Un marxisme libertaire ?

Parler de marxisme libertaire, c’est pour l’essentiel rappeler l’effort mené par Daniel Guérin pour tenter une synthèse entre les deux courants qui s’affrontèrent au sein de la Ire Internationale, où il ne voulait voir que des «frères jumeaux», séparés par de simples «querelles de famille». La formule a pu être utilisée ici ou là, elle l’est encore à l’occasion, mais personne n’a fait plus que l’auteur de Fascisme et grand capital et la Lutte des classes sous la Première République pour la populariser et tenter d’en faire le point de départ d’un renouveau du socialisme. C’est dans un recueil de textes paru peu après 68, sous le titre Pour un marxisme libertaire,[1] que D. Guérin s’essaya à une tentative qui paraissait s’accorder assez bien à l’air d’un temps qui avait vu les drapeaux rouges et les drapeaux noirs fraterniser sur les barricades du mois de mai.

Dans son introduction, D. Guérin mettait l’invention et l’usage de cette formule au compte de certains étudiants italiens, qui lui auraient permis d’attacher enfin une «étiquette» satisfaisante sur le projet auquel il s’identifiait depuis de nombreuses années, sans qu’il ait trouvé encore le nom le plus apte à le caractériser, le terme de «socialisme libertaire» auquel il s’était attaché jusque-là ne pouvant plus le satisfaire, à cause d’un substantif qui appartenait, écrit-il, «à la catégorie des mots galvaudés».

Que recouvrait ladite «étiquette» ? Dans un texte de 1966, il précise qu’il s’agit pour lui de rétablir les ponts entre ces «deux variantes d’un même socialisme», en réduisant — voire en supprimant — le fossé qui les sépare depuis des lustres, et que l’instauration du «formidable appareil étatique, dictatorial et policier» issu de la révolution d’Octobre n’a fait que creuser un peu plus. À le lire de près, on voit cependant qu’il s’est beaucoup moins assigné pour tâche d’enrichir l’anarchisme par l’apport du matérialisme marxiste que de régénérer le socialisme et les marxismes d’alors par «l’injection d’une bonne dose de sérum anarchiste», qui leur permettrait de renouer avec l’esprit révolutionnaire des origines. Le sens de cette démarche n’a d’ailleurs rien d’étonnant puisque, comme D. Guérin le rappelle lui-même, sa formation est marxiste et qu’il a fait ses premiers pas en politique au sein de la «famille» socialiste, concrètement du courant de la SFIO dirigé par Marceau Pivert.

Parmi les éléments qui, dans l’anarchisme, lui paraissent les plus «utilisables» pour une renaissance révolutionnaire du socialisme, il retient l’idée d’association ouvrière, le fédéralisme et les pratiques du syndicalisme révolutionnaire. Comme, en revanche, il n’insiste guère sur ce que le marxisme, de son côté, pourrait apporter à son «frère jumeau», on comprend que beaucoup aient vu dans sa démarche un alignement sur les positions classiques de l’anarchisme et/ou de l’anarchosyndicalisme plutôt qu’une véritable «synthèse» entre l’un et l’autre. Qu’on lise les remarques consacrées à l’organisation de la société post-révolutionnaire : on y verra combien la vision d’une substitution immédiate des rouages de l’État par une «confédération de confédérations» qui regrouperait à la fois la «confédération des communes» et celle des «syndicats ouvriers révolutionnaires» est redevable aux schémas classiques de l’anarchosyndicalisme. Si on ne s’intéresse qu’aux sujets réels de discorde entre les deux traditions rivales, c’est-à-dire selon D. Guérin lui-même, «le rythme de dépérissement de l’État au lendemain d’une révolution, [...] le rôle des minorités (conscientes ou dirigeantes ?) et [...] l’utilisation des moyens de la démocratie bourgeoise» (pp. 12-13), il apparaît assez clairement que la «synthèse» se résout, dans tous les cas, par un choix sans équivoque en faveur de la position anarchiste.

