PROLOGUE - AVANT L’EXPLOSION

      L’avant-guerre : la fin d’une époque.

      L’après-guerre : le replâtrage.

      Le mouvement révolutionnaire : les grandes illusions.

  PREMIÈRE PARTIE

    PREMIER CHAPITRE - LA RECONSTRUCTION DIFFICILE

      L’insurrection avortée de la jeunesse contre les notables.

      La Fédération anarchiste.

      L’impact Prévert.

      La politique et les politiciens

    DEUXIÈME CHAPITRE - DES AUBERGES DE LA JEUNESSE AU COUP D’ÉTAT GAULLISTE

      Les Auberges à l’assaut de la société.

      La grève de la Régie Renault.

      La tentation politique des anarchistes

      Garry Davis et l’illusion pacifiste

      L’effondrement progressif.

  DEUXIÈME PARTIE

    PREMIER CHAPITRE - LA TRANSITION

      La situation à la fin de la guerre d’Algérie.

      Les monstres sacrés : André Breton, Albert Camus, Georges Brassens, Léo Ferré.

      Le sexe, la paix : Armand, Lecoin.

      Le virus gagne en profondeur.

    DEUXIÈME CHAPITRE -LES ICONOCLASTES

      1965, le grand virage.

      Les étudiants.

      La presse révolutionnaire et les revues gauchistes.

      Les héritiers d’Armand : les pacifistes, les provos, les hippies.

      Les séquelles du marxisme : le maoïsme, le guévarisme, le trotskysme.

      Le situationnisme.

      Les jeunesses des partis de gauche : jeunesse du parti socialiste, jeunesse du P.S.U., le groupement communiste « Clarté ».

      Le Groupe du 22 mars et le pâté d’alouettes.

      Carrare.

PROLOGUE - AVANT L’EXPLOSION

L’avant-guerre : la fin d’une époque. - L’après-guerre : le replâtrage. - Le mouvement révolutionnaire : les grandes illusions.

« Le grand mathématicien ne manifeste aucune grandeur particulière dans l’acte de mettre ses pantoufles et de se laisser avaler par son journal. Nous lui demandons seulement, à ses heures, de nous parler mathématiques. Il n’est pas d’épaules humaines sur quoi faire reposer l’omniscience. » (André Breton, Prolégomènes à un troisième manifeste.)

L’avant-guerre : la fin d’une époque.

On n’a jamais bien compris, et par conséquent bien expliqué, le traumatisme intellectuel qui assomma la société française à la déclaration de la Seconde Guerre mondiale et qui poursuivit ses ravages sous l’Occupation pendant laquelle on noya sous un flot d’encre et de salive, un schéma d’évolution dont la simplicité était cependant exemplaire.

Le pays évoluait alors à travers des principes et à l’aide de règles de comportement patinées par le temps et réaffirmées par les notables de tout poil et de tout bord à chaque occasion ; en particulier lorsque des secousses l’agitaient et menaçaient de le précipiter dans des conflits sociaux ou dans la guerre.

La droite conservatrice du pays comprenait le monde des affaires, les cadres supérieurs de l’administration, ce qui restait de hobereaux vivant sur leurs terres ou servant dans les armes nobles. Elle recrutait ses troupes parmi la paysannerie, au sein du commerce moyen exagérément nombreux par rapport au reste de la population active, parmi les femmes également, tout au moins celles qui, restées au foyer, trompaient leur ennui par des exercices religieux. La droite représentait l’ordre, la patrie, la religion, les traditions fondamentales et même les autres traditions cousues de mythes assurant la continuité d’une manière d’être basée sur les différenciations économiques ou sociales, entre les classes, et même entre les clans à l’intérieur d’une classe.

La gauche assumait les vertus de l’humanisme traditionnel, la générosité, mais aussi une certaine naïveté, la démocratie, une idée de justice née des grands principes de 1789, le tout barbotant dans des expressions toutes faites, des mots ronronnants, des périodes déclamatoires où les droits de l’homme et ceux de la patrie, malgré leur opposition fondamentale, se mêlaient dans un sirop suffisant pour lier les sauces électorales mais générateur de mollesse intellectuelle. Son assise principale restait le puissant syndicat des instituteurs. Celui-ci n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été lorsqu’au début du siècle il entreprit de dératiser les villages, de construire la République et de dresser partout ces temples laïques que furent les écoles communales. Les fonctionnaires, un nombre limité d’ouvriers, des artisans et, au sud de la Loire, les petits propriétaires terriens et les ouvriers agricoles, lui assuraient une base électorale faisant illusion, grâce à des alliances contre nature favorisées par son implantation dans les conseils communaux, cantonaux, départementaux.

Les ouvriers - ceux au moins qui avaient accédé à une certaine conscience de leur condition réelle dans la société - se rassemblaient dans les syndicats d’où ils regardaient le parti communiste soit avec sympathie, soit avec horreur. Les organisations syndicales poussaient la gauche vers des réalisations sociales que, finalement, la droite avalisait lorsqu’elle ne les réalisait pas elle-même pour conserver la direction des affaires. Tel fut le cas des assurances sociales, par exemple.

Cette période de 1930 à 1940 fut celle des grands congrès humanitaires, des proclamations nobles du genre : « Arrière les fusils ! », des renversements de situations spectaculaires, hélas ! qui furent plus le fruit d’alliances de circonstances, de minces majorités électorales préfabriquées que de courants d’opinion profonds issus du peuple. Le faible déplacement de voix qui donna la majorité au Front populaire en 1936 en est une éloquente démonstration. Mais qu’on m’entende bien, cela ne veut pas dire que des courants populaires profonds n’existaient pas, mais ce ne furent pas eux qui déterminèrent des situations politiques données. Ce sont ces situations politiques nées de combines électorales qui les provoquèrent. Et il ne faut pas oublier que les grèves avec occupation d’usines ne précédèrent pas la consultation électorale de 1936 mais en furent le fruit.

Depuis la Chambre bleu horizon, toutes les législatures orientées à gauche devaient accoucher de gouvernements de droite ! Le cartel des gauches de 1924 suscitera un gouvernement Poincaré, celui de 1932 un gouvernement Doumergue-Tardieu, la Chambre de Front populaire avec Daladier-Bonnet et consorts avortera d’une révolution avant de s’abîmer dans Munich, les répressions ouvrières, la guerre.

En 1939, au cours de l’été, tout s’effondra et d’abord l’idée que nos concitoyens se faisaient des classifications idéologiques et morales qui encadraient le pays. Une immense vague de dégoût, à laquelle se mêlaient la peur et un sentiment de culpabilité, s’empara de la population prête à accepter tout bouc émissaire qu’on voudrait bien lui jeter en pâture, dans la mesure où il dégagerait la responsabilité d’un vieux pays qui grinçait en tournant au vent de l’histoire.

Ce qui avait rendu possible cette incohérence intellectuelle des notables, comme cette démarche de funambule des populations ou ce qui, pour le moins, l’avait invalidée, c’était la présence compacte d’une classe moyenne ballottée entre les mythes jacobins hérités de la grande révolution française et ceux plus lointains qui justifiaient la petite propriété, la patrie, l’ordre. Ces mythes sécrétaient des élites assurant leur continuité par un savant balancement entre les courants émotionnels qui secouaient non pas les masses mais ceux qui s’arrogeaient le privilège de les interpréter.

Le 6 février, sur les Champs-Élysées, derrière La Rocque criant contre les voleurs et les fusilleurs, ou de la Bastille à la Nation derrière Blum, Thorez, Daladier réclamant la paix, le pain et la liberté, c’est la même grande famille des hommes de la première après-guerre qui défile.

Oh ! j’entends bien, parmi ces foules, il y a les militants. Mais ces militants s’adressent aux mêmes hommes formés par la laïque, traumatisés par la Première Guerre mondiale, à la fois cocardiers et révolutionnaires. Et ces militants eux-mêmes, malgré leurs oppositions idéologiques, représentaient un même type d’hommes et c’est sans difficulté que les chefs de la gauche, balayant les vieux principes et altérant le langage révolutionnaire traditionnel, feront de leurs troupes des patriotes sourcilleux, alors que la droite, posant le problème social, ira jusqu’à se référer à Proudhon.

La guerre déchira le voile qui abritait le confort intellectuel du pays. Les notables apparurent en pleine lumière, débarrassés des oripeaux idéologiques qui masquaient leur vrai visage. La Résistance qui reclassa les hommes d’action en dehors des grands courants qui secouèrent la IIIe République se présenta devant une population ahurie occupée à survivre, ne croyant plus à rien et décidée à croire à tout ce qui niait sa responsabilité dans la catastrophe, en lui garantissant une sécurité reposante loin du théâtre où se jouaient les destinées du monde.

Devant le spectacle donné par les élites depuis la Première Guerre mondiale, les hommes se prirent à douter de tout et d’abord d’eux-mêmes. Un immense mépris les souleva contre les notables de tout bord. Une immense lassitude les cloua à l’essentiel qui était eux, et dans ce pays qui, pendant un siècle, avait donné l’apparence d’être à la pointe du combat intellectuel et social, les hommes repliés sur eux-mêmes assistèrent muets et impassibles à la tranche d’histoire sanglante se déroulant sous leurs yeux, occupés seulement à remplir leurs gamelles.

L’effondrement du pays devant la poussée des Allemands, l’effondrement de la République devant la poussée de la réaction enivrée par la « divine surprise », l’incohérence des partis au début de l’Occupation, devaient encore accentuer ce désarroi. L’évidence sauta aux yeux de tous !

L’état-major était composé de vieilles ganaches, toujours en retard d’une guerre, pour lesquelles le respect imbécile du manuel du soldat en campagne tenait lieu de stratégie. Les politiciens, à Bordeaux comme à Vichy, tripatouillaient dans le malheur des temps afin de reconstruire leur carrière, assumer une revanche, assouvir une haine. Les partis qui se livraient à des alliances contre nature avec l’adversaire d’hier ou de demain, paraissaient vendus à un étranger leur dictant ses ordres de Londres, de Moscou, de New York ou de Berlin. Certes, personne ne croyait aux vertus cardinales de Pétain, le fusilleur de 1917, mais tout le monde faisait semblant d’y croire car le vieux bougre jetait des coupables sur la place publique et francs-maçons, juifs, syndicalistes, communistes servaient d’alibi à une petite bourgeoisie qui, pendant cent ans, avait dominé les affaires du pays.

C’est dans l’indifférence la plus complète que de Gaulle lança son appel historique. Pour le pays, la partie était jouée et, dans les prisons, on regardait plus vers Moscou que vers Londres. C’est dans la même indifférence qu’on accueillit alors les proclamations embarrassées du parti communiste, à la fois clandestin et officiel. Il appelait à lutter contre Pétain, approuvait le pacte germano-soviétique et sollicitait l’autorisation de faire reparaître L’Humanité en zone occupée alors que toute la presse démocratique était interdite ou s’était volontairement sabordée. C’est avec la même indifférence que la population assista à la dissolution de toutes les organisations humanitaires, au procès de Riom contre les « coupables » et aux efforts de quelques hommes pour rassembler les éléments de l’embryon d’une Résistance qui prendra surtout de l’importance lorsque le sort des armes se modifiera.

En 1941, la Résistance se déroulera en marge du pays, au même titre d’ailleurs que la milice. Ce qu’on parvint à savoir de sa composition hétéroclite accentuera encore la confusion générale. On devait voir tel personnage décoré, plastronnant dans tous les congrès internationaux contre la guerre, se ranger derrière Pétain, un ancien secrétaire général du parti communiste et quelques fidèles rejoindre Hitler, des syndicalistes se réclamant de la Charte d’Amiens patronner la Charte du travail, des staliniens alliés au fascisme. On pouvait voir des réactionnaires rallier la Résistance, des socialistes collègues de Laval dans le Ministère, des curés dans les deux camps les yeux fixés sur le clocher de leur village pour contrôler la direction du vent politique. Doriot à l’extrême droite du fascisme en France, comme le marquis de la Vigerie, à l’extrême gauche de la Résistance, donnaient le ton. La déportation en Allemagne vint à point pour fournir à la Résistance une base pouvant à la rigueur représenter une opinion publique jusqu’alors réticente, renforçant les éléments engagés et les aventuriers politiques et militaires qui, les premiers, s’étaient jetés à l’eau. Cependant il faut bien le constater, malgré les affirmations des clans intéressés à grossir leur clientèle électorale, l’opinion publique restera en marge, comptant les coups et balançant sentimentalement pour l’un ou pour l’autre des adversaires, au hasard des entrées en guerre spectaculaires, des retraites et des victoires, pour finalement basculer dans le camp des vainqueurs.

Et à ce moment-là encore, le type d’hommes qui accueillait les chars du maréchal Leclerc n’était pas fondamentalement différent de celui qui acclamait Pétain. C’était le même !

Cependant, en marge des événements fixant pour un quart de siècle le destin du monde civilisé, une poignée d’hommes qui rassemblaient contre eux tous les clans politiques sans exception, du communisme au fascisme, pourrissait dans les prisons d’État, à la Santé, à Fresnes, à Montluc, à Mauzac, à Lodève. Poussière d’idéologie contestataire se réclamant du socialisme, du syndicalisme, de l’opposition communiste, de l’anarchie, en lutte depuis la fin de la Première Guerre mondiale contre les partis de droite comme de gauche qui se relayaient au pouvoir.

C’est de cet acharnement à exister physiquement comme intellectuellement, à se perpétuer en attendant des jours meilleurs, c’est de cette volonté inébranlable d’être un maillon essentiel de la chaîne de l’évolution sociale que naîtront les groupuscules qui, en 1968, feront osciller sur le socle où la bêtise humaine l’avait installée, la société de consommation.

L’après-guerre : le replâtrage.

Ce qui reste peut-être de plus étonnant de l’immédiate après-guerre, ce fut l’obstination bornée de la société à se reconstituer à partir des clivages qui, justement, avaient été la cause première de son effondrement en 1939. Alors que tous militaient en faveur d’une reconversion profonde de l’économie et des structures, on assista à la remise en place d’un cadre économique et politique usé. Quelques retouches effectuées de-ci de-là accentuèrent plus qu’elles ne supprimèrent les vices du système politique du pays basé sur la démocratie parlementaire.

Si elles ne la justifient pas, de nombreuses raisons expliquent cette restauration qui, comme toute restauration, vit le retour d’une émigration un instant triomphante avant d’être absorbée par le vieux pays.

Un cadre de notables s’était constitué à l’étranger qui avaient vécu pendant quatre ans dans l’ombre des dirigeants anglais et américains. Or toute la propagande venue de Londres ou de New York était axée sur le retour de la démocratie politique, de l’économie libérale et des libertés traditionnelles. Celles-ci n’avaient jamais eu autant d’impact dans le pays depuis que leurs inconvénients avaient été remplacés par d’autres singulièrement plus oppressifs. L’économie de l’après-guerre, la reconstruction, l’avidité des hommes à jouir après le cauchemar promettaient aux industriels des jours de fastes. Or, pour la bourgeoisie française toujours en retard d’une économie, le libéralisme économique restait la solution la plus avantageuse de perception du profit. Le personnel politique, celui qui n’avait pas sombré dans la collaboration ou qui s’était repris suffisamment à temps en donnant des gages pour se faire dédouaner, avait soif de retrouver les délices du pouvoir et de monnayer l’auréole conquise, pour quelques-uns, à travers des souffrances et des sacrifices réels et, pour le plus grand nombre, à peu de frais. La présence d’un parti communiste menaçant qui avait su passer l’éponge sur certaines erreurs, pardonner quelques faiblesses, entonner les trompettes du patriotisme et exploiter jusqu’à la corde le titre qu’il s’était octroyé du « Parti des fusillés », obligeait à des solutions rapides sous peine de voir l’émigration de Londres débordée par celle de Moscou.

Naturellement, on déclara qu’on allait faire du nouveau. On remplaça un maréchal par un général, on changea de place les lettres qui composaient les sigles des partis traditionnels. On tondit quelques femmes, on déboulonna quelques écrivains, on coupa quelques têtes, on vida puis remplit les prisons, suivant le principe des vases communicants cher à la gent politique. Puis on oublia les déclarations discutables de quelques leaders communistes en 1939, quelques silences inexplicables de jacobins socialisants. On convertit en farouche résistant Édouard Herriot, cette masse de graisse sans consistance. Dieu lui-même se mit de la partie pour débarbouiller le sieur Gerlier, cardinal de son état, qui, la nuit de Noël à Montluc en 1941, nous prêchait les vertus de la résignation et les mérites du Maréchal. Le procès de Laval tourna mal et ne fut pas convaincant, celui de Pétain fut symbolique : le vieux monsieur fut confiné dans une forteresse, entouré de ses gadgets. Enfin la vieille garde politique amputée mais triomphante, que des jeunes loups aux dents longues encadraient solidement, mit en liberté surveillée le « libérateur de la patrie », en attendant l’occasion de le renvoyer dans son village sous un monceau de fleurs.

Et les jeux politiques traditionnels recommencèrent. Les hommes, accompagnés cette fois de leur dame, retournèrent aux urnes, les travailleurs regagnèrent leurs usines et leurs bureaux, les rastaquouères se remirent à leurs affaires. La valse des ministères reprit avec un dynamisme accru par une longue frustration. Les ronds de jambe des partis, l’insolence des militaires, la brutalité des flics, l’hypocrisie des ministres des cultes de tout genre et de tout style reprirent de plus belle. Pour un Iroquois absent de l’histoire depuis une dizaine d’années et de retour au doux pays de sa jeunesse, rien, sinon le cadre, n’aurait paru changé, pas même le nom des « dynasties républicaines ». Après l’euphorie qui suit toutes les victoires, même si celles-ci sont factices et relèvent de la méthode Coué, la république traditionnelle, pudiquement voilée sous le sigle quatre, reprit son vol de croisière, se frayant la route parmi les scandales. Le moins enivrant ne fut pas celui du vin où se noya un notable socialiste ou celui des piastres où l’on vit les militaires étaler une initiative en matière financière qui laissait loin derrière elle leur génie stratégique. Cependant, on ne trichera pas constamment avec la réalité, même si l’effort que nécessitera la reconstruction masque un instant les jeux de cirque en créant une prospérité factice.

Non, rien n’avait changé, si ce n’est l’essentiel qui commande toute la vie spirituelle et sociale de la communauté : l’économie.

Les difficultés qui avaient été celles de l’après-guerre en 1919 ou, si l’on veut, celles de l’avant-guerre de 1939, recommencèrent. Alors vint le temps des hérésies !

Imposée par la force des choses à une bourgeoisie capitaliste dont, pendant cinq ans, l’appétit avait grossi et dont les douillets chaussons taillés par MM. Guizot et Thiers, rectifiés par MM. Poincaré et Tardieu, s’avéraient d’une pointure au-dessous, la première hérésie attaqua l’économie libérale du pays. Ce fut une hérésie marxiste !

Pour mener à bien l’immense effort de production que nécessitait le conflit planétaire, les pays occidentaux avaient été obligés de discipliner les capitaux, de coordonner les productions, de réglementer les prix et les salaires. Les fonds de l’État avaient servi aux investissements essentiels des industries de pointe ou à orienter à travers un plan le mouvement économique. Il ne subsistait du libéralisme classique que le profit individuel destiné à maintenir la société de classes. Celui-ci servait de panneau publicitaire ou d’alibi pour justifier la guerre auprès des classes dirigeantes qui réclamaient du solide, laissant pour les peuples les phrases éculées sur les mythes traditionnels de patrie, de liberté, de justice qui avaient fait leurs preuves en couvrant, depuis deux mille ans, toutes les rapines présentées par l’histoire, cette putain, comme des guerres nationales de défense légitime.

La guerre terminée, ce fut la ruée des détenteurs de capitaux vers les affaires réputées juteuses, avec tout ce que cela comportait de chance de réussite et de risque de perte. Cependant, à l’échelle mondiale, les gouvernements se rendirent rapidement compte que cette liberté toute neuve risquait de conduire les pays libéraux à une crise mondiale de l’ampleur de celle qu’on avait connue en 1929, lors de l’effondrement de Wall Street, crise qui, en désarticulant l’économie de marché, risquait de livrer à la subversion des pays fortement industrialisés, allant alors grossir le bloc communiste. Et ce fut le Plan Marshall, plan de soutien à ces pays mais également plan de coordination des économies. En France, où le poids de la gauche dans la Résistance avait imposé quelques nationalisations hâtives, le champ ouvert aux affaires par la reconstruction fut immense. On se résigna d’abord à une planification prévisionnelle, puis à une étatisation parfois réelle, parfois camouflée, de l’économie. Passée au laminoir de la guerre et obligée d’absorber l’immense acquis scientifique et technique que ce conflit avait suscité, la bourgeoisie française, la plus conservatrice, la plus rétrograde du monde, dut accepter l’inévitable. Les éléments de l’économie nouvelle furent un compromis entre le libéralisme traditionnel et le centralisme marxiste ou, tout au moins, de ses méthodes d’application dans les démocraties populaires. C’est de ce compromis qu’est issue la nouvelle classe des présidents directeurs généraux et des technocrates. Naturellement, on laissa le capital aux capitalistes, mais à l’aide de manipulations multiples, on les empêcha d’en disposer à leur gré sous peine d’être abandonnés à leur propre force face à un marché national orienté par l’État. On réglementa le marché intérieur et extérieur, on détermina les prix et les salaires, laissant simplement une marge suffisante pour crier l’illusion. L’État, devenu à la fois le patron le plus puissant et possédant le monopole des matières premières indispensables et dispensant à son gré l’énergie, système nerveux de la production, donna le « la ». Il fut dès lors le régulateur du marché à travers une planification dans laquelle les industries durent s’insérer sous peine d’être dévorées. Il ne restait plus à celles-ci qu’à tricher ! Elles ne s’en privèrent pas en jouant à fond la carte parlementaire, toujours biseautée. L’égoïsme des chefs d’entreprises et la vénalité des notables conduisirent l’économie au bord de la faillite. Les dix premières années de la IVe République sont remplies des luttes contre la centralisation menées par la bourgeoisie traditionnelle soutenue, à des fins électorales, par tous les partis, y compris le parti communiste. Et le résultat de ces luttes qui empêcheront la technocratie venue au sommet de la classe dirigeante de prendre des mesures de sauvegarde que la guerre d’Algérie imposait, sera le retour au bonapartisme sous les traits d’un « libérateur » jadis remercié par les partis.

Le mouvement révolutionnaire : les grandes illusions.

Avant la Dernière Guerre mondiale, deux idéologies nourrissaient le mouvement révolutionnaire, en marge des grands partis politiques de gauche : l’idéologie trotskyste et l’idéologie anarchiste.

Les partis marxistes étant devenus des institutions nationales, des oppositions socialistes révolutionnaires se constituèrent en leur sein puis à l’extérieur lorsqu’un processus aujourd’hui classique les eut éliminées.

La minorité marxiste-léniniste, c’est-à-dire trotskyste, ou plutôt de près ou de loin, avec ou sans réserve inspirée par Trotsky, était divisée en clans et en sectes farouchement opposés et constamment à la recherche d’une pureté doctrinale qui faisait des coupes claires dans ses rangs. Elle avait eu, à travers le groupe Monatte-Rosmer, un impact certain sur le mouvement ouvrier. La scission syndicale de Lille était en partie son œuvre. Mais son influence, malgré le regain de popularité que lui avait valu la guerre d’Espagne, n’avait pas cessé de décroître, écrasée sous la masse du parti communiste, mais également laminée par l’attraction qu’exerçait sur ses leaders le carriérisme du parti socialiste. Disons que la gauche révolutionnaire, comme les deux ou trois minuscules partis trotskystes de l’époque, furent un lieu de passage où les intellectuels sortis des facultés faisaient leurs premières armes, apprenaient l’essentiel de l’art d’utiliser le charabia doctrinal, avant de rejoindre la S.F.I.O. ou le parti dit démocratique et d’y faire les beaux jours de leur presse, de leurs revues, de leur édition sous l’œil attendri de la bourgeoisie libérale qui, sans impatience, attendait que ces jeunes pousses, sorties de son sein, regagnent le giron familial.

Il serait d’ailleurs cruel et sans grande utilité de citer le nom d’hommes qui, aujourd’hui, sont soit sur les traverses parlementaires, soit dans les journaux spécialisés dans la littérature à l’estomac.

Il faut dire que cette règle générale, dont David Rousset est le symbole, comportera quelques exceptions, Marceau Pivert fut la plus réconfortante à la tête d’un parti qui ressemblait étrangement au P.S.U. d’aujourd’hui.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le mouvement anarchiste avait eu son heure de gloire grâce surtout à ses militants syndicalistes occupant des responsabilités importantes. Ils avaient été l’élément décisif provoquant l’éclatement syndical et, sans d’ailleurs s’en rendre compte, ils tirèrent du feu des marrons que les communistes s’empresseront de s’approprier. Cela avait été rendu possible par de nombreuses défections produites dans leurs rangs, dues à l’attraction formidable de la Révolution russe sur le mouvement ouvrier international.

Entre les deux guerres, les anarchistes étaient éparpillés dans une poussière de groupes, chacun se spécialisant sur un thème humanitaire. Cette dispersion affaiblissait le noyau central constitué par l’Union anarchiste dont le journal était Le Libertaire. La guerre d’Espagne devait lui redonner de la vigueur, mais l’impossibilité de créer des structures d’encadrement solides, l’individualisme et le personnalisme, qui étaient ses maladies infantiles, ne lui permirent pas de tirer de cet événement providentiel pour sa propagande tout le parti que cela supposait. ? Accolée aux partis trotskystes et à la gauche révolutionnaire, l’Union anarchiste végétait dans un « Front révolutionnaire », frère rachitique du Front populaire. Ni les trotskystes de tout poil ni les anarchistes réunis dans des groupes syndicalistes « Lutte de classes », groupes d’opposition aux directions des grandes centrales ouvrières, n’avaient joué le rôle primordial au cours des journées exaltantes de juin 1936 ; ou plutôt, les anarchistes qui tiraient de leur personnalisme congénital quelques possibilités d’action n’y avaient joué qu’un rôle individuel, parfois important mais sans répercussion directe sur l’évolution de l’idéologie politique qu’ils étaient sensés représenter.

Et en fin de compte, le grand ramassage des militants ouvriers de 1939, prélude de la Seconde Guerre mondiale et conséquence directe du pacte germano-soviétique, s’il avait permis, sous le prétexte commode de l’anticommunisme, de démembrer le mouvement révolutionnaire d’extrême gauche, n’avait écrémé chez les anarchistes, comme chez les socialistes révolutionnaires de tout poil, que de minces effectifs. Ceux-ci devaient, pendant quatre ans, croupir à Montluc, à Vencia, à Lodève, à Mauzac, etc.

Les autres, peu nombreux, il est vrai, rejoignirent Vichy en s’abritant derrière l’alibi commode du pacifisme intégral. D’autres, découragés, se plongèrent dans l’anonymat en attendant des jours meilleurs. Une minorité infime, qui avait pu échapper à l’internement préventif ou à la prison pour insoumission ou désertion, constitua un noyau de résistance en marge de celle qu’impulsaient les politiques.

Pour tous, vaincus par leurs erreurs, les événements qui transformèrent le monde furent, pendant quatre ans, le sujet de longues et profondes méditations qui les conduisirent à des réflexions sur les structures nouvelles que devrait, après la guerre, revêtir l’organisation révolutionnaire.

La Libération les rendit à une liberté et à une activité qu’ils avaient voulu intense et féconde, exemplaire en ce sens que le passé devait être sérieusement inventorié, les erreurs bannies, afin de repartir sur des bases théoriques nouvelles s’adaptant à l’évolution de l’économie.

Des hommes nouveaux, intellectuellement intacts, que toutes les après-guerres jettent dans la lutte sociale, seraient le matériau qui permettrait de construire une organisation aux structures plus adaptées aux temps modernes et dont le but dépasserait l’attitude individuelle pour s’orienter vers la construction du socialisme libertaire.

Propos logique, attitude sérieuse, réfléchie, que le grand vent de la liberté qui soufflait sur l’Europe occidentale après quatre ans dans les fers, emporta !

Et ainsi que l’avaient fait les partis de gauche, la organisations révolutionnaires d’extrême gauche, et singulièrement le mouvement anarchiste, reconstituèrent leur organisation en lui conservant ses structures traditionnelles, retouchant çà et là un détail de façon à digérer les évolutions de surface sans jamais aller au fond même des problèmes qui, avant comme pendant la guerre, les avaient réduits à une impuissance bavarde et larmoyante ; ce qui avait permis à la classe dirigeante, décidée à conserver ses arrières libres pour conduire sa guerre, de les guider,telsdesmoutons de Panurge, vers les camps de concentration et les prisons civiles ou militaires.

Et pour cette société qui venait de jaillir de la Seconde Guerre mondiale, le jeu recommença. La droite fit des affaires, la gauche fit des discours et le mouvement révolutionnaire d’extrême gauche fit des petites feuilles confidentielles qui reproduisaient pour des cénacles les motions incendiaires votées par des minorités impuissantes.

Cependant, en marge des partis et des groupes, parallèlement à une hérésie marxiste qui, silencieusement, envahissait l’économie libérale, une autre hérésie gagnait les esprits et allait s’attaquer aux fondements moraux sur lesquels reposait la société. Cette hérésie libertaire restera en dehors du mouvement anarchiste organisé. Elle ne s’attaquera pas aux structures, ne jouera pas le jeu révolutionnaire traditionnel mais, à l’aide de multiples organisations spécialisées sur des problèmes bien définis (la jeunesse, la paix, la liberté, le sexe, etc.)... elle s’insinuera dans la société bourgeoise, s’attaquera à sa jeunesse, bousculera les mythes traditionnels et les certitudes d’une classe dirigeante d’abord indifférente, puis sarcastique et amusée, et qui se réveillera un jour épouvantée devant la formule :

« Il est interdit d’interdire. »

PREMIÈRE PARTIE

PREMIER CHAPITRE - LA RECONSTRUCTION DIFFICILE

L’insurrection avortée de la jeunesse contre les notables. - La Fédération anarchiste. - L’impact Prévert. - La politique et les politiciens

« Autrefois, les ânes étaient tout à fait sauvages, c’est-à-dire qu’ils mangeaient quand ils avaient faim, qu’ils buvaient quand ils avaient soif et qu’il couraient dans l’herbe quand ça leur faisait plaisir. » (Jacques Prévert, Histoires.)

L’insurrection avortée de la jeunesse contre les notables.

Ce qui rendit laborieuse la reconstruction des académies politiques, ce fut le climat étrange, baroque, né d’une Libération dont le mérite revenait aux démocraties et à la Russie, et que la population, avide de s’approprier les mythes exaltants, revendiquait sans pudeur, alors que, seule, une partie infime de cette population avait effectivement participé à des titres divers aux combats et s’en considérait comme le légitime détenteur.

L’arrivée de cadres formés par la Résistance loin des certitudes doctrinales et avides de cette considération qui exerce sur les directions des partis de gauche une influence vraie ou supposée troublera le jeu politique. Les habitudes d’indépendance et de liberté prises au maquis, l’auréole conférée par la prison ou la déportation, le désir de rester à l’ombre d’un personnage vers lequel convergeaient toutes les acclamations et toutes les prébendes, empêchèrent les familles politiques de trouver une assise stable. Cette situation fut encore aggravée par la rentrée massive dans les partis politiques et les syndicats des « résistants de la dernière heure ». La C.G.T. comptera jusqu’à six millions d’adhérents, ce qui, quand on connaît la faiblesse de l’engagement populaire pendant les premières années de l’Occupation, donne une idée de l’incohérence qui présidera aux refontes des organisations politiques ou syndicales en 1945. Seul le parti communiste, grâce à son encadrement solide et à sa discipline de fer, échappera à ce ballonnement contre nature et cela malgré la comédie que nous jouera Maurice Thorez à l’occasion du millionième adhérent revendiqué par le parti. Mais ce parti sera, comme les autres, aux prises avