir vaincu avec notre aide la bourgeoisie et les groupes socialistes de droite qui la soutenaient, ils ont établi aussitôt leur gouvernement, et il dégage une odeur que nous connaissons bien, parce qu’elle nous empeste depuis des siècles. On peut parier que leur gouvernement ne se dépêchera pas de profiter de sa victoire pour appliquer enfin les principes de travail autonome dans chaque localité, sans ordres ni directives venant des chefs.

« Partout se créent des commissariats. Et ces commissariats ressemblent plus à des institutions de police qu’à des associations égalitaires de camarades décidés à trouver le meilleur moyen de nous organiser indépendamment des maîtres qui ont vécu sur notre dos jusqu’à présent et nous ont fait tant de mal.

« Puisque la tendance révolutionnaire du gouvernement ne se manifeste pas pour l’heure et qu’à sa place apparaissent des institutions de police qui nous donnent des ordres plutôt que des conseils, il y a peu de chance qu’elle se montre davantage à l’avenir. Au contraire, qui pensera et agira contre les ordres sera bon pour l’échafaud ou perdra la liberté, notre bien le plus cher. »

Malgré ce qu’elles avaient de vague, ces impressions étaient très justes. Les travailleurs se rendaient parfaitement compte de ce qui se passait aux dépens de leur sang et de leurs vies - que sous divers prétextes on remplaçait un mal par un autre.

Ils avaient pris les armes malgré tout, se rapprochant de ceux qu’ils rencontraient dans la même voie, les bolchéviks, les SR de gauche et les anarchistes. Mais les deux premiers savaient ce qu’ils avaient à faire, et non seulement se coalisèrent mais observèrent une unité d’action parfaite, chacun dans son parti. Cela les signala davantage aux travailleurs et leur valut d’être désignés sous un seul nom, les bolchéviks, qu’on appliquait souvent aussi aux anarchistes.

La majorité des travailleurs voyait cet ensemble qui formait leur avant-garde et ils disaient : « Nous saluons de tout cœur ces révolutionnaires ; mais rien ne nous assure qu’ils ne finiront pas par se disputer le pouvoir pour nous assujettir à leur volonté ; cette tendance existe chez eux, ils préparent une nouvelle lutte sanglante qui nous reléguera, nous travailleurs, avec notre droit à une action révolutionnaire autonome, dans un coin, à genoux devant leurs intérêts de partis, égoïstes et criminels. »

Aussi, les travailleurs révolutionnaires de Gouliaï-Polié durent redoubler de vigilance.

III Le Congrès départemental

Avant le Congrès départemental des soviets des députés paysans, ouvriers et soldats du mois de décembre, une assemblée du soviet de la région de Gouliaï-Polié fut organisée. Tous les délégués présents demandèrent avec insistance que nos représentants au Congrès départemental y soient préparés, de façon à ne pas tomber sous l’influence des agents des partis politiques. Ils devraient déclarer, sans hésiter, qu’ils étaient venus au Congrès non pour écouter les rapports des émissaires du gouvernement et s’y conformer aveuglément, mais pour y lire leurs propres rapports sur l’action locale des travailleurs et expliquer pourquoi ceux-ci agissaient de la sorte à présent, bien décidés à ne plus se déterminer d’après les ordres que l’on pourrait leur donner.

Nos représentants traduiraient fidèlement notre idée, à savoir qu’à ce point de la révolution le premier devoir des prolétaires était de s’affranchir totalement de l’autorité des maîtres, celle du capital et du gouvernement aussi bien. Celui-ci, qui en tant que pouvoir et société ne pouvait se passer d’opprimer, de piller et d’assassiner, devait périr sous les coups de ceux qui marchaient enthousiastes et unis vers une nouvelle société libre.

La convocation au Congrès départemental ne comportait rien de nouveau pour nous, qui avions appliqué depuis longtemps son programme. Nos délégués auraient à souligner ce fait devant les paysans et ouvriers des autres régions, un fait qui découlait de nos idées mêmes, et devait être répété pour que les travailleurs nous entendent partout dans le pays.

Ce n’est qu’après cette déclaration qu’on désigna les délégués au Congrès. Ce furent Makhno et Mironov. Puis l’assemblée nous exprima, à nous ses délégués, toute son estime et sa reconnaissance pour avoir accepté cette mission : « Nous vous avons choisis, camarades, avec le plein assentiment de ceux qui nous ont mandatés. En vos personnes, nous envoyons au Congrès départemental les plus dignes des travailleurs révolutionnaires de Gouliaï-Polié, les premiers d’entre les égaux.

« Nous sommes tous convaincus que vous remplirez au mieux votre mission. Les instructions que nous vous laissons ne précisent rien. Et si nous vous les donnons, c’est uniquement parce que nous, paysans, avons l’habitude d’observer ce que nous avons de meilleur dans nos traditions. Ainsi, nous renforçons les liens qui nous unissent dans la voie de nos conquêtes révolutionnaires communes. »

Des instructions et des paroles semblables accompagnaient toujours, à Gouliaï-Polié, l’élection des délégués aux congrès départementaux ou de district. Si j’ai rapporté tout particulièrement celles-ci, c’est qu’elles datent de l’époque où le bloc bolchévik-SR de gauche avait déjà pris le pouvoir à Ékatérinoslav et dans ses environs, détournant pas à pas à son profit toutes les conquêtes populaires et commençant à fausser la révolution elle-même.

Les travailleurs de la région savaient parfaitement qu’à ce Congrès départemental le rôle principal reviendrait aux agents du bloc, dont les tendances avouées cachaient mal le fond gouvernemental étatiste. Or, ceux de Gouliaï-Polié disaient depuis longtemps dans leurs réunions qu’il fallait se défier du bloc et mettaient en garde les travailleurs des autres régions.

Nous arrivâmes à Ekatérinoslav avec un jour de retard, notre train ayant déraillé, mais nous étions encore à temps. Tous les délégués se trouvaient réunis, sans que le Congrès fût ouvert. On sentait chez les organisateurs une espèce d’inquiétude, de fébrilité.

J’ai déjà dit qu’il existait alors à Ekatérinoslav quatre ou cinq pouvoirs municipaux distincts : celui qui procédait encore de Kérensky, les Ukrainiens qui se réclamaient de la Rada centrale et de son Secrétariat, le pouvoir de certains citoyens neutres, le pouvoir occasionnel des marins arrivés par convois ferroviaires de Kronstadt et qui, en route pour aller se battre contre Kalédine, faisaient repos à Ékatérinoslav, enfin celui des soviets des députés paysans, ouvriers et soldats, ayant à sa tête l’anarcho-syndicaliste Grimbaum, camarade doué d’une grande finesse et d’une volonté de fer mais qui malheureusement fut accaparé à ce moment-là par le bloc bolchévik-SR.

L’autorité du camarade Grimbaum était telle, tout au moins dans ses pourparlers avec les commandants des formations militaires « ukrainiennes » (anciens régiments Préobrajensky, Pavlovsky et Séménovsky qu’on avait transférés de Petrograd à Ékatérinoslav), que sans son intervention les bolchéviks Kviring, Gopner et Enstein, et le SR Popov avec d’autres, auraient été chassés d’Ékatérinoslav sans pouvoir rien obtenir.

À cette époque, tout dépendait de la force des armes. Elle était aux mains des troupes ukrainisées et des formations ouvrières et municipales. Le camarade Grimbaum sut convaincre leur haut commandement de se mettre du côté du soviet qui devint alors assez fort pour convoquer le Congrès départemental.

Fait caractéristique, les bolchéviks et les SR de gauche s’effacèrent pendant l’orage pour mettre en avant le camarade Grimbaum, mais ils reprirent ensuite la tête des événements ainsi que la direction du Congrès.

Il ne put donc s’ouvrir que dans l’après-midi. Le lendemain, je pris la parole et présentai le rapport de Gouliaï-Polié. Je signalai en passant l’action inconsistante que les chauvinistes ukrainiens menaient au nom de leur Selianska Spilka, et nommai plusieurs régions où les paysans ne reconnaissaient pas la politique de ce groupement.

Les chauvinistes étaient furieux. Sept des leurs protestèrent auprès du Congrès, au motif que sa convocation s’était faite sur des bases illégales : les représentants paysans et ouvriers des régions et des communes n’étaient pas recevables ; seuls pouvaient être considérés comme délégués les mandatés des congrès de district. Ils exigèrent que ceux de Gouliaï-Polié soient interdits de parole et n’assistent aux séances que comme invités.

Les délégués des paysans, Kviring et Enstein avec eux, s’opposèrent à la motion des chauvinistes ukrainiens, et le Congrès la repoussa. Alors ceux-ci se levèrent et quittèrent la salle en signe de protestation, suivis de leurs partisans, les délégués des soldats.

Le Congrès interrompit ses travaux pendant trois ou quatre heures. On apprit que la Rada révolutionnaire départementale ukrainienne avait improvisé une réunion sur la question : « Dissoudre le Congrès et combattre le soviet », réunion au cours de laquelle son président, le docteur Feldmann, fit remarquer qu’ils n’étaient pas sûrs d’être les plus forts et pourraient bien être battus.

Le Congrès, inquiet à l’idée qu’à chaque instant le sang pouvait couler dans les rues, envoya des délégués dans les casernes pour connaître les sentiments des soldats envers le Congrès. Le camarade Grimbaum attaqua de nouveau les chauvinistes, secondé par la fédération anarchiste d’Ékatérinoslav. Les matelots anarchistes de Kronstadt soutinrent ce jour-là les délégués du Congrès en prenant la parole auprès des régiments et dans les fabriques et les usines.

Un régiment de chevaliers de Saint-Georges était caserné dans la ville. Ils sifflaient les orateurs bolchéviks qui se présentaient devant eux. Le Congrès nous envoya à leur rencontre, moi et le camarade L. Azersk, pour obtenir une résolution concernant les chauvinistes ukrainiens qui tâchaient d’interrompre nos travaux, et aussi pour discuter un certain nombre de points essentiels en vue d’une action commune.

Je n’avais pas envie d’être sifflé. Pendant ces neuf mois de révolution, j’avais souvent pris la parole et ça n’avait jamais été le cas. Cette fois, les bolchéviks me prédirent que j’y aurais droit ; cependant je ne voulais pas refuser cette mission. Un fiacre nous mena à la caserne, nous entrâmes au comité du régiment et, après avoir demandé le président, lui remîmes notre mandat du Congrès. Le président du comité du régiment des chevaliers de Saint-Georges lut le mandat puis, nous ayant aimablement offert des sièges, partit rassembler ses hommes pour le meeting. Un quart d’heure après, il revint nous annoncer que tous les hommes étaient réunis. A la porte, deux camarades anarchistes, matelots de Kronstadt, se joignirent à nous et nous nous dirigeâmes tous quatre vers les soldats qui attendaient.

Au meeting, nous discutâmes chaleureusement avec les officiers ; l’un d’eux arracha même ses épaulettes en pleurant. Nous obtînmes du régiment qu'il vote la résolution suivante : « Le régiment des chevaliers de Saint-Georges défendra contre toute atteinte, par la force des armes, les droits du Congrès départemental des paysans et ouvriers qui a commencé ses travaux le 2 décembre de cette année. » Des résolutions furent votées dans le même sens par les autres régiments et détachements. Ce résultat était inattendu, sinon du Congrès au moins des bolchéviks. Tous les délégués furent heureux d’avoir les soldats avec eux. Les travaux reprirent et furent achevés en trois jours.

Il faut remarquer que toutes les résolutions du Congrès se trouvaient déjà appliquées à Gouliaï-Polié depuis trois ou quatre mois. Une seule clause était nouvelle pour nous : le droit des soviets locaux à une subvention du gouvernement. Je dois signaler que les bolchéviks et les SR de gauche prirent beaucoup de gens à cet appât. Mais Gouliaï-Polié ne pouvait l’admettre, car notre activité, antigouvernementale avant tout, ne devait dépendre d’aucun des pouvoirs centraux.

IV La contre-révolution de la Rada centrale.

Après la clôture du Congrès, les délégués rentrèrent chez eux. Le camarade Mironov et moi allâmes à la fédération anarchiste pour ramener dans les campagnes quelques bons propagandistes. Mais la fédération, bien qu’en meilleur état qu’au mois d’août précédent, manquait encore de forces. Elle suffisait à peine à la ville et aux communes environnantes. En revanche, elle possédait des armes en quantité : carabines, fusils, cartouches.

Par stratégie révolutionnaire, les autorités du bloc distribuaient les armes sans compter. Les bolchéviks et les SR de gauche - sûrs de notre attachement à la révolution et qu’aucun de nous ne passerait jamais dans le camp des chauvinistes ukrainiens alliés à la bourgeoisie, ni de quelque autre manière du côté de la réaction - comptaient sur l’enthousiasme des anarchistes d’Ekatérinoslav, dont l’esprit révolutionnaire ne se démentait jamais à l’heure du danger. La fédération anarchiste put donc nous remettre plusieurs caisses de fusils et de cartouches pour le groupe de Gouliaï-Polié.

Nous les ramenâmes par le train et fîmes une série de rapports sur le Congrès et les difficultés qu’il avait rencontrées. Nous recommençâmes ensuite dans d’autres bourgades et villages. Dès lors, les habitants de la région prirent résolument les armes et commencèrent à se méfier de leurs nouveaux maîtres. Le soupçon que les bolchéviks et les SR de gauche pourraient s’opposer au libre essor de la pensée et de l’action paysannes se renforça, même chez ceux qui étaient le plus enclins à leur faire confiance.

Les paysans et les ouvriers apprirent par leurs délégués que le bolchévik Enstein avait déclaré : « Le prolétariat des villes est parvenu au pouvoir. Il faut espérer qu’il créera un État à lui, un État prolétarien. Nous, bolchéviks, collaborerons de toutes nos forces à son édification, car le prolétariat n’a pas d’autre moyen de conquérir le maximum de bonheur possible... »

Les travailleurs paysans de Gouliaï-Polié comprirent que le parti bolchévik, abandonnant tout scrupule, voulait bâtir son propre État prolétarien à leurs dépens, et se mirent à suivre avec anxiété le cours des événements qui se déroulaient dans les villes.

Dans les villages, ils recommencèrent à s’exercer au maniement du fusil. « Nos ennemis, les autorités, sont armés, disaient-ils, et s’il leur venait l’idée de nous enlever le droit de vivre libres et de bâtir une société nouvelle, ils utiliseraient leurs armes. Nous devons pouvoir leur répondre s’il le faut d’égal à égal. »

Quelques paysans de Gouliaï-Polié possédaient une solide instruction militaire. Les jeunes gens allaient avec eux dans les champs où ils s’entraînaient au tir et à la manœuvre. Parmi ceux qui connaissaient le maniement des armes et étaient toujours prêts à venir en aide aux autres, Jacob Domachenko se distinguait entre tous. C’était un grand meneur, il demeura avec les paysans jusqu’au dernier jour, prenant part à toutes les actions et payant de sa personne. Blessé plusieurs fois, il tint jusqu’au bout son poste de combat à l’avant-garde révolutionnaire.

Les événements se précipitèrent. Les nouvelles nous arrivaient tous les jours. Nous apprîmes que la Rada centrale ukrainienne ne s’entendait plus avec le bloc bolchévik-SR de gauche, qu’elle lui disputait le pouvoir et entrait en guerre ouverte avec lui, entraînant les masses à sa suite. Des agents de la Rada arrivaient par dizaines et de plus en plus fréquemment, prêchant partout la guerre impitoyable contre les katsapi. La population se dressa, pleine d’inquiétude. Des représentants des villages et des hameaux arrivaient chaque jour au bureau du groupe anarchiste-communiste de Gouliaï-Polié et au soviet des députés paysans et ouvriers, demandant conseil sur ce qu’il convenait de faire pour défendre leurs droits sur les terres, le pain et la liberté.

Le groupe paysan-anarchiste délégua deux des siens qui parcoururent la région et firent connaître aux habitants notre point de vue. En même temps, par l’intermédiaire de ses membres, Makhno, Sokrouta, Kalinitchenko, Antonov, Séréguine et Krate, il fit pression sur le soviet pour inciter ses délégués à visiter leurs circonscriptions respectives, s’informer de l’état d’esprit local, exposer l’avancement de ses travaux et faire savoir ce qu’il y aurait lieu d’entreprendre si les rumeurs de contre-révolution se confirmaient. L’entente et la confiance réciproque des communistes- libertaires et des travailleurs s’affirmaient et se fortifiaient.

En ma qualité de représentant du soviet régional de Gouliaï- Polié, j’avais plein pouvoir de répondre à toute éventualité ; je dépêchai donc deux hommes à Odessa et à Kiev où les forces armées de la Rada étaient aux prises avec celles du bloc bolchévik-SR. À leur retour, mis au fait de ce qui se passait là-bas, nous réunîmes sur l’heure un Congrès des soviets. Ayant pris connaissance de tous les renseignements recueillis sur les hostilités engagées entre le bloc et la Rada, il arriva à la conclusion que celle-ci, même si des SR et des SD la dirigeaient, entendait contrer les bolchéviks-SR, non seulement en chassant les katsapi de la Mère Patrie ukrainienne, mais en effaçant « jusqu’aux derniers vestiges de la révolution sociale ».

Le Congrès vota la résolution suivante : « Mort à la Rada centrale ! » Les paysans et les ouvriers de la région de Gouliaï-Polié l’adoptèrent sans hésiter.

Quelques jours après la fin du Congrès et le retour des délégués chez eux, le soviet reçut d’Alexandrovsk une dépêche annonçant que les forces de la Rada occupaient la ville pour assurer le passage du pont Kitchkas aux troupes cosaques qui se portaient du Front vers le Don pour faire leur jonction avec celles du général Kalédine. La population se leva d’un seul élan à cette nouvelle. Des messages téléphoniques et des lettres m’arrivaient de toutes parts, d’ordinaire très brefs mais pleins d’ardeur militante. Que le commandement du Front révolutionnaire me soit confié, demandaient-ils, que le groupe anarchiste-communiste me charge de préparer les paysans et mette à ma disposition les meilleurs organisateurs parmi ses membres pour me seconder dans cette tâche.

La confiance sincère et absolue que les paysans me témoignaient - je dis les paysans car ils étaient ici les principaux acteurs de la révolution, la population ouvrière demeurant dans l’expectative - me troublait, malgré l’effort acharné que je fournissais sans trêve ni repos et qui me consumait sans même me laisser le temps de sentir la fatigue. Je craignais en effet d’entreprendre une activité armée. Mais soutenu par la conviction que l’œuvre révolutionnaire devait être exempte de toute sentimentalité, à quoi mes camarades étaient trop enclins, je chassai le doute loin de moi.

Pour moi-même autant que pour eux, je formulai la chose en ces termes : partisan de l’anarchisme révolutionnaire, je serais un criminel si je me bornais à un rôle subalterne qui me ferait marcher derrière d’autres partis ou d’autres groupes, souvent hostiles au nôtre. Un anarchiste responsable, surtout en période de révolution, doit se placer à l’avant-garde des masses et tâcher de leur emporter l’âme pour les entraîner, sans ménager ses forces, dans la vraie lutte du travail contre le capital.

Je me rappelle avoir dit alors au cours d’une de nos réunions : « Le temps des meetings est passé. L’heure est venue d’agir. Cette remarque ne s’applique pas à notre groupe, mais il n’est pas inutile, cependant, que nous y veillions aussi.

« Soixante à soixante-dix pour cent de nos camarades, qui se disent pourtant anarchistes, ne font plus aucune propagande parmi les paysans une fois qu’ils ont repris les propriétés des pomechtchiks. Eh bien ! Ils se sont fourvoyés. Ils ne peuvent pas, du fond de leurs maisons, peser sur le cours des événements. C’est triste à constater, mais c’est pourtant vrai !

« Il est indispensable que notre groupe intensifie son activité parmi les masses rurales. Les haïdamaks[52] arriveront bientôt à Gouliaï-Polié. A la pointe de leurs baïonnettes, ces brutes portent la mort à la révolution et le salut de ses ennemis. Notre groupe doit former l’avant-garde de la lutte contre ces mercenaires de la réaction et entraîner avec lui la population laborieuse de la contrée.

« Il faut donc vous préparer tous, camarades, les uns à l’action locale, les autres à se rendre au Congrès que notre soviet a convoqué d’urgence pour après-demain. Nous devons nous montrer dignes de la confiance que nous témoignent les travailleurs de notre région. Et nous ne pouvons le faire qu’en nous associant étroitement à leur lutte pour la liberté et l’indépendance. » Le groupe savait parfaitement ce qu’il avait à faire. Inlassablement, pendant plusieurs mois de révolution, il avait avancé et encouragé les paysans dans cette voie. Et je n’aurais jamais osé lui en parler, si lui-même ne m’avait demandé mon avis.

Les délégués des paysans arrivèrent deux jours après. La présidence du Congrès me fut proposée mais je la refusai, me bornant à présenter un rapport au nom du soviet de Gouliaï-Polié et du groupe des paysans anarchistes-communistes. Après en avoir discuté chaque point, le Congrès décida d’organiser ses faibles forces et de les tenir prêtes à répondre au premier appel du soviet de Gouliaï-Polié pour les rassembler sur place ou en tout autre lieu indiqué par lui. On était à la fin du mois de décembre 1917.

V Avec le bloc des gauches contre les ennemis de la révolution.

Le 31 décembre, je me trouvais pour des raisons d’organisation au village de Pologui où j’appris de source sûre qu’une bataille s’était engagée à Alexandrovsk entre un détachement des gardes rouges de Bogdanov et des unités haïdamaks de la Rada centrale.

Il n’était pas question de rester passif en un tel moment, d’autant que la population était franchement hostile au pouvoir de Kiev, dont les hommes parcouraient la région, traquant les révolutionnaires, les traitant de partisans des katsapi, de traîtres à la Mère Patrie et à la langue natale, qui méritaient dans l’idée de la Rada (interprétée par ses agents, sans doute) d’être exterminés comme tels.

Ces accusations offensaient les paysans, ils jetaient à bas de la tribune ceux qui les proféraient et rouaient de coups les ennemis de l’union fraternelle avec le peuple russe. La propagande nationaliste incita les travailleurs de la région de Gouliaï-Polié à s’opposer par les armes aux menées séparatistes, car ils voyaient dans le chauvinisme - idée directrice du séparatisme ukrainien - la mort de la révolution.

Tandis qu’à Alexandrovsk les haïdamaks se battaient contre les gardes rouges, quelques convois ferroviaires de Cosaques s’étaient groupés sur la ligne Alexandrovsk-Apostolovo-Krivoï-Rog. Ils venaient du Front allemand et allaient rejoindre l’armée de l’ataman[53] Kalédine qui se tenait sur les rives du Don. Le mouvement insurrectionnel de Kalédine fomentait ni plus ni moins qu’un retour à l’ancien régime. Sous prétexte de sauvegarder l’indépendance du Don, il groupait derrière son drapeau les partisans de la réaction russe qui comptaient se servir des Cosaques pour en finir avec la révolution et restaurer les Romanov.

La séance du 2 janvier 1918 du soviet des députés paysans et ouvriers de Gouliaï-Polié, à laquelle participaient le syndicat des métallurgistes et des travailleurs du bois et notre groupe anarchiste- communiste, dura vingt-quatre interminables heures. On discuta ardemment des mesures à prendre d’urgence pour empêcher les Cosaques d’atteindre le Don. Leur jonction avec les forces de Kalédine aurait créé un front contre-révolutionnaire redoutable dont nous autres paysans ne pouvions accepter la menace.

Cette longue et pénible séance inspira une seule et même pensée à ses participants : anarchistes, nous devions malgré tout nous résoudre à former un front unique avec les forces gouvernementales. Fidèles à nos principes, nous saurions surmonter toutes les contradictions et, ayant anéanti les forces noires de la réaction, conduire la révolution à son plein achèvement pour le plus grand bien de l’humanité asservie.

Je leur dis : « Il est indispensable que chacun de nous ait constamment en vue le but proposé et qu’il conforme son action à cette idée : aucun homme ne doit subir la domination de son semblable. Ce principe nous ouvre la voie vers la paix, la liberté, l’égalité et la solidarité de toute la famille humaine. Nous ne devons jamais l’oublier, si nous voulons rester fidèles à ce que nous avons discuté et accepté ici. »

Ainsi fut résolue la question de notre action à venir.

VI Les paysans armés vont au secours des ouvriers des utiles. Le Comité révolutionnaire d’Alexandrovsk et la Commission d'enquête.

Le 3 janvier 1918, le commandant du détachement des gardes rouges, Bogdanov, adressa un appel aux paysans et ouvriers de Gouliaï-Polié pour demander leur aide. La nuit suivante, notre groupe lança un appel aux armes. Je remis sur l’heure mon poste de président du soviet à l’un de mes camarades et pris le commandement d’un détachement anarchiste formé de quelques centaines de paysans bien armés, pour marcher sur Alexandrovsk.

Je me souviens qu’au moment du départ, devant la foule accourue là, le détachement se choisit un autre commandant sur mon initiative. Pour moi, je devais renoncer à ce poste, prévoyant que j’aurais à m’éloigner souvent afin d’assurer la liaison entre la ville et la campagne. Mon frère Savva Makhno fut élu à ma place.

Les vieux dirent à leurs fils qui partaient dans nos rangs : « Vous allez à la mort. Nous n’hésiterons pas à ramasser vos armes et à combattre pour vos idées, que nous ignorions il y a peu mais que nous faisons nôtres, à présent. Nous les défendrons jusqu’à la mort, s’il le faut. Ne l’oubliez pas, fils chéris ! » Ils répondirent : « Dieu vous bénisse de nous avoir élevés. Nous sommes assez forts maintenant pour aller au combat, pour vivre libres et solidaires. Nous serons heureux de voir nos pères lutter pour cet idéal. Mais en attendant demeurez au foyer, suivez de loin notre action, et si nous échouons là-bas contre les ennemis de la révolution, vous vaincrez ici pour jamais ! » Les adieux furent émouvants.

Chacun de nous savait pourquoi il partait et où il allait. Un chant révolutionnaire s’éleva, tandis qu’un à un les chariots s’ébranlaient vers la gare. Des sourires heureux illuminaient les visages de ces jeunes paysans révolutionnaires que les adeptes de Marx traitaient de bêtes de somme, tout juste bonnes à obéir. Pourtant, conscients d’eux-mêmes et de leur devoir, ils volaient au secours de ces ouvriers dont les socialistes de tous bords avaient fait leur unique appui, depuis le temps qu’ils briguaient le pouvoir.

Ces paysans, conscients du danger qu’ils couraient, n’hésitaient pas cependant à se porter vers la ville. Ce n’était pas des révolutionnaires de parade, dont le credo se limite aux paroles - non ! C’était de vrais militants, réellement épris de notre idéal. Ils pouvaient faillir, se tromper, mais uniquement par attachement sincère à l’idée anarchiste.

Ils étaient huit à neuf cents, et plus de trois cents d’entre eux étaient membres du groupe anarchiste. S’ils marchaient vers la ville, c’est qu’ils savaient que les ouvriers étaient leurs frères, adversaires comme eux, et dans un même esprit, de la domination des uns par les autres ; qu’ils ne devenaient partisans de l’autorité que lorsque, arrachés à la masse des travailleurs, ils subissaient l’influence des politiciens, de leurs idées et de leurs actes. En quittant Gouliaï- Polié, les paysans savaient que le bonheur et la liberté des travailleurs des villes et des villages dépendaient des progrès de la révolution sociale et ils se hâtaient à son secours quand ses ennemis, les ennemis de toute révolution véritable, l’assiégeaient dans la ville.

Notre détachement parvint sans encombre à Alexandrovsk. La ville était calme. Les gardes rouges restaient consignés dans leurs quartiers, même si quelques-uns d’entre eux parcouraient les rues. Seules les autorités montraient une activité fébrile. Le Comité révolutionnaire, formé de bolchéviks et de SR de gauche, avait d’abord tenté d’encadrer les ouvriers, mais sans succès. La fédération anarchiste lui barrait la route, informant les travailleurs de toutes les initiatives des pouvoirs municipaux nouvellement élus. Le Comité révolutionnaire décida alors de s’en tenir à la création d’un front commun contre la réaction. C’est à cette fin qu’il proposa à la fédération anarchiste d’Alexandrovsk de lui envoyer deux délégués.

Celle-ci désigna les camarades Nikiforova et Iacha. La première fut immédiatement élue vice-présidente du Comité révolutionnaire. Le jour même, le Comité nous demanda de lui envoyer un représentant de notre détachement. Après avoir délibéré et pris l’avis des anarchistes locaux qui étaient restés en liaison constante avec nous, le détachement me désigna pour le représenter. Les événements rendaient notre participation nécessaire. Nous estimions qu’un refus de notre part risquait de compromettre tout ce qui dans notre œuvre théorique et pratique nous opposait au bloc bolchévik-SR.

Dès notre arrivée dans la ville, nous avions protesté contre la situation des détenus. Pourquoi la prison ne se vidait-elle pas ? Nombre de paysans et d’ouvriers n’étaient incarcérés que pour avoir refusé de reconnaître le pouvoir de Kérensky et de la Rada centrale. Si on ne les libérait pas, nous expliqua un bolchévik, c’était de crainte de les voir s’insurger aussi contre le pouvoir du bloc. Nous avions pris conseil des ouvriers et ceux-ci avaient attiré notre attention sur les prisonniers qui moisissaient derrière les barreaux. Nous décidâmes d’envoyer un représentant au Comité révolutionnaire pour obtenir leur libération immédiate. En cas de refus, nous nous serions chargés d’ouvrir les portes et de mettre le feu au bâtiment.

En tant que représentant de notre détachement auprès du Comité révolutionnaire, celui-ci me délégua donc, avec le SR de gauche Mirgorodsky, le SR Mikhaïlevitch et d’autres, pour procéder à la libération des détenus. A la prison, nous écoutâmes les doléances avant de passer au bureau de l’administration mais il fallut se séparer après quelques échanges de vues. C’est que nous n’étions pas au complet. Manquait le bolchévik Lepik, délégué principal. On le destinait alors en coulisse à la présidence de la Tchéka, mais sans l’avouer encore.

Je connaissais cette prison pour y avoir séjourné deux fois, je savais à quel point elle était sordide, invivable. Il m’était pénible de repartir sans avoir libéré personne. Néanmoins, je m’en tins à quelques critiques à l’adresse de Lepik et sortis de l’enceinte. Je hélai un fiacre qui me ramena au Comité révolutionnaire. Nous nous réunîmes le soir même et décidâmes de nous mettre à l’œuvre sans tarder. La prison fut évacuée.

Tout en conservant nos anciens mandats, nous fûmes délégués par le Comité, le SR Mirgorodsky et moi, à la Commission d’enquête dite « tribunal révolutionnaire des premières lignes », auprès du détachement des gardes rouges de Bogdanov. C’était le premier groupe armé venu du nord à être entré en Ukraine, sous prétexte de soutenir les ouvriers et les paysans dans leur lutte contre les menées réactionnaires de la Rada.

Les gardes rouges de Petrograd (arrondissement de Vyborg[54]) m’élurent président de la Commission, le camarade Mirgorodsky fut élu secrétaire. Elle comptait sept membres. La chancellerie du commandant des gardes rouges nous remit un tas de paperasses. C’étaient les dossiers de tous ceux qui étaient retenus dans les wagons de prisonniers, type Stolypine. On nous demanda de les examiner et de présenter nos conclusions. Mais nous protestâmes, le camarade et moi, contre cette procédure. Les autres membres de la Commission, ceux de Petrograd, approuvèrent notre point de vue, sans se joindre à nous cependant. Nous déclarâmes qu’en toute conscience nous ne pouvions examiner les dossiers de la Commission du tribunal révolutionnaire en l’absence des inculpés. C’était à eux seuls de nous expliquer les circonstances de leur arrestation, etc.

Cette Commission d’enquête, sorte de tribunal révolutionnaire du Front (le commandant Bogdanov, d’ailleurs, la considérait comme telle), m’occupa plus de trois jours. J’y travaillai fiévreusement, sans prendre le temps de manger ni de dormir. Les détenus étaient très nombreux. Il y en avait de tous grades : des généraux, des colonels, des officiers subalternes, des chefs de la milice et de simples soldats des unités haïdamaks. Ils avaient ceci en commun, que tous ou presque étaient des réactionnaires avérés, ennemis de la révolution d’Octobre, et savaient pertinemment ce qu’ils faisaient.

Mais ils étaient, pour la plupart, innocents des crimes dont on les chargeait. La majorité d’entre eux, arrêtés à leur domicile, sans armes, n’avaient à l’évidence aucune intention de combattre la révolution par la force. Des malfaisants les avaient dénoncés, qui pour faire oublier leur odieux passé contre-révolutionnaire étaient devenus à l’heure du soulèvement plus odieux encore, retournant leur veste et accablant tous ceux qui, du fait de leur position sociale, s’étaient tenus naguère à l’écart du mouvement mais sans jamais entraver son cours, toutefois. Pour se mettre à l’abri, ces délateurs s’ingéniaient à découvrir des ennemis de la révolution dans tous les rangs de la société. Or, les commandants des gardes rouges les écoutaient volontiers, espérant de la sorte garantir leur position. La lâcheté s’alliait ainsi à l’enthousiasme, parce que les chefs qui avaient plein pouvoir contre les adversaires de la révolution étaient dans l’impossibilité de discerner la sincérité des uns de la perfidie des autres.

La Commission que je présidais examina plus de deux cents dossiers et donna son avis sur chacun. Dans beaucoup de cas, elle reconnut le rôle actif des inculpés et remit les dossiers à l’état- major de Bogdanov, qui les envoya à celui d’Antonov-Ovséenko, à Kharkov, ce qui signifiait dans le langage bolchévik que ces hommes seraient fusillés.

Parmi les détenus interrogés par la Commission, presque tous ceux qui furent reconnus coupables se montrèrent faibles et lâches. Devant la mort imminente, ils eurent recours aux moyens les plus vils pour essayer de sauver leur peau. On vit pleurer des généraux. Par contre, quelques-uns des colonels déclarèrent regretter leur arrestation ; ils auraient pu réunir un nombre suffisant de volontaires, prétendaient-ils, pour soutenir l’ataman Kalédine et restaurer la monarchie. Ils s’écriaient, tandis qu’on les emmenait au wagon-salon où siégeait la Commission : « Vive la maison des Romanov ! Vive l’empereur Nicolas Alexandrovitch, maître de toutes les Russies ! Puisse-t-il écraser la révolution ! » De tels cas étaient rares, il est vrai : seuls deux d’entre eux demeurèrent fidèles jusqu’au bout aux principes monarchistes et aristocratiques.

Sur le nombre, un inculpé surtout est resté présent à ma mémoire. C’était un chef de district militaire, arrêté pour avoir mobilisé de jeunes classes sur ordre de ses supérieurs au moment du triomphe éphémère de la Rada centrale. Nous n’avions aucune preuve qu’il fût un ennemi de la révolution. Mais les avis étaient partagés. Quatre membres de la Commission voyaient en lui un contre-révolutionnaire convaincu et actif, les trois autres pensaient le contraire. Lorsque nous vîmes que le chef de district allait droit au poteau, la discussion devint orageuse. Le camarade Mirgorodsky me proposa de quitter la séance et de retourner avec lui au Comité révolutionnaire. « Que le Comité en envoie d’autres à notre place », dit-il. Nos camarades de Petrograd se moquèrent de nous, prétendant que nous n’agissions pas en révolutionnaires. Et ce ne fut qu’après que nous leur eûmes expliqué ce que ce mot signifiait, qu’ils renoncèrent tous quatre à exiger la peine de mort, et que le chef de district fut acquitté.

Pendant l’examen des dossiers de l’état-major de Bogdanov, les gardes rouges amenèrent de nouveaux détenus : le commissaire Mikhno, du gouvernement de Kérensky (celui qui, quatre ou cinq mois auparavant, m’avait dénoncé à la justice pour avoir désarmé la bourgeoisie de Gouliaï-Polié), le chef de la milice Vassiliev, le procureur général Maximov et Piotr Charovsky. C’est ce dernier qui, en 1910, alors qu’il était membre de notre groupe anarchiste- communiste, avait donné nos camarades Alexandre Séméniouta et Marthe Pivel à la police. Pour cet acte abject, il avait touché cinq cents roubles sur les deux mille que la Sûreté Générale promettait pour la capture de Séméniouta.

Ma rencontre avec cet ancien camarade fut des plus pénibles. Il se jeta à mes genoux, levant les bras et implorant : « Nestor Ivanovitch, sauve-moi. Ma trahison était innocente. Je parlais à un civil, sans savoir que c’était un agent de la Sûreté... » J’aurais pu le croire, n’étaient les renseignements précis qu’on m’avait donnés quand je purgeais ma peine aux travaux forcés, et qui me furent confirmés dès mon retour à Gouliaï-Polié par Marthe Pivel, témoin de l’arrestation et de la mort de Séméniouta. Elle s’était logé une balle dans la tempe à ce moment-là et, malgré sa blessure, avait été arrêtée.

Les propres frères de Charovsky, Procope et Grégoire, m’avaient aidé, en 1917, à établir la preuve de son acte provocateur. Peu après la mort de Séméniouta, l’un d’eux avait participé à l’attentat préparé par notre camarade le Japonais contre Charovsky. Deux balles furent tirées sur lui mais sans le tuer, malheureusement, car la police s’était portée à son secours et l’avait mis à l’abri. Une fois guéri de ses blessures, il mura toutes les fenêtres de sa maison, ne laissant à découvert que la partie supérieure des croisées. À mon retour au village, il prit la fuite. Je l’avais retrouvé depuis à Alexandrovsk, passant d’un groupe d’ouvriers à un autre, avec un panier au bras. Quand il me vit, il se cacha. Je demandai alors au commandant des gardes rouges, Bogdanov, d’intervenir auprès des autorités révolutionnaires du bloc bolchévik-SR de gauche pour obtenir son arrestation. Aussitôt, Bogdanov dépêcha deux groupes de gardes rouges sur la place où je l’avais aperçu et Charovsky fut appréhendé.

Le 6 janvier 1918, je présentai à la Commission d’enquête un rapport détaillé établissant son identité, relatant comment il avait livré Séméniouta et combien il avait touché. Je déclarai que je ne m’adressais pas aux membres de la Commission, mais aux militants SR et bolchéviks, afin de les prendre à témoin de la culpabilité du traître et de légitimer la sentence. Les membres bolchéviks de Petrograd proposèrent de le mettre à la disposition de Bogdanov, mais ni moi ni le SR de gauche Mirgorodsky n’y consentîmes. Nous demandâmes àu commandant de le placer dans un wagon en attendant que j’aie fini d’expédier les affaires courantes. D’autres camarades de notre groupe arrivèrent alors, Philippe Krate, Savva Makhno et Pavel Korostélev et, avec eux, quelques membres du groupe anarchiste d’Alexandrovsk. Nous fîmes subir un interrogatoire à Charovsky, après quoi un des camarades lui mit une balle dans la tête.

La rencontre avec l’ancien commissaire Mikhno ne me fut pas moins pénible. Je pressentais combien il me serait difficile d’établir ses torts devant les paysans et les ouvriers révolutionnaires. Sur un ordre signé de lui, en sa qualité de commissaire du gouvernement de coalition, j’avais été traduit en justice pour les actions que le Comité de défense de la révolution avait menées dans la région de Gouliaï-Polié. Il avait exigé du Comité communal qu’on m’interdise toute activité publique. Néanmoins, une lettre où je protestais au nom du Congrès régional des paysans l’avait fait revenir sur sa décision. Je sentais qu’il me serait difficile d’être impartial envers lui et je craignais que cela ne lui fût fatal, à lui qui du temps du tsarisme avait été un libéral plutôt honnête. D’autre part, j’étais fermement convaincu qu’il était dur de tuer un homme pour le seul motif d’avoir participé au gouvernement de coalition en tant que commissaire et d’avoir fait son devoir comme tel. Notre région n’avait jamais observé ses ordonnances, qu’il n’eut d’ailleurs pas la force de faire respecter lors du triomphe des travailleurs.

La Commission se borna donc à lui faire subir un interrogatoire des plus serrés, lui rappelant ses attaques, en tant qu’agent gouvernemental, contre moi et contre notre Comité de défense. Après quoi elle lui rendit la liberté.

Tout autre fut notre attitude envers le procureur Maximov et le chef de la milice locale Vassiliev. Ces deux représentants, l’un de la justice tsariste, l’autre de la police du gouvernement de coalition, furent reconnus, preuves en mains, ennemis de la révolution paysanne-ouvrière. Par décision de la Commission, tous deux furent mis à la disposition de l’état-major de Bogdanov.

Ces deux jugements parvinrent à la connaissance du Comité révolutionnaire d’Alexandrovsk, alors dirigé par le bolchévik Mikhaïlevitch, l’anarchiste Maria Nikiforova et plusieurs autres anarchistes influents. Ce comité qui s’était constitué à la hâte, tremblant pour son existence, tâchait de flatter ceux des bourgeois qui ne s’étaient pas enfuis et travaillaient en sous-main à la libération de Maximov et de Vassiliev.

Le président du Comité révolutionnaire intervint aussitôt avec la plupart de ses membres. Notre commission, qui siégeait alors gare du Sud, à l’état-major de Bogdanov, protesta contre la décision prise dans cette affaire.

De son côté, Maria Nikiforova se rendit à Gouliaï-Polié, accompagnée de quelques membres bolchéviks du Comité révolutionnaire du district et d’une véritable délégation de SR de droite. Cette nouvelle provoqua la fureur de notre Commission.

Des documents réunis par des bolchéviks convaincus et que l’état-major de Bogdanov nous avait communiqués établissaient que le procureur Maximov, au temps du tsar comme sous le régime de coalition des SR et des SD avec la bourgeoisie, avait toujours été un ennemi féroce des travailleurs et de leurs aspirations. A son instigation, un comité d’action contre-révolutionnaire s’était constitué dans les milieux bourgeois d’Alexandrovsk. Sa culpabilité était manifeste. Mais il était énergique et intelligent et, nous l’apprîmes plus tard, les bolchéviks projetaient de se l’attacher. Ils y parvinrent d’ailleurs quelque temps après.

Quant à Vassiliev, lors de l’entrée des gardes rouges à Alexandrovsk, prenant parti pour les haïdamaks postés sur le toit de sa maison, il avait tiré à la mitrailleuse sur les assaillants, tuant et blessant un grand nombre de gardes rouges. De plus, chef de la milice de la ville et du district, il savait que ses hommes molestaient les détenus et avait laissé faire.

J’ai dit que la Commission avait déclaré Maximov et Vassiliev ennemis du peuple et de la révolution. En vertu de ce jugement, ils devaient être transférés à l’état-major de l’armée révolutionnaire, qui pouvait les faire fusiller ou bien les libérer, car nos décisions n’obligeaient pas son chef. Néanmoins, Bogdanov en tenait généralement compte, libérait immédiatement ceux que nous déclarions innocents et envoyait les autres au peloton.

Après avoir pris connaissance de la protestation du Comité d’Alexandrovsk et reçu les SR de droite, nous demandâmes à l’état-major de nous retourner nos conclusions, en annonçant qu’au vu de nouveaux documents la Commission souhaitait tenir les inculpés à sa disposition.

Le camarade Mirgorodsky et moi allâmes trouver Bogdanov et obtînmes l’assurance qu’on ne toucherait ni à Maximov ni à Vassiliev tant que notre différend avec le Comité révolutionnaire d’Alexandrovsk ne serait pas réglé.

Je fis part de ce résultat à la délégation SR, après quoi une rude discussion s’engagea avec les membres du Comité révolutionnaire. Mikhaïlevitch et Maria Nikiforova demandèrent à Bogdanov d’y prendre part. Il vint et se rangea à notre avis. La discussion s’envenima. Nous fîmes parvenir à l’état-major la décision écrite de transférer le procureur et le chef de la milice dans un wagon spécial et de les y tenir sous une étroite surveillance en attendant notre convocation.

La délibération dura plus de six heures. Pour finir, les membres du Comité révolutionnaire parurent se ranger à notre décision, mais firent remarquer que nous ne tenions pas compte de la gravité du moment. Du jour au lendemain, il se pouvait que la ville d’Alexandrovsk dût être évacuée, car les Cosaques du Don et du Kouban, abandonnant le Front extérieur, progressaient le long de toutes les lignes de chemin de fer en direction du Don pour rejoindre les troupes de l’ataman Kalédine.

En effet, les forces sombres de la contre-révolution se regroupaient autour de lui et, avec elles, les satellites de la réaction - petits propriétaires ruraux, marchands, fabricants -, parasites rampants qui tentaient de dresser aux dépens des Cosaques (dont les femmes, les enfants, les vieux parents allaient être tués, les stanitza[55] dévastées) un front antirévolutionnaire au profit du tsar et de leurs propres privilèges.

Les membres du Comité révolutionnaire faisaient tous leurs efforts pour convaincre la Commission que sa décision dans les affaires Maximov et Vassiliev risquait d’entraîner l’exécution des intéressés, ce qui, disaient-ils, entamerait le prestige du Comité en tant qu’autorité révolutionnaire locale, l’empêchant, en cas d’abandon de la ville, de la réoccuper à nouveau, et autres arguments semblables.

Si j’avais pris sur moi le rôle ingrat de membre de la Commission d’enquête, c’était afin de me renseigner par moi-même et d’éclairer les paysans révolutionnaires sur les préoccupations des socialistes-étatistes en ces jours décisifs, sur la façon dont ces défenseurs de la liberté et de l’égalité abandonnaient leur idéal pour ne penser qu’au privilège du pouvoir. D’autre part, j’avais besoin d’acquérir une certaine expérience, pour apprendre à m’orienter parmi les événements.

Je me considérais comme un révolutionnaire militant, venu de la campagne avec les paysans insurgés dans le seul dessein d’aider les ouvriers à battre les bandes d’haïdamaks vendues aux bourgeois et à désarmer les Cosaques. L’argumentation des membres bolchéviks du Comité révolutionnaire, des socialistes-révolutionnaires de gauche et de l’anarchiste Nikiforova me parut criminelle. Je le leur dis sans détour. Le SR Mirgorodsky m’approuva, avec trois camarades bolchéviks des gardes rouges de Petrograd membres de notre Commission, et Bogdanov de même.

Le jour commençait à poindre. Nous étions tous exténués. Les membres du Comité révolutionnaire m’étaient nettement hostiles, mais ne se décidaient pas à me rappeler à l’ordre. Le jésuitisme qui imprégnait dès cette époque la politique de la plupart des bolchéviks, et des SR de gauche s’agitant à leur suite, ne les y incitait pas. Mais ils s’entendirent pour prolonger la détention du procureur et du chef de la milice, afin de les sauver et de me compromettre du même coup. Ils proposèrent donc une résolution qui « remettait le procureur Maximov et le chef de la milice Vassiliev au Comité révolutionnaire chargé de réunir un dossier plus complet et de l’étudier lui-même ». Cette motion hypocrite nous mit hors de nous. Nous décidâmes d’ouvrir une procédure de révision, et d’y prendre part. Après quelques protestations du Comité, la disposition fut adoptée.

Sur ce, on apprit qu’une vingtaine de trains de Cosaques venant d’Apostolovo par Nikopol se dirigeaient sur Alexandrovsk, décidés à se frayer un chemin vers le Don pour rejoindre l’armée de Kalédine.

À l’annonce de cette nouvelle, malgré la discussion qui nous avait divisés toute la nuit, chacun tomba d’accord pour transférer en hâte le procureur et le chef de la milice à la prison d’Alexandrovsk, où ils furent enfermés dans la cellule n° 6 (moi- même, j’y avais passé plus d’un an, au temps du tsar. Le procureur, comme je me plaignais de la saleté des lieux, des punaises innombrables et de l’absence d’aération, m’avait répondu avec un sourire féroce : « Vous manquez d’air ?... », avant de donner l’ordre de me mettre au cachot pour quinze jours). On les enferma donc dans cette cellule, seuls, soumis au régime qu’eux-mêmes imposaient naguère aux détenus : visite des parents une fois par mois, changement de linge et bain une fois par quinzaine, interdiction de s’approcher de la fenêtre et de regarder dans la cour, etc.

Nous nous séparâmes ensuite, chacun regagnant son poste ; puis, ayant procédé à l’équipement de nos troupes, nous nous portâmes, par le pont Kitchkas, sur la rive droite du Dniepr pour occuper la ligne de combat.

VII Lutte armée contre les Cosaques. Délégation, désarmement des Cosaques et entente avec eux.

C’était le 8 janvier 1918. Il faisait grand froid. Mais vers le soir, une neige fine commença à tomber, annonçant le dégel. Nos unités de combat occupèrent leurs positions et creusèrent des tranchées. Nous nous entendîmes par téléphone avec les chefs des Cosaques et convînmes de nommer des délégués qui se rencontreraient à mi- chemin des stations Kitchkas et Khortitsa, pour établir clairement ce que voulaient les uns et les autres.

Notre délégation se composait de deux commandants de l’état- major de Bogdanov, du camarade Boborykine du détachement des matelots, de Maria Nikiforova du détachement des anarchistes d’Alexandrovsk et de moi-même, comme représentant des paysans révolutionnaires de la région de Gouliaï-Polié et du groupe anarchiste-communiste.

Vers huit heures du soir, une locomotive nous transporta à l’endroit convenu. Une autre locomotive et un wagon, ceux de la délégation cosaque, arrivèrent au même moment. Celle-ci comptait, en plus des officiers, quelques Cosaques non gradés. Mais ces derniers n’ouvrirent pas la bouche, ils écoutèrent sans broncher. Seuls les officiers s’exprimèrent, hautains, pleins de morgue, parfois même injurieux, en particulier lorsque l’un de nos délégués, le camarade Boborykine, leur objecta que nous ne les laisserions pas traverser en armes Alexandrovsk dans leur marche vers le Don.

Nous employâmes une bonne heure à tâcher de nous convaincre les uns les autres et y serions peut-être encore, si les Cosaques ne nous avaient déclaré tout net qu’ils n’avaient pas besoin d’autorisation pour traverser le pont Kitchkas et la ville.

« Nous sommes, nous annonça un des délégués, dix-huit échelons de Cosaques du Don et du Kouban-Labinsk et six ou sept échelons d’haïdamaks de la Rada centrale » (qui avaient soi-disant quitté Odessa et s’étaient joints aux Cosaques en cours de route, afin d’atteindre avec eux la rive gauche du Dniepr et y combattre les katsapi).

En entendant cette déclaration entrecoupée d’insultes, notre délégué répondit : « Eh bien ! nous vous quittons, les pourparlers sont rompus. Nous, représentants des paysans, ouvriers et matelots, voyons que vous voulez engager une lutte sanglante et fratricide. Venez donc ! Nous vous attendons ! » On quitta leur wagon, et la locomotive nous ramena dans nos lignes. La délégation des Cosaques s’en alla de son côté.

Nous fîmes savoir aux combattants que les pourparlers n’avaient rien donné, qu’à tout moment on pouvait s’attendre à une attaque et que nous devions renforcer le service de reconnaissance en avant de chaque position et sur toute la ligne du Front.

Nous avançâmes avec quelques-uns de nos hommes à un kilomètre environ de nos premières lignes pour déboulonner les rails en deux endroits ; vers une heure du matin, nous étions de retour, attendant fiévreusement l’attaque des Cosaques.

La nuit était sombre. La neige qui tombait depuis le matin s’était changée en pluie. Il était deux heures et elle redoublait. Cependant l’ennemi ne se montrait pas : sans doute attendait-il les premières lueurs du jour. Quelques combattants parlaient entre eux, étendus dans les tranchées qu’ils venaient de creuser. Mais les vieux soldats, ceux surtout de Gouliaï-Polié, leur dirent : « Méfiez-vous, camarades, les Cosaques tâcheront de profiter du mauvais temps pour contourner nos positions, s’emparer du pont Kitchkas et prendre Alexandrovsk ! »

Plusieurs se mirent à rire. Mais les rires tournèrent court, car les patrouilles nous prévinrent peu après qu’on frappait des coups sur les rails. L’avant-garde des Cosaques venait d’atteindre l’endroit que nous avions saboté. Elle suivait la voie ferrée pour s’assurer de son état. Un quart d’heure après, on distingua le bruit d’une locomotive.

Un murmure s’éleva : « Ils arrivent !

— Silence ! » chuchotèrent d’autres voix.

Les nerfs se tendirent. Un frisson passa dans nos rangs. « Quelle vilaine chose que la guerre », se disaient entre eux les combattants. J’allai m’accroupir auprès de deux des nôtres et reprenant leurs propos : « Oui, mes amis, nous le ressentons tous, la guerre est une bien mauvaise chose. Mais nous y sommes contraints...

— Et pourquoi donc, pourquoi, Nestor Ivanovitch, dites ? insistèrent-ils.

— Tant que les ennemis de notre liberté nous combattront par les armes, nous serons obligés, nous aussi, de leur répondre les armes à la main. Nous voyons qu’ils ne renoncent pas, et cependant ils savent fort bien que les travailleurs ne veulent plus être esclaves, qu’ils sont décidés à vivre libres. Cela devrait suffire.

« Nos ennemis, les pomechtchiks, les patrons d’usines et de fabriques, les généraux, les fonctionnaires, les marchands, les popes, les geôliers, et la meute des policiers payés pour protéger tous ces suppôts du tsarisme, auraient dû comprendre et ne pas se mettre en travers des travailleurs qui tentent d’accomplir leur œuvre d’émancipation révolutionnaire.

« Non seulement ils ne veulent rien entendre, mais ils s’acoquinent avec certains socialistes-étatistes pour combiner des formes nouvelles d’autorité qui empêchent les travailleurs de conquérir le droit à une vie libre et indépendante. Ces fainéants ne font rien, ne produisent pas eux-mêmes ce dont ils ont besoin, mais s’efforcent de tout diriger, y compris la vie des prolétaires, et toujours, notez-le, aux dépens des masses. Aussi, ce sont eux les responsables de cette guerre, pas nous qui ne faisons que nous défendre. Et cependant, amis, ce n’est pas assez. Nous devons non seulement nous défendre, mais engager l’offensive. Si, ayant renversé le pouvoir du capital et de l’Etat, nous vivions dans l’abondance et dans la liberté, si l’égalité remplaçait déjà l’esclavage et qu’alors nos ennemis se soient dressés pour nous écraser et nous asservir, la défensive aurait suffit. Mais comme nous ne faisons encore que tendre vers ce but, nous devons passer à l’attaque.

« La défense est étroitement liée à l’attaque, mais elle revient à ceux de nos frères et sœurs qui ne font que suivre les combattants des premières lignes révolutionnaires et, reprenant leurs idées, élargissent et intensifient cette révolution qu’à tort vous appelez la guerre, mes amis.

« Dans ce cas, l’œuvre de défense prend son vrai caractère, elle justifie le sang versé par l’avant-garde dans la phase destructrice de la révolution, en consolidant ses conquêtes sans en déformer le caractère ni la portée. »

A ce moment, un commandement retentit : « Section de mitrailleuses — feu ! » Il s’adressait à un détachement de seize à dix-huit mitrailleuses placées au coude de la voie ferrée, juste en avant des lignes, pour faire face en temps voulu aux échelons cosaques. Je désapprouvais ce gaspillage, mais à l’époque les gardes rouges disposaient de trois ou quatre fois plus de mitrailleuses que nécessaire, ils n’y attachaient aucun prix, et de ce fait les nôtres se trouvaient exposées bien au-delà des premières lignes.

Lorsque la section ouvrit le feu, je vis qu’une centaine de combattants s’étaient approchés pour m’écouter. Ils regagnèrent leur poste en courant.

Au tir de nos mitrailleuses répondit le feu violent de l’ennemi. Le crépitement des armes courut sur notre front de combat qui fut illuminé d’un bout à l’autre. L’ennemi cessa le feu, nous aussi.

Je ressentais une tristesse profonde que partageaient mes compagnons. Ils se rappelaient la cruauté avec laquelle, en 1905_1906, les Cosaques avaient réprimé les tentatives des travailleurs qui avaient osé clamer librement leurs revendications aux assemblées. Si nous, les paysans, n’avions pu constater ces faits par nous-mêmes, du moins chacun en avait entendu parler. Le courage des combattants se renforçait d’autant, les incitait à braver la mort, à faire face plus résolument encore à ces hommes qui, en d’autres circonstances, étaient pareils à nous, pareils aux autres hommes, capables de faire le bien comme le mal, mais qui marchaient pour l’heure, gonflés d’orgueil, imbus d’idées mortes, sous la conduite des généraux et des officiers. Ces hommes, abusés il est vrai, se frayaient à main armée à travers le territoire révolutionnaire un passage vers le Don blanc, vers l’ataman Kalédine, pour soutenir la réaction et la faire triompher ! Ces hommes étaient nos ennemis, prêts à nous fouetter de leurs nagaïki[56], à nous frapper à coups de crosse, à nous tuer.

Parmi nos combattants des cris s’élevèrent : « Passons à l’attaque ! Il faut les empêcher de sortir des wagons ! »

Mais bientôt les Cosaques s’avancèrent de nouveau vers nos lignes et ouvrirent le feu. La riposte de nos fusils et de nos mitrailleuses fut si violente et le tir si précis que leur convoi fit marche arrière à toute allure, répondant seulement par quelques coups de fusil ou de mitrailleuse isolés.

Leur état-major avait préparé en gare de Khortitsa une série d’échelons de soutien qu’il lança à la suite du premier convoi de troupes. Le train, qui reculait rapidement, entra en collision avec un de ceux qui venaient en sens inverse, le fit dérailler et quitta lui aussi la voie. Le choc fut si violent qu’il détruisit plusieurs wagons et que leurs occupants, hommes et chevaux, furent tués.

Cet accident obligea le commandant cosaque à retirer vers Nikopol les échelons de troupes demeurés en gare de Khortitsa et à nous envoyer une délégation de quarante hommes, la plupart simples Cosaques, pour entrer en pourparlers avec nous.

Elle se présenta, drapeau blanc en tête, exactement à trois heures de l’après-midi, ce 8 janvier 1918. Elle fut accueillie avec une joie débordante, conduite à l’état-major du secteur, questionnée de toutes parts sur les offres qu’elle apportait. La délégation nous apprit que les troupes cosaques étaient suivies de plusieurs échelons d'haïdamaks qui rêvaient d’occuper la ville d’Alexandrovsk avec l’aide des Cosaques du Don et du Kouban, de parcourir les villages et les campagnes, pour exterminer les katsapi et autres juifs non convertis qui les empêchaient de déployer sur la Mère Ukraine l’étendard jaune et bleu des pogromes et des massacres de mécréants.

« Mais après l’échec de notre attaque d’hier, après le déraillement des convois, au vu de nos propres forces et de celles de la population qui vous soutient ici, les haïdamaks ont préféré se replier sur Nikopol-Apostolovo...

« En ce qui nous concerne, poursuivirent-ils, nous refusons de les suivre. Mieux vaut discuter, pour obtenir le passage sur les territoires que vous occupez. Aussi, nous consentons à déposer les armes, mais laissez-nous nos chevaux, nos selles et, si possible, nos sabres. »

Notre état-major n’accepta pas ces conditions, comprenant parfaitement qu’un cheval, une selle et un sabre constituaient l’équipement essentiel du Cosaque, tant pour la marche que dans un engagement, surtout s’il ne trouvait en face qu’une armée sans instruction, une matière brute ou mal dégrossie, comme l’étaient la plupart des troupes de la révolution.

Finalement, leur délégation renonça aux sabres, mais refusa d’abandonner les chevaux et les selles, au nom de la tradition qui interdisait au Cosaque de reparaître sans, soit au service, soit chez lui. Après mûre réflexion, notre commandement consentit à céder sur ce point. L’accord passé, une partie de la délégation resta parmi nous.

Les haïdamaks qui se retiraient sur la ligne Nikopol-Apostolovo, apprenant que les Cosaques du Don et du Kouban acceptaient de déposer les armes devant le Front révolutionnaire, se dirigèrent d’Apostolovo vers le secteur Verkhovtsévo-Verkhné-Dnieprovsk.

Pendant deux jours et demi, on procéda au désarmement des troupes cosaques, divisées en dix-huit échelons, et on les conduisit à Alexandrovsk où elles furent ravitaillées. Là, on organisa à leur intention une série continue de meetings. Le bloc bolchévik- SR de gauche, s’efforçant de gagner les Cosaques à ses idées, fit donner les meilleurs orateurs qu’il avait dans la région. Ceux-ci, très révolutionnaires en paroles, se disaient « immuablement acquis à l’œuvre de la révolution et à ses buts : la libération effective du travail, l’abolition du joug du capital et de l’État policier ». Ces bonimenteurs promettaient la liberté pleine et entière aux Cosaques, une large autonomie à la région du Don et à d’autres provinces qui, sous le règne des Romanov, étaient asservies à la Russie une et indivisible, la Sainte Russie des voleurs et des filous.

Certains déclamaient avec aplomb sur la renaissance nationale des provinces opprimées, malgré la présence d’adversaires qui savaient parfaitement que toutes ces belles paroles contredisaient les actes des dirigeants et que ceux qui les prononçaient mentaient sans vergogne. Cependant, les Cosaques demeuraient impassibles pour la plupart, ils faisaient peu de cas de ces discours et riaient de temps à autre.

Puis les anarchistes prirent la parole. Maria Nikiforova déclara aux Cosaques que les anarchistes ne promettaient rien à personne, qu’ils entendaient que les hommes apprennent à se connaître eux- mêmes, à comprendre leur situation sous le régime actuel d’esclavage, enfin qu’ils désiraient les voir conquérir leur liberté par eux- mêmes.

« Mais, avant de vous parler de ces choses plus en détail, je suis obligée de vous dire, Cosaques, que vous avez été jusqu’ici les bourreaux des travailleurs russes. Le resterez-vous à l’avenir, ou prendrez-vous enfin conscience de votre rôle odieux, rentrerez- vous dans la famille des travailleurs, cette famille que jusqu’à présent vous n’avez pas voulu reconnaître et que, pour un rouble du tsar ou pour un verre de vin, vous étiez toujours prêts à crucifier vivante ? » Les Cosaques, qui étaient là plusieurs milliers, ôtèrent alors leur papakha[57] et baissèrent la tête.

Maria Nikiforova continua à parler. Beaucoup de Cosaques sanglotaient comme des enfants. De nombreux intellectuels venus d’Alexandrovsk se tenaient près de la tribune des anarchistes et se disaient entre eux : « Mon Dieu, qu’ils paraissent pâles et piteux, les discours du Comité révolutionnaire et des partis politiques, auprès de ceux des anarchistes, de Maria Nikiforova surtout ! »

Paroles agréables à entendre dans la bouche de ces hommes qui depuis des années nous tenaient à l’écart. Mais ce n’était pas pour récolter des éloges que nous disions la vérité aux Cosaques. Nous voulions qu’ils la comprennent et s’en inspirent pour se défaire des menteurs qui les avaient subjugués, au service desquels ils étaient devenus, depuis les temps reculés où ils s’étaient fixés sur le Don et le Donetz, sur le Kouban et le Térek, jusqu’à nos jours, les bourreaux de toutes les libres initiatives des travailleurs. Oui, les Cosaques avaient toujours été leurs bourreaux ! Beaucoup l’avaient déjà compris, mais d’autres continuaient lâchement à se servir contre eux de leurs sabres et de leurs nagaïki.

Après le meeting, pendant les cinq jours qu’ils demeurèrent encore, nombreux furent les Cosaques qui venaient quotidiennement au Bureau de la fédération demander des précisions aux anarchistes et répondre aux questions qu’ils leur posaient. Des relations se nouèrent. Quelques-uns laissèrent leur adresse pour recevoir des publications anarchistes et échanger des idées sur la révolution.

Les Cosaques du Kouban, ceux de la stanitza Labinsky surtout, étaient les plus empressés, et je sais que plusieurs d’entre eux entretinrent longtemps une correspondance active avec nos anarchistes, leur demandant des explications sur telle ou telle question d’organisation sociale, les priant de leur adresser nos publications et envoyant l’argent qu’ils pouvaient.

Les Cosaques du Don nous firent des demandes semblables, mais jamais en si grand nombre ni avec autant d’intérêt. C’est qu’ils étaient moins avancés, et que d’autre part la réaction avait transformé leur territoire en un gigantesque bûcher où elle se promettait d’immoler la révolution.

Pendant que les Cosaques désarmés étaient à Alexandrovsk, le commandement révolutionnaire leur proposa de prendre parti contre l’ataman Kalédine. Beaucoup acceptèrent, se déclarant prêts à prendre les armes et à partir pour le Front révolutionnaire. On les forma en sotnia puis on les envoya à Kharkov, à la disposition du général Antonov-Ovséenko, commandant les armées du sud de la Russie. D’autres, au contraire, désireux de retrouver leurs enfants et leurs parents qu’ils n’avaient pas vus depuis quatre ans, demandèrent à retourner chez eux. Le commandement révolutionnaire les autorisa à partir. Mais il les dirigea sur Kharkov, où il fit confisquer leurs chevaux.

Je ne prétends pas juger le bloc bolchévik-SR pour cet acte, car laisser passer en pareilles circonstances des chevaux sellés dans la zone d’offensive blanche aurait constitué un acte de trahison. D’accord avec mes amis, je ne reprochai aux bolchéviks et aux SR de gauche qu’une seule chose : avoir agi, dès le début des pourparlers avec les Cosaques, non comme des révolutionnaires, mais à la jésuite, en faiseurs de promesses. Ils auraient pu causer de la sorte beaucoup de tort à la défense de la révolution. Et d’ailleurs, le mal était fait : l’envoi d’autos blindées devant les locaux des anarchistes, la surveillance des organisations dans les villes et les villages annonçaient déjà les méfaits de ces deux partis qui dominaient le pays, et n’avaient de révolutionnaire que le nom.

VIII Le bloc bolchévik-SR de gauche à Alexandrovsk. Ma position à l'egard du bloc.

Le front établi contre l’avance des Cosaques n’existait plus. On n’entendait plus parler d’eux de ce côté-là. Toutes les formations révolutionnaires furent transférées de la rive droite à la rive gauche du Dniepr, à Alexandrovsk et dans les villages voisins. L’état-major de Bogdanov voulait pousser jusqu’en Crimée. La ville d’Alexandrovsk demeurant sans défense, les habitants durent s’organiser et les ouvriers commençaient à le faire.

Sous l’impulsion des partis, le Comité révolutionnaire s’activait également. Ce furent d’abord une intervention arbitraire dans la vie locale des travailleurs, des ordres sans réplique, donnés de vive voix ou par écrit. Le Comité s’enhardit aussi en ce qui concernait la ville : il imposa la bourgeoisie d’Alexandrovsk de dix-huit millions de roubles. Les arrestations reprirent, comme au temps du gouvernement de coalition et de la Rada centrale, et les premiers touchés furent naturellement les socialistes de droite ; on n’osait pas encore s’en prendre aux anarchistes à cause de leur influence. Au Comité même, il était plus souvent question du commissaire de la prison ; celle-ci comptait déjà beaucoup dans l’organisation socialiste de la vie.

J’avais projeté plus d’une fois de faire sauter la prison, mais n’avais pu me procurer une quantité suffisante de dynamite ou de pyroxyline. J’en avais parlé au SR de gauche Mirgorodsky et à Maria Nikiforova, mais tous deux, épouvantés, tâchèrent de me surcharger de travail afin de m’empêcher d’entrer en rapport avec les gardes rouges dont les réserves en explosifs étaient considérables.

J’acceptai le travail dont m’accablait le Comité et le menai à bonne fin. Mais me comporter en bœuf docile, tout en sentant que derrière mon dos se passe le diable sait quoi n’est pas dans mon caractère, d’autant que je n’étais plus un novice. Je n’allais pas trimer dans le seul espoir d’être approuvé par les docteurs et les tout-puissants du moment. Je voyais nettement que la collaboration avec les bolchéviks-SR de gauche devenait impossible pour un anarchiste-révolutionnaire, quel que fût son désir de défendre la révolution.

L’esprit du bloc commençait à se modifier sensiblement : ils ne cherchaient qu’à dominer la révolution, qu’à régner dans le sens le plus grossier du terme. Ayant longtemps étudié leur activité à Alexandrovsk et, auparavant, dans les congrès départementaux et de districts des paysans et ouvriers, où ils étaient alors majoritaires, je pressentais que l’union des deux partis était une fiction et que, tôt ou tard, l’un des deux devrait absorber ou dévorer l’autre d’un coup, puisque chacun soutenait le principe de l’État et de son autorité sur la communauté libre des travailleurs.

Mais ces derniers, l’élément actif de la révolution, ne purent démêler à temps cette tendance. Ils faisaient tellement confiance aux révolutionnaires déclarés qu’ils ne se souciaient guère de détailler leurs idées ni de surveiller leur action. Il fallait sans cesse éveiller leur vigilance et expliquer ce qu’il en était. Et qui l’aurait fait, sinon les anarchistes ! Mais quels liens les anarchistes avaient- ils, à ce stade de la révolution russe, avec la masse des travailleurs ?

La grande majorité de ceux qui se prétendaient les leaders de l’anarchisme russe se trouvait alors, sinon soumise aux directives centrales du bloc bolchévik-SR, du moins en dehors de l’action révolutionnaire directe. C’était le cas des anarcho-syndicalistes et des anarchistes-communistes les plus en vue. Sans parler des anarchistes-individualistes qui n’existaient quasiment pas, ni en Russie ni surtout en Ukraine.

A leurs risques et périls, quelques groupes anarchistes de paysans et d’ouvriers prenaient souvent des décisions, mais trop tardives ; ils se lançaient sur tous les fronts dans la tempête révolutionnaire où ils se consumaient, eux et leur amour ardent. Ils périssaient prématurément et sans grand profit pour la cause.

Et pourquoi ? Quant à moi, je n’ai qu’une seule réponse : N'étant pas organisés, les anarchistes manquaient d'unité d'action. Les bolchéviks et les SR de gauche, eux, savaient profiter de la confiance du travailleur révolutionnaire, et opposaient méthodiquement à ses intérêts leurs intérêts de parti.

Dans d’autres circonstances, ils n’auraient pas osé substituer à l’œuvre commune la cuisine politique de leurs comités centraux. Mais ils se rendirent compte que, dans la situation présente, personne ne tenterait de les démasquer : les socialistes de droite étaient alors menés en laisse par la bourgeoisie et il ne restait que les anarchistes pour vouloir orienter les forces des travailleurs contre ces machinations. Or nous manquions d’une organisation consciente des questions et des problèmes de l’heure.

Les bolchéviks et les SR de gauche, sous la conduite de l’astucieux Lénine, remarquèrent l’impuissance de notre mouvement et s’en réjouirent. Ils se sentaient encouragés du seul fait que notre désordre nous empêchait d’opposer à leur politique de parti l’œuvre du peuple laborieux, tellement liée pourtant à l’idée anarchiste. Ils abordèrent plus résolument les masses et, les alléchant par le mot d’ordre « Le pouvoir aux soviets locaux », établirent leur propre pouvoir étatiste, en lui subordonnant entièrement l’action révolutionnaire. Les travailleurs venaient à peine de rompre leurs chaînes, ils n’avaient pas encore achevé de s’en affranchir, que tout recommençait.

En collaborant avec la bourgeoisie au moment où tous les travailleurs étaient contre, les SR de droite et les SD menchéviks contribuèrent au succès des bolchéviks et SR de gauche. Jusque- là, les travailleurs ne reniaient pas encore les SR de droite. Ils se contentaient d’élargir les programmes de ces derniers qui, pour ne pas être seuls à porter le poids de la collaboration avec la bourgeoisie et de la reconnaissance du pouvoir légal de l’Assemblée constituante, tâchaient d’entraîner les prolétaires à leur suite.

Mais les idées que défendaient les socialistes de droite étaient par elles-mêmes inacceptables pour les masses. De plus, dès cette époque, ils faisaient clairement le jeu de la contre-révolution. Aussi, le peuple laborieux se rapprocha des bolchéviks et des SR de gauche. Ce phénomène tragique pour la révolution était connu de tout anarchiste que l’action révolutionnaire directe avait amené à côtoyer de près les travailleurs des villages et des villes et à partager avec eux les succès comme les erreurs de cette action.

Ainsi, inquiet de voir que le bloc n’était pas la coalition requise à l’heure de la confrontation du travail avec le capital et le pouvoir d’Etat, rencontre pour nous décisive, j’étais de plus en plus convaincu que les bolchéviks et les SR de gauche se retireraient devant les socialistes de droite, alliés à la bourgeoisie, ou s’entre- déchireraient pour le pouvoir, mais que jamais ils n’apporteraient à la révolution l’aide dont elle avait besoin pour se développer librement dans sa voie créatrice.

Je réunis plusieurs camarades de la fédération anarchiste d’Alexandrovsk (qui amenèrent quelques ouvriers et soldats, sympathisants de nos idées) avec ceux du détachement de Gouliaï- Polié, pour leur faire part, la mort dans l’âme, de mes craintes au sujet de la révolution, à mon avis menacée de mort de tous côtés, et surtout par les hommes du bloc.

Je leur dis qu’il aurait mieux valu pour elle que les bolchéviks et les SR de gauche n’aient pas formé de coalition, car rien ne pourrait les arrêter dans leur désir de prendre le pouvoir, ce qui devait nécessairement les amener à un désaccord. Et leurs luttes intestines feraient un tort énorme à la cause. « On voit déjà, dis-je à mes amis, que ce n’est pas le peuple qui jouit de la liberté, mais les partis. Le jour n’est pas loin où il sera complètement écrasé sous leur botte. Ce ne sont pas eux qui serviront le peuple, mais le contraire. Nous le remarquons dès maintenant : souvent, dans les questions qui touchent le peuple, on se contente de citer son nom et toutes les décisions sont prises directement par les appareils. Le peuple n’est bon qu’à écouter ce que les gouvernements lui disent ! »

Puis, leur ayant fait part de mes impressions et de ma profonde conviction qu’il était temps de nous préparer à lutter contre les entreprises de ces partis, j’exposai, non plus à tous les camarades, mais en petit comité, les plans que j’élaborais depuis juillet-août 1917 et que j’avais déjà réalisés partiellement dans notre œuvre d’organisation paysanne. Ces plans pouvaient se résumer ainsi : tant que les paysans aspiraient à être leurs propres maîtres, nous devions nous rapprocher de leurs organisations autonomes locales, leur expliquer comment les socialistes s’étaient acheminés au pouvoir, et leur dire que la révolution qu’eux avaient faite annonçait tout autre chose, à savoir le droit des travailleurs à la liberté et au travail libre, ainsi que la destruction de toute velléité de tutelle du pouvoir d’Etat sur les travailleurs.

Lorsqu’on le désirait, on pouvait toujours se rapprocher des paysans, il suffisait de s’installer parmi eux et de travailler à leurs côtés honnêtement et sans trêve. Quand, par ignorance, leurs initiatives contrariaient d’une manière ou d’une autre le développement de la société libre, il fallait leur expliquer qu’ils se préparaient à eux-mêmes une lourde charge, les en convaincre et leur proposer autre chose qui, tout en répondant à leurs besoins, ne contredisait pas l’idée anarchiste.

« Notre idéal est si fécond ! Dès à présent, les paysans peuvent le réaliser en partie, pour leur plus grand bien. »

J’avais encore d’autres plans, concernant la conspiration. Je n’en parlai pas ce jour-là aux camarades, mais y préparais sans cesse les membres du groupe anarchiste-communiste de Gouliaï-Polié. Partout où ils auraient tissé des liens avec la population, j’espérais que nous pourrions bientôt passer à l’action.

Au cours de cette conversation, je décidai de quitter le Comité révolutionnaire et de retourner à Gouliaï-Polié avec tout mon détachement. Je rencontrai le jour même le camarade Mirgorodsky et l’invitai à dîner au restaurant de la fédération. Là, je ne pus m’empêcher de lui dire que le lendemain j’annoncerais au Comité que mon détachement avait décidé de me retirer et s’abstiendrait d’envoyer quelqu’un d’autre à ma place.

Maria Nikiforova et plusieurs autres camarades de la fédération me prièrent de ne pas agir précipitamment. Mirgorodsky tâcha aussi de me raisonner, mais je ne pouvais revenir sur une décision prise en accord avec mon détachement. Il ne me restait plus qu’à la formuler officiellement, pour éviter tout malentendu avec le Comité.

La nouvelle s’étant répandue, les camarades de la fédération me demandèrent des explications. Quelques ouvriers sympathisants des SR de gauche, qui se trouvaient là à ce moment, insistèrent particulièrement. Je dus répéter ce que j’avais dit quelques heures plus tôt, qu’à mon avis l’unité du bloc bolchévik-SR de gauche était morte au berceau. Tout les opposait : leur histoire, leurs théories respectives, ainsi que l’ambition inepte qui pousse les partis à se dévorer l’un l’autre dans leur désir immodéré de régenter la révolution.

« Le jour n’est pas éloigné où ils s’entre-dévoreront jusqu’au dernier, en entraînant dans leur ruine la révolution et tout ce qu’elle a de meilleur.

« Pourquoi diable épuiserais-je ici mes forces, alors que dans les campagnes la vraie révolution est en train de naître ? Les paysans commencent à prendre conscience d’eux-mêmes, ils manifestent la volonté de lutter pour leur idéal de justice, il faut les aider ! » criai-je furieux. Les camarades étaient de plus en plus étonnés. « Je ne prétends pas, repris-je, que vous devez tous rejoindre les paysans. Je vous connais bien. Vous êtes habitués à la ville, liés aux ouvriers. Travaillez donc avec eux, mais souvenez-vous qu’ici, il n’est plus question d’action directe : il s’agit d’obéir aux ordres et ordonnances des comités, tandis que les villages ne sont pas près de s’y résoudre. Là-bas vit l’âme de la révolution, ici celle de ses adversaires. Seule une solide organisation des forces révolutionnaires paysannes pourra leur barrer la route. »

Mes camarades anarchistes et leurs amis sympathisants des SR de gauche me répondirent que l’avenir nous montrerait ce qu’il en était ; pour le moment, le bloc ne s’éloignait pas de la voie de la révolution ouvrière et paysanne : « Il s’y maintient solidement. La majorité des travailleurs le constate et elle soutient le bloc dans cette voie. Mener une propagande contre lui ou fomenter un soulè-

LE coup d’état d’octobre 1917 vement reviendrait à rouvrir la route au pouvoir semi-bourgeois de Kérensky, ou pire encore, à consolider la Rada centrale qui élude autant qu’elle peut la lutte pour l’affranchissement social des travailleurs. Ce serait un crime contre le principe même de la révolution.

« Nous déplorons, disaient-ils, ton attitude envers le bloc bolchévik-SR de gauche, et serions heureux si tu abordais cette question d’un autre point de vue. Tu répètes toi-même sans cesse que la place des révolutionnaires est aux côtés du peuple, pour élargir, approfondir et développer la révolution.

« Jusqu’à présent, nous avons agi ensemble dans ce sens. Rien ne nous empêche de continuer. Chacun de nous sait que si le bloc penchait à droite, ou s’il essayait d’arrêter les travailleurs avant qu’ils aient atteint leurs buts, la liberté, l’égalité et le travail indépendant, nous mènerions immédiatement campagne contre lui. Et alors chaque travailleur verrait et comprendrait que nous avons raison de nous lever contre les bolchéviks et les SR de gauche. »

Je me souviens que Maria Nikiforova et tous les amis qui travaillaient avec elle à Alexandrovsk défendirent cette position de pied ferme. Elle cita plusieurs fois le nom du camarade A. Karéline, disant qu’avant de quitter Petrograd elle avait longuement examiné la question avec lui et qu’il avait conclu que c’était la meilleure conduite que nous puissions adopter envers le nouveau pouvoir.

Cependant, les arguments relativement justes de mes camarades ne m’ébranlèrent pas. J’étais profondément convaincu que le bloc ne pourrait tenir longtemps. Outre ceux dont j’ai déjà parlé, il y avait d’autres signes précurseurs. Lénine agissait sans aucun contrôle non seulement de ses alliés SR, mais même des bolchéviks, dont il était le fondateur et le chef.

Ayant moi-même organisé les paysans de Gouliaï-Polié et de sa région en dehors de toute influence bolchévique ou SR de gauche, je tirais de ce fait des conclusions importantes. Je voyais que Lénine entendait faire de l’aile gauche des SR (qui ne comptait aucun membre du noyau SR initial) un simple jouet entre ses mains. C’est pourquoi je m’abstins de répondre aux camarades et ne fis que leur répéter que ma décision était prise.

Tandis que nous parlions des ambitions du bloc et de l’avenir qu’il préparait à la révolution, le commissaire des postes me fit parvenir un message téléphonique de Gouliaï-Polié. Les agents de la Rada étaient arrivés sur place. Tout en se déclarant partisans des

soviets, ils menaient une propagande énergique pour convaincre les soldats rentrés du Front extérieur d’organiser au village et dans sa région des unités haïdamaks, que les chauvinistes mettaient déjà sur pied. Ce message signé M. Chramko tombait à point nommé pour faciliter mon départ.

Ayant rédigé mon rappel officiel par le détachement de Gouliaï- Polié, j’allai le remettre à qui de droit au Comité révolutionnaire et y faire mes adieux. Le Bureau blâma mon rappel, mais en termes modérés toutefois. Lorsque je leur eus dit les raisons de mon départ précipité avec tout le détachement, le camarade Mikhaïlevitch, président du Comité, me pria de passer avec lui dans une pièce voisine et exprima sa joie de me voir retourner au village.

« Votre présence, camarade Makhno, y est en ce moment on ne peut plus nécessaire. D’ailleurs, vous savez déjà, je crois, que suivant un projet du centre nous pensons diviser le district d’Alexandrovsk en deux unités administratives. On a proposé que l’une d’elles soit organisée à Gouliaï-Polié sous votre direction, camarade Makhno ! »

Je répondis à mon bienfaiteur que cette éventualité ne me séduisait pas, qu’elle ne s’accordait pas à l’idée que je me faisais de l’avenir et du développement de la révolution.

« Je vois, ajoutai-je, que vous escomptez déjà vos succès futurs ?

— Mais notre succès est assuré. Tous les ouvriers et tous les paysans sont avec nous, et ils maîtrisent tout ! s’écria mon collègue de la veille. À propos ! reprit-il, avez-vous lu le message téléphonique que je viens de recevoir ?

-

Avez-vous bien compris ce que cela signifie ? rétorquai-je.

-

Mais oui !

-

Remettons donc notre conversation à plus tard et donnez ordre au commandant de la gare d’Ékatérinoslav de préparer pour quatre heures un train qui embarquera le détachement ! »

L’ordre fut transmis aussitôt. Je m’entretins encore un peu avec le camarade Mikhaïlevitch, l’anarchiste Maria Nikiforova et plusieurs autres membres du Comité. Je leur parlai de l’ardeur révolutionnaire de la population déjà prête au combat, puis, ayant pris congé, je me dirigeai vers la gare. Les membres du Comité arrivèrent en auto quelques minutes après moi. Maria Nikiforova nous rejoignit à cheval. Ils venaient me faire leurs adieux et assister au départ du détachement. On échangea quelques paroles, puis le détachement entonna l’hymne révolutionnaire et le train s’ébranla.

IX Agence financière chauviniste. Suppression de l’unité territoriale du zemstvo. Formation d’un Comité révolutionnaire par les membres du soviet. Recherche de fonds pour les besoins de la révolution.

Entre-temps, alors que les plus énergiques des paysans révolutionnaires et des ouvriers anarchistes ou sympathisants étaient absents du village, Gouliaï-Polié avait donc reçu la visite de plusieurs agents de la Rada centrale. Ces pomechtchiks locaux, qui avaient reçu à la guerre le grade de sous-lieutenants, étaient envoyés maintenant dans les campagnes et les villages pour y prêcher l’idée d’une Ukraine indépendante, adossée aux haïdamaks et aux Cosaques.

Nous venions d’arriver de nuit, et aussitôt des soldats revenus du Front me firent savoir qu’au cours d’une de leurs réunions générales, les agents de la Rada avaient pris la parole pour annoncer que les troupes gouvernementales se concentraient en Podolie et autour de Kiev et qu’elles s’apprêtaient au combat. Ils avaient invité les soldats du Front à s’organiser chez nous et à s’emparer du pouvoir dans cette région libre. Pour impressionner l’assistance, un certain Voulfovitch, soi-disant maximaliste11 et soldat du Front, avait lu plusieurs lettres anonymes assurant qu’il existait à Gouliaï-Polié et dans ses environs une certaine société, susceptible de financer une organisation militaire.

Je n’hésitai pas un seul instant. À une heure du matin, j’allai trouver le camarade Kalachnikov, secrétaire du groupe anarchiste- communiste, et ayant réuni avec lui quelques camarades, nous discutâmes de tout ce que je venais d’apprendre. Puis nous allâmes au domicile du maximaliste Voulfovitch pour l’arrêter.

Il protesta, déclarant qu’il en référerait au groupe anarchiste- communiste, car il savait que j’adressais de temps à autre des rapports au groupe, et que nous décidions ensemble si mes actes étaient bien conformes à l’œuvre commune. Il était convaincu que son arrestation me vaudrait un blâme.

Là-dessus, je lui déclarai que la liberté lui serait rendue dès qu’on saurait d’où provenaient les lettres qu’il avait lues à la réunion des soldats du Front. Il se laissa emmener sans protester davantage. Cessant bientôt de crâner, il me dit que les lettres lui avaient été remises peu avant la réunion par le citoyen Althausen, 11 [58]hôtelier du village et oncle du mouchard Naoum Althausen, dont j’ai parlé ailleurs. L’hôtelier fut arrêté sur-le-champ. Je lui dis pour quel motif, et que le soviet allait le traduire avec Voulfovitch devant le tribunal de l’assemblée des paysans et ouvriers de Gouliaï-Polié.

Le citoyen comprit que l’affaire était grave. L’assemblée exigerait des détails sur la présence dans la région d’une agence financière secrète de la Rada. Il préféra se mettre à table. La communauté juive de Gouliaï-Polié, dit-il, avait peur des nationalistes. Elle avait voulu se les concilier moyennant finances. En cas de triomphe, les chauvinistes se seraient souvenus que les juifs soutenaient la Mère Patrie et ses défenseurs. Il ajouta aussitôt : « Comprenez-moi, citoyen Makhno, il ne s’agit pas pour nous de nuire à la révolution. Nous n’avons rien à gagner dans l’affaire, notre communauté devra payer de sa poche. » Et il posa la main sur la sienne.

Les camarades du soviet des députés paysans et ouvriers, ayant appris que Gouliaï-Polié était en alarme, s’empressèrent de nous rejoindre. Ils s’indignèrent des agissements de la communauté juive et exigèrent l’arrestation de ses meneurs, afin de connaître la vérité.

Craignant pour les juifs les suites de cette affaire, je m’appliquai à ne pas la laisser s’ébruiter. Je conseillai donc qu’on se contente d’interroger Althausen et qu’on fasse ensuite un rapport détaillé à l’assemblée des paysans et ouvriers. Nous leur demanderions de se garder d’imputer à la communauté la trahison d’un petit nombre. Les camarades du soviet approuvèrent mes propositions. J’avais toute leur confiance, car ils me savaient incorruptible. Les citoyens Voulfovitch et Althausen furent donc libérés, en attendant la réunion de l’assemblée.

Celui qui voudrait écrire l’histoire sincère et authentique de Gouliaï-Polié et de son soulèvement formidable, unique dans les annales de la révolution, doit savoir avec quel sérieux, quelle prudence extrême les travailleurs abordèrent une question qui, dans d’autres localités du pays, aurait immanquablement tourné au pogrome, au massacre des juifs pauvres, ces innocents persécutés sans trêve depuis des siècles en Russie comme en Ukraine. L’attitude du rapporteur y fut pour quelque chose sans doute, bien que je n’aie cherché en rien à minimiser le problème et que toutes les plaies furent mises à nu. L’assemblée décida d’abandonner la communauté juive à sa propre conscience et se contenta d’adresser un blâme aux meneurs, quitte à les traduire en cas de récidive devant un tribunal révolutionnaire.

Le droit pour les juifs de prendre part à tous les congrès des soviets, à tous les débats et à toutes les décisions ne fut pas contesté. On reconnaissait à tous, sans distinction, le droit d’exprimer librement leurs opinions, pourvu que fût accepté et respecté par tous le droit de détruire ce qui était nuisible au développement de la révolution sociale, car la société naissante exigeait de chacun de grands efforts et de pénibles sacrifices.

Nous eûmes bientôt à résoudre une autre question. L’ancienne unité territoriale, appelée zemstvo, avait été abolie dans la région. Le soviet, qui s’était approprié toutes ses attributions, avait constitué en accord avec l’assemblée des paysans un comité révolutionnaire chargé de l’instruction et de la répartition des forces révolutionnaires de combat. Le groupe anarchiste-communiste, les rares SR de gauche de la région, les SR ukrainiens ayant à leur tête l’agronome Dmitrienko, furent invités à en faire partie. Quant aux bolchéviks, il n’y en avait alors ni à Gouliaï-Polié ni dans la région.

La création de ce comité révolutionnaire résultait d’une initiative de notre groupe au sein du soviet. Nous comptions qu’un organe révolutionnaire indépendant (pour autant que le bloc bolchévik- SR de gauche permettait de l’être) nous aiderait à mener à bien l’organisation des forces paysannes. Car il nous fallait agir localement. Nous tourner vers le prolétariat urbain, il n’en était pas question : les moyens nous manquaient, et d’ailleurs nous avions encore quelques illusions sur la capacité d’initiative des camarades anarchistes des villes. Quoi qu’il en soit, le soviet ne voulait voir qu’un anarchiste à la tête de ce comité. Il me désigna, sans que j’y tienne beaucoup, car je savais que notre ligne de conduite serait approuvée de toute façon par le soviet et le Comité révolutionnaire, avec l’accord de la population. Néanmoins, après de longues discussions, je finis par accepter ce poste de combat, à la tête d’une unité révolutionnaire dont nous avions défendu l’idée[59].

Le groupe anarchiste-communiste demanda que les fonctions du Comité soient clairement définies. Le Comité lui déclara devant tout le village qu’il se chargerait principalement de l’organisation des travailleurs, afin de les mobiliser dans la lutte pour le maintien, le développement et le triomphe de la révolution, dont ses ennemis voulaient faire le marchepied des partis en lutte pour le pouvoir.

Sur ce, le groupe anarchiste-communiste exigea le désarmement du bataillon du 48e régiment de Berdiansk qui cantonnait à Orekhov (à trente-cinq verstes de Gouliaï-Polié) et où les partisans de l’ataman Kalédine se mêlaient à ceux de la Rada centrale. Le Comité révolutionnaire était trop faible encore pour se lancer dans une telle équipée (les anarchistes-communistes le savaient) mais il soutint délibérément l’idée du groupe. Celui-ci s’entendit avec la fédération anarchiste d’Alexandrovsk. ils se rendirent chacun de leur côté à Orekhov et désarmèrent la troupe.

À cette époque, le bloc bolchévik-SR de gauche se félicitait de nos actions. Bogdanov, le commandant des gardes rouges, jubilait, disait-on, et attendait impatiemment qu’on lui apporte les armes du bataillon, à lui-même ou du moins au Comité révolutionnaire d’Alexandrovsk, d’autant que l’anarchiste Maria Nikiforova, qui avait pris part au désarmement, faisait toujours partie dudit comité.

Mais les choses ne se passèrent pas ainsi. Depuis le mois de juillet 1917, le groupe anarchiste-communiste de Gouliaï-Polié s’employait sans relâche à gagner la confiance des paysans, à maintenir et à nourrir en eux cet esprit de liberté et d’indépendance que ses meilleurs membres - morts pour la plupart - avaient tâché d’entretenir douze années durant.

Maintenant qu’on pouvait parler ouvertement, plus rien n’empêchait le groupe de prêcher son idéal avec la conviction et l’entêtement de l’apôtre, en un langage simple et clair accessible aux paysans, sans recourir aux termes atténués et nébuleux d’antan. Il fallait que nos efforts aboutissent, concrétiser tous nos espoirs. L’heure était venue de créer les cadres armés sans lesquels notre organisation ne pourrait venir à bout de ses nombreux ennemis. Avec le soutien de la fédération anarchiste d’Alexandrovsk, toutes les armes - fusils, lance-mines, mitrailleuses - furent transportées à Gouliaï-Polié et mises officiellement à la disposition du Comité révolutionnaire local.

Les travailleurs de la région se montraient de plus en plus décidés. Ils envoyaient des représentants, déclarant que tous, jeunes et vieux, étaient prêts à prendre les armes, à défendre leur liberté et leur indépendance contre tout pouvoir, même celui du bloc révolutionnaire bolchévik-SR de gauche, si jamais il tentait de briser les formes sociales nouvelles que les paysans élaboraient librement chez eux.

Si j’en juge par le fonctionnement des autres organes révolutionnaires du même type à l’époque, il semble qu’en tant que dirigeant du Comité j’avais suffisamment à faire et devais être tenu quitte du reste. Or, quotidiennement, et quelquefois deux ou trois fois par jour, le groupe me chargeait de m’entretenir avec les représentants de quelque village ou même d’une région entière sur des questions diverses. Ces paysans, venus parfois pour leurs propres affaires, ne manquaient pas de se présenter aux nouvelles. Ils s’adressaient à notre siège, les propagandistes qui parcouraient la contrée ne pouvant suffire à tout. Nous dressions des plans ensemble, cherchant par où il serait bon de commencer tel ou tel travail, comment on pourrait le mener à bien malgré les autorités. Plus d’une fois, en poussant la porte de notre bureau, du Comité révolutionnaire ou du soviet local, ils nous dirent quelle était leur joie de sentir que la liberté commençait réellement de naître en eux et autour d’eux.

Plus l’œuvre commune prenait d’ampleur, cependant, plus nous sentions combien l’argent nous manquait. Voilà qui nous préoccupait fort, quelques-uns des camarades et moi, l’organisation des forces de combat réclamant au début pas mal de dépenses. Je savais qu’il nous aurait suffi de nous adresser au Comité révolutionnaire d’Alexandrovsk mais ne pouvais m’y résoudre, ni au nom du groupe, ni personnellement, car il n’était pas question de faire l’unité révolutionnaire des paysans au détriment du principe d’autonomie, pour moi essentiel. Ce n’est qu’après avoir hésité longtemps que je me décidai à proposer une solution. Il se trouvait à Gouliaï-Polié une banque de commerce qui avait transféré ses fonds à la Banque d’État d’Alexandrovsk, mais poursuivait ses opérations, malgré les événements d’Octobre. Pourquoi ne pas lui proposer de verser une certaine somme, pour les besoins du Comité révolutionnaire ?

Le projet fut discuté pendant près de huit jours. Par principe, les camarades s’y opposaient. J’eus beaucoup de peine à obtenir d’eux l’autorisation de le présenter au Comité révolutionnaire. Je promis d’endosser toute la responsabilité, si jamais les commerçants refusaient de s’exécuter de bon gré.

Le groupe me donna finalement son accord mais en me rappelant que selon nos statuts il pouvait me demander d’abandonner mes fonctions au Comité révolutionnaire et au soviet pour me limiter à notre propre activité. J’en avais toujours convenu. C’était même le point sur lequel j’avais le plus insisté lorsque nous discutions les paragraphes relatifs à l’unité du groupe et aux devoirs de ses membres. J’obtins la promesse formelle que ceux des nôtres qui siégeaient au Comité révolutionnaire ne me lâcheraient pas quand je demanderais deux cent cinquante mille roubles aux commerçants (car je voulais son approbation, ainsi que celle du soviet), puis je convoquai ensemble le Comité révolutionnaire et le Comité exécutif du soviet des députés ouvriers et paysans.

J’ouvris la séance en annonçant que le bruit courait que la Rada centrale était en pourparlers de paix avec les Allemands et que les bolchéviks, en désaccord avec leurs collègues au pouvoir, les SR de gauche, s’étaient empressés de conclure avec l’empereur Guillaume une paix préjudiciable à la Rada, autant qu’à eux-mêmes.

« Il est vrai, dis-je, que cette information doit être vérifiée, et ce sera bientôt chose faite. Mais dès à présent, je peux affirmer en toute certitude que la Rada centrale a déjà conclu cette alliance honteuse avec les empereurs d’Allemagne et d’Autriche. (Je possédais des lettres d’Odessa et de Khotine, apportées par un camarade, qui confirmaient la nouvelle.)

« Pour la révolution, c’est l’heure de vérité ! L’entente de la Rada et des bolchéviks avec les impériaux lui portera un coup fatal, si nous ne nous armons pas jusqu’aux dents, et toute la population avec nous ! Il faut se préparer à soutenir l’assaut, et le briser, pour sauver notre conquête.

« Ecartons de notre route toute compromission, toute dépendance à l’égard de l’autorité révolutionnaire du bloc bolchévik-SR de gauche, comme nous l’avons fait avec la Rada centrale et la coalition bourgeoise de Kérensky ! Nous devons nous porter les mains libres sur tous les fronts de la révolution. »

J’expliquai ensuite que nous avions besoin d’argent, que si nous en demandions au Comité révolutionnaire du district, il verrait sans doute la chose d’un bon œil, mais qu’alors c’en serait fait de notre liberté et de notre indépendance.

« Eh bien ! nous pouvons trouver cet argent ici même, sans aller tendre la main ni faire nos soumissions aux autorités d’Alexandrovsk ! Jamais nous n’irons ramper là-bas, tant qu’il nous restera deux sous de jugeote ! »

Des voix demandèrent : « Dis-nous donc, camarade Makhno, où est cet argent et comment nous pouvons l’obtenir pour l’œuvre commune ?

—Je vous l’expliquerai tout à l’heure. Mais d’abord, laissez-moi vous dire ce que je vois, dans nos rangs et dans ceux de nos ennemis. Ces derniers sont de toutes sortes, ils manœuvrent sur plus d’un front. Ils se déguisent même en amis de la liberté, pour mieux frapper la révolution !

« Camarades, aucun de vous ne le niera : les idées de liberté et d’indépendance économique et politique ont germé, elles sont en train de croître parmi les paysans. Qui a aidé les campagnes à entrer dans cette voie ? Je dis que c’est la révolution et le travail obstiné, souvent écrasant, du groupe anarchiste-communiste local dont je suis membre.

« Ce que donnera le développement de cette idée dans la paysannerie, il est difficile de le dire pour l’heure, alors que tant d’ennemis nous environnent et que nos amis se font rares, par ici. Car ils sont retranchés dans les villes, on ne les voit que de loin en loin. Ces amis, ce sont les anarchistes. Il n’y a qu’eux pour refuser que les campagnes demeurent asservies à l’autorité des villes. Mais ils nous donnent si peu, comparé à ce qu’ils pourraient faire !

« Il y a, c’est vrai, des raisons à cela, et nous aurons à les tirer au clair, une autre fois. Pourtant, sachez-le : en pensée, les anarchistes sont toujours avec nous ! (des applaudissements et des cris retentirent : « Vive l’anarchisme ! Vivent nos amis ! »)

« Ne vous emballez pas, amis. Je passe au point essentiel. L’urgence, c’est de nous armer, d’armer toute la population pour donner à la révolution une armée puissante, avec laquelle nous pourrons commencer à édifier la société nouvelle, par nos propres moyens, avec notre raison, notre travail, notre volonté.

« Les travailleurs de la région s’y préparent depuis l’automne 17, mais à présent les forces noires de la réaction font peser sur nous une menace mortelle : d’un côté le bloc bolchévik-SR, de l’autre la Rada centrale qui a conclu, je le sais de source sûre, une alliance avec les deux empereurs et qui, soutenue par eux, porte la mort à l’Ukraine, la mort enveloppée dans les plis du drapeau, la mort pour tout ce que les travailleurs révolutionnaires des villes et des villages ont pu conquérir de meilleur !

« L’armement général n’est possible que si la population en reconnaît la nécessité. Cette semaine, nous avons reçu - moi au Comité, le secrétaire du groupe à notre bureau - beaucoup de représentants des paysans de la contrée. Tous l’ont réclamé, unanimement, spontanément !

« Mais ça ne suffit pas : cette même volonté doit s’exprimer dans les assemblées paysannes et il nous faut en discuter avec eux pour pouvoir la réaliser à plein. Aussi nous devons envoyer partout des propagandistes. Arracherons-nous les paysans aux préparatifs des semailles de printemps en leur prenant les chariots et les chevaux ? Ne devons-nous pas plutôt les leur louer ? Mais alors il faudra payer. C’est donc d’argent que nous avons besoin.

« De l’argent, nous n’en avons pas, mais nos ennemis en ont, ici même, à Gouliaï-Polié. Il y en a chez les pomechtchiks, chez les marchands. Leur banque est là, à deux pas de notre comité !

« Ici, camarades, sa caisse est vide. Tout l’argent est à la Banque d’État d’Alexandrovsk. Mais on peut l’obtenir. Voici ce que je vous propose. Depuis le début de la révolution, la banque de Gouliaï-Polié a spéculé sur le travail. En réalité, elle aurait dû être expropriée depuis longtemps et l’argent remis au fonds commun des travailleurs. Ni le gouvernement de coalition de Kérensky, ni le gouvernement bolchévik-SR ne l’ont fait jusqu’à présent et ils continuent à empêcher le peuple révolutionnaire de s’en charger.

« Je propose donc au Comité révolutionnaire de la région de Gouliaï-Polié de se passer de l’approbation du bloc. Exigeons de la direction de la banque la remise au Comité, pour son œuvre révolutionnaire, de deux cent cinquante mille roubles, et ce dans les vingt-quatre heures. »

Cette résolution fut votée sans discussion, à l’unanimité.

Le lendemain, je me rendis à la banque et parlai aux directeurs. Ils prièrent le Comité de leur accorder un délai de trois jours, puis convoquèrent une assemblée générale des actionnaires et signèrent, sous l’impulsion énergique du SD Sbar, les chèques qu’ils avaient eux-mêmes répartis entre eux. Ceux qui n’étaient pas venus à cette assemblée reçurent la visite d’un représentant de la banque et d’un membre du Comité révolutionnaire qui leur présentèrent leur chèque à signer. En quatre jours, tous les chèques furent réunis. Le cinquième jour, un membre du Comité se rendit à Alexandrovsk, en compagnie d’un fondé de pouvoir de la banque, et reçut la somme convenue. C’est ainsi que les travailleurs de Gouliaï-Polié assurèrent les premiers succès de leur action révolutionnaire, en se procurant l’argent nécessaire pour la propagande et l’organisation du travail libre, indépendant du capital et de l’État.

Une partie de cette somme fut confiée au soviet des députés paysans et ouvriers. Une autre fut employée, sur ma proposition, à la fondation et à l’entretien d’un orphelinat pour les orphelins de guerre. On l’installa dans une maison entourée d’un beau jardin qui avait appartenu au commissaire de police. La troisième part, la plus importante, resta au Comité révolutionnaire. La moitié fut remise temporairement à la section de ravitaillement du soviet, créée par ce dernier et dirigée, sous son contrôle et avec l’approbation de l’assemblée des paysans et ouvriers, par le camarade Séréguine, membre du groupe anarchiste-communiste. Cette section sut fournir à la population tous les articles nécessaires, si bien que les pouvoirs centraux en prirent ombrage et lui mirent des bâtons dans les roues.

X Comment s’organisèrent les échanges en nature entre la ville et la campagne.

Le groupe avait insisté, dès le début de l’œuvre d’organisation paysanne, sur la nécessité de lui conserver un caractère anarchiste. Notre tactique devait donc compter avec les exigences de l’heure, rejeter à temps certains faits, leur en opposer d’autres. Cette tactique souleva d’abord les protestations de certains camarades entièrement dévoués à la cause, mais restés partisans des tendances anciennes : la négation de l’organisation et de l’unité d’action, le refus de croire à la possibilité, pour un anarchiste authentique, d’appliquer ses principes sous un régime qui ne soit ni anarchiste ni même véritablement socialiste. Ils me disaient : « Camarade Nestor, est-ce du bagne que tu as rapporté ces principes étatistes d’organisation du travail ? Nous craignons qu’ils te tiennent trop à cœur et que nous soyons obligés de nous séparer... » C’est ce que me déclarait souvent mon vieil ami, le camarade Moïse Kalinitchenko, membre de notre groupe depuis 1907, un ouvrier instruit, qui avait beaucoup lu.

Néanmoins, tout ce que je proposai fut accepté par le groupe et réalisé parmi les paysans au cours de l’année 17, avec le plus grand succès. Les gens des campagnes n’accordaient à aucun groupement social ou politique autant de confiance et d’attention qu’au nôtre. Ils suivaient ses indications dans tous les domaines : question agraire, négation de l’autorité dans la vie des paysans, lutte contre toute tutelle, quelle qu’elle soit. Ce fait nous montrait clairement la voie à suivre : rester unis aux masses rurales, nous fondre en elles, mais sans cesser d’être nous-mêmes, fidèles à notre idéal ; aller toujours de l’avant à leurs côtés, malgré les difficultés innombrables qui se dressaient sur le chemin et retardaient notre marche. Ainsi, les camarades s’habituaient au principe d’unité collective dans l’action et, qui plus est, dans l’action raisonnée et féconde. Ils prenaient confiance l’un envers l’autre, gagnaient en compréhension et en estime mutuelles. Dans la vie et la lutte de toute organisation - anarchiste surtout -, ce sont là des traits décisifs. Ils nous permirent de tenir bon durant ces années où les gouvernements se multiplièrent, et qui furent des temps difficiles pour les travailleurs d’Ukraine. Ainsi naissait l’enthousiasme dont se nourrissaient l’énergie et l’initiative de chacun, celles des dirigeants comme celles du groupe, tendus vers les buts que nous avions arrêtés ensemble.

Dans cet ordre d’idées, le camarade qui dirigeait la section de ravitaillement fit preuve d’un maximum d’initiative. Le groupe sut l’apprécier. Il le chargea de nouer, en usant de ses prérogatives officielles et au nom des travailleurs de la région, des relations avec les ouvriers des centres textiles de Moscou et d’autres villes pour établir des échanges directs avec eux. Les ouvriers fourniraient la quantité et la qualité de tissus dont notre région avait besoin ; celle- ci leur enverrait du blé en retour et d’autres denrées alimentaires, s’ils le désiraient. Le camarade Séréguine envoya des agents dans les villes. Il se rendit lui-même dans plusieurs régions, allant à la rencontre des délégations ouvrières qui cherchaient à acheter du blé et parcouraient le pays sous le contrôle de fonctionnaires gouvernementaux. En quinze jours, il prit contact avec les ouvriers des usines textiles de Prokhorov et Morozov et convint fraternellement avec eux que les échanges se feraient sur la base d’une compréhension réciproque de nos besoins à tous, ceux du travail, ceux de la lutte pour l’indépendance, les paysans envoyant du blé, les ouvriers des tissus.

Je me souviens de la joie du camarade Séréguine, à son retour. Sans prendre le temps de passer chez lui, il accourut me trouver au Comité révolutionnaire et m’embrassa en disant : « Tu as raison, Nestor. Il faut nous fondre dans la masse laborieuse, travailler ensemble, la conseiller, lui expliquer comment et à quel moment il convient d’agir. Tous les travailleurs le reconnaissent. » Ildemanda ensuite que l’on convoque le camarade Kalachnikov, notre secrétaire, et le camarade Antonov, président de la section du travail. Il leur rapporta avec quel enthousiasme et quelle franchise la délégation des usines textiles de Moscou avait accueilli notre idée des échanges directs, avec quelle joie la délégation ouvrière avait appris que l’idéal d’une société libre ne mourait pas dans les campagnes. Cet idéal qui représentait une telle somme de sacrifices, ils le sentaient menacé, cependant. « Nous ne nous décourageons pas, disaient les ouvriers, mais comment ne pas y songer avec douleur ? »

Leurs délégués lui avaient fait part d’une autre inquiétude. En lui indiquant les voies de transport par où acheminer les produits, ils lui dirent leurs craintes que les fonctionnaires et les agents du gouvernement ne décident d’arrêter, voire d’intercepter tout ce que nous enverrions vers les villes.

Deux ou trois jours plus tard, la délégation ouvrière envoya deux émissaires de Moscou, afin d’entendre la voix des paysans insurgés. Gouliaï-Polié leur fit un accueil fraternel. Pendant les quelques jours qu’ils passèrent au village, ils purent s’assurer que tous, jusqu’au dernier, nous défendrions les principes grandioses de la révolution, la liberté, l’indépendance du travail envers l’autorité, le capital et l’État.

Le camarade Séréguine fit un rapport à l’assemblée paysanne. A sa demande, appuyée par le groupe, j’ajoutai quelques commentaires : les prolétaires des villes et les paysans nous donnaient un magnifique exemple de compréhension réciproque, fait social unique dans l’histoire. L’assemblée approuva cette proposition avec enthousiasme et, sans se laisser arrêter par les risques de confiscation, les paysans aidèrent pendant plusieurs jours la section de ravitaillement à charger les wagons de blé et à les acheminer vers les centres textiles. Pour escorter le convoi, le groupe anarchiste- communiste forma un détachement commandé par le camarade Skomsky. Et le blé parvint à bon port, malgré la mauvaise volonté des chefs de gares de triage.

Une dizaine de jours après, les ouvriers de Moscou nous envoyèrent plusieurs wagons de tissus. Mais les fonctionnaires les arrêtèrent en chemin pour les diriger vers le centre de ravitaillement d’Alexandrovsk. « Les paysans et les ouvriers ne peuvent échanger directement des marchandises sans l’accord de l’autorité centrale soviétique, dirent-ils. C’est l’affaire des instances ouvrières et paysannes, et d’abord des soviets, or ceux-ci n’ont pris l’initiative d’aucune transaction de ce genre. » Le tout assorti d’injures à l’adresse des travailleurs de la région de Gouliaï-Polié et de son groupe anarchiste.

Aussitôt prévenu, le camarade Séréguine accourut au Comité révolutionnaire. Il demanda mon avis sur la conduite à tenir pour empêcher la section de ravitaillement gouvernementale de s’approprier les tissus. Pour nous, ce serait un double échec : matériel, car nous avions envoyé le blé, et moral, à cause du naufrage de notre belle initiative sociale. « Aide-nous ! », criait-il en pleurant, la tête entre les mains.

Conservant notre calme, du moins en apparence, nous convoquâmes d’urgence le Comité révolutionnaire, en même temps que le soviet des députés paysans et ouvriers. Là, on décida d’adresser une protestation à la section de ravitaillement d’Alexandrovsk, au nom des deux organisations révolutionnaires : cette appropriation arbitraire était un acte contre-révolutionnaire, nuisible au gouvernement soviétique lui-même, s’il portait bien son nom.

Une assemblée des paysans de Gouliaï-Polié fut également convoquée. Je décidai de dépêcher quelques camarades au nom du groupe, Moïse Kalinitchenko, A. Martchenko et N. Sokrouta, par ailleurs membres du Comité révolutionnaire, pour informer des événements les travailleurs de la région. Le secrétaire du groupe, que je mis au courant après avoir pris l’avis de plusieurs camarades venus à l’assemblée, me fit savoir que mon initiative était approuvée. Je jetai alors sur le papier l’essentiel de ce qu’ils auraient à dire. Je connaissais tous ces camarades et savais ce que chacun était à même d’expliquer.

Après leur départ, je me rendis avec les camarades Antonov (président du syndicat), Séréguine, Korostélev (président du soviet) et quelques membres de notre groupe à l’assemblée générale des paysans et ouvriers. C’était une véritable réunion de l’ancienne Sitch zaporogue[60], telle que nous la connaissons par l’histoire. Les paysans n’étaient plus aussi ignorants que dans le temps, ils ne se réunissaient plus pour des questions d’église et de croyance. Non, ils étaient là pour discuter de leurs droits, dont une poignée d’individus à la solde du gouvernement les avaient lésés. Et c’est en pleine conscience de ces droits qu’ils s’étaient rassemblés.

Le camarade Séréguine prit la parole. Son discours fut accueilli par des acclamations, des cris de reconnaissance pour son initiative et des huées contre Alexandrovsk. Après lui, d’autres parlèrent au nom du soviet, du Comité révolutionnaire, de l’Union professionnelle et du groupe anarchiste-communiste. La population exigeait une marche immédiate sur la ville pour chasser les autorités qui s’y retranchaient, autorités inutiles, nuisibles à l’œuvre des travailleurs. Ce n’étaient pas de vaines paroles, car ils disposaient parmi leur jeunesse de cadres révolutionnaires en nombre suffisant pour occuper militairement Alexandrovsk et en balayer, sinon passer par les armes, tous les fonctionnaires gouvernementaux.

« La révolution a proclamé les principes de liberté, d’égalité et de travail libre, criaient les travailleurs de la région de Gouliaï- Polié, et nous voulons que ces principes soient appliqués dans notre vie. Nous éliminerons tous ceux qui s’y opposent. Malgré son caractère révolutionnaire, le gouvernement bolchévik-SR de gauche entrave les forces vives de la révolution. Nous le condamnons donc à mort, ou mourrons nous-mêmes dans cette lutte ! Mais nous ne tolérerons pas ses atteintes au libre développement de nos forces, ni qu’il nous empêche d’améliorer notre condition. Nous n’acceptons pas d’être humiliés et oppressés par ses agents, ils n’auront pas raison de ce que notre idéal révolutionnaire a de plus beau ! »

Oui, ce jour-là, la population de Gouliaï-Polié fut vraiment prête à se battre contre l’Alexandrovsk gouvernemental, et qui s’y serait opposé parmi nous ? Tous, nous avions combattu aux premiers rangs dans la bataille révolutionnaire. Ce n’était pas pour nous retirer maintenant ! Nous étions révolutionnaires, car nous voulions le triomphe de la justice, de cette justice que la révolution avait choisie pour arme et que nous refusions de souiller par des compromis avec l’autorité. Nous tâchions de la débarrasser de la boue dont l’avaient couverte les deux partis du bloc. C’est dans la vie des travailleurs, dans leur lutte, que nous voulions affirmer et développer la révolution. Si nos forces ne pouvaient suffire à cette œuvre grandiose et lourde de responsabilité, nous la tenterions malgré tout avec celles dont nous disposions, sachant bien d’ailleurs ce qui nous attendait. Voilà pourquoi pas un de nos camarades ne songea à s’opposer à la volonté des travailleurs. Au contraire, tous se préparèrent à marcher sur la ville.

Personnellement, j’étais convaincu qu’il nous faudrait devenir les premiers d’entre nos égaux, moi et plusieurs camarades (Kalinitchenko, Martchenko, Isidore-Piotr Liouty, S. Karetnik, Sawa Makhno, Stépan Chepel), pour mener les forces révolutionnaires au combat. Et il semblait bien, en effet, qu’il devait en être ainsi. Des cris partaient de la foule : « Nestor Ivanovitch, dis-nous ton opinion ! Nous ne pouvons pas laisser passer cette provocation ! » En ma qualité de chef des troupes révolutionnaires de la région, sachant pourquoi ces troupes avaient été formées, je dis ce que je devais dire : que la décision des travailleurs reflétait leurs idées, que leurs idées étaient les miennes, et que je leur obéirais.

Nous en étions là, lorsqu’on apporta au camarade Séréguine une dépêche du bureau de ravitaillement d’Alexandrovsk. Ayant pris connaissance des télégrammes du Comité révolutionnaire de Gouliaï- Polié et du soviet des députés paysans et ouvriers, le bureau de ravitaillement reconnaissait que les tissus destinés à la section de ravitaillement du soviet de Gouliaï-Polié avaient été payés d’avance par ses travailleurs. En conséquence, l’Office d’Alexandrovsk, d’accord avec les autres organismes soviétiques de la ville, avait décidé de nous les restituer. Il ne restait plus qu’à envoyer des délégués pour recevoir les tissus et les acheminer.

Nous lûmes tout haut la dépêche, et la joie s’empara de l’assistance, mais l’idée de la résistance armée ne fut pas abandonnée pour autant. L’assemblée exprima le désir que le camarade N. Makhno organise les forces armées de façon à mobiliser en vingt-quatre heures, si le camarade Séréguine n’avait pas reçu livraison des tissus dans les deux jours.

« Pour l’heure, à quoi bon mobiliser ? disaient les paysans. Pourquoi engager les hostilités sans raison valable ? Mais si nécessaire, soyons prêts à combattre ! »

Vingt-quatre heures plus tard, le camarade Séréguine était informé que nos délégués avaient récupéré les tissus et que les ballots nous attendaient en gare de Gouliaï-Polié. Il se proposait de convoquer une réunion des paysans et ouvriers pour leur demander, comme ses fonctions l’y autorisaient, de l’aider à effectuer le transport des tissus au dépôt général de ravitaillement, et à fixer le jour et les modalités de leur distribution.

Il me pria, ainsi que d’autres camarades du Comité révolutionnaire et du groupe anarchiste-communiste, de venir le seconder à la réunion. Nous expliquerions aux travailleurs les avantages de tels échanges entre la ville et les villages, qu’ils devaient se faire en grand et s’étendre à tous les biens de consommation. La séance se passa à discuter cette thèse : établir des échanges entre la ville et les villages sans intervention de l’État. L’expérience était faite. Sans intermédiaires, nous parvenions mieux à nous entendre, à nous connaître mutuellement. Deux classes de travailleurs pouvaient s’accorder sur ce but commun : retirer à l’État tout pouvoir public, abolir son autorité sociale - autrement dit, le supprimer.

À mesure que cette grande idée prenait corps parmi les travailleurs de la région, mieux ils comprenaient la valeur théorique des échanges directs, plus ils affirmaient leurs droits à les pratiquer, et plus ils secouaient le joug des principes autoritaires.

En même temps, ils trouvaient là le moyen de saper efficacement les bases capitalistes de la révolution, vestiges des temps tsaristes. De sorte que, lorsque tous les tissus eurent été répartis, la population de Gouliaï-Polié envisagea les moyens de généraliser les échanges aux autres articles de première nécessité, et ce en quantité suffisante pour toute la région. Ainsi, elle démontrerait que la révolution ne se contentait pas de détruire les bases du régime bourgeois et capitaliste, qu’elle songeait à établir les fondements de la société nouvelle, de l’égalité qui ferait grandir la conscience des travailleurs, au point qu’ils consacreraient leur vie au triomphe de la justice.

Les travailleurs de Gouliaï-Polié s’efforcèrent aussi de s’entendre avec ceux d’autres villages, dans d’autres régions, et d’accorder leurs échanges aux besoins de la défense révolutionnaire. Or, cette défense ne peut être sûre et durable que si tous ceux qui refusent d’exploiter autrui comprennent le caractère essentiellement créateur de la révolution. Lorsqu’ils auront identifié le joug de leurs oppresseurs directs - l’industriel et le propriétaire foncier - et celui du maître suprême - l’Etat -, il leur restera à organiser eux-mêmes leur vie sociale et politique, et à la défendre ensuite. Pour mieux comprendrer pour mieux défendre ces principes créateurs, les travailleurs des villages doivent se rapprocher des travailleurs des villes. C’est ainsi qu’ils rempliront pleinement leur rôle dans la phase constructive de la révolution. La période de destruction ne s’achèvera que lorsque cette phase positive aura débuté, œuvre à laquelle collaboreront non seulement l’avant-garde militante et ses détachements, mais la population tout entière, embrasée par la flamme révolutionnaire et tâchant de l’aider, en actes et en paroles, à surmonter les obstacles dressés sur son chemin. Durant les dix ou onze mois de leur participation active à la révolution, les travailleurs de la région de Gouliaï-Polié eurent bien des occasions de mettre cette idée à l’épreuve et de l’appliquer dans la vie saine et libre qu’ils bâtissaient jour après jour.

Le soviet local s’entendit donc avec les organisations de ravitaillement et décida qu’il fallait soutenir et étendre le principe des échanges indépendants de toute tutelle gouvernementale. Des délégués furent envoyés dans plusieurs villes pour enquêter sur diverses questions et pour rapporter des tissus. Entre-temps, les paysans commencèrent à accumuler la farine, le blé et autres denrées alimentaires dans des magasins généraux, où devaient se constituer des réserves en vue de nos échanges futurs.

Cette fois, pourtant, les délégués des paysans revinrent pour la plupart les mains vides. Dans toutes les usines, les autorités du bloc avaient interdit catégoriquement aux organisations ouvrières d’établir quelque rapport suivi que ce soit avec les villages. Au dire des autorités, des organisations prolétariennes étatistes étaient prévues à cet effet. Elles étaient chargées des relations entre la campagne et la ville, ainsi que de l’organisation industrielle et agricole des villes et villages, pour l’édification du socialisme à travers tout le pays.

A Moscou seulement, les ouvriers des fabriques textiles, qui se signalaient parleur activisme révolutionnaire, obtinrent des seigneurs socialistes le droit d’échanger de nouveau leurs marchandises contre nos produits. Mais l’acheminement des tissus rencontra toutes sortes de difficultés. Ils furent arrêtés à plusieurs reprises en cours de route et n’arrivèrent jamais à destination. Les organes de ravitaillement gouvernementaux s’en saisirent durant plus de quinze jours, puis les ballottèrent d’une ligne à l’autre, jusqu’à ce que les transports par chemin de fer soient complètement arrêtés. Car les Allemands avançaient sur Kiev et Odessa, sous la conduite de détachements de la Rada. Le gouvernement des SR et SD ukrainiens et de leurs leaders, le professeur M. Khrouchevsky et le publiciste V. Vinnitchenko, avait conclu une alliance avec les deux empereurs contre le bloc bolchévik-SR de gauche. Les hommes de la Rada centrale guidaient maintenant leurs alliés sur la terre d’Ukraine, en leur ouvrant les chemins les plus courts et les plus praticables dans la direction du Dniepr et du Front révolutionnaire.

Comment les hommes du bloc, Lénine en tête, n’auraient-ils pas remarqué ce fait des échanges, d’une importance sociale capitale ? Le gouvernement socialiste, gauche des gauches, s’en inquiéta autant qu’un autre gouvernement l’aurait fait et chercha à l’entraver par tous les moyens. Ce furent, pour commencer, des détachements chargés de rompre les liaisons entre la campagne et la ville ; ensuite les autorités se mirent à fixer le degré de loyauté ou de déloyauté révolutionnaire des travailleurs de la classe rurale, leurs droits à affirmer leur intelligence, leur volonté, la part qu’ils pouvaient prendre à cette révolution qui évoluait au détriment des nouveaux maîtres.

Les tissus envoyés aux paysans par les ouvriers des fabriques textiles avaient été distribués, je l’ai dit, aux habitants de Gouliaï- Polié et de sa région par l’Office de ravitaillement et l’Union coopérative. Les agents du bloc ne pouvaient qu’abandonner les marchandises quelque part sur la ligne de chemin de fer, aux mains des Ukrainiens qui précédaient les bataillons allemands ; ou les acheminer à destination, pour persuader les travailleurs des villes et des villages que, même s’ils lâchaient le terrain, ils ne les oubliaient pas.

L’envoi arriva finalement à Gouliaï-Polié, où il fut partagé selon le vœu des habitants.

XI Les nouveaux membres de notre groupe.

Vers le milieu de février, trois matelots de la flotte de la mer Noire arrivèrent à Gouliaï-Polié. Deux d’entre eux étaient des paysans originaires du bourg, le troisième un inconnu qui venait s’installer chez son père, le cocher du pomechtchik Janssen.

Tous trois se disaient socialistes-révolutionnaires de gauche. Boris Vérételnik et E. Polonsky (l’inconnu), possédaient des cartes du comité SR de gauche de Sébastopol. Quant à Charovsky, il n’était pas encarté.

Dès le premier jour de leur arrivée, ils se firent remarquer à l’assemblée générale par leur ardeur révolutionnaire. Telle était la réputation des matelots, à cette époque. La population les accueillit avec respect et écouta attentivement leurs discours.

Je connaissais Boris Vérételnik depuis l’enfance, aussi lorsqu’il me présenta ses amis, Charovsky le sans-parti, et Polonsky le SR, je n’éprouvai aucune méfiance. Je les présentai à mon tour au Comité révolutionnaire régional où ils furent admis comme membres de la section de propagande, à la condition que leur activité dans la région ne se fasse qu’à ce titre. Ils acceptèrent et trouvèrent à s’occuper sur place.

Un beau jour, le Comité du parti SR de gauche de Sébastopol rappela Vérételnik et Polonsky, mais sur leur demande et avec l’assentiment du groupe anarchiste-communiste, j’écrivis - de la part de notre Comité révolutionnaire, naturellement - pour dire que ces deux camarades étaient nécessaires chez nous. Ensuite de quoi leur parti les laissa tranquilles.

Peu après, le camarade Boris Vérételnik rompit avec les SR pour rejoindre notre groupe paysan-anarchiste. Le camarade Polonsky resta en dehors, se déclarant simple sympathisant. Il travailla cependant avec Vérételnik et d’autres sous la direction du groupe, le tenant informé de son activité dans la région, exactement comme tous les autres membres.

À plusieurs reprises, Polonsky fut sollicité par son frère, un bolchévik qui travaillait alors au Comité révolutionnaire de BolchéTokmak. Il l’invitait à venir le rejoindre, lui promettait un poste au Bureau du Comité, mais Polonsky refusa toujours. Il ne voulait pas quitter la région de Gouliaï-Polié : son esprit frondeur, disait-il, le vouait à notre œuvre révolutionnaire commune, il s’était retrouvé pleinement dans cette activité et en éprouvait une grande joie.

Ainsi, les forces de notre groupe grandissaient, son activité s’étendait, chacun de ses membres se consacrant sans réserve à la cause. Aucun obstacle ne les aurait contraints à renoncer à la conquête intellectuelle et morale des masses révolutionnaires. Le groupe se tint constamment à l’avant-garde de la révolution, entraînant le peuple laborieux dans la lutte contre les oppresseurs, encourageant par son exemple l’activité révolutionnaire autonome des paysans et ouvriers. C’est par l’action, et les effets pratiques de cette action sur le combat des travailleurs, qu’il leur apprenait à agir.

XII Les communes agraires. Leur organisation intérieure. Leurs ennemis.

En février-mars 1918, le temps était venu de répartir le bétail et l’outillage confisqués aux pomechtchiks à l’automne 1917 et d’installer dans leurs anciennes propriétés les volontaires paysans et ouvriers, organisés en communes agraires. Les travailleurs de la contrée comprirent l’importance de cette action décisive, autant pour la construction que pour le maintien de notre vie nouvelle. Sous la direction du Comité révolutionnaire, les anciens soldats du Front commencèrent à centraliser en un fonds commun tout le matériel et les animaux qui avaient appartenu aux pomechtchiks. Chacun garda deux paires de chevaux, deux ou trois vaches (suivant la taille de la famille), une charrue, un semoir, une faucheuse. Pendant ce temps, les paysans allèrent achever aux champs le partage des terres commencé à l’automne. Quelques paysans et ouvriers, organisés dès l’automne en communes agraires, quittaient même leurs villages avec toute leur famille pour prendre possession des anciennes propriétés, sans considérer qu’après l’entente du bloc avec les empereurs d’Autriche et d’Allemagne, les détachements des gardes rouges évacuaient l’Ukraine, l’abandonnant avec ses faibles formations révolutionnaires à une lutte inégale contre les troupes austro-allemandes épaulées par les bandes armées de la Rada.

A peine installées, ces communes agraires se mirent à organiser leurs forces : les uns furent employés aux travaux agraires du printemps, les autres formèrent des détachements de combat destinés à défendre la révolution et ses conquêtes directes, par lesquelles les travailleurs de ces régions donnaient l’exemple à tout le pays.

La majeure partie des communes agraires était composée de paysans, quelques-unes comptaient aussi des ouvriers. Ces communes étaient fondées, avant tout, sur l’égalité et la solidarité de leurs membres. Tous, hommes et femmes, apportaient à l’œuvre commune une collaboration sans faille, aussi bien aux champs que dans les divers travaux domestiques. La cuisine était commune, le réfectoire également. Mais chacun pouvait préparer son repas lui-même pour lui et ses enfants, s’il le désirait, ou prendre part à la cuisine commune et s’en retourner dîner chez lui ensuite, sans que personne y trouve à redire. Pour la nourriture, on pouvait d’ailleurs s’organiser à sa guise, seul ou par groupes ; il suffisait de prévenir les autres à l’avance, afin que les dispositions nécessaires puissent être prises à la cuisine et au garde-manger.

Les membres étaient également tenus de se lever de bonne heure et de se mettre aussitôt à la tâche, à l’étable, à l’écurie, ou à d’autres besognes domestiques. Chacun était libre de s’absenter à sa convenance, à condition d’en aviser son compagnon de travail le plus proche, pour que celui-ci puisse le remplacer le temps voulu. Cela pour les jours de travail. Le dimanche, on s’absentait à tour de rôle. Au cours de réunions, les communards établissaient ensemble leur programme de travail, chacun sachant ainsi exactement ce qu’il avait à faire.

Seule la question de l’école demeurait en suspens, car les communes ne voulaient pas la rétablir sur le modèle ancien. Parmi les écoles nouvelles, le choix s’arrêta sur l’école anarchiste de Francisco Ferrer14, dont les communes avaient entendu parler dans nos nombreux rapports et les brochures distribuées par le groupe. Mais comme personne parmi nous ne maîtrisait ses méthodes d’enseignement, les communes s’adressèrent aux villes, par l’intermédiaire du groupe anarchiste-communiste. En attendant, pour la première année, il fallut se contenter des méthodes courantes.

Dans un rayon de sept à huit verstes autour de Gouliaï-Polié, on comptait alors quatre de ces communes agraires. Il y en avait bien d’autres dans la région et si je m’arrête plus particulièrement sur ces quatre-là, c’est que j’ai participé de près à leur organisation. Toutes les belles initiatives du début furent réalisées sous mes yeux, les questions importantes me furent toujours soumises au préalable.

En tant que membre de l’une de ces communes, peut-être la plus importante, je collaborais deux jours par semaine à tous les travaux : aux semailles de printemps, j’aidais à herser ou à ensemencer ; d’ordinaire, je prenais part aux travaux de ferme, ou bien j’aidais le mécanicien à la station électrique.

Les quatre autres jours, je travaillais au village, au groupe anarchiste-communiste et au Comité révolutionnaire de la région. Les membres du groupe et les communes agraires me le demandaient unanimement, car les circonstances exigeaient le regroupement de toutes nos forces armées face aux contre-révolutionnaires qui marchaient droit sur nous de l’ouest, aussi bien les armées impériales allemande et austro-hongroise que les troupes de la Rada centrale ukrainienne.

Dans chaque commune, il y avait quelques paysans libertaires, mais la majorité ne l’était pas. Cependant, dans leur vie communale ils faisaient preuve de cette solidarité anarchiste dont seules sont capables, au quotidien, les natures simples des ruraux que le poison politique des villes n’a pas encore atteints, ces villes qui répandent toutes une odeur de mensonge et de trahison dont beaucoup de camarades se disant anarchistes ne parviennent pas eux-mêmes à se défaire.

Chaque commune, composée d’une dizaine de familles de paysans et d’ouvriers, comptait de cent à trois cents membres. Par décision du Congrès régional des communes agraires, chacune reçut pour sa part une quantité normale de terre - c’est-à-dire autant que ses membres pouvaient en cultiver - prise sur les biens fonciers que les pomechtchiks possédaient naguère dans le voisinage. Elles récupérèrent également le bétail et l’outillage agricole abandonnés sur place.

[X] Francisco Ferrer Guardia (1859-1909). Anarchiste catalan. Il s’efforça de propager l’enseignement rationaliste et laïc et prit la tête du mouvement anticlérical. Impliqué à tort dans les émeutes antireligieuses de Barcelone (1909), il fut condamné à mort et exécuté. (N.d.T.)

Les libres travailleurs des communes se mirent au travail, leurs chants joyeux disaient l’âme de la révolution, de ceux qui périrent pour elle ou qui continuaient, depuis de longues années, à lutter pour la justice, pour ce grand idéal qui doit triompher de l’iniquité et devenir le flambeau de l’humanité. Ils ensemençaient, jardinaient, pleins de confiance en eux-mêmes, en leur résolution de ne plus permettre aux propriétaires d’occuper les terres que nous avions conquises sur ceux qui n’y avaient jamais trimé, qui les avaient possédées par la grâce du gouvernement et tâchaient maintenant de les reprendre.

La formation politique des habitants des hameaux et villages voisins restait incomplète, ils étaient mal affranchis encore de la servitude que leur imposaient les koulaks. Ils jalousaient les communards et manifestèrent plus d’une fois le désir de reprendre, pour se les partager, le bétail et l’outillage que nous avions récupérés. « Les libres communards pourront toujours nous les racheter plus tard, s’il le désirent », disaient-ils. Mais cette façon de voir était condamnée d’une seule voix dans les assemblées et les congrès des travailleurs. Ils voyaient dans l’organisation des communes agraires le début heureux d’une vie sociale nouvelle qui, à mesure que la révolution approcherait de son point culminant, se développerait dans sa marche créatrice, grandirait et susciterait une organisation sociale comparable, sinon dans tout le pays, du moins dans tous les villages et hameaux de la contrée.

Les travailleurs considéraient le régime communal libre comme la forme la plus accomplie de la justice sociale ; néanmoins, ils ne se décidaient pas à passer à sa réalisation immédiate, la plupart alléguant l’approche des troupes allemandes et autrichiennes, leur propre désorganisation et leur incapacité à défendre leur commune libre contre les nouveaux maîtres, Rouges ou Blancs.

C’est pourquoi les travailleurs révolutionnaires de la région se contentèrent de soutenir par tous les moyens ceux d’entre eux qui, plus hardis, s’étaient organisés sur de nouvelles bases dans les anciennes propriétés des pomechtchiks et y menaient une vie indépendante. Une partie des pomechtchiks, des koulaks et des colons allemands comprirent que, d’une façon ou d’une autre, ils ne pourraient plus demeurer longtemps les maîtres possesseurs de milliers de dessiatines[61] de terres et les exploiteurs du travail des autres. Sans attendre davantage, ils s’adaptèrent à la révolution et s’organisèrent sur de nouvelles bases sociales, c’est-à-dire sans batraki et sans affermages.

L’allégresse des opprimés éclatait alors de toutes parts sur les terres libérées ; les travailleurs, si longtemps asservis et humiliés par l’inégalité politique, économique et sociale, commençaient à se ressaisir ; les principes de liberté, d’égalité et de solidarité pénétraient pas à pas dans la vie même des masses laborieuses, anéantissant toute velléité de servitude nouvelle. Mais au même moment, les hérauts du bloc bolchévik-SR, poussés par l’astucieux Lénine, imposaient avec une fureur croissante l’idée que leur gouvernement disposait légitimement de la révolution et de l’entière soumission du peuple, en tant qu’unique défenseur de ses aspirations séculaires.

Abrutis par le désir de dominer le peuple, de régenter ses pensées et la grande révolution qu’il avait enfantée, les socialistes- étatistes oubliaient provisoirement leurs divergences radicales à propos du traité de paix que la population révolutionnaire avait accueilli avec hostilité. S’ils négligeaient pour l’heure cette question capitale et les débats orageux qu’elle suscitait, c’est qu’une autre, non moins importante, se dressait devant eux. Comment parviendraient-ils à fausser la révolution dans son principe même, sans cesser de passer pour ses meneurs et pionniers - sans sombrer, surtout, avant la réalisation de leur secret dessein : l’arracher à sa voie autonome, créatrice, et l’asservir aux doctrines étatistes que propageaient le Comité central et le gouvernement ?

Il était évident que dans les projets des bolchéviks et des SR de gauche, il n’y avait place ni pour les communautés agraires autonomes organisées librement sur les terres conquises, ni pour la prise en main par les ouvriers eux-mêmes des fabriques, usines, ateliers typographiques et autres entreprises sociales.

Au cours de la révolution, dans leurs actions directes, les travailleurs avaient manifesté nettement leurs tendances anarchistes. C'est ce qui effrayait le plus les socialistes-étatistes de gauche, car les prolétaires des villages et des villes groupaient leurs forces dans ce sens, contre l’idée même de l’État, qu’ils voulaient dépouiller de ses prérogatives au profit de leurs autorités locales autonomes. Par cet acte révolutionnaire direct, ils faisaient preuve d’une grande hardiesse dans la voie de leur affranchissement et si leur organisation était encore incomplète, elle témoignait au moins d’une redoutable ténacité.

Si les anarchistes-révolutionnaires avaient su leur apporter une aide efficace et organisée, les travailleurs auraient pu réaliser pleinement leurs aspirations. C’en était fait alors de l’ambition des nouveaux maîtres, Lénine et Cie en tête. C’en était fait en Russie, en Ukraine et ailleurs, de l’ignoble terreur générale, dirigée contre tous les hommes mais d’abord contre ceux qui, pensant par eux- mêmes, se permettaient de juger les bolchéviks et leur gouvernement prétendument prolétarien.

Hélas ! Nous n’étions jamais parvenus, nous les anarchistes- révolutionnaires, à embrasser dans toute leur ampleur les grands actes du peuple, à comprendre leur portée et à les pousser plus loin. Maintenant encore, nous demeurions impuissants et ce pour avoir manqué, aux jours les plus décisifs, d’une organisation tant soit peu solide.

Les socialistes-étatistes de gauche furent mieux avisés. S’ils ne reprirent pas en totalité les initiatives révolutionnaires des travailleurs, ils en saisirent néanmoins toutes les conséquences, comprenant bien vite qu’ils ne pourraient les soutenir qu’à leurs propres dépens. Les bolchéviks-étatistes et les SR de gauche s’empressèrent donc de contrer la volonté révolutionnaire directe des classes laborieuses, non seulement en laissant le gouvernement de Lénine brider leurs actions dans les villes et les campagnes à force de décrets venus d’en haut, mais aussi en veillant personnellement à les désorganiser au moment où elles parvenaient pour la première fois à se regrouper efficacement. En donnant un coup d’arrêt au processus de destruction, ces partis de gauche empêchaient la révolution d’atteindre sa phase ultime. Privé de son point de départ, le processus de reconstruction ne put prendre son plein essor, et s’opposer ainsi à tout ce qu’il y a de vieux et de pourri dans le monde ancien, tout ce qui est inutile dans une communauté humaine sainement comprise, mais qui toujours, en période de troubles, tend à s’insinuer dans la nouvelle société libre sous des travestissements improvisés en affectant les formes les plus diverses.

Les socialistes-étatistes de gauche, profitant de la candeur enfantine des peuples russe, ukrainien et autres, abusèrent de leur confiance. Les principes étatistes firent dévier les travailleurs de leur voie d’élargissement et d’intensification révolutionnaire, apportant la désorganisation dans la société libre naissante, défigurant ses tendances individuelles et sociales, entravant la marche de sa réalisation.

C’est ce fait et nul autre qui provoqua la lassitude des partisans de la liberté, tandis que leurs ennemis se ressaisissaient, s’organisaient et se mettaient à agir en tenant compte du rapport de force.

De telles circonstances sont souvent favorables aux nouvelles autorités étatistes, qui n’ont guère de mal alors à accaparer les travailleurs révolutionnaires, fer de lance du mouvement, à les éloigner du front de combat incontrôlable développé par eux. C’est ainsi que les travailleurs ukrainiens furent écartés de ce front créateur. La politique du traité de Brest-Litovsk y contribua grandement. (Il faut signaler que les socialistes de gauche protestèrent avec énergie contre sa signature, mais s’étant alliés aux bolchéviks dans leur œuvre souterraine d’accaparement et de tromperie du prolétariat, et se pliant d’ailleurs à l’autorité qu’ils avaient prise dans la révolution et la construction d’une vie nouvelle, ils se soumirent au fait accompli.)

Après la conclusion du traité, le gouvernement des soviets retira d’Ukraine toutes les forces armées de la révolution. Dans leur reflux, les ouvriers et paysans russes qui les constituaient n’opposèrent presque aucune résistance aux forces monarchistes étrangères, ni aux détachements de la Rada centrale. Quant aux travailleurs révolutionnaires ukrainiens, la plupart furent laissés totalement désarmés, à la merci des oppresseurs venus de l’ouest, le commandement bolchévik récupérant les armes ou les abandonnant à l’ennemi dans sa fuite.

Le retrait des troupes russes dura plusieurs mois. Pendant ce temps, les commandants de division qui n’étaient pas encore infectés par le poison des partis du bloc faisaient leur possible pour armer la population révolutionnaire civile. Mais les circonstances étant contraires et les armées en retraite, les armes ne purent lui parvenir en quantité suffisante. C’est que le départ des gardes rouges se transforma en une véritable déroute et que les territoires abandonnés étaient le plus souvent occupés le jour même par l’ennemi, la population révolutionnaire n’ayant pas même le temps de s’organiser en unités combattantes.

XIII Succès des armées austro-allemandes et des troupes de la Rada centrale ukrainienne. Les agents contre-révolutionnaires. Nos actions à leur encontre.

Pendant cette période, pas un jour ne passa à Gouliaï-Polié même et dans toute la contrée sans qu’un rassemblement ne tâche d’amener les travailleurs à renier les conquêtes révolutionnaires. Cette invasion de la région la plus révolutionnaire d’Ukraine eut pour résultat logique d’unir tous les chauvinistes du bourg en une organisation soi-disant socialiste-révolutionnaire. Ils avaient pour chefs l’agronome Dmitrienko, et les officiers P. Séméniouta-Riabko, A. Volokh, Volkov et Prikhodko, pomechtchiks pour la plupart ; l’un d’eux, Volkov, étant d’ailleurs propriétaire d’un magasin de tissus.

Ces officiers-pomechtchiks considéraient depuis longtemps avec colère l’œuvre de la révolution, qui les frustrait de leurs terres au profit de la communauté. Ils se disaient révolutionnaires cependant, et luttaient sous ce nom d’emprunt contre l’activité du Comité révolutionnaire, du soviet et du Comité agraire. Lorsqu’ils acquirent la conviction que l’inspirateur de ces organismes était le groupe communiste-libertaire de Gouliaï-Polié, qu’on lui devait le règlement des questions agraires, politiques et sociales dans toute la région, ils tentèrent, d’abord en coulisse puis ouvertement, de dénoncer les anarchistes en général et notre groupe en particulier, comme des voleurs et des brigands qui ne tenaient compte « ni de la révolution, ni de ses limites légitimes ».

Ces révolutionnaires citaient d’autres régions en exemple. Là où les anarchistes n’avaient pas noyauté les rangs des travailleurs, la population n’avait pas tenté de résoudre la question sociale indépendamment du gouvernement provisoire - jusqu’au triomphe du nouveau gouvernement, celui des brigands bolchéviks ! « Tandis que chez nous, à Gouliaï-Polié et dans les environs, disaient-ils, la question a été réglée par le brigandage dès 1917. Et tout cela, grâce aux anarchistes ! »

Leurs accusations ne disqualifiaient qu’eux-mêmes et le drapeau dont ils se couvraient. Pendant deux ans, du temps de l’activité révolutionnaire secrète, des relations s’étaient nouées entre les paysans de Gouliaï-Polié et les anarchistes, puis ils nous virent de près pendant un an encore œuvrer au grand jour à l’avant-garde de la révolution, et comprirent que nous demeurerions toujours à leurs côtés. Ils sifflèrent en masse ces faux révolutionnaires qui insultaient les libertaires en les traitant de voleurs et de bandits.

Quant aux nôtres, ils se contentaient de montrer à leurs ennemis l’œuvre accomplie avec les travailleurs durant les mois écoulés et celle que de nombreux paysans et ouvriers anarchistes avaient réalisée dans le même temps, en organisant des communes agraires dans les anciennes propriétés foncières.

Les travailleurs des villages, reconnaissant que les anarchistes avaient raison d’interpréter la révolution dans le sens d’un affranchissement total du peuple laborieux, continuèrent à développer par eux-mêmes l’œuvre révolutionnaire, malgré tous les panneaux que leur tendaient leurs ennemis.

À Gouliaï-Polié et dans sa région, l’égalité, la liberté des opinions, l’indépendance de tous et de chacun portèrent leurs fruits : les travailleurs prirent conscience de leur dignité, ils commencèrent à comprendre quelle était leur place dans la vie et dans la lutte contre leurs oppresseurs, de droite ou de gauche. Cependant, la détermination qu’ils mettaient à affirmer leurs droits effraya les étatistes. Pour sauvegarder les principes de leur autorité, ceux-ci ne négligèrent aucun moyen.

Tandis qu’à Gouliaï-Polié ces basses manigances se tramaient contre les anarchistes, sur tout le territoire de la rive droite du Dniepr l’avancée victorieuse des Austro-Allemands balayait la révolution désarmée. Les détachements de la Rada centrale leur ouvraient la voie. Les leaders socialistes-nationalistes qui s’étaient alliés aux empereurs étrangers contre la révolution populaire avaient-ils bien conscience de leur infamie réactionnaire ? Les chauvinistes, leurs élèves, l’avaient pleinement comprise, en tout cas, car ils se cramponnèrent à l’odieux traité et au soutien armé qu’il leur assurait, comme à leur dernière chance d’anéantir la révolution en Ukraine et d’y rétablir une société inique.

Les socialistes-révolutionnaires chauvins du village annonçaient tous les jours dans leurs meetings que les Allemands et les détachements de la Rada avançaient en écrasant partout les forces vives de la révolution. Le prolétariat révolutionnaire, considérant la liberté de parole comme un droit de l’homme inaliénable, ne les entravait pas dans leur funeste propagande. Ils organisèrent ainsi une assemblée générale des travailleurs du bourg.

Le débat promettait, car les organisateurs avaient prévu de poser la question suivante : parmi les travailleurs de Gouliaï-Polié, quels étaient les partisans de la Rada centrale ukrainienne (autant dire du militarisme austro-allemand, menant une armée de six cent mille hommes à l’assaut de la révolution), quels étaient ses opposants ? Et sous quel drapeau se rangeaient ces derniers ?

Les orateurs firent assaut de bassesse. Ils mentaient sans aucun scrupule. Pour le salut de la Mère Ukraine, pour son gouvernement indépendant, ses prisons, ses geôliers et ses bourreaux, tout devait périr sans résistance, la nouvelle société libre, et avec elle les travailleurs des villes et des villages qui, s’étant lancés au-devant de la révolution, avaient adopté ses buts et travaillaient à les approfondir.

« En cas de résistance, disaient-ils, nous emploierons la force, avec l’aide des alliés, nos frères (par quoi ils entendaient Guillaume l’Allemand, Karl l’Austro-Hongrois, et leurs armées). Ceux qui se soumettront recevront du commandement allemand, par l’intermédiaire de la Rada, des wagons pleins à ras bords de sucre, de tissus, de chaussures. (La pénurie était alors totale.) Mais pour les récalcitrants, pas de quartier ! Les villages et les villes seront détruits par le feu ; la population sera emmenée en captivité et un prisonnier sur dix sera fusillé. »

Après ces beaux discours, je pris la parole pour demander qu’on cesse de nous raconter des histoires. J’éclairai les citoyens présents sur les propos des partisans de l’alliance honteuse de la Rada avec les empereurs, et tirai quelques conclusions du débat contradictoire qui avait suivi.

La réunion s’acheva à la confusion de ses organisateurs. Une résolution, votée à l’écrasante majorité, appela tous les travailleurs à prendre les armes contre la Rada centrale et la contre-révolution austro-allemande. Nos contradicteurs demandèrent à l’assemblée de préciser sous quel drapeau serait conduite la lutte armée contre la Rada centrale et ses alliés, fraternellement associés à l'œuvre du salut de l’Ukraine.

L’assemblée mit la question aux voix et en définitive on se divisa en trois groupes. L’un se rallia aux organisateurs du meeting, c’est-à-dire à la Rada centrale, l’autre prit le parti du SR de gauche Mirgorodsky, et le troisième demeura fidèle au groupe paysan anarchiste-communiste. Lorsqu’on tenta de dénombrer les voix de chaque groupe, celui qui s’était prononcé pour Mirgorodsky se rallia avec son leader provisoire aux partisans de la Rada. (Il était difficile de comprendre le rôle de Mirgorodsky dans cette circonstance ; lorsqu’on essaya de l’interroger ensuite, il ne put donner aucune explication satisfaisante et ne reconnut l’erreur de sa manœuvre jésuitique qu’après la fin du meeting.)

Cependant, malgré la fusion des deux groupes, les partisans de la Rada se trouvèrent en minorité absolue. La résolution votée par les citoyens présents fut ratifiée et appuyée par des attaques plus directes encore contre la Rada et les armées allemandes qui marchaient avec elle. Alors le leader de l’organisation chauviniste, le sous-lieutenant Paul Séméniouta-Riabko, monta à la tribune et d’une voix menaçante annonça aux travailleurs : « N’importe ! Vous vous en repentirez un jour. Mais il n’y aura pas de pardon pour tout le monde, et surtout pas pour les anarchistes ! L’heure est proche où notre armée entrera ici. Nous nous expliquerons alors. Nos alliés allemands ont la force pour eux, ne l’oubliez pas. Ils nous aideront à rétablir l’ordre dans le pays et vous ne verrez plus d’anarchistes à vos côtés. » Les cris hystériques et les intimidations du prétendu SR indignèrent les travailleurs. Les paysans anarchistes se hâtèrent de prendre la parole pour relever le défi de l’officier. « Mais nous demandons, dit l’un d’eux, que Séméniouta- Riabko apporte des précisions sur la venue des Allemands ici.

— Les Allemands, répondit-il, aideront la Rada à faire régner la loi, à rétablir l’ordre dans le pays. Les anarchistes seront arrêtés. C’est derrière les barreaux que vous prêcherez vos idées ! »

Des rangs des auditeurs quelques voix s’élevèrent : « A bas !... Sortez-le ! » Les anarchistes chargèrent l'un des leurs d’attirer l’attention de l’assistance sur ce point : l’organisation ukrainienne mettait tous ses espoirs dans l’occupant, elle comptait sur la soldatesque pour châtier la révolution.

« Non pas la révolution, mais les bolchéviks et les anarchistes ! », lança une voix sortie du groupe des SR-chauvinistes qui faisaient cercle autour de leur leader.

« Eh bien ! Sachez-le, messieurs les chauvins, nous répondrons à votre odieux défi ! » riposta le secrétaire du groupe anarchiste. Le meeting s’acheva là-dessus. Les travailleurs de Gouliaï-Polié s’en retournèrent les poings serrés, les oreilles encore pleines des

menaces de l’officier. Les partisans de Séméniouta-Riabko l’entouraient et, encouragés par ses rires, s’écriaient à l’adresse de ceux qui s’éloignaient : « Rentrez chez vous ! Quant à nous, nous attendons les anarchistes de pied ferme. »

Trois ou quatre heures après la fin du meeting, je transmis officiellement la question suivante au Comité révolutionnaire du bourg, de la part du groupe anarchiste : « Comment le Comité, garant de l’unité et de la solidarité des défenseurs de la révolution, envisage-t-il les menaces adressées aux anarchistes ? Les prend-il au sérieux, oui ou non ? »

Le Comité répondit le jour même qu’il n’attachait aucune importance aux menaces que le leader des chauvinistes-socialistes avait proférées. Ce n’était pas une organisation révolutionnaire, et ses bavardages stériles ne pouvaient nuire en rien à l’œuvre de la révolution. Le groupe anarchiste-communiste ne se le tint pas pour dit et s’étonna dans une seconde note officielle que le Comité puisse admettre des opinions contraires aux principes de solidarité révolutionnaire. Nous exigions que le Comité diffuse un appel à la population condamnant sans équivoque l’organisation réactionnaire des chauvinistes-socialistes ainsi que leurs menaces contre les anarchistes et leurs principes. Dans le cas contraire, le groupe se verrait dans l’obligation de rappeler ses représentants et de retirer son soutien au Comité.

Certains membres du Comité révolutionnaire me demandèrent si je me solidarisais avec les exigences du groupe et si je me soumettrais à un éventuel rappel. Je leur répondis que ces exigences me paraissaient justifiées. Je n’étais pas délégué par notre groupe mais par le soviet ; cependant je me rangerais à la décision de mes camarades et travaillerais à l’appliquer de mon mieux. Le Comité décida alors, à l’unanimité et sans discussion, d’examiner à nouveau nos deux notes et de convoquer les chefs des chauvinistes pour tâcher d’aplanir le conflit.

Mais il était déjà trop tard. Le groupe anarchiste-communiste fit savoir au Comité qu’il déclarait la terreur ouverte contre tous ceux qui, dès à présent ou en cas de victoire de la contre-révolution, oseraient persécuter l’idée anarchiste et ses partisans. La première mesure à prendre dans ce sens était l’exécution de Séméniouta-Riabko, et les membres du groupe s’en étaient déjà chargés.

À la même heure, en effet, le leader des chauvinistes ukrainiens avait cessé de nuire. La nouvelle ébranla le Comité révolutionnaire. Ses membres étaient désorientés, sans réaction, comme frappés de stupeur, tandis que les représentants du groupe expédiaient calmement les affaires courantes.

Le lendemain, sur le coup de dix heures, une délégation des chauvinistes vint au Comité me demander conseil et me prier d’apaiser les choses entre l’organisation ukrainienne (ils ne se disaient plus chauvinistes) et notre groupe.

Lorsque j’abordai la question devant le Comité, il déclara d’une seule voix que Séméniouta-Riabko, ébloui par les succès de la réaction, avait eu tort d’enterrer la révolution avant l’heure et de s’imaginer que ses ennemis pouvaient impunément relever la tête. L’initiative des anarchistes n’était qu’un acte légitime de défense révolutionnaire. Aussi, s’il fallait leur faire un reproche, c’était d’avoir trop tardé. Ils auraient dû frapper dès que ce suppôt de la contre-révolution les avait menacés des baïonnettes austro- allemandes.

« En conséquence, nous refusons de nous occuper de cet incident et de le mentionner dans les comptes rendus du Comité. D’accord avec son organisation et parlant en son nom, l’officier Séméniouta-Riabko a lancé aux anarchistes un ignoble défi ; il appartient donc à ses partisans de régler cette affaire, de retirer ses menaces et de formuler clairement leur credo politique et social. À cette condition seulement, l’organisation ukrainienne pourra être admise au Comité révolutionnaire, qui lui recommande d’éviter à l’avenir de semblables conflits. »

La délégation se retira en emportant ce blâme qui s’adressait à l’organisation tout entière.

Quant à moi, je dois dire que je n’avais pas approuvé cette réponse, mais je m’abstins de protester en présence des chauvinistes. Après leur départ, j’affirmai une fois de plus au Comité que je le considérais comme l’expression de l’unité et de la solidarité révolutionnaires et qu’à ce titre il pouvait recevoir les demandes des organisations qui, comme dans ce cas, en appelaient à lui des erreurs et des conflits de leurs représentants.

Dès le début de cette affaire, j’avais exhorté le Comité à intervenir. Mais la plupart de ses membres avaient protesté : moins le Comité s’en mêlerait, plus vite le conflit se tasserait, prétendaient-ils. Je le répétais maintenant : si au moment voulu sa majorité s’était ralliée à ma proposition de soutenir la dignité révolutionnaire du groupe dont j’étais membre et celle du Comité auquel nous restions liés par les idées autant que par l’action, alors les anarchistes n’auraient peut-être pas exécuté l’agent contre-révolutionnaire de la Rada centrale.

« Ce qui est fait est fait, poursuivis-je, mais il est encore temps d’agir pour éviter les assassinats que les chauvinistes pourraient commettre en représailles. Car ces actes en entraîneraient d’autres, je dois le déclarer solennellement ici, ils déchaîneraient la terreur contre tous ceux qui, par bêtise, se sont faits les agents de l’œuvre sombre de la Rada centrale et de ses alliés ! »

Au cours de cette même réunion, le Comité révolutionnaire désigna trois de ses membres, Moïse Kalinitchenko, Pavel Sokrouta et moi-même, qui devions former, avec les chauvins et notre groupe, une commission mixte pour chercher les moyens de prévenir les assassinats de quelque côté qu’ils viennent. L’agronome Dmitrienko, meneur des chauvins et SR convaincu, se chargea de les représenter à la Commission. Le groupe délégua son secrétaire, le camarade A. Kalachnikov.

Après discussion, il apparut que l’organisation ukrainienne n’approuvait pas les menaces proférées contre nous. Dmitrienko les mit au compte du grossier enthousiasme de l’officier et de son attachement douloureux au peuple ukrainien. L’organisation se désolidarisait de Riabko, et condamnait une initiative contraire à ses idées.

Dmitrienko n’était pas sincère. Sa déclaration n’était qu’une manœuvre politique. Nous l’avions compris, et Kalachnikov répondit que nous considérions les menaces de Riabko comme l’expression du désir de tous les chauvinistes ukrainiens de faire payer aux anarchistes leur lutte obstinée contre l’invasion du territoire révolutionnaire. « Notre groupe a estimé de son devoir d’exécuter l’inspirateur d’une entreprise dirigée contre les anarchistes et leurs principes. À l’avenir, les malfaisants de son espèce devront s’attendre au même sort. »

J’allai ensuite à une réunion où je demandai aux camarades de renoncer à la terreur, mais je fus accablé de reproches. Plusieurs m’accusèrent de complaisance envers les contre-révolutionnaires et les moqueries ne me furent pas épargnées. Cela m’irrita, mais après tout l’indépendance des camarades ne pouvait que me réjouir, car elle attestait que mon activité parmi les jeunes membres du groupe n’avait pas été vaine.

Malgré ces railleries, mon intervention servit de base à la révision de notre déclaration solennelle, et après une série de réunions et de discussions sérieuses entre camarades, le groupe renonça à sa première décision. Il inscrivit dans son procès-verbal que tant que les ennemis de la révolution ne feraient que pérorer sans prendre les armes, les mesures terroristes projetées ne seraient pas appliquées.

Longtemps, les jeunes militants refusèrent de comprendre cette décision. Ils demandèrent plus d’une fois si le « camarade Makhno voulait convertir en révolutionnaires les contre-révolutionnaires les plus invétérés. Le camarade risquait de porter un rude coup à l’unité du groupe, etc. »

Cependant, l’importance du moment était telle que nous devions demeurer unis. Portée par les baïonnettes allemandes, la contre-révolution reprenait le dessus. Ses adversaires n’étaient plus représentés que par quelques détachements isolés de gardes rouges. Notre région pouvait encore disposer de forces considérables, mais le travail devait être dirigé dans le bon sens. L’entente entre les différents partis, l’égalité et la liberté des opinions révolutionnaires devaient être affirmées avec une détermination accrue, car c’est à Gouliaï-Polié que se formaient alors les forces vives de la défense révolutionnaire.

Aussi je ne m’inquiétai pas des protestations naïves de mes jeunes amis. Je voyais se dresser devant moi une question d’une tout autre ampleur : l’organisation des bataillons qui auraient à combattre la Rada centrale et ses alliés. Sur ce point, le Comité révolutionnaire se montrait négligent. J’insistai donc pour que tous les détachements dont il disposait voient leurs effectifs portés à mille cinq cents hommes et prennent le nom de bataillons de volontaires.

Selon moi, notre groupe anarchiste-communiste devait aussi montrer l’exemple dans ce domaine, faute de quoi il passerait à la traîne. Il se séparerait des ruraux asservis et serait réduit, comme tant d’autres groupes anarchistes en Russie, à n’exercer aucune influence sur les idées des masses laborieuses qui avaient foncé tête baissée dans la révolution sans avoir eu le temps de la comprendre pleinement ni appris à la garder des déviations que lui imposaient les chefs du socialisme politique.

Le groupe accueillit ces remarques et montra dans l’organisation militaire des qualités combatives de premier ordre. Tandis que d’autres groupes, ailleurs en Ukraine, se perdaient en discussions vaines, se demandant s’il était « anarchiste ou non de créer des unités révolutionnaires de combat, s’il ne valait pas mieux se tenir à l’écart et se contenter d’autoriser leurs membres à participer individuellement à ce travail semi-anarchiste » -, le groupe paysan de Gouliaï-Polié lançait quant à lui le mot d’ordre suivant : « Travailleurs révolutionnaires, levez des bataillons de volontaires pour le salut de la révolution ! Les socialistes-étatistes ont trahi la révolution d’Ukraine et mènent contre elle les forces noires de la réaction étrangère ! Pour briser son assaut, les travailleurs doivent organiser leurs forces. Formés en bataillons de volontaires, ils auront raison de tous leurs ennemis, de droite comme de gauche ! »

Ce mot d’ordre fut repris par le Comité révolutionnaire et par tous les soviets de la région, qui firent une active propagande en sa faveur. Il fut combattu, surtout dans le clan des chauvins ukrainiens. Mais désormais leurs discussions n’avaient plus qu’un caractère théorique. Ils n’invoquaient plus les baïonnettes allemandes, en tout cas, et leurs menaces à notre encontre avaient cessé.

La situation était difficile. Nous le ressentions tous, aussi bien les membres du groupe que ceux des organisations révolutionnaires paysannes et ouvrières. Et pourtant, il fallut régler une autre affaire. Le soviet du syndicat des métallurgistes et des travailleurs du bois exigea de nous et du soviet local que nous rappelions notre représentant au soviet départemental. C’est que le camarade Léon Schneider ne remplissait pas son mandat : les usines et les moulins de Gouliaï-Polié, les maréchaux-ferrants, les serrureries et autres ateliers, ne recevaient plus, ou avec grand retard, ni fer, ni fonte, ni charbon. D’accord avec le soviet des députés paysans et ouvriers, notre groupe rappela Léon Schneider pour lui demander des comptes. Déjà gagné par l’incurie de certains camarades anarchistes des villes, il prétendit qu’il ne pouvait revenir parmi nous, étant chargé de besogne par le soviet départemental, et invita le groupe à lui trouver un remplaçant. Nous exigeâmes aussitôt son retour immédiat, l’engageant à venir s’expliquer devant le groupe, le soviet et le syndicat. Dans le cas contraire, deux camarades iraient le chercher...

Le camarade Schneider savait à quoi s’en tenir, il ne pouvait douter que nous ordonnerions sa poursuite et son arrestation, pour avoir compromis le groupe devant le soviet et le syndicat, autant dire devant tous les travailleurs, ni qu’un coup de fusil pourrait bien conclure cette sale affaire. Deux jours après avoir reçu notre télégramme laconique, il était de retour pour faire son rapport aux soviets ainsi qu’au groupe. On lui retira son mandat et il retrouva son établi à l’usine Kerner.

Pendant que le groupe démêlait son cas, les agents de la Rada centrale et des Austro-Allemands s’en emparèrent au mieux de leurs intérêts. Il fallut faire la tournée des villages, combattre pied à pied leurs calomnies dans tous les meetings organisés par eux, et ce fut aux dépens de l’œuvre essentielle de notre groupe : la création d’un front de combat pour le salut de la révolution.

XIV Centralisation des détachements. Formation d’un front unique avec le bloc bolchévik-SR de gauche.

Les événements se précipitaient. Les armées allemande et austro- hongroise sous la conduite du général Eichorn approchaient d’Ekatérinoslav ; déjà, depuis les abords du pont Kitchkas, l’artillerie bombardait par-dessus le Dniepr la ville d’Alexandrovsk, à quatre-vingts verstes seulement de Gouliaï-Polié.

Les détachements des gardes rouges, commandés par Egorov, de même que les nombreux corps francs qui ne recevaient de lui et du chef des armées rouges de réserve du sud de la Russie, Bélinkevitch, que des armes et des munitions et agissaient à leurs risques et périls, le plus souvent loin du Front, avaient été rappelés d’urgence de la Crimée dans le secteur de Verkhné-Tokmak- Pologui. D’ailleurs, il ne pouvait plus être question d’engager les troupes à temps. En les retirant du Front beaucoup trop tôt, on avait sérieusement entamé leur combativité. On parla même de s éloigner le plus possible de la ligne du Front jusqu’à des nœuds ferroviaires tels que Ilovaiskaya... En réalité, deux jours plus tard leurs forces furent poussées en avant à la rencontre de l’ennemi qui se trouvait encore sur la rive droite du Dniepr.

À présent, un certain nombre de corps francs et un groupe de gardes rouges du bloc bolchévik-SR lui fermaient héroïquement le passage du fleuve. Mais leurs forces diminuaient, faute de repos, de sommeil et de munitions. Ce qui fit naître l’inquiétude à Gouliaï-Polié et dans ses environs, puis dans toutes les régions voisines. Les agents de la réaction relevaient la tête, pariant avec plus d’assurance contre les soviets et la révolution, tandis que les travailleurs perdaient confiance. De nombreux hameaux et villages donnaient des signes de ce désarroi qui s’empare toujours des masses lorsqu’elles ne sont pas informées à temps de la position de combat de leur avant-garde révolutionnaire.

La faiblesse et l’hésitation régnaient à Gouliaï-Polié même. Le soviet local, le syndicat, le Comité révolutionnaire et le groupe anarchiste tenaient réunion nuit et jour. Les représentants de ces organisations me demandaient conseil, réclamant tous des directives. Que pouvais-je répondre dans des circonstances aussi graves, sinon leur conseiller de se ressaisir et d’opposer à la contre-révolution des actes aussi déterminés que l’étaient leurs discours ?

J’insistai auprès des délégués à la réunion extraordinaire sur la nécessité de publier dans l’heure un appel au nom des organisations qu’ils représentaient, pour expliquer exactement aux travailleurs de la région l’état actuel de la révolution et ce qu’il fallait faire pour la sauver. L'appel fut diffusé, invitant les travailleurs à prendre les armes contre la Rada centrale, leur prétendue libératrice, et contre les armées allemandes qui marchaient avec elle.

Les hommes de la région répondirent à notre exhortation. Partout les jeunes gens et les vieillards affluèrent dans leurs soviets locaux et à Gouliaï-Polié même, pour se faire inscrire et former sur-le-champ des bataillons de volontaires. Les habitants de Gouliaï-Polié constituèrent un bataillon de six compagnies, de deux cents à deux cent vingt hommes chacune. La population juive en forma une également. Le groupe anarchiste-communiste mit à la disposition du Comité révolutionnaire un détachement de quelques centaines d'hommes, membres actifs ou sympathisants armés de fusils, de revolvers et de sabres, la moitié pourvus de chevaux sellés.

La population du bourg, sur l’initiative du très estimé docteur Abraham Isaakovitch Loss, organisa des détachements sanitaires, improvisa des hôpitaux et répartit l’aide médicale sur notre Front.

Pour ma part, je me rendis pour vingt-quatre heures à Pologui, à l’état-major du commandant des armées rouges de réserve du sud de la Russie, Bélinkevitch. Je lui fis connaître les buts immédiats du Comité révolutionnaire de Gouliaï-Polié, et l’informai des mesures prises pour la défense de la révolution, dont le Comité et le groupe anarchiste-communiste faisaient leur priorité.

Le camarade Bélinkevitch m’accorda toute son attention et promit de venir dès le lendemain pour convenir avec moi de l’aide qu’il pourrait nous apporter. Mais sans me contenter de cette promesse, j’insistai pour savoir s’il pouvait fournir des armes à nos volontaires. Voyant mon impatience, il m’accompagna sur place le jour même, constata la situation et promit au Comité révolutionnaire d’en référer au plus vite à qui de droit. Il nous dirait bientôt comment l’état-major des armées rouges de réserve comptait soutenir le Gouliaï-Polié révolutionnaire.

Sur le chemin du retour, je lui fis visiter la commune numéro un et le menai aux champs où travaillaient les libres communards. Il les regarda faire, leur demanda pour quelles raisons ils avaient choisi de vivre ainsi, et fut ému jusqu’au fond de l’âme. En allant des champs au réfectoire pour partager avec eux le repas du soir, Bélinkevitch me serra la main et me dit : « J’ai ressenti, dès le premier moment, une grande confiance en vous, camarade Makhno, et je vous engage à envoyer dès cette nuit vos hommes à mon état- major pour y recevoir les armes, fusils et mitrailleuses nécessaires à votre bataillon. »

Cette promesse me fit grand plaisir ; je demandai aussitôt par téléphone à Polonsky, commandant du bataillon de volontaires, ainsi qu’à Martchenko, membre du Comité révolutionnaire, de se rendre sans tarder à Pologui pour prendre livraison des armes et des munitions.

En nous séparant, Bélinkevitch et moi nous promîmes une aide réciproque dans l’œuvre révolutionnaire. Il m’assura qu’en cas de retraite, des trains de réserve seraient mis à la disposition des communards pour qu’ils puissent se retirer à temps.

Dès le lendemain, je me rendis avec quelques artilleurs à la gare de Gouliaï-Polié pour passer en revue ce qu’on nous avait envoyé de Pologui. Nous trouvâmes six canons (quatre de modèle français, deux de modèle russe), trois mille fusils, deux wagons de cartouches et neuf wagons de munitions pour les canons. Notre joie était grande. Nous transportâmes bien vite le plus utile au Comité révolutionnaire pour le répartir entre les compagnies, avant de nous préparer à monter au Front contre la Rada centrale et ses alliés.

La proclamation lancée par le Comité révolutionnaire, le soviet des députés paysans et ouvriers et le groupe anarchiste-communiste, appelant les travailleurs de la région à former des bataillons de volontaires, parvint à la connaissance du commandement des gardes rouges qui envoya immédiatement par train spécial un délégué pour s’entendre avec moi, évaluer les forces dont le Comité de la fière région de Gouliaï-Polié disposait, et savoir quand elles pourraient rejoindre le Front.

J’étudiai cette question avec lui dans la nuit du 8 avril 1918, alors même qu’au Kremlin Lénine et Trotsky organisaient l’anéantissement des groupes anarchistes, à Moscou d’abord puis dans le reste de la Russie (car ils se désintéressaient déjà de l’Ukraine). L’envoyé du commandement rouge d’Ékatérinoslav se désespérait à l’idée qu’en exécution du traité de Brest-Litovsk, les gardes rouges s’étaient repliés des premières lignes du Front révolutionnaire pour se rapprocher de la frontière russe, tandis que les détachements de travailleurs ukrainiens, rassemblés à la hâte et sans formation militaire, reculaient de toutes parts. Je lui promis de faire en sorte que dès le lendemain matin nos troupes révolutionnaires armées commencent à se diriger vers le Front. Après son départ, je reçus la nouvelle que les gardes rouges reculaient également dans le secteur de combat d’Alexandrovsk et que son commandement appelait les bataillons de volontaires de Gouliaï-Polié à leur secours. Après avoir pris conseil du Comité révolutionnaire et du groupe anarchiste-communiste, j’expédiai à Alexandrovsk le détachement formé par notre groupe, ainsi qu’un bataillon mixte constitué des paysans des hameaux les plus proches de la ville. Le détachement était une formation de cavalerie, dont le commandement des gardes rouges avait grand besoin. Nos cavaliers furent bientôt envoyés dans le secteur d’Ékatérinoslav et de là, sur mon ordre, dans celui de Tchaplino.

Cependant, les bataillons de volontaires de Gouliaï-Polié, Konsko-Razdorskoïé, Chanjaro-Tourkenovsk et autres, s’apprêtaient à gagner le Front.

XV Je suis appelé d’urgence à l’état-major d’Égorov. Défaite de notre front de combat.

En mars 1918, la ville de Kiev et la majeure partie de l’Ukraine sur la rive droite du Dniepr furent occupées par les corps expéditionnaires monarchistes allemand et austro-hongrois. Après entente avec la Rada centrale, dirigée par les socialistes ukrainiens sous la présidence d’un vieillard, le professeur Khrouchevsky, ces armées franchirent la frontière et entamèrent leur offensive contre la révolution. Avec l’aide de la Rada, leur commandement jeta un réseau d’espionnage sur tout le pays. La rive gauche du Dniepr fut infestée de leurs nombreux agents, mouchards et provocateurs.

En ces circonstances critiques, l’organisation chauviniste ukrainienne semblait anéantie, on n’en entendait plus parler. La plupart de ses partisans s’amalgamaient sans faire de bruit à ce qu’il y avait de plus inerte dans la population.

L’artillerie, puis l’infanterie furent organisées, et nous pensions monter au combat, lorsque l’on constata que les canons manquaient de viseurs automatiques. Je télégraphiai immédiatement à Bélinkevitch, lui demandant de nous envoyer de nouveaux viseurs, mais ne reçus pas de réponse. C’est qu’au cours de la nuit le SR Dmitrienko avec deux jeunes et ardents chauvinistes, P. Kovalenko et Mikita Konoplia, avait saboté les fils téléphoniques et télégraphiques[62]. Je portai cet acte odieux à la connaissance des paysans. Au bout de quelques heures, les communications furent rétablies et l’on me transmit, de la part de l’état-major des gardes rouges, que les viseurs et les munitions devaient se trouver à Gouliaï-Polié dans un wagon qu’on me désigna ; tout fut récupéré en effet, et remis à qui de droit.

Pendant ce temps, les socialistes-chauvins lançaient une proclamation pour justifier l’alliance de la Rada centrale avec nos frères allemands, venus aider les fils d’Ukraine à « libérer le pays du joug des katsapi ». Elle s’achevait par une adresse à la population, appelée à aider la Rada et les armées d’occupation fraternelles à écraser les opposants...

Le bruit se propageait que l’envahisseur dévastait les villes et les villages qui résistaient à son avance mais qu’en revanche il fournissait aux ralliés les produits indispensables, et d’abord le sucre, les chaussures et les étoffes. On entendait de plus en plus souvent, de plus en plus fort : « Qu’arrivera-t-il si les Allemands brûlent les villages ? Gouliaï-Polié sera détruit ?... Que ferons-nous de nos enfants, de nos parents ? » Après quoi un agent quelconque de la Rada centrale lançait le mot délégation, que chacun reprenait en écho.

Quand je l’entendis siffler à mes oreilles, je convoquai les membres du Comité révolutionnaire, du soviet des députés paysans et ouvriers et du groupe anarchiste. Je proposai de publier un appel avec ces lignes en tête : « L’âme du traître et la conscience du tyran sont noires comme la nuit », et d’organiser un meeting pour expliquer à la population la portée réelle du mot délégation.

On m’avisait d’ailleurs que quelques partisans de la Rada venaient d’arriver. Ils se présentaient aux villageois comme des fugitifs à peine échappés aux bolchéviks, qui les auraient capturés à leur retour du Front. J’appris aussi que le père de l’un de ces soi- disant fugitifs, Tikhon Byk, s’employait à réunir des émissaires, pour les dépêcher auprès du commandement allemand.

Je demandai donc aux camarades d’organiser le meeting le plus vite possible et me mis à la recherche de Tikhon Byk, à qui je demandai des éclaircissements sur cette délégation. Il nia longtemps, puis lorsqu’il vit que c’était inutile, il me conseilla de ne pas m’en mêler : « C’est là l’affaire du peuple. » Je n’insistai pas mais le quittai en lui déclarant que pour un tel méfait le peuple se chargerait de lui tordre le cou, à lui et à tous ceux qui prendraient sa défense.

L’appel fut publié et le meeting convoqué, au cours duquel tous résolurent de demander le départ immédiat pour le Front. Pendant la réunion, on m’apporta un télégramme du commandant du détachement des gardes rouges, Égorov, qui me réclamait d’urgence à son état-major, dans la région de Verkhné-Tokmak-Fédorovka.

En même temps, la commune numéro deux, celle dont j’étais membre, me faisait savoir qu’une dizaine de matelots de l’état- major des armées rouges de réserve du sud de la Russie étaient arrivés en automobiles, complètement ivres, qu’ils avaient tué un membre de la commune, et qu’il fallait les chasser de là sans tirer un coup de feu. Je partis à la hâte et réussis à convaincre les matelots de quitter les lieux. Puis je gagnai la gare où je pris le train pour l’état-major d’Egorov.

A mi-chemin, j’appris qu’il s’était replié dans la direction de Youzovo, je pris donc l’embranchement Verkhné-Tokmak, Tsarékonstantinovka. Là, je rencontrai Bélinkevitch et ses troupes de réserve qui reculaient de Pologui ; eux aussi avaient perdu la liaison avec l’état-major d’Egorov et ils n’espéraient pas la rétablir avant la nuit. J’étais inquiet de n’avoir pas rencontré comme prévu l’état-major d’Egorov. L’idée que je devais, dans tous les cas, être rentré à Gouliaï-Polié le 16 avril au matin, ne faisait qu’augmenter mon anxiété. J’allais me décider à retourner au village sans m’obstiner plus longtemps, lorsque le camarade Bélinkevitch me dit : « Si le camarade Egorov vous a mandé, vous devez tâcher de le voir avant votre départ pour le Front. Il a probablement décidé de ne pas envoyer votre bataillon dans le secteur de Tchaplino, déjà en partie évacué par nos forces. »

Cette nouvelle me stupéfia ! Je décidai d’attendre la nuit, le temps que le camarade Bélinkevitch rétablisse la liaison avec l’état-major d’Egorov. Vers neuf heures du soir, j’envoyai un message téléphonique codé à l’état-major de Gouliaï-Polié et au Comité révolutionnaire, prévenant que j’étais retenu pour un temps indéterminé.

À minuit, je reçus de Pologui par Tsarékonstantinovka la nouvelle que Gouliaï-Polié avait été traîtreusement livré aux Allemands et aux troupes de la Rada centrale qui marchaient avec eux. Je n’ajoutai pas foi à cette étrange nouvelle qui ne portait aucune signature. Cependant, à une heure du matin, je téléphonai à Pologui et demandai si le message téléphonique de minuit venait bien de chez eux. La téléphoniste me répondit : « Oui, deux jeunes gens armés sont entrés chez moi et l’un d’eux m’a remis le message que vous avez reçu. Il a refusé de donner aucune signature. »

Je tâchai d’obtenir la communication avec Gouliaï-Polié, mais on me fit savoir que le poste ne répondait pas. Comme je m’apprêtais à regagner le bourg, la nouvelle me parvint que l’état-major d’Égorov se trouvait à Volnovakha, à une distance de quarante- cinq à cinquante verstes de Tsarékonstantinovka. Je décidai de m’y rendre. Mais arrivé sur place, j’appris qu’Egorov était déjà parti pour Dolia. Je télégraphiai : « L’état-major d’Égorov doit-il stationner à Dolia ? » pour m’entendre répondre qu’il était reparti vers Taganrog.

Je quittai le bureau du télégraphe et me dirigeai vers la locomotive. A ce moment, le train de l’état-major de Bélinkevitch entrait en gare. J’en vis sortir mon neveu Thomas (le fils de mon frère aîné) qui, l’air égaré, me tendit une lettre. Je déchirai hâtivement l’enveloppe et lus ce qui suit, daté de plusieurs jours déjà : « Nestor Ivanovitch. À peine étais-tu parti de Gouliaï-Polié, que Tikhon Byk en partait aussi avec quelques chauvins. Deux versions circulent ici : les uns disent qu’ils t’ont suivi pour te tuer en traîtres. Les autres supposent que Byk s’est rendu en délégation secrète auprès des armées allemandes. Aussitôt après son départ, j’ai envoyé chez lui deux de nos amis. D’après sa femme, il serait parti pour deux jours chez des parents... Pendant que j’écris ces lignes, on m’apprend qu’une délégation de la Rada centrale et des armées allemandes vient d’arriver au village. Mais elle se cache, pour le moment, et ne s’est pas présentée devant la population. J’ai pris toutes les mesures pour m’emparer de cette délégation, mais ne suis pas sûr d’y parvenir. Reviens-nous vite ; sans toi, ici, nous sommes tous tristes et abattus. » La lettre était signée : « Ton fidèle B. Vérételnik. Ce 15 avril. »

Je voulus interroger mon neveu sur ces événements, mais sa voix se mit à trembler. Fermant les yeux, je me laissai tomber sur un banc, faisant signe à Thomas que je ne voulais rien entendre. Quelques minutes après, je prenais place dans mon wagon en partance pour Tsarékonstantinovka-Pologui-Gouliaï-Polié.

La retraite des trains de gardes rouges me retint trois ou quatre heures entre Volnovakha et Tsarékonstantinovka. Arrivé là, je reçus d’autres nouvelles plus inquiétantes encore. Je lus : « Mon cher Nestor Ivanovitch. Dans la nuit du 16 avril, sur un faux ordre signé de toi, le détachement des anarchistes a été rappelé de Tchaplino et désarmé en route. Nos camarades de Gouliaï-Polié, les membres du Comité révolutionnaire, ceux du soviet des députés paysans et ouvriers, sont tous arrêtés. Ils attendent d’être remis aux autorités militaires allemandes et à celles de la Rada centrale, pour être exécutés. La trahison est dirigée par les nationalistes chauvins A. Volokh, I. Volkov, Ossip Soloviev, le commandant de l’artillerie V. Charovsky, et d’autres. Trois heures avant que nous ne soyons arrêtés, la compagnie juive était désignée pour prendre la garde de la garnison. Les misérables traîtres ont trompé les juifs, pour les obliger à accomplir cette besogne infâme.

« Au moment de notre arrestation, on nous a désarmés et nous avons reçu quelques coups de crosse. Quelques-uns des nôtres ont riposté par des tirs.

« Notre ami Alexis Martchenko a été appréhendé par les meneurs, mais il a réussi à leur échapper. Un peloton de jeunes juifs a été envoyé à sa recherche. Martchenko a répondu par des coups de feu et leur a lancé deux ou trois bombes avant de disparaître. Mais il a été repris à quinze verstes de Gouliaï-Polié par les juifs de la colonie Méjirytchi (numéro quatre), ramené et remis à l’état-major des traîtres. Les paysans sont démoralisés. La haine envers les juifs est générale. Je remets cette lettre à la sentinelle Ch. en lui indiquant par qui il peut te la faire parvenir. Si tu la reçois, viens vite nous délivrer avec un détachement quelconque. Ton fidèle B. Vérételnik. 16 avril. 9 heures du matin. »

Pendant que je lisais cette lettre, le détachement de Maria Nikiforova entra en gare de Tsarékonstantinovka. Je lui appris ce qui venait de se passer à Gouliaï-Polié. Elle téléphona aussitôt au commandant d’un détachement de gardes rouges, un certain matelot Poloupanov, engagé à ce moment à Marioupol dans un combat contre des invalides de guerre, soi-disant gardes blancs[63]. Maria Nikiforova lui proposa de retourner à Tsarékonstantinovka pour mener de là une offensive sur Gouliaï-Polié.

Poloupanov rétorqua qu’il ne pouvait pas retourner en arrière. Il conseilla à Maria Nikiforova d’évacuer le plus rapidement possible la région Tsarékonstantinovka-Pologui, si elle ne voulait pas que les Allemands lui coupent la retraite.

Le détachement du matelot Stépanov arriva sur ces entrefaites et, peu après, le détachement sibérien de Petrenko, composé de deux échelons de cavaliers et de fantassins. À Maria Nikiforova qui lui demandait de retourner avec elle à Pologui et, de là, sous la protection de deux autos blindées, à Gouliaï-Polié, le matelot Stépanov répondit qu’ayant attelé à son échelon plusieurs wagons de fugitifs dont il devait répondre au commandant des armées rouges de réserve du sud de la Russie, le camarade Bélinkevitch, il continuerait son chemin vers Taganrog. Effectivement, il repartit aussitôt.

Maria Nikiforova et Petrenko décidèrent de retourner à Pologui et d’occuper de force Gouliaï-Polié pour libérer tous les anarchistes et autres révolutionnaires, et tenter d’évacuer du même coup les forces armées révolutionnaires abusées, ou emporter au moins les armes afin qu’elles ne tombent pas aux mains des Allemands.

Pendant que les détachements se préparaient au départ, et que j’arpentais fiévreusement le quai en m’arrachant les cheveux, regrettant amèrement d’avoir envoyé au Front le détachement formé par notre groupe, je reçus une troisième lettre du camarade Vérételnik. Il m’écrivait : « Mon cher ami Nestor Ivanovitch, les infâmes meneurs de la trahison, effrayés par je ne sais quoi, m’ont libéré ainsi que le camarade Gorev, à la condition toutefois que nous ne quittions pas Gouliaï-Polié.

« Le camarade Gorev et moi avons profité de cette circonstance pour organiser un meeting dans chaque quartier du bourg, avec la participation des vieux paysans. Ils ont voté des résolutions exigeant la libération immédiate de toutes les personnes arrêtées, et des anarchistes en premier lieu, puis envoyé ces résolutions à l’état-major des traîtres. Tous nos camarades ont été libérés.

« De nombreux jeunes travailleurs juifs, et toute la bourgeoisie, à l’exception de M. E. Hellbuch et de Lévy[64], se sont enfuis par peur des représailles (pourtant personne ne les inquiétait ici, car nos camarades comprennent bien que les meneurs ont fait jouer aux juifs ce triste rôle pour pouvoir ensuite organiser un pogrome).

« Les Allemands approchent de Gouliaï-Polié. Nos camarades se cachent par petits groupes. Les paysans font disparaître en hâte les fusils, les mitrailleuses et les munitions et se sauvent, qui dans les champs, qui dans les villages voisins.

« Quelques-uns de mes amis et moi pensons rester jusqu’à la dernière minute. Peut-être réussirons-nous à tuer Léon Schneider. Au moment de l’arrestation de nos camarades dans le Bureau du groupe, il est entré le premier avec les haïdamaks, a déchiré notre étendard, déchiré et piétiné les portraits de Kropotkine, Bakounine et Alexandre Séméniouta. De nombreux ouvriers, paysans et paysannes ont été témoins de cet acte odieux.

« Je n’ai pas vu moi-même L. Schneider, mais j’entends dire de tous côtés qu’il a tenu aux haïdamaks un discours infâme. Nous en reparlerons plus tard. Garde-toi bien de tomber entre les pattes des Allemands. Il est préférable que tu t’abstiennes de venir à Gouliaï-Polié. Tu ne peux plus rien pour nous, maintenant : les Allemands ont occupé les villes d’Orekhov et de Pokrovskoïé, et ils seront vraisemblablement ici dans deux ou trois heures.

« Nous te retrouverons. Pour l’instant, sois prudent. Ton fidèle B. Vérételnik. 16 avril. 3 heures de l’après-midi. »

A peine avais-je lu cette lettre que je me précipitai vers Maria Nikiforova. Nous courûmes tous deux rejoindre le camarade Petrenko, je leur lus la lettre de Vérételnik et leur dis qu’à mon avis, il n’était plus temps d’aller à Gouliaï-Polié, qui à cette heure devait être occupé par les Allemands. Quant à les en chasser avec nos seuls détachements, il n’y fallait pas songer. D’ailleurs, il était probable que l’ennemi ne nous laisserait même pas arriver jusqu’au bourg. « S’ils ont vraiment occupé la ville d’Orekhov, expliquai- je, ils doivent approcher maintenant de Pologui, et si les gardes rouges ont abandonné Tchaplino et évacuent Grichino, Gouliaï- Polié se retrouve en arrière du Front allemand. »

Quoique les camarades Nikiforova et Petrenko aient commencé par se moquer de moi, disant que je ne comprenais rien à leur stratégie, que je ne connaissais pas l’ardeur au combat de leurs détachements, ils se hâtèrent peu après de tourner leurs locomotives dans la direction de Volnovakha ; quant à Pologui et Gouliaï- Polié, il n’en fut même plus question.

Lorsque je leur demandai : « Pourquoi cette hâte ? Auriez-vous reçu de ce secteur des nouvelles inquiétantes ? », Maria Nikiforova me répondit que les Allemands avaient occupé les gares de Pologui et de Verkhné-Tokmak et qu’ils avaient cerné, sur la ligne Verkhné- Tokmak-Berdiansk, le détachement anarchiste du camarade Mokrooussov.

« Si tu le désires, me dit-elle, prends place dans mon wagon. Je vais donner ordre à mon échelon de continuer sa route dans la direction de Volnovakha-Youzovo ». Et elle ajouta à mi-voix, avec un demi-sourire, en s’excusant : « Tu avais raison de dire qu’il était trop tard pour nous diriger sur Gouliaï-Polié. Toutes ses voies d’approche sont déjà occupées par les Allemands. »

Je refusai cependant de reculer avec son détachement. Je lui dis que je comptais rester où j’étais pour le moment, d’autant que celui de Petrenko avait décidé d’y passer la nuit. J’espérais voir arriver entre-temps un de mes camarades de Gouliaï-Polié. En effet, dès que j’avais su la nouvelle, j’avais envoyé là-bas Alexandre Lépetchenko avec la mission expresse d’expliquer personnellement aux communards la direction qu’ils devaient prendre dans leur fuite, en lui recommandant de fuir avec eux. Quant aux camarades Vérételnik, Gorev, Martchenko, Polonsky, Kalachnikov, Petrovsky, Liouty, Savva Makhno, S. Chepel, M. Kalinitchenko, P. Sokrouta et d’autres, Alexandre Lépetchenko devait leur demander de quitter les lieux le plus rapidement possible pour se diriger vers le Front rouge, où ils me retrouveraient.

Pendant l’arrêt du détachement de Petrenko à la gare de Tsarékonstantinovka, je retrouvai un certain nombre de camarades qui étaient demeurés à Gouliaï-Polié jusqu’à l’arrivée des Austro- Allemands et du détachement de la Rada qui les précédait en éclaireur. Ils me firent le récit de tout ce qui s’était passé dans les deux jours qui avaient suivi mon départ. Les larmes aux yeux, ils racontèrent l’odieuse trahison de notre camarade Léon Schneider et de la compagnie juive abusée par l’état-major des traîtres.

À l’entrée des troupes, leurs agents, des citoyens de Gouliaï-Polié naguère officiers, Volokh, Volkov, le SR Sahno-Prihodka, Pidoïma et un certain nombre d’autres de moindre envergure, Soloviev, les SR Charovsky, Dmitrienko, s’étaient préparés à recevoir les Allemands et les Austro-Hongrois, espérant leur prouver par des actes qu’ils n’avaient rien à envier aux bourreaux de la révolution.

Cette élite du patriotisme ukrainien, la fine fleur de la population, était prête à suivre l’exemple des occupants qui, laissant derrière eux pères, mères, femmes et enfants en proie à la faim et au froid, venaient jusqu’ici pour massacrer leurs semblables. Non contents de soutenir ces assassins conscients ou inconscients, les destructeurs de l’œuvre du peuple étaient prêts à devancer les tueurs et les incendiaires étrangers, pour noyer dans le sang les travailleurs d’Ukraine, afin que les maîtres et seigneurs du moment, traîtreusement couverts du drapeau socialiste, leur permettent de conserver leurs épaulettes dorées et leur droit de propriété sur les terres.

Ces fourriers de l’occupation du territoire révolutionnaire et de l’extermination des travailleurs remirent aux bandes ennemies qui tenaient nos rues les mitrailleuses, quelques centaines de fusils, et nos canons ! Le commandant les remercia de leur fidélité. Eux, et tous ceux qui se préparaient à leur suite au triomphe de la réaction, s’abandonnèrent à la joie abjecte que procure la faveur du plus fort.

Quel opprobre ! Et quel désir de vengeance il fit naître dans l’âme des révolutionnaires ! Vengeance contre tous ceux qui piétinent le peuple laborieux, asservi, torturé, bafoué dans ses aspirations politiques et sociales. Plus de pitié pour les bourreaux des travailleurs ! Pas de quartier pour les ennemis de la révolution ! [65]

CHAPITRE IV SOUS LES COUPS DE LA CONTRE-RÉVOLUTION AUSTRO-ALLEMANDE ET DE SES COMPLICES, LES NATIONALISTES UKRAINIENS DE LA RADA CENTRALE (avril-juillet 1918)

I Sur le chemin de la retraite. — II Désarmement du détachement de Maria Nikiforova. — III Notre conférence de Taganrog. — IV À la recherche des libres communards. — V Ma rencontre avec les anarchistes de Rostov. — VI En route avec un convoi d’artillerie rouge. — VII À Tsaritsyne. Combat du détachement de Petrenko contre la fourberie du pouvoir. Mort de Petrenko. — VIII Je fais connaissance avec des membres du milieu révolutionnaire. — IX Mes retrouvailles avec les communards, leur installation au village d’Olchanskoïé et mon nouveau départ. — X À Saratov. Anarchistes locaux et réfugiés. Ma fuite. — XI À Astrakhan. Je quitte mes compagnons de voyage. Je cherche du travail et rencontre les anarchistes locaux. — XII En route pour Moscou. — XIII À Moscou. Rencontre avec des anarchistes, des SR de gauche et des bolchéviks. — XIV Conférence anarchiste à l'hôtel Florence de Moscou. Visite à Kropotkine. — XV Congrès panrusse des syndicats du textile. À propos de la dictature du prolétariat. — XVI À la section paysanne du Comité central exécutif des soviets. Situation des SR de gauche. — XVII Au Kremlin. Conversation avec Sverdlov. — XVIII Ma rencontre avec Lénine et mon entretien avec lui. — XIX Nouvelles rencontres et nouvelles impressions pénibles. Préparatifs au retour en Ukraine. —XX En route pour l’Ukraine.

I Sur le chemin de la retraite.

Au mois d’avril 1918, je fus convoqué à l’état-major des gardes rouges d’Égorov. Je ne le trouvai pas à l’endroit indiqué : il avait battu en retraite devant l’avancée des troupes allemandes et autrichiennes, et on ignorait jusqu’où. Pendant que je me déplaçais en chemin de fer, des changements importants s’étaient produits à Gouliaï-Polié. Le village était tombé aux mains des ennemis de la révolution. Les détachements des gardes rouges et de l’Armée rouge fuyaient, suivis de détachements révolutionnaires d’autres tendances. En certains endroits, la population se sauvait également, à la grande satisfaction de l’occupant.

L’annonce de la prise de Gouliaï-Polié m’atteignit à la gare de Tsarékonstantinovka. La nouvelle me secoua, moi qui assistais à la fuite des forces révolutionnaires, déjà pénible à voir. Une lourde incompréhension me pesait sur le cœur et m’empêchait de me représenter clairement ce qui s’était passé au village pendant mes deux jours d’absence. J’étais tellement ébranlé que je ne pus y résister physiquement. Je m’allongeai sur place, la tête sur les genoux d’un garde rouge et, pensant à voix haute, je m’écriai : « Non ! Non ! Jamais je n’oublierai la trahison des chauvins ukrainiens ! Peut-être est-ce une honte pour un anarchiste révolutionnaire, mais je veux me venger, et m’en souviendrai à l’avenir dans mon activité militante ! »

Les gardes rouges qui se trouvaient avec moi me le rapportèrent par la suite, ajoutant que je m’étais effondré en pleurs et endormi là. Je n’en conservai aucun souvenir, seulement l’impression d’un violent accès d’angoisse. Pourtant, je parvenais à marcher et à bavarder - sans plus savoir d’ailleurs où je me trouvais. Ce n’est qu’après être descendu du wagon, m’apercevant que j’étais toujours en gare de Tsarékonstantinovka, que je repris conscience, m’excusai auprès de mes compagnons gardes rouges et me dirigeai vers le bout du quai. En chemin, je rencontrai mon frère Sawa et quelques camarades qui avaient pu se sauver de Gouliaï-Polié. Après la joie des retrouvailles, je les assaillis de questions. Mes compagnons, voyant dans quel état j’étais, évitèrent de me donner des réponses trop précises. Ils se contentèrent de me dire que le bourg était occupé mais que tous n’avaient pas péri. Malgré ma colère, ils ne voulurent pas m’en dire davantage. Le temps pressait, il est vrai, car il nous fallait trouver de la place dans l’un des trains en partance. Je le dis à mon frère, qui se débrouilla pour nous placer.

Quelques minutes plus tard, nous étions dans un wagon de gardes rouges où nous nous mîmes à discuter à fond de la situation de l’Ukraine. Nous parlâmes de Gouliaï-Polié, de sa vaste région et de l’œuvre révolutionnaire considérable que nous avions pu accomplir. Tout nous y ramenait, les derniers événements nous forçaient à constater les faiblesses de notre organisation, de ces bataillons libres révolutionnaires qui auraient pu s’opposer à la contre-révolution des corps expéditionnaires allemands et des unités de la Rada.

Lors de la formation des bataillons libres, nous avions commis l’erreur d’intégrer les volontaires sans faire aucune vérification, laissant ainsi des partisans de la Rada s’y introduire. Le plus grave à mes yeux était que nous avions permis à cinq ou six traîtres avérés d’aider l’ennemi à s’emparer de Gouliaï-Polié sans combats et de contribuer ensuite à l’exécution de nombreux révolutionnaires. Autre erreur, nous avions envoyé en toute hâte notre détachement anarchiste-communiste au Front, sans tenir compte du contexte stratégique (bien que la chose se soit faite en accord moral et tactique avec les autres détachements). Il aurait fallu le maintenir sur place, sous le contrôle direct du Comité révolutionnaire et du Secrétariat du groupe anarchiste-communiste, tant que les autres détachements révolutionnaires se trouvaient à proximité, et attendre le moment de l’offensive générale pour le diriger en avant- garde vers le Front.

Les témoins des événements me dirent que les arrestations du Comité révolutionnaire, des membres du soviet des ouvriers et paysans et du secrétaire du groupe anarchiste-communiste s’étaient faites sous la conduite de cinq individus, munis parfois de faux documents, épaulés de la compagnie juive armée, instable politiquement et portée à s’adapter aux circonstances. Ce qui ne se serait jamais produit si le détachement anarchiste- communiste s’était trouvé sur les lieux. Le commandant de cette compagnie - ce n’était pas un juif - avait tendance à prendre parti pour le plus fort dans les moments difficiles. Ce fut lui qui, avec la collaboration des comploteurs et le consentement tacite de sa compagnie, mena l’attaque du Comité révolutionnaire, le mit en état d’arrestation, puis appréhenda plusieurs membres du soviet, ainsi que de vieux paysans et des ouvriers anarchistes-communistes.

Si le détachement anarchiste-communiste s’était trouvé là, il aurait empêché cette attaque. Elle avait eu lieu, hélas, et on pouvait s’attendre - je le déclarai à mes camarades - à ce que les paysans et ouvriers de la région se prennent pour les juifs d’une haine indigne, forcément nuisible à la cause révolutionnaire. Nos ennemis conscients et inconscients pourraient l’utiliser comme bon leur semblerait. Nous qui avions convaincu les travailleurs que les ouvriers juifs étaient leurs frères et qu’il fallait les associer à l’œuvre commune sur la base des principes de liberté et d’égalité, risquions de nous trouver confrontés à des pogromes antijuifs. Nous devions y réfléchir très sérieusement.

« C’est vrai, me répondirent les camarades, la haine des juifs est au plus haut, mais nous n’y sommes pour rien. A Gouliaï-Polié, ils n’ont jamais été isolés du reste de la population, et ce sont les actes des 15-16 avril qui ont retourné la situation. Comment lutter contre cet état d’esprit ? Tous les nôtres sont plongés dans la clandestinité à cause de la compagnie juive !

-

Oui, voilà l’important, insistai-je. C’est à cause du triomphe de la contre-révolution et de la conduite stupide de la jeunesse juive qu’un esprit d’antisémitisme menace Gouliaï-Polié. À nous de l’empêcher de prospérer. Nous devons y retourner coûte que coûte et combattre ce mal en expliquant aux travailleurs révolutionnaires qui porte la responsabilité des arrestations. Si nous n’y parvenons pas, rappelez-vous bien ceci, la population laborieuse juive va être persécutée.

-

Tu as raison, convinrent mes amis. Nous ne pourrons y remédier qu’en nous rendant sur place. Maintenant, il faut réfléchir au lieu où nous allons faire halte et rassembler tous ceux qui auront pu franchir les lignes jusqu’à nous. »

Nous décidâmes d’aller passer quelque temps à Taganrog, qui était alors le centre du gouvernement bolchévik-SR de gauche ukrainien, et où s’étaient regroupés tous ses partisans. C’est là que se repliaient la plupart des détachements de gardes rouges ; certains recevaient leur ordre de marche ; d’autres étaient arrêtés, désarmés de force et même jugés. Nous y resterions une ou deux semaines, le temps d’être rejoints par nos autres camarades et d’organiser une conférence où nous déciderions comment et dans quel ordre nous retournerions définitivement dans nos régions, afin de mener la lutte clandestine contre la réaction triomphante.

Pendant que nous discutions de ces questions, le train du détachement de Petrenko, dans lequel nous étions montés, reçut justement l’ordre de se diriger vers Taganrog, lieu de regroupement de toutes les forces que le commandement rouge comptait utiliser pour organiser la résistance générale face aux Allemands et à la Rada de Kiev. Le convoi se mit en route. Ce fut un déchirement de quitter la région où nous avions tant œuvré. Mais nous n’avions pas le choix. Il fallait nous éloigner non seulement physiquement mais aussi en esprit, afin de vérifier ce en quoi nous croyions et nous demander si notre grande espérance pouvait surmonter la débâcle. La population révolutionnaire ukrainienne, désorganisée à la fois par le traité bolchévik de Brest-Litovsk et par la politique de la Rada, vassale des Austro-Allemands, parviendrait-elle à comprendre le rôle infâme que jouaient ses maîtres, saurait-elle s’organiser de manière autonome pour renverser ses bourreaux, sans subir l’emprise des provocateurs socialistes-chauvins ?

Malgré nos échecs, connaissant l’état d’esprit des travailleurs ruraux, je nourrissais un profond espoir de le voir renaître encore plus ferme et rigoureux dans ses moyens d’action. Avec mes amis Savva Makhno, Stépan Chepel, Vania, venus à ma rencontre pour me prévenir des risques que comportait un retour illégal à Gouliaï- Polié, nous fîmes le point de la situation. En fin de compte, nous décidâmes de rassembler rapidement nos camarades du groupe à Taganrog et d’arrêter le plan d’un retour organisé à Gouliaï-Polié et dans sa région, afin d’y mener une lutte clandestine, malgré les dangers qui nous attendaient tous. Mon frère Savva quitta Taganrog pour le Front, situé à près de soixante-dix kilomètres de là, pour rechercher et rassembler les camarades. Pendant ce temps, je fis connaissance avec plusieurs membres de la fédération anarchiste locale et suivis de près l’affaire de la camarade Maria Nikiforova, commandant d’un détachement anarchiste poursuivie par les autorités bolchéviques.

II Désarmement du détachement de Maria Nikiforova.

Les détachements anarchistes, comme ceux des bolchéviks, se sauvaient sous les coups de l'ennemi et tentaient de récupérer à une distance respectable du Front. Là, le laisser-aller et l’irresponsabilité de beaucoup de révolutionnaires se manifestaient à plein. C’était une conséquence de Brest-Litovsk, où les bolchéviks russes et les socialistes ukrainiens avaient trahi la révolution. Et c’est aussi pourquoi, j’en suis convaincu, je me retrouvais moi- même à l’arrière, loin du Feu. Le détachement anarchiste de Maria Nikiforova y stationnait aussi, ce qui lui valait la persécution du pouvoir bolchévik - lequel, en bon pouvoir d’État, ne lui pardonnait pas sa tendance politique. Ce qui était admis pour les détachements bolchéviks et SR de gauche ne l’était pas pour les anarchistes. Ceux-ci devaient combattre au Front jusqu’à la mort, et voilà qu’un détachement commandé par une anarchiste se trouvait devant eux, contre leurs instructions ! La période était favorable à leur sale besogne, car Lénine et Trotsky se déchaînaient contre les anarchistes, détruisant leurs organisations à Moscou et ailleurs sans

que les dirigeants SR de gauche s’y opposent. Un détachement de gardes rouges, sous le commandement du bolchévik Kaskine, procéda à l’arrestation de Maria Nikiforova et au désarmement de ses hommes, sous mes yeux, dans l’enceinte du soviet local. Comme elle sortait du bâtiment, elle rencontra un bolchévik bien connu, Zatonsky, et l’apostropha en lui demandant pourquoi on l’arrêtait. L’autre ayant répondu qu’il « ne savait pas », elle le traita en face de lâche et d’hypocrite.

Cependant, son détachement ne se dispersa pas. Il ne fusionna pas non plus avec celui de Kaskine. Il demanda fermement où l’on avait caché Maria Nikiforova et pourquoi on les avait désarmés. Tous les anarchistes s’associèrent à son exigence, avec le soutien du comité local des SR de gauche. J’envoyai immédiatement un message, signé de moi et de Maria Nikiforova, au commandant du Front rouge Antonov-Ovséenko, pour avoir son avis sur le détachement et lui demander de donner l’ordre de libérer Maria Nikiforova, de réarmer ses hommes et d’indiquer le secteur du Front qu’ils devaient rejoindre. Il répondit par un télégramme aux autorités de Taganrog, avec une copie pour nous, adressée à la fédération anarchiste locale.

Ce télégramme portait la marque d’un commandant expérimenté : « Le détachement de Maria Nikiforova m’est bien connu, ainsi qu’elle-même. Plutôt que de désarmer de telles unités de combat, vous feriez mieux d’en former de pareilles. »

En même temps, de nombreux télégrammes de protestation parvinrent à Taganrog depuis le Front, tant de la part de commandants et de détachements bolchéviks, que de SR de gauche et d’anarchistes. Le train blindé anarchiste d’Ékatérinoslav (de l’usine de Briansk), sous le commandement du camarade Garine, arriva à Taganrog pour exprimer sa protestation révolutionnaire contre cet acte du pouvoir. Cela n’avançait les affaires ni de ceux qui avaient donné l’ordre, ni de leurs exécutants. Le pouvoir central fabriqua alors un faux dossier à charge contre Maria Nikiforova et son détachement, les accusant d’avoir pillé la ville d’Elisabethgrad en mars 1918, lorsqu’ils en avaient chassé les chauvins ukrainiens. Ainsi, on lui préparait une affaire de droit commun. Il faut le dire : les bolchéviks étaient passés maîtres dans l’art d’inventer des mensonges éhontés et des lâchetés de toutes sortes. Ils rassemblèrent plus d’accusations qu’il n’en fallait et machinèrent un épais dossier contre notre camarade et son détachement.

Le procès commença le 20 avril. Le tribunal révolutionnaire était composé de deux SR de gauche locaux, de deux bolchéviks, eux aussi de Taganrog, et d’un bolchévik représentant le pouvoir central ukrainien. Les audiences étaient publiques et prirent le caractère d’un tribunal d’honneur. Il faut reconnaître que les SR de gauche se montrèrent aussi objectifs envers l’accusée qu’indépendants à l’égard des accusateurs, instruments du pouvoir central.

Celui-ci avait recruté parmi les fuyards une masse de témoins à charge, s’efforçant par tous les moyens d’incriminer Maria Nikiforova comme droit commun et de la faire exécuter. Mais le tribunal s’avéra révolutionnaire, objectif et surtout, tant au point de vue politique que juridique, parfaitement insensible dans sa majorité aux provocations des agents stipendiés du pouvoir. Il fit entendre à titre de témoins beaucoup de membres de l’assistance, et leur laissa les libertés de la tribune.

L’un des compagnons de Front de Maria Nikiforova et de son détachement, l’anarchiste Garine, prit la parole. Il déclara avec ardeur devant les juges et le public qu’il était convaincu que « si la camarade Nikiforova avait accepté de rejoindre le banc des accusés, c’était qu’elle tenait la majorité des juges pour de vrais révolutionnaires et qu’elle savait qu’en sortant d’ici, elle et son détachement seraient lavés de tout soupçon, qu’on leur rendrait leurs armes et qu’ils iraient combattre la contre-révolution. Si elle avait craint que le tribunal puisse se montrer docile aux desseins du gouvernement et de ses provocateurs, elle m’en aurait informé et je déclare au nom de tout l’équipage de mon train blindé que nous l’aurions libérée de force. »

Cette déclaration indigna les juges révolutionnaires. Néanmoins, ils répondirent que le tribunal s’était constitué en toute indépendance et qu’il mènerait le procès jusqu’à sa conclusion logique. Si la culpabilité de la camarade Nikiforova était établie, elle recevrait son châtiment. Si les accusations portées contre elle se révélaient fausses, le tribunal prendrait toutes les mesures nécessaires pour que son armement lui soit rendu et qu’elle puisse soit regagner le Front, soit aller où bon lui semblerait.

Au terme de ses délibérations, le tribunal décida que l’accusation de pillage était sans fondement. Il ordonna la libération immédiate de Maria Nikiforova et qu’on lui rende son détachement avec les armes et l’équipement confisqués par Kaskine - avant de leur fournir un convoi pour remonter au Front, puisque c’était leur vœu le plus cher.

Le lendemain, la camarade Nikiforova visita la fédération anarchiste de Taganrog. Nous publiâmes à cette occasion un tract au nom du soviet des anarchistes, qui dénonçait le pouvoir central bolchévik d’Ukraine et le commandant Kaskine dans la falsification de l’affaire Nikiforova. Je rédigeai moi-même entièrement le tract, que certains de nos camarades désapprouvèrent pour la dureté des termes employés contre Kaskine. Ensuite, pendant que son détachement se reformait, j’organisai avec Maria et un militant anarchiste local une série de meetings au nom de la fédération de Taganrog : dans les usines métallurgiques et les tanneries du centre de la ville, au théâtre Apollo et dans d’autres localités de la région. Le thème des meetings était : « Défense du Front contre les corps expéditionnaires contre- révolutionnaires austro-allemands et la Rada centrale ukrainienne. Défense contre la réaction d’État à l’arrière, où le pouvoir se sent aussi fort qu’il est impuissant sur le Front. » Partout, sur les affiches et aux meetings, je me présentai sous le pseudonyme de Le Modeste (celui que j’avais au bagne). Nous fûmes souvent soutenus par les SR de gauche de Taganrog et nous remportâmes un grand succès.

Je me souviens que deux sommités bolchéviques, Boubnov et Kaskine, vinrent participer à l’un des meetings organisés aux tanneries, ainsi que des représentants du comité central des SR de gauche. Avec quelle déception les bolchéviks durent interrompre leur intervention, non sans avoir crié et tapé du pied pour essayer de se faire entendre devant des milliers d’ouvriers, lorsque ceux- ci leur lancèrent : « Assez de nous endormir par vos discours ! Nous prions le camarade Le Modeste de venir à la tribune, il saura vous répondre ! »

Lorsque j’eus fini de répondre à Boubnov (Nikiforova avait répondu à Kaskine), la masse des ouvriers siffla les deux bolchéviks, en me criant : « Camarade Le Modeste, chassez-les de la tribune ! » Après ces meetings, la camarade Nikiforova s’occupa de préparer son détachement en partance pour le Front. Quant à moi, je réglai les préparatifs de la conférence qui devait réunir les anarchistes de Gouliaï-Polié, lesquels commençaient à arriver un par un à Taganrog.

III Notre conférence de Taganrog.

Dès que mon frère Savva put rejoindre notre secteur du Front, il y contacta les camarades Alexis Martchenko, Isidore (alias Pétia) Liouty, Boris Vérételnik, Sémion Karetnik et beaucoup d’autres. Il leur indiqua l’adresse où ils devaient se rendre à Taganrog, tout en restant lui-même quelque temps sur le Front pour se faire une idée de la situation. Lorsque tous les camarades furent arrivés, nous fixâmes le jour de notre conférence au siège de la fédération anarchiste locale. Elle s’ouvrit à la fin d’avril 1918. Je pris la parole pour engager chacun à donner son avis sur les erreurs que nous avions commises dans l’organisation des bataillons libres et lorsque nous n’avions pas su prévoir que les agents de la Rada et du commandement allemand se préparaient à arrêter notre Comité révolutionnaire, ainsi que des membres du soviet et plusieurs militants de notre groupe.

L’échange nous amena à la même conclusion où nous étions parvenus naguère avec les camarades, à Tsarékonstantinovka, à savoir que si le détachement anarchiste-communiste n’avait pas rejoint le Front mais était demeuré sur place en attendant l’offensive générale de nos unités, le complot des provocateurs n’aurait jamais réussi, même en mon absence. La compagnie juive n’aurait pas été appelée à prendre exceptionnellement son tour de garde à la place d’une autre, moins réceptive à la provocation. D’autant que, bien que portée à s’adapter à n’importe quelle situation du fait de sa composition petite-bourgeoise, elle n’aurait jamais osé s’attaquer au Comité révolutionnaire en faveur des Allemands et de la Rada, sachant qu’il y avait à Gouliaï-Polié un détachement capable de s’opposer à elle. Les provocateurs avaient su la persuader qu’il lui suffirait d’entamer une action qu’achèveraient les détachements allemands et ceux de la Rada, lesquels, selon leur dire, étaient victorieux dans toute la région et s’approchaient de la localité.

« C’est l’attitude typique des juifs petits-bourgeois, ajoutèrent certains de mes amis, ils sont tellement assoiffés de louanges, surtout de celles du haut commandement ennemi ! » En effet, il les avait chaudement félicités, ainsi que les comploteurs contre- révolutionnaires .

Bien entendu, cette explication plausible du rôle joué par la compagnie juive dans le complot n’était que le douloureux cri du cœur de ceux qui avaient tant lutté contre l’antisémitisme et voyaient maintenant des juifs s’acoquiner avec des antisémites notoires pour livrer leurs frères aux bourreaux allemands et à leurs complices, les chauvins ukrainiens. Il était impossible d’apaiser cette douleur dans l’âme des camarades réduits à l’impuissance, au point que certains versaient des larmes. Cependant, l’idée ne les effleurait pas d’organiser des pogromes ou de se venger sur les juifs des méfaits de certains d’entre eux. En général, ceux qui traitent les makhnovistes de pogromeurs mentent effrontément. Car personne, même parmi les juifs eux-mêmes, n’a jamais combattu aussi impitoyablement et fermement les pogromes et l’antisémitisme en Ukraine que les anarcho-makhnovistes. Mes écrits le démontreront irréfutablement.

Voyant la douleur et le désespoir s’emparer de la plupart de mes amis et repousser au second plan la discussion des autres problèmes dont on devait débattre, je dominai mon propre désarroi et posai la question essentielle de notre conférence : devions-nous retourner en Ukraine, dans notre région, ou bien irions-nous ruminer notre triste sort dans une ville quelconque de Russie ? « Rentrons ! Rentrons ! Rentrons tous ! », répondirent-ils d’une même voix ferme et claire.

Puis on aborda trois questions, qui furent résolues comme suit :

1.

Nous revenions clandestinement dans notre région, organisions des groupes de combat de cinq à dix paysans et ouvriers, et prônions l’initiative armée dans le cadre d’un soulèvement de masse.

1.

Notre retour ne pouvait être collectif et simultané. Toutefois, les premiers arrivés devaient se manifester en déclenchant une terreur individuelle impitoyable contre les commandements des armées d’occupation et de la Rada centrale, ainsi que par des attaques paysannes collectives contre tous les pomechtchiks ayant fui leurs propriétés lors du partage des terres et des biens, et qui profitaient de l’invasion pour revenir dans leurs anciennes demeures et tout récupérer. Il fallait s’en prendre à eux, ainsi qu’aux états-majors de leurs détachements punitifs, soutenus, selon le témoignage de paysans locaux, par des unités allemandes et austro-hongroises. Leur but était de s’emparer des terres et du bétail des paysans, qu’ils fouettaient au besoin à coups de schlague, faisant même fusiller les moins dociles.

Les objectifs de notre offensive contre tous ces oppresseurs étaient : a) le désarmement des pomechtchiks et de leurs détachements ; b) la confiscation de leur argent et l’exécution, témoignages à l’appui, de ceux qui s'étaient distingués dans la répression des paysans et ouvriers.

1.

La défense de la révolution exigeait de l’armement et des munitions que les travailleurs devaient prendre à leurs ennemis. Aussi nous devions revenir dans notre région avec une seule pensée : mourir ou bien défaire le front de la contre-révolution, afin de vivre libres dans une société nouvelle. Un à un et collectivement, nous devions aspirer à organiser dans les villages et parmi les travailleurs des bataillons libres composés d’unités légères de combat pour mener des attaques surprises contre les armées d’invasion et leurs alliés, les désarmer et, en cas de résistance acharnée, les anéantir.

Ces trois décisions cimentèrent notre volonté de retour à Gouliaï-Polié. Sans m’en rendre compte, j’en fus l’inspirateur énergique. Restait à savoir s’il convenait de rentrer séparément ou tous ensemble. L’important était d’y être tous en juillet, lorsque les paysans seraient dans les champs à moissonner. Car il nous faudrait parler avec eux, connaître leur avis, leurs intentions véritables ; sélectionner les plus décidés et constituer avec eux l’avant-garde d’où partirait l’initiative pour toute la région. Je déclarai à mes camarades que nos décisions ne vaudraient rien si elles n’étaient appliquées collectivement par tous les travailleurs, et qu’il nous fallait agir dans ce sens.

Ensuite, le camarade Vérételnik souleva la question du membre de notre groupe, Léon Schneider, et de sa trahison durant les événements des 15-16 avril, non seulement envers le groupe mais aussi envers l’anarchisme. « J’ignore, dit Vérételnik, si Léon Schneider a perdu la tête d’un coup ou s’il a glissé inconsciemment à un état d’esprit petit-bourgeois. Quoi qu’il en soit, il n’a pas seulement pris parti pour le plus fort, il s’est mêlé à la bourgeoisie juive qui accueillait avec le pain et le sel les Allemands et les voyous de la Rada. Il a été le premier à leur souhaiter la bienvenue en ukrainien et à se précipiter avec eux dans le local de notre groupe, à lacérer nos drapeaux, à piétiner les portraits de Bakounine, Kropotkine et Alexandre Séméniouta qu’il prétendait tant aimer auparavant... Il a saccagé la bibliothèque du groupe, alors que même parmi ces chauvins il s’en est trouvé pour ramasser nos livres et nos journaux, les emporter chez eux et faire savoir à nos camarades qu’ils les tenaient à leur disposition.

« Moi, ajouta Vérételnik, j’insiste pour que les membres de notre groupe ici présents se prononcent nettement sur la trahison de Schneider. Il a agi en provocateur et j’estime qu’il doit être exécuté. »

Tout ce que raconta Vérételnik fut confirmé par d’autres témoignages. Quant à savoir comment agir en cas de rencontre avec Schneider, la question resta ouverte, en attendant que l’ensemble du groupe y réponde à Gouliaï-Polié. Cependant, la conférence penchait unanimement pour son exécution.

La réunion s’acheva sur la proposition d’utiliser le mois et demi qui nous séparait de notre retour à nous rendre compte de la situation des ouvriers et paysans de la région du Don, dans la mesure où la situation militaire le permettrait. On décida également qu’on visiterait quelques grandes villes du centre de la Russie, afin d’observer comment s’y comportaient les nouvelles autorités bolchéviques et SR de gauche et de s’assurer que les travailleurs n’avaient pas abdiqué entre leurs mains le soin de construire la nouvelle société libre.

Ainsi, nous nous séparâmes en plusieurs groupes : moi et Vérételnik résolûmes d’aller visiter Moscou, Petrograd et Kronstadt. Stépan Chepel et Sémion Karetnik décidèrent de rejoindre mon frère Sawa vers le Front et si possible de le franchir pour gagner Gouliaï-Polié. Les camarades Vania Stépanovsky, P. Kraskovsky, Korostélev, A. Martchenko, Isidore Liouty, Vania, Gorélik et Koliada décidèrent eux aussi de se rendre à Moscou, avant de revenir à Orel et Koursk, où ils prévoyaient de nous attendre, Vérételnik et moi, pour que nous retournions ensemble en Ukraine à travers le Front. On se sépara avec la ferme volonté de se retrouver tous à Gouliaï-Polié pas plus tard que vers la fin juin ou le début de juillet, afin d’y liquider la contre-révolution.

IV À la recherche des libres communards.

Comme je m’apprêtais à quitter Taganrog, j’appris que parmi les convois ferroviaires en transit se trouvait celui des membres des communes agraires que notre groupe avait organisées dans la région de Gouliaï-Polié. J’avais participé activement à l’une d’elles et je voulus retrouver ma compagne qui en était membre, l’ayant perdue de vue. Je voulais retrouver également les communards avec qui j’avais vécu, partager avec eux nos impressions sur ce qui se passait ; d’autant que j’avais été l’un des fondateurs de la commune et me sentais investi d’une certaine responsabilité à leur égard. Je quittai Vérételnik pour partir à leur recherche. Chemin faisant, en direction de Rostov sur le Don, je rencontrai le marin Polonsky, le commandant du bataillon libre de Gouliaï-Polié, en compagnie de son frère. Il me déclara qu’il ne voulait plus retourner chez les SR de gauche, ni rester parmi les anarchistes, et qu’il se mettait à étudier le bolchévisme. Et si, à l’examen, il ne le jugeait pas de force à renverser la contre-révolution, il se mettrait en réserve, dans la neutralité de la vie civile, car désormais, me dit-il, le plus important pour lui était « de garder la santé, sans quoi on ne peut survivre par les temps qui courent ».

Après m’être un peu moqué de lui, je lui donnai quand même les mille roubles qu’il me demandait, pris sur la caisse du Comité révolutionnaire, et partis pour Rostov sur le Don. Là, je passai trois jour à parcourir en vain les lignes de chemin de fer pour tenter de retrouver mes communards. Je rencontrai de nouveau le camarade Bélinkevitch, commandant des troupes de réserve du sud de la Russie, qui avait approvisionné naguère Gouliaï-Polié en armes. Nous parlâmes aussitôt de l’étonnante rapidité de la retraite rouge, puis des événements des 15-16 avril à Gouliaï-Polié. C’était un homme droit et franc, ce qui lui donnait l’allant d’un véritable combattant de la révolution. Cependant, il était bolchévik, de l’espèce qui non seulement pense, mais agit selon les directives centrales des trois ou cinq éminences de son parti. Cela me révolta, sachant d’expérience qu’il valait mieux agir en fonction des circonstances concrètes, du moins tant que ce n’était pas aller à l’encontre de la révolution. Il m’apprit qu’il avait donné personnellement l’ordre de mettre un convoi à la disposition des communards, afin qu’ils puissent se déplacer librement. Selon lui, ils avaient transité par Rostov, mais où s’étaient-ils dirigés ensuite ? Il n’en savait rien. Il me déconseilla de repartir dans la direction de Voronège, car des détachements de Cosaques contre-révolutionnaires arrêtaient les trains et n’hésitaient pas à fusiller les passagers tant soit peu suspects. Les prévenances et l’amabilité de Bélinkevitch me retinrent plusieurs jours à Rostov.

V Ma rencontre avec les anarchistes de Rostov.

Jusqu’ici, les anarchistes de Rostov avaient édité un hebdomadaire très sérieux, L'Anarchiste, qui avait une influence certaine sur les travailleurs de la région, aussi bien comme éducateur qu’en matière d’organisation. Je n’en trouvai pas trace à mon arrivée dans la ville ; en revanche, je découvris un petit journal du soir, Le Drapeau noir, une feuille recto verso remplie uniquement d’informations sur l’état du Front, la plupart incomplètes ou même entièrement fausses. Sa rédaction se déplaçait sans cesse à travers la ville, ce qui m’empêcha de prendre contact avec ses membres. Un jour, je rencontrai sur un marché Grégoire Borzenko, un compagnon sérieux qui avait milité à Odessa et à Kharkov. Je lui demandai s’il connaissait les rédacteurs du Drapeau noir et il me répondit d’une manière curieuse qu’il avait entendu dire que trois anarchistes le rédigeaient mais qu’à son avis « ils jouaient le jeu des puissants, ce qui faisait d’eux nos ennemis ».

Pas plus que moi, les autres anarchistes arrivés sur place ne purent rencontrer la rédaction de cette feuille du soir, qui semblait disposer de fonds importants. Après en avoir lu plusieurs numéros, je vis bien que le torchon trafiquait de tout et n’avait aucun rapport avec l’activité révolutionnaire. Toutefois, on ne pouvait rien entreprendre contre ces faux anarchistes. D’une part, parce que notre mouvement était éparpillé en une multitude de groupes n’ayant aucune liaison entre eux - sans même parler d’unité d’action révolutionnaire -et accueillant quiconque se réclamait de l’anarchisme, y compris les mouchards qui fonctionnaient contre monnaie sonnante au service du pouvoir bolchévik-SR de gauche. D’autre part, parce que tant que durerait la persécution lancée contre l’anarchisme par Lénine et Trotsky, toute dénonciation de faux anarchistes pouvait être mal interprétée.

Le malheur était que le mouvement anarchiste russe se trouvait désorienté, faute de liens organisés avec les masses laborieuses, et qu’une bonne partie des siens partaient à la remorque du pouvoir bolchévik. Ce dernier y trouvait son compte, car les anarchistes révolutionnaires étaient ses contradicteurs les plus dangereux.

Le pouvoir commença donc à tolérer la parution de certains journaux anarchistes, tout en faisant le tri qui lui convenait. C’est alors qu’une méprisable tendance à la collaboration apparut dans notre mouvement. Bien sûr, ceux qui passaient ainsi au bolchévisme en restant anarchistes de nom, ne se souciaient plus de l’organisation de nos forces. Le tout à la jésuite, sous couvert de liberté d’opinion.

À l’heure la plus pénible pour la révolution et pour l’anarchisme, alors que la raison collective et l’énergie étaient plus que jamais nécessaires, ceux qui avaient pu s’instruire aux dépens des travailleurs, acquérant sur leur dos les connaissances pour bien comprendre, écrire et parler avec éloquence, les intellectuels de l’anarchisme, rejoignirent par colonnes entières les bureaux bolchéviks de l’instruction comme responsables ou conseillers. Ils délaissaient l’œuvre anarchiste ; c’est qu’elle était pénible, dangereuse, et qu’ils préféraient les paroles à l’action ! Certains camarades ouvriers empruntèrent la même voie. La désorganisation du mouvement avait causé cette évolution funeste. Mon bref séjour à Rostov, mes rencontres avec les anarchistes de passage, la lecture du torchon Le Drapeau noir, l’attitude de certains membres du groupe anarchiste local et en particulier, lors de l’évacuation de la ville devant l’avance des troupes contre-révolutionnaires, le saccage de son siège par ceux qu’on y avait accueillis à bras ouverts pour leur procurer du repos - mais la plupart s’étaient contentés de se prélasser parmi les meubles et de tout souiller -, tout cela ne me fit perdre ni l’espoir ni la certitude de rencontrer des compagnons de valeur. Ma conviction se renforça même, après le meeting organisé par les anarchistes de Rostov à la Rotonde, où je constatai qu’il y avait encore des forces saines parmi nous. Devant le recul général de la révolution, ceux-là s’apprêtaient à passer dans la clandestinité, et certes, ils n’avaient rien de commun avec les prétendus camarades qui avaient dégradé et pillé leur siège.

Voilà où j’en étais lorsque je m’installai avec une trentaine de camarades d’Ukraine dans une base d’artillerie commandée par un sympathisant anarchiste, Pachetchnikov, qui attendait de partir vers le nord-est, par Tsaritsyne et Balachov, en direction du Front de Voronège. Nous fûmes tous enregistrés comme membres de l’équipage du train et servîmes tour à tour dans ses rangs. Bien que le moment ne fût pas très favorable, j’intervins tout de même à trois reprises devant des assemblées d’ouvriers de fabriques et d’usines de Rostov, au nom du groupe anarchiste paysan, afin de dissiper la mauvaise impression causée par la parution de l’organe provocateur Le Drapeau noir, et d’éclairer le rôle des anarchistes dans les événements en cours.

La révolutionnaire Rostov se préparait à l’évacuation. Le commandant de la région, Podtelkine, avait déjà déménagé son état-major, passant d’un hôtel particulier réquisitionné à un wagon attelé de deux locomotives prêtes à partir à tout moment. D’autres institutions révolutionnaires suivirent son exemple. L’inquiétude des autorités était évidemment partagée par la population qui les avait soutenues. Tous se mirent à quitter la ville. Ce triste spectacle fut aggravé de pillages et d’exactions, les voleurs professionnels profitant d’une situation où ils étaient comme des poissons dans l’eau. Je me demandai s’il y avait moyen de s’y opposer et dus conclure que dans un pareil reflux de l’avant-garde révolutionnaire la chose était pratiquement impossible. Je me demandai aussi si ces méfaits n’étaient pas favorisés par quelque organisation clandestine, tant ils compromettaient la révolution aux yeux des habitants. Je n’eus pas le loisir de m’en convaincre, pris comme j’étais moi-même dans le courant de l’évacuation de Rostov - ville qui m’était chère du temps de la parution de l' Anarchiste, que nous lisions avec beaucoup d’intérêt à Gouliaï-Polié.

VI En route avec un convoi d’artillerie rouge.

Sur les voies ferrées, l’encombrement de la retraite était tel, que nous avons mis près de deux jours pour parcourir la distance qui sépare Rostov du nœud ferroviaire de Tikhoretskaja. Arrivés là, comme nous n’avions plus aucune réserve de pain ni d’autres vivres, le commandant du convoi envoya mes camarades acheter le nécessaire sur le marché, comptant sur le droit encore valable naguère pour tout détachement rouge de ne pas payer les produits dans certains cas, ou de ne régler que le tiers du prix.

Mes camarades m’entraînèrent avec eux. Nous achetâmes tout ce que mentionnait la liste, calculée pour une semaine de voyage jusqu’à Tsaritsyne. Les marchands chargèrent eux-mêmes la marchandise sur les voitures de charroi, mais lorsqu’ils s’aperçurent qu’elle était réquisitionnée ils haussèrent le ton, d’autant que le pouvoir bolchévik-SR de gauche était chancelant dans la région, que des centaines de détachements blancs opéraient par là et que la population sympathisait avec eux. Sur ce, les représentants du pouvoir rouge accoururent et ordonnèrent à la garnison de la ville d’encercler et de bloquer notre convoi d’artillerie.

À première vue, ces soldats n’avaient pas encore épuisé leurs réserves de nourriture, non réquisitionnées à dire vrai, mais tout bonnement pillées chez les marchands. Lorsqu’ils eurent exécuté les ordres, les autorités révolutionnaires convoquèrent deux représentants du convoi pour qu’ils s’expliquent sur la tentative de réquisition. Le commandant Pachetchnikov me demanda ainsi qu’à Vassiliev, membre d’une organisation anarchiste de Youzovo, d’aller voir ces fameuses autorités. Sitôt arrivés, elles nous mirent en état d’arrestation et nous avisèrent poliment que nous pouvions être fusillés par ordre militaire.

Je crus d’abord que celui qui nous parlait voulait plaisanter et je lui répondis : « Encore heureux que nous puissions être fusillés par ordre militaire, et pas simplement collés au mur ! » Mais je m’aperçus qu’il ne riait pas. Deux Cosaques armés nous encadrèrent. Les niais parlaient à voix haute devant nous, trouvant nos habits à leur goût et regrettant seulement que les miens soient trop petits pour eux. Mon camarade Vassiliev me dit : « Il faut exiger que le président du Comité révolutionnaire vienne nous voir, car il se pourrait qu’un faux rapport l’informe que deux pillards d’un convoi ont été arrêtés et qu’il réponde : “Fusillez-les!” Alors, aucune protestation n’y fera rien, ils se débarrasseront de nous sur-le-champ. »

Nous nous mîmes à réclamer le président du Comité révolutionnaire ; en réponse, on nous traita d’ennemis de la révolution. Le bruit de notre dispute avec les gardes attira un petit fonctionnaire qui nous abreuva d’injures, sans épargner les Cosaques. Ceux-ci, pour se justifier, nous corrigèrent à coups de crosse. Hors de moi, j’en giflai un en donnant de la voix : « Faites venir le président du Comité révolutionnaire. Je veux savoir quelles sont les canailles qui camouflent ici sous le drapeau de la révolution leur sale besogne réactionnaire ! »

Mes cris et mes imprécations retentirent jusque dans les bureaux, de sorte que plusieurs représentants du pouvoir accoururent vers nous. Cependant, personne ne put nous aider. Il nous fallut faire du grabuge pendant plus d’une heure pour que nos gardes s’éloignent enfin et se tiennent à la porte. Notre scandale fit l’objet d’un rapport et quelque temps après on nous mena devant le président du Comité révolutionnaire. Cette éminence nous interrogea et nous menaça elle aussi du peloton, jusqu’à ce que Vassiliev lui déclare : « Vous pouvez nous fusiller, mais d’abord dites-nous qui vous êtes. Qui vous a désigné comme responsable d’un organe d’union révolutionnaire ? » J’appuyai ces paroles en ajoutant : « Il n’y a pas si longtemps, tout juste deux semaines, j’étais à la tête d’un comité de défense de la révolution. J’ai eu l’occasion de rencontrer pas mal de révolutionnaires, mais jamais d’aussi belles canailles ! » Je lui expliquai comment nous avions été convoqués devant son Comité, ce que les représentants du pouvoir nous avaient déclaré et comment ils s’étaient comportés avec nous, utilisant les Cosaques et leurs nagaïki comme sous l’autocratie.

En m’écoutant, le président devint nerveux, se rongea les ongles et m’interrompit plusieurs fois. S’excusant à la fin, il me demanda mes papiers. Je lui tendis d’abord l’attestation de mon poste de président du Comité de défense de la révolution de la région de Gouliaï-Polié ; ensuite, le document certifiant que j’étais commandant des bataillons libres révolutionnaires contre la réaction menée par les junkers austro-allemands et la Rada centrale ukrainienne. Notre éminence garda un certain temps mes papiers en main puis, se levant, il nous dit : « Que le diable m’emporte ! Je suis entouré d’imbéciles. Veuillez m’excuser, camarades, pour ce malentendu, je vais le dissiper immédiatement. Vous êtes libres et pouvez retourner à votre convoi. J’ai reçu des renseignements à son sujet : il doit poursuivre sa route sans plus attendre. »

C’est ainsi que nous regagnâmes notre convoi - toujours encerclé par la garnison locale - après avoir subi quatre heures durant toutes sortes de tracas et encaissé quelques coups de crosse. Pendant que nous racontions notre arrestation, la garde fut levée et s’éloigna du convoi qui sortit de la voie de garage. Une heure plus tard, nous faisions route en direction du Caucase du Nord.

Devant nous s’étendaient les plaines des terres cosaques, couvertes par les blés d’hiver et de printemps, les champs d’herbes fourragères et les jachères. Je connaissais leur fertilité par ouï-dire, mais lorsque je vis de mes yeux ces vastes champs et les belles moissons qu’ils promettaient, je me réjouis de cette aide possible à la cause. Les autorités devraient faire preuve de plus d’intelligence, revenir sur beaucoup de leurs actes afin de se concilier la population, sinon elle se révolterait et son refus de fournir les vivres la rendrait plus dangereuse que tous les détachements contre- révolutionnaires de Kalédine, Kornilov et consorts.

En cours de route, j’appris par les journaux que les autorités révolutionnaires avaient arrêté des groupes anarchistes d’un côté, dispersé des assemblées socialistes de l’autre, et qu’ailleurs elles soupçonnaient les ruraux de contre-révolution, prêtes à démembrer la paysannerie dans l’intention manifeste de la frapper d’impuissance pour la soumettre à l’arbitraire des villes. Ces informations me confirmaient que non seulement les autorités révolutionnaires ne devenaient pas plus avisées, mais qu’au contraire leur stupidité s’aggravait. Toute la sagesse de Lénine n’y pouvait rien. C’est même elle qui avait permis au pouvoir bolchévik-SR de gauche de s’élever si haut au-dessus de la révolution, et de fausser sa signification anti-étatiste. Avec toute son astuce, il ne parvenait même pas à comprendre qu’en réprimant les droits à la libre expression de la pensée anarchiste, ainsi que son activité révolutionnaire créatrice parmi les paysans, le pouvoir entrait dans les voies de la contre-révolution. Celui-ci ne pourrait plus dissimuler longtemps sa véritable nature et, d’autant moins disposé à reconnaître ses erreurs, il mènerait la révolution à sa perte.

Mais les informations des journaux ne donnaient qu’une idée incomplète de son ineptie. L’important était que les autorités ne trouvaient pas de partisans authentiques parmi la population laborieuse d’Ukraine et qu’en Russie cela servirait peut-être de leçon au pouvoir central bolchévique. Je ne désespérais pas que les bolchéviks et les SR de gauche évoluent malgré tout, qu’ils corrigent leur ligne et justifient les grandes espérances des travailleurs.

Encouragé par cet espoir, comme le train faisait halte à Vélikokniajesk, j’intervins dans un meeting organisé pour la population cosaque, que j’appelai à rompre avec le passé, à condamner les actes des Cosaques blancs insurgés et à défendre activement la révolution.

« Les Cosaques du Don doivent rompre pour toujours, leur dis- je, avec le temps où ils étaient les bourreaux de la liberté du peuple russe. Qu’ils oublient les misérables privilèges octroyés par le tsarisme en échange de leur appui, et retournent leurs armes contre les maîtres qui les avilissent en se servant d’eux pour briser notre libre élan vers une société nouvelle. »

Les Cosaques me répondirent : « Nous sommes tous pour la révolution ! » Cependant, quelques-uns crièrent : « Pour la révolution, ou pour la réquisition de nos chevaux et la confiscation de nos terres ?

— Ce n’est pas à nous qu’on enlève les chevaux, mais à la bourgeoisie ! », leur répondirent d’autres voix dans la foule. Nous en discutâmes longtemps, sans aboutir à rien de décisif. C’était compréhensible, car les Cosaques dans leur ensemble tenaient encore fermement à leurs institutions, ils faisaient confiance à leur ataman élu et au Kroug1, lesquels penchaient du côté des forces contre-révolutionnaires russes, en espérant qu’une monarchie constitutionnelle garantirait leurs coutumes.

Plus loin, sur la ligne de chemin de fer, à un arrêt peu avant Kotelnikovo, notre convoi fut immobilisé quelques heures à cause d’un raid que les Cosaques blancs opéraient dans les parages. De nombreux Cosaques s’assemblèrent autour du convoi pour voir s’il y avait moyen de repousser en commun une attaque éventuelle. Notre équipage sortit ses armes et installa une artillerie légère sur les plates-formes, car nous n’avions pas l’intention de battre en retraite devant un simple détachement de cavalerie. D’autant que la population semblait avec nous et nous informait des déplacements des cavaliers. Cependant, le soupçon me vint que tout ce remue-ménage pouvait cacher une provocation.

J’en fis part au commandant du convoi : tous les Cosaques des environs étant du côté des Blancs, ils tenteraient tôt ou tard de nous désarmer ; aussi je lui proposai de repartir. Il en fut très troublé, nous croyant perdus, car il ne savait comment se dégager d’une foule qui nous serrait de près et qui, au premier signe de notre départ, se jetterait sur nous. Le sang allait couler, et à moins de prendre le dessus dès la première salve, nous y passerions tous. « Aidez-moi, me dit-il, j’en ai grand besoin ! » Je lui proposai d’ordonner d’abord aux artilleurs de rester à leur poste, et de faire mine d’ajuster leurs pièces vers l’horizon pour parer à toute attaque. Ensuite d’avertir les machinistes qu’une fois le train parti, on ne devait s’arrêter sous aucun prétexte avant la station suivante ; enfin de prévenir le chef de gare que nous voulions nous éloigner de quelques kilomètres pour essayer notre artillerie et que nous reviendrions peu après : c’était le seul moyen d’obtenir qu’il nous libère la voie. Le commandant suivit mes conseils. Nous demandâmes aux Cosaques qui nous environnaient de dégager provisoirement le côté où nous allions diriger notre tir puis on démarra lentement, en tirant de temps en temps des salves de mitrailleuses en l’air. Lorsque la foule de ces badauds de Cosaques (peut-être ne songeaient-ils même pas à nous désarmer) se trouva à bonne distance, nos locomotives partirent à toute vapeur. Nous étions sûrs que si nous avions attendu jusqu’à la nuit, nous n’aurions pu garder longtemps nos armes et que la moitié d’entre nous, sinon tous, auraient été fusillés.[66]

Le commandant du convoi nous fit appeler dans son compartiment, Vassiliev et moi. Il me témoigna sa reconnaissance avec une grande considération. Ses compliments flattaient mon amour- propre, à quoi bon le nier ? Mais je n’osai imaginer le sort de révolutionnaires moins aguerris dans les mêmes circonstances.

Arrivés à la station Kotelnikovo, nous apprîmes que peu de détachements parvenaient à aller plus loin. Sur ordre du centre, ils étaient retenus ici et désarmés, puis soumis à un examen minutieux de leur composition, de leur état d’esprit, etc. Ceux qui parvenaient à conserver leurs armes n’allaient pas au-delà de Tsaritsyne[67], où on les désarmait de toute façon. Quand on n’était pas classé parmi les contre-révolutionnaires (du point de vue du pouvoir) on était réarmé et intégré dans quelque unité de l’Armée rouge. Mais ceux qui passaient pour tels - il suffisait que leur commandant fût anarchiste ou sans-parti - étaient soit dispersés soit fusillés, comme l’ont été Petrenko et une partie de son détachement.

Les détachements ukrainiens étaient les premiers à souffrir de l’incapacité du nouveau pouvoir socialiste à intéresser le travailleur à une défense armée volontaire de la révolution. Avec eux, on agissait sans cérémonie, car on craignait de les laisser partir pour Koursk et Voronège, où ils pourraient avoir l’idée de retourner affronter en Ukraine la contre-révolution des occupants et de leurs alliés locaux. Cela faisait mal au cœur de voir de tels révolutionnaires subir la sale besogne du pouvoir socialiste. Dès l’arrivée de notre convoi, un de ces laquais avec une étoile rouge au front et un ruban de même couleur sur la poitrine vint nous demander de rendre nos armes sans faire d’histoires, faute de quoi on emploierait la force. Lorsque le commandant du convoi entendit cet ordre, il perdit son sang-froid et, compte tenu des directives du haut commandement rouge qui lui avait enjoint de gagner au plus tôt Voronège, il voulut retourner à Tikhoretskaja. Nous, les anarchistes, vînmes à son secours en le persuadant de l’arbitraire criminel des agents du pouvoir. Nous lui proposâmes d’ouvrir un feu d’artillerie et de mitrailleuses sur la station, de la détruire et de fusiller une engeance nuisible aux intérêts de la révolution.

Lorsque chacun eut rejoint son poste et qu’on eut signifié aux autorités l’ultimatum de dégager la voie vers Tsaritsyne sous peine de subir notre feu, ces contre-révolutionnaires sournois décampèrent sans plus attendre et nous pûmes poursuivre notre chemin. Mais le commandant regretta d’avoir pris des mesures extrêmes dont il craignait d’avoir à rendre compte.

Quant à moi, je commençai à m’inquiéter de l’avenir d’une révolution qui paraissait destinée à périr par la faute de ses partisans ; sur la voie de son développement se dressait un bourreau, sorti de ses propres rangs : le gouvernement de deux partis révolutionnaires, bolchévik et SR de gauche. J’ai vite compris que je n’étais pas victime du hasard ou de la malchance, mais que la contre-révolution était présente partout où elle pouvait, que ce soit dans les masses, ou au centre dont les décrets forçaient la révolution à rebrousser le cours de l’histoire. J’en pris clairement conscience et, à ma grande douleur, mes espoirs d’une amélioration commencèrent à se dissiper.

Nous arrivâmes à la station Sarepta, où des milliers d’ouvriers travaillaient dans les scieries et l’industrie du bois. J’avais hâte de fréquenter les meetings et d’oublier mes idées noires. D’autant que le commandant du convoi nous annonça que Tsaritsyne ayant interdit toute arrivée de trains militaires, nous serions obligés de rester ici pendant quelques jours.

En visitant les villages des environs, mes camarades apprirent où et quand se rassemblaient les ouvriers. Le lendemain, qui était jour de repos, nous allâmes à plusieurs à un meeting des scieurs de bois. Nous constatâmes que les ouvriers étaient tous pour les soviets. Ils estimaient que la première place et le rôle dirigeant devaient leur revenir et qu’à condition d’en partager les idées chacun pouvait y participer, quel que soit son parti. Ils nous apprirent qu’un certain nombre étaient déjà partis au Front combattre le Don blanc, comme ils avaient surnommé les Cosaques contre- révolutionnaires. « Mais il y a une chose que nous ne pouvons comprendre, nous dirent-ils. Ici, nous sommes tous unis pour développer et défendre les idées qui font avancer la révolution, que ce soient les bolchéviks, les SR de gauche ou les anarchistes. Par contre, à Moscou et dans les autres grandes villes cette unité n’existe pas. C’est à l’initiative des anarchistes que nous avons envoyé les nôtres au Front contre le mouvement des Cosaques, tout en maintenant la bonne marche des usines. Tandis qu’à Moscou et dans les grandes villes de la Russie centrale, les organisations anarchistes sont dissoutes et les récalcitrants fusillés ! »

Sur ce, l’un des ouvriers sortit un journal chiffonné à force d’être lu et pria l’un de nous de lire à haute voix l’article sur la répression des anarchistes de la Malaja Dimitrovka à Moscou. « Comment expliquer ces actes de notre pouvoir soviétique ? » crièrent plusieurs voix dans la foule.

Manifestement nous avions devant nous des ouvriers révolutionnaires de toutes tendances, qui pouvaient s’affronter durement lors des débats, mais reconnaissaient à chacun le droit d’exprimer et de défendre son opinion. Cela faisait une forte différence avec les sommités qui siégeaient alors au Kremlin et ils ne pouvaient que s’indigner des agissements de leurs chefs. Les camarades Vassiliev et Tar prirent la parole, dénonçant ces actes avec une grande fermeté. Pour les ouvriers bolchéviks et SR de gauche, nos attaques contre leurs leaders bien-aimés, Lénine et Trotsky, étaient des vérités dures à entendre. Pour moi, c’était plus pénible encore car je prévoyais les conséquences funestes de la répression contre les anarchistes : les moins fermes ne tarderaient pas à rejoindre le parti du plus fort, se renieraient et saliraient la cause. Les meilleurs seraient torturés et condamnés à périr dans les geôles de la Tchéka.

Je parlai à mon tour, m’efforçant avec flamme de démontrer que les anarchistes étaient les premiers à vouloir sauver l’œuvre créatrice de la révolution, qu’il fallait trouver un langage commun avec les masses laborieuses révolutionnaires et assiéger Lénine et Trotsky de demandes d’efforts mutuels pour le salut de la révolution, contre la réaction et le danger d’un nouvel étatisme. Tous les ouvriers présents m’approuvèrent ; pas un bolchévik n’osa protester, hormis quelques provocateurs qui dénoncèrent nos interventions au Comité révolutionnaire de Tsaritsyne.

Après ce meeting, les ouvriers nous demandèrent de revenir participer à leurs réunions et de développer ce que nous y avions dit. Mais le temps nous manqua, car le lendemain un détachement bolchévik de cavalerie hongroise arriva de Tsaritsyne. Ayant encerclé le convoi, il proposa à notre commandant de « livrer tous les anarchistes qui l’accompagnaient et, selon leurs renseignements, voulaient s’infiltrer dans Tsaritsyne ». Le mandat d’arrêt était signé par Goulak, commandant du Front de Tsaritsyne, ainsi que par le président du Comité révolutionnaire, Minine.

Ces Hongrois, anciens prisonniers de l’armée austro-hongroise passés au service du nouveau pouvoir moscovite, étaient des communistes de fraîche date. Le commandant leur répondit : « Chez moi, il n’y a aucune organisation anarchiste ! Quant aux opinions des servants de l’artillerie, je ne les connais pas, mais je suis sûr de leur dévouement révolutionnaire et me dirige vers le Front de Voronège avec eux. »

Les communistes hongrois se mirent aussitôt en colonne et repartirent pour Tsaritsyne. Nous n’en revenions pas : pourquoi filaient-ils si vite ? Etait-ce la réponse du commandant ? Ou qu’au même moment entraient en gare des convois de soldats tchécoslovaques, que le commandement rouge laissait passer en Sibérie, où bientôt ils rejoindraient Koltchak ? Lorsqu’ils étaient prisonniers ensemble, ils s’accrochaient déjà ; maintenant qu’ils étaient armés des deux côtés, la moindre rixe pouvait dégénérer. Je penchai plutôt pour cette dernière explication, car les Hongrois portaient des ordres précis, la fermeté de notre commandant n’aurait pas suffi à les décourager. Ils ne s’étaient retirés qu’à l’arrivée des Tchèques qui, reconnaissant leurs bonnets typiques, s’étaient mis à pousser des cris, à huer et siffler.

Le lendemain, nous quittâmes également l’accueillante station de Sarepta pour atteindre Tsaritsyne. Là, nous fîmes nos adieux à nos compagnons du convoi d’artillerie, qui regrettaient que nous ne les accompagnions pas sur le Front de Voronège. Mais nous espérions rencontrer des anarchistes et nous informer de la situation exacte de la révolution dans le pays.

Nous nous séparâmes en petits groupes de deux ou trois pour essayer de trouver des organisations anarchistes que la répression aurait épargnées. On s’arrangea avec le convoi pour revenir y dormir chaque nuit si nous ne trouvions pas de place ailleurs.

La ville de Tsaritsyne était sur le qui-vive : près du soviet se tenait une auto blindée, et quant au Comité révolutionnaire, sa garde renforcée en interdisait les abords. Les policiers rouges, encore inexpérimentés mais en grand nombre, traînaient partout, reniflant dans les coins, comme s’ils cherchaient quelqu’un. Il semblait que de sombres nuages s’étaient amoncelés sur la ville. Nombre de mes compagnons de voyage, que je ne connaissais pas vraiment mais qui se disaient anarchistes, étaient perplexes : que signifiaient toutes ces mesures de sécurité autour des autorités révolutionnaires de la ville, devenues inaccessibles ?

Partout, dans les parcs, les réfectoires, autour de la gare et des entreprises, il était question d’un héros qui ne s’était pas laissé désarmer par les morveux arrivés dans la place comme s’ils s’en venaient de la part des dieux. De quoi s’agissait-il ? Je me mêlai aux discussions et m’enquis de ce héros. « C’est un Sibérien nommé Petrenko ! me répondit-on. Nos dirigeants autodésignés ont voulu démontrer qu’ils pouvaient tout se permettre. Ils sont allés à la rencontre d’un détachement de gardes rouges commandé par Petrenko et ont tenté de le désarmer. Il les a bien dérouillés, les rescapés sont retournés en ville pour sonner l’alarme partout contre lui - l’agresseur, soi-disant ! - et maintenant il s’agit de le désarmer à tout prix. »

Connaissant bien Petrenko et le comportement des autorités rencontrées sur la ligne de chemin de fer du Nord-Caucase, je compris ce qui s’était passé. Le lendemain, les habitants de Tsaritsyne et des environs assistèrent à l’affrontement entre le détachement Petrenko et les unités militaires des dirigeants rouges.

VII À Tsaritsyne. Combat du détachement de Petrenko contre la fourberie du pouvoir. Mort de Petrenko.

On se souvient que Petrenko avait été le dernier à se replier du Front devant l’avancée austro-allemande. Il était aussi le dernier à avoir quitté Taganrog. Son détachement était l’un des plus combatifs parmi ceux des anarchistes, Mokrooussov, Maria Nikiforova, Garine et des bolchéviks, Poloupanov et Stépanov. Il se dirigeait vers un front rouge en Sibérie, la région de Petrenko, pour s’opposer aux contre-révolutionnaires Doutov et Koltchak. Cependant, la République Soviétique de Tsaritsyne avait ordonné son désarmement dès qu’il avait fait route vers la ville. Le détachement n’avait pas obéi et avait défait les unités rouges envoyées contre lui, puis s’était dirigé sur la ville dans l’espoir de dissiper le malentendu qui retardait sa marche. Le pouvoir, représenté par Minine et Goulak (Vorochilov se trouvait également là mais ne jouissait pas de leur renommée, bien qu’il fût plus intelligent et plus réfléchi), résolut de désarmer coûte que coûte les hommes de Petrenko, encouragé par la rumeur qui circulait sur le commissaire du peuple à la guerre Trotsky, dont on disait qu’il approuvait cette mesure.

Petrenko et son détachement savaient les services qu’ils avaient rendus à la révolution et ne pouvaient accepter d’être désarmés par des gens qui, ne s’étant même pas approchés du Front, siégeaient aux heures de bureau, la conscience tranquille, dans les comités révolutionnaires de la ville, passaient leur temps à signer des paperasses sans utilité aucune pour la révolution et allaient se promener ensuite dans les parcs ou en vedette sur la Volga, accompagnés d’une ou deux militantes libres de la révolution, comme les surnommaient en riant les compagnons de Petrenko.

Ils refusèrent d’abandonner leurs armes à un parti qui prétendait plier la liberté aux intérêts de sa domination et mutilait la révolution, comme on castre les chevaux qu’on veut tenir dans les brancards. Les unités de la toute nouvelle Armée rouge disposaient maintenant de mitrailleuses et de canons. Elles se mirent en ordre de combat, à la surprise des habitants, tandis que les contre-révolutionnaires s’informaient çà et là de l’offensive « des Cosaques blancs », afin de conduire plus sûrement les menées qu’ils préparaient à l’arrière du Front. Lorsqu’ils comprirent que les Blancs étaient encore loin et que l’affrontement aurait lieu entre Rouges, ils se réjouirent en silence et rajustèrent leurs masques.

Nous, les révolutionnaires ukrainiens qui avions dû quitter le pays et espérions trouver en Russie des travailleurs tout occupés à leur œuvre d’édification révolutionnaire, libre et indépendante, étrangère aux entreprises politiques de ceux qui, sous couvert du drapeau socialiste, promettaient en paroles de nous libérer tous, nous fûmes pris d’angoisse en ne rencontrant partout que les mensonges propagés par un pouvoir autoritaire et brutal. L’attaque du détachement Petrenko marquait le triomphe de ces mensonges sur la vérité dont les travailleurs avaient essayé de poser les fondements dès les premiers jours de la révolution. On avait envie de se jeter à la rencontre des colonnes de l’Armée rouge et de leur crier : « Où allez-vous ? On vous emmène tuer vos frères, ceux qui ont combattu sur le front de la révolution et ne font retraite que pour aller combattre ses ennemis sur un autre front... » Et on désirait d’autant plus se jeter en travers, qu’elles étaient six ou sept fois plus nombreuses que le détachement Petrenko et mieux armées que lui ! Toutefois, elles étaient déjà en route, galvanisées par leur commandement, et rien ni personne ne pouvait les arrêter. Ainsi, demeuré parmi les observateurs, j’assistai impuissant aux méfaits du nouveau pouvoir socialiste.

Les colonnes rouges avaient atteint la gare de Tsaritsyne qui desservait le Nord-Caucase et elles s’étiraient à présent vers le village d’Olchanskoïé, où stationnait le convoi de Petrenko qu’elles s’attendaient à écraser. Mais les hommes du détachement, endurcis dans les combats livrés contre la Rada et ses alliés allemands, et d’ailleurs convaincus de leur bonne foi, n’étaient pas disposés à se laisser faire. J’observai le début de l’engagement ; je vis avec quel courage les deux parties s’affrontèrent ; je constatai aussi que la population d’Olchanskoïé et des environs avait pris le parti de Petrenko, le ravitaillait en eau et en nourriture, lui rapportait les 249 fusils et les cartouches du champ de bataille et le renseignait sur les mouvements de l’adversaire. Je vis comment le détachement Petrenko, bien que très inférieur en nombre, mit les Rouges en déroute, les obligeant à abandonner leurs autos blindées avec leurs morts et leurs blessés.

Cependant, le détachement ne voulut pas profiter de sa victoire. En tant que révolutionnaire, il ne voulait que régler de la manière la plus juste son différend avec les autorités et même, dans le cas où elles demeureraient hostiles, obtenir seulement le droit de passage à travers Tsaritsyne. Le pouvoir recourut à une perfidie : il proposa des pourparlers. Puis, lorsque ceux-ci tirèrent sur leur fin et que Petrenko ne se méfiait plus, les Rouges se saisirent de lui, le jetèrent en prison et revinrent ensuite exiger en son nom le désarmement des autres. Les autorités parvinrent ainsi à leurs fins : le démantèlement du groupe, sa dispersion parmi d’autres unités rouges et, pour ses membres, la confiscation de leurs armes pendant quelque temps.

Je me rendis alors auprès de ceux d’entre eux que je connaissais pour les avoir côtoyés depuis l’Ukraine. Ils savaient mes convictions et me parlèrent en toute confiance. La joie qu’ils eurent à évoquer les combats menés en Ukraine sous le commandement d’Antonov-Ovséenko céda à l’inquiétude lorsqu’ils abordèrent le sort de leur estimé commandant. Ils me dirent que les tracasseries du pouvoir avaient déjà commencé en cours de route : tout pour les retarder, empêcher leur ravitaillement, et de sempiternels sermons sur la nécessité de déposer leurs armes, car les unités en provenance d’Ukraine ne pouvaient les conserver sur le territoire russe et devaient se déclarer réfugiées. Ils supportaient mal cette vexation. Us se considéraient pour la plupart comme des travailleurs révolutionnaires, ouvriers et paysans, traversant un pays révolutionnaire, et estimaient qu’on devait leur laisser leurs armes, d’autant qu’ils n’aspiraient qu’à aller combattre en Sibérie les généraux de la réaction, et ce avec l’approbation apparente du haut commandement rouge. J’appris que Petrenko n’était pas de Sibérie, qu’il y avait bien des parents, mais habitait avec son père en Ukraine. Je demandai quel sort l’attendait : « On nous a promis qu’il serait libéré. Mais nous n’y croyons pas et, sitôt que nous aurons récupéré nos armes, nous irons le chercher. »

Celui qui prononça ces paroles se retourna vers ses camarades pour entendre leur approbation, et ceux-ci déclarèrent en chœur : « Oui, rien ne nous arrêtera, lorsque nous serons armés. Notre

Petrenko doit revenir parmi nous. Il est notre fierté. Avec lui nous marcherons au front blanc le plus risqué. Vous qui étiez avec nous en Ukraine, rappelez-vous qu’à la station de Tsarékonstantinovka, tous les détachements bolchéviks décampaient de peur d’être encerclés par les Allemands, alors que nous, nous sommes restés sur place, parce que Petrenko nous avait appris que le détachement anarchiste du marin Mokrooussov était bloqué par l’ennemi vers Berdiansk. On a attendu qu’il s’en sorte et embarque sur des péniches à Berdiansk, pour évacuer le Front nous aussi et gagner Taganrog !

-

Vous, camarade commissaire ! m’interpella l’un d’eux, se fiant au mandat que je leur avais montré en Ukraine, quand j’étais commissaire principal du Comité provisoire de défense de la révolution, vous devez savoir de quoi s’occupaient les détachements bolchéviks comme celui, si vanté, du marin Poloupanov. Il se tenait loin du Front, à Marioupol, pour réprimer les invalides de guerre, dont le seul tort était de se plaindre que le pouvoir refuse de se soucier des infirmes, victimes de l’autocratie. Et c’est ce détachement douteux que le gouvernement rouge monte au pinacle. Il lui réserve un meilleur sort qu’au révolutionnaire sans-parti Petrenko et à nous autres, ses camarades ! »

Tous parlaient par sa voix. Il me fut difficile de m’entretenir plus longtemps avec ces défenseurs de l’action autonome, dont l’idéal avait grandi après un long passé de servitude obscure. Sous leur plainte, on sentait monter leur fureur contre tous ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas comprendre les masses.

Au signal de la distribution du repas, les combattants me firent leurs adieux et se hâtèrent vers le réfectoire. Un seul demeura, qui me posant la main sur l’épaule me recommanda d’une voix pleine d’angoisse : « Ne répétez à personne ce que vous venez d’entendre. Nous risquons à tout moment d’être tirés comme des lapins.

-

Bien entendu, je tiendrai ma langue, répondis-je au naïf garde rouge, mais quant à vous, soyez prudents. Si vous avez l’intention de libérer votre commandant par la force, vous devez d’abord vous informer du sort qu’on lui réserve, puis, dans le cas probable où ce pouvoir inepte voudrait le fusiller, connaître ses conditions de détention ainsi que les chances que vous avez de le tirer hors de Tsaritsyne. Sinon, votre action ne pourra que vous nuire, à Petrenko et à vous-mêmes.

-

Merci du conseil, mais nous ne songeons plus à emmener Petrenko hors de la ville, désormais nous irons jusqu’au bout et nous occuperons la place, sitôt qu’il sera libre. Nous connaissons l’état d’esprit de la garnison de Tsaritsyne, et celui des unités rouges parmi lesquelles nous nous trouvons. Nous sommes certains de les désarmer à l’heure que nous aurons choisie pour délivrer Petrenko. Nous avons médité la chose et notre décision est prise.

—Je doute du succès de votre équipée, lui dis-je. Vous avez tort de vouloir occuper la ville au lieu d’attaquer directement la prison - pour ça, vous devez la situer avec précision - et d’emmener aussitôt votre commandant avec cinq ou six camarades éprouvés, jusqu’à l’autre rive de la Volga ou plus loin encore. Voilà ce que vous avez à faire, comme l’exige votre dette envers Petrenko et votre devoir de révolutionnaires. »

Ma remarque avait troublé le garde rouge. Me regardant, éperdu, il pressa mon épaule contre sa poitrine : « Camarade, je serai sincère, car j’ai toute confiance en vous. Peut-être vous souvenez-vous de moi ? C’est moi qui tenais votre tête sur mes genoux, à la station de Tsarékonstantinovka, lorsque vous tombiez de fatigue. Il est vrai qu’alors je me préoccupais de vous sur ordre de mon supérieur qui avait vu vos papiers et nous avait recommandé de veiller au grain. Maintenant, je vous demande de me dire avec autant de franchise si vous approuvez ou non ce qui vient de se passer ici, car mes camarades m’ont chargé de vous sonder là-dessus.

— Non seulement je suis contre la sale besogne dont Petrenko et votre détachement ont fait les frais, lui dis-je, mais contre ce pouvoir lui-même. Toutefois, votre projet peut avoir de graves conséquences. Les gardes blancs chassent partout les troupes rouges du Kouban et de Rostov-sur-le-Don ; ici même, la situation est menaçante - les autorités le cachent à la population - et si votre détachement attaque le Comité révolutionnaire et l’état-major de Tsaritsyne, il les battra à coup sûr, mais sans se demander s’il pourra conserver le contrôle de la ville et ne hâtera pas l’effondrement d’un front déjà chancelant, ce dont vous serez tenus pour responsables. Aux yeux des travailleurs, vous serez coupables de menées contre-révolutionnaires. Ils vous jugeront sévèrement, et en tant que révolutionnaires vous devez y réfléchir. Ce n’est pas tout : si vous échouez, le pouvoir pourra vous faire fusiller sans plus de cérémonie. Aussi, je vais vous donner franchement mon opinion : si vous trouvez des camarades assez résolus pour libérer Petrenko ou périr avec lui - car vous n’aurez pas d’autre issue -,

contentez-vous de le délivrer et de l’emmener loin d’ici. Vous avez de bonnes chances de réussir si votre action est bien préparée.

— Hum, Hum ! Pourtant, il nous paraissait si facile de délivrer Petrenko, d’occuper la ville et d’en chasser les responsables de tant de saletés, toute la population des environs leur est hostile », objecta-t-il d’une voix lasse. « Je m’en vais rapporter notre conversation à mes amis et nous allons examiner l’affaire de notre mieux. Venez demain à la gare, à trois heures, je vous y attendrai avec deux bons amis ; nous nous concerterons. Mais je vous en prie, de votre côté, n’en parlez à personne. »

Ce furent ses dernières paroles sur l'affaire. Sa main calleuse de paysan serra vigoureusement la mienne, il eut un profond soupir et s’en retourna avec un sourire triste.

En m’en allant, je songeai à tout ce que je venais d’entendre et le cœur me fit mal à la pensée que nous, les anarchistes, nous préoccupions si peu de nous organiser. De là provenait notre impuissance à peser sur les événements et de là notre honte, lorsque nous comparions cette impuissance aux espoirs du peuple. Il fallait nous donner les moyens de répondre à son espérance et pour l’heure, j’en étais convaincu, nous n’avions pas d’autre tâche. Je devais me nourrir de cette foi profonde en la révolution et des aspirations qu’elle faisait naître, pour me convaincre que les anarchistes se ressaisiraient et se montreraient à la hauteur. Ah ! si nous étions capables d’agir de manière organisée parmi les travailleurs, jamais le pouvoir bolchévik-SR de gauche n’oserait se comporter comme il le faisait à présent, et toutes les baïonnettes de ses mercenaires lettons, hongrois et chinois n’y pourraient rien. A ce point, je ressentis une grande nostalgie de Gouliaï-Polié et de sa région révolutionnaire humiliée, livrée aux junkers et aux bourreaux de la Rada.

Quant aux projets du détachement Petrenko, ils m’inquiétaient beaucoup. Je les jugeais capables de mener à bien leur entreprise, mais craignais ses conséquences, pour eux et pour nous tous. Aussi, malgré les risques, je décidai de les voir le lendemain à l’heure dite, me promettant d’insister encore pour qu’ils se contentent de délivrer Petrenko, et abandonnent le dessein insensé de s’emparer de la ville et de régler leurs comptes avec le pouvoir. J’étais conforté dans mon intention par ce que j’avais entendu le même jour à un meeting où intervenait Vorochilov, qui était en train de former la 10c armée rouge. Il avait parlé devant une foule de travailleurs du port, leur exposant l’état du Front face à la contre-révolution menaçante. J’avais compris que le Front résistait mal, qu’il fallait le renforcer avec des forces fraîches. Juste après lui, j’expliquai ce que signifiait la contre-révolution, en évoquant le cas de l’Ukraine. Nos deux discours eurent du succès et les ouvriers adoptèrent une résolution promettant d’aller secourir le Front révolutionnaire.

Le lendemain, je me rendis au rendez-vous. Il y avait là cinq gardes rouges du détachement auxquels j’expliquai de nouveau mon point de vue. Ils exprimèrent leur accord, sans renoncer à délivrer Petrenko. La grande difficulté, outre qu’ils manquaient d’armes, était qu’on ne les laissait pas l’approcher.

Je m’étais renseigné de mon côté. J’avais rencontré à plusieurs reprises le président du Comité révolutionnaire, Minine, et son entourage. J’entendais toujours la même réponse monotone : « Petrenko passera devant le tribunal. Quelle sera sa décision ? Il est trop tôt pour le dire. » Mais le jour même, j’eus des nouvelles plus inquiétantes. Je les tenais du milieu révolutionnaire ukrainien dont les membres se retrouvaient au parc, chaque après-midi. Je connaissais plusieurs de ces compatriotes réfugiés qui se remettaient dans l’hospitalière Tsaritsyne des fatigues de leur dur combat. On les rencontrait dans les allées, accompagnés parfois, eux aussi, de quelque militante libre. Généralement, rien ne leur échappait de ce qui se passait en ville. Ils m’assurèrent que Petrenko serait fusillé sous peu, si ce n’était déjà fait. Je conseillai à ses amis de se hâter. Mais le pouvoir les prit de vitesse, les dispersant dans d’autres unités rouges, étrangères à leur état d’esprit. Ils partirent pour le Front, et Petrenko fut assassiné dans les caves de la Tchéka ! Non en tant que commandant rouge, mais comme contre-révolutionnaire !

Je fus tellement indigné par cet acte infâme que, sur le coup, j’oubliai mes dernières illusions quant aux buts révolutionnaires du pouvoir.

VIII Je fais connaissance avec des membres du milieu révolutionnaire.

Une partie des communards de Gouliaï-Polié était parvenue jusqu’ici depuis une dizaine de jours. Ils étaient restés dans leurs wagons et on les transférait sans cesse d’une gare à l’autre, sur des voies de garage. Ainsi, ceux que je chérissais et que j’avais perdus de vue depuis Taganrog n’étaient plus loin de moi : c’est ce que m’apprit un membre du milieu révolutionnaire qui le tenait lui-même de quelqu’un d’autre. Je courus partout à la recherche de la personne en question. Avec peine, je parvins à retrouver sa trace. Au parc, j’appris qu’on les avait vus en effet, mais que je ne pourrais en savoir davantage avant le lendemain, au marché aux puces dont on m’indiqua l’emplacement. Comme je m’en retournais, je me dis que je gagnerais du temps en repérant les lieux par avance, et je me rendis jusqu’au marché avant de revenir à mon hôtel. Là, je rencontrai des gens d’Alexandrovsk, eux aussi du milieu révolutionnaire. Le soviet de Tsaritsyne payait leurs chambres et certaines de leurs femmes se prostituaient ; cependant tous exerçaient une profession, mais la soirée se passa sans que je sache exactement laquelle. Beaucoup d’entre eux me connaissaient depuis les journées de janvier au Comité révolutionnaire d’Alexandrovsk. Ils me rappelèrent même certains détails du discours que j’avais prononcé sur la tombe d’un jeune et valeureux militant bolchévik, membre du Comité, fauché par une mitrailleuse ennemie. J’en conclus que j’avais affaire à de véritables révolutionnaires, pour l’heure dans une mauvaise passe. Ils m’apprirent qu’ils avaient rencontré mes communards quelque part au bord de la Volga, sur l’une des voies de garage du chemin de fer, autour de trépieds où des vareniki3 cuisaient dans de grands chaudrons. Ayant demandé à les goûter et les ayant trouvés délicieux, ils avaient voulu en acheter mais les communards ne les vendaient pas.

Après ce récit, je ne tenais plus en place. Je décidai à grand- peine l’un de mes informateurs à m’accompagner en fiacre pour retrouver l’endroit où il avait vu mes communards. C’était le seul qui fut libre à minuit, ses compagnons étant tous pris par d’importantes activités difficiles à déterminer. Il y avait un fiacre devant l’hôtel et il nous emmena vers les quais de la Volga. Nous abordâmes l’un des convois de réfugiés qui campaient là et, réveillant les gens, nous les interrogions sur leur provenance. Partout, nous étions reçus par les jurons et les cris des dormeurs, mais mon compagnon sut les calmer en leur parlant à la fonctionnaire. visitai ainsi plusieurs convois. Je finis par apprendre que les communards de Gouliaï-Polié avaient été transférés la veille sur une autre voie. Nous ne pûmes en savoir davantage, car mon compagnon m’avertit qu’il devait regagner rapidement l’hôtel afin de se préparer pour le marché. Je m’entendis avec lui pour l’accompagner le lendemain matin et essayai de dormir un peu en attendant. [68]

À peine réveillé, je déjeunai, mis à jour le journal que je tenais quotidiennement, puis étant monté dans les étages pour savoir quand descendrait mon guide de la nuit précédente, je sortis dans la cour, m’assis sur un banc et attendis. Il arriva les bras chargés de paquets et nous voilà partis pour le marché. Profitant d’une place encore libre, mon guide s’installa à côté d’un marchand, un autre membre du milieu révolutionnaire apparemment, mais plus roublard car il avait su négocier le droit à une place permanente où toutes sortes de marchandises s’étalaient déjà. Il y avait de tout : des chapeaux de femmes et d’hommes, des montres, des bottes, des porte-monnaie, des lunettes, des lorgnons et quelques parfums. Mon compagnon sortit rapidement ses propres articles : ceintures de cuir et de grosse toile pour hommes et pour femmes, bretelles, bracelets, chaînettes... Il se les accrocha tout autour des bras et du corps et me dit : « Je dois vous laisser un moment pour les soins de mon commerce. Pendant ce temps, vous pourrez chercher vos amis. »

Je ne pus me retenir de lui demander : « Est-ce qu’à Alexandrovsk vous faisiez la même chose ?

-

Que dites-vous là ! A Alexandrovsk, nous travaillions dans les organes de ravitaillement. Ces marchandises, nous les avons acquises à Rostov, lors de la retraite. Et nous les écoulons ! A croire que nous avions deviné par avance les besoins des gens d’ici », me répondit-il sans rire - ni rougir.

Voyant mon trouble, mon marchand de beaux articles - acquis à peu de frais, c’est-à-dire rachetés à des écumeurs de bourgeois, ou tout simplement confisqués - crut devoir ajouter : « Camarade Makhno, cela vous gêne de me voir en marchand ? C’est l’époque qui le veut. Tous ceux des nôtres qui ont battu en retraite devant la contre-révolution s’occupent comme moi.

-

C’est d’autant plus infamant pour eux, lui répondis-je.

-

Allons, camarade Makhno, vous ne vous demandez donc pas comment on peut survivre ici ? Vous croyez que c’est facile ? On n’est pas chez soi. Si on ne se débrouillait pas, nous serions tous en haillons, affamés comme des vagabonds. D’ailleurs, nous en reparlerons plus tard, j’ai quelques affaires en train. Au revoir ! Essayez de retrouver ceux qui ont vu vos communards. » Sur ce, il disparut dans la foule. « Voilà de drôles de révolutionnaires ! » me dis-je. Mais de nouvelles impressions m’assaillirent. Je vis de mes yeux des dizaines de membres du milieu révolutionnaire avec diverses marchandises sur les épaules et sur les bras. Tous, je les avais croisés au parc de Tsaritsyne où ils discutaient à longueur de journée du sort de la révolution, des succès et des défaites de ses nombreux fronts de combat.

Je reconnus parmi eux beaucoup de militants bolchéviks, socialistes et anarchistes. En tant qu’anarchiste fanatique, je souffrais de les voir transformés de la sorte, mais je me réjouissais en même temps de ne trouver dans le lot aucun de mes frères de classe, les paysans. La majorité de ces gens étaient des artisans, des épiciers, des commerçants juifs, toutes sortes de petits-bourgeois. Pour le reste, c’étaient d’anciens ouvriers arrachés à leur travail ou détachés de la révolution. Non, il n’y avait aucun paysan parmi eux. Cela me réchauffa le cœur.

Je finis par retrouver parmi la foule celui dont on me disait qu’il avait vu mes communistes - comme il les appelait - faire des emplettes sur le marché. Je retournai à mon marchand de beaux articles qui se résigna à ramasser ses affaires et m’accompagna vers une rue proche, où passait une ligne de chemin de fer. C’est là que se trouvaient mes communards. Je rencontrai tout de suite l’un d’eux, Vassiliev, qui me conduisit aux autres camarades.

IX Mes retrouvailles avec les communards, leur installation au village d’Olchanskoïé et mon nouveau départ.

Les communards ne s’attendaient pas à me retrouver en Russie. Ils savaient que je ne pouvais rester inerte, aussi ils supposaient que j’étais retourné au pays, et que si les Allemands ne m’avaient pas déjà pris, j’étais en train de préparer un sort terrible à ces bourreaux de la révolution.

Seule ma compagne, ma chère Nastenka - à la veille d’accoucher - était persuadée que je m’efforcerais de la revoir avant sa délivrance. Elle m’attendait chaque jour. Elle était malheureuse lorsque les communards lui disaient que son attente était vaine. A présent, son espoir se réalisait.

Je décidai de faire la surprise à mes amis. Laissant Vassiliev en arrière, j’enfonçai mon chapeau et, baissant la tête, je m’approchai discrètement des wagons. Je criai : « Comment va, les amis ? » Tous, hommes, femmes et enfants se précipitèrent alors vers moi pour m’étreindre et m’embrasser, comme seuls savent le faire les paysans. Ma compagne surgit d’un wagon voisin avec d’autres communards. Notre joie fut grande et unanime.

Ensuite, nous échangeâmes ce que nous savions sur Gouliaï-Polié sa région et ce qui s était passé depuis la retraite. C’est ainsi que j’appris dans quelles circonstances la commune numéro un (l’ancien domaine Klassen) avait été évacuée. Elle était située à huit kilomètres de Gouliaï-Polié. Le jour de leur coup de force, les nationalistes- chauvins s’étaient emparés de canons à longue portée, avec la complicité de la compagnie juive. Comme les communards se hâtaient autour des chariots, un feu d’enfer tomba sur la commune. On crut que c’étaient les Allemands, chacun abandonna ses affaires pour s’occuper des enfants affolés par la fureur de la canonnade. Maintenant, ils riaient en le racontant, mais sur le moment la panique était grande. Ils me dirent les péripéties de leur retraite et de leur errance depuis Rostov. Beaucoup d’entre eux étaient restés en route, ne pouvant plus supporter l’horreur qui les accueillait dans chaque ville. Quelques familles tinrent bon en attendant de savoir où je me trouvais, pour repartir vers la contrée natale, à la reconquête de ses terres et de ses grandes steppes.

Ces paroles prononcées par une jeune communarde nommée Mélacha, entourée de ses trois jeunes enfants, m’émurent fortement. Je m’efforçai de ne pas le montrer, et recommandai pour donner le change que personne ne perde son temps, assurant que nous irions tous ensemble sauver le front armé de la révolution, car elle nous aiderait seule à reconquérir nos steppes et nos champs fertiles, où triomphaient pour l’heure les junkers allemands et austro-hongrois, suivis de leur valetaille de la Rada centrale.

Mes amis m’avouèrent qu’eux aussi avaient profité d’un pillage à Rostov : le détachement bolchévik commandé par le marin Stépanov leur avait distribué des chapeaux de paille. Ils savaient qu’ils allaient me causer de la peine et encourir de durs reproches mais, me considérant comme le premier entre les égaux, ils tenaient à ne rien me cacher. Mon blâme eut cet effet, que certains déchirèrent leurs chapeaux et les jetèrent hors des wagons.

Ensuite, je leur proposai de quitter ces abris provisoires et de s’installer dans des habitations près de la ville. Avec Vassiliev et Lépetchenko, nous passâmes la journée à rechercher des logements. Mon frère Grégoire alla se renseigner sur les prix que demandaient les cochers pour déménager nos paquets. Ceux qui demeuraient sur place les préparèrent.

Au village d’Olchanskoïé, à quatre kilomètres de Tsaritsyne, nous trouvâmes des logements à très bon marché. Le déménagement fut effectué le jour suivant. Sitôt installés, je rapportai à mes amis les décisions de la conférence de Taganrog et les informai de la mission qui m’était confiée. Comprenant que je devais les quitter bientôt, tous voulurent m’accompagner. Je m’y opposai fermement, leur objectant qu’ils étaient très unis et devaient rester ici ensemble. Malgré ses efforts, ma compagne se mit à pleurer : elle pensait à l’accouchement et à la solitude qui l’attendaient.

Après plusieurs réunions, nous étions tous d’avis qu’il était impossible de rester passif devant la menace contre-révolutionnaire et qu’une fois les familles bien installées, les hommes devaient s’engager pour rejoindre le Front, tout en gardant le contact avec les leurs. Cette idée venait de moi, car j’étais convaincu que si nous parvenions à organiser une insurrection en Ukraine, il nous serait facile de transférer nos proches à Gouliaï-Polié, avec l’aide du commandement rouge. Par ailleurs, je commençai à préparer ma compagne à supporter courageusement mon absence, en demeurant parmi les communards, comme elle l’avait fait jusque- là, sans oublier que si je la quittais à présent c’était pour aider les travailleurs ukrainiens à briser le joug de la réaction et de l’occupant. Elle le comprenait bien, mais le sentiment l’emportant sur la raison elle sanglotait comme une enfant. Cela m’ébranla au point que j’envisageai de la prendre avec moi. Elle-même trouva ce projet insensé, car elle pouvait à peine marcher et restait couchée la plupart du temps.

Je finis par me mettre en route, accompagné des pleurs et des chants de mes amis. Chemin faisant, je remarquai à la devanture d’un kiosque un numéro de l'Anarchie, le quotidien de nos compagnons de Moscou, que j’achetai illico. Il annonçait la création d’une Union pour la propagande des idées anarchistes dont il reproduisait le manifeste. Cette nouvelle nous remplit de joie, moi et mes compagnons. Du point de vue théorique, il est vrai, ce journal ne valait pas celui que publiait le groupe de Rostov - Nakhivansk, L'Anarchiste. Cependant le seul fait qu’il ait survécu au saccage de son siège et à la dispersion des groupes anarchistes moscovites suffisait à nous réjouir. Portés par notre joie, une vraie joie de paysans, nous retournâmes à Olchanskoïé le relire et le commenter ensemble afin de connaître la position du mouvement face aux périls qui menaçaient la révolution. Tant qu’il ne serait pas organisé, il ne pourrait s’opposer aux dirigeants du Kremlin. Pour le rendre puissant, il fallait le munir de moyens d’action sociale adaptés à notre époque et au progrès technique dont les ennemis de la liberté savaient tirer parti.

« À cause de l’insouciance dont les anarchistes ont fait preuve au cours de cette année de révolution, dis-je à mes amis, nous ne pouvons compter que sur la force de notre volonté. Mais nos moyens sont si faibles... Elle fait peine à voir, notre absence de force, quand d’autres ne la détiennent que pour en abuser ! »

Voyant mon trouble, les camarades me proposèrent de rester avec eux. Sans comprendre mais rompu de fatigue, je m’allongeai et dormis trois heures. Je m’aperçus à mon réveil que j’avais laissé passer l’heure. Ayant déjà manqué deux bateaux, je pris seulement congé de ma compagne et quittai le village. Au port de Tsaritsyne, je retrouvai mes camarades des autres villes d’Ukraine qui m’attendaient depuis un bon moment. Ils me sermonnèrent vigoureusement et on embarqua enfin. Une heure après, nous étions en route vers l’extrême limite de la région de la Volga et pour sa dernière ville : Saratov.

X À Saratov. Anarchistes locaux et réfugiés. Ma fuite.

A Saratov, j’appris la chute de la Rada centrale, du gouvernement qui avaient livré l’Ukraine au général baron von Eichorn et aux six cent mille Allemands et Austro-Hongrois de son armée contre-révolutionnaire. Le 29 avril 1918, la bourgeoisie ukrainienne et russe, elle-même alliée de l’occupant, avait renversé le pouvoir de Kiev alors qu’il préparait une réforme agraire en faveur des koulaks et des pomechtchiks. Un tsar élu, l’hetman Pavlo Skoropadsky , le remplaçait.

Ces informations confirmaient le bien-fondé de ma position sur la Rada et sa politique, bien qu’à mon avis les bolchéviks et les SR de gauche étaient les premiers responsables de la situation ukrainienne. Les uns, pour avoir signé le traité de Brest-Litovsk, les seconds pour n’avoir pas rompu sur-le-champ avec eux ni engagé aux côtés de la population une lutte commune contre l’ennemi et ses alliés locaux qui le renseignaient sur les mouvements de protestation et l’aidaient à les réprimer. J’écrivis à mes amis communards d’Olchanskoïé, leur rapportant ces nouvelles et leur conseillant de s’engager dans la 10e armée rouge pour combattre la réaction.

Je me rendis ensuite à la Maison communale de la ville, où tous les révolutionnaires de passage pouvaient se faire héberger. J’y rencontrai deux anarchistes d’Ékatérinoslav, Lev Ozersky et Tarasiouk. Avec le premier, rien à faire : en peu de temps, il était passé de l’anarchisme révolutionnaire à un pacifisme extrême, condamnant toute violence, même défensive. Le second était toujours anarcho-syndicaliste. Je m’accrochai avec lui et notre dispute tourna presque au scandale. Certes, je ne prétends pas avoir eu raison en tout, mais il me semblait étrange de rester couché jusqu’à quatre heures de l’après-midi quand la contre-révolution frappe au carreau - même en tenant compte des persécutions de Lénine et Trotsky contre nous, qu’il invoquait pour se justifier de ne pas combattre à leurs côtés. Il m’était intolérable que des individus se réclamant de nos idées traînaillent de-ci de-là, en curieux, sans jamais mettre la main à l’ouvrage, mais à quoi bon les incriminer ? C’était la faute de nos organisations, incapables de se hisser à une unité théorique et surtout tactique pour incarner au sein des masses laborieuses les principes pratiques de l’anarchisme, dont dépendaient le développement et la défense de la révolution.

Je retrouvai ce jour-là les membres de notre groupe anarchiste- communiste paysan de Gouliaï-Polié : les camarades Pavel Sokrouta, Vladimir Antonov et Petrovsky, venus à la Maison communale en quête d’informations. Je les mis au courant de la conférence de Taganrog et de ses décisions. Tous les approuvèrent, ils décidèrent de revenir en Ukraine au plus tôt, et le plus près possible de Gouliaï-Polié, ayant foi autant que moi en l’esprit révolutionnaire de la population. Avec eux et les anarchistes locaux, nous organisâmes une conférence, et ce pour trois raisons. D’abord, pour renforcer l’organe local, La Voix de l’Anarchie, qui était moribond ; ensuite, pour adopter une position plus précise quant aux actes indignes que Lénine, Trotsky, et le pouvoir soviétique en général, perpétraient contre notre mouvement ; enfin, nous voulions utiliser cette feuille pour lancer un appel à tous les anarchistes d’Ukraine réfugiés en Russie afin de les engager à l’unité d’action et nous hâter de retourner au pays, où nous lèverions des forces fraîches pour la lutte révolutionnaire.

Avant tout, nous voulions connaître l’avis des anarchistes locaux. Nous écoutâmes le rapport que fit Max Altenberg (alias Avenarius). Il commença par affirmer que La Voix de L'Anarchie ne pouvait plus paraître faute de fonds. À quoi nous répondîmes, les camarades et moi, que nous avions donné de l’argent pour publier un numéro. Il poursuivit en exposant l’activité des anarchistes locaux auprès des ouvriers de la ville et des paysans de la région. Elle était décevante, insuffisante, car elle se bornait a professer la théorie anarchiste sans aborder ses aspects pratiques, essentiels à l’heure de la révolution, quand il fallait que les autorités révolutionnaires comptent avec nous et que les masses organisent sous l’étendard de l’anarchie la production et la consommation, ainsi que la défense des principes créateurs sans lesquels rien ne serait possible. Et même s’il leur arrivait d’évoquer ces questions, leur impréparation les empêchait d’inspirer l’activité des travailleurs.

Le rapport d’Altenberg ne répondait pas aux attentes de ceux qui voulaient se faire une idée claire de la révolution dans sa phase actuelle et du rôle que devait y jouer notre mouvement. De plus, il ne savait rien de l’état du Front, bien qu’il cherchât à nous cacher son ignorance, répétant à plusieurs reprises qu’il était proche du Smolny de Saratov (le Comité révolutionnaire régional), ou mentant sans vergogne, nous assurant que la ville allait être évacuée à cause d’une offensive tchécoslovaque et qu’il nous fallait partir au plus tôt. La majorité de l’auditoire comprit immédiatement qu’il ne faisait qu’obéir aux instructions des ennemis de l’anarchisme, à savoir du Smolny de Saratov. Avec plusieurs camarades, nous le lui reprochâmes sans ménagement, car nous savions bien que les Tchèques n’avaient rien entrepris dans la région. Ses inspirateurs, c’était clair, ne voulaient pas que les anarchistes de passage participent à l’activité locale du mouvement. Nos violentes critiques marquèrent la fin de la conférence. Cependant, beaucoup de camarades quittèrent la ville le jour même pour gagner d’autres régions de la Russie.

C’est à Saratov que je fis la connaissance de l’anarchiste Ania Lévine. On me dit qu’elle avait été déportée sous le tsarisme et que, souffrant de séquelles, elle était hospitalisée. J’allai la visiter avec la camarade Riva du groupe anarchiste-communiste de Marioupol. Ania nous reçut aimablement et s’entretint longuement avec nous du passé et du présent. Je me souviens parfaitement qu’en réponse à mes questions sur sa santé, elle me demanda de parler plutôt de l’activité de nos groupes et organisations. Je m’en réjouis, car seule une camarade sincère et expérimentée pouvait se préoccuper davantage du mouvement que de sa propre personne. Je lui dis qu’il était puissant mais désorganisé et qu’il fallait lui fournir de nouveaux moyens, des forces de volonté saines et neuves. Je lui souhaitai une prompte guérison et la quittai, regrettant qu’une telle militante soit clouée sur un lit d’hôpital et paye encore les conséquences des cruautés de l’ancien régime.

Mes camarades de Gouliaï-Polié repartis en Ukraine, je restai à Saratov, toujours déterminé à gagner Moscou. Je me retrouvai avec les camarades Lioubimov (marin de son état) et Riva de Marioupol, Vassiliev de Youzovo, Garine d’Ekatérinoslav, et d’autres dont j’ai oublié les noms. Mes amis entrèrent en rapport avec une organisation de marins de Kronstadt et de la mer Noire. C’était la seule ici à pouvoir s’opposer à l’arbitraire du pouvoir local bolchévik. Elle s’apprêtait à agir contre la Tchéka et à restaurer la liberté de parole. Quant à moi, leurs critiques semblaient tellement justes que j’avais honte de m’y opposer ouvertement, quoique cette organisation me parût contre-révolutionnaire. C’est que la Tchéka, en comparaison, l’était bien davantage.

C’est à ce moment que le détachement des anarchistes-terroristes d’Odessa arriva à Saratov. Ses quelque deux cent cinquante hommes, tous armés jusqu’aux dents, s’étaient repliés d’Ukraine et avaient refusé de se défaire de leurs armes à Tsaritsyne. Maintenant, ils se frayaient un chemin à travers la Russie centrale pour regagner l’Ukraine par Koursk. Leur convoi installé à l’entrée de la ville, quelques-uns eux vinrent se promener dans les rues de Saratov. Le pouvoir soviétique avait déjà flairé le danger que représentait l’organisation des marins et ce détachement de terroristes n’échappa pas à sa vigilance. Craignant une répression, certains préférèrent repartir, mais quant aux membres du détachement terroriste, ils me déclarèrent qu’ils n’avaient pas peur du pouvoir et que, « s’il les attaquait, ils sauraient le chasser de la ville ». Ces diverses circonstances m’incitèrent à la prudence. Avec Vassiliev et Riva, nous quittâmes l’hôtel Russie pour un appartement privé, situé en dehors du centre. Nos autres camarades demeurèrent à l’hôtel, parce qu’ils comptaient plusieurs amis parmi les terroristes et entretenaient de bons rapports avec eux, même s’ils trouvaient à redire au nom qu’ils se donnaient. Un jour qu’ils rendaient visite aux nôtres, leur commandant et eux, la Tchéka encercla l’hôtel et arrêta tout le monde, y compris les camarades.

Tout heureux d’avoir mis la main sur le commandant, un dénommé Micha, les tchékistes laissèrent mes amis à l’hôtel sous la garde d’une douzaine d’hommes armés de carabines, et emmenèrent leur prisonnier dans un fiacre encadré d’une escorte à cheval, vers le lieu où stationnait le détachement, afin de le désarmer. En chemin, ils rencontrèrent trois de ses membres qui, apparemment, se rendaient à l’hôtel Russie. Les tchékistes tentèrent de s’emparer d’eux. Mais lorsqu’ils virent leur commandant prisonnier, ils n’hésitèrent pas à lancer des bombes dans le tas. Paniques, les tchékistes se dispersèrent en abandonnant leur prise, ligoté mais sain et sauf. Ses compagnons le tirèrent du fiacre et disparurent avec lui. La nouvelle se répandit immédiatement dans le centre-ville. Dès qu’elle parvint à leurs oreilles, les terroristes et nos camarades retenus dans l’hôtel désarmèrent leurs geôliers, les ligotèrent et prirent le large.

Deux d’entre eux vinrent à mon appartement me raconter toute l’histoire. Moins de deux heures après, nous étions quinze ou vingt qui gagnions, seuls ou par deux, l’embarcadère Rouss où nous montâmes à bord d’un bateau en partance (il s’appelait également le Rouss, si ma mémoire est bonne) et l’après-midi même nous étions en route vers Astrakhan, sans aucune garantie toutefois que les tchékistes ne nous cueillent sur le pont et ne nous abattent pour tout procès. Il est vrai que nous avions une bonne assurance : nos revolvers, des bombes et la ferme résolution de nous emparer au besoin du bateau pour accoster où bon nous semblerait. Il se trouva qu’aucun tchékiste ne nous avait remarqué et nous pûmes atteindre Astrakhan sans encombre.

XI À Astrakhan. Je quitte mes compagnons de voyage. Je cherche du travail et rencontre les anarchistes locaux.

Dès notre arrivée, nous allâmes au soviet pour demander des logements. On nous donna des bons d’hébergement pour aller prendre des chambres à l’hôtel. Après une bonne nuit de sommeil, Lioubimov, Riva et moi cherchâmes du travail afin de passer une semaine ou deux sur place sans se faire remarquer et connaître l’état d’esprit de la population. Lioubimov s’embaucha comme marin sur un bateau privé. De mon côté, je fis la connaissance d’un maximaliste, qui me renseigna sur l’état du Front et me conseilla de m’adresser au soviet régional, installé dans la forteresse d’Astrakhan, au siège de l’épiscopat. Là, paraît-il, on me trouverait du travail. La camarade Riva chercha en vain un emploi de dactylo et demeura avec nos autres compagnons de voyage.

Je me procurai un laissez-passer et me rendis au soviet régional. Je fus reçu par son président, le maximaliste Avdéiev. Il me questionna longuement sur mes convictions, tâchant de savoir à quel parti ou tendance j’appartenais, puis sur la situation du Front, sur l’Ukraine, etc. Je lui parlai de tout librement, sincèrement, excepté de mon appartenance politique. Lorsqu’il insista là-dessus, je répliquai sèchement : « Que cherchez-vous ? Mes papiers attestent que je suis un révolutionnaire et que j’ai été actif en Ukraine. Je n’ai rien à voir avec la contre-révolution. » Avdéiev fut troublé par ma réponse, ensuite de quoi il se montra plus aimable et même sincère. Il me demanda si je ne voulais pas rester au soviet régional pour m’occuper à la section d’agitprop. Je lui répondis que j’étais prêt à travailler n’importe où, sauf à la milice et à la Tchéka. Il convoqua par téléphone le président de la section qui se présenta dix minutes après. C’était un Géorgien, bolchévik de gauche. Je fus enregistré, avec droit à une ration alimentaire et à un logement gratuit. Je déclinai ce dernier, en ayant loué un avec Lioubimov. Mes autres compagnons de voyage furent fâchés de me voir partir, mais je voulais pouvoir m’isoler des discussions et des cris nocturnes, car je tenais avec soin un journal depuis mon repli d’Ukraine. Alors que mes camarades, satisfaits des bonnes conditions de vie qu’on leur faisait à Astrakhan, projetaient d’y rester plusieurs mois, j’avais fermement résolu de revenir pour le premier juillet en Ukraine, à Gouliaï-Polié ou dans sa région. Lorsqu’ils eurent compris mes raisons, ils vinrent me faire visite et me consulter régulièrement jusqu’à mon départ.

Tout en travaillant à la section d’agitprop, je recherchai le groupe anarchiste-communiste local. Il publiait un journal, Pensées des hommes les plus libres. Ces camarades me parurent d’excellents militants, bien que limités dans leur activité par la surveillance constante de la Tchéka. Ils ne pouvaient même pas dénoncer publiquement les horreurs qu’elle commettait. Des provocateurs tchékistes les visitaient constamment à leur local, en se faisant passer pour des ouvriers ou des intellectuels déçus par le nouveau pouvoir et qui recherchaient dans l’anarchisme une nouvelle voie. C’est dans leur journal que je fis paraître pour la première fois mon poème écrit au bagne - LAppel - sous la signature de Skromny (Le Modeste), qui était mon surnom de détenu.

Au cours de mes promenades à travers la ville, je fus frappé des dégâts qu’elle avait subis. Je m’informai s’il y avait eu de durs combats de rue pendant les journées révolutionnaires. On me répondit que dans les insurrections, les Caucasiens surtout s’étaient distingués, que pour eux la révolution était affaire de pillage et de destruction. Ils avaient brûlé pas mal de maisons bourgeoises et de boutiques. Les révolutionnaires avaient dû faire preuve d’énergie et d’organisation pour les rappeler aux bons principes.

Au cours de la semaine que je passai à la section d’agitation, je m’aperçus que j’étais surveillé ; ce qui ne m’empêcha pas d’intervenir lors des réunions de concertation, à égalité avec les autres membres de la section, pour amender telle ou telle proposition économique ou politique. Personne ne me fit obstacle, mais voici qu’un jour je tins ce discours aux soldats rouges qui partaient pour le Front : « La tâche essentielle de tous les travailleurs est l’émancipation économique et politique. Le soldat rouge doit en être profondément pénétré. Cela stimulera les travailleurs des autres régions du pays et notre victoire sur la contre-révolution s’achèvera par la fête de la paix, de l’égalité et de la liberté, qui seront les fondements de la nouvelle société communiste. » Ce discours peu conforme au programme de la section me valut une observation spéciale, accompagnée d’un subside pour me permettre de poursuivre mon voyage : « Vous aviez bien l’intention d’aller à Moscou ? » J’acquiesçai et pris congé de mes collègues de la section. Puis j’allai saluer mes amis anarchistes locaux et trouver Lioubimov à son travail. Je le priai d’aller m’acheter un billet pour Saratov, le temps de rassembler mes affaires pour quitter sans tarder cette ville soi-disant social-démocrate mais bien éloignée, au vrai, de la démocratie autant que du socialisme. Lioubimov rebroussa chemin pour s’assurer que je ne m’étais pas trompé en lui demandant de me prendre un billet pour Saratov, alors que c’était à Tsaritsyne que je devais me rendre pour rejoindre ma femme et mes amis communards. Ce fut comme s’il m’avait aspergé d’eau bouillante ! J’entrai en fureur, car je ratais plusieurs bateaux par sa faute et il me fallait demeurer une journée de plus ! Lioubimov ne me cachait pas son contentement. Il ne se troubla que lorsque je lui eus remontré que je risquais d’arriver trop tard au pays, mais que je n’avais à me soucier ni de mes amis ni de ma femme, lesquels se trouvaient en sûreté chez des paysans. De rage, je lui agitai sous le nez un paquet de journaux pleins des atrocités commises en Ukraine par l’occupant, tout en lui reprochant âprement sa conduite.

Une fois calmés, nous dînâmes ensemble puis je relus les informations des journaux sur le retour des pomechtchiks dans leurs domaines, aidés par les troupes d’occupation, sur les confiscations de bétail et le fouet qu’ils faisaient donner aux paysans. Ce dernier fait me rappela les punitions que j’avais endurées moi-même pendant ma prison et comment je m’étais promis qu’une fois libre, je me consacrerais tout entier à la lutte des travailleurs contre le sort qu’on leur faisait subir.

Je me mis à réfléchir sur tout ce que j’avais vécu depuis la retraite d’Ukraine et me demandai si j’avais bien fait de partir, au lieu de combattre sur place. Lioubimov voulait m’accompagner, mais je l’en dissuadai. Nous convînmes que je lui écrirais une fois la frontière franchie, pour lui indiquer où il pourrait la passer malgré les Allemands qui faisaient bonne garde. Le lendemain matin, en compagnie de Lioubimov et de Vassiliev, je me rendis à l’embarcadère. C’était là, à l’embouchure de la Volga, que l’on voyait combien la Russie était riche, aux mouvements innombrables des bateaux, des péniches, des barques et embarcations de toutes sortes qui allaient et venaient sans cesse, spectacle que la beauté du delta rendait plus captivant, avec ses berges sablonneuses et les sombres monticules qui les surplombent. A dix heures du matin, je fis mes adieux à mes amis, leur promettant de nous retrouver en Ukraine, puis montai à bord du Caucase et Mercure. Quand le bateau s’éloigna, nous nous fîmes de grands signes de baisers fraternels, agitant nos mouchoirs comme des enfants. Je demeurai sur le pont et contemplai longtemps les magnifiques étendues de la Volga.

XII En route pour Moscou.

À contre-courant, le bateau naviguait plus lentement que je ne m’y attendais. J’en profitai pour faire le point sur les raisons de mon voyage. Je devais me rendre d’abord à Saratov, où je prendrais le train jusqu’à Moscou. Dans la capitale de la révolution de papier, je rencontrerais les gens que je voulais voir, puis retournerais en Ukraine. Là, j’entamerais avec mes camarades la lutte pour notre cause. J’appréhendais de ne pouvoir le faire en parfait accord avec nos principes, du moins tant que la population n’aurait pas adhéré au combat et décidé d’agir par elle-même. En serait-elle capable, le voudrait-elle ? Est-ce que la répression n’avait pas amoindri son esprit de révolte ? Voilà ce qui m’inquiétait le plus. Mais ma foi profonde en la révolution paysanne ukrainienne me poussait à croire à l’insurrection.

Le bateau accosta au port de Tsaritsyne. J’hésitai à m’arrêter un jour ou deux, juste pour revoir mes amis communards et ma compagne qui avait certainement accouché. Mais je me souvins que j’en aurais pour deux semaines à Moscou, ayant prévu d’y prendre des contacts nombreux et de tous bords. Je dus me priver de la joie de retrouver les miens et me bornai à leur écrire une carte chaleureuse que je jetai dans une boîte à lettres.

Les journaux étaient remplis d’informations concernant l’Ukraine et les multiples exactions commises par les occupants avec l’appui de la Varta, la garde de leur allié l’hetman. À quoi s’ajoutaient les nouvelles des engagements de l’Armée rouge contre les unités tchécoslovaques qui se frayaient un passage à travers la Russie centrale pour gagner la Sibérie, où la contre-révolution, menée par l’amiral Koltchak, avait trouvé un vaste champ d’action.

J’étais triste, craignant la ruine définitive de la révolution avec toutes ses conquêtes, et de ne pouvoir arriver à temps en Ukraine pour organiser parmi les paysans une force de combat nouvelle et efficace. Plongé dans ces réflexions, j’arrivai de nouveau à Saratov. Sa situation avait beaucoup évolué : le pouvoir soviétique régional avait obtenu des victoires, d'abord contre le détachement des terroristes d’Odessa, finalement désarmé et emprisonné ; ensuite contre l’organisation des marins qu’il avait affrontée dans une bataille de rues, durant laquelle le Smolny, siège des bolchéviks, fut détruit à coups de canon.

Je recherchai en vain les anarchistes locaux, car ils avaient gagné Samara, m’informa un camarade : « Il ne reste plus que Max et deux demoiselles qui tournent autour du Comité révolutionnaire. Il y est toujours fourré. » J’y allai sans pouvoir le trouver. De nombreux anarchistes, je l’ai dit, commençaient alors à collaborer avec les bolchéviks. Son absence me parut suspecte, aussi je me contentai d’obtenir du Comité révolutionnaire un laissez-passer pour un billet de chemin de fer auquel me donnait droit mon document de président du Comité de défense de la révolution.

Pour diverses raisons, le train fut retardé par de fréquents arrêts, mais enfin on arriva à Tambov, où je restai une journée. Je dormis à l’hôtel puis tentai sans succès de trouver le bureau des anarchistes. Je retrouvai en revanche des SR de gauche que j’avais connus au bagne des Boutirki. Selon eux, le terrain n’était pas favorable aux anarchistes : certains avaient disparu de Tambov, d’autres étaient passés dans la clandestinité. Je repartis pour Moscou en méditant sur le manque de moyens sociaux qui nous empêchait de coaliser les travailleurs, de les organiser en masse pour les aider à résoudre les problèmes qu’ils affrontaient. Par contre, je voyais s’activer parmi eux des socialistes de tout poil. Cette activité répondait évidemment à d’étroits intérêts de parti. Pourquoi les anarchistes-communistes ne pourraient-ils s’organiser afin de réaliser avec les paysans et ouvriers les principes sociaux que nous défendions ? La réponse immédiate était que nous en étions incapables : nous n’avions ni les moyens, ni l’habitude de soutenir une unité d’action. Nous n’avions pas encore compris que tant que nos groupes et groupuscules se laisseraient accaparer par diverses activités souvent sans rapport avec l’anarchisme, nous ne pourrions répondre aux exigences de l’époque ni nous faire entendre des travailleurs. « En sera-t-il ainsi, me demandais-je, lorsque nous serons retournés en Ukraine ? » J’espérais que non.

A l’aube, Moscou apparut avec ses églises et ses innombrables cheminées d’usines. Les voyageurs commencèrent à s’affairer. Tous ceux qui avaient une valise l’essuyaient, pour faire disparaître les traces de la farine qu’ils transportaient. Ces gens n’étaient pas des ouvriers ; ils proposaient de fortes sommes à qui voudrait passer leurs bagages hors de la gare. Certains acceptaient, mais la plupart se récriaient : « Je ne veux pas tomber aux mains de la Tchéka » - la fameuse organisation de lutte contre les spéculateurs et la contre-révolution.

Je les revis quelques minutes après, leurs valises ouvertes devant les gardes du détachement de contrôle : on les dirigeait avec leur farine vers les centres de détention.

XIII À Moscou. Rencontre avec des anarchistes, des SR de gauche et des bolchéviks.

Devant la gare, je pris un fiacre pour me rendre au domicile d’Alexis Alexéievitch Borovoï. Je ne le connaissais pas personnellement, mais j’avais lu dans les journaux que l’on pouvait rencontrer chez lui le secrétaire de l’Union moscovite pour la propagande des idées anarchistes, le camarade Archinov. Je connaissais ce dernier depuis 1907 et l’avais beaucoup fréquenté aux Boutirki. Je savais que nous aurions à collaborer ensemble en Ukraine. Pourtant, à la sortie de prison, nos chemins s’étaient écartés : comme beaucoup d’anarchistes, il choisit de rester en ville, à Moscou, contrairement à moi, qui tout en gardant un lien avec la vie urbaine préférais œuvrer parmi les paysans.

Mais Moscou était le centre de la révolution de papier : les révolutionnaires en vue de toutes tendances s’étaient installés là. Je comptais les rencontrer et, fort de mon expérience en Ukraine, me concerter avec eux. Avant tout, je voulais voir Archinov afin de m’informer de l’état du mouvement à Moscou, après la répression bolchévique-SR du 12 avril. Ancien secrétaire de la fédération des groupes anarchistes de Moscou, secrétaire en titre de l’Union pour la propagande des idées anarchistes, il devait être bien renseigné. Je le recherchai activement pour cette raison.

Je sonnai à la porte de Borovoï. Un homme de taille moyenne, avec une belle tête d’intellectuel, parlant un russe parfait, m’ouvrit la porte et me précéda vers un bureau-bibliothèque. Quand il sut pourquoi j’étais là, il me dit que le camarade Archinov ne passait que deux fois par semaine, le mardi et le vendredi. Je lui demandai la permission de laisser ma valise, pleine des petits pains de Tambov que j’avais emportés, ayant entendu dire qu’il n’y avait pas de pain à Moscou, puis je repartis en ville.

C’était l’heure du déjeuner. Non loin du boulevard Pouchkine, je trouvai un restaurant et pris un repas. Il était cher et de mauvaise qualité ; le pain manquait sur les tables. J’appris qu’il était possible de s’en procurer autant que l’on voulait, mais dans l’arrière-salle et au prix fort. Je m’apprêtais à faire un scandale. Toutefois, me disant que le patron débitait peut-être ce précieux pain d’arrière- boutique d’accord avec les tchékistes, et portant d’ailleurs sur moi un revolver, circonstance qui pouvait me valoir d’être abattu sur place par ces derniers, je préférai m’abstenir.

Je fis bien car, à peine sorti de là, je rencontrai un ancien compagnon de bagne, un socialiste polonais du nom de Koziovsky. Devenu bolchévik, on l’avait nommé commissaire de la milice du quartier. Très heureux de me voir, il me fit les honneurs de son commissariat, me présenta ses collaborateurs et me parla d’abondance pour m’expliquer que sans la révolution, jamais il n’aurait accepté ce poste. La révolution l’exigeait de lui, à ce qu’il disait. Je me moquai sans retenue de ses justifications. Il m’indiqua au moins où se trouvait le Commissariat des affaires intérieures et quel tramway pouvait m’y conduire. En fait, je voulais me rendre au nouveau local des anarchistes de Moscou, lequel jouxtait ce commissariat depuis que le pouvoir bolchévik avait saccagé le siège de la Malaja Dimitrovka. C’était une sorte de hangar, qui avait servi aux futuristes pour leurs activités, m’expliqua Koziovsky. Il m’accompagna jusqu’au tramway et je le quittai en lui promettant de le revoir.

L’accès de la fédération anarchiste n’était pas sans danger pour les novices. Il était surveillé en permanence par des agents de la Tchéka qui dévisageaient le nouvel arrivant, prêts à s’en saisir. Je restai longtemps devant la ruelle qui y menait, puis entrai, passai devant le siège sans m’arrêter et montai les marches du Commissariat mitoyen. Sa porte était fermée. Je demandai au tchékiste de garde à quelle heure il ouvrait : « A trois heures ! » Je me dirigeai alors sans plus de précautions vers la fédération. J’y trouvai nombre de camarades : les uns, assis devant une table basse, y remplissaient de grands registres ; d’autres recopiaient quelque chose ou ficelaient par paquets des exemplaires de L'Anarchie, apparemment invendus.

Je m’approchai de là table et demandai Archinov ; on m’orienta vers un coin où plusieurs camarades discutaient ferme. Je reconnus d’abord Barmach, dont j’avais fait la connaissance en mars 1917. Il m’apprit qu’Archinov ne venait pas souvent. Un des interlocuteurs, le frère cadet des Gordine, me déclara : « Archinov n’a pas voulu militer avec les ouvriers, il a rejoint les intellectuels. » Il me donna les noms de ces derniers : Borovoï, Rochtchine, Sandomirsky et d’autres. Je fus d’abord fâché de l’entendre parler ainsi d’Archinov, puis je me dis qu’il avait peut-être raison. C’est que certains - des intellectuels, particulièrement - oubliant ou ignorant que s’ils étaient révolutionnaires, ils le devaient aux ouvriers et paysans, se montraient parfois arrogants à leur égard. L’ouvrier Archinov s’était peut-être éloigné de son milieu depuis la révolution, préférant fréquenter des intellectuels ? Mais je ne m’arrêtai pas à ces suppositions, impatient que j’étais de voir Archinov et de vérifier par moi-même ce qu’avait dit Gordine.

La nuit était tombée ; je n’avais pas envie d’aller à l’hôtel, aussi je revins à la fédération et demandai si quelqu’un pouvait m’héberger. Le camarade Séréda, après avoir consulté sa compagne, m’offrit l’hospitalité mais en me prévenant qu’il me faudrait dormir par terre dans leur petite chambre. Je partis avec eux et d’autres camarades qui habitaient le même immeuble, où je fis la connaissance de Léon Tcherny, le théoricien de l'anarchisme associationniste. Je parlai longuement avec lui de l’anarchisme en Ukraine, - pays qu’il continuait pour sa part à considérer comme le sud de la Russie - et de l’inorganisation totale de notre mouvement. Il admettait mes critiques, quoique avec peine, mais protesta quand je lui dis qu’il était temps de mettre fin à l’éparpillement qui condamnait nos groupes à l’impuissance face à l’État et au capital. Ce fut notre principal sujet de discussion et de désaccord ; nous en reparlions à chacune de nos rencontres dans l’immeuble.

En l’observant de près, je vis combien peu de volonté et de caractère il montrait dans ses relations, avec ses amis comme avec ses ennemis. Je me souviens que je le trouvai une fois allant et venant dans les chambres, occupé à faire l’inventaire des meubles sur un carnet.

« Etes-vous le propriétaire ici, camarade Tcherny ? lui demandai-je.

-

Pire que cela, me répondit-il, m’apprenant que les bolchéviks-SR l’avaient désigné comme responsable de l’immeuble.

-

Que leur avez-vous répondu, camarade Léon ?

-

D’après vous ? Ils sont tellement impudents et importuns que je n’ai pu refuser... Les camarades ne comprennent pas ma situation : ils arrivent ici pour la nuit ou plus tard encore pour prendre quelques heures de sommeil. Si le portail est fermé, ils l’escaladent et dérangent les locataires dont il me faut écouter ensuite les plaintes sans pouvoir en parler ni aux camarades, ni au comité de quartier... J’ai bien songé à fuir mais j’ai eu honte à cette seule pensée. »

Ce délicat était pénible à voir et à entendre, moins pourtant que le spectacle d’un homme privé de volonté, une chiffe que les autres manipulaient à leur guise, que son manque de caractère empêchait d’envoyer tous au diable et de s’en aller ailleurs prendre l’air. A quoi des gens pareils peuvent-ils être bons dans la tourmente révolutionnaire ? Comment feraient-ils face aux difficultés pratiques de chaque jour ? Tout en m’indignant de sa mollesse, je plaignais Léon Tcherny de toute mon âme, car il possédait un vrai talent d’orateur et d’écrivain et c’était un homme sincère. Le plus affligeant, c’est qu’il ne savait pas se faire respecter, soutenir sa dignité et se garder de la boue qui, à ce que je voyais, lui collait à la peau. Cette faiblesse personnelle l’empêchait, comme tant d’autres anarchistes notoires, de mener une action révolutionnaire conséquente, au lieu d’occuper un poste de gérant d’immeuble.

Ayant quitté les lieux et laissé les camarades Séréda et Tcherny, je finis par retrouver Piotr Archinov. Il habitait dans l’un des hôtels de la place du Marché (près de celle du Théâtre), non en tant que gérant, bien sûr, mais chez Bourtzev, le gérant en titre de cet immeuble attribué à la section paysanne du Comité exécutif des soviets.

Je les retrouvai tous deux avec joie, car ils avaient été mes compagnons de bagne. Nous nous respections beaucoup, outre l’accord de nos convictions. Archinov me précisa que s’il avait quitté la fédération des groupes anarchistes moscovites, c’était que les camarades lui avaient paru trop légers à l’égard du mouvement. Peu m’importait qui avait raison, d’eux ou de lui, mais je tenais à savoir comment il agissait et s’occupait. Il m’apprit qu’il organisait des conférences pour l’Union de propagande dont il était secrétaire, circonstance qui me permit de mieux connaître Alexis Borovoï. Peu de temps après nos retrouvailles, en effet, Archinov organisa une conférence de Iouda Grossman-Rochtchine sur « Tolstoï et son œuvre », avec une présentation de Borovoï. Les deux interventions m’enchantèrent - moi, paysan-anarchiste peu habitué à de si brillants exposés - et particulièrement celle, vraiment extraordinaire, de Borovoï. Il parla avec une telle profondeur, une telle diction et une si grande clarté de pensée que je débordais de joie en constatant que notre mouvement n’était pas si dépourvu de forces spirituelles que je commençais à le croire. Dès qu’il eut achevé, je me précipitai sans attendre la fin des applaudissements pour lui serrer la main et lui dire ma gratitude de camarade. Il était modeste et, tenant fermement ma main, nous dit à Archinov et à moi, sur un ton plaisant : « Je vous remercie, mais il me semble que j’ai un peu abusé de la patience du camarade Rochtchine. » Je l’assurai qu’on regrettait au contraire qu’il n’ait pas parlé davantage. Puis il regagna la tribune et s’assit à côté du conférencier, tandis que nous retournions dans l’auditoire.

Le camarade Rochtchine parla et lut longtemps ; le public l’écoutait avec attention. C’était sérieux, très réussi, et la conférence eut un grand succès. Archinov considérait Rochtchine comme l’un des plus prometteurs parmi les jeunes théoriciens de l’anarchisme. Il le respectait beaucoup, tout en déplorant son insouciance : il était arrivé une heure en retard, ayant oublié le rendez-vous, et il avait fallu envoyer un camarade à sa recherche. Je dis à Rochtchine qu’il parlait bien, pour quelqu’un qui n’avait pas de parole. Cela le fit rire mais Archinov n’apprécia pas ma remarque.

Peu de temps après, j’assistai dans la même salle à une conférence de Gordine. Il se révéla un excellent connaisseur de l’anarchisme, sans lumières toutefois sur ce que nous devions faire pour regrouper nos forces. La conférence me plut malgré tout, alors qu’Archinov se montra plus critique, estimant qu’il « brodait des fioritures autour de nos principes ». Je ne partageai pas sa sévérité.

C’est ainsi que je passai le mois de juin à Moscou. Un jour, Archinov m’entraîna chez le camarade Alexandre Schapiro qui était alors, si je me souviens bien, gérant des Editions Goloss Trouda (La Voix du Travail). Archinov éditait là une série d’ouvrages de Piotr Kropotkine : La Conquête du pain était en cours d’impression et il s’apprêtait à le diffuser dans les librairies. Schapiro me parut un camarade expérimenté et sérieux. Cependant, je le savais par ouï-dire un syndicaliste acharné. Sans m’être appesanti beaucoup sur ce moyen d’action, je continuais de penser par principe que c’était une tendance menchévique. C’est pourquoi j’accordai peu d’attention aux propos qu’il échangeait avec Archinov et répondis distraitement à ses questions sur les ouvriers du sud de la Russie (c’est ainsi qu’il considérait lui aussi l’Ukraine). Je visitai encore Schapiro à deux reprises. Chaque fois, il quitta son travail pour converser avec nous. Malgré la bonne impression qu’il me fit, je n’oubliais pas qu’il était syndicaliste et qui plus est de droite, puisque avec plusieurs de ses camarades il avait suivi le pouvoir central bolchévik-SR de Petrograd à Moscou, uniquement parce qu’il fallait bien, disait-il, « qu’une autorité quelconque y soit représentée » (c’est du moins ce qu’on m’avait rapporté).

Je rencontrai aussi plusieurs étudiants anarchistes. Le plus remarquable me parut être le camarade Sabline ; je le voyais souvent et nous parlions beaucoup ensemble. Son intelligence, qui était vive, discernait les faiblesses de notre mouvement. Il croyait de tout son cœur que les groupes anarchistes actifs finiraient par y remédier et sauraient former une organisation solide.

En vérité, ces discussions avec les uns et les autres restaient sans conséquence. Personne ne s’occupait sérieusement d’aboutir à un résultat. Ceux qui auraient pu s’y atteler refusaient de voir l’état désastreux du mouvement, qui s’était pourtant révélé à plein dès que la horde régnante des bolchéviks avait décidé de nous anéantir, d’épurer nos rangs et de liquider nos forces combattantes. Devant cet état de fait, à un moment d’ailleurs crucial pour la révolution, beaucoup de nos camarades demeuraient passifs. Je l’ai dit, Moscou m’apparaissait de plus en plus comme la capitale d’une révolution de papier, attirant à elle tous ceux, socialistes ou anarchistes, qui se contentaient de palabrer, de beaucoup écrire et de conseiller les masses mais à distance, le plus loin possible ! Archinov m’avait raconté comment les anarchistes moscovites et le fameux régiment de Dvinsk s’étaient battus sous le commandement de notre camarade Gratchev dans les rues de Moscou, en octobre 1917. Je n’en étais pas peu fier, mais continuais à me demander pourquoi tant de camarades erraient sans but à présent.

Même l’activité d’Archinov à l’Union pour la propagande des idées anarchistes me paraissait sans importance ni nécessité. Beaucoup des nôtres végétaient dans une oisiveté inquiétante dont je finissais par redouter aussi la contagion. Non, me dis-je, en aucun cas : le but de notre révolution est si grand ! Il y a de la place pour celui qui veut agir. Ceux que le triomphe des partis doctrinaires avait désemparés ne savaient peut-être plus où aller puiser des forces saines. Quant à moi, c’est ce que j’espérais accomplir dès mon retour en Ukraine, afin de montrer la voie à tous mes amis. Pour y parvenir, je devais laisser les vieilles méthodes qui avaient fait faillite.

À Moscou, je mesurais combien nous étions plus avancés que la plupart des anarchistes rencontrés au cours de mon périple, nous autres les communistes-libertaires de Gouliaï-Polié, dans la compréhension des tâches positives qui nous appelaient tous. Mon inquiétude n’allait pas jusqu’au découragement, j’étais convaincu que les divergences disparaîtraient de nos rangs, que nous saurions les résoudre en trouvant des moyens de lutte mieux adaptés à la situation et qu’ainsi le mouvement surmonterait ses échecs. Une conférence allait avoir lieu, avec des camarades venus d’Odessa, de Kharkov et d’Ékatérinoslav. Je fus prévenu une semaine à l’avance et l’attendis avec impatience, car j’en espérais beaucoup.

XIV Conférence anarchiste à l'hôtel Florence de Moscou. Visite à Kropotkine.

Plusieurs camarades d’Odessa assistèrent à la conférence, avec à leur tête Moltchansky et Krasny, puis Iouda Rochtchine, Archinov, Grégoire Borzenko ainsi qu’une dame qui se vantait d’avoir fait de l’espionnage pour le compte du commandement bolchévik-SR au sein de l’état-major contre-révolutionnaire, et d’en avoir tiré des informations. Beaucoup d’autres participants, moins connus, intervinrent à tort et à travers. Tous faisaient grand cas de Grossman-Rochtchine, en particulier ceux d’Odessa : Krasny, Mekel et la dame en question. On attendait de lui quelque chose d’extraordinaire, mais il fut aussi insouciant qu’à son habitude, submergeant les camarades de déclarations et promettant de nous aider à rentrer en Ukraine malgré le régime de l’hetman. Bien entendu, tous ne s’attendaient pas à rentrer sur la foi de ses promesses ; seuls buvaient ses paroles ceux qui s’imaginaient que les bolchéviks leur fourniraient l’argent et les papiers pour le voyage. Ce n’est que lorsqu’il eut refusé de démarcher nos potentats pour qu’ils favorisent une action clandestine des anarchistes contre l’hetman, que les Odessites perdirent leurs illusions sur lui. Ils changèrent alors leur fusil d’épaule, proposant d’aller renverser le régime ukrainien sans attendre les bolchéviks (qui commençaient à prendre leurs distances avec les SR de gauche), et d’arrêter dès à présent le choix de nos moyens. Tous s’exprimèrent là-dessus de la manière la plus vague, insistant surtout sur la nécessité de ne pas se compromettre et d’œuvrer dans ce sens parmi les masses.

Après la conférence, tout en marchant sur le trottoir du boulevard de Tver, je fis part de mes impressions à Archinov. J’étais indigné de la confusion idéologique et de l’irresponsabilité des anarchistes d’Odessa, lesquels, à mon avis, ne tarderaient guère à devenir les laquais des bolchéviks. Archinov, plus réservé que moi de nature, n’exprimait pas une opinion si tranchée, mais il partageait mon point de vue.

La réunion confirmait mon analyse. Au début de la révolution, notre mouvement avait joui d’une grande popularité chez les travailleurs, mais avec le temps il perdait leur faveur et s’éloignait d’eux. Car il se contentait d’énoncer des principes abstraits, peu adaptés aux réalités de la lutte quotidienne. Retrouver la confiance de l’humanité laborieuse, l’aider à édifier une société libre, il s’en montrait incapable. Cela, bien que ses idées fussent supérieures à celles du socialisme étatiste. Fallait-il renoncer à le voir accomplir sa mission historique auprès des opprimés ? Non, sans doute. Sa vérité était trop forte. Qu’il puisse se forger des instruments sociaux dignes d’elle, et les travailleurs adopteraient nos buts et nos méthodes. L’anarchisme devenu l’idée dominante de leur vie et de leur combat saurait trouver des réponses appropriées à toutes les questions.

Cependant, je me rendais compte qu’il n’était pas facile d’appliquer nos principes dans les conditions de lutte imposées par l’époque. Les forces nécessaires étaient alors quasi inexistantes en Russie. Aussi, je pensais souvent à Kropotkine. Je me demandais ce que pouvait bien méditer le guide de l’anarchisme en ce moment précis. Lui-même ne voyait-il pas les raisons qui nous empêchaient de participer efficacement à la grande lutte ? Ce grand combattant, doué d’une intelligence toujours saine et forte, qui toute sa vie avait propagé l’anarchisme et défendu les droits des opprimés, ne pouvait-il rien nous dire sur les mesures à prendre ?

Je me disais souvent : je vais me rendre auprès de lui et il va répondre à toutes les questions que je me pose. Alors, je demandais à Archinov si Kropotkine résidait encore à Moscou (je savais bien qu’il y était), et lorsqu’il me l’avait assuré, je trouvais toujours un prétexte pour ne rien faire.

Un jour que je parcourais avec Archinov les rues de Moscou, il me dit : « Tu voulais rencontrer Kropotkine. Il vit non loin d’ici, je te conseille d’aller le visiter.

-

M’accompagneras-tu ?

-

Non, je n’ai pas besoin de le voir en ce moment, mais toi qui t’apprêtes à partir pour la région d’Ekatérinoslav, il serait bon que tu voies le vieux avant ton départ et que tu parles avec lui.

-

J’essaierai », répondis-je, et je me mis à réfléchir aux questions qui vaudraient la peine que j’aille déranger le vieil homme. Il y en avait beaucoup. Je me concentrai sur quatre d’entre elles : l’occupation de l’Ukraine par les armées austro-allemandes, avec l’accord de la Rada socialiste ; le rôle de ces socialistes-révolutionnaires et social-démocrates ukrainiens qui avaient dominé la Rada ; celui de l’hetman Skoropadsky qui la dirigeait depuis, et enfin les méthodes de lutte qu’il fallait opposer à la contre-révolution sous ces différents aspects.

Je le trouvai à la veille de son déménagement à Dimitrov, localité de la grande banlieue de Moscou. Il m’accueillit avec une affection comme je n’en avais jamais rencontré jusqu’alors. Nous parlâmes longuement des paysans ukrainiens. Toutes mes questions reçurent des réponses satisfaisantes. Lorsque je lui demandai son avis sur mon projet de pénétrer en Ukraine pour mener avec les paysans une action révolutionnaire, il refusa catégoriquement de me le donner : « Il y va de votre vie, camarade, vous seul pouvez répondre à cette question. » Ce n’est qu’au moment de nous séparer qu’il me dit : « Rappelez-vous, cher camarade, que la lutte est incompatible avec la sentimentalité. L’abnégation, la fermeté de l’esprit et de la volonté triompheront de tout sur la voie du but à atteindre. »

Je n’ai jamais oublié les paroles de Piotr Alexéievitch. Je pense les avoir appliquées dans mon action ultérieure en Ukraine et souhaite que chacun en fasse autant de son côté.

XV Congrès panrusse des syndicats du textile. À propos de la dictature du prolétariat.

En juin, sous la présidence de Maxime Gorki, s’ouvrit le Congrès panrusse des syndicats du textile. C’est un congrès de travailleurs, pensai-je, les questions qui y seront traitées doivent me concerner également. Aussi, je m’y rendis en compagnie d’Archinov, Maslov et d’autres, espérant voir et entendre les socialistes les plus notoires.

En effet, la fine fleur des socialistes alors présents à Moscou se retrouva à la tribune du présidium du Congrès. Ils prirent la parole les uns après les autres, agitèrent les bras, rivalisèrent de cris. Seul le leader social-démocrate, le citoyen Martov - ennemi irréconciliable de Lénine, souvent interrompu et insulté de ce fait, qui parla beaucoup et de manière habile, mais sans beaucoup de sincérité à ce qu’il me sembla -, ne parvint pas à se faire entendre. Il ne savait pas crier, et même s’il essayait de faire sonner plus fort ce qui, dans son discours, lui importait davantage, sa voix sourde ne lui permettait pas de rivaliser avec des orateurs de moindre importance. Il agitait les bras, gémissait, reniflait, rien n’y fit : il resta inaudible pour les délégués des derniers rangs et les simples assistants du Congrès. D’autant que des équipes recrutées par les bolchéviks couvraient de leurs sifflets et de leur chahut les propos de l’éminent SD. Cette bande de perturbateurs ne gêna pas seulement les orateurs menchéviks, mais aussi des SR de gauche et même des bolchéviks. Un de ces derniers, je m’en souviens, fut interrompu au milieu de son discours par un sifflet. D’autres sifflets allaient suivre, quand celui qui était le meneur, sans doute, leur remontra qu’ils s’en prenaient à l’un des leurs.

Les questions abordées par le Congrès et les décisions qui suivirent réjouirent le paysan révolutionnaire que j’étais, mais sans dissiper mon inquiétude. Je voyais que les prolétaires des villes comprenaient fort bien leurs intérêts propres et les objectifs correspondants. On pouvait se convaincre que le front de lutte du prolétariat urbain se renforçait et que ses conquêtes sociales seraient hors d’atteinte du nouveau pouvoir d’Etat. On pouvait encore espérer que la révolution - accaparée par deux partis - serait sauvée par les travailleurs eux-mêmes. Ce qui m’oppressait jusqu’au malaise, c’est qu’aucune des questions et décisions du congrès n’exprimait la volonté directe des prolétaires, uniquement celle de leurs délégués, dociles à l’influence des appareils et de leurs intérêts partisans. Sur ce point, le prolétariat des villes se différenciait nettement de la paysannerie laborieuse, qui s’oppose sans ambiguïté dans sa vie pratique au pouvoir d’Etat et à sa prétention de lui imposer ses lois. Sans une étroite collaboration avec la paysannerie, jamais la ville avide de pouvoir, ni le prolétariat urbain contaminé par cette avidité, ne pourront construire une société libre et une vie nouvelle. Cette vérité a été confirmée par les faits, quand un Etat mi-socialiste mi-capitaliste a pris le pouvoir, sous le nom de dictature du prolétariat. Il a confisqué l’initiative aux travailleurs, les privant de l’indépendance et du bon sens sans quoi aucune œuvre d’émancipation n’est possible. En somme, les bolchéviks et les SR de gauche ont adopté les procédés de l’Etat bourgeois pour imposer leurs vues aux ouvriers. La pénurie de matières premières et de nourriture poussera ces derniers, soit à se rebeller contre l’Etat, soit à combattre la paysannerie, autrement dit à trahir les idées du socialisme pour se soumettre à son ennemi traditionnel, la bourgeoisie.

Par ailleurs, la soumission du prolétariat en tant que classe à un parti politique quel qu’il soit - qui jamais n’envisagera de subordonner ses intérêts particuliers à l’émancipation économique des ouvriers - condamne ces travailleurs à une position honteuse à tous points de vue, économique, politique et moral. De là naquit l’idée, chez les prolétaires les plus pervertis politiquement, de lutter non pour leur propre classe mais pour la substituer à une autre, la bourgeoisie dominante. « Nous avons réalisé la dictature du prolétariat ! criaient certains des orateurs du Congrès, et nous avons le droit de faire taire nos ennemis, car la volonté du prolétariat est de les écraser ! »

Aucun de ces braillards irresponsables, pas plus que leurs rivaux qui étaient là à les entendre, ne réfléchissait qu’en brisant l’unité de leur classe, ils n’agissaient pas au profit de la révolution mais de ses ennemis - et ainsi contre eux-mêmes, à plus ou moins brève échéance. Les charlatans politiques des partis triomphants se persuadaient eux-mêmes, il est vrai, qu’ils ne tenaient en main le pouvoir d’Etat que pour émanciper les opprimés du joug économique. Leur programme s’imposait à ce titre et les prolétaires des villes furent les premiers à donner dans un panneau qui les appelait à diriger leurs frères de labeur, les paysans. Le résultat, nous le connaissons par la suite de l’Histoire : ils ont provoqué la défiance de la paysannerie et les discordes qui ont ébranlé les conquêtes de la grande révolution russe.

Telle était la situation, ici, en juin 1918. Seuls les paysans laborieux et une partie des prolétaires urbains, ceux qui avaient compris nos idées, se rendaient compte qu’on les avait dupés et menés à l’impasse, en détournant leur action directe vers des décrets gouvernementaux. L’empereur Guillaume, par l’entremise de son ambassadeur le comte Mirbach, barra la route au développement de la révolution. Le parti de Lénine et Trotsky n’osa pas s’y opposer et lui fit de continuelles concessions. Dès le 3 mars 1918, au traité de Brest-Litovsk, le bloc qu’ils formaient avec les SR de gauche s’en trouva fissuré. L’habileté de Lénine avait pu masquer la chose, mais à présent ses acolytes avaient honte de lui servir de laquais, à lui qui n’avait jamais eu auprès des travailleurs et des intellectuels l’autorité dont jouissait le parti socialiste-révolutionnaire, leur parti d’origine, jusqu’à ce que la provocation d’Azef[69] l’eut réduit à néant. C’est ce qui apparut pendant le Congrès, où les orateurs bolchéviks s’en prirent à leurs alliés SR en prévision du Ve Congrès des soviets, qui devait avoir lieu le mois suivant, en juillet.

Face à Lénine et Trotsky, il faut en convenir, les SR de gauche n’étaient pas à la hauteur, n’ayant personne à leur opposer. Ni Maria Spiridonova ni Boris Kamkov, l’un comme l’autre pleins d’emphase, incapables de dominer leur nervosité, n’étaient en mesure de s’imposer, Steinberg encore moins et pas même Oustinov. Au sein de la Tchéka, c’est vrai, ils avaient pu former des cadres valables tels que Zak et Alexandrovitch, mais de ces individus infectés par le virus policier on ne pouvait tirer les politiciens sérieux dont un État SR de gauche aurait eu besoin. Ils avaient désapprouvé l’attaque lancée par Lénine et Trotsky contre la fédération des groupes anarchistes de Moscou, les 12 et 13 avril 1918. Mais une chose était de s’indigner, une autre d’agir en conséquence. Comme ils espéraient se substituer bientôt aux bolchéviks, ils n’allèrent pas plus loin. Avec les vrais fils de la révolution, les bolchéviks s’étaient comportés ainsi que Marx en avait usé à l’égard de Bakounine : du mensonge et de l’improbité, ils avaient fait leur tradition. Je suppose - mais ce n’est qu’une supposition - que les SR de gauche attendaient d’avoir écarté leurs rivaux et de s’être emparés du pouvoir pour reconsidérer leur conduite à notre égard.

XVI À la section paysanne du Comité central exécutif des soviets. Situation des SR de gauche.

Profitant de mon séjour à l’hôtel de la section paysanne du Comité central exécutif des soviets, je m’intéressai à l’activité de la section et assistai à ses séances. J’y entendis à plusieurs reprises Maria Spiridonova et Boris Kamkov, les deux leaders SR de gauche les plus connus et les plus respectés. Maria Spiridonova manifestait à chaque réunion sa volonté ardente et sa parfaite connaissance des tâches dont son parti s’était chargé pour le Ve Congrès des soviets. Ses interventions étaient suivies avec enthousiasme par ceux auxquels le destin de la révolution était cher. En l’écoutant, on sentait bien que les siens considéraient l’alliance bolchévique comme la cause de leurs erreurs et de leur insuccès et qu’ils ne tarderaient plus à s’orienter radicalement vers l’approfondissement et le développement de la révolution. Ils étaient soutenus dans cette voie par les anarchistes-communistes et les syndicalistes, car elle correspondait aux objectifs poursuivis par l’avant-garde révolutionnaire des travailleurs. Cependant, je restais prudent à l’égard des SR de gauche. Pour l’essentiel, ils me semblaient aussi peu préoccupés que les bolchéviks de leurs fautes passées, puisqu’ils refusaient de prendre en compte l’anti-étatisme résolu qui avait animé jusqu’alors la révolution, particulièrement dans les campagnes, et qui l’écartait nettement des buts poursuivis par les partis de gouvernement. Je doutais de leur capacité à se passer des décrets et des ordres dont leur pouvoir ferait aussi grand usage que les bolchéviks. Par ailleurs, ils ne pouvaient affronter Lénine et Trotsky, qu’ils avaient contribué à imposer aux masses, car ces deux-là les auraient brisés sur-le-champ.

« Si les SR de gauche, dis-je un jour à Maslov, se retrouvent majoritaires au Ve Congrès des soviets et qu’ils écartent les bolchéviks, est-ce que les anarchistes auront quelque chose à y gagner ? Strictement rien, car en vérité leur désaccord n’est pas de principe, il tient au fait que les bolchéviks sont en train de prendre le dessus sur le front du pouvoir soviétique, ce qui leur a permis d’ignorer les protestations des SR de gauche au moment de Brest- Litovsk. Ils veulent prendre seuls le contrôle total du pays et ne laisser d’autre choix aux SR que de se fondre dans le parti communiste-bolchévik pour expérimenter scientifiquement le socialisme-communisme étatiste, ou bien de disparaître. » C’était, me semblait-il, l’orientation politique des bolchéviks à l’égard de leurs compagnons de lutte dans la conquête du pouvoir d’Etat. Le parti SR de gauche le savait pertinemment, mais ne pouvait que constater son impuissance à faire front. 11 avait vu entrer dans les faits le honteux traité et quel autre argument pouvait-il opposer aux bolchéviks ? Il s’acheminait ainsi vers une rupture inévitable. Maintenant, il lui fallait dissimuler de son mieux que les bolchéviks - avec son aide et celle des autres révolutionnaires - avaient refermé leurs mains sur toutes les institutions étatiques et professionnelles et n’avaient plus besoin de personne. C’est ce qui transpirait des discours ou même dans les simples conversations des SR de gauche qui dirigeaient la section paysanne du Comité. Je n’étais pas le seul à voir les choses ainsi, leurs militants de base aussi. Les nerfs tendus, on attendait la suite. Les bolchéviks ne cachaient pas leurs intentions, au grand scandale de leurs précaires alliés. Mais que la révolution parvienne à se défaire de tous les socialistes- étatistes, et les SR s’indigneraient les premiers de ce prodigieux forfait de l’Histoire !

Le parti bolchévik, pris par l’ivresse du pouvoir d’État qu’il étendait maintenant sur tout le pays, ne se souciait plus de ses amis SR. Il poussait à toute force les masses laborieuses dans les voies du parti, vers l’édification d’un solide Etat prolétarien, dirigé par un pouvoir soviétique non moins inébranlable.

En arrivant à Moscou, je ne pensais qu’au salut de la révolution menacée de toutes parts, et me préoccupais peu du droit des uns ou des autres à exercer le pouvoir. Ce que j’avais vu et entendu depuis m’éprouvait au point que je songeai à tout quitter pour retourner droit en Ukraine, même sans papiers, bien avant l’heure dont nous étions convenus à Taganrog avec les camarades. Parfois, il me semblait que toutes les conquêtes révolutionnaires du peuple se perdaient par sa propre faute et qu’il était trop tard désormais pour y remédier.

Un beau jour, je remarquai que le gérant de l’hôtel, notre camarade Bourtzev, commençait à se lasser de nous. Muni de mes documents officiels, je m’adressai au soviet de Moscou. Là, je reçus un laissez-passer pour le Kremlin où le Comité exécutif central es soviets devait valider mes papiers avant que le soviet de Moscou puisse me fournir un bon d’hébergement.

XVII Au Kremlin. Conversation avec Sverdlov.

Je m’approchai du Kremlin avec la ferme intention de rencontrer Lénine et, si possible, Sverdlov, afin de m’entretenir avec eux. A l’entrée, un factionnaire dans sa loge vérifiait et visait les laissez- passer. Une sentinelle rouge - un tirailleur letton - faisait les cent pas à côté. Sous le porche, on tombait sur une autre sentinelle qui pouvait vous indiquer le bureau que vous cherchiez. Au-delà, on avait le droit de s’attarder dans la grande cour où d’antiques pièces d’artillerie de divers calibres étaient conservées avec leurs boulets, ainsi que l’énorme cloche, nommée le Tsar-bourdon, et d’autres curiosités célèbres qu’on avait rarement l’occasion de voir.

Je tournai à gauche, selon les indications de la sentinelle, pénétrai dans un des palais (dont j’ai oublié le nom), montai l’escalier jusqu’au deuxième étage, pris un corridor à gauche, sans rencontrer quiconque, et lus sur les portes : « Comité central du parti (communiste-bolchévik) », « Bibliothèque » (je n’arrivai pas à savoir laquelle). Je poursuivis mon chemin dans un long corridor où s’alignaient d’autres portes avec d’autres écriteaux, sans trouver celle que je cherchais. Je revins sur mes pas et frappai à celle qui désignait le « Comité central du parti ». J’entendis : « Entrez ! » Dans le bureau, trois personnes étaient assises. Je reconnus Zatonsky, que j’avais vu deux ou trois jours auparavant dans un des clubs bolchéviks. Je rompis le silence de mort qui régnait dans la pièce en demandant si l’on pouvait m’indiquer le bureau du Comité central exécutif des soviets.

L’un des trois (Boukharine, si je ne me trompe) se leva et, prenant sa serviette sous le bras, dit à ses collègues, assez fort pour que je l’entende : « Je m’en vais. J’indiquerai à ce camarade - il me désigna du menton - où se trouve le bureau qu’il cherche », puis il se dirigea vers la porte. Je remerciai les autres et sortis avec lui dans le corridor, où pesait le même silence funèbre.

Mon guide occasionnel me demanda d’où je venais. « D'Ukraine », répondis-je. Il s’intéressa vivement à la terreur que subissait le pays, s’enquit de la façon dont j’avais pu gagner Moscou. Cette brève conversation nous ayant ramenés devant l'escalier, il m’indiqua une porte à droite dans le couloir, où l’on pourrait me renseigner, me serra la main et sortit du bâtiment.

J’allai frapper à la porte indiquée. Je me retrouvai en face d’une jeune fille qui me demanda ce que je voulais. « Je désire voir le président du Comité exécutif du soviet des députés ouvriers, paysans, soldats et cosaques, le camarade Sverdlov », lui dis-je.

Sans un mot, elle s’assit derrière une table, prit mon document et mon laissez-passer, les recopia en partie et inscrivit sur une carte le numéro d’une autre porte où je devais me rendre. J’y trouvai le secrétaire du Comité, un homme corpulent, bien mis, mais l’air exténué. Il me demanda ce que je voulais. Je le lui dis. Il me demanda mes papiers. Je les lui remis. Il s’y intéressa et me questionna :

« Ainsi, camarade, vous venez du sud de la Russie ?

-

Oui, je viens d’Ukraine.

-

Vous étiez président du Comité de défense de la révolution du temps de Kérensky ?

-

Oui.

-

Cela signifie que vous êtes socialiste-révolutionnaire ?

-

Non.

-

Quelles relations avez-vous eues ou avez-vous encore avec le parti communiste de votre région ?

-

Je connais personnellement plusieurs militants du parti bolchévik », répondis-je. Je citai le camarade Mikhaïlevitch, président du Comité révolutionnaire d’Alexandrovsk, et quelques autres militants d’Ekatérinoslav.

Mon interlocuteur se tut une minute, puis se mit à m’interroger sur l’état d’esprit des paysans du sud de la Russie, sur leur attitude envers l’armée allemande, les détachements de la Rada centrale, à l’égard du pouvoir soviétique et ainsi de suite.

Je lui répondis brièvement, à sa satisfaction ; je regrettai de ne pouvoir m’étendre davantage. Il téléphona ensuite à quelqu’un et me proposa d’aller rendre visite à Sverdlov.

Je songeai aux fables colportées par les contre-révolutionnaires et par les révolutionnaires eux-mêmes, dont mes amis adversaires de la politique de Lénine, Sverdlov et Trotsky, sur l’inaccessibilité de ces dieux terrestres. Ils étaient entourés d’une garde prétorienne, assurait-on, et les simples mortels étaient triés sur le volet avant de pouvoir les aborder. Je mesurais l’absurdité de ces rumeurs en m’approchant librement du cabinet du camarade Sverdlov. Il nous ouvrit lui-même la porte et, avec un sourire qui me parut bienveillant, me tendit la main puis m’accompagna jusqu’à un fauteuil. Le secrétaire du Comité central exécutif se retira, nous laissant seuls.

Le camarade Sverdlov avait l’air en meilleure forme que son secrétaire. Il me parut aussi s’intéresser davantage à ce qui s’était passé ces deux ou trois derniers mois en Ukraine. Il me dit sans détour :

« Ainsi, camarade, vous venez de notre Sud en proie à la tempête, de quoi vous y occupiez-vous ?

-

De la même chose que les masses paysannes révolutionnaires des campagnes ukrainiennes. Ayant participé directement et activement à la révolution, elles aspiraient à leur complète émancipation. Je peux dire que je me suis tenu au premier rang de ce combat. Il a fallu la défaite et le repli du Front révolutionnaire pour que je me retrouve provisoirement ici.

-

Que dites-vous là ? m’interrompit le camarade Sverdlov. Dans le Sud la plupart des paysans sont des koulaks et des partisans de la Rada centrale. »

Je me mis à rire et lui exposai, sans trop m’étendre, les actions que la paysannerie organisée par les anarchistes avait menées dans la région de Gouliaï-Polié contre l’invasion des corps expéditionnaires allemands et les détachements de la Rada.

Sverdlov, quelque peu ébranlé, persista cependant : « Pourquoi donc n’ont-ils pas appuyé nos détachements de gardes rouges ? Nos informations font état que la paysannerie du Sud, contaminée par le chauvinisme extrémiste ukrainien, a accueilli les armées étrangères et leurs alliés de la Rada comme des libérateurs. »

Je devins plus nerveux et réfutai avec vigueur ses informations. Je lui avouai que j’étais moi-même l’organisateur et le dirigeant de plusieurs bataillons libres de paysans en lutte contre les Allemands et la Rada et que je savais la paysannerie capable de former une puissante armée, pour autant qu’elle puisse discerner clairement où se trouvait le front de la révolution. Elle n’avait pas confiance dans les gardes rouges, qui ne combattaient que dans leurs trains blindés, et fuyaient bien loin au moindre revers, en abandonnant même leurs propres hommes. Ces gardes rouges ne s’aventuraient pas hors des lignes de chemin de fer, ils n’allaient pas à la rencontre des villages situés à dix ou vingt kilomètres de là, pour les fournir en armes et mener des raids avec eux, aussi la paysannerie comprenait qu’on l’abandonnait, isolée et sans défense, à la merci de ses bourreaux.

Sverdlov m’écoutait avec la plus grande attention et, de temps à autre, s’exclamait : « Est-ce possible ? » Je lui citai plusieurs détachements de gardes rouges : ceux de Bogdanov, Svirsky, Sabline et d’autres. Je lui précisai, avec plus de calme, que leur tactique consistant à n’opérer que sur les lignes ferroviaires, où leur avance était aussi rapide que leur retraite, n’inspirait pas confiance à la paysannerie. Celle-ci adhérait à la révolution non seulement pour se débarrasser de l’oppression des pomechtchiks et des koulaks, mais aussi des fonctionnaires de l’Etat, tout autant que des envahisseurs allemands et de leurs complices.

« Oui, oui, dit Sverdlov, vous avez probablement raison au sujet des gardes rouges, mais nous les avons réorganisés en Armée rouge. Celle-ci se renforce à présent et, si ce que vous me dites des dispositions d’esprit de la paysannerie du Sud est exact, nous avons de grandes chances que les Allemands soient bientôt défaits, l’hetman renversé, et que le pouvoir des soviets sur place puisse triompher également en Ukraine.

— Tout dépendra de l’action clandestine. J’estime personnellement qu’elle sera décisive, pourvu qu’elle soit organisée, pugnace et qu’elle aide les masses des villes et des campagnes à s’insurger ouvertement. Sans quoi, on ne pourra contraindre les Allemands ni l’hetman à évacuer le pays. L’Armée rouge ne peut intervenir, à cause du traité de Brest-Litovsk et de l’encerclement extérieur que subit notre révolution. » Pendant que je parlais, le camarade Sverdlov prenait des notes. Il finit par me demander :

« Je partage entièrement votre avis sur ce point, mais dites-moi quelle est votre orientation politique : communiste ou SR de gauche ? Que vous êtes ukrainien, cela ressort assez clairement de vos propos, mais j’ai bien du mal à vous situer politiquement. »

Cette question ne me troubla pas, le secrétaire du Comité central exécutif me l’avait déjà posée, cependant j’étais perplexe. Devais- je lui dire franchement que j’étais anarchiste-communiste, l’un de ceux que son parti avait réprimés deux mois auparavant à Moscou et dans de nombreuses villes de province, ou bien me couvrir d’un autre drapeau ?

J’étais embarrassé et Sverdlov s’en aperçut. Je ne voulais pas révéler mes convictions socio-révolutionnaires et mon appartenance politique au beau milieu de notre entretien. La dissimulation me répugnait également. C’est pourquoi, après quelque hésitation, je lui dis :

« Mon appartenance vous préoccupe tellement ? Mes documents attestent d’où je viens et ce que j’ai fait ; est-ce que cela ne vous suffit pas ? »

Sverdlov s’excusa, me priant de ne pas mettre en doute son honneur révolutionnaire, de ne pas le soupçonner de se méfier de moi. Ses excuses me parurent si sincères que je me sentis mal à l’aise et, sans plus hésiter, je lui déclarai que j’étais anarchiste- communiste de la tendance Bakounino-Kropotkinienne.

« Quel anarchiste vous faites, camarade, lorsque vous reconnaissez la nécessité de l’organisation des masses laborieuses et de leur direction dans la lutte contre le pouvoir du capital ! Je n’arrive pas à le comprendre ! », s’exclama Sverdlov en esquissant un sourire de camaraderie.

Pour répondre à son étonnement, je répliquai : « L’idéal de l’anarchisme est trop réaliste pour ne pas chercher à comprendre le monde moderne et les événements actuels, et pour ne pas en tenir compte dans son orientation et sa pratique.

-

Oui, oui, mais vous ne ressemblez pas à ces anarchistes de Moscou qui s’étaient installés à la Malaja Dimitrovka, commença- t-il avant que je l’interrompe :

-

L’écrasement par votre parti des anarchistes de la Malaja Dimitrovka est un événement pénible, qu’il faudra éviter à l’avenir dans l’intérêt même de la révolution. »

Sverdlov marmonna un moment dans sa barbe, puis se leva vivement de son fauteuil, s’approcha de moi, me prit par l’épaule et, se penchant à demi : « Je vois, camarade, que vous savez beaucoup de choses sur notre retraite générale d’Ukraine et, surtout, sur le véritable état d’esprit des paysans. Ilitch, le camarade Lénine, serait content de vous entendre ; il vous écoutera avec attention. Voulez-vous que je lui téléphone ? »

J’eus beau lui assurer que je ne pourrais rien lui apprendre de plus, Sverdlov s’était déjà saisi du téléphone et avisait Lénine qu’un camarade était là, porteur de renseignements importants à propos des paysans du Sud et de leur attitude envers les corps expéditionnaires allemands. Il lui demanda quand il pourrait nous recevoir.

Il griffonna ensuite un mot de laissez-passer à mon intention pour le lendemain. En me le remettant, il me dit : « Demain, à une heure de l’après-midi, venez directement ici et nous irons ensemble voir Lénine... Surtout n’oubliez pas.

—Je viendrai sans faute, mais il me reste à obtenir une attestation du secrétariat du Comité central exécutif pour qu’on m’attribue un logement provisoire. Sans quoi, il me faudra passer la nuit sur un banc public.

-

Nous arrangerons tout ça demain », me répondit-il.

Je le saluai et sortis du palais.

Je ne retournai pas à l’hôtel de la section paysanne que gérait l’ancien compagnon de prison d’Archinov, Bourtzev. Il avait hébergé de nombreux codétenus et commençait à rechigner. J’allai chez l’anarchiste Maslov, gérant de la Maison des syndicats, un autre ancien codétenu d’Archinov. Je l’avais connu également aux Boutirki et lui demandai de m’abriter une ou deux nuits. Non seulement il accepta mais il m’offrit la meilleure hospitalité possible, malgré mes moqueries à propos de son individualisme, si singulier qu’il l’avait mis à l’écart de tous ses anciens compagnons communistes-libertaires moscovites.

XVIII Ma rencontre avec Lénine et mon entretien avec lui.

Le lendemain, à l’heure dite, j’étais de nouveau au Kremlin chez le camarade Sverdlov. Il me conduisit chez Lénine. Celui-ci m’accueillit paternellement, me prenant par le bras d’une main, l’autre posée sur mon épaule, et il me fit asseoir dans un fauteuil. Ayant invité Sverdlov à prendre place, il s’approcha d’un autre homme assis là, apparemment son secrétaire ou une sorte de scribe, et lui dit : « Terminez cela pour deux heures, je vous prie. » Ensuite, il vint s’asseoir en face de moi et se mit à me questionner.

En premier lieu, de quelle région étais-je ? En second lieu, comment les paysans de la contrée avaient-ils accueilli le mot d’ordre de Tout le pouvoir aux soviets sur place, comment avaient réagi les ennemis de ce mot d’ordre, en général, et les partisans de la Rada centrale ukrainienne, en particulier ? Les paysans de ma région s’étaient-ils révoltés contre l’invasion des armées allemande et autrichienne ?... Si oui, qu’avait-il manqué pour que ces révoltes se transforment en un soulèvement général et fusionnent avec les détachements de gardes rouges qui défendaient avec tant de courage nos conquêtes révolutionnaires communes ?

Je répondis brièvement à toutes ces questions. Avec son savoir- faire d’organisateur et de dirigeant, Lénine s’efforçait de les poser de façon que j’y réponde le plus précisément possible. Par exemple, il me posa à trois reprises sa seconde question et s’étonna chaque fois que je lui fasse la même réponse, à savoir que les paysans avaient identifié le mot d’ordre Tout le pouvoir aux soviets sur place avec la conscience et la volonté des travailleurs d’agir par eux-mêmes, sans intermédiaires, de sorte que les soviets de villages, de districts et de régions deviennent ni plus ni moins que des unités de groupements révolutionnaires et d’autogestion économique des travailleurs en lutte contre la bourgeoisie et ses larbins : les socialistes de droite et leur gouvernement de coalition.

« Pensez-vous que cette interprétation de notre mot d’ordre par les paysans soit juste ? me demanda Lénine.

-

Oui, répondis-je.

-

Dans ce cas, la paysannerie de votre région est contaminée par l’anarchisme, remarqua Lénine.

-

Est-ce un mal ?

-

Ce n’est pas ce que je voulais dire. Bien au contraire, il faudrait s’en réjouir, car cela hâterait la victoire du communisme sur le capitalisme et son pouvoir.

-

C’est flatteur pour moi, dis-je à Lénine, en me retenant de rire.

-

Non, non, je parle très sérieusement, assura Lénine. Mais je pense que ce phénomène n’est pas spontané : les propagandistes anarchistes l’ont suscité parmi les paysans et, tout aussi bien, il pourrait rapidement disparaître. Je suis même prêt à croire que cet état d’esprit n’est pas assez organisé pour supporter les coups de la contre-révolution triomphante, et qu’il a déjà fait son temps. »

Je lui fis remarquer qu’il ne convenait pas à un guide révolutionnaire d’être pessimiste ou sceptique.

Sverdlov m’interrompit : « Ainsi, selon vous, il faudrait développer ces tendances anarchistes dans la paysannerie ?

-

Oh, votre parti n’y contribuera pas ! »

Lénine saisit au vol ce que je venais de dire : « Au nom de quoi devrait-on le faire ? Pour ouvrir la voie à la contre-révolution, diviser les forces du prolétariat et, en fin de compte, aller poser notre tête avec la sienne sur le billot ? »

Je ne pus me contenir et répliquai nerveusement que l’anarchisme et les anarchistes n’aspiraient pas à la contre-révolution et n’y conduisaient pas le prolétariat.

« Est-ce réellement ce que j’ai dit ? » me demanda Lénine, et il s’expliqua : les anarchistes, ne disposant pas d’une sérieuse organisation de masse, n’étaient pas en mesure d’organiser le prolétariat et la paysannerie pauvre ni, par conséquent, de les mobiliser pour la défense, au sens large du terme, de ce qui avait été conquis par nous tous et nous était si cher.

L’entretien porta ensuite sur d’autres questions. À propos des gardes rouges et de leur « courage à défendre nos conquêtes communes », Lénine m’engagea à répondre de la manière la plus précise. Visiblement, ce point l’inquiétait et peut-être pensait-il aux objectifs qu’ils avaient fixés, lui et son parti, à ces détachements envoyés en Ukraine du lointain Petrograd et d’autres grandes villes de Russie.

Je me souviens de son trouble intérieur - celui d’un homme qui ne vivait que du désir de vaincre un ordre qu’il haïssait -, lorsque je lui dis :

« J’ai participé moi-même au désarmement de dizaines de convois militaires cosaques qui se retiraient du Front, à la fin décembre 1917 et au début de l’année. Je sais à quoi m’en tenir quant au “courage révolutionnaire” des détachements de gardes rouges et tout particulièrement de leurs commandants... Et il me semble, camarade Lénine, que sur la foi de renseignements de deuxième ou de troisième main, vous l’exagérez quelque peu.

-

Comment donc ? Vous n’êtes pas d’accord ?

-

Les gardes rouges ont pu faire preuve d’esprit révolutionnaire et de bravoure, mais pas autant que vous le croyez. Ils n’en ont pas montré beaucoup face aux haïdamaks de la Rada centrale ni surtout face aux Allemands. On peut l’expliquer, c’est vrai, par leur formation trop hâtive et par leur tactique, qui ne ressemble ni à celle des partisans ni à celle des unités régulières. Vous devez savoir que ces groupes et détachements de gardes rouges, quels que soient leurs effectifs, ne menaient leurs offensives que par voie ferrée. A une distance de dix à quinze kilomètres de leurs trains, le territoire était inoccupé, livré aux révolutionnaires ou à leurs ennemis. C’est ce qui déterminait, dans la plupart des cas, le succès ou l’échec des offensives. Ce n’est qu’aux abords des nœuds ferroviaires ou près des stations les plus importantes que les gardes rouges établissaient un front et lançaient leurs attaques. Cependant, l’arrière et les environs de l’offensive échappaient à leur contrôle. Ils en subissaient les conséquences. Ils n’avaient même pas le temps de publier et de diffuser leurs appels à la population, qu’ils devaient se replier sur des dizaines de kilomètres de chemin de fer devant les contre-attaques ennemies. Ainsi, les gens des campagnes ne les voyaient pour ainsi dire jamais et ne pouvaient les appuyer.

-

Mais que font les propagandistes révolutionnaires dans les campagnes ? Sont-ils incapables de préparer les prolétaires ruraux à renforcer de troupes fraîches les détachements de gardes rouges qui passent à proximité ? Ou de les inciter à former des corps francs qui puissent s’opposer à la contre-révolution ? me demanda Lénine.

-

Pas si vite ! Il y a si peu de propagandistes dans les campagnes et ils ont si peu de moyens ! Alors que chaque jour des ennemis masqués de la révolution les parcourent par centaines. Il est peu probable que les propagandistes révolutionnaires parviennent à les contrer. Notre époque, dis-je pour conclure, exige de tous les révolutionnaires des actions décisives et ce dans tous les domaines de la vie et de la lutte des travailleurs. Ne pas en tenir compte, chez nous en Ukraine, ce serait permettre à l’hetman d’affermir son pouvoir et la contre-révolution avec lui. »

Sverdlov, regardant tantôt l’un tantôt l’autre, souriait d’aise sans se cacher. Lénine méditait, les bras croisés et la tête inclinée. Puis, se redressant :

« Tout ce que vous me dites là est bien regrettable. La réorganisation des détachements de gardes rouges en Armée rouge, ajouta- t-il en se tournant vers Sverdlov, nous met sur la bonne voie, celle qui mène à la victoire définitive du prolétariat sur la bourgeoisie.

-

Oui, oui, répondit-il vivement.

-

Que comptez-vous faire à Moscou ? me demanda ensuite Lénine.

-

Je ne peux m’y attarder bien longtemps car, conformément à la décision de notre conférence d’insurgés à Taganrog, je dois retourner en Ukraine pour le début de juillet.

-

Clandestinement ?

-

Oui.

-

Les anarchistes sont toujours pleins d’abnégation, dit alors Lénine à Sverdlov, prêts à tous les sacrifices, mais leur fanatisme les aveugle, ils négligent le présent pour ne se préoccuper que d’un avenir lointain. » Il me demanda de ne pas le prendre pour moi : « Vous, camarade, je considère que vous avez le sens des réalités et des priorités de l’heure. S’il y avait en Russie ne serait-ce qu’un tiers des anarchistes qui fût comme vous, nous, communistes, serions prêts à collaborer avec eux, à certaines conditions, pour l’organisation libre des producteurs. »

Sur le moment, je sentis naître en moi un sentiment de profonde estime envers Lénine, lui que je tenais récemment encore pour responsable de la répression des organisations anarchistes de Moscou et des actions de même nature qui avaient suivi dans de nombreuses villes russes. Mais dans mon for intérieur, je commençai à me reprendre, cherchant une réponse adéquate. Je lui dis : « Les anarchistes-communistes chérissent la révolution et ses conquêtes, en quoi ils se ressemblent tous...

-

Oh ! Ne nous dites pas cela, rétorqua Lénine en riant. Nous connaissons les anarchistes aussi bien que vous. La majorité d’entre eux ne se soucient guère du présent, et pourtant la situation présente est si sérieuse qu’il est honteux pour un révolutionnaire de s’abstenir d’y réfléchir et d’en tirer les conclusions nécessaires. La majorité des anarchistes ne pensent et n’écrivent qu’à propos de l’avenir, ils oublient le présent. Voilà ce qui nous sépare d’eux, nous autres communistes. »

Sur ces mots, Lénine se leva et, marchant de long en large, il poursuivit : « Oui, oui, les anarchistes regorgent d’idées pour l’avenir, mais quant au présent, ils n’ont pas les pieds sur terre. C’est pitoyable, parce que leur aveuglement les prive de tout lien réel avec l’avenir en question. »

Sverdlov eut un petit rire, et s’adressant à moi : « Vous ne pouvez le nier, les remarques de Vladimir Ilitch sont justes.

-

Est-ce que les anarchistes ont jamais reconnu qu’ils n’avaient pas les pieds sur terre dans la vie présente ? L’idée ne leur vient même pas à l’esprit », insista Lénine.

Je leur déclarai que je n’étais qu’un paysan sans instruction et que je ne pouvais disputer de l’opinion si subtile que venait d’émettre le camarade Lénine : « Mais je dois dire que votre jugement sur les anarchistes qui ne se soucieraient pas du présent, n’auraient aucun lien avec lui et ainsi de suite, est totalement erroné. Les anarchistes-communistes d’Ukraine, ou du sud de la Russie, comme vous la nommez, vous communistes-bolchéviks, en évitant de l’appeler par son nom, ont donné de nombreuses preuves de leur attachement au présent. Toute la lutte de la campagne ukrainienne contre la Rada centrale a été menée sous la direction d’idée des anarchistes-communistes et, en partie, des SR de gauche, dont les desseins, il est vrai, étaient bien différents des nôtres. Vos bolchéviks sont absents des campagnes ou, s’il s’en trouve, leur influence est nulle. Presque toutes les communes, ainsi que les collectifs de travail, ont été mis sur pied à l’initiative des anarchistes-communistes. La lutte armée contre la réaction s’est engagée sous leur direction idéologique et leur action organisatrice exclusives. Ce n’est pas l’intérêt de votre parti de le reconnaître, mais vous ne pouvez nier les faits. Je crois que vous connaissez bien le nom et le nombre des détachements révolutionnaires d’Ukraine, car ce n’est pas sans raison que vous avez souligné leur courage révolutionnaire... Une bonne moitié d’entre eux a combattu sous l’étendard anarchiste. Leurs commandants, Mokrooussov, Maria Nikiforova, Tchéredniak, Garine, Tcherniak, Lounev et tant d’autres, sont tous des anarchistes-communistes. Sans même parler du groupe auquel j’appartiens, ni de tous les détachements et bataillons libres que ne peut ignorer le haut commandement des gardes rouges... Tout cela, camarade Lénine, démontre de la manière la plus convaincante combien vos remarques concernant notre attitude à l’égard du présent et notre préoccupation exclusive de l'avenir sont dénuées de fondement. Ce que je vous ai dit au début de notre entretien ne peut être contesté, et correspond bien à la réalité, même si celle-ci vous contrarie. Nous tenons au présent et tentons de toutes nos forces, en effet, de nous rapprocher à travers lui de l’avenir, auquel nous pensons aussi, et très sérieusement. »

A ces mots, je jetai un coup d’œil sur le président du Comité central exécutif des soviets, le camarade Sverdlov. Il rougit d’un coup, mais continua à me sourire. Quant à Lénine, il écarta les bras et dit : « Il est possible que je me trompe.

-

Oui, oui, camarade Lénine, dans ce cas précis vous nous avez durement jugés, nous les anarchistes-communistes, uniquement parce que vous êtes mal informé, à mon avis, de la réalité ukrainienne et de notre rôle dans le pays, appuyai-je.

-

C’est bien possible, je ne le conteste pas. Chacun peut se tromper, surtout dans la situation actuelle », répéta Lénine, en écartant encore les bras. Puis, voyant que j’étais nerveux, il s’efforça paternellement de m’apaiser, en changeant très adroitement de conversation.

En dépit du respect que j’avais pour Lénine, ce qu’il faut bien appeler mon mauvais caractère ne me permit pas de l’écouter davantage. Je me sentais comme offensé. Je comprenais que j’avais en face de moi quelqu’un avec qui j’aurais pu aborder bien des sujets et beaucoup apprendre, mais mon humeur avait changé. Je ne parvenais plus à me détendre, quelque chose en moi s’était rompu et l’entretien me devenait pénible.

Rien de tout cela n’avait échappé à Lénine, il tenta de ranimer la conversation en parlant d’autre chose. Puis, sentant que mon humeur s’adoucissait et que son éloquence avait de l’effet, il me redemanda à l’improviste :

« Ainsi, vous avez l’intention de regagner clandestinement l’Ukraine ?

-

Oui.

-

Souhaitez-vous mon aide ?

-

Certainement. »

Alors Lénine s’adressa à Sverdlov : « Qui s’occupe chez nous du passage de nos hommes dans le Sud ? »

Sverdlov lui répondit : « Le camarade Karpenko, à moins que ce ne soit Zatonsky ; il faudrait se renseigner.

-

Téléphonez, voulez-vous ? », le pria Lénine, tout en se retournant vers moi. Pendant que Sverdlov téléphonait, Lénine s’efforça de me persuader de retenir de notre entretien que le parti communiste n’était pas si hostile aux anarchistes.

« S’il nous a fallu leur enlever, par une mesure énergique et sans hésitation sentimentale, l’hôtel particulier de la Malaja Dimitrovka où ils abritaient tous les bandits notoires de Moscou et d’ailleurs, la responsabilité leur en incombe plutôt qu’à nous. D’ailleurs, nous ne les inquiétons plus à présents ; vous le savez peut-être, nous les autorisons à occuper un autre bâtiment, non loin du premier, où ils peuvent militer comme ils l’entendent.

-

Aviez-vous des preuves que la Malaja Dimitrovka abritait des bandits ?

-

Oui, la Tchéka les avait recueillies et vérifiées. Sinon, notre parti ne lui aurait pas permis d’agir », me répondit-il.

A ce moment, Sverdlov revint s’asseoir près de nous et confirma que le camarade Karpenko s’occupait directement de la question, mais le camarade Zatonsky était au courant lui aussi.

Lénine me déclara aussitôt : « Voilà, camarade, passez voir le camarade Karpenko demain, après-demain ou quand vous voudrez, et demandez-lui le nécessaire pour passer clandestinement la frontière. Il vous indiquera le meilleur passage.

-

Quelle frontière ? demandai-je interloqué.

-

L’ignorez-vous ? Il y a maintenant une frontière entre la Russie et l’Ukraine. Elle est gardée par les troupes allemandes, dit- il, passablement nerveux.

-

Mais vous considériez tout à l’heure l’Ukraine comme le sud de la Russie.

-

Considérer, camarade, est une chose, regarder la réalité en face en est une autre », répliqua Lénine.

Je ne pus rien objecter, car il enchaîna : « Vous direz au camarade Karpenko que c’est moi qui vous envoie. S’il en doute, qu’il me téléphone. Voici l’adresse où vous pouvez le trouver. » Nous nous levâmes tous trois, nous serrâmes chaleureusement la main - me sembla-t-il - en nous remerciant réciproquement et je quittai la pièce.

J’avais oublié de rappeler à Sverdlov qu’il devait faire tamponner mes papiers par son secrétariat pour que le soviet de Moscou me délivre un bon d’hébergement. Je me retrouvai dans la cour du Kremlin et me dirigeai, faute de mieux, vers l’hôtel du camarade Bourtzev.

XIX Nouvelles rencontres et nouvelles impressions pénibles. Préparatifs au retour en Ukraine.

Notre présence à l’hôtel impatientait le camarade, peut-être parce qu’il s’était rapproché des SR de gauche dont il avait rejoint la fraction en tant que délégué paysan d’une des régions de Smolensk. Les membres de la section paysanne lui avaient confié la gestion de l’hôtel. L’hébergement d’éléments extérieurs tels que les anarchistes devait lui peser, même s’il n’en disait rien, et c’est pourquoi je me serais passé d’aller chez lui si Archinov avait logé ailleurs. Mais il me fit ce jour-là un meilleur accueil, m’annonçant que des délégués paysans venus de province étaient arrivés en nombre et lui avaient apporté du pain. Cette denrée, je l’ai dit, était devenue rare à Moscou : seuls les fonctionnaires gouvernementaux y avaient droit ; les ouvriers et les autres habitants devaient se contenter d’une ration de hareng ou de gruau. M’ayant demandé amicalement si j’avais faim, il me donna de quoi manger.

Lorsque je m’enquis d’Archinov, il me répondit qu’il ignorait où il avait passé la nuit, qu’il ne rentrerait sans doute que tard dans la soirée. Nos camarades ne fichaient rien, commença-t-il d’un ton réprobateur, ils sombraient tous dans la fainéantise, restaient dehors de midi à minuit, dans les parcs où ailleurs et passaient le reste du temps à dormir.

« Evidemment, tu inclus Archinov ? lui demandai-je.

-

Archinov est pareil aux autres.

-

Mais il s’occupe de l’édition des livres de Kropotkine.

-

Est-ce du travail ?... Les livres restent stockés un mois ou deux chez l’imprimeur avant qu’il aille les chercher. »

Je ne me souciai pas davantage de son opinion, sachant comment Archinov s’employait à l’Union pour la propagande des idées anarchistes. Elle me surprit cependant, car jusqu’alors Bourtzev n’avait juré que par lui. Quant à moi, je jugeais le travail de mon ami sans grande utilité, au point où en était la révolution, même s’il semblait s’en satisfaire, tout comme ses camarades Rochtchine, Borovoï, Sandomirsky et autres. En somme, les propos de Bourtzev confirmaient ce que j’avais pu constater parmi les groupes anarchistes au cours de mon périple.

J’allai dormir chez mon ami Maslov.

Le lendemain, je retournai voir Bourtzev et trouvai Archinov avec lui. Tous deux s’étonnèrent que j’aie découché. Je répondis à Archinov que j’étais allé voir les dieux au Kremlin, à quoi il ne prêta guère attention, puis j’annonçai mon départ prochain pour l’Ukraine. Nous en parlâmes longuement. Il me rappela le triste état de notre mouvement moscovite, en insistant sur le soutien financier dont il manquait. Ensuite, j’allai m’adresser en ville aux personnes que Lénine m’avait indiquées pour obtenir un passeport et franchir la frontière. Je rencontrai le camarade Mikhaïlevitch, président du Comité révolutionnaire du district d’Alexandrovsk, lequel me conduisit chez le camarade Zatonsky.

Malgré le sérieux de mes recommandations, Zatonsky me soumit à un interrogatoire serré, voulut connaître mes intentions et souligna les risques que je courais. Quand il vit que j’avais bien préparé mon affaire, il m’invita à repasser le lendemain pour retirer le passeport.

En attendant, j’allai visiter Pierre Yagodzinski, un socialiste polonais compagnon de bagne. Je fis chez lui la connaissance de Makhaïski, fondateur d’une théorie originale de la lutte de classe des travailleurs contre le capital. Nous échangeâmes avec Yagodzinski des nouvelles sur nos compagnons de bagne. J’appris que la commission d’enquête des anciens déportés politiques de Moscou avait adressé un appel à témoin aux rescapés du bagne afin de retrouver les geôliers qui s’étaient signalés par leur brutalité envers les détenus. Sitôt dénoncés, ils étaient arrêtés et emprisonnés par la Tchéka. Je m’abandonnai d’abord à la colère que m’inspiraient ces bourreaux. Je songeai à me venger en allant témoigner contre ceux que je connaissais. Mais j’y renonçai, m’étant demandé s’il était juste qu’un anarchiste révolutionnaire nourrisse de tels sentiments à l’égard des vaincus. Non, la seule vengeance qui me parût légitime devait frapper les responsables d’un ordre social qui ne pouvait se passer des prisons. Aussi, je m’abstins de participer à l’accusation. Ils auraient mérité d’être exécutés sur place, le jour de notre libération. Nous l’aurions fait de sang-froid et sans regrets, nous qui n’avions ni les moyens ni le désir de les corrompre (comme faisait l’intelligentsia officielle de la plupart des partis), heureux seulement que la révolution punisse

les forfaits dont avaient souffert ses enfants. Maintenant que le temps avait passé et la révolution triomphé, la vie ou la mort de ces chiens me laissaient indifférent. Ma décision était prise lorsque, ayant quitté Yagodzinski, je me hâtai vers un meeting où devait intervenir Léon Trotsky.

Je n’étais pas le seul, parmi mes amis et même mes adversaires, à apprécier le talent d’orateur de Trotsky. Il faut reconnaître qu’il le méritait. Ses discours éclipsaient par leur éloquence ceux du criard Zinoviev ou de Boukharine. Il savait parler et captiver l’auditoire. C’était l’époque du bolchévisme combattant, il est vrai, et cette circonstance le favorisait.

Le même jour, je revis la camarade Riva que ceux de Marioupol considéraient comme leur dirigeante. Je l’avais perdue de vue depuis Astrakhan ; c'était une bonne camarade, mais arrivée à Moscou elle était vite passée de l’anarchisme au bolchévisme sous l’influence de son nouveau compagnon, jusqu’à perdre tout esprit révolutionnaire.

Je retournai voir Zatonsky le lendemain matin. Il me questionna cette fois de manière plus précise : pourquoi voulais-je aller dans les campagnes et non en ville ? Il me déclara que Mikhaïlevitch m’ayant chaudement recommandé, il me parlerait sans détour, puis il me proposa un contact à Kharkov, car si je voulais organiser des groupes de combat contre l’hetman et les occupants, sa région lui paraissait la plus propice. Je lui répondis avec la même netteté que je ne pouvais m’embarrasser d’aucune autre obligation que celles que j’avais dans ma région natale. Je la connaissais bien et tenais pour assuré que son action serait très utile à la révolution ukrainienne.

« Hum... hum... Eh bien, dites-moi : à quels nom et prénom dois-je établir le passeport ? » J’écrivis : Ivan Iakovlevitch Chepel, district de Matveié-Kourgansk, arrondissement de Taganrog, province d’Ekatérinoslav, instituteur, officier.

« Pourquoi choisir un lieu si éloigné de votre région du Zaporojié ?

— C’est là que l’activité révolutionnaire a été la plus intense : je risquerais d’attirer l’attention des gardes-frontière et de périr avant d’atteindre au but. »

Il se mit à rire et convint : « C’est juste ! », puis m’annonça que le document serait prêt d’ici deux jours. J’étais déçu, mais ne pouvais que prendre mon mal en patience. Je le saluai sans insister.

J’appréhendais que les formalités de ce satané passeport ne m’obligent à traîner encore pendant un bon moment, à Moscou ou ailleurs. Si je manquais notre rendez-vous de juillet, je craignais d’être atteint à mon tour du mal ordinaire que j’avais observé ici et là : isolé, désœuvré, errant de ville en ville, on finissait par raconter à qui voulait l’entendre qu’on assurait une mission quelconque. Je haïssais cette hypocrisie et c’est pourquoi l’attente me tourmentait, surtout lorsque je rencontrais des révolutionnaires fraîchement débarqués à Moscou qui se disaient préoccupés du sort de la révolution ukrainienne et demeuraient là sans rien faire, comme s’ils se remettaient des durs travaux d’une lutte inégale mais victorieuse. C’était surtout le fait des membres des deux partis dirigeants, bolchéviks et SR de gauche. Il était difficile d’échapper à cet esprit d’imposture, tant il saturait l’air de la ville. Même parmi les militants les mieux formés dominait la tendance à rechercher dans l’anarchisme quelque chose d’extraordinaire, sans rapport avec la vie réelle ni souci du besoin qu’on avait d’eux dans les campagnes ou dans d’autres cités. J’en revenais toujours là : malgré la primauté de leurs idées, ils se montraient incapables de s’organiser pour agir « dans le présent ». En serait-il ainsi, là où j’allais ?

Non, trois fois non ! La seconde étape de la révolution en Ukraine empruntera une voie plus radicale, plus directe, tentai-je de me persuader avant de quitter Moscou. Ici, la bureaucratie l’avait emporté, la révolution fonctionnait à coups de décrets. En Ukraine, instruits par l’expérience, les travailleurs éviteraient cet écueil et, campagne et ville unies, balaieraient devant eux l’aventurisme des politiciens et leur projet d’édification d’un Etat socialiste dont ils sauraient se passer. Tous les congrès auxquels j’avais assisté, les assemblées et les meetings défilaient rapidement devant moi : ceux des anarchistes, des bolchéviks, des SR de gauche et autres. Je les revivais avec intensité, et me remémorais en particulier celui des travailleurs du textile, où aucun des délégués n’intervenait jamais sur l’un ou l’autre point de l’ordre du jour au nom de sa classe, toujours au nom d’un parti qui prétendait la représenter. Cette sujétion, je l’ai dit, séparait à mes yeux les prolétaires des villes de ceux des campagnes. Mais en outre elle entretenait dans la majorité du prolétariat urbain de Russie et d’Ukraine l’idée conforme aux intérêts des partis que la dictature d’un pouvoir politique d’État s’imposait comme une nécessité. Au nom de ce pouvoir, une partie du prolétariat qui pourtant ne peut rien changer seule, faute de moyens, brisait par sa méfiance l’unité de la classe laborieuse. Ainsi, dans leurs luttes historiques contre le capital et l’État son serviteur, les travailleurs demeuraient divisés, prisonniers de leur défiance réciproque, au bénéfice de ceux qui en profitaient pour pousser plus avant leur programme de discorde.

En se portant à l’avant-garde de la révolution, les bolchéviks et les SR de gauche s’étaient mis en position d’interdire aux syndicats, aux comités d’usines et de fabriques et aux coopératives de production des travailleurs de développer une économie authentiquement révolutionnaire. C’est ce que je pensais à cette époque, en juin 1918. Autant que moi, les travailleurs devaient se convaincre qu’en faisant la révolution de la sorte ils favorisaient uniquement les partis politiques et la caste intellectuelle qui les dirigeait. Je brûlais de rejoindre l’Ukraine, où tirant la leçon de ces erreurs, je libérerais le pays des envahisseurs et de leurs satrapes, les partisans de l’hetman. En mon âme montait le désir puissant d’édifier dans mon pays, par la volonté et les efforts du peuple laborieux lui-même, un nouvel ordre social

« Où il n’y aurait ni esclavage

Ni mensonge, ni honte !

Ni divinités méprisables, ni chaînes,

Où l’on ne pourrait acheter ni l’amour ni l’espace,

Où il n’y aurait que la vérité et la sincérité des hommes... » [70]

Je croyais possible la réalisation de cet ordre, sous la forme de soviets libres. L’Ukraine, la Russie et les autres pays du monde constitueraient partout des organes locaux d’autogestion sociale et économique indépendants, de véritables soviets de travailleurs. Leurs congrès régionaux, interrégionaux, nationaux et internationaux, établiraient une structure commune de fonctionnement. Un bureau de comptes statistiques de répartition et d’organisation fédérale les unirait étroitement, pour leur permettre d’édifier ensemble une société de travailleurs libres.

Je réfléchissais souvent à l’avènement de l’ordre soviétique libre, et souffrais de voir le cours que prenaient les événements, convaincu que seuls les travailleurs pouvaient le changer. Cependant, ils n’étaient pas préparés à le faire, et d’ailleurs les politiciens étatistes les en détournaient, qui les rivaient à leurs propres desseins. La certitude qu’il en irait autrement en Ukraine me consolait. Plein de cette pensée - j’étais persuadé qu’avec tous mes amis et camarades d’idées nous œuvrions dans cette voie -, je décidai de ne pas rester un jour de plus à Moscou. Je passai voir le camarade Zatonsky pour lui demander si mes papiers étaient prêts. Dans le cas contraire, j’avais résolu de partir pour Koursk le jour même. Heureusement, m’ayant confirmé que tout était en ordre, il me remit lui-même les documents. Nous discutâmes longtemps de la situation en Ukraine et il me proposa une fois de plus de m’arrêter à Kharkov, où je rencontrerais de nombreux anarchistes, de bons militants bolchéviks aussi, avec lesquels je pourrais entreprendre un travail révolutionnaire efficace contre l’hetman et l’occupant. Je lui déclarai de manière catégorique que je devais avoir rejoint dès le début de juillet le pays zaporogue et me hâter de renouer avec ses villages. Tout retard risquait de compromettre l’œuvre que nous, anarchistes-communistes, avions commencée.

Zatonsky se mit à rire et me lança : « Est-ce que les anarchistes sont capables de conduire sérieusement un projet de quelque envergure ? Ils ne savent que détruire...

— Pure démagogie, lui dis-je. Vous verrez un jour que nous sommes capables de construire aussi bien. » Il me souhaita bonne chance et je le quittai là-dessus.

En m’en retournant, je reconnaissais à part moi qu’il n’avait pas tort. Collectivement, nous étions incapables pour l’heure d’entreprendre quoi que ce soit de suivi à grande échelle. L’inactivité de nos groupements dans les villes que j’avais visitées me le démontrait assez. Toutes nos tentatives, isolées et dispersées, étaient contrées les unes après les autres par le pouvoir d’Etat sans que nous puissions lui opposer la moindre résistance, faute d’une organisation puissante et unifiée. J’aurais mieux fait de lui répondre, me dis-je, que le pouvoir dont il se réclame a tout fait jusqu’ici pour nous empêcher de rien accomplir de sérieux et de grand. Cette réflexion me réconforta.

XX En route pour l’Ukraine.

Le 29 juin 1918, ayant fait mes adieux aux camarades moscovites, je me dirigeai vers la gare de Koursk en compagnie de Piotr Archinov. En attendant le train, il me répéta encore une fois que si j’arrivais sans encombre à destination, je ne devais pas oublier les difficultés matérielles qu’affrontait le mouvement dans la capitale. Bien entendu, il avait en tête l’« Union de propagande », aussi je m’abstins de vitupérer la passivité et le vain bavardage des anarchistes venus de partout pour traîner jusqu’ici leur paresse au lieu d’affronter parmi les paysans une réalité féconde. Je lui répondis sobrement que j’aiderais de mon mieux, si rien de fâcheux ne m’arrivait.

Dans le train, je me dis que si je parvenais à atteindre Gouliaï- Polié puis à me lier aux paysans et ouvriers de la contrée, notre action organisatrice et combattante ne s’embarrasserait pas de parasites, comme il y en avait tant par ici chez les nôtres. Cette perspective me consola ; malgré l’encombrement, la puanteur et l’inconfort du wagon, je me sentis mieux qu’à Moscou, si séduisante de loin, heureux de m’en éloigner pour retrouver bientôt dans les campagnes révolutionnaires d’Ukraine l’espace de l’action qui vivifie.

J’arrivai ainsi à Orel. Le train s’y attardant, je ne pus y tenir et sortis sur le quai. Mal m’en prit, car la foule des voyageurs m’ayant empêché de regagner mon wagon à temps, je dus attendre le train suivant jusqu’au lendemain. J’en profitai pour visiter la ville. Du temps du stupide Nicolas II Romanov, il y avait là une prison où les sévices infligés aux condamnés politiques passaient toute limite. On y haïssait les juifs à chaque échelon, de la direction aux simples gardes-chiourme. Le nouvel arrivant était accueilli par un : « Es- tu juif ? » et s’il répondait que non, il lui fallait exhiber sa croix orthodoxe. Sans quoi, ils le battaient en aboyant : « Tu te caches, salaud de youtre ! » Ils continuaient, puis le déshabillaient pour s’assurer qu’il n’était pas circoncis. Parfois, ils le tabassaient encore, juste parce qu’il ne portait pas de croix. Mon cœur se soulevait quand j’y pensais.

Je me mis en quête du bureau local des anarchistes, curieux de savoir ce qu’étaient devenus la direction et le personnel de la prison. Mais je ne pus trouver aucun anarchiste à Orel : ici comme ailleurs, le pouvoir révolutionnaire bolchévik piétinait le cadavre de la révolution.

Le lendemain soir, j’arrivai à Koursk. J’y rencontrai de nombreux anarchistes et bolchéviks. Tous se préparaient à passer en Ukraine. Je les voyais mieux pourvus que moi, ayant des contacts et des passeurs ; au surplus, ils ne manquaient pas d’argent. Je ne restai pas longtemps à Koursk, juste assez pour constater qu’aucun des camarades auxquels j’avais fixé un rendez-vous précis ne m’y attendait. Je repartis sans tarder vers Belgorod, en direction de la frontière. Descendu à la station Bélénikino, je rencontrai sur la route qui menait à la frontière une foule nombreuse, hommes, femmes, enfants, chargés de balluchons et de bagages. Au milieu deux je reconnus plusieurs habitants de Gouliaï-Polié. Un certain Shapiro, fils d’une famille juive que je connaissais bien, se jeta à mon cou. Il me renseigna en détail sur la situation du bourg, sans mentionner toutefois le triste rôle qu’avait joué la compagnie juive de notre bataillon libre. Il m’apprit ce que me confirmèrent d’autres juifs, que la maison de ma mère avait été brûlée par les envahisseurs. Mon frère aîné, Émilian, que ses blessures de guerre rendaient inapte à toute activité politique, était mort fusillé. Mon autre frère, Savva, qui avait participé au mouvement révolutionnaire de 1917, arrêté dès son retour de la conférence de Taganrog, était emprisonné à Alexandrovsk. Pendant mon absence, les Allemands avaient fusillé de nombreux paysans, surtout des anarchistes. Quant à ma mère, elle était en lieu sûr.

Ces nouvelles m’accablèrent tellement que j’aurais pu regagner Moscou, que je détestais tant ! Je m’arrêtai au bord de la route, regardant passer la cohue des réfugiés qui fuyaient l’Ukraine et s’acheminaient vers la Russie. Sur certains visages, on voyait une espèce de joie, ceux-là ayant réussi sans doute à sauver quelque chose. Je restai là longtemps à réfléchir. Ceux de Gouliaï-Polié tentaient de me dissuader d’aller plus loin. La raison me dictait le contraire, elle me rappelait à mes engagements. Je surmontai ma douleur et me remis d’aplomb, en me disant que s’il avait fallu que les plus chers d’entre les miens périssent pour la liberté du peuple, du moins leur mort serait vengée tôt ou tard, je me le jurai. Soutenu de cette pensée, je me remis en marche, ne pensant plus qu’à passer à travers les barrages allemands. Comme d’autres autour de moi, je louai un attelage, y posai ma valise et m’installai. Nos chevaux allant au pas, je franchis sans encombre les postes de l’Armée rouge ainsi que ceux des occupants. Tout se passa pour le mieux, personne ne fut arrêté au contrôle. Parvenu à la station, la frontière derrière moi, je laissai mon cocher et m’assis sur ma valise comme faisaient les autres. Peu après, des trains arrivèrent à la file et embarquèrent ceux qui voulaient partir pour Belgorod et pour Kharkov. Les passagers s’écrasaient sur le quai, les trains étaient remplis en un clin d’œil par les portières, les fenêtres et même par le toit. Il me fallut attendre jusqu’au soir un train où je pourrais monter. Les wagons qui transportaient des cheminots étaient libres, mais les Allemands les interdisaient aux voyageurs. D’ailleurs, les cheminots du royaume de l’hetman s’étaient ukrainisées au point qu’ils ne daignaient même plus répondre aux questions qu’on leur posait en russe. Ce fut en vain que je leur demandai si le convoi allait plus loin que Belgorod. Plus tard seulement, alors qu’épuisé je m’en revenais le long des wagons, l’un d’eux me fit signe et m’avertit de ne pas m’adresser à eux en les appelant « camarade », mais en ukrainien : « Cher monsieur », si je désirais obtenir une réponse. Encore sous le coup de la surprise, il ne me resta plus malgré ma confusion qu’à estropier ma langue maternelle, que je maîtrisais mal, pour tâcher de me faire entendre.

En y pensant, je sentis monter ma colère : qui me contraignait à ânonner dans une langue que je ne connaissais pas ? Le peuple laborieux d’Ukraine ? Certes non. C’était l’exigence des Ukrainiens de comédie, nés sous la botte des junkers qui les faisaient danser. La langue était leur seule affaire, non la liberté de l’Ukraine et de ses travailleurs. Ils se posaient en amis de l’indépendance, mais épousaient étroitement en vérité la politique réactionnaire de leur hetman Skoropadsky, de l’Allemand Guillaume et de Karl d’Autriche. Un détail semblait leur échapper : c’est que la liberté et l’indépendance du pays supposaient celles de son peuple, sans lequel l’Ukraine n’était rien.

La nuit venue, je me risquai, non sans mal, à monter sur le toit du wagon, et arrivai ainsi à Belgorod en compagnie d’autres audacieux. Muni de faux papiers, j’endossai un uniforme d’officier qui facilita mon trajet jusqu’à Kharkov. Je m’y attardai quelques heures puis attrapai un train pour Sinelnikovo. Là, n’étant plus qu’à soixante ou soixante-dix kilomètres de Gouliaï-Polié, je m’abandonnai d’abord à la joie. Je serais tombé dans les pattes des Allemands et des agents de l’hetman, si je ne m’étais aperçu bien vite que l’endroit n’avait plus rien de commun avec le Sinelnikovo que j’avais laissé deux mois et demi avant. Plus d’écriteaux ni d’affiches en russe ou en ukrainien, des inscriptions en allemand s’étalaient partout : « Deutsches Vaterland » [71] et les quais de gare grouillaient de soldats des armées d’occupation. Refroidi, je me demandais sans cesse où je me trouvais. Était-ce le but tant espéré depuis Moscou ? À part moi, je me moquais de toutes ces pancartes !

Du rire je passai soudain à la frayeur quand je vis l’un des juifs de mon village s’approcher et me tendre la main en m’appelant par mon nom. Je pris peur, bien que le sachant honnête homme et incapable de me dénoncer. Lui ayant recommandé plus de discrétion, je le quittai bien vite puis revêtis des habits civils avant de prendre le premier train pour Gouliaï-Polié.

Ma situation avait changé d’un coup : si j’avais pu parcourir les quatre cents kilomètres de Belgorod à Sinelnikovo sans ennuis grâce à mon uniforme, à mes épaulettes d’enseigne et aux manières appropriées, les quelque trente ou quarante kilomètres qui me séparaient maintenant de la station Metchetnoj étaient plus périlleux. La mort me faisait signe à chaque pas. Malgré mes efforts, mon allure d’officier zélé risquait d’échapper aux brutes de l’hetman. Jusqu’à la station Metchetnoj, les choses allèrent encore. A partir de là, j’entendis prononcer mon nom plus souvent de place en place, et pendant un arrêt l’un de mes concitoyens, nommé Kogan, m’avertit avec d’autres que les gendarmes allemands me recherchaient dans les wagons. Je lui confiai promptement ma valise en lui indiquant à qui la remettre ; ensuite, enfilant mon manteau, je sortis du wagon, gagnai un champ qui s’étendait près de la gare et je patientai là, caché dans les broussailles.

Le train parti, je quittai ma cachette et marchai pendant vingt- cinq kilomètres jusqu’au village Rojdenstvenskoïé. Ayant pris à main gauche, après vingt autres kilomètres je retrouvai enfin mon cher village natal. Le paysan Z. Klechny et ses proches me redirent les malheurs qui nous avaient frappés.

Je fis savoir à mes amis que je les rejoindrais d’ici un jour ou deux, afin de régler avec eux les préparatifs du combat que nous allions mener. Ils me répondirent d’attendre qu’un des leurs vienne me chercher. Je me félicitais en tout cas d’être sur place, convaincu que d’ici nous saurions relancer l’offensive projetée au printemps. En effet, sous ma direction personnelle et celle de notre groupe, la région devint dans les mois qui suivirent le centre idéologique et organisateur de l’insurrection révolutionnaire paysanne. Notre village constitua le cœur de cette organisation. C’est là qu’avec un certain nombre de paysans anarchistes entièrement dévoués à la révolution sociale nous établîmes la base de nos opérations. La population laborieuse de Gouliaï-Polié se souleva la première contre les junkers allemands et les agents de Skoropadsky. Ses efforts et sa bravoure appelèrent à sa suite tous les villages de la contrée. Cela ne se fit pas en un jour, bien sûr, même si tant de polichinelles socialistes, bolchéviks, voire anarchistes se persuadent qu’il suffit pour agir de claquer des doigts sans se mêler à la masse, le pathos politicien leur tenant lieu de tout.

Il nous fallut d’immenses efforts et autant de constance, il nous fallut convaincre les travailleurs de notre dévouement non seulement en paroles mais d’abord en actes, pour qu’ils apprennent à se garder, dans leur lutte et dans leur vie de chaque jour, des ennemis masqués de la révolution, qui s’insinuent souvent parmi le peuple sous la livrée du socialisme.[72]

CHAPITRE V l’insurrection PAYSANNE RÉVOLUTIONNAIRE EN UKRAINE (juillet-décembre 1918)

— I Sous le joug de l’hetman. — II Mon premier séjour clandestin à Gouliaï-Polié. — III Au village de Ternovka. Complot pour m’assassiner. — IV Mon second séjour clandestin à Gouliaï-Polié. Mes retrouvailles avec mes vieux camarades. Nos premières décisions sur la conduite de l’insurrection. — V Vers l’insurrection de Gouliaï-Polié et de sa région. — VI Représailles des troupes austro-allemandes à Marfopol. Notre retour à Gouliaï-Polié. — VII Notre séjour au village de Bolché- Mikbaïlovka. Nous rencontrons le détachement de Chtchouss qui fusionne avec nous. — VIII La bataille de Dibrivka. Rôle des paysans locaux. Ses suites. — IX A travers la région de Dibrivka. — X Notre halte dans une propriété de pomechtchik. Notre périple à travers la région. Poursuite de nos représailles contre les pomechtchiks et les koulaks. — XI Collecte d’armes et nouveaux combats. XII Notre halte au village de Témirovka. Raid victorieux d’un détachement punitif hongrois de l’armée autrichienne. Nous reprenons Gouliaï-Polié. XVIII Exigences et ultimatum adressés aux autorités austro-allemandes et à l’hetman. Extension de notre ligne de front et premiers commandants de secteurs. Agents provocateurs et espions. Nos plans de lutte contre les pomechtchiks et les koulaks. Ma tournée des districts. — XIV « Makhno est mort. » Vaines réjouissances des ennemis de la révolution. — XV Libération des prisonniers. Situation de nos divers fronts. Progrès de la contre-révolution. Ordre de mobilisation du Directoire. Notre attitude à son égard.

I Sous le joug de l’hetman.

En juillet 1918, j’étais de retour dans ma région natale, conformément aux décisions de notre conférence de Taganrog, afin d’organiser l’insurrection contre les envahisseurs et oppresseurs de la terre, de la liberté et de la vie des travailleurs ukrainiens. Entre-temps, la Rada socialiste avait été renversée. C’est en vain qu’elle avait donné des gages de docilité, limitant la propriété foncière à trente ou quarante hectares [73]. Cette reculade n’ayant pas contenté la bourgeoisie, celle-ci fit place nette avec l’appui de l’occupant et remit le pouvoir à Pavlo Skoropadsky. Le pays sentit se resserrer les fers qui le rivaient à l’ordre ancien, celui du tsar et des pomechtchiks. Depuis, la répression contre-révolutionnaire s’était appesantie partout et le régime de l’hetman prospérait sur ce terreau sanglant.

Assis dans le grenier de Zakharie Klechny, paysan de Rojden- stvenskoïé, je rongeais mon frein en attendant de pouvoir rejoindre Gouliaï-Polié. Il est toujours douloureux pour un révolutionnaire de souffrir le spectacle de l’arbitraire. À quoi s’ajoutaient les difficultés de la vie clandestine sous un régime de terreur. Cependant, j’avais retrouvé l’Ukraine, ses grandes steppes, ses joyeux villages, le peuple laborieux qui avant l’invasion étrangère avait su triompher de l’ancien régime aussi bien que de Kérensky, et cela ranimait mon espérance. Je ne croyais pas que la paysannerie révolutionnaire tolérerait longtemps cette tyrannie nouvelle. Une propagande énergique suffirait à déclencher son soulèvement et elle balaierait le pouvoir avec une violence dont nos oppresseurs demeureraient étonnés.

Pénétré de cette certitude, je ne considérais ni l’épuisement physique ni l’abattement moral des paysans que je rencontrais. Ecrasés pourtant, contraints au silence, leurs aspirations étouffées, ils étaient proches du désespoir total. Mais ma foi m’en assurait : c’était en eux que la révolution retremperait ses forces avant de soulever le district et d’entraîner la province après lui, puis le pays entier. Ces forces vives n’avaient pas tari, elles subsistaient sous les campagnes endormies et pour qu’elles rejaillissent il suffisait d’agir.

Aussi, sans attendre plus longtemps les camarades que j’avais laissés en Russie, je décidai d’informer les paysans et ouvriers de Gouliaï-Polié que j’étais dans leurs parages et comptais venir les trouver bientôt. Ils n’avaient pas abandonné la cause, de cela j’étais certain. Mon appel ne resterait pas sans réponse. Je leur écrivis :

« Camarades, après deux mois et demi de pérégrinations à travers la Russie révolutionnaire je suis de nouveau parmi vous. Ensemble, nous allons chasser hors d’Ukraine les armées contre- révolutionnaires austro-allemandes et renverser le pouvoir de l’hetman Skoropadsky. Nous ne laisserons aucun autre pouvoir s’établir à sa place. Nous détruirons ce régime esclavagiste, instau- l’insurrection paysanne révolutionnaire 307 rerons un nouvel ordre et y mènerons nos frères. Dans un effort commun, nous organiserons cette œuvre grandiose. Nous l’édifierons sur la base de principes sociaux libres, ce qui permettra à tous ceux qui n’exploitent pas le travail d’autrui de vivre indépendants de quelque Etat comme de quelque fonctionnaire que ce soient, Rouges compris, et de construire sur place leur vie sociale, chez eux, dans leur milieu. Au nom de ce magnifique idéal, je me suis hâté de rejoindre notre région révolutionnaire natale. C’est ainsi, camarades, que nous allons travailler sur notre terre, dans notre milieu paysan et ouvrier, à la renaissance de la véritable révolution ukrainienne, laquelle doit viser dès à présent l’anéantissement total du pouvoir en place et de ses soutiens, les koulaks et les gros propriétaires terriens.

« Vive notre union paysanne et ouvrière ! Vive notre alliée, l’intelligentsia laborieuse désintéressée ! Votre Nestor Ivanovitch. Le 4 juillet 1918. »

Recopiée à des dizaines d’exemplaires, ma lettre passa de mains en mains parmi les paysans et ouvriers. Beaucoup souhaitèrent que je ne retarde pas mon retour plus longtemps et que je vienne les rejoindre à Gouliaï-Polié. Comme je l’appris par la suite, ce fut entre eux un motif de dissension, certains préférant m’envoyer des gens sûrs avant de me voir rentrer.

« Gouliaï-Polié est rempli de mouchards et de provocateurs, m’écrivaient-ils. Vous, Nestor Ivanovitch, ignorez encore dans quelles circonstances et sous quelle responsabilité furent opérés pendant votre absence, les 14,15 et 16 avril, l’arrestation de presque tous les membres du Comité révolutionnaire, celle du soviet des députés paysans et ouvriers, ainsi que le rappel du Front du détachement anarchiste et son désarmement. Nous les devons à la compagnie centrale juive, sous la direction de son commandant Taranovsky et des membres de l’état-major de campagne, I. Volkov, A. Volokh, O. Soloviev, V. Charovsky. C’est la jeunesse juive qui s’en est chargée. La bourgeoisie juive les a salués, pleine de sollicitude pour les agents des Allemands, Volkov, Soloviev, Charovsky et l’agronome Dmitrienko - lequel a parcouru la région avec un détachement de cavalerie pour rafler les anarchistes et les bolchéviks, avant de les livrer aux exécuteurs allemands. À présent, Charovsky se reproche d’avoir été complice de cette trahison inouïe.

« Taranovsky jure que s’il n’avait pas envoyé des pelotons de sa compagnie pour procéder aux arrestations du Comité révolutionnaire et du soviet, Volkov, Volokh et les autres partisans de l’hetman l’auraient fait exécuter. Il affirme que ces derniers agissaient sur ordre du commandement allemand. »

Ils me demandaient ensuite : « Que nous conseillez-vous, Nestor Ivanovitch ? Nous voulons tuer tous ces gredins. Prenez garde cependant : répondez par écrit mais ne venez sous aucun prétexte, car la plupart des paysans révolutionnaires sont soit emprisonnés, soit reclus dans leurs maisons par peur des indicateurs. Vous seriez arrêté aussitôt. Il y aurait beaucoup à dire sur ces espions et autres mouchards, mais nous le ferons de vive voix lorsque nous vous verrons. Pour l’instant, nous allons tout faire pour que vous puissiez nous rejoindre. Prenez patience, ne venez en aucun cas sans prévenir. Vos Pavlo, Louka, Gritchko et Iakov. »

Cette lettre ne fit que m’inciter davantage à hâter nos retrouvailles pour passer rapidement à l’action. Je ne m’arrêtai pas aux mises en garde des camarades, estimant que leurs précautions étaient exagérées. Je me préparai à quitter ma cache ; aussi, sans répondre à leur missive, me contentai-je de leur recommander de ne pas toucher aux traîtres pour l’instant. Surtout, qu’ils laissent les juifs en paix, de crainte d’entretenir un antisémitisme toujours contraire aux buts de la révolution. En même temps, je les questionnai sur le nombre et le type d’armement des troupes austro- allemandes déployées dans la région, et leur demandai si les espions locaux étaient nombreux, particulièrement parmi les paysans.

Leur réponse ne se fit pas attendre. Les espions ne manquaient pas, mais opéraient surtout au centre du bourg. Les plus notoires étaient Procope Korostélev, Sopliak - qui sévissaient déjà au temps du tsar-, le jeune Leïmonsky, ancien commandant d’un escadron de la compagnie juive, entre beaucoup d’autres. « Mais, m’écrivaient mes amis, c’est parmi les juifs riches que l’on trouve le plus d espions et de mouchards. Vous en saurez davantage lorsque vous serez parmi nous, nous vous raconterons tout en détail. » Ces messages m’étaient pénibles. Depuis les années 1905-1906, j’abhorrais l'antisémitisme. Avant 1918, cependant, les paysans de Gouliaï- Polié s en montraient indemnes, ce qui m’engageait à prendre leurs propos avec moins de sévérité qu’ils ne méritaient. En 1905, lorsque l'Union des Vrais Russes, qui fomentait des pogromes à Alexandrovsk, sous la direction de Chtchékatikhine et de Minaev, eut envoyé des émissaires à Gouliaï-Polié dans le même dessein, les paysans condamnèrent catégoriquement ces actes dans leurs assemblées. Aussi, plutôt que de rompre toute correspondance et

l’insurrection paysanne révolutionnaire 309 de quitter Rojdenstvenskoïé sans répondre à leur appel, je leur écrivis une lettre collective où je fis mon possible pour réfuter leurs préventions contre les juifs. Cela, tout en sachant que la compagnie juive, sous l’influence des agents de la Rada et de l’occupant, s’était portée la première contre les anarchistes, le Comité révolutionnaire et la plupart des membres du soviet pour les livrer tous au commandement allemand, et que la bourgeoisie juive s’était réjouie sans mesure à cette occasion. Toutefois, j’estimais de mon devoir de révolutionnaire de démontrer aux paysans que les juifs n étaient pas les seuls à avoir trahi : d’autres, des non-juifs dont on m’avait donné les noms, en avaient fait autant. Le problème méritait qu’ensemble nous en déterminions les causes, mais plus tard, lorsque enfin nous serions délivrés du joug. Je m’efforçai de convaincre les paysans que les travailleurs juifs, et ceux même qui y avaient prêté la main, ne tarderaient pas à condamner cette ignominie. Quant à la bourgeoisie, on la voyait mêlée de près à cette affaire, et d’où qu’elle vienne, elle recevrait son dû.

Je n’écrivis pas en vain. Les paysans et ouvriers convinrent de mes arguments ; ils n’eurent plus qu’une question : « Que faire ? Comment, par où commencer, puisque vous nous déconseillez de nous en prendre aux responsables des journées d’avril ? » Et pour finir, ils me demandaient d’attendre encore un peu avant de les rejoindre. « Dès qu’il s’avisera de votre présence, le commandement allemand aggravera la répression contre les paysans et ouvriers, vos amis. Ce sera un obstacle de plus entre nous. »

Impatient, inquiet, j’hésitais s’il fallait répondre encore pour leur indiquer quoi faire ou si je devais me rendre enfin sur place. Je pris l’avis des paysans de Rojdenstvenskoïé qui me recommandèrent de ne pas partir sans avoir prévenu mes amis. Je me résolus à leur répondre pour la dernière fois : « Notre première tâche consiste à répartir nos hommes dans le bourg de sorte qu’ils se trouvent en nombre suffisant dans chaque quartier. Ils devront regrouper autour d’eux, autant que possible, des paysans énergiques et audacieux, prêts à mourir au besoin. Ensuite, ils choisiront parmi ces derniers des hommes sûrs, pour attaquer simultanément les propriétés des pomechtchiks et des koulaks, et les en chasser avec les soldats qui leur servent de gardes - d’ordinaire une douzaine de cavaliers (c’est le nombre qu’il faut garder en tête, afin de prévoir nos effectifs en conséquence). Si ces attaques ne peuvent être lancées simultanément, alors que ce soit à de courts intervalles. Nous devons nous interdire toute forme de pillage.

« Lorsque nous disposerons de forces suffisantes pour mener à bien une série d’attaques semblables, nous pourrons nous en prendre à la garnison austro-allemande. L’ayant désarmée, nous nous emparerons du bourg et en garderons le contrôle tant que nous le pourrons, ou au moins jusqu’à ce que nous puissions imprimer notre appel à tous les paysans et ouvriers d’Ukraine. Cet appel leur expliquera les buts de notre insurrection, il les exhortera à s’unir avec nous pour soulever leurs régions contre les oppresseurs et nous aider à propager la révolution dans tout le pays.

« Le nom de Gouliaï-Polié nous sera d’un grand soutien. Il est assez connu du côté du Zaporojié et sur les bords de la mer d’Azov comme l’un des postes avancés de l’avant-garde révolutionnaire, malgré la trahison d’avril. Notre appel trouvera un écho dans de nombreuses régions et si nous tenons pied, si nous ne laissons pas s’assoupir en nous l’esprit de la révolution comme je l’ai constaté dans bien des villes de Russie et même d’Ukraine, alors nous organiserons ces régions autour de Gouliaï-Polié avant de lancer une offensive plus décisive et plus terrible que jamais contre nos oppresseurs.

« Tenons haut et ferme le drapeau noir de notre groupe communiste-libertaire paysan où il est inscrit, vous le savez, mes amis :“Avec les opprimés contre les oppresseurs toujours !”

« Vive l’union fraternelle des travailleurs des campagnes et des villes !

« Vive la voie de leur entière émancipation, la révolution sociale !

« En accord avec les dispositions indiquées plus haut, une conférence a réuni en avril les camarades de Gouliaï-Polié qui s’étaient repliés à Taganrog. Ses participants seront bientôt parmi vous. Les attendre sans rien faire serait un crime contre la révolution, aussi mettons-nous à l’ouvrage, travaillons consciemment à cette grande œuvre ! Votre Nestor. Le 7 juillet 1918.

« Post-Scriptum. Quand vous aurez reçu cette lettre, faites-moi savoir ce que vous comptez entreprendre, ou bien dites-moi où et quand je pourrai vous retrouver. Le temps presse, et nous condamnerions notre œuvre en tardant davantage. »

J espérais que cette fois ils répondraient à mon attente. Entretemps, j essayai de m’entendre avec les paysans de Rojdenst- venskoie pour organiser ensemble des groupes de combat. Après cinq ou six jours, enfin, ma mère vint me voir avec une pile de ettres. une d elles portait une signature collective :

l’insurrection paysanne révolutionnaire

« Cher Nestor Ivanovitch, Nous vous prions instamment de ne pas venir à Gouliaï-Polié. Nous insistons même pour que vous vous éloigniez davantage, car le bruit court chez les agents de l’hetman que vous êtes déjà arrivé et demeurez clandestinement dans les environs. Le bourg se prépare à une perquisition générale.

« N’en doutez pas : nous désirons autant que vous votre retour ! Nous discutons beaucoup de votre lettre. Nous allons prendre les dispositions qu’elle recommande, mais restez où vous êtes. Les Allemands sont prêts à payer une très forte prime et il pourrait se trouver des gens pour vous livrer. Vous péririez sans profit pour la cause. Signé : Iakov, Pavlo, Mikhaïl, Gritchko. »

Parmi eux se trouvait mon neveu Mikhaïl Makhno. Il avait échappé au peloton avec mon frère Sawa, sauvés tous deux par la frousse anticipée des pomechtchiks qui, me croyant déjà de retour, craignaient que je regroupe des paysans armés dans les parages. Ils jugèrent plus prudent d’intervenir auprès du commandement allemand et Mikhaïl fut libéré une heure à peine avant qu’on ne le colle au mur. Il avait toute ma confiance, aussi décidai-je de suivre son avis, de me faire discret et de m’éloigner une semaine ou deux. Mais en ces temps incertains, il arrivait qu’on change d’idée d’un jour à l’autre. Le lendemain, j’avais pris une autre décision. Je m’en voulais de rester passif, je tenais à m’assurer par moi-même de la vie du bourg et de ses habitants. Les paysans de Rojdenstvenskoïé eurent beau tenter de me dissuader, rien n’y fit : je leur demandai de me conduire à proximité de Gouliaï-Polié puis de me laisser là, certain de pouvoir trouver ensuite mon chemin vers mes proches.

II Mon premier séjour clandestin à Gouliaï-Polié.

Une nuit, deux paysans m’accompagnèrent armés d’un fusil. Quant à moi, je portais deux bombes et un bon revolver Colt. À deux ou trois kilomètres de mon village, je sautai du chariot puis leur criai « Adieu ! » avant de disparaître dans un champ de seigle. À deux heures, je me trouvai à Podoliany, un quartier de Gouliaï- Polié, chez une famille de paysans dont le mari était porté disparu depuis la guerre. Je m’y sentais en parfaite sécurité, la mère comme les enfants étant des gens discrets et sûrs. Au matin, la famille entière me servit de messagers. La première qui vint me voir fut Kharitina, la femme de S., mon camarade et ami : elle m’apportait des armes. Elle m’apprit que son mari n’était pas encore rentré de Russie mais ajouta : « Si tu as besoin d’aide, je peux le remplacer. Je sais que tu vas commencer à agir contre les Allemands et les agents de l’hetman, je suis prête à t’aider. » Je la chargeai aussitôt d’user de sa finesse et de sa ténacité paysannes pour me procurer une dizaine de formulaires de l’administration locale signés de son responsable, Grégoire Tchoutchko, car j'en avais besoin pour plusieurs personnes étrangères au bourg.

Les nombreux paysans qui me visitèrent après elle ne montrèrent pas autant d’ardeur. La plupart voulaient me convaincre de retourner pour un ou deux mois à Rojdenstvenskoïé, de crainte, disaient-ils, que notre projet n’échoue si les autorités découvraient ma présence. Toutefois, je décidai de faire le tour de mes vieux amis, des paysans révolutionnaires que les Allemands avaient battus à coups de schlague et qui restaient cloîtrés chez eux depuis, comme on me l’avait rapporté. Pendant plusieurs nuits, je multipliai les contacts puis j’organisai deux réunions avec une vingtaine de camarades sur le thème : « Par quoi devons-nous commencer ? » À cette occasion, je pus achever d’éclaircir les circonstances du coup de force qui avait eu lieu pendant mon absence. Comme j’ai pu l’établir, les agents de la Rada centrale et le commandement austro-allemand l’avaient préparé avant que des fils de koulaks se chargent de l’exécuter. À leur retour du Front extérieur, ceux-ci s’étaient proclamés socialistes-révolutionnaires ukrainiens : Ivan Volkov (qui fut par la suite commissaire de la région de Tchertkov chez les bolchéviks), Apollon Volokh, Ossip Soloviev (ceux-là atterrirent quelque part chez les Blancs), Vassili Charovsky et l’agronome Dmitrienko. Ils avaient mené l’affaire à la grande joie de la bourgeoisie qui redevint en quelques jours maîtresse du district. Alors la répression s’abattit sur toutes les organisations révolutionnaires.

Certains de ces événements, déjà connus de moi, avaient beaucoup marqué les paysans. Maintenant, je les revivais avec eux en détails. anarchiste Léon Schneider avait organisé une descente à notre siège, déclarant en ukrainien aux chauvinistes présents : « Frères, je mourrai avec vous pour notre Mère l’Ukraine ! » Il s’était jeté sur les drapeaux noirs qu’il avait mis en pièces avec les portraits de Kropotkine, de Bakounine et d’Alexandre Séméniouta. Les témoins m’assurèrent que les nationalistes les plus endurcis n’osaient en faire autant que cet apprenti patriote.

l’insurrection paysanne révolutionnaire 313

Qu’un juif libertaire puisse agir de la sorte fit tomber les derniers scrupules des jeunes gens de la compagnie juive. Profitant de l’occasion pour stimuler leur zèle, la bourgeoisie leur donna en exemple le comportement louable de cet anarchiste. « Où se trouve maintenant ce Léon Schneider ? » demandai-je. « Il s’est enfui de Gouliaï-Polié dès que les Austro-Allemands s’y sont installés. Il paraît qu’il travaille dans la clandestinité à Kharkov, avec les anarchistes et les bolchéviks en même temps » me répondirent les paysans, réclamant avec insistance mon opinion sur le comportement de ce juif, notre camarade.

Que pouvais-je leur répondre ? Je m’efforçai encore de les convaincre que les juifs en général n’y étaient pour rien, que les non-juifs étaient bien plus nombreux sur ce mauvais coup. J’énumérai ces derniers, mais en vain. Ils me proposèrent d’aller un soir au centre du bourg, pour voir de mes yeux qui se réjouissait dans les rues et sur les places, sinon les juifs qui avaient marché avec nous contre la réaction et dansaient à présent sur le cadavre de la révolution. Les paysans couvaient un ressentiment inconnu jusqu’alors à Gouliaï-Polié. Cette gangrène naissante, je décidai de la stopper avant qu’elle ne s’étende parmi eux, où la propageaient les crimes des uns et la stupidité des autres, juifs compris. J’acceptai de me rendre un prochain soir au centre du bourg, déguisé en matriochka. « Oui, oui, Nestor Ivanovitch, allez donc voir par vous-mêmes », me dirent les paysans.

J’y allai bientôt, à la nuit tombante, accompagné d’un groupe de paysans et de paysannes. Parmi ceux qui se promenaient librement sur la place, je vis en effet beaucoup de juifs. Ceux qui venaient des autres coins du bourg étaient dispersés par les patrouilles qui notaient leurs noms ; parfois, ils étaient arrêtés, battus à coups de crosse et renvoyés chez eux.

À Peski, l’un des quartiers du bourg, au cours d’une réunion, je parlai longuement du sens de la révolution et de ses buts, ainsi que de l’antisémitisme dont je soulignai les dangers. Je rappelai aux paysans leur lutte héroïque contre les pogromes en 1905 et indiquai une fois de plus à quoi devait s’employer un véritable anarchiste- révolutionnaire, afin que les travailleurs puissent manifester librement et avec détermination leurs forces créatrices. Dans cet esprit, je leur demandai de nouveau de ne rien entreprendre contre les traîtres et les provocateurs qui, leur coup de force accompli, avaient trouvé refuge auprès de nos bourreaux.

« Alors, Nestor Ivanovitch, vous vous opposez à ce qu’on les touche ? me demandèrent d'une seule voix les assistants.

Non, je veux qu’ils rendent compte de leurs actes, mais ce n’est pas le moment. Si nous parvenons à organiser sérieusement nos forces paysannes, nous chasserons les troupes austro- allemandes et leur créature, l’hetman Skoropadsky. Il sera temps alors de traîner les provocateurs devant des assemblées révolutionnaires de paysans et d’ouvriers. Nous serons sans pitié. Ces lâches méritent d’être éliminés et ils le seront. Un châtiment prématuré nuirait à notre cause. »

Nombre de mes amis paysans avaient déjà péri, fusillés ou jetés dans des geôles où ils disparaissaient sans laisser de traces. Ceux qui demeuraient en liberté étaient pillés, soumis à des perquisitions incessantes, battus à coups de crosse ou de schlague. Je ne trouvais plus en eux l’enthousiasme, la cohésion et la foi en nos aspirations communes qui les animaient encore deux ou trois mois auparavant. Je ne m’en inquiétais pas, car je savais qu’il leur suffirait d’entamer la lutte pour recouvrer leurs forces. C’est ce qui distingue l’anarchiste-révolutionnaire conscient des professionnels de la critique négative. Pour moi, l’abattement des paysans ne pouvait être qu’apparent et provisoire.

Durant nos longues conversations sur différents sujets, ils me relatèrent, entre autres faits, comment les détachements de l’hetman et les Austro-Allemands étaient entrés dans Gouliaï-Polié, comment la bourgeoisie les avait accueillis et quelle fut la conduite de ces bandes barbares.

D’abord, il leur fallut se venger de moi, l’organisateur des forces révolutionnaires de la contrée. Ils cernèrent la ferme de ma vieille mère, la chassèrent de chez elle, puis lancèrent des bombes à l’intérieur. Ils brisèrent toutes les vitres, arrachèrent les portes, entassèrent de la paille dans la maison et l’incendièrent avec toutes ses dépendances : l’étable pour les moutons, le hangar et la grange.

Ensuite, ils se transportèrent chez mon frère aîné, Emilian Makhno, invalide de guerre, lequel du fait de ses blessures, comme je l’ai dit - il avait perdu un œil, et restait très ébranlé, toujours souffrant -, était demeuré inactif durant la révolution. Ils l’arrêtèrent pourtant et l’emmenèrent à la Kommandantur. Puis ils brûlèrent sa khata[74] devant sa femme et ses cinq jeunes enfants, obligés de voir partir en fumée le fruit de leurs longs travaux et de leurs peines, la pauvre bicoque, le petit hangar et l’attelage.

C’est ainsi que ces brutes venues de la vieille Europe firent le tour de toutes les fermes des paysans dont les fils, militants révolutionnaires, étaient entrés dans la clandestinité ; ils les incendièrent, pillant et se livrant à toutes sortes de violences.

Au cours de ces journées, à l’instigation des socialistes-chauvins menés par l’agronome Dmitrienko, le jeune et valeureux anarchiste révolutionnaire Gorélik fut capturé. Il était issu d’une pauvre famille juive. On tortura férocement ce juif incorruptible. On le frappa sur les parties génitales, on lui cracha dans les yeux et, le forçant à ouvrir la bouche, on lui cracha dedans en le couvrant d’injures. Ils le tuèrent à la fin.

Peu après, ils réglèrent le sort de mon frère. Pour l’humilier plus cruellement, ils décidèrent de le fusiller à deux pas de sa maison, devant sa femme, ses gosses et ses voisins. Un peloton de six soldats fut formé. Arrivés devant chez lui, ils repoussèrent brutalement ses enfants, les laissant en pleurs avec leur mère. Les meurtriers emmenèrent Emilian un peu plus loin, au-delà d’un ravin, dans le jardin de Lévadny et là ils le fusillèrent.

Les circonstances du meurtre de Moïse Kalinitchenko furent encore plus poignantes. Les autorités découvrirent sa présence à Gouliaï-Polié peu après le meurtre d’Emilian. C’était un paysan anarchiste, l’un des meilleurs mécaniciens du bourg, un des hommes les plus honnêtes et les plus paisibles de la région. Avec quelle énergie il avait travaillé à la formation de nos bataillons contre l’invasion étrangère ! Lors d’un déplacement, il était tombé de cheval et s’était cassé une jambe, ce qui le forçait à rester alité dans la maison de ses frères au village. Toujours sur dénonciation des socialistes, les autorités l’arrêtèrent. Cependant, comme l’exécution d’Emilian avait indigné les villageois, elles voulurent cette fois les consulter pour la forme, leur demandant : « Ce Kalinitchenko, qui est-il au juste, un scélérat ou un honnête homme ? »

La population laborieuse répondit qu’elle se portait garante de lui comme d’un bon et honnête citoyen du bourg. Mais la Kommandantur suivit l’avis des pomechtchiks Reznik, Tsapko, Gousenko, du commerçant Mitrovnikov et du patron de la savonnerie, Livinsky, qui le dénoncèrent comme scélérat, membre du Comité révolutionnaire et collaborateur de Nestor Makhno dans l’organisation de la populace.

Que le territoire de l’Ukraine, devenu partie intégrante de l’Allemagne, puisse servir d’arrière à son Front occidental, c’était alors la grande préoccupation du commandement ennemi. Aussi

préféra-t-il satisfaire les bourgeois en condamnant à mort Kalinitchenko. Il fut conduit au bord du ravin de Kharzounsk, à la lisière de Gouliaï-Polié. Un peloton de six soldats allemands lui tira une première salve. Touché grièvement mais toujours en vie, il se releva en apostrophant ses bourreaux : « Tuez-moi pour de bon, assassins ! » A la seconde salve, il tomba encore et tentait de se relever lorsqu’un officier courut vers lui. Il tira en visant la tempe mais l’atteignit à la joue. Kalinitchenko hurlait à terre en agitant les mains : « Achevez-moi, bourreaux, ne me faites pas souffrir ! » Deux salves du peloton criblèrent son corps de balles. Le bruit courut que celui qui avait voulu lui donner le coup de grâce était le pomechtchik Gousenko, en uniforme d’officier allemand.

Le camarade Stépan Chepel endura lui aussi une fin atroce. C’était un paysan anarchiste, mon élève en quelque sorte. Je l’avais introduit dans mon cercle d’abord, puis dans le groupe. Il était d’une bonne famille paysanne, paisible et laborieuse. Après notre conférence de Taganrog, il avait passé la frontière avec mon frère Sawa et Sémion Karetnik, afin d’organiser ici un réseau clandestin. Une nuit, étant retourné chez lui pour aider sa femme et ses jeunes enfants à désherber l’aire dans son champ, il fut repéré par des espions. La nuit suivante, une patrouille austro-allemande vint le prendre par surprise pendant ce travail domestique.

Les autorités décidèrent de le fusiller en plein jour devant tout le village, comme elles en avaient usé jusqu’ici avec les révolutionnaires locaux. Avant son exécution, le courageux camarade Chepel leur déclara en ukrainien : « Aujourd’hui, vous me faites payer mon dévouement à mes frères travailleurs. Par cet assassinat aveugle et lâche, vous nous appelez, nous anarchistes-communistes, à la vengeance. Je meurs pour la vérité de l’anarchie, sous les coups de la contre-révolution. Mais demain, mes camarades me vengeront en vous faisant subir le même sort ! »

L’absence de ces militants actifs et dévoués se faisait cruellement sentir au milieu des périls, alors que les autres membres du groupe n’étaient pas encore rentrés de Russie.

Le camarade Pavel Korostélev (surnommé Khoudaï) fut battu à coups de crosse et de schlague au point qu’il en mourut quelques jours après. Si le secrétaire de notre groupe, le camarade A. Kalachnikov, si Savva Makhno et beaucoup d’autres paysans révolutionnaires sans-parti ne furent pas fusillés, ce fut uniquement parce que la rumeur de mon retour et de mon activité clandestine dans la région était parvenue aux oreilles des Allemands, des

l’insurrection paysanne révolutionnaire 317 koulaks et des pomechtchiks. Ils les épargnèrent par calcul, préférant les emprisonner avec d’autres, des paysans indociles raflés par centaines. Le changement de pouvoir n’avait amélioré en rien leur situation.

Mes amis paysans voulurent me raconter d’autres méfaits, mais je ne pus en entendre davantage. Cela me déchirait tellement le cœur, que je ne savais comment les apaiser. Ils sanglotaient devant moi comme des enfants.

En me maîtrisant à grand-peine, je leur dis : « Tout ce que je vous ai demandé, tout ce que j’apprends de vous, mes amis, nous engage à l’action. Nous devons nous efforcer de regrouper nos forces avec pour seul mot d’ordre l’insurrection contre l’arbitraire, pour la renaissance et l’essor de la révolution. »

Nous décidâmes de monter sans tarder parmi la population des groupes d’initiative de trois à cinq membres, strictement autonomes mais coordonnés entre eux par des délégués, l’ensemble en liaison avec moi. C’est ainsi que pour la seconde fois les anarchistes paysans de Gouliaï-Polié constituèrent sous ma direction une organisation révolutionnaire de combat. Notre assemblée nocturne s’acheva là-dessus.

J’étais rentré en Ukraine dans l’intention de former des détachements paysans et des bataillons libres, afin de prélever autant d’armes que nous pourrions sur l’occupant puis de lancer une insurrection armée générale. A présent, je voulais venger mes camarades. Je me procurai plusieurs bombes, décidé à faire sauter l’état- major allemand et celui de la Varta, la garde de l’hetman. Comme j’avais besoin d’un appui technique, je me mis à préparer un couple à cet effet. Mais quant à l’attentat, j’estimais devoir l’accomplir seul et m’y apprêtai. Sur ce, des événements nouveaux changèrent ma résolution. Des envoyés des villages de Voskressenka et Vosdvissenka se présentèrent à l’une de nos assemblées pour nous informer que mes amis de Gouliaï-Polié leur ayant transmis mes lettres, ils avaient décidé à l’unanimité de suivre mes conseils. Je pris peur en apprenant que des lettres destinées à quelques proches couraient ainsi les villages où elles ébruitaient ma présence. Mais impossible de faire machine arrière : une petite troupe, levée et baptisée makhnoviste par ceux de Voskressenka, s’était déjà attaquée à un détachement punitif allemand, dont ils avaient tué plusieurs soldats, ainsi que le commandant.

Après avoir entendu leur rapport sur l’attaque, nous nous séparâmes en attendant la suite. Celle-ci ne tarda guère. Le commandement allemand ayant établi que l’embuscade s’était produite à la limite de Gouliaï-Polié et de Voskressenka, il lança des perquisitions générales, multipliant les arrestations, faisant pleuvoir sur les paysans de lourdes amendes, des coups de schlague et toutes sortes de tortures pour les contraindre à livrer leurs caches d’armes avec le nom des responsables. Il apparut que je ne pouvais demeurer un jour de plus. Je partis en hâte pour Rojdenstvenskoïé, où je restai jusqu’à ce que la répression eut atteint ce lieu hospitalier, m’obligeant à me transporter quatre- vingts kilomètres plus loin, au village de Ternovka.

III Au village de Ternovka. Complot pour m’assassiner.

Je m’installai à Ternovka, appelé également Protopopovo, chez mon oncle maternel Isidore Pérédérev, me présentant comme son parent, instituteur du district de Matvéié-Kourgansk, dans la circonscription de Taganrog. Le tout, sous l’identité d’Ivan Iakovlevitch Chepel, le nom auquel Zatonsky avait établi mes papiers à Moscou.

Mes parents avaient fait courir le bruit que j’étais venu chez eux en congé d’été, pour m’éloigner de la zone des combats. C’était plausible, le Front se trouvant à Bataïsk, à soixante-quinze kilomètres de là. En outre, j’habitais à la lisière du bourg et sortais rarement, afin d’éviter les curieux.

Mais le fils de mon hôte vint à mourir, ce qui me força à déménager chez d’autres proches, presque au centre du village cette fois. Les détachements punitifs allemands et ceux de la Varta s’y montraient souvent, de sorte qu’il me fallut quitter ma planque à plusieurs reprises et me réfugier dans les champs ou parmi les plants de maïs, pour ne rentrer qu’à la nuit tombée. Le manège parut suspect à certains jeunes gens du lieu qui sympathisaient avec la révolution. Ayant tenté d’obtenir des renseignements sur mon compte auprès de mes parents, le silence de ces derniers leur fit soupçonner que j’étais un espion de l’hetman. Une semaine durant, ils se concertèrent pour décider comment se débarrasser de moi.

Sans me douter de rien, je continuais à visiter de nuit mes divers parents, aggravant ainsi les soupçons qui gagnaient maintenant le reste du village. J’ignorais que depuis un moment on questionnait les miens de tous côtés à mon sujet.

Un soir, s’étant cotisés pour acheter de la bière et de la vodka artisanale, les jeunes gens organisèrent une fête non loin de l’endroit où je logeais, résolus à se saisir de moi pendant la nuit pour aller me tuer dans les champs et y enterrer mon cadavre. Ils déterrèrent les revolvers, les fusils à canons sciés et les sabres qu’ils avaient cachés lors des événements du printemps et attendirent le soir avec impatience.

Parmi eux se trouvait le fils de mon cousin, mon propre neveu, qui n’était au courant de rien. La boisson aidant, les conjurés se mirent à le questionner sur moi et lui demandèrent de me présenter à eux, soi-disant pour que nous fassions connaissance. Mon neveu tergiversa tant qu’il put, puis se décida à venir me chercher.

L’invitation me sembla opportune, car ne pouvant rentrer chez moi j’avais décidé d’organiser d’ici une avant-garde insurrectionnelle. La fête se passait de l’autre côté de la rue, dans un vaste hangar, avec une grande table basse au milieu. Les jeunes étaient assis autour et, sur le côté, à la tzigane, sur une bâche à même le sol, des paysans plus âgés. Les premiers buvaient et chantaient des chansons paysannes. Les seconds jouaient à l’arba, un jeu de cartes très répandu en Ukraine pendant les longues soirées d’hiver. Certains se réjouirent, d’autres furent troublés de me voir. Je le remarquai, sans deviner pourquoi. Soudain, comme l’obscurité envahissait le hangar, l’un des plus vieux cria : « Les gars, offrez donc de la bière au nouveau venu ! » Je n’avais rien contre, mais sentant monter autour de moi une tension dont j’ignorais la cause, je préférai refuser. On me pria alors de m’asseoir pour me joindre à la partie. Je refusai encore, leur remontrant en termes brefs et sans détour que les paysans et ouvriers avaient mieux à faire dans la circonstance que de jouer aux cartes.

Les jeunes dressèrent l’oreille, les plus âgés se donnaient des coups de coude d’un air entendu, clignant des yeux et ricanant. Je ne m’y arrêtai pas davantage. Mon discours se fit de plus en plus militant. J’envisageai de former avec ces jeunes un premier cercle, puis de sélectionner les plus ardents pour constituer un groupe insurrectionnel de combat. Tout à ce que je disais, je ne remarquai pas que les jeunes m’écoutaient avec une attention croissante, que les autres ayant laissé leurs cartes et leurs ricanements stupides, s’étaient levés et se tournaient vers moi bouche bée. Lorsque je dénonçai à la fin les bandes criminelles des junkers austro- allemands et de l’hetman, la réaction sanglante menée contre les travailleurs, contre les paysans surtout, lorsque j’énumérai leurs cruautés envers ceux qui avaient osé exproprier les pomechtchiks et les koulaks, et dont les cadavres se balançaient maintenant aux poteaux télégraphiques, comment on fusillait les hommes devant femmes et enfants pour répandre la terreur dans la population, les jeunes n’y tenant plus se levèrent en criant : « Chez nous on ne sait que jouer aux cartes ! » Les plus âgés leur lancèrent : « Nous autres, vieux imbéciles, ne savons que taper le carton, c’est vrai, mais de votre côté, vous préférez vous saouler... »

Leurs voix s’entremêlèrent, ils finirent par s’approcher tous, sans se concerter, à tour de rôle, me souriant en silence ou parlant d’une voix émue, pour me serrer la main. Ensuite, deux d’entre eux vinrent plus près de moi et se retournant vers leurs compagnons :

« Camarades, déclarèrent-ils, il apparaît que le camarade ici présent n’est pas celui que nous pensions et nous devons le lui dire.

— C’est vrai, c’est juste », approuvèrent les autres.

Alors deux hommes, Korobka et A. Ermokratiev, me conduisirent vers un coin du hangar où ils dégagèrent un tas de vêtements. Je vis les fusils à canons sciés, les revolvers, les sabres et les baïonnettes. « C’est l’armement qui nous est resté, ce printemps, de notre participation aux gardes rouges. Ces armes devaient servir contre toi, camarade, car nous te prenions pour un espion. Nous avions décidé de t’enlever cette nuit, de te découper en morceaux pour te faire parler, de t’achever ensuite et de t’enterrer dans un champ. »

Je les écoutai d’abord avec calme mais ne pus me contenir longtemps : un frisson parcourut mon corps, la chaleur me monta à la tête. Une minute ou deux, je demeurai bouleversé, puis me dominant, je leur demandai : « Comment ai-je pu attirer de tels soupçons ? » Ils se contentèrent de répondre : « Maintenant que nous avons entendu ton discours, nous n’avons plus aucun soupçon. Nous regrettons seulement que tes parents aient été assez stupides pour nous cacher la vérité sur ton compte. Tu l’as échappé belle cette nuit, camarade. » À bout de nerfs, je voulus m’en retourner. Les meneurs du cercle tinrent à me raccompagner jusqu’à ma porte et s’excusèrent de leur méprise.

Je rédigeai en hâte une proclamation aux paysans puis l’affichai près de l’administration du village, non loin de la place où s’assemblaient les habitants. Ils la lurent presque tous ; certains me soupçonnaient d’en être l’auteur, mais firent circuler le bruit qu un avion avait atterri la veille dans un champ. D’autres prétendirent avoir vu deux matelots déambuler dans les rues du village. Seul un

l’insurrection paysanne révolutionnaire 321 koulak protesta contre ces balivernes : aucun avion révolutionnaire n’avait survolé le village, mieux valait surveiller le parent d’Isidore Pérédéry et le dénoncer à la Varta. Comme ses pareils, ce soi-disant instituteur devait être un élément subversif, l’affiche avait été rédigée avec son concours, on pouvait le parier. De nombreux paysans le contredirent, assurant avoir vu les deux matelots de leurs propres yeux. La nuit suivante, alors que ce koulak dormait dans sa grange, il fut recouvert d’une bâche et sérieusement bastonné ; une voix lui conseillait pendant ce temps de ne pas accuser les innocents à la légère, de ne pas moucharder et d’apprendre à tenir sa langue. Ses voisins me racontèrent qu’après cette leçon il avait chapitré ses fils en leur recommandant, s’ils venaient à apprendre quelque chose sur les ennemis de l’hetman, de n’en parler à personne, car on ne savait plus trop qui avait la raison pour soi. Le comportement des paysans de Ternovka me réjouit. Je tâchai de me rapprocher d’eux.

Je commençai à leur parler pratique et parvins bientôt à organiser un groupe de combat. Il ne s’agissait pas seulement de se regrouper de façon à coordonner en temps voulu l’insurrection générale, mais de multiplier d’ici là les attaques contre des demeures seigneuriales ou des convois militaires. Quelques hommes décidés y entrèrent, qui voulaient mettre un terme aux perquisitions, aux arrestations et aux violences des expéditions punitives.

Au cours d’une de nos entrevues, les jeunes me demandèrent avec insistance un plan d’embuscades qui leur permettrait de liquider un à un les détachements punitifs en pleine campagne. Connaissant la cruauté des représailles auxquelles nous exposerions la population locale, je leur expliquai que nous risquions de nous aliéner le soutien des paysans. Ils m’affirmèrent que la population était prête à supporter de tels sacrifices, pourvu qu’ils ne soient pas vains.

Les jours passaient ainsi. Je m’entretenais en permanence avec les gens de Ternovka, leur conseillant de ne pas se lancer dans des actions armées sans s’être concertés d’abord avec ceux de Gouliaï- Polié, eux aussi résolus, bien armés, qui avaient dressé un plan d’opération commun avec les paysans et les ouvriers de toute la contrée.

« Gouliaï-Polié jouit d’une grande réputation auprès des révolutionnaires de la région, dis-je aux gens de Ternovka. Il faut s’entendre à tout prix avec l’ensemble des nôtres dans le district avant d’entreprendre quoi que ce soit. L’action armée révolutionnaire exige une grande organisation préalable, pour être digne de ce nom. Ce qui suppose que nous précisions avec soin nos objectifs et les poursuivions avec constance. Il faut accorder nos moyens et nos fins, si nous voulons entraîner dans la lutte les autres provinces en leur donnant l’exemple. Nous pouvons compter sur l’esprit révolutionnaire des gens de Gouliaï-Polié, c’est pourquoi je vous conseille à tous d’entrer en rapport et d’agir en commun avec eux. » C’est ce qui fut convenu. Mais nous ne pûmes dépasser Rojdenstvenskoïé, où je rencontrai de vieux camarades que les fureurs de la répression avaient chassés jusque-là. C’est que les paysans refusaient de livrer les récoltes aux pomechtchiks, qui prétendaient rentrer dans leurs droits. Le commandement austro- allemand voulait les contraindre à déposer leur récolte dans les entrepôts des anciens propriétaires, sous la menace des baïonnettes, de la prison ou du peloton s’il le fallait. Je dus demeurer trois jours où j’étais, afin de vérifier ces renseignements.

Je revins ensuite à Ternovka. Les jeunes m’ayant accueilli avec joie, je décidai d’agir d’abord sur place. La population laborieuse était préparée, c’est pourquoi je la poussai à agir contre les domaines seigneuriaux et les hameaux de koulaks, qu’il était temps de purger des parasites, les propriétaires et leurs gardes.

Notre mot d’ordre : « Mort à tous ceux qui, à la pointe des baïonnettes austro-allemandes, ont osé arracher aux paysans et ouvriers leurs conquêtes révolutionnaires ! » ravit les paysans. Les armes manquaient, mais ils attelèrent des chevaux à leurs carrioles pour se ruer contre les détachements étrangers et les propriétés.

Au cours de l’attaque d’un de ces domaines, la garde nous opposa une forte résistance. Bien armée, elle se composait uniquement de soldats allemands. Nous parvînmes à grand-peine à les neutraliser. Le maître s’étant retranché avec les officiers allemands et d’autres gradés de la garnison de Sinelnikovo, les paysans encerclèrent la demeure. Ils lui enjoignirent d’abandonner la place, sans plus songer qu’elle lui appartenait. C’est que durant les journées révolutionnaires il avait quitté les lieux et n’y était retourné que sous la protection de l’ennemi. Puis il avait fait fouetter et emprisonner des paysans. Aussi jugeaient-ils qu’il ne pouvait plus rester dans le voisinage. Il répondit qu’il avait téléphoné à Sinelnikovo, que des Allemands étaient en route et ne tarderaient pas à châtier les meneurs plus durement que jamais. Les paysans se jetèrent sur la maison, mais les autres, bons tireurs, repoussèrent l’assaut. Avec Cyrille, un des camarades, je dus ramper jusqu’aux fenêtres et

l’insurrection paysanne révolutionnaire 323 lancer deux fortes bombes à l’intérieur. L’explosion délogea les assiégés. Les paysans s’adressèrent alors aux ouvriers agricoles : « Dorénavant, vous êtes les maîtres. Continuez à moissonner le blé. Le temps est proche où l’Ukraine sera débarrassée de l’injustice et de l’arbitraire. La révolution triomphera et nous déciderons tous ensemble ce qu’il convient de faire de la terre et de tous les biens qui vont avec. » Les journaliers nous écoutèrent puis, en soupirant : « Est-ce que le seigneur, demandèrent-ils, ne va pas nous faire pendre sitôt que vous serez partis ? »

Non seulement il n’en fit rien, mais il abandonna sa demeure pour se réfugier à Sinelnikovo. Il ne fut pas le seul, d’ailleurs : bien des maîtres l’imitèrent. Quant aux détachements punitifs, ils traitèrent les gens des villages et des campagnes avec plus de retenue.

C’est ainsi que les paysans de Ternovka se firent les vengeurs de la révolution, sans égard aux préceptes de la morale bourgeoise ou sociale-démocrate. J’y contribuai autant que je pus, pour avoir constaté comment la bourgeoisie les obligeait à se défaire de leurs droits sur la terre, comment elle se comportait avec les insoumis. Je ne me donnais ni repos ni répit, ne manquant aucune occasion de me retrouver parmi eux, malgré ma clandestinité, de leur parler, de leur indiquer ce qui était utile à la cause et de les encourager à l’action.

Dans sa grande majorité, la population laborieuse de Ternovka soutenait en secret l’action du groupe. Mais les autorités s’étant avisées de la présence d’un instituteur étranger au village, les perquisitions recommencèrent. Je dus déménager à Slavgorod puis à Novogoupalovka, où j’organisai d’autres groupes insurrectionnels avec l’aide des paysans de Ternovka. Cependant, je n’eus pas le temps de les mener au combat. Un jour, des agents de la Varta qui m’avaient repéré tentèrent de mettre la main sur moi. Par bonheur, j’étais justement en train d’expliquer le fonctionnement des revolvers Mauser et Colt à deux camarades de Ternovka, ainsi qu’à un instituteur de Slavgorod. On passa aussitôt de la théorie à la pratique, pour repousser les sbires et prendre le large.

Mes fidèles camarades m’aidèrent à gagner la rive droite du Dniepr, dans la zone de Zvonetska-Vovniga. Là, je me liai avec les haïdamaks de la division à veste bleue. Suspectée de bolchévisme, elle était en cours de désarmement sur ordre de l’hetman. Les dirigeants, il est vrai, taxaient indifféremment tous les révolutionnaires de bolchévisme. Ceux-là s’étaient réfugiés avec leurs armes sur des îlots du Dniepr. Comme ils étaient plus de trois cents, à ce qu’ils dirent, j’espérai d’entreprendre avec eux une action d’envergure. Je restai là une semaine, me nourrissant comme eux des poissons du fleuve. Je leur parlai de nos ennemis communs et de la meilleure façon de les combattre mais ne tardai pas à me heurter à leur meneur, un soi-disant bolchévik, en réalité partisan de l’hetman, quoique opposé aux Austro-Allemands. Il se réjouissait que le représentant de Moscou, Rakovsky, ait entamé des pourparlers avec celui de l’hetman, Kistiakov, pour reconnaître le régime et faire la paix. L’homme était un sérieux obstacle à mon projet d’insurrection générale. Je dus finalement me résoudre à quitter les îlots du Dniepr en compagnie d’une partie des haïdamaks, armés de fusils et de mitrailleuses. Je regagnai Ternovka, puis de là je m’acheminai avec deux d’entre eux vers Gouliaï-Polié.

En route, nous nous arrêtâmes plusieurs jours dans les villages de Loukachévo, Brazolovo, Novonikolaevka, Rojdenstvenskoïé. L’activité révolutionnaire que je menais depuis l’année 1917 étant connue dans ces parages, nous pûmes y organiser des groupes d’initiative insurrectionnels. Nous leur donnâmes un mot de passe commun avec Gouliaï-Polié où nous parvînmes peu après, quelques camarades et moi.

IV Mon second séjour clandestin à Gouliaï-Polié. Mes retrouvailles avec mes vieux camarades. Nos premières décisions sur la conduite de l’insurrection.

Au moment même où je rentrais clandestinement à Gouliaï- Polié, mes vieux camarades Isidore (Pétia) Liouty et Alexis Martchenko arrivèrent de Russie. Je pris contact avec eux et, par leur intermédiaire, avec Sémion Karetnik. Ces retrouvailles m’encourageaient à déclarer sans plus tarder la guerre des partisans. Il y avait à Koursk, m’objecta le camarade Martchenko, de nombreux anarchistes qui souhaitaient également combattre en Ukraine. Ne fallait-il pas les attendre, d’autant qu’ils se regroupaient avec les bolchéviks, bien pourvus en armes ?

Je m’opposai catégoriquement à cette suggestion. Je citai un certain nombre d’exemples tirés de mon voyage en Russie. Leur leçon n’était pas douteuse : la majorité de nos camarades des villes ignoraient tout de la vie paysanne et même ne pouvaient la comprendre. Comme les marxistes, ils commettaient une grossière erreur à son égard. Ils tenaient la paysannerie pour une classe bourgeoise, réactionnaire, dépourvue de forces révolutionnaires créatrices. S’attendait-on à les voir venir de Russie et commencer à œuvrer parmi nous ? Ce serait une espérance trompeuse inadmissible. Loin de rejoindre les campagnes, ils se contenteraient comme en 1917 de se retrancher dans les villes et d’envoyer des messagers aux paysans.

« Leurs approches, assurai-je, susciteront la méfiance, surtout si elles se bornent à des envois de brochures ou aux visites éclair de quelque propagandiste de meeting. Les paysans sont réalistes : des meneurs, ils attendent des dispositions concrètes, avant de passer à l’action. Ils ne les obtiendront pas de nos camarades citadins, même s’il s’agit d’ouvriers assez proches d’eux au physique et au moral pour gagner leur confiance. Il ne faut pas s’aveugler : dans les villes, on compte bien peu d’ouvriers parmi les nôtres. Comme dans la plupart des partis, ce ne sont malheureusement pas les hommes de labeur qui prévalent, pas même les intellectuels, mais avant tout des commerçants rompus au tripotage et à l’esprit de lucre. Et ces éléments n’ont jamais inspiré la moindre confiance aux paysans. Je tiens cette conviction de l’expérience acquise depuis 1917 et vous le savez comme moi, mes amis : il y a peu de chance que les travailleurs de la terre écoutent jusqu’au bout les militants de cette espèce, seraient-ils dévoués encore plus que nous autres, nés et demeurés dans la masse laborieuse, à notre idéal et à la cause des campagnes. Pour ma part, à l’encontre du camarade Martchenko, je n’attends rien de ces anarchistes, ni de leur prétendue association avec les bolchéviks. Ne comptez pas qu’ils organisent ici la résistance. À Koursk, j’ai pu mesurer leurs forces : elles sont médiocres. Face à nos ennemis qui se renforcent, ils ne sauront qu’exécuter les oukases des bolchéviks du centre, et à l’égard des paysans, ils agiront toujours dans l’intérêt de ce dernier. Il est clair que ces camarades consacreront tous leurs soins, leurs plans, leurs théories, à la vie et l’activité du prolétariat urbain. Quant à celui d’Ukraine, nous le voyons à l’œuvre, aujourd’hui que pour un peu de pain il travaille sans faire d’histoires au service des bourreaux de la révolution. Mais nous voyons aussi comment les paysans révolutionnaires se révoltent, eux, sans craindre la prison ni la mort ! Non, nous ne pouvons nous en remettre aux camarades de Koursk. Il n’y a pas de force révolutionnaire qui vaille hors de la paysannerie laborieuse et du prolétariat des villes, pour autant que le poison du pouvoir ne l’a pas encore infecté. Nous avons su franchir les obstacles de la réaction pour parvenir jusqu’à la paysannerie, dont les fils fidèles nous connaissent et se joindront à nous. Forts de cela, ne nous berçons pas d’espoirs indignes mais anéantissons nos ennemis, assurons le triomphe de l’idéal qui nous guide !

« Il se peut que nous soyons faibles, concédai-je à mes vieux compagnons - car ils doutaient de leurs moyens -, alors que notre œuvre exige des forces intellectuelles immenses et variées. Si elles nous font défaut ici, ailleurs cependant les anarchistes ne sont pas mieux pourvus. A Moscou, ils souffrent du même mal, je vous le garantis. C’est pourquoi je m’accorde jusqu’à un certain point de n’écouter personne et d’agir par moi-même. Oui, mes amis ! J’ai rencontré là de nombreux anarchistes, moscovites et provinciaux. Il y avait parmi eux des militants de premier plan. Or, pour la majorité d’entre eux, ils ne sont pas à leur place, ils ne se préoccupent même pas de la tâche qu’ils devraient accomplir, à mon avis du moins. Ces camarades, qui pourraient nous être si utiles, font des conférences et écrivent quantité d’articles, mais trop souvent mal à propos. Ils ne servent en rien la pratique révolutionnaire, n’indiquent rien de concret qui se rapporte à l’expérience présente du mouvement dans la révolution. Ce sont pourtant des militants responsables ! En désaccord avec l’organe de la fédération des groupes de Moscou, L'Anarchie, certains ont refusé d’y participer et ont créé leur propre tribune, l'Union moscovite pour la propagande des idées anarchistes... Ici, en Ukraine, la révolution est étouffée par le pouvoir et là-bas, en Russie, le mouvement cède à l’indécision alors qu’il faudrait au moins se préoccuper de nos moyens d’influence sur les masses. Il est indispensable de nourrir et d’accroître en leur sein l’esprit de révolte et d’intransigeance face aux menées des socialistes-étatistes, faussaires de la révolution. J’y ai longuement réfléchi, et pour moi il n’est pas douteux que notre voie s’ouvre ici, où nous avons déjà remporté de grands succès. C’est la seule qui soit juste pour nous. Il nous suffit d’avoir le courage de la suivre en demeurant fidèles aux objectifs que nous dicte notre idéal. Nous sommes faibles, direz-vous, nous manquons de pratique ! Je ne vous contredirai pas, je le répéterai avec vous, au contraire. Mais cette maîtrise des postulats pratiques, nous ne pourrons l’acquérir que par l’action directe avec le peuple laborieux. Au nom et par la force du peuple, nous avons tâché d’aplanir les voies de la révolution, en dépit des partis et de leurs gouvernements qui tentaient de la détourner de ses buts. C’est ce sens authentique que les travailleurs, soutenus par leurs vrais amis, doivent servir dans leur lutte décisive et s’efforcer à tout prix de confirmer chaque jour de leur vie. Cette lutte a déjà commencé. Les paysans et ouvriers d’Ukraine n’auront de cesse que les armées contre-révolutionnaires ne soient chassées, l’hetman renversé et les socialistes de la Rada centrale traînés devant le tribunal du peuple, où ces faux frères devront répondre de leur trahison, malgré l’aplomb qu’ils mettent à se présenter encore comme les alliés des travailleurs livrés par eux à l’ennemi !

« Le moral a beaucoup d’importance dans ce genre de combat. Sur ce terrain nous restons assez faibles, mais notre action prendra bientôt une forme directe et généralisée. Les attaques isolées gênent de plus en plus nos ennemis. Il est nécessaire à présent de les élargir en les intensifiant, en renforçant aussi notre organisation et notre propagande. J’en ai déjà parlé à Taganrog, lors de notre conférence, et le camarade Martchenko m’a alors soutenu à fond. La résolution que nous avions adoptée est toujours opportune. C’est en conformité avec elle que j’ai agi jusqu’ici. Je voudrais la tenir avec vous maintenant, et lui donner tout son effet les armes à la main. »

Pour toute réponse, le camarade Martchenko m’embrassa en pleurant. Sémion Karetnik, A. Séméniouta, Liouty et beaucoup d’autres me donnèrent leur plein accord. Cependant, ils insistèrent pour qu’avant de déclencher l’insurrection armée à Gouliaï- Polié nous éliminions les meneurs du coup de force du printemps : Ivan Volkov, Apollon Volokh (tous deux officiers), Ossip Soloviev (ouvrier mécanicien), Dmitrienko (agronome, SR ukrainien), Vassili Charovsky (du même bord), le commandant de la compagnie juive Taranovsky (commis de boutique, enseigne durant la guerre), le chef de section de cette même compagnie, Leïmonsky (commis de profession, et girouette quant à ses convictions), ainsi que toute une bande d’espions, à la tête desquels se tenaient le vieux mouchard Sopliak, I. Zakarliouk et Procope Korostélev.

Je leur exprimai mon accord, mais proposai d’épargner Taranovsky et Vassili Charovsky. Contre l’exécution du premier, j’objectai qu’il n’avait pas dirigé les arrestations des membres du soviet et du Comité révolutionnaire. Il s’était borné à obéir aux injonctions des comploteurs, démissionnant de son poste au profit de son adjoint, le chef de section Leïmonsky, lequel avait conduit les arrestations avec zèle et servait à présent d’espion à l’état-major allemand. Je ne m’opposai pas à l’exécution de Leïmonsky ni à celle des autres, car il me paraissait juste que notre organisation punisse leurs crimes. En même temps, je continuais de craindre que cette campagne dégénère en représailles contre la bourgeoisie juive, puis en pogrome général. C’est pourquoi j’hésitais à régler leur compte aux provocateurs avant d’engager les hostilités.

Quant à Vassili Charovsky, je savais qu’il avait réprouvé le complot dès le début. Avant que les renégats ne livrent aux Allemands les armes du bataillon, il avait saboté les canons, les mitrailleuses et les fusils, retirant les lunettes de pointage et même les culasses de certaines pièces, puis dissimulé le tout en attendant de nous le remettre à la première occasion. Dès qu’il apprit ma présence dans la région, il me le fit dire par des paysans, bien qu’il évitât de me rencontrer directement de crainte que je ne le juge responsable de la mort des nôtres. De mon côté, je constatais qu’il s’était séparé des traîtres. La chose forçait mon estime, et d’ailleurs je ne voulais pas nous priver de ses compétences d’expert en artillerie. J’insistai auprès des camarades pour qu’ils le retirent de leur liste. À force de discussions, ils finirent par y consentir.

Une semaine plus tard, les membres de notre groupe parvinrent à éliminer Sopliak, vieil espion chevronné qui mouchardait déjà du temps de la police tsariste. Cet assassinat donna du contentement à la population laborieuse. Elle supporta sans regrets les perquisitions qui suivirent. Cependant, ces descentes compromirent nos rencontres secrètes. Ce fut au point que je dus quitter le bourg. Les partisans d’une action terroriste immédiate contre les espions et les provocateurs comprirent alors mes mises en garde.

Ayant déménagé à Marfopol, non loin de Gouliaï-Polié, j’usai de toute mon influence pour convaincre mes camarades de multiplier dans le district les offensives paysannes contre les pomechtchiks.

Les gens de Gouliaï-Polié fournirent une centaine de combattants bien armés ; les villages de Marfopol et de Stépanovka également. La riposte commença contre les propriétaires fonciers et leurs séides qui, lors de la confiscation des terres, du bétail et de l’outillage acquis en 1917 par les paysans, s’étaient vengés cruellement sur eux, les laissant parfois à demi morts. Cette campagne nous obligea, moi et le noyau de notre organisation, à quitter la région.

Nous avions fait notre possible pour demeurer sur place, en gagnant nos caches les plus sûres. Cependant, au bout d’un jour, l’ennemi parvint à nous repérer grâce à ses meilleurs espions. Il nous surprit au saut du lit, tôt le matin, Martchenko, Liouty, deux camarades du Dniepr et moi. Par bonheur, un des nôtres se trouvait parmi les hommes de la Varta. Un jour que nous l’avions piégé, il nous avait promis de quitter la milice. Il y resta pourtant

l’insurrection paysanne révolutionnaire 329 à ma demande, afin de nous renseigner par l’intermédiaire de ses proches sur l’activité des détachements punitifs.

C’était un jeune gars sérieux, un réfugié que la guerre avait chassé de Volhynie. Arrivé à Gouliaï-Polié avec toute sa famille, ils avaient souffert la faim à cause du chômage. Les Allemands interdisaient les déplacements dans le pays, on ne pouvait aller chercher du travail ailleurs. Il s’était engagé dans la Varta faute de mieux, le temps de reprendre pied lui et ses proches. Dès avant l’occupation, il savait à quoi s’en tenir à mon égard. Il nous jura ce jour-là qu’il voulait servir la cause de la révolution, mais qu’il devait sauver les siens. On approvisionna donc sa famille en farine et en lard tout en insistant, comme bien nous en prit, pour qu’il reste à son poste.

C’est ce jeune homme qui sauta le premier de son cheval, en criant au logeur : « Qui donc abrites-tu chez toi ? » Nous l’entendîmes juste avant que la maison ne soit cernée par les gardes. Le temps de filer par la fenêtre de derrière à moitié vêtus, en abandonnant même quelques bombes au chevet de nos lits. Comme il pénétrait avant les autres dans la chambre, notre ami trouva les bombes qu’il put dissimuler sous des vêtements, en feignant de commencer la perquisition. Son geste épargna le poteau à notre hôte.

Quant à nous, après avoir traversé plusieurs cours de fermes, nous sautâmes sur les chevaux d’un paysan pour galoper vers un autre village. Les koulaks nous avaient reconnus dans notre fuite à travers les fermes, mais nous espérions pouvoir maintenir nos troupes paysannes en état de mobilisation jusqu’au déclenchement de l’insurrection. C’était si nécessaire que nous étions prêts à prendre n’importe quel risque. Hélas, l’ennemi brisa nos espoirs. Au cours d’un déplacement, nous nous heurtâmes à un détachement punitif et perdîmes deux camarades pendant la fusillade. Nous eûmes beaucoup de mal à décrocher. Il fallut s’éloigner ensuite à bonne distance de Gouliaï-Polié.

Dans le village qui nous accueillit, la moitié des paysans ou presque étaient emprisonnés, tenus à la disposition des commissions spéciales. Cette situation nous démoralisa. Certains d’entre nous se mirent à désespérer de nos projets. Il nous sembla que nos initiatives d’insurrection devenaient vaines, que nous étions faibles et peu nombreux. Cela nous ébranla. Cependant nous restions déterminés : il n’était pas question de lâcher pied. Nous nous préparions à une lutte cruelle contre le pouvoir bourgeois et capitaliste, pour l’émancipation des travailleurs. Nous l’avions déjà entreprise, mais nous doutions maintenant de pouvoir transformer notre combat de groupe en un large mouvement de masse. Voyant l’état d’esprit des camarades, j’insistai pour regagner Gouliaï-Polié.

Une fois sur place, je me grimai en demoiselle, enfilai une robe, puis me rendis au centre du bourg avec le camarade Liouty. Nous avions l’intention de faire sauter l’état-major régional des occupants. C’est de là que partaient en grand nombre les ordres d’exécution et les mandats d’amener. Les paysans passaient ensuite devant des commissions qui les condamnaient dans bien des cas.

Toutefois, nous ne pûmes réaliser notre projet. Lors de notre premier passage, le siège de l’état-major était désert ; inutile de le faire sauter dans ces conditions. Notre second passage fut plus satisfaisant : cette fois il était plein à craquer, car on y donnait une fête.

Notre plan était le suivant. Liouty devait abattre la sentinelle qui faisait les cent pas devant l’entrée pendant que je jetterais une bombe de six livres dans la salle. Nous fuirions ensuite par la cour voisine de Nikouchtchenko, vers la berge, pour atteindre la rivière. L’itinéraire était sûr, que nos camarades Karetnik, Martchenko et Riabko surveilleraient avec d’autres.

Lorsque nous approchâmes du bâtiment, nous vîmes que plusieurs femmes et enfants y entraient. Elles s’asseyaient tandis que les gosses s’accoudaient aux fenêtres du côté de la place de l’église et riaient gentiment. Avant de se diriger vers la sentinelle, Liouty voulut s’assurer que j’étais prêt. « Arrête-toi ! », lançai-je à mi-voix en m’éloignant du trottoir vers la clôture de l’église. Il me rejoignit en pressant le pas, me saisit par le bras et me demanda ce qui me prenait.

« On ne peut tuer des femmes et des enfants. Pourquoi devraient- ils périr avec les bourreaux ? Il nous faut attendre le moment propice. » Mêlés à la foule des promeneurs, nous échangions d’âcres paroles, presque des insultes. Pétia insistait pour agir malgré tout : « Le moment est favorable, nous devons faire sauter l’état-major », murmurait-il avec humeur. Je réussis à le convaincre de nous éloigner de la place, vers le cinéma. En chemin, je lui expliquai que notre action se devait d’être sérieuse et responsable au plus haut point, puisque ainsi que nous en avions déjà débattu, il s’agissait non seulement de semer le désordre chez l’ennemi mais de donner le signal de l’insurrection générale. La mort de femmes et d’enfants innocents nous attirerait l’hostilité de la population, ce qui risquait de ruiner notre entreprise.

Le camarade Liouty se cabra pendant un bon moment, mais voyant que ma décision était prise il finit par s’incliner. Nous nous dirigeâmes vers la berge. En route, nous rencontrâmes Sémion Karetnik, Martchenko et les autres camarades auxquels j’expliquai pourquoi nous n’avions pas opéré. Puis on quitta le centre du bourg pour regagner les logements clandestins à l’orée du village.

Le lendemain, notre projet d’attentat fut remis à l’examen. Avec Karetnik je pris position contre, estimant qu’il desservirait la cause. Nous ne pourrions plus œuvrer parmi les habitants du bourg, alors que nos forces armées étaient concentrées là, ainsi que dans les localités voisines. Aussi nous proposâmes de parcourir encore une fois la région pour nous assurer du moral ambiant. Tous les autres étaient d’avis de faire sauter l’état-major sans plus attendre et exigèrent notre ralliement.

« Il ne faut pas envoyer Ivan Iakovlevitch (c’est ainsi que l’on m’appelait alors) au centre du village, déclarèrent-ils. Nous lancerons nous-mêmes les bombes. Si nous périssons, à lui d’organiser de sévères représailles. »

Je ne m’opposai pas à leur proposition, même si je craignais qu’emportés par leur haine, ils ne courent à l’échec, tuant au plus la sentinelle et les gardes en faction devant l’état-major, sans pouvoir aller au-delà.

Sémion Karetnik, lui, protesta énergiquement, objectant que s’il fallait faire sauter le bâtiment, seul Ivan Iakovlevitch pouvait lancer les bombes, les autres étant incapables de les manier avec le savoir- faire et le sang-froid requis.

Les camarades décidèrent de me frayer un chemin coûte que coûte jusqu’aux fenêtres de l’état-major. Le soir venu, transportés d’enthousiasme, nous nous rendîmes encore dans le centre de Gouliaï-Polié. Mais nous ne pûmes éviter en chemin une patrouille de la Varta. Il fallut l’intercepter et la neutraliser sous la menace de nos armes. Parmi les prisonniers se trouvait le chef de la Varta locale. Il nous restait à le pendre au premier arbre venu. Cependant, le jeune homme qui nous avait sauvé la mise était avec eux, et comment le tirer du lot ? Force nous fut de les épargner et de les relâcher tous, chef inclus. L’incident nous empêcha de passer à l’acte, il déclencha de surcroît une descente générale de police. Nous dûmes quitter le bourg la nuit même.

V Vers l’insurrection de Gouliaï-Polié et de sa région.

Nous nous dirigeâmes vers Sinelnikovo et Slavgorod, les raids punitifs nous obligeant à nous déplacer par petits groupes de deux ou trois. Malgré cette précaution, on perdit deux camarades : surpris par un détachement allemand, ils refusèrent de se rendre et furent abattus à distance comme des perdrix.

Passant d’un village à l’autre, à cheval ou à pied, nous reprîmes contact avec les groupes d’initiative que nous avions organisés, pour leur donner des instructions générales.

Nous atteignîmes de nouveau les rives du Dniepr, là où nous avions dissimulé des fusils et des mitrailleuses. Ensuite, je demandai à la jeunesse paysanne de plusieurs hameaux et du village Vassilevka de se réunir une dernière fois pour écouter mon rapport sur l’insurrection imminente. Deux ou trois jours après, ils se rassemblèrent en effet, et animé d’un enthousiasme révolutionnaire sans faille, je leur dis comment nous autres, ceux de Gouliaï-Polié, allions engager le combat.

Plus d’une fois, cette jeunesse m’avait entendu annoncer la revanche prochaine des travailleurs opprimés des campagnes. Mais jamais je n’avais mis pareille indignation, pareille passion à leur promettre la fin de notre servitude, grâce à l’action décidée de tous, jeunes et vieux. Je l’avais ressenti moi-même et on me le confirma au moment du départ, quand tous s’engagèrent à se soulever au premier coup de feu tiré chez nous, à disperser les fonctionnaires de l’hetman, à désarmer les unités occupantes en tenant haut et ferme l’étendard de la révolution, puis à rejoindre les opprimés des villes pour étendre le front des travailleurs et porter les principes de liberté et d’autogestion sur les ruines du pouvoir d’Etat.

Si nous étions plus qu’heureux de sentir un tel élan chez les jeunes et les aînés entraînés à leur suite, il faut dire que mes camarades et moi tempérions notre propre enthousiasme, les nouvelles en provenance de Gouliaï-Polié étant loin d’être bonnes. Toutefois, c’en était fini désormais de nos hésitations.

Le 22 septembre 1918, munis de mitrailleuses Maxim et de fusils- mitrailleurs, nous partîmes avec plusieurs camarades de Ternovka et Vassilevka en direction de notre village, décidés à parcourir en neuf heures les quatre-vingt-dix kilomètres qui nous en séparaient.

En chemin, non loin de Loukachévo, nous rencontrâmes un détachement de cavalerie de l’hetman, commandé par deux officiers. Moi-même, je portais un uniforme de capitaine de la Varta. L’éclat de mes épaulettes inspira sans doute confiance aux gradés, car ils nous laissèrent approcher à près de soixante-dix ou quatre-vingts pas. Me dressant alors de toute ma taille, debout dans la tatchanka[75], le fusil-mitrailleur bien en main, j’ordonnai aux cavaliers de s’arrêter et de laisser tomber leurs armes. Au contraire, ils firent glisser en un clin d’œil leurs fusils de l’épaule et les pointèrent sur nous. Mais quand notre Maxim envoya une salve au- dessus de leurs têtes, ils obtempérèrent, mettant pied à terre et bas les armes. On les entoura pour se saisir de leur attirail.

En interrogeant les officiers, nous apprîmes qu’il s’agissait de pomechtchiks. L’un d’entre eux était le lieutenant Mourkovsky. Au printemps déjà, il avait monté à ses frais des détachements qui appuyaient les Austro-Allemands et il commandait à présent ces cavaliers de la Varta d’Alexandrovsk.

De notre côté, on se fit passer pour un bataillon contre-révolutionnaire. Je dis que j’étais envoyé de Kiev sur ordre de l’hetman lui-même, pour mater la rébellion dans le district. Le commandant m’expliqua alors où il avait sévi et où il se rendait. Il allait passer deux ou trois jours dans le domaine de son père, chasser le gibier et traquer les rebelles des villages avoisinants. Il énuméra également les hameaux et villages où les troupes ennemies étaient cantonnées, détailla leur armement et indiqua dans quelle direction elles se déplaçaient. Trop préoccupé de me vanter sa bravoure et celle des troupes qui combattaient les révolutionnaires du Zaporojié pour remarquer les mouvements nerveux qui agitaient mon visage, il finit par me dire : « Vous serait-il agréable de nous accompagner jusqu’à notre propriété ? Nous dînerions et tirerions les canards sauvages sur l’étang. Vous pourriez vous remettre en route dès demain matin, si quelque affaire vous appelle. »

J’éclatai d’un rire féroce et lui répondis : « Monsieur le lieutenant, il y a maldonne. Je me suis juré de combattre ce gredin d’hetman et tous ceux qui le soutiennent : la canaille contre-révolutionnaire, les junkers allemands qui sont à sa tête. Apparemment, vous ne m’avez pas reconnu. Je suis le révolutionnaire Makhno. Ce nom ne vous dit rien ? Avec mon détachement, je porte la mort à vos pareils, les assassins du peuple et de la révolution d’Ukraine. »

Le commandant se jeta à mes genoux, tentant de serrer mes jambes entre ses bras. Ses subordonnés l’imitèrent. Lorsque je m’éloignai de trois ou quatre pas, il commença par s’arracher les cheveux puis, reprenant ses esprits, me proposa de le suivre dans son domaine, où il me donnerait tout l’argent que je voudrais. Des offres semblables s’élevèrent des rangs. Le beau-frère du commandant, également officier (il portait les épaulettes), me déclara sans vergogne : « Monsieur le révolutionnaire Makhno, mes parents et moi vous donnerons autant d’argent que possible, je vous promets au moins vingt mille roubles. »

Mes hommes qui les couchaient en joue ne purent y tenir. Ils éclatèrent de rire en entendant leurs avances et me crièrent : « Pensez-vous épargner ces gredins ?

— Evidemment, on ne peut les tuer, dis-je à mes amis, nous n’avons aucune preuve de leurs exactions contre les nôtres. Ligotez-les, amenez-les à deux cents mètres de la route et abandonnez-les dans une combe. Personne ne les délivrera cette nuit, les bergers ou des passants s’en chargeront au matin. Nous serons déjà loin, dans une autre région, de l’autre côté du Dniepr (je mentionnai le Dniepr à dessein, pour donner le change aux prisonniers). »

Les mercenaires de l’hetman ne s’y fièrent pas et commencèrent à fuir dans toutes les directions. Il fallut bien courir après. On ramena vers les attelages ceux que nous pûmes rattraper facilement mais ceux qui couraient toujours furent abattus au fusil.

Mes hommes s’exclamèrent de nouveau avec indignation, à propos des officiers et des gardes restants : « Leur ferez-vous encore des manières ?

— Non, il est clair que ce sont là de zélés serviteurs de Skoropadsky et des junkers, leur répondis-je. Aujourd’hui, ils ont tenté de m’acheter. Demain, ils essaieront d’en corrompre d’autres et il s’en trouvera peut-être d’assez faibles pour accepter. Non et non, pas de quartier pour eux ! Relâcher ceux qui se vendent aux bourreaux de la révolution et les aident à nous anéantir, nous les travailleurs, nous ne le pouvons pas, d’autant moins après leur tentative, alors que nous ne demandions pas mieux que de nous éloigner tranquilles. »

J’achevais à peine, que mes hommes les alignaient pour les fusiller. Ce qui fut vite fait. Enfourchant les belles et solides montures, propriétés personnelles des ci-devant cavaliers de la Varta, on se remit en route vers Gouliaï-Polié, bien informés de la disposition des détachements ennemis.

Nous nous étions éloignés de cinq à six kilomètres et longions de vieux domaines seigneuriaux - nous traversions la contrée du fameux Pan Mirgorodsky[76] - quand soudain jaillit à notre rencontre le chef de la Varta de Loukachévo, un autre lieutenant, qui nous interrogea : « Pourquoi tirait-on, là d’où vous venez ?

-

Et vous, le chef de la Varta, répliquai-je, vous ignorez ce qui se passe dans votre district ? Pour notre part, nous n’avons rien entendu. »

Il devint furieux et s’emporta contre les détachements punitifs : « Toutes ces unités militaires touchent de l’argent pour patrouiller mais ne savent jamais rien ! »

Je l’interrompis brutalement : « Au service de qui êtes-vous ?

-

De l’Etat et de son chef, Son Excellence Pavlo Skoropadsky.

-

Dans ce cas, nous n’avons pas de temps à perdre avec vous, lui dis-je. Désarmez ce chien et pendez-le à la plus haute croix du cimetière, ajoutai-je à l’adresse des camarades. Laissez-lui son uniforme, mais épinglez dessus une pancarte avec la devise : Il faut lutter pour l’émancipation des travailleurs, non pour les bourreaux et les oppresseurs. »

L’exécution du détachement de Mourkovsky et celle du chef de la Varta de Loukachévo n’étaient que des à-côtés, comparées aux actions décisives que nous allions lancer à Gouliaï-Polié et dans ses environs, dis-je à mes compagnons. Nous galopions, cette nuit- là, sans nous arrêter, à travers les hameaux et les petits villages souvent occupés par les troupes étrangères dont seules veillaient les sentinelles. Lorsque nous les rencontrions, nos épaulettes, nos uniformes de la Varta et nos chevaux aux queues tondues nous servaient de laissez-passer.

Le 23 septembre, nous entrâmes au galop dans Gouliaï-Polié. Mais le village grouillait de troupes ennemies. Au lieu de franchir au galop le pont qui menait au centre, nous avions bifurqué à gauche et contourné le bourg. C’est ce qui nous sauva. Comme il n’était pas question de s’attarder, nous ne laissâmes qu’un attelage de cinq combattants dont les chevaux étaient fourbus. Malgré les premières lueurs du jour, nos paysans de Botchanskaja, un quartier loin du centre, dissimulèrent en un clin d’œil l’attelage ainsi que les chevaux et recueillirent les hommes. Ce fut humiliant pour nous, gens de Gouliaï-Polié, de ne pouvoir nous y arrêter ce matin- là. Nous passâmes dans un autre quartier éloigné du centre, Pechtchanskaja, où nous avions nos logements clandestins les plus sûrs. On nous avertit que le coin était ratissé depuis une semaine et que nous risquions d’être découverts. Aussi, nous prîmes la route du village de Marfopol, distant de cinq ou sept kilomètres.

Lorsque nous y parvînmes, le soleil était déjà trop haut pour que nous espérions nous cacher. En outre, les logements où nous pensions demeurer étaient vides. Les Allemands avaient appréhendé tous les habitants, accusés d’avoir hébergé le dangereux, l'insaisissable Makhno et ses complices. Il fallait trouver un ravin hospitalier, où nous pourrions faire paître nos chevaux à l’abri des curieux, et nous donner du repos.

Quittant le village au galop, notre détachement tourna du côté d’un long et profond ravin, appelé Khoundaev. Nous nous y arrêtâmes, installâmes des postes avec une mitrailleuse, dessellant les bêtes, en laissant paître quelques-unes. Ensuite, chacun se disposa à faire un somme.

Notre repos fut bref : des vachers vinrent traire leurs vaches à proximité. Nos nerfs étaient déjà tendus à se rompre et voilà que ces vachers nous tombaient du ciel. Ils ne tarderaient pas à signaler notre présence au village. Je me décidai à me lever et allai me présenter.

Lorsqu’ils furent rassemblés, je leur expliquai pourquoi nous nous trouvions là. Je leur demandai de n’en souffler mot à personne, parlant de notre lutte à laquelle ils devaient se joindre ne serait-ce qu’en gardant leur langue. « Cette lutte, ajoutai-je, va se transformer en une grande révolution paysanne qui balaiera nos ennemis. » Je leur demandai leur opinion là-dessus, tout en marchant avec eux à la queue des vaches. Bouche bée, ils restaient silencieux. C’est qu’ils avaient pris peur en me voyant, car on leur avait dit que j’avais ramassé beaucoup d’argent chez les paysans de Gouliaï-Polié avant de fuir à Moscou. J’y avais acheté une luxueuse demeure où je vivais dans l’opulence, sans plus me soucier de la cause paysanne.

Je finis par savoir d’où venait cette rumeur : ils la tenaient de leurs maîtres et des tracts de l’état-major austro-allemand. L’un d’eux alla en chercher un dans sa cabane. Il était rédigé en russe et en ukrainien. L’ayant lu, je m’efforçai de les détromper, expli’ quant que la bourgeoisie les bernait pour les monter contre la révolution et ses partisans. Ils m’assurèrent, tout émus, qu’ils n’en avaient rien cru, que seul mon départ de Gouliaï-Polié les avait touchés, et qu’ils se réjouissaient de mon retour.

Ils m’offrirent un grand pain et deux pastèques, en me promettant de ne pas ébruiter ma présence. Je les remerciai et m’apprêtais à les laisser, lorsqu’on vit accourir Liouty, se frayant un chemin à travers le bétail. Il était furieux que je me sois attardé si longtemps. Sans rien me demander, il tira un revolver de sa ceinture et s’adressa aux vachers en me désignant : « Vous nous avez vus, Nestor Ivanovitch et moi. Si nous apprenons d’ici ce soir que vous avez parlé à quelqu’un, vous serez tous abattus. » Les malheureux étaient terrorisés. Je dus engueuler Liouty et les calmer pendant une bonne dizaine de minutes. En fin de compte, je réussis à le convaincre de s’excuser, après quoi nous nous quittâmes tous en très bons termes.

Il était près de midi. On mangea un morceau, puis je proposai aux camarades de conduire les chevaux à l’abreuvoir. Qu’ils soient sellés et attelés pour trois heures, nous en profiterions entre-temps pour dormir un peu. Mais à l’heure dite, nous ne pûmes lever le pied. La route était trop fréquentée et nous préférions rester discrets. Nous passâmes la plus grande partie du jour à l’abri, nous reposant et faisant paître les bêtes.

Vers le soir, des nuages noirs s’amoncelèrent au-dessus de nous. La pluie tomba bientôt à verse. On ne pouvait demeurer là. Comme un seul homme, mes excellents compagnons se mirent à me reprocher notre situation. Resterions-nous longtemps à patauger dans la boue ? Qu’allions nous faire ? À croire que la décision ne dépendait que de moi.

Cela me mit en rogne. Furieux, non contre quiconque mais de voir où nous en étions tous, je leur répondis : « Amis, si vous comptez que je trouverai seul le moyen de nous tirer de ce pétrin, nous n’arriverons à rien.

— Ne fais donc pas l’imbécile, s’exclamèrent Martchenko et Karetnik, nous entrons comme tu sais dans une phase décisive de notre action. Toute l’initiative te revient. Nous comptons sur toi. Nous t’aiderons, te corrigerons s’il le faut, mais nous avons toujours écouté tes propositions et, dans la circonstance, nous attendons que tu t’exprimes. »

J’éclatai de rire et rétorquai : « Si cela dépend de moi, ainsi que vous le voulez, alors je propose de nous transporter dès cette nuit au village de Stépanovka ou, si ce n’est pas possible, à Marfopol. Nous aviserons ensuite. Pour ne pas perdre de temps, ajoutai-je, je vais aller avec l’un de vous à Stépanovka nous préparer des logements. Etes-vous d’accord ? »

Tous acquiescèrent et je partis immédiatement, accompagné de deux camarades. A Stépanovka, nous convoquâmes quelques paysans. Je leur annonçai que non loin d’ici, à sept kilomètres, nos cavaliers et quelques tatchankas armées de mitrailleuses attendaient à ciel ouvert, sous des trombes d’eau, et que nous ne pourrions tenir longtemps sans abri. « Nous serons gelés d’ici demain, sans plus de forces pour mener la lutte que, je l’espère, vous soutenez. Si tel est le cas, il vous faut accueillir nos hommes. » Nos paysans n’aiment pas les longs discours. Ils envoyèrent aussitôt quelques-uns des leurs au ravin Khoundaev, de sorte qu’après le coucher du soleil notre détachement gagna le village et fut mis à couvert.

Pendant une bonne partie de la nuit, les paysans jeunes et vieux me racontèrent comment les partisans de l’hetman les avaient trompés : « Voyez votre très estimé Makhno, celui que vous avez soutenu durant des mois, l’année dernière puis au printemps. Il vous a abandonnés pour aller vivre chez les moskals et les russkovs. Il se prélasse à Moscou dans une maison de maître, sans se priver de rien. Tous ces révolutionnaires se valent, ils profitent de votre crédulité. »

« Ils ne nous lâchent pas d’une semelle, me disaient-ils, ils veulent que nous fassions la chasse aux révolutionnaires, que nous les donnions aux autorités.

-

Que leur répondrez-vous, maintenant que vous me voyez parmi vous ?

-

Que pouvions-nous dire ? Que nous n’étions pas dupes ? Ils nous auraient tous arrêtés et fusillés. Maintenant que vous êtes là, nous pouvons aller les trouver, les rassembler et leur faire payer leurs mensonges. »

Il aurait suffit que je leur dise : « Allons-y » ou « Allez-y, supprimez-les tous ! » pour qu’ils partent sans hésiter. Cependant, nous avions mieux à faire que de châtier quelques provocateurs. Il nous fallait passer à l’action contre les occupants et leurs complices locaux, avec l’appui des groupes insurrectionnels que nous avions pu organiser. Je ne cessais de le répéter à mes amis et aux camarades du groupe anarchiste : plus nous saurions l’aborder avec audace, sans esprit doctrinaire étroit, mieux la paysannerie laborieuse nous comprendrait, se soulèverait et, organisant ses forces, prendrait avec nous l’initiative à l’avant-garde de la révolution. Il reviendrait ensuite à l’ensemble des travailleurs d’affronter leur

l’insurrection paysanne révolutionnaire 339 tâche essentielle, celle de la révolution ukrainienne. Prolongeant la révolution russe, elle suivrait pourtant ses voies propres, anti- étatistes. Ici, l’élan de liberté, l’esprit d’indépendance et l’activité autonome prendraient une ampleur nouvelle.

Que mes amis en soient remerciés : ils m’accordèrent pleinement le droit d’entendre ainsi notre activité organisatrice. Son développement ultérieur me coupa de l’anarchisme citadin d’alors, abstrait, artificiel, et qui empêchait, j’en suis convaincu, nos meilleurs camarades d’idées de contribuer par leur pratique aux œuvres vives de la révolution. C’est au village de Stépanovka que je l’ai compris une fois pour toutes : il ne fallait pas espérer de nos éléments urbains qu’ils influent sur les événements en cours. Même si mes camarades me reprochaient de forcer le trait dans mon exaltation, je voyais que la vie factice des villes avait affaibli les forces du mouvement et aggravé sa désorganisation.

Je passai toute la nuit et le jour suivant à discuter et à réfléchir avec les paysans de Stépanovka ainsi qu’avec mes amis. Sur le détachement que formaient à présent ces derniers, j’avais un certain ascendant. Il fut convenu que nous déménagerions la nuit même pour le village de Marfopol, où nous nous étions entendus avec les paysans. Là, nous eûmes une assemblée importante, après quoi je m’adressai par notre courrier local aux groupes d’initiative de Gouliaï-Polié et à ceux que dans d’autres villages nous considérions comme des sections de notre dispositif.

Comme nous leur demandions s’ils étaient prêts à entrer en insurrection ouverte, ceux de Gouliaï-Polié répondirent : « Nestor Ivanovitch, votre présence ici est indispensable. Venez dès cette nuit. » Après nous être concertés, il fut décidé que Martchenko et Karetnik me remplaceraient au sein du détachement. Dans la nuit du 26 septembre, comme je m’apprêtais à partir, la Varta et les Austro-Allemands nous tombèrent dessus. Ils opéraient deux ou trois fois par semaine dans les villages, traquant les armes et les paysans réfractaires.

L’une de leurs unités fonça droit sur notre cache. Nos logeurs paniquèrent, car ils savaient qu’ils risquaient leurs têtes pour nous avoir hébergés, moi, Martchenko, Liouty, plus une mitrailleuse et son servant. Nous le savions aussi, et qu’il fallait conserver son sang-froid pour organiser la riposte. J’ordonnai donc (en dépit des sacro-saints principes de l’anarchisme en chambre qui réprouve toute espèce de directive) de laisser les chevaux à la mangeoire, de dissimuler leurs selles, puis de sortir seulement de la cour la tatchanka armée d’une mitrailleuse, sur laquelle je montai en avertissant le servant de garder la tête froide et de ne faire feu que sur mon ordre exprès.

Mes valeureux amis, braves entre les braves, abandonnèrent tout dans les logements où ils gîtaient, carabines et cartouchières exceptées, pour me suivre à pied à travers les cours et les jardins, moi debout sur la tatchanka. Un groupe de vingt à vingt-cinq hommes se jeta à notre poursuite, nous ordonnant de faire halte et nous mettant en joue. Je criai alors à mon cocher : « Fais demi- tour et fonce sur ces chiens !... Et toi, Gavrioucha (le mitrailleur), prépare-toi à tirer ! » Il se coucha sur la mitrailleuse, confondu avec elle, tandis que les chevaux faisaient volte-face, puis le cocher feignit de paniquer, tirant nerveusement sur les rênes comme s’il voulait arrêter l’attelage. Ils n’étaient plus qu’à une vingtaine de pas, pointant leurs fusils droit sur nous. Je levai la main gauche et criai à ces vauriens :

« Pan\ arrête ! Nous sommes de la milice. Ne tirez pas ! » En face, une voix hargneuse aboya : « De quelle milice ? » Comme ils ne nous épaulaient plus, semblait-il, j’ordonnai à Gavrioucha : « Vas-y, tire dans le tas ! » Moi-même je fis feu. La mitrailleuse Maxim se mit à crépiter, avec une certaine retenue mais tant de précision qu’aucun des assaillants ne resta sur pied, certains tués net, d’autres faisant le mort.

Les camarades à pied eurent tôt fait d’entourer les survivants, auxquels ils demandèrent de se rendre. Ceux qui rampaient vers les buissons en tirant sur nous furent abattus, les blessés rassemblés. On courut ensuite, les uns récupérer nos chevaux et nos selles, les autres après les fugitifs. Quant à moi, avec l’aide de trois compagnons, je me hâtai d’aller sectionner les fils télégraphiques en direction de Gouliaï-Polié.

Les camarades rattrapèrent quelques-uns des fuyards, dont le chef de la Varta de Gouliaï-Polié qui fut exécuté sur place. Nous fîmes monter tous les subordonnés, soldats et gardes, dans leurs chariots. Mais que faire des morts ? J’y pensai soudain : les autorités occupantes et le commandement de la Varta exerceraient des représailles sur les habitants. Ils se vengeaient de chacun de leurs morts sur le village le plus proche, fusillant quelques malheureux et infligeant aux autres une lourde amende, qui devait être versée à temps sous peine de nouvelles exécutions et de confiscations de biens.

1.

« Monsieur » en ukrainien. (N.d.T.)

l’insurrection paysanne révolutionnaire 341

Je donnai sur-le-champ aux paysans accourus à notre aide l’ordre de prendre leurs pelles, de ramasser les cadavres et de les emporter loin du village, dans une forêt domaniale, de les recouvrir de terre ou de les abandonner là. Ainsi fut fait.

Ayant fait nos adieux, nous partîmes vers le village de Tourkenovka. On le contourna avant de halter dans un ravin où j’interrogeai les prisonniers. Parmi eux se trouvaient deux Ukrainiens de Galicie, mobilisés dans l’armée autrichienne. Je m’entendis avec eux pour qu’ils écrivent sous ma dictée une lettre à l’adresse des soldats autrichiens et allemands. Au nom de notre organisation, je les appelais à désobéir à leurs officiers, à ne plus se faire les bourreaux des meilleurs fils du peuple, les paysans, ouvriers et révolutionnaires ukrainiens ; qu’ils tuent plutôt leurs gradés et laissent croître en paix notre oeuvre d’émancipation révolutionnaire ; qu’ils retournent enfin dans leurs pays pour y porter la révolution et libérer leurs sœurs et frères opprimés. « Dans le cas contraire, les travailleurs révolutionnaires ukrainiens, sous l’étendard de l’insurrection contre le pouvoir de vos chefs et de leur fantoche, l’hetman Skoropadsky, devront vous exterminer tous sans exception, avec vos officiers et les agents de l’hetman, comme complices de nos oppresseurs... »

Après avoir confié cette lettre aux prisonniers, nous les laissâmes partir en nous dirigeant, sous leurs yeux, dans une fausse direction. Sitôt la nuit tombée, nous fîmes demi-tour et nous arrêtâmes dans le village de Sanjarovka, à dix-sept kilomètres de Gouliaï- Polié.

VI Représailles des troupes austro-allemandes à Marfopol. Notre retour à Gouliaï-Polié.

Dès que nous eûmes quitté Marfopol, le village fut envahi par l’occupant. Ils commencèrent par la famille de mes hôtes d’une nuit, dont ils fusillèrent l’aïeul. Ensuite, ils obligèrent les habitants du village à s’assembler et firent bastonner à coups de schlague les paysans dont la mine déplaisait aux officiers, devenus féroces. Quelques-uns furent envoyés à l’état-major de Gouliaï-Polié pour y être interrogés et torturés. Enfin, ils imposèrent une amende hors de proportion pour ce petit village, soixante mille roubles que les paysans devaient collecter entre eux et remettre dans les vingt-quatre heures à l’état-major. De nombreuses familles n’étaient pas en état de verser la somme. Leurs hommes furent cognés à coups de crosse et fouettés. Les cris des victimes nous parvinrent là où nous étions, ils retentirent alentour dans tous les villages. Ce n’était pas des gémissements de désespoir, cependant. Mais les tortionnaires étaient trop stupides pour s’en aviser et prévoir la suite. Paysans et camarades, nous étions tous résolus à la vengeance.

Le lendemain, nous décidâmes de nous diviser. Les camarades des rives du Dniepr et d’autres lieux retournèrent directement d’où ils venaient, afin d’agir sans retard, mais tous ensemble, avec détermination, en entraînant avec eux les paysans les plus dévoués à la révolution. Quant à nous, habitants de Gouliaï-Polié, de Marfopol et autres localités de la région, nous nous transportâmes dans notre bourg. Le gros des forces ennemies l’avait déserté pour donner la chasse aux révolutionnaires de la contrée, ne laissant après soi qu’une compagnie de soldats et quatre-vingts supplétifs de la Varta, leurs fidèles larbins. Là, on décida de s’égailler à travers la campagne et de ne garder que sept hommes, moi compris. Notre organisation clandestine locale, restée fidèle au poste, convoqua pour la nuit suivante dans un champ ouvert à l’écart du bourg tous les éléments armés dont elle disposait, afin que je puisse les passer en revue et parler avec eux.

Sortir en nombre de Gouliaï-Polié, l’opération était risquée. Mais il en vint près de quatre cents. Devant eux, les clandestins que nous étions retrempaient leurs forces et leur volonté de combattre. Quelle émotion c’était, de voir les rangs de ces colonnes paysannes déployer dans le champ leurs alignements réguliers ! J’aurais voulu avoir près de moi les camarades d’idées qui s’étonnaient toujours de mes critiques, parfois acerbes, contre nos groupes citadins, dédaigneux de nos forces vives, et leur redemander ici même qui était responsable de la désorganisation générale du mouvement. Mais nous n’en étions plus là.

Assis ou couchés dans l’herbe, on se mit à débattre de l’heure et du lieu où nous lancerions l’offensive sur le bourg et le district. Tous furent d’avis d’attaquer dès la nuit suivante. On décida que ceux des quartiers Pechtchanskaja et Gourianaja occuperaient à la tombée du jour toutes les voies d’accès et de sortie du bourg du côté des villages Fédorovka, Voskressenka et Pologui, où l’ennemi avait massé des forces importantes. Quant à ceux des quartiers de Botchany, Yarmorka (la Foire), Podol et Verbovo, ils se dirigeraient vers le centre de Gouliaï-Polié pour s’en emparer, disperser la

l’insurrection paysanne révolutionnaire 343 compagnie austro-allemande et la garde de la Varta, faire des prisonniers dans la mesure du possible, puis tâcher de prendre leur état-major. Sur ce, chacun rentra au logis.

Cette nuit-là, personne ne dormit. Je rédigeai deux proclamations en espérant les faire imprimer sitôt le centre occupé, puis les diffuser dans tous les points de la région que nous avions entrepris d’organiser pour la lutte. Les camarades, eux, étudièrent les détails de notre plan d’action.

Le lendemain, une autre compagnie du corps expéditionnaire ennemi entra dans le bourg. Cela nous inquiéta un peu, sans rien changer à notre plan. Le soir, tous les paysans étant prêts au combat, nous lançâmes l’offensive. On put disperser sans trop de mal (du moins pour nous) les soldats austro-allemands et les gardes de la Varta. Mais l’état-major prit la fuite en abandonnant ses troupes et parvint à nous échapper.

Nous prîmes aussitôt le contrôle de la poste, du standard téléphonique et de la station de chemin de fer. Avec Karetnik et l’imprimeur local, je passai la nuit et la demi-journée du lendemain à surveiller l’impression de nos tracts. Le premier appelait les paysans à appuyer leurs représentants de l’Etat-major insurrectionnel révolutionnaire et à organiser sans attendre des détachements de volontaires en liaison avec lui, afin de chasser l’occupant. Le second expliquait les tâches qui nous incomberaient à tous, une fois débarrassés des agents du pouvoir d’Etat.

Les paysans du bourg réagirent en organisant un meeting, auquel ils se rendirent par familles entières. Chacun s’exprima sur la situation, demandant mon avis et celui du groupe anarchiste quant aux premières décisions à prendre. Quel lieu libérer d’abord ? Quelle route dégager en priorité ? La voix de la révolution s’exprimait par la bouche de ces travailleurs des campagnes, maintes fois bastonnés, frappés à coups de crosse, dévêtus pour subir le fouet, pillés, vaincus - mais pour un temps seulement, et seulement dans leurs corps.

Bien sûr, nous n’oubliions pas le reste de la contrée. Là aussi, les paysans avaient repris le dessus et travaillaient à leur émancipation. Mal armés et écrasés au cours d’affrontements avec les détachements punitifs, ils ne perdaient pas courage pour autant. Il leur suffirait de tenir un jour ou deux, pensaient-ils, et les gens de Gouliaï-Polié viendraient à leur secours. Telle était bien notre intention.

Le commandement austro-allemand ne s’endormait pas pendant ce temps. Il ne manquait pas d’argent pour payer, en plus de ses espions ordinaires, de nombreux agents parmi les ouvriers et les koulaks, commerçants et boutiquiers, qui le tenaient informé de nos faits et gestes. Ne se décidant pas à nous attaquer de front, il regroupait ses forces autour du bourg afin de l’encercler et de bloquer l’insaisissable Makhno et sa bande, comme il nous surnommait. Il fallut faire des rondes toutes les nuits autour du bourg, placer aux abords du village des postes de gardes avec des mots de passe, dans l’attente de l’offensive ennemie.

Voilà qu’un beau matin l’état-major régional allemand de Pologui et les Autrichiens de Pokrovskoïé et de Rojdenstvenskoïé appelèrent le Comité révolutionnaire de Gouliaï-Polié par téléphone, demandant à parler à Monsieur Makhno. Je pris un cheval et me rendis au standard. Pologui demandait au Comité révolutionnaire ou à l’Etat-major insurrectionnel d’autoriser un bataillon austro-allemand à entrer dans le village. Je leur répondis que le peuple ne le désirait pas, mais que si malgré tout ils s’obstinaient, on les recevrait le fusil à la main. De son côté, l’état-major autrichien de Pokrovskoïé me demandait s’il était vrai que notre Etat- major insurrectionnel avait égorgé tous les richards locaux. « C’est une absurdité, répondis-je. Ils se sont tous enfuis avec vous. »

De Rojdenstvenskoïé, les Autrichiens menaçaient d’envoyer leurs troupes et d’anéantir le village avec ses habitants si nous ne libérions pas immédiatement les hommes du ravitaillement, que nous avions fait prisonniers. Je répliquai : « Venez ! Nous avons hâte de vous voir détaler ! D’autant que nous venons d’armer plusieurs milliers de paysans, qui se sont mis à la disposition de notre Etat-major. On vous attend de pied ferme. » Notre standard fut bientôt encombré des injures de leurs interprètes. Pendant que tous ces héros bataillaient par téléphone avec l’Etat-major insurrectionnel ou le Comité révolutionnaire, on s’occupa de l’impression de nos deux proclamations et de leur distribution aux agents de liaison qui devaient les transmettre à tous les villages environnants et, autant que possible, aux ouvriers de Marioupol, à ceux des villes d’Alexandrovsk, de Pavlograd, et des mines du Donbass. Nous en avions stocké une partie également dans des chariots, s’il nous fallait, en cas d’offensive générale ennemie, quitter provisoirement le bourg pour mener un raid dans la contrée avec notre petit détachement bien armé, muni de ces tracts qui entretiendraient l’agitation révolutionnaire.

Je me souviens que mes amis étaient si enivrés par le succès, qu’ils comptaient pouvoir rester un bout de temps cette fois, car

l’insurrection paysanne révolutionnaire 345 des informations plutôt favorables nous arrivaient de divers coins de la région. Plusieurs de nos groupes d’initiative s’étaient opposés avec succès aux détachements punitifs et s’apprêtaient à venir nous rejoindre. Quant à moi, je restais prudent. J’avertis mes amis que leur optimisme pouvait nous être fatal. Par exemple, si nous commettions l’erreur d’appeler les ouvriers et paysans locaux à la résistance ouverte sans tenir compte de la disproportion des forces en présence. Notre défaite serait lourde de conséquences pour nos groupes insurrectionnels, dont l’action révolutionnaire ultérieure dépendait pour l’heure de nos initiatives. Je leur disais : « Si l’ennemi lance une vraie offensive, nous devrons abandonner la place. Qu’au moins les habitants ne puissent être soupçonnés de nous avoir apporté un soutien actif. »

Il faut préciser que la population armée ne se rendait jamais que de nuit dans les postes de garde et là où l’ennemi pouvait se montrer. De jour, seuls les membres du détachement et quelques paysans audacieux assuraient ce service.

« Que cela continue, insistai-je auprès de mes adjoints. Quand l'ennemi attaquera, nous abandonnerons le bourg après nous être assurés que la population aura dissimulé soigneusement les armes. Qu’elle ne cède pas à la panique et fasse comme si notre détachement avait agi sans son concours. »

Mes amis ne voyaient pas la manœuvre d’un bon œil, mais aucun ne protesta vraiment. Au contraire, ils exécutaient maintenant tout ce que nous avions discuté et décidé ensemble. Notre État-major arrêta donc clairement cette résolution. Martchenko la fit connaître aux villageois, par l’intermédiaire des responsables militaires des sotnias. Notre activité locale s’en trouva réduite d’autant, et nous pûmes pourvoir à d’autres tâches.

Un certain jour, l’état-major de Pologui m’appela de nouveau par téléphone. Son chef était d’humeur raisonneuse : pourquoi dans mes proclamations au peuple ukrainien, appelais-je les troupes régulières austro-allemandes des « bandes » et leurs commandants des « assassins » ? Je le lui expliquai et l’entretien se prolongea.

Je sentis d’instinct qu’en faisant durer la conversation il avait une idée derrière la tête. Je fis prévenir Martchenko et Karetnik de rester vigilants et de se tenir en contact permanent avec les guetteurs placés en haut du clocher ainsi qu’aux postes de garde, puisque apparemment l’ennemi avait résolu de passer à l’action, et qu’il nous fallait savoir dès maintenant par où il viendrait, avec quelles troupes et quel armement.

Quant à moi, je restai devant le téléphone. Je fus appelé par les états-majors ennemis de Pokrovskoïé et de Rojdenstvenskoïé, mais je n’eus pas à leur parler, car ce que j’avais prévu arriva : le chef de gare nous avertit que deux convois militaires avaient quitté Pologui, puis qu’on avait débarqué les soldats pour les diriger vers le bourg.

Je lâchai le récepteur téléphonique et isolai les lignes régionales qui nous étaient nécessaires. En hâte, j’emmenai deux mitrailleuses, une bonne quinzaine de fantassins et quelques cavaliers hors du village à la rencontre de l’assaillant. Ces invincibles approchaient mais ne s’étaient pas encore formés en colonnes. Nous les laissâmes venir au plus près pour mieux les arroser avec nos mitrailleuses. Us durent se coucher puis se déployer en colonnes d’attaque avant de déclencher un feu nourri. Leur pitoyable manœuvre ne nous empêcha pas de les tenir à distance en leur envoyant par intervalles des salves bien ajustées. Lorsqu’un groupe de cavaliers ennemis se présenta sur notre flanc, on décrocha aussitôt pour traverser Gouliaï-Polié d’un bout à l’autre, et se retrancher à sa lisière, sans cesser de riposter aux tirs irréguliers qui se concentraient sur le clocher et le centre du bourg.

A ce moment, plusieurs dizaines de villageois armés vinrent nous rejoindre, voulant partager le sort du détachement. Les autres, soit près de mille hommes, dont trois à quatre cents avaient servi jusqu’ici en permanence, restèrent chez eux selon nos instructions, à attendre la suite incertaine des événements.

Nous demeurâmes du côté de Botchanskaja, où nous avions regroupé nos chariots, nous efforçant de retenir l’ennemi le plus longtemps possible tant qu’il faisait jour, mais lorsque leurs unités de renfort apparurent tout autour il fallut lever le pied. On se sépara de la population en lui promettant de revenir d’ici deux ou trois semaines.

Nous nous dirigeâmes vers la région de Youzovo et Marioupol, à la fois pour élargir notre champ d’action et pour semer l’ennemi lancé à nos trousses, bien décidé à nous rejoindre et à en finir. En cours de route, on confisqua à des pomechtchiks, à des koulaks et aux soldats qui gardaient cette canaille, plusieurs tatchankas, une mitrailleuse, plusieurs chevaux de selle et des armes. Ceux qui nous accueillirent à coups de feu furent abattus. Passé minuit, nous décidâmes de faire halte à Bolché-Mikhaïlovka (également appelé Dibrivka), village renommé pour sa grande forêt.

VII Notre séjour au village de Bolché- Mikbaïlovka. Nous rencontrons le détachement de Chtchouss qui fusionne avec nous.

Comme nous approchions, il nous parut préférable de ne pas entrer par le pont qui enjambait la rivière Voltchia. On envoya passer à gué une patrouille de reconnaissance à cheval. Elle inspecta les rues, apprit que les troupes ennemies ne s’étaient pas montrées depuis trois jours, puis donna le signal au détachement que la voie était libre. Nous traversâmes tranquillement le centre pour nous arrêter à l’extrémité du village, en lisière de la forêt. Il ne restait plus que trois ou quatre heures avant l’aube. Le détachement s’installa près d’une ferme, de manière à monter la garde de trois côtés. Tous, sentinelles exceptées, se couchèrent pour dormir.

Au petit matin, une foule d’enfants de paysans nous entouraient. Ils nous apprirent que le détachement du camarade Chtchouss campait dans la forêt. J’en avais entendu parler lorsqu’il était commandé par le marin Brova, que je ne connaissais pas. Pour ce que j’en savais, ce détachement ressemblait alors à une bande de brigands caucasiens. C’est pourquoi je ne m’intéressais pas à son activité. Mais sous le commandement de Chtchouss, c’était une autre histoire. Si je ne conservais de lui qu’un souvenir assez vague, je me rappelais avec quel courage il avait combattu à nos côtés au printemps, lors de l’invasion. Karetnik me rappela aussi que Chtchouss comptait parmi les participants de notre conférence. Nous fûmes heureux d’apprendre qu’il avait pu franchir la ligne du Front depuis Taganrog et qu’il ne restait pas les bras croisés. Je m’efforçai de savoir dans quelle partie de la forêt se trouvait son campement. J’envoyai deux messagers à sa recherche afin qu’ils me ramènent un ou deux de ses hommes. Leur mission accomplie, je partis moi-même à la rencontre de Chtchouss.

Il avait accepté de me voir, mais se méfiait des provocateurs de l’hetman. Aussi avait-il disposé les cinquante ou soixante membres de son détachement hors de son repaire fortifié, où ne demeuraient que les blessés. Il s’apprêtait à donner du fil à retordre si on lui tendait un piège.

En entrant dans la clairière, je vis ses hommes formés en carré, dont la moitié portaient des uniformes allemands. Croyant à une embuscade, j’avais déjà tourné bride, lorsqu’une voix m’interpella : « Camarade Makhno, c’est moi, Chtchouss ! » En même temps, il envoyait vers moi un de mes messagers qu’il avait gardé en otage.

Son geste acheva de me rassurer. Je gagnai le centre de la clairière pour saluer le détachement et le camarade. Je le reconnus alors : svelte, en armes dans son uniforme de hussard, il portait beau. C’était toujours le Chtchouss que j’avais connu naguère, quand il était marin. On s’embrassa. Son détachement était vêtu de manière hétéroclite : les uniformes allemands, autrichiens et haïdamaks se mêlaient aux vêtements paysans mais ils étaient armés au complet, ce qui donnait à chacun la même allure martiale. Pendant notre accolade, on sentit monter l’enthousiasme dans les rangs.

D’emblée, je demandai à Chtchouss : « Qu’as-tu fait jusqu’ici avec ce détachement, camarade, et que comptes-tu faire à l’avenir ? » Sa réponse fut brève : « J’ai réglé leur compte aux pomechtchiks qui prétendaient reprendre leurs terres, ainsi qu’aux gardes et aux Allemands qui les protégeaient.

— Comment traites-tu la Varta de l’hetman ? lui demandai-je.

— D’habitude, je la disperse.

— Est-ce tout ce que tu as fait ?

—Je ne prévois rien d’autre pour l’instant, il y a encore tant de scélérats à éliminer ! »

A sa manière, le camarade menait donc la lutte contre les oppresseurs, conformément à nos décisions de Taganrog. C’était déjà beaucoup. Toutefois, songeant à ce que m’en avaient dit mes amis, je trouvais dommage qu’un homme de cette trempe n’emploie pas mieux ses forces et son courage. Après un moment de réflexion, je lui proposai de prendre connaissance des objectifs et des méthodes de notre groupe insurrectionnel, dont presque tous les membres étaient réunis ici.

Je lui exposai l’œuvre que nous avions entreprise et ajoutai : « Je te prie de quitter la forêt, et de déployer ton détachement dans les campagnes, en direction des villages ; appelle les paysans, et en particulier leur jeunesse, à passer à l’action, avec des buts précis, bien compréhensibles pour chacun. Cela nous donnera le droit d’user de nos armes contre ceux qui au nom du pouvoir et des privilèges de la bourgeoisie oppriment les travailleurs et n’aspirent qu’à nous anéantir tous. En nous mettant à l’avant-garde du peuple laborieux, nous, ses fils dévoués, l’entraînerons dans un combat décisif. »

Chtchouss, baissant la tête, ne me répondit rien pendant un long moment. De temps en temps, il jetait un coup d’œil vers ses hommes et leur demandait s’ils ouvraient bien leurs oreilles. Il m’écouta jusqu’au bout puis, comme j’attendais ses objections, il se redressa soudain et, avec un sourire d’enfant, me saisit dans une

l’insurrection formidable étreinte, s’écriant : « Oui, oui, j’irai avec toi, camarade Makhno ! » Des hourrah ! s’élevèrent du détachement.

Sur ce, nous tînmes conseil, Chtchouss, nos amis proches et moi, pour organiser leur sortie de la forêt et armer sans plus attendre les paysans de Dibrivka. Ensuite, Chtchouss alla soumettre notre décision à ses hommes. Elle fut unanimement approuvée. Je partis rejoindre mon détachement tandis que le camarade se préparait à se transporter au village.

En entrant dans Bolché-Mikhaïlovka, les deux troupes fusionnèrent en une forte unité, soudée par une même volonté de vaincre. L’idée me vint de préparer un grand raid vers Youzovo, Marioupol et Berdiansk, à travers les villages et les bourgs pour y entretenir l’agitation révolutionnaire et provoquer une insurrection générale, en rassemblant au passage les armes et les moyens nécessaires. Cependant, je gardai ce projet à part moi pour l’instant.

Ce qui me préoccupait le plus, dans l’immédiat, était le sort des blessés du détachement de Chtchouss. Il me semblait qu’on ne pouvait les laisser nulle part et qu’il fallait les emmener avec nous, ce qui constituerait une lourde charge et freinerait notre offensive. Mon inquiétude se dissipa lorsque j’appris que la plupart d’entre eux avaient une fiancée au village. Ils furent pris en charge dès notre arrivée à Dibrivka. Celles dont les compagnons étaient gravement blessés se rallièrent aussitôt aux insurgés et se dirent prêtes à partager leur sort.

Pendant notre déploiement, nous fûmes accompagnés par une foule de paysans qui grossit au point de se confondre avec la population locale. On nous demandait ce qu’il fallait cuisiner pour nourrir nos hommes. D’autres souhaitaient être intégrés dans le détachement. L’ambiance devenait plus tendue et plus joyeuse à la fois.

Dès le début de notre campagne, je m’étais opposé à ce que la population laborieuse prenne en charge notre nourriture, lorsqu’il était possible de l’éviter. Je priai les gens présents de nous indiquer où vivaient les koulaks, afin de réquisitionner quelques veaux ou quelques moutons pour le dîner des combattants. Le pain des paysans compléterait le repas. La population nous désigna les koulaks, dont quelques-uns proposèrent spontanément un mouton. La question du ravitaillement se trouva ainsi rapidement réglée par les villageois eux-mêmes.

Je profitai de la présence d’une foule nombreuse pour tenir un meeting sur la lutte à mener contre les occupants, l’hetman et les forces réactionnaires du général Dénikine, qui voulaient restaurer

l’ancien régime. Ces dernières semblaient plus dangereuses que celles de l’hetman, aussi je m’y arrêtai longuement, montrant comment par petites unités de vingt à trente hommes, sous la protection du commandement austro-allemand et de Skoropadsky, elles parcouraient le pays et installaient leurs bases en terrorisant les populations. J’indiquai que sous le commandement du colonel Drozdov, un de ces détachements menait sa basse besogne au service de l’hetman ; tandis qu’à Mélitopol, les agents d’un certain général Tillo, défenseur des restes de l’autocratie russe, ne chômaient pas non plus.

« Contre l’hetman et l’occupant, nous espérons déclencher une révolte comme on n’en a jamais vu jusque-là et croyez-moi : nous les vaincrons. Mais n’oublions pas que les atamans des Cosaques blancs du Don et l’armée des Volontaires de Dénikine ont eux aussi les yeux fixés sur l’Ukraine. Des bandes commandées par des officiers aguerris mènent déjà des raids dans nos régions. Ils s’appuient sur les koulaks, les hobereaux et les riches colons allemands dont les nids se comptent par milliers, tous armés jusqu’aux dents, sans oublier les troupes austro-allemandes amenées par la Rada. Là, la réaction trouve un terrain favorable pour s’ouvrir la route de Moscou. Il lui faut un arrière solide et elle pense que l’Ukraine fera l’affaire. Voilà pourquoi nous devons lutter à la fois contre les occupants et contre Skoropadsky, voilà pourquoi nous devons éradiquer sans plus attendre l’organisation blanche de Dénikine. Us ne méritent aucune pitié, ni les uns ni les autres, puisqu’ils prétendent disposer de nos droits et de nos vies. »

Ces mots qui achevaient ma harangue se répercutèrent un bon moment dans la foule. Lorsque je retrouvai mes amis, tous me reprochèrent d’avoir effrayé les paysans. Ceux-ci se tiendraient sur la réserve face à leurs ennemis, comme faisaient les ouvriers, et nos efforts en seraient réduits à néant. Leur incompréhension à l’égard des paysans m’inquiéta, je le reconnais. Si je n’avais occupé un poste responsable, j’aurais pu me ranger à l’avis des camarades, ne pas m’appesantir sur la réalité ukrainienne et leur dire : vous avez raison ; ou encore me taire en me contentant de soutenir les mots d’ordre qu’ils auraient choisis. Mais mon rôle d’instigateur et de dirigeant, dans notre organisation d’abord, dans le détachement réunifié ensuite, m’engageait à plus de prudence et à plus de détermination à la fois. Après avoir réfléchi, je leur déclarai :

« Les événements parlent d’eux-mêmes, inutile de les atténuer. Nous devons plutôt compter sur la sympathie des paysans et

l’insurrection paysanne révolutionnaire 351 appuyer sur elle nos initiatives. D’autant que le signal de l’insurrection a été donné et qu’elle est déclenchée dans de nombreux villages. Le sang a déjà coulé sous notre étendard, à l’appel de notre mot d’ordre : vivre libres, édifier une nouvelle vie sociale sur la base de la liberté, de la fraternité et d’un travail libre, ou bien mourir en luttant contre ceux qui nous font obstacle. En toute honnêteté, que pouvons-nous dire, nous les initiateurs de l’insurrection, sinon : que la tempête révolutionnaire se déchaîne encore davantage ! Que pouvons-nous faire, sinon nous y jeter corps et âme pour l’aider à trouver sa juste voie !

— Tu as raison, me répondirent finalement mes amis, pas question de revenir sur ce que nous avons décidé. » Chtchouss et Martchenko ajoutèrent qu’ils s’étaient inquiétés, à la fin du meeting, d’entendre les paysans répéter le mot d’ordre : « Pas de pitié pour nos ennemis » (une réticence étrange de la part de Chtchouss, qui jusqu’ici avait appliqué ce programme à la lettre). « Les paysans seront apeurés et demain, ils ne viendront plus aux assemblées. »

Dès le lendemain matin, il apparut que ces craintes étaient vaines. Les rues et la place du village furent noires de monde. Des paysans vinrent même de villages voisins, les uns pour s’engager dans notre troupe, les autres pour recevoir des armes et des instructions.

Nous demeurâmes encore deux jours dans ce bourg. Notre détachement s’accrut jusqu’à quinze cents hommes, dont les trois quarts étaient malheureusement sans armes. Nous les inscrivions quand même, mais sans les inclure dans nos rangs.

Le troisième jour, je tins encore un meeting. Les paysans avaient élu un soviet entre-temps. Il fut question des préparatifs du soulèvement général et la réunion se prolongea jusqu’au soir. Ensuite, jusque tard dans la nuit, je rédigeai des instructions et des directives opérationnelles à l’attention de tous les détachements qui demeuraient en liaison avec nous à travers la région.

Je me sentais plus seul que jamais. J’enrageais contre nos camarades d’idées citadins, qui méritaient moins que jamais le respect des masses paysannes, au sein desquelles ils auraient pu faire une si belle besogne.

J’eus envie de parler avec mes camarades Martchenko, Karetnik, Riabko, Chtchouss et d’autres. Le camarade Pétia Liouty, que notre organisation avait désigné dès le premier jour pour me servir de garde du corps, m’informa qu’ils ne se trouvaient pas dans le bâtiment du soviet cantonal où je logeais. Attristé, je m’allongeai sur une table pour dormir. Soudain, je me redressai, me rendant compte qu’on ne m’avait pas informé de l’installation de nos postes de garde sur les diverses voies d’accès au bourg. Je me levai, pris mes armes et allai vérifier.

Ayant trouvé tout en ordre, je revins dans la cour du soviet où gisaient les blessés du détachement de Chtchouss. L’un d’eux, Petrenko, avait une sale blessure et gémissait. Sa compagne se tenait près de lui en pleurant. Aucun moyen, bien sûr, de l’évacuer vers un hôpital. « Il faut l’installer dans un chariot pour la nuit, dis-je à ceux qui s’occupaient de lui, car en cas d’alerte, ce sera trop tard. » Ils m’assurèrent que tout était prévu. Les blessés seraient portés vite et bien jusqu’aux chariots. Je retournai donc dans le bâtiment du soviet. Un message de Martchenko m’informa qu’il se trouvait avec Chtchouss et Karetnik parmi les combattants. Je m’endormis rassuré.

Mon sommeil fut de courte durée : Liouty me réveilla en frappant de grands coups à la porte. J’entendis un tir de mitrailleuse. Je bondis de la table, saisis mes armes et fonçai dans la cour. Hormis ceux qui assuraient leur tour de garde, tous les combattants arrivaient à l’Etat-major. J’appris que nos sentinelles avaient ouvert le feu les premières du côté d’Ouspénovka et Pokrovskoïé.

« Que se passe-t-il ?

— Les Autrichiens attaquent. »

L’inquiétude était extrême. De l’autre berge de la rivière Voltchia, l’ennemi tirait à la mitrailleuse sur la cour du soviet. Parmi les chevaux attelés aux chariots des blessés, plusieurs étaient déjà tués. Chtchouss et Martchenko alignèrent le détachement ; Karetnik avait rejoint le poste de garde du côté du village Pokrovskoïé, où les tirs s’intensifiaient. Plusieurs paysans accoururent, demandant ce qu’ils pouvaient faire. Des camarades cédaient à la panique, ce qui me rendit furieux. Je me jetai parmi eux et leur ordonnai avec force de sauter dans la cour, d’en sortir à bout de bras toutes les tatchankas, qu’elles soient vides ou pleines de blessés, de les tirer dans la rue à l’abri des maisons, puis d’y atteler des chevaux. J’ordonnai à Chtchouss et à Martchenko de réunir une escouade et de se porter en direction de la mitrailleuse qui arrosait nos attelages, pour l’obliger à se replier ou à changer de cible. Entre-temps, Karetnik repoussait l’attaque avec ses hommes. Parmi les uniformes autrichiens, il avait vu des hommes

l’insurrection paysanne révolutionnaire 353 en civil. Mais nous ne pouvions déterminer avec certitude si les assaillants étaient des Autrichiens, des pomechtchiks, des koulaks ou des colons allemands.

Lorsque les chariots furent attelés et mis à couvert, nous décidâmes qu’il était plus sûr de quitter le village et de gagner la forêt. Après avoir retiré nos postes de garde, nous partîmes aussi silencieusement que possible.

Nous n’avions pas quitté le village, qu’un spectacle désolant se présenta : une foule de paysans et de paysannes avec leurs enfants se pressaient sur le chemin de la forêt. Ils nous imploraient de ne pas les abandonner aux exactions des oppresseurs, qu’ils voulaient nous aider à repousser. Leurs plaintes désespérées faisaient mal au cœur. Cependant, nous ne pouvions rester au centre du village sans rien savoir de nos assaillants, de leur nombre ni de leur armement. En cas d’affrontement, nous devions dissimuler nos forces aux yeux de l’ennemi. C’était notre opinion à tous, Chtchouss excepté, qui n’envisageait même pas de livrer bataille dans les rues du village. Malgré les pleurs et les gémissements des paysannes et de leurs enfants, je criai aux hommes de se mettre en route. Au petit trot, nous nous dirigeâmes vers le portail menant à la forêt.

Notre indécision et notre frayeur n’avaient pas échappé à l’ennemi. Dès qu’il s’avisa de notre mouvement, sans nous laisser parvenir jusqu’au portail, il mit le feu à une maison proche et déclencha un tir de barrage. Leur mitrailleuse et leurs fusils nous chassèrent vers une autre issue. Là, on fut plus prudent : avant d’envoyer notre convoi dans la forêt, je disposai en équerre un groupe de trente à trente-cinq combattants du détachement de Chtchouss qui connaissaient le terrain, de manière à nous couvrir de front et du côté droit pour faire passer sans trop de dégâts notre faible cavalerie et nos chariots jusqu’aux premiers arbres.

Mais à peine avais-je eu le temps d’ordonner à Chtchouss de mettre le convoi en branle, qu’une salve de fusil-mitrailleur et d’une vingtaine de fusils partit de la forêt. Deux autres salves suivirent, qui se transformèrent en une fusillade désordonnée mais soutenue en direction de l’endroit où je me tenais avec les insurgés en ordre de marche. Je criai : « Couchez-vous ! », puis : « Feu à volonté ! », et tirai moi-même deux ou trois coups de carabine. Mais seuls deux ou trois autres coups suivirent de notre côté. Mon escouade s’était enfuie pour se mettre à l’abri auprès du reste de nos forces. L’ennemi arrosait toujours le chemin de la forêt et je

me retrouvais seul, à découvert, sous une pluie de balles. Je bondis à mon tour et gagnai l’abri du détachement.

Les combattants commençaient à s’inquiéter. La nuit finissait, ce qui était mauvais pour nous. Si ceux d’en face étaient des soldats réguliers des forces d’occupation, et s’ils étaient en nombre, ils n’attendaient que l’aube pour lancer l’offensive, surtout s’ils savaient la faiblesse de nos effectifs. C’est pourquoi nous devions atteindre la forêt avant le lever du jour. Voyant les combattants désemparés, je les engueulai un brin, commandants compris, puis appelai de nouveau trente-cinq à quarante hommes. Ensuite, je fis installer une mitrailleuse Maxim dans une des fermes et donnai des instructions pour faire feu, au moment voulu, en direction des tirs ennemis. Moi-même, accompagné des combattants que je m’étais adjoints, je me glissai hors de la ferme et gagnai la forêt par un profond ravin. Notre tir nourri prit l’ennemi de flanc. Surpris, coincé entre deux feux, il dut décrocher. Nous atteignîmes rapidement sa cache et donnâmes aux nôtres le signal du cessez-le-feu, car les tirs de notre mitrailleuse se faisaient plus précis. L’ennemi avait déguerpi en abandonnant deux ou trois caisses de cartouches et huit chevaux attachés à des arbres.

Tout en contrôlant le passage, nous commençâmes à acheminer vers la forêt le reste de nos troupes. Les chevaux abandonnés indiquaient que nous avions eu affaire à un escadron punitif de koulaks, partisans de l’hetman. Restait à vérifier s’ils avaient agi seuls ou de concert avec les troupes d’occupation.

C’est ce que voulaient tous mes amis, à l’exception de Chtchouss qui nous proposa de rejoindre son repaire fortifié et de nous terrer dans ce refuge imprenable tant que les troupes ennemies se trouveraient à Dibrivka. Lui-même, je le savais, n’avait peur de rien, mais il craignait pour nos blessés et pour le village qui risquait de terribles représailles. De cela, nous étions tous conscients. Malgré tout, la totalité de notre détachement et la majorité de celui de Chtchouss désiraient connaître les effectifs des assaillants et, s’ils étaient égaux et non cinq ou dix fois supérieurs aux nôtres, leur livrer un combat décisif. Le soutien des paysans locaux nous y encourageait.

Le camarade Chtchouss ne s’estimait pas tenu par les décisions de notre Etat-major. Sa tactique de repli lui avait toujours réussi avant notre arrivée. Aussi, sans même écouter jusqu’au bout notre discussion, il aligna les chariots de blessés et une partie de ses hommes, puis retourna vers sa clairière. Nous décidâmes de le

l’insurrection paysanne révolutionnaire 355 suivre en prenant le chemin que nous avions dégagé à l’aube. Le paysan dont la ferme était partie en fumée nous rapporta qu’il avait pu compter une demi-compagnie de soldats austro-allemands, flanquée d’une dizaine de fils de koulaks et de pomechtchiks. Ces derniers profitaient de la protection des occupants pour donner la chasse aux révolutionnaires et la schlague aux paysans qui, même s’ils n’étaient pas activistes, cachaient mal leur haine envers les hobereaux et le pouvoir.

Des paysans et des paysannes nous rejoignirent à la lisière de la forêt, et nous dirent quelles étaient les forces qui venaient d’entrer dans le village. Beaucoup l’avaient quitté pour ne pas assister au pillage, en espérant de pouvoir regagner bientôt leurs foyers. Nous étions en présence d’un bataillon autrichien et d’un détachement de quatre-vingts à cent hobereaux, de colons allemands et de koulaks, ainsi que d’une centaine de membres de la Varta. Leurs forces étaient de loin supérieures aux nôtres. Cette nouvelle nous porta un coup. Ne voulant pas y croire, j’envoyai au village deux éclaireurs très expérimentés, des anciens gardes- frontière, Vassili Chkabarny et un autre dont j’ai oublié le nom. Ils devaient établir avec précision les effectifs, l’armement et la disposition de l’ennemi. En même temps, j’adressai un message à Chtchouss, afin qu’il revienne avec ses hommes au portail du village, où nous l’attendions. Un peu plus de deux heures après, nos éclaireurs étaient de retour avec un rapport qui confirmait à peu près ce que nous avaient indiqué les paysans.

Quant à Chtchouss, il refusait de venir au rendez-vous et nous engageait de nouveau à le rejoindre tous, au moins jusqu’au soir. La nuit venue, nous pourrions repartir où bon nous semblerait. Sa réponse me rendit fou de rage. Je me dominai et envoyai d’autres éclaireurs au village. J’écrivis à Chtchouss : « Camarade, ne vous conduisez pas comme un gamin écervelé. Montrez-vous digne du poste que vous occupez à l’avant-garde de la révolution. Il serait dommage que dans nos rangs, mais aussi dans ceux de votre détachement, on se mette à douter du combattant audacieux et valeureux que vous êtes. C’est pourquoi je vous le répète, venez sans tarder avec tous vos hommes au lieu convenu. Là, nous verrons comment sortir de cette situation difficile. Votre Nestor. »

Cette fois, il ne se fit pas prier. Les seconds éclaireurs revinrent en même temps que lui pour confirmer nos renseignements. Toutefois, ils en savaient davantage sur la disposition des troupes ennemies : elles campaient sur la place de l’église et leur état-major s’était installé dans la cour du soviet. Le bruit courait qu’il attendait des renforts du village de Pokrovskoïé, distant de dix-sept kilomètres.

« Ah, c’est donc ça ! dis-je à mes amis, ils comptent encercler la forêt et nous y massacrer jusqu’au dernier. » Comme nous tenions conseil, les paysans qui faisaient cercle autour de nous avec leurs familles n’hésitèrent pas à intervenir pour donner leur point de vue. Je les sentais réceptifs, déjà gagnés par mon état d’esprit, aussi je proposai à mes proches, à Chtchouss et à Petrenko l’aîné de lancer un raid de partisans pour prévenir l’offensive ennemie. Les avis étaient partagés. Chtchouss s’y opposait vivement, jugeant mon idée insensée. Je me souviens de lui avoir répondu que c’était vrai, mais que nous n’avions pas le choix et qu’il en fallait davantage pour arrêter un révolutionnaire. J’improvisai de suite un discours devant mes compagnons et les villageois, sans effets d’orateur, le plus simplement possible, comme il convient de faire avec la masse paysanne, en annonçant que certains camarades hésitaient à tenter un raid contre nos assassins. Je considérais qu’ils n’avaient pas bien compris le fond de ma proposition ; elle ne pourrait l’être qu’après coup. L’énergie qui m’animait contre les bourreaux de la révolution m’assurait qu’il valait mieux périr dans un combat inégal mais décisif, sous les yeux du peuple martyrisé, en lui montrant comment les fils des paysans révolutionnaires savent mourir pour leur liberté, plutôt qu’attendre que les fils des richards et leurs tueurs à gages viennent nous exterminer au fond des bois.

Parmi les villageois réfugiés, beaucoup acquiescèrent. Chtchouss et quelques autres n’avaient d’autre choix que de marquer leur désaccord et s’en aller, ou de rester pour examiner avec nous les aspects techniques de l’affaire. Vrai et sincère combattant du peuple, il ne pouvait nous quitter. En fin de compte, il donna son accord.

Alors tous les paysans présents, armés ou non, crièrent : « Nous sommes avec vous, camarade Makhno ! » C’est là, dans cette clairière, que pour la première fois j’entendis les paysans me dire : « Dorénavant, tu es notre Batko[77] ukrainien, et nous mourrons avec toi s’il le faut. Mène-nous à l’ennemi ! »

En de telles circonstances, lorsque la masse paysanne dans sa naïveté, mais à cœur ouvert, avec une foi sincère et profonde, élève l’un des siens au-dessus d’elle, il faut avoir des convictions révolutionnaires bien fermes pour ne pas se monter la tête. Il semblerait que j’ai été ce révolutionnaire-là, ainsi que mes actes ultérieurs l’ont confirmé.

Avec les autres organisateurs, nous échangeâmes rapidement nos avis sur ce que chacun aurait à faire. Il fut convenu que Chtchouss et quelques hommes, armés d’une mitrailleuse Maxim, feraient une manœuvre latérale pour occuper une position précise lorsque avec Karetnik, Martchenko, Liouty et le reste des combattants, nous passerions à l’attaque.

VIII La bataille de Dibrivka. Rôle des paysans locaux. Ses suites.

Nous partîmes avec les hommes que Karetnik, Martchenko et Liouty avaient sélectionnés dans notre détachement unifié. Quant à Chtchouss, il devait nous appuyer là où l’ennemi ne l’attendait pas. Il fallait vaincre à tout prix. Au moment du départ, j’avertis nos deux groupes que nous n’aurions pas d’autre choix. Karetnik était maussade, mais d’accord là-dessus. En s’éloignant, Chtchouss me lança : « Nous allons gagner la partie, quoi qu’il en soit ! Je le sens à l’humeur des camarades.

— Votre opinion me réjouit », lui répondis-je et nous nous séparâmes. Dans mon groupe, nous disposions de deux fusils- mitrailleurs Lewis, tout indiqués pour une bataille de rue.

« Nous avons des mitrailleuses, des grenades et des fusils, avec une bonne réserve de balles, mais l’inconvénient c’est que nous ne sommes pas assez nombreux », me dit Sémion Karetnik. Sans répondre, je me dirigeai avec les insurgés, espacés en file indienne, à travers les cours de fermes, escaladant, parfois péniblement, les palissades et les haies, progressant en silence vers l’ennemi. En cours de route, des paysans vinrent ou envoyèrent leurs fils aînés pour nous dissuader : « Où allez-vous, malheureux ! Vos ennemis sont trop nombreux. Vous allez périr... » Chacun garda son calme. Nous étions tellement pénétrés de notre rôle de vengeurs implacables que leurs paroles nous laissaient froids. Nous leur demandions seulement : « Si vous craignez pour nos vies, au moins laissez-nous en paix, ne venez pas nous troubler ! » Nous avancions pas à pas, refoulant notre anxiété. Comme nous atteignions la dernière rue avant la place de l’église, une paysanne nous rejoignit. Elle désigna une femme qui courait derrière nous, tâchant de nous dépasser sans se montrer pour atteindre la place avant nous. « Arrêtez, arrêtez cette femme ! C’est la maîtresse du chef de la Varta. Elle va le prévenir ! »

Sans me soucier de ce que nous avions devant, je me précipitai à sa poursuite, avec Karetnik et plusieurs camarades. Nous eûmes du mal à la rattraper. Elle criait déjà : « Les bandes de Chtchouss attaquent ! Elles sont là, tout près !... » Le camarade Martchenko ne put se retenir de l’assommer avec son revolver. Je criai à mes amis : « Bâillonnez-la et ramenez-la à l’arrière. » Puis, prenant Martchenko par le bras, je courus avec lui vers l’avant de notre groupe. Je murmurai, haletant, à ceux qui étaient en tête : « Faites passer le mot à la chaîne de progresser rapidement vers les cours de la dernière rue avant le marché ! Sinon, nous serons en retard... »

Cinq minutes après, nous étions tous postés dans ces cours, observant la place de l’église ; ensuite, un à un, on se faufila vers le marché, dissimulés sous les tréteaux des étalages. Je prononçai une dernière harangue :

« Nous voilà dans les bras de la mort, camarades. Seuls les plus téméraires pourront la dompter. Aussi, mes amis, soyons intrépides jusqu’à la folie, notre cause l’exige ! » Je disposai en chaîne tous ceux qui étaient accroupis avec moi sous les tréteaux. Moi-même, en compagnie de Liouty, je me glissai à l’avant pour avoir une vue complète du campement ennemi. Quelques Autrichiens étaient assis, mais la plupart couchés. Leurs mitrailleuses étaient recouvertes de bâches. Les hobereaux et les koulaks, le fusil de chasse à l’épaule, s’affairaient à quelque tâche ou déambulaient par groupes de trois ou cinq.

Je revins vers les nôtres. Un envoyé de Chtchouss m’y attendait. Il m’annonça que Chtchouss et ses hommes étaient bien parvenus à l’endroit fixé, entourés de paysans qui voulaient partager notre sort. Notre plan n’étant pas modifié, je n’avais rien à répondre à Chtchouss. Je fis signe à ceux qui s’étaient dispersés à travers les cours autour de la place de me rejoindre, puis m’assurai que chacun était prêt ; après quoi, je donnai l’ordre de faire feu.

Comme l’ennemi ne se trouvait qu’à une centaine de pas, notre tir fut si précis qu’il ne put riposter immédiatement. Voyant cela, je criai : « À l’attaque ! Hourrah ! » Nous nous jetâmes à l’assaut, tandis que Chtchouss déclenchait un feu intense de mitrailleuse et

l’insurrection paysanne révolutionnaire 359 de fusils sur leur flanc. Pris de panique, ils se mirent à fuir en direction du village de Pokrovskoïé, par les rues, ou à travers les cours de fermes, abandonnant des mitrailleuses, de nombreux fusils et quantité de munitions, ainsi qu’une vingtaine de bons chevaux de cavalerie harnachés au complet.

Dans sa fuite, l’ennemi mettait le feu partout où il pouvait. Une partie des koulaks et des gardes de la Varta se jeta du côté de la rivière Voltchia. Là, nos hommes armés de fusils-mitrailleurs les pressèrent vers la berge. Quelle déroute ! Ces messieurs lâchaient leurs fusils, buvaient la tasse en tentant de traverser à la nage.

Les villageois se mirent en mouvement comme une fourmilière. Les paysans et d’audacieuses paysannes sortaient en courant de leurs maisons, armés de fourches, de pelles, de haches, de fusils, et tuaient impitoyablement les soldats autrichiens, les gardes et les koulaks pris de panique, qui passaient à leur portée. Il y en eut même qui montèrent sur leurs chevaux, la fourche ou la bêche au poing, pour barrer la route aux fuyards et les refouler vers les champs, où nos mitrailleuses n’avaient plus qu’à les cueillir.

L’heure des comptes avait sonné pour tous ces assassins. Ils étaient venus nous écraser, châtier les paysans révolutionnaires, les pressurer de leurs derniers kopecks, confisquer le bétail, s’empiffrer à éclater, tout démolir à l’intérieur des maisons, avant de s’éloigner vers d’autres villages, la face allumée par leurs instincts de brutes, un chant de victoire à la bouche, pour piétiner les droits des travailleurs et dévaster leurs vies. A cette heure terrible pour les bourreaux de la révolution, conscients ou inconscients, il n’y eut plus de retraite possible. Ils fuyaient sans savoir où, pensaient atteindre Pokrovskoïé, tombaient dans d’autres villages. De nombreux Autrichiens et leurs terribles Magyars se retrouvèrent à Ouspénovka, près de Gouliaï-Polié, et même à Vrémiovka, une région où ils n’étaient pas reçus à bras ouverts. Les paysans les voyaient arriver pieds nus pour la plupart, dépouillés de leurs fusils, de leurs vestes militaires et de leurs bonnets. Lorsqu’on leur demandait : « Pan, où sont tes habits et tes armes ? », ils répondaient en indiquant Dibrivka : « Là-bas, Makhno nous a tout pris ! »

Ainsi, l’audace avait payé. Ces intrus, ces assassins, étaient balayés. Nous les avions pourchassés cruellement, leur montrant, à eux et à leurs maîtres, qu’il ne fallait plus compter sur notre clémence. Les fils les plus dévoués de la paysannerie révolutionnaire pouvaient, quand ils le voulaient, céder aux sentiments, considérer qu’ils avaient affaire à des instruments aveugles de la répression ou espérer que conscients ou pas, ils se repentiraient malgré tout. Mais que cette naïve illusion se dissipe, que la réalité lui apparaisse, et sans plus d’indulgence à l’égard des bourreaux, même inconscients, le peuple révolutionnaire faisait prévaloir son œuvre et son destin. Alors, plus de quartier pour l’oppresseur, quel qu’il soit. C’est la loi de la lutte. Je m’y étais exercé depuis de longues années et, désormais, j’y préparais des volontés moins affermies que la mienne.

Nous étions maîtres du terrain. De retour au village, je remarquai ce qui m’avait échappé jusque-là : neuf maisons finissaient de se consumer et personne ne tentait de les éteindre, à croire que tous les paysans étaient partis à la poursuite des fuyards. Ils les ramenaient sous une pluie de coups : « Sales porcs, disaient-ils, nous allons tous vous crever. » J’empêchai de justesse le lynchage d’une vingtaine d’hommes, des Autrichiens et des membres de la Varta, déjà dévêtus et bien amochés. Ayant réussi non sans peine à leur épargner le pire, je les menai au centre du village. Là, il fallut encore les nourrir, panser les blessés puis les emmener de nuit hors de Dibrivka, sous la garde d’insurgés à cheval, en leur conseillant de ne plus combattre la révolution, ou au moins de ne pas nous retomber sous la main. On les mit sur la route Malaja-Mikhaïlovka, non loin de la station de chemin de fer Prosianaja, où devait se trouver, d’après les paysans, l’état-major autrichien.

Un autre sort attendait les hommes de la Varta. Nous les avions avertis à maintes reprises, en particulier s’ils étaient ouvriers ou paysans, qu’ils devaient abandonner cette besogne policière et retourner leurs armes contre l’hetman. On décida de les exécuter tous, pour prix de leur trahison et de leur lâcheté. Les insurgés de Dibrivka les fusillèrent. La maîtresse du chef de la Varta, celle qui avait voulu donner l’alerte, subit le même sort.

Ensuite, un grand meeting fut organisé. Je parlai avec encore plus d’ardeur que de coutume, exhortant les paysans, ceux qui venaient de loin surtout, à regagner leurs villages sans perdre une heure, à rassembler les forces locales les plus dévouées à la cause et, sans craindre par avance d’éventuels revers, à se soulever contre l’agresseur.

Puis mes proches se rassemblèrent pour dîner avec les représentants du village. Chtchouss et Piotr Petrenko étaient transportés d’enthousiasme par le succès du raid. Ils m’auraient tenu dans leurs bras jusqu’au matin pour me faire dire ce que j’allais proposer le lendemain. J’avoue ne plus savoir ce que je leur répondais au juste, mais nie rappelle les avoir priés d’inspecter eux-mêmes tous les accès au village afin de nous garantir des surprises de l’ennemi. Ensuite, j’allai au bâtiment du soviet, accompagné de Liouty, pour me coucher de nouveau sur une table, tout habillé cette fois et les armes à portée de main. Sitôt installé, je m’endormis à poings fermés.

Le jour de l’attaque, les paysans de la région n’étaient pas venus en nombre à Dibrivka, mais le lendemain matin ils arrivèrent de tous les coins. Nos rangs grossissaient à vue d’œil. En outre, ces recrues étaient prêtes à quitter leurs villages, à partir avec nous n’importe où s'il le fallait et à se plier aux nécessités de notre organisation militaire.

C’est alors que les paysans jeunes ou vieux, les insurgés et plus généralement les habitants, prirent l’habitude d’accoler à mon nom le titre de Batko. Quoiqu’il me parût étrange et malcommode de m’entendre appelé Batko Makhno, parfois même camarade Batko Makhno, au lieu du camarade Makhno que l’on m’avait donné jusque-là, le titre de Batko devint inséparable de mon patronyme. Ceux qui l’employaient y attachaient une estime particulière, un amour, une fierté incompréhensibles pour moi, et c’est ainsi qu’il se transmit de village en village à travers l’Ukraine orientale. Les insurgés l’adoptèrent si bien, que des détachements dont j’ignorais jusqu’à l’existence prenaient le nom de Batko Makhno, et dépêchaient des émissaires pour se subordonner à notre Etat-major.

Je me demandais souvent si je pouvais admettre en toute honnêteté une telle distinction, pareille marque de gratitude de la part de mes frères travailleurs, qui me manifestaient par là l’absolue confiance que leur inspirait mon dévouement à la cause. Je m’en suis ouvert plus d’une fois, alors et par la suite, à mes meilleurs amis du mouvement. Ils me répondaient : « Les masses vous suivent ! Elles vous ont donné ce titre, ne le refusez pas. Les tâches du mouvement insurrectionnel que nous mettons sur pied ne sont pas une mince affaire. À travers votre nom et nos actions communes, nous gagnons entièrement leur confiance, et devons la justifier d’autant. Si les paysans croient en vous, c’est que vous ne cherchez pas à les dominer. Là-dessus, à nous de développer une pratique révolutionnaire digne de ce nom. » Ces considérations m’apaisaient.

Deux nuits et un jour s’écoulèrent sans heurt. Je constatais que nos succès nous montaient à la tête. N’étions-nous pas les vainqueurs de la bataille de Dibrivka ? Le fait que l’ennemi tout- puissant n’eût pas attaqué depuis en incitait certains à vouloir prendre l’offensive. On décida de quitter les lieux le lendemain matin ; mais vu l’afflux des paysans venus s’inscrire de partout dans notre détachement, nous reportâmes le départ de vingt-quatre heures. La durée de notre séjour à Dibrivka commençait à m’inquiéter, car je savais que l’ennemi concentrait ses forces dans les parages. Je vérifiai chacun de nos postes de garde autour du village et en fis installer quelques autres. Ensuite, prenant avec moi Piotr Petrenko en guise d'expert militaire, j’allai inspecter la forêt pour repérer, au cas où, une position favorable. Cette reconnaissance me prit trois heures. Pendant ce temps, nos guetteurs et les éclaireurs à cheval donnèrent l’alerte : l’ennemi approchait dans deux directions. Sitôt informé, je me hâtai de revenir au village. Je rencontrai en chemin la quasi-totalité du détachement qui, abandonnant les postes de garde et le centre du bourg, menait au galop les légères tatchankas attelées de chevaux rapides vers l’orée de la forêt.

J’appris les détails de l’attaque. Notre cavalerie - près de trente- cinq à quarante cavaliers, sous le commandement de Martchenko et de Karetnik, appuyée par des tatchankas armées de mitrailleuses - avait voulu faire face, mais voyant la disproportion des forces, elle se repliait maintenant vers la forêt.

Je vis que la plupart de mes amis avaient perdu leur superbe. J’aurais raillé volontiers leurs récents projets d’offensive, mais les tirs et les éclats d’obus ne m’en laissèrent pas le temps. Avec un profond soupir, je leur ordonnai de se diriger vers l’endroit de la forêt que j’avais repéré et demandai à mon cocher de faire demi- tour pour les suivre.

Comme nous traversions le village, le commandement autrichien installa une batterie à proximité, qui se déchaîna sur nos têtes. Il opéra ensuite une manœuvre d’encerclement avec deux bataillons d’infanterie et trois ou quatre escadrons de cavalerie. On vit arriver de toutes parts à leur renfort une multitude de petits groupes de koulaks et de hobereaux, ainsi que des détachements de la Varta. Ils allaient d’un bon pas, sans s’arrêter dans le village, droit sur la forêt, entonnant un chant triomphal :

« Nous allons capturer Makhno et Chtchouss

Et l’ordre régnera !

Nous sommes d’audacieux partisans de l’hetman,

Nous détruirons et brûlerons tout !... »

Nous savions que nous ne pourrions tenir longtemps, vu leur nombre. Néanmoins, sans perdre une minute en palabres, nous occupâmes deux positions à la lisière de la forêt, d’où l’ennemi ne pourrait nous déloger que si nous manquions de cartouches ou renoncions au combat. Les autres abords de la forêt étant protégés par deux rivières profondes, la Voltchia et la Kamenka, nous pouvions tenir avec peu d’effectifs. Les unités autrichiennes tentèrent à plusieurs reprises de nous faire lâcher pied. Chaque fois, elles durent s’enfuir par les rues du village, ou rester à plat ventre sans pouvoir bouger. Quant à la Varta et aux koulaks, lorsqu’ils eurent constaté que les troupes régulières ne parvenaient pas à enlever nos positions, ils ne tentèrent même pas d approcher, se contentant de tirer à distance des salves désordonnées.

La nuit tombait. Les paysans fuyaient le village avec leurs familles, les uns à pied vers la forêt, les autres, montés sur des chariots, s’efforçant d’atteindre les bourgs voisins. Les Autrichiens et les hommes de la Varta refoulaient les premiers vers le village et confisquaient les chevaux des seconds ; ils en crossaient d’autres, les jetaient à terre pour les fouetter à coups de schlague et de verges, en fusillaient certains sur place. De notre poste, nous assistions à tout sans pouvoir les secourir.

D’autres groupes de tueurs parcouraient les rues en mettant le feu aux maisons, qui s’embrasaient les unes après les autres. Un immense brasier consumait Dibrivka.

Le soleil se couchait. L’incendie faisait rage. L’ennemi déplaça le tir d’une de ses batteries vers la forêt et nous arrosa d’obus, cherchant à démanteler notre position. Dès que le soleil fit place aux premières ombres, le pilonnage s’intensifia et les fantassins commencèrent à encercler la zone.

Cependant, leur manœuvre échoua, principalement parce qu’ils s’étaient trop pressés d’incendier le village. Il leur aurait fallu attendre la nuit, au contraire, et nous attaquer dans l’obscurité. Ils avaient pu constater à leurs dépens que nous étions indélogeables en plein jour. Mais ils se retrouvaient dans le même cas maintenant, l’incendie éclairant tous leurs mouvements tandis que nos tireurs restaient couverts par les ténèbres, ce qui nous permettait de les repousser en leur infligeant des pertes sérieuses.

Soudain, trois tirs d’obus tombèrent sur nous à brefs intervalles. Plusieurs camarades furent tués net. Chtchouss, Liouty et moi étions touchés. Je n’avais que de légères contusions mais mes amis étaient plus mal en point. Avec l’aide de Karetnik et de Petrenko, nous préférâmes dissimuler la gravité de leurs blessures, et dire aux autres que le souffle de l’explosion nous avait projetés en l’air sans nous mettre hors de combat. Toutefois, vu notre état et la violence du bombardement, je décidai de quitter la forêt en passant la rivière Kamenka par un gué que Chtchouss m’avait indiqué. Je donnai l’ordre d’évacuer sans discuter et en silence, afin de ne pas provoquer de panique, de franchir la rivière puis de se diriger vers le village de Gavrilovka.

Les paysannes et paysans qui avaient fui Dibrivka et nous avaient suivis se troublèrent en entendant mes instructions. Ils voulaient que nous restions avec eux dans la forêt. On les pria de ne pas perdre courage, on leur jura que nos ennemis auraient à payer leurs crimes et que nous serions bientôt armés en conséquence. Qu’ils prennent patience en attendant, sûrs de notre indéfectible soutien.

Il nous fut pénible de les quitter, car ils nous entouraient en groupes, Petrenko, Chtchouss, Karetnik et moi. Ils nous imploraient, les mains tendues : « Donnez-nous des armes, nous vous suivrons. De toute notre âme, nous sommes avec vous, prêts à combattre et à périr à vos côtés pour la liberté ! » C’était à pleurer, mais il fallut les abandonner dans la forêt et décrocher avec les seules forces combattantes.

IX A travers la région de Dibrivka.

Nous pûmes sortir de la forêt et traverser la rivière sans être remarqués par l’ennemi. Nous mîmes rapidement de l’ordre dans notre détachement, dénombrant les morts et les blessés. Ensuite, nos éclaireurs à pied et à cheval nous précédèrent, qui inspectaient chaque monticule, chaque ravine et jusqu’au moindre taillis pour nous couvrir d’éventuelles embuscades. Le brasier de Dibrivka, illuminant la nuit, aidait nos éclaireurs à mieux nous guider à travers les arbustes et les accidents du terrain. C’est ainsi que nous parvînmes à Gavrilovka, à une quinzaine de kilomètres de Dibrivka. Là aussi, es lueurs de l'incendie qui embrasait le ciel donnaient de l'inquiétude aux villageois. Rassemblés dans les rues du bourg, ils se demandent quelle catastrophe avait frappé Dibrivka. Après nous être assurés que la Varta n’occupait pas les lieux, nous fîmes halte. La population se jeta sur nous et nous et nous pressa de questions : qui étions- nous. Qui avait déclenché le feu d’artillerie là-bas, et contre qui ?

Avant d’entrer, nous avions passé l’ordre dans nos rangs de dire aux habitants que nous étions de la Varta et de leur demander si les bandes de Makhno et Chtchouss s’étaient montrées dans les parages. En entendant nos questions, ils s’écartèrent tous. « Nous ne connaissons pas ces bandes, répondirent-ils, personne ici n’en a entendu parler. » Puis ils recommençaient à nous questionner sur l’incendie et les tirs d’artillerie qui grondaient dans le lointain.

Lorsque nos combattants leur disaient en ukrainien : « C’est nous, la Varta, qui avons incendié Dibrivka avec nos bons amis austro-allemands. Ce sont nos canons qui tirent sur la forêt, où les bandes de Makhno et Chtchouss se sont réfugiées, avec les paysans opposés au Batko de toute l'Ukraine, le Pan hetman », certains - des koulaks - réagissaient avec une joie mauvaise : « Ah, c’est bien ce qu’ils méritent ! Nos fils y sont allés aussi, aider à combattre ceux de Dibrivka, qui reprochent aux Allemands et au Batko hetman de nous avoir rendu les terres et le matériel agricole confisqués par la révolution. »

La plupart des paysans, les hommes de labeur surtout, anxieux et avec de lourds soupirs, nous questionnaient : « Petits frères, dites-nous la vérité, est-ce vous qui avez incendié le village ? Que sont devenus ses habitants et leurs enfants ? Se peut-il que vous ayez commis un tel crime ? » Certains versaient des larmes de colère et de haine, tentant de nous faire dire qu’en vérité, nous n’étions pas responsables de cette infamie.

On s’expliqua longuement et ils finirent par nous dire : « Mais vous n’êtes pas de la Varta, chers amis, vous êtes Batko Makhno et là, près de vous, n’est-ce pas le camarade Chtchouss ? »

Je ne pus leur dissimuler plus longtemps le nom de notre détachement ni mon identité. J’ordonnai de saisir les koulaks dont les fils avaient rejoint les Austro-Allemands et les hommes de l’hetman à Dibrivka. Qu’on leur réclame les armes dont, je le savais, l’occupant les avait généreusement équipés.

Certains livrèrent spontanément les armes et les cartouches, sans nous obliger à perquisitionner. Ceux-ci furent libérés. Mais ceux qui tentaient de les dissimuler, en racontant que leurs fils les avaient emportées à Dibrivka, ceux-là, quand on découvrait leur arsenal, étaient conduits à l’état-major du détachement et fusillés sur-le- champ dans les rues du village, pour prix de leur tromperie. Car l’heure de la vengeance avait sonné et nos ennemis devaient apprendre que les paysans révolutionnaires ne laisseraient plus leurs forfaits impunis.

La mort ! La mort encore ! Chaque révolutionnaire abattu, chaque paysanne violée devaient être vengés sur un soldat, un officier austro-allemand, un homme de la Varta ou l’un de leurs complices, fils de koulaks ! Tel fut le premier mot d’ordre de notre combat - un rude combat, si inégal ! - contre les assassins qui piétinaient les droits des travailleurs à la terre, au pain et à la liberté.

En agissant ainsi, nous ne suivions pas les plans ni les formules arrangées au cordeau par quoi les intellectuels de cabinet traduisent leurs élucubrations, mais la réalité implacable des faits. Et si nous avions pu envisager parfois des solutions moins extrêmes, l’heure n’était pas à la modération, alors que Dibrivka se consumait dans la nuit. Les maisons des koulaks qui avaient envoyé leurs fils à Dibrivka furent incendiées à leur tour.

Nous quittâmes Gavrilovka pour le village voisin d’Ivanovka. Là aussi, les maisons et les hangars des koulaks qui avaient prêté la main à la tuerie de Dibrivka furent brûlés, leurs attelages et leurs chevaux confisqués.

De là, nous nous dirigeâmes vers les terres d’un pomechtchik dont la demeure était distante de quatre kilomètres, afin de nourrir nos chevaux et d’aviser en paix à ce que nous devions faire. D’ailleurs, nous étions recrus de fatigue et avions grand besoin de repos.

X Notre halte dans une propriété de pomechtchik. Notre périple à travers la région. Poursuite de nos représailles contre les pomechtchiks et les koulaks.

Lorsque nous fûmes en vue des terres du barine[78], notre cavalerie encercla le domaine. On questionna ses gardiens et les ouvriers agricoles, pour savoir si le maître était présent avec sa famille, s’il avait déguerpi pendant la révolution, quand il était revenu, et ainsi de suite. Celui-là n’avait pas fui. Après les confiscations, il avait choisi de rester et appris à travailler seul. Avec la venue des troupes austro-allemandes et l’instauration du régime de l’hetman, lorsque les terres et le matériel furent restitués à leurs anciens propriétaires par la force des armes, il avait récupéré ses biens et recommencé à vivre en seigneur, sur le dos de ses ouvriers.

Pendant que nos éclaireurs s’informaient, il y eut un mouvement dans la propriété : quelques serviteurs dévoués au maître essayaient de fuir. Nos barrages les arrêtèrent et durent abattre ceux qui l’insurrection paysanne révolutionnaire 367 tentaient de passer outre. C’était malheureux, mais nécessaire. Le détachement pénétra ensuite dans le domaine, où il prit ses quartiers.

Evidemment, notre intrusion n’était pas rassurante. Anxieux, le fusil à la main, le barine apparut sur le perron. Il donna de la voix pour rameuter ses gardiens mais nous vit arriver à leur place, Liouty, Chtchouss et moi. Je lui déclarai : « Soyez sans inquiétude. Inutile de crier. Vos hommes indiquent à nos soldats les hangars qui peuvent accueillir nos chevaux. »

Le barine baissa son fusil et, sans chercher à en savoir davantage : « Vous êtes le chef ? Donnez-vous la peine d’entrer, Monsieur. »

Liouty et Chtchouss s’écartèrent, afin que je passe le premier. Nous entrâmes à sa suite dans une grande salle, d’où il cria à sa femme, à ses enfants et aux servantes : « Retournez dans vos chambres et dormez en paix. Ce sont les nôtres. »

Puis se retournant vers nous : « C’est bien vrai, s’assura-t-il, je ne me trompe pas, vous êtes bien des militaires, des gens à nous, probablement d’Alexandrovsk ou de Marioupol ?

-

Non, non ! Nous sommes d’Ekatérinoslav, de la Varta, s’empressa de répondre Chtchouss.

-

Tant mieux. C’est un honneur de recevoir chez nous des gradés de la garde d’Etat », dit-il avec soulagement en passant dans une autre pièce.

Pendant son absence, je priai Liouty d’enlever mes épaulettes et de les cacher. Lorsque le barine revint, il me trouva sans manteau ni insignes, ce qui le troubla quelque peu. Sans attendre qu’il reprenne ses esprits et nous questionne à nouveau, je lui demandai de convoquer dans la salle commune tous les habitants de la maison, car j’avais une déclaration à leur faire. Il devint livide, ses jambes se mirent à trembler et, écartant les bras, il gémit d’une voix mourante : « De quoi s’agit-il, Messieurs ? Voulez-vous de l’argent ? Je vais vous en donner, mais par pitié, au nom de Dieu, ne me tuez pas ! » Et il tomba à genoux en pleurnichant, face contre terre. Chtchouss se précipita en même temps que moi pour le tirer de cette posture abjecte. Tout tremblant, il se défendit d’avoir jamais rien entrepris contre le peuple : « Croyez-moi, si les autorités n’avaient pris l’initiative de lui enlever la terre et le matériel, jamais je ne l’aurais fait moi-même. » Il s’était mis à pleurer comme un gamin.

Liouty le railla durement : « Cessez de le ménager Batko ! Croyez bien que si ce lâche en avait eu l’occasion, il ne se serait pas gêné avec vous : il vous aurait descendu ou écrasé sous sa botte, ou arrangé le portrait à coups de crosse. »

Je lui jetai un regard réprobateur et il se tut. Liouty y mettant du sien, je parvins non sans peine à convaincre le seigneur de cesser de pleurer et de rassembler toute sa famille ainsi que les serviteurs dans la grande salle, afin que je les avertisse de ne pas chercher à quitter le domaine.

Pendant que nous étions avec le barine, la barinia s’était habillée et avait ordonné à ses servantes d’en faire autant. Cela hâta l’affaire, et à peine le barine s’était-il levé pour aller les chercher que toutes entrèrent dans la salle. Je leur dis : « Mesdames, n’ayez pas peur. On ne vous fera aucun mal. Je vous prie de ne pas tenter de fuir hors du domaine tant que nous resterons ici. Autrement, la propriété sera brûlée, nous emporterons le bétail et abattrons tous les fuyards sans distinction, le barine avec ses esclaves - ou ses domestiques, comme vous dites. »

Par bêtise servile, les servantes pouffèrent de rire à ces derniers mots. L’une d’elle se mit même à nous quereller, annonçant que d’ici une heure il lui faudrait sortir pour préparer le repas de sa maîtresse. Celle-ci nous examina un bon moment, puis quand j’eus déclaré que tous pouvaient disposer et libérer la salle, elle demanda : « Mais qui êtes-vous donc, Messieurs ? »

J’expliquai brièvement que nous étions les ennemis des seigneurs, des koulaks, de leur tsar-hetman, des Austro-Allemands qui l’avaient mis sur le trône et des soldats qui leur obéissaient. J’ajoutai à l’adresse de la barinia : « Nous luttons pour la liberté des humiliés et des offensés, pour tous ceux qui sont victimes de vos pareils, Madame, contre les partisans de Skoropadsky, ceux qui construisent des prisons où pourrissent les récalcitrants ; contre les menteurs, les voleurs et les assassins qui pour défendre leurs privilèges envoient à l’échafaud les combattants de la liberté. Vous qui vivez du travail, de la sueur et du sang des autres, vous permettez encore de congédier comme bon vous semble les malheureux qui triment à votre place, en leur crachant dessus pour solde de tout compte ! »

Le barine restait assis et pleurait. Les servantes et les enfants avaient quitté la pièce ; la barinia aurait bien continué à m’écouter et lorsqu’elle entendit que nous voulions nous reposer, elle se leva à regret de son fauteuil. Sur le seuil, elle ne put s’empêcher de demander encore : « Alors, Messieurs, vous nous assurez sur l’honneur que notre vie sera sauve ? -

Tant que vous n’userez pas d’armes contre nous, lui répondit Liouty.

-

A propos ! » s’écria Chtchouss et, en bondissant vers le maître, il lui demanda d’apporter immédiatement toutes les armes à feu ainsi que les armes blanches dont disposait la maisonnée.

Le barine, complètement abattu, le pria de transmettre à sa femme. En deux enjambées, Chtchouss fut à la porte, qu’il ouvrit d’un coup. La barinia se tenait derrière, sans perdre un mot de notre conversation. Il répéta sa demande. Vingt minutes après, on nous apportait dans la salle les sabres, les poignards et les revolvers. Puis nous pûmes sortir de la demeure et rejoindre dans la cour les camarades Martchenko, Karetnik et Petrenko, pour établir la suite de notre itinéraire.

Le jour pointait. Une partie des combattants dormait à même le sol ; d’autres surveillaient les environs ; d’autres, ayant abattu deux veaux, préparaient aux dépens du barine le déjeuner du détachement.

Petrenko me désigna Dibrivka : « Batko, dit-il, ça brûle toujours là-bas. » En effet, une immense lueur rougeoyait de ce côté. Je ne fis qu’y jeter un coup d’œil, sans rien répondre. Sans doute s’attendait-il à quelques mots de réconfort, tant il paraissait ébranlé. Au lieu de quoi je lui proposai, ainsi qu’à tous ceux qui étaient encore debout (Karetnik excepté, qui resta de service), de venir se coucher dans la grande salle. L’insurgé que y nous avions laissé en faction nous annonça que la barinia avait tenté de le corrompre pour savoir qui nous étions et ce que nous comptions faire de sa famille. Ce n’étaient que des peccadilles, mais il l’avait repoussée violemment avec son fusil. Folle de rage, elle avait brandi un revolver, bien décidée à lui tirer dessus. Il avait pu la désarmer, et sur ce, la voilà prise d’une attaque de nerfs. Toute cette histoire nous embarrassait fort. La barinia n’arrivait pas à se calmer. J’eus beau lui présenter nos excuses, elle ne voulait rien entendre, hurlait que nous devions vider les lieux. Je fis un geste de lassitude et nous ressortîmes dans la cour. Ayant disposé des sentinelles autour de la maison, on s’allongea sous un auvent pour dormir un peu.

Le soleil s’était levé. Je me soulevai de ma couche et regardai sans le vouloir du côté de Dibrivka. À vingt-cinq kilomètres de là, on ne voyait plus de lueurs d’incendie. Seules de longues colonnes de fumée noire qui découpaient le ciel bleu rappelaient les événements sinistres de la veille, jour funeste qui jamais ne s’effacera de ma mémoire ! Je restai couché longtemps à méditer sur nos possibilités de riposte. Puis, la fatigue prenant le dessus, je m’endormis de nouveau.

Pendant que mes compagnons et moi dormions à poings fermés, nos éclaireurs de garde capturèrent au cours d’une patrouille une tatchanka de trois koulaks armés, de la colonie allemande de Mariental. Karetnik ne se décidant pas à les interroger ni à prendre sur lui de les faire fusiller, il nous réveilla. Je savais que nos patrouilles les avaient interceptés au nom de la Varta, aussi je leur demandai sans autre préambule : « Espèce de bandits, pourquoi voyagez-vous avec des armes ? D’où venez-vous ?

-

Nous ne sommes pas des bandits : les bandits, on leur donnait la chasse. »

J’appris qu’ils avaient rejoint Dibrivka pour seconder les troupes austro-allemandes, les aider à mettre la main sur Makhno et Chtchouss et donner une bonne leçon aux paysans du coin, pour leur apprendre à obéir à l’hetman et à ses alliés.

« Eh bien alors ? Vous les avez eus, Makhno et Chtchouss ?

-

Non, à cause de la lâcheté des troupes régulières, me répondirent ces héros. En revanche, nous avons brûlé tout le village. »

Je devins nerveux et sentis monter ma colère. Là-dessus, Chtchouss nous amena plusieurs paysans de Dibrivka, qui nous avaient suivis à la trace. Ils confirmèrent qu’ils avaient vu ces trois- là parmi les incendiaires. Le village était presque réduit en cendres à présent.

Je mis un terme à l’interrogatoire. Cessant de jouer au chef de la Varta, j’ôtai mes épaulettes et déclarai aux trois colons allemands : « Je n’ai plus rien à vous dire, Messieurs. Le Makhno que vous êtes allés chercher à Dibrivka, c’est moi et voici Chtchouss, mon ami. C’est nous que vous vouliez capturer, torturer et assassiner avec les autres paysans rebelles. »

Ils étaient à genoux maintenant, à se tordre convulsivement les mains : « Camarade Makhno, nous irons avec vous, nous vous servirons fidèlement, vous et votre cause ! » Ils crièrent encore autre chose, mais je ne pus en entendre davantage : je me pris la tête entre les mains et, secoué de sanglots, je courus au loin. Plus rien ne m’importait, ni la vie ni la mort de ces scélérats. Leur lâcheté, leur infamie me rendaient leur vue insupportable. J’eus un moment de désespoir.

Je revins vers l’auvent, là où j’avais dormi. Mes compagnons s’éveillaient. Je rencontrai Karetnik qui m’informa que nos patrouilles avaient encore intercepté plusieurs tatchankas de

l’insurrection paysanne révolutionnaire 371 colons allemands, qui s’en revenaient de Dibrivka après leur sale besogne. « Qu’avez-vous fait des trois autres ? lui demandai-je.

-

Nous les avons fusillés.

-

Faites-en autant avec ces chiens ! Dorénavant plus de pitié pour les ennemis armés de la révolution !

-

C’est bien mon avis, me répondit Karetnik, mais Martchenko est contre.

-

Nous en discuterons plus tard. Pour l’instant, dis-lui de fourrer ses bons sentiments dans sa poche ! D’ailleurs, il est de service à l’heure qu’il est : qu’il prépare le détachement à se diriger vers la colonie grecque de Komar. »

Je restai seul, mais sans ruminer davantage ; je réfléchissais au but de notre marche. Il s’agissait de parcourir la contrée autant qu’on pourrait, afin que les paysans apprennent ce que la bourgeoisie et l’occupant avaient fait subir à la population de Dibrivka. Le détachement achevait de se mettre en ordre, on n’attendait plus que les éclaireurs de la dernière patrouille. Je m’approchai, saluai les insurgés et commençai à les informer de notre route ainsi que de nos actions à venir. Les combattants s’étaient regroupés autour de moi. A ce moment, une de nos patrouilles amena une tatchanka avec trois koulaks, tous colons allemands, et un quatrième homme, un paysan pieds et poings liés, le visage ensanglanté. Ils l’avaient pris pour un insurgé et le ramenaient de Dibrivka pour le torturer dans leur colonie.

Je fis semblant d’engueuler les patrouilleurs : « Pourquoi ne les avez-vous pas désarmés ? » Les koulaks répondirent d’une même voix : « Nous sommes des vôtres. Ce sont les autorités qui nous ont fourni les armes... »

On les désarma quand même. Le paysan amoché me reconnut et éclata en sanglots. On le délia séance tenante. Il nous raconta en détails les méfaits des bourreaux de Dibrivka, surtout ceux qu’avaient commis les Allemands de la colonie Krasnyj Kout, lesquels s’étaient signalés par leur férocité.

Ayant noté le nom et l’emplacement de la colonie, je demandai au paysan de nous dire franchement ce qu’il désirait que l’on fasse de ces koulaks, qui l’avaient battu jusqu’à ce qu’il perde connaissance et s’apprêtaient à le torturer encore. Il me répondit simplement : « Ce sont des imbéciles. Je ne leur veux pas de mal. »

Les insurgés l’injurièrent, imités par les autres paysans de Dibrivka qui nous avaient déjà rejoints. Ils exigèrent que nous leur laissions les koulaks, s’en saisirent et les tuèrent aussitôt. Le spectacle n’avait rien de réjouissant, mais ce n’était que justice. À présent, les crimes commis contre le peuple, contre ses aspirations les plus sacrées, inspiraient une haine aussi ardente aux masses paysannes qu’à nous autres, les combattants de l’avant-garde révolutionnaire.

Notre détachement rassemblé, nous nous mîmes en route pour Komar. Là, après avoir dispersé la Varta locale, on appela la population à un meeting. J’intervins avec Martchenko pour raconter le massacre de Dibrivka, exhorter chacun à le faire connaître autour de lui et à appeler les paysans de la région à l’insurrection armée contre la bourgeoisie et ses suppôts. Quelques jeunes Grecs de la colonie vinrent, avec leurs montures, grossir les rangs du détachement.

Au village tatar de Bogatyr, un grand meeting fut organisé. On obliqua ensuite vers le village grec de Boiché-Yanissel et vers Vrémiovka. Partout, nous apportions la mort à la Varta, partout nous frappions les institutions du régime et les détachements punitifs ennemis. Nos meetings appelaient les paysans, les ouvriers et les travailleurs intellectuels à ne pas demeurer silencieux et passifs sous le joug de l’hetman, à agir résolument par eux-mêmes, à appeler les autres à en faire autant, et à détruire tout ce qui entravait la vie des travailleurs.

Les paysans de Vrémiovka se déclarèrent prêts à l’insurrection. Ils souhaitaient se joindre à nous mais, faute d’armement, nous ne pûmes les accepter. Cependant, sans se soucier des conséquences, ils sollicitèrent notre aide pour récupérer le moulin et le pressoir d’huile, collectivisés durant la révolution, et que les Austro- Allemands avaient rendus depuis à leurs anciens propriétaires. Les koulaks exigeaient à présent des sommes exorbitantes pour moudre le blé et presser l’huile.

Ces propriétaires furent donc convoqués à part. Nous leur proposâmes de renoncer à leurs droits pour devenir des membres de la communauté villageoise, égaux aux autres. Après une longue discussion, il apparut que la chose était impossible, car même s’ils restituaient ces biens, les villageois n’en auraient pas l’usage. Plutôt que de voir les principes de la révolution entrer dans les faits, l’occupant préférerait fermer moulin et pressoir. La majorité des insurgés, dont plusieurs commandants, ainsi que les plus pauvres de Vrémiovka, insistèrent pour qu’on les fasse sauter : « Puisque les Allemands nous les ont confisqués en menaçant de les fermer si les koulaks renonçaient à les reprendre, alors il faut les détruire.

Lorsque nous aurons chassé le pouvoir, nous en construirons de nouveaux. »

Ce projet m’inquiétait. De retour au meeting, j’intervins pour que cette fois, et jusqu’à nouvel ordre, on laisse les entreprises à leurs propriétaires, mais en fixant un prix minimum accessible à tous. On avertit les intéressés que s’ils n’appliquaient pas la mesure et faisaient appel aux troupes d’occupation, ils le paieraient tôt ou tard de leur vie, car les détachements du Batko Makhno pourraient toujours revenir quand il le faudrait. Ils jurèrent de s’y conformer fidèlement.

Des paysans nous en apprirent davantage sur la colonie allemande de Krasnyj Kout. « Elle possède un véritable arsenal, nous dirent-ils. C’est le centre de la lutte des koulaks et de la Varta contre les paysans pauvres insurgés. Il y a quelques jours, des émissaires de la colonie sont venus ici et dans les villages voisins pour rameuter les koulaks et les hommes de la garde. Ils sont partis va savoir où et ne sont pas encore rentrés. Le bruit court qu’ils seraient allés combattre les révolutionnaires dans d’autres districts. »

Tout devint clair pour moi. Je comprenais où ces détachements étaient partis. C’étaient eux qui nous avaient attaqués avec les troupes régulières. A cette heure, soit ils se trouvaient encore à Dibrivka, qu’ils achevaient de piller, soit ils s’étaient lancés à nos trousses sans parvenir à nous rejoindre.

« Oh, vous n’arriverez pas à la désarmer. Bien qu’elle ne soit pas très grande - près de soixante ou soixante-dix foyers -, elle est bien défendue. Ces colons sont des tireurs d’élite, ils disposent de bonnes réserves d’armes et de munitions, et s’entraînent souvent au tir de mitrailleuse. » Des voix montèrent des rangs : « Allons-y ! Emmène-nous à cette colonie, Batko ! »

On se remit en route. À une halte, je convoquai les commandants du détachement ; nous nous répartîmes les rôles pour encercler et occuper la colonie, sans pertes si possible. A deux heures, l’encerclement achevé, nous lancions l’assaut.

Les premiers colons revenaient à peine de Dibrivka. Ils nous reçurent avec un tir nourri de fusils et de mitrailleuses. On répliqua de même. Bientôt notre cavalerie de trente-cinq à quarante cavaliers fit irruption au centre de la colonie, mais elle dut se replier aussitôt, décimée en partie par les tirs précis des colons retranchés dans des abris défensifs. Des commandants accoururent vers moi : fallait-il vraiment s’obstiner ? Ils étaient bien fortifiés, n’avaient pas reculé d’un pouce et tiendraient sans doute jusqu’au bout. On allait perdre beaucoup d’hommes inutilement.

Entouré de mes adjoints et amis, les ayant écoutés calmement jusqu’au bout, je leur répétai que nous devions enlever la place à tout prix. Nous avions trop besoin des armes qui se trouvaient là pour renoncer, insistai-je. Les commandants regagnèrent leurs postes. Avec Chtchouss, Karetnik, Liouty et quelques autres, je sautai par-dessus une palissade de jardin pour pénétrer dans une ferme dont on s’empara par surprise. Ayant fait cinq prisonniers, nous sortîmes avec eux dans la rue. Les colons cessèrent de tirer. Notre cavalerie déboucha de nouveau d’un côté, tandis que l’infanterie entrait de l’autre. Nous tenions la colonie, mais quatre hommes seulement se rendirent. Du côté des assiégés, nous avions dénombré dix colons en tout. Une partie n’était pas encore rentrée de son expédition et, parmi ceux qui avaient soutenu l’assaut, quelques-uns restaient cachés. On ne les rechercha pas, cependant. Les armes nous important davantage, on ratissa partout pour les saisir. Quant à ceux qui nous avaient échappé, j’avertis les insurgés et leurs commandants d’ouvrir l’œil et d’avancer de front en se gardant d’être pris à revers par les angles.

Pendant que nous saisissions les armes et confisquions de bons chevaux, indispensables au détachement, nos postes de garde interceptèrent une troupe de colons qui s’en revenaient en nombre de Dibrivka - ceux-là mêmes qui avaient prêté main-forte aux Allemands contre nous. On m’amena ces violeurs et ces incendiaires en une seule fournée, en même temps que des chariots remplis de munitions, de selles, de sabres, de grenades et de bombes austro-allemandes de divers calibres. Le commandement ennemi les leur avait laissés pour salaire.

Les voilà, ces vainqueurs des villageois désarmés, ces héros de la contre-révolution : des trembleurs couverts de poussière ! Mais ma position ne me laissait pas le loisir de me moquer d’eux. Je leur posai une seule question : « Pourquoi transportez-vous, Messieurs, une telle quantité d’armes ?

-

Pour nous défendre des bandits de toutes sortes.

-

Est-ce que les habitants de Dibrivka seraient des bandits à vos yeux ? » Personne ne répondit, tous se turent.

« Eh bien, Messieurs ! leur dis-je, l’incendie de Dibrivka, votre attitude scélérate à l’égard de la révolution et des siens, nous oblige, nous les insurgés, à nous venger de vous et de votre classe, qui agit les armes à la main contre les travailleurs. »

Ils voulurent dire quelque chose, mais je m’éloignai pour donner ordre au détachement qui perquisitionnait la colonie de demander à la population d'en sortir pour se rassembler dans le champ avant que nos hommes mettent le feu aux maisons.

Une demi-heure plus tard, les habitants et le bétail étaient massés dans le champ, la colonie entourée par les flammes ; un coup de vent suffit à tout embraser. Alors seulement les derniers colons sortirent de leurs cachettes. Ils périrent tous, car un peu partout dans les fermes, les meules de foin, les granges, quantité d’armes, de bombes et de munitions étaient dissimulées. Dans l’une des fermes, il y avait même des obus de trois pouces. Le tout était maintenant la proie des flammes et de fortes explosions reten- tissaient à chaque instant. Aussi, les insurgés ne pouvaient pénétrer dans les bâtiments pour se saisir des colons, et ceux-ci ne pouvaient se sauver sans tomber sous nos tirs. Les défenseurs commencèrent à se suicider, ce qu’ils firent, semble-t-il, jusqu’au dernier, quand ils ne furent pas victimes de leur propre arsenal.

La population de la colonie rassemblée dans le champ ayant demandé où on comptait la conduire : « Nulle part, dirent les camarades. Vous êtes libres. Les sentinelles vont vous laisser. Vous pourrez prendre le même chemin que les paysans de Dibrivka avec leurs enfants, victimes de vos pères, fils et maris, qui les ont bruta- lisés, ont violé leurs femmes et brûlé leurs maisons. »

Ayant entendu ce conseil assez rude, mais juste quant au fond, je m’approchai du groupe - des femmes pour la plupart. Je m’excusai de ne pas avoir trouvé de bonnes raisons de laisser leur colonie intacte, et ajoutai : « Oui, les insurgés vous ont montré le chemin ; cela fera de vous les égaux de la paysannerie laborieuse. Vous errerez, peut-être souffrirez-vous un temps, jusqu’au triomphe de la révolution. Cependant, dites la vérité à ceux de votre classe, expliquez franchement aux bourgeois pourquoi nous avons brûlé vos fermes, anéanti vos richesses, tué vos pères, vos fils et vos maris. Dites-leur la vérité, expliquez-leur que les crimes commis par l’hetman, les Austro-Allemands et ceux qui les soutiennent seront châtiés, sous notre ferme direction, par la paysannerie révolutionnaire. Rien ne préservera la bourgeoisie de notre vengeance, à moins qu’elle ne renonce d’elle-même à dominer le pays. »

Ils partirent vers d’autres colonies ou hameaux de koulaks. Leur colonne qui s’étirait sur la route faisait peine à voir, mais nous ne pouvions agir autrement, nous ne pouvions laisser la colonie intacte. Il nous fallait la détruire avec ceux de ses habitants qui, sans être mobilisés par personne, avaient spontanément laissé leurs foyers, leurs travaux, pour seconder les tortionnaires.

Par cette action et d’autres semblables, si possible contre les complices directs du carnage de Dibrivka, nous devions adresser un ultime avertissement à la bourgeoisie, lui faire savoir que nous, paysans révolutionnaires, avions pris les armes pour l’écraser une fois pour toutes, elle et ses soutiens d’Etat, que rien ne nous arrêterait, que plus elle appuierait son pouvoir sur l’arbitraire, l’incendie et l’assassinat, plus nous nous acharnerions à l’anéantir avec tous ses biens.

Le gros des habitants de Krasnyj Kout étant parti, nous procédâmes à l’interrogatoire des prisonniers. Une bonne partie fut relâchée, tandis que les héros, ceux qui possédaient des armes fournies par l’état-major austro-allemand, furent fusillés séance tenante.

Pourvu de meilleures montures, de nouvelles tatchankas et de l’armement que nous avions saisi, le détachement contourna la colonie en feu et se mit en marche en direction des hameaux de Fessounov, domaines appartenant à des pomechtchiks qui, pour la plupart, avaient participé au raid.

D’après les renseignements recueillis le matin même auprès des colons de Krasnyj Kout, ces richards s’étaient attardés sur les lieux de leurs méfaits. Maintenant que le soir tombait, ils devaient être rentrés et se préparer pour un bon dîner - le banquet des vainqueurs en quelque sorte. Ils figuraient en bonne place sur la liste des scélérats à éliminer au plus tôt.

Je dis à Karetnik et à Chtchouss : « Dépêchons ! Allons surprendre les maîtres à l’heure du dîner, nous serons les visiteurs que personne n’attend mais qu’il faut accueillir à sa table, selon la coutume. Ne leur laissons pas le temps de sabler le vin du massacre. Détruisons ces nids de serpents. Mort aux ennemis de la terre libre !

— Les hommes sont déjà en marche », me répondirent-ils et ils appelèrent les conducteurs de chevaux. Chacun sauta en selle sur les traces de notre détachement qui avait disparu derrière une colline.

Soudain, des cris retentirent derrière nous : « Attendez ! Attendez ! » Trois hommes se jetèrent à bas d’une carriole et coururent vers nous en criant : « Nous voulons voir Batko Makhno. Il le faut ! » Chtchouss les reconnut : c’étaient de vieux bonshommes de Dibrivka. Il alla leur demander ce qu’ils voulaient. « Nous désirons rencontrer Batko Makhno. Nous lui apportons le pain et le sel en signe de paix. » Chtchouss me les amena. Ils me saluèrent en enlevant leurs bonnets. L’un d’eux vint se coller contre mon cheval et me tendit une énorme miche de pain d’au moins sept livres, avec un morceau de sel fiché au milieu.

Chtchouss me chuchota : « Ce sont des koulaks de Dibrivka. » Je lui fis signe que j’avais compris et questionnai les bonshommes : « Qu’y a-t-il ? Pourquoi portez-vous le pain et le sel aux insurgés ?

-

Nous sommes venus vous dire, Batko Makhno, que nous, habitants de Dibrivka, nous sommes réconciliés avec les Allemands, les Autrichiens et tous les hameaux environnants (ce qui signifiait avec les koulaks et les colons). Nous voulons également faire la paix avec vous. »

Je me mis à réfléchir. Chtchouss et Karetnik les abreuvaient déjà d’injures. Les vieux ne s’en souciaient pas, croyant qu’ils plaisantaient. Je priai mes amis de s’excuser, ce qu’ils firent aussitôt. Ensuite, je pris à Liouty la miche de pain qu’il avait récupérée et la rendis en déclarant : « Je ne peux accepter de vous ce pain et ce sel. Mais dites-moi la vérité : qui vous a envoyés ?

-

C’est le pope, père Ivan, et les villageois rassemblés qui nous ont envoyés vers vous, Batko Makhno.

-

Tous les villageois ?

-

Non, seulement ceux qui se sont rassemblés.

-

Eh bien ! retournez à Dibrivka et dites de ma part au père Ivan qu'il cesse ses simagrées. S’il persiste, lorsque nous repasserons à Dibrivka, nous lui botterons tellement le train pour lui apprendre à vouloir réconcilier les paysans avec leurs assassins, que ses petits-enfants en parleront encore.

-

C’est que, Batko, on ne peut le lui dire comme ça. Transmettez- lui un message plus acceptable, me prièrent-ils.

-

Vous pouvez aussi bien ne rien lui dire du tout, repris-je d’une voix plus calme, mais faites savoir aux paysans qu’ils ne prêtent pas attention à lui et que, plutôt qu’à la paix, ils se préparent à une lutte sans merci contre leurs bourreaux... Retournez au village et répétez-leur bien cela. Sur ce, au revoir. »

Je leur tendis la main. Ils s’approchèrent et, enlevant leurs bonnets, me saluèrent de nouveau avant de rejoindre leur attelage.

Chtchouss remonta à cheval et nous reprîmes notre route. Les vieux s’étaient mis à genoux. Les bras croisés sur la poitrine, ils nous crièrent : « Que dieu vous aide à triompher de nos ennemis à tous ! »

Nous aussi, nous leur fîmes signe en agitant nos bonnets ; puis, piquant des deux, nous nous éloignâmes au galop derrière la colline, où Martchenko et Petrenko nous attendaient avec le détachement. Je leur racontai à tous pourquoi ces trois koulaks étaient venus nous voir de Dibrivka, et ce que je leur avais répondu. J’ajoutai que la nouvelle de nos représailles avait ébranlé l’ennemi, que ce serait mal choisir notre moment pour faiblir et qu’au contraire nous devions en tirer le meilleur parti possible pour appeler les travailleurs à l’insurrection générale.

Le détachement m’écouta attentivement ; il manifesta son accord par des approbations suivies. Ensuite, on chevaucha sans étapes jusqu’aux hameaux de Fessounov. Le soleil était presque couché, les rues désertes. Deux heures avant notre arrivée, les habitants avaient plié bagages, ceux surtout qui avaient participé au raid. Nous fîmes une halte de trois heures pour abreuver et nourrir les chevaux. Puis nous repartîmes en direction de Dibrivka, après avoir mis le feu à tous les bâtiments.

Nous désirions tous profiter du fait que les troupes ennemies lancées à notre poursuite avaient perdu nos traces et erraient quelque part alentour, pour aller voir par nous-mêmes ce qu’il restait de Dibrivka.

Il faisait nuit depuis longtemps lorsque le détachement traversa le domaine du seigneur Guizot. Nos éclaireurs à cheval se saisirent de lui alors qu’il déambulait dans ses allées en compagnie d’un seigneur du voisinage. Nous les prenions au débotté, ce que confirmèrent les fermiers. On trouva sur eux des revolvers et en outre, sur Guizot, une photographie de Chtchouss. Celui-ci demanda d’où il la sortait. Il prétendit d’abord qu’il la tenait de certains amis du père de Chtchouss. Mais c’était le seul portrait qui existât du camarade, il l’avait donné lui-même à sa mère et à sa femme. Guizot dut avouer qu’il avait assisté au sac et à l’incendie de la maison de sa mère et qu’il avait gardé le portrait en souvenir.

Chtchouss était hors de lui ; les insurgés s’indignaient. Avec Karetnik et Martchenko, nous voulions l’interroger de manière plus précise, mais Chtchouss ne nous en laissa pas le temps. Le sang lui monta à la tête, il tira son sabre en se ruant sur Guizot comme un fauve. L’autre esquiva et s’enfuit dans la nuit. Les insurgés se précipitèrent à sa poursuite sans plus s’occuper du second hobereau, qui restait prudemment collé à moi. Par deux fois, ils le rattrapèrent, mais il s’échappa grâce à sa meute, qu’il avait eu le temps de détacher. Les hommes enrageaient, sans renoncer à le retrouver. Ses fermiers nous y aidèrent. Ils le débusquaient, indiquaient ses cachettes aux insurgés. Apparemment, ils en avaient assez de lui ou peut-être espéraient-ils profiter de sa disparition, ignorant que la révolution les expulserait eux aussi du domaine, tout autant que leur patron, s’ils refusaient de travailler comme les

l’insurrection paysanne révolutionnaire 379 autres. Cette chasse à l’homme était éprouvante moralement et physiquement. On finit par l’acculer au mur d’une grange. En voulant échapper à deux des nôtres, il se heurta contre moi qui me tenais là avec Liouty et l’autre hobereau. Je saisis mon sabre, en criant : « Ne bouge pas ! » Comme il tentait de me contourner, je l’en frappai à la nuque. J’avais retenu mon coup, mais il tomba tout de même à terre. Cela décida de son sort. Chtchouss se saisit de lui, le releva. Les insurgés, ceux de Dibrivka surtout, criaient : « Pas de pitié ! A mort ! »

Chtchouss me demanda mon avis. Vu les circonstances et cette histoire de photo, il nous était difficile, à Martchenko, Karetnik et moi, d’intercéder en sa faveur. Chtchouss et d’autres se chargèrent de 1’ exécuter. Quant à son voisin, il fut libéré aussitôt. L’un de nos cavaliers lui fit traverser nos postes et le raccompagna jusqu’à sa demeure.

On ne toucha pas au domaine de Guizot. Nous prîmes seulement quelques chariots d’avoine pour les chevaux. Comme nous étions repartis en pleine nuit, nous décidâmes de nous arrêter jusqu’au matin au domaine Sérikov, à sept kilomètres de Dibrivka. C’est là que nous fûmes rejoints par nos éclaireurs et des messagers d’autres détachements. Ils venaient informer l’Etat-major principal des succès que nous avions remportés dans d’autres régions et districts. Ces nouvelles renforcèrent encore le moral - assez bon déjà - des hommes et de l’État-major.

Le jour s’était levé, l’heure du déjeuner approchait. Je confiai à tous les messagers des lettres destinées aux commandants de leurs détachements, faisant passer en priorité ceux qui devaient regagner leur base au plus tôt.

Pendant ce temps, Chtchouss, qui était de service au commandement, prépara une escouade de trente cavaliers et deux tatchan- kas armées de mitrailleuses. Je partis avec eux à travers champs vers Dibrivka. D’une colline, le village nous apparut : quelques maisons étaient encore intactes, mais seules la forêt et l’église permettaient de reconnaître les lieux.

À mesure que nous approchions, on distinguait mieux les murs calcinés des maisons, avec leurs poutres noircies. On ne voyait âme qui vive. Le cœur se serrait à ce spectacle de désolation. Les insurgés du village observèrent longuement en silence. Puis, en essuyant les larmes qui coulaient malgré lui sur ses joues, Chtchouss me demanda : « Batko, tu vois ce qu’ils ont fait de Dibrivka ? »

Il se courba sur le pommeau de sa selle et se tut. Me retournant vers les insurgés, je commandai : « Aux brides ! » Ce qui obligea Chtchouss à se redresser et à donner des éperons pour me rejoindre. Je me tournai de son côté, lui reprochant à voix basse de s’être laissé aller devant les hommes. Je lui demandai ensuite son avis sur une éventuelle entrée dans le village. N’allions-nous pas tomber dans les pattes de l’ennemi ? Il s’opposa catégoriquement à ce que le détachement y pénètre, et ajouta : « Approchons-nous du pont. Si nous trouvons quelqu’un, nous le questionnerons pour savoir si l’ennemi est dans les murs ; si nous ne voyons personne, alors jetons un œil et rejoignons les nôtres. »

Cependant, d’autres insurgés voulaient revoir leur rue, les murs de leur maison. Il fallut entrer dans le village au galop, non par le pont mais du côté opposé, qui offrait une meilleure issue en cas d’embuscade.

Quelques paysans se trouvaient là. Les malheureux accoururent vers nous. Aucun ne se plaignit, ils se contentèrent de nous désigner leurs maisons en ruine. Et encore fallait-il que nous les questionnions. Ils haussaient les épaules : « Ce n’est rien, nous surmonterons notre malheur, mais nous ne rejoindrons pas pour autant l’hetman et ses alliés. Nous souffrirons, mais nous serons contre eux, à vos côtés... »

Ces paroles simples et sincères me réjouirent. Je leur demandai à quelles troupes appartenaient les incendiaires. « Difficile de vous répondre avec précision, Batko, ils nous rouaient de coups ! En tout cas, il faut dire que les Austro-Allemands n’étaient pas les pires. Les vrais responsables, ce sont nos bourgeois ukrainiens des hameaux voisins et les colons allemands.

-

Combien de maisons ont brûlé ?

-

Six cent huit ! » répondirent-ils.

-

Reste-t-il des Allemands dans les parages ?

-

Pas un seul, pas de gardes de la Varta non plus. Ils sont tous partis à votre poursuite ! » Nous nous regardâmes et je proposai : « Les gars, si on traversait le village au galop pour voir ça de plus près ?

-

Allons-y, Batko ! »

M’adressant aux paysans, je leur demandai de rester fermes et résolus face à l’arbitraire, en attendant que nous leur fournissions des armes pour marcher ensemble à l’ennemi. Cette perspective les réconforta. Nous les saluâmes et, par petits groupes de cinq ou six, nous fîmes entrer nos chevaux dans la rivière. Ils traversèrent

l’insurrection paysanne révolutionnaire 381 à la nage avant de déboucher dans les rues que nous parcourûmes au galop, cessant seulement d'"peronner nos bêtes aux abords de la forêt, pour nous assurer qu’aucun ennemi n’attendait devant ni sur nos côtés.

Les rues étaient vides. Beaucoup n’étaient pas encore rentrés des villages voisins, où ils avaient trouvé refuge. Seuls des chiens errants aboyaient à notre passage, ou des porcs et des veaux, grognant et beuglant, travaillés par la faim.

Sur une place, un groupe d’une vingtaine de paysans nous attendait, le pope à leur tête. Chtchouss alla à leur rencontre avec trois insurgés et demanda d’où ils venaient. Le pope avait appris notre arrivée alors que nous étions de l’autre côté de la rivière, il avait rassemblé plusieurs vieillards, pris une grande croix, deux bannières de procession et était venu vers nous.

Quand Chtchouss m’eut renseigné, je fus pris de colère contre ce pope, que j’avais déjà prévenu de ne pas faire d’histoires, et me demandai quelle conduite adopter avec lui. Voyant mon indécision, Chtchouss proposa qu’on lui donne le fouet. Je m’y opposai, le procédé me semblant malvenu. Le pope voulait approcher pour me dire quelque chose. Je refusai et lui transmis par l’intermédiaire de Chtchouss mon dernier avertissement : qu’il ne s’avise plus de m’amener des paysans, ni de se présenter devant moi une croix à la main. Le pope promit de s’y tenir mais insista pou