On ne fera pas injure à D. Guérin en disant que sa tentative de «dépasser» les deux courants au sein d’un «marxisme libertaire» s’est soldée par un échec. Les anarchistes, dans leur majorité, y virent quelque chose comme le mariage de la carpe et du lapin. Quant aux «marxistes», ils ne se soucièrent guère de ce «sérum anarchiste» qu’on leur proposait puisque la plus grande partie d’entre eux étaient, de toute évidence, réfractaires à des remèdes de ce genre. Il ne pouvait guère en aller autrement : réconcilier l’anarchisme avec le Marx «anarchiste» de la Guerre civile en France — ou celui qui, en 1844, écrivait que «l’existence de l’État et l’existence de la servitude sont inséparables» — est une pétition de principe, et s’il s’agit de le faire avec le Marx «jacobin» qui souhaite centraliser tous les moyens de production entre les mains de l’État, c’est une absurdité. Daniel Guérin, le premier, allait reconnaître cet échec d’assez bonne grâce quand, à une question qu’on lui posa plusieurs années plus tard sur le sens qu’il donnait à la formule, il admit qu’il lui préférait dorénavant celle de «communisme libertaire», sans qu’il ait renoncé pour autant à la réconciliation posthume de Marx et Bakounine. Il est cependant impossible qu’il n’ait pas vu à quel point ce choix ne pouvait qu’éloigner de la «synthèse», puisque la formule chargée de remplacer ce «marxisme libertaire» où il avait cru apercevoir tant de promesses vingt ans avant appartient sans conteste au seul trésor de la tradition anarchiste.

Marx, anarchiste ?

Si parler de marxisme libertaire amène aussitôt à l’esprit le nom de Daniel Guérin, se demander si Marx peut être tenu pour «anarchiste», c’est évoquer celui de Maximilien Rubel, responsable de l’édition des œuvres de Marx dans la prestigieuse «Bibliothèque de la Pléiade», et auteur du recueil Marx critique du marxisme,[2] où il s’efforça de faire de Marx, selon ses propres mots, un «théoricien de l’anarchisme». Il y a, à l’évidence, une inspiration commune chez D. Guérin et M. Rubel, mais, contrairement au premier — qui unissait à sa bonne connaissance de l’œuvre de Marx un égal attachement aux penseurs anarchistes —, la défense de «l’anarchisme» de Marx n’alla pas, chez Rubel, sans de fortes préventions à l’égard des théoriciens reconnus de l’anarchisme, moins grandes toutefois que celles qu’il entretint à l’endroit des porte-parole des marxismes institutionnels.

C’est, du reste, dans la stricte ligne de partage qu’il établissait entre Marx et les «marxismes» que réside le point de départ de la réflexion à laquelle Rubel a consacré la plus grande part de son activité intellectuelle. Il convient, à ce propos, de ne pas oublier que les essais rassemblés dans le recueil susmentionné ont tous été écrits bien avant l’effondrement des régimes du «socialisme réel» qui, avec les partis qui les soutenaient, se déclaraient alors les seuls héritiers légitimes de l’œuvre de Marx. Un des principaux objectifs que s’assigna Rubel fut de montrer qu’une telle prétention reposait sur une pure et simple mystification et d’exonérer Marx, du coup, de toute responsabilité dans l’avènement de ces régimes. En ce sens, sa réflexion tourne résolument le dos à la tradition anarchiste, qui a vu dans l’instauration de régimes dominés par cette «bureaucratie rouge» dénoncée à l’avance par Bakounine une conséquence logique des choix opérés par Marx dès la fondation de la Première Internationale.

Or, aux yeux de Rubel, le régime issu de la révolution d’Octobre pouvait d’autant moins se réclamer de Marx qu’aucune des conditions que ce dernier jugeait indispensables à l’avènement d’une véritable révolution prolétarienne n’était présente dans la Russie tsariste, et que, par conséquent, la seule tâche à laquelle pouvaient s’atteler les maîtres de l’État issu du coup de force bolchevik était de mettre sur pied une sorte de capitalisme d’État, où une nouvelle classe dirigeante essaierait de «mener à bien le processus d’industrialisation et de prolétarisation». La principale «réussite» des bolcheviks fut donc, selon Rubel, de faire passer ce nouveau régime d’exploitation pour un modèle réalisé du socialisme et d’en convaincre une bonne partie du mouvement ouvrier international.

On sait que c’est précisément sur ces «bases objectives» — qui supposaient, entre autres choses, l’existence d’un prolétariat numériquement majoritaire — que tablait Marx pour permettre de réduire au maximum une période de transition entre capitalisme et socialisme dont, pour lui, la société post-révolutionnaire ne pourrait faire l’économie. C’est pour cela que, aux yeux de Rubel, il n’y avait pas de contradiction majeure entre le Marx qui prônait la constitution du prolétariat en parti politique et la concentration de tous les moyens de production entre les mains de l’État — c’est-à-dire, pour citer ses propres mots, du «prolétariat organisé en classe dominante» — et le Marx «anarchiste» des écrits de jeunesse ou celui qui, bien plus tard, louerait la Commune de Paris pour avoir tenté «une révolution contre l’État comme tel, contre cet avorton monstrueux de la société».

Du côté anarchiste, on a fait le reproche à Rubel d’avoir surestimé l’anti-étatisme, ou l’anarchisme, de Marx. Pour René Berthier, en particulier, ce thème n’aurait pas, dans son œuvre, l’importance que lui accordait Rubel : rapportées à l’immensité des écrits de Marx, les citations utilisées par celui-là en faveur de sa thèse se réduiraient à peu de chose ; quant à son jugement sur la Commune de Paris, il ne s’agirait là que d’un ralliement purement circonstanciel à l’anti-étatisme des partisans de Bakounine dans l’Internationale ouvrière. Enfin, Berthier fait observer que ce n’est peut-être pas par hasard si Marx n’a jamais écrit ce fameux traité sur l’État, qui, à en croire Rubel, aurait contenu sa théorie de l’anarchie comme finalité du communisme.

Cette polémique, dans laquelle nous n’entrerons pas ici, ne doit pas occulter le fait que personne n’a jamais remis en cause la parenté des buts visés in fine par les anarchistes et les partisans de Marx. Nul n’ignore que la discorde entre les uns et les autres n’a porté que sur les moyens d’accéder au socialisme, et tout particulièrement sur le rôle dévolu à l’État dans la société post-révolutionnaire. Contrairement à ses adversaires anti-autoritaires, pour lesquels on ne parviendrait pas à une société libérée de la domination politique en renforçant au préalable le pouvoir de l’État, Marx ne voyait apparemment aucune contradiction entre les moyens mis en œuvre — l’intervention politique du prolétariat, puis la concentration de tous les moyens de production entre les mains de ses «représentants» — et la fin recherchée, la société anarcho-communiste, sans classes et sans État. On nous accordera que — mises à part toutes les considérations sur l’inexistence des «conditions objectives» permettant, selon Marx, le passage au socialisme, considérations qui posent, à notre sens, beaucoup plus de problèmes que ne le pensait M. Rubel — l’expérience historique des régimes se réclamant, à tort ou à raison, du marxisme a tranché, sur le sujet, en faveur des premiers.

Est-ce à dire qu’il n’y aurait aucun enseignement à tirer aujourd’hui de la lecture de Marx à laquelle conviait Rubel, à une époque à présent dépassée ? Nous ne le croyons pas. Toutefois, si on admet que, à l’inverse de ce qu’il suggérait, la ligne de partage établie par lui traverse au moins autant l’œuvre de Marx qu’elle ne la sépare des «marxismes» institutionnels, il faut reconnaître que c’est dans les propres ambiguïtés de la pensée de Marx que ceux-là ont puisé une bonne partie de leur inspiration. Cependant, la lecture de Rubel laisse ouverte pour nous la possibilité de réhabiliter un autre Marx : l’anarchisme aurait tout à y gagner, du reste, puisque réhabiliter le Marx «anarchiste» des œuvres de jeunesse ou de la Guerre civile en France ne peut aller sans la réhabilitation de l’anarchisme tout court. Il serait plus juste, sans doute, de ne pas le faire contre les anarchistes.

[1] Pour un marxisme libertaire, de Daniel Guérin, Robert Laffont, Paris, 1969.

[2] Marx, critique du marxisme, Maximilien Rubel, Payot, 1974 (nouvelle édition, Petite Bibliothèque Payot-Critique de la politique, 2000, 546 p., avec une préface de Louis Janover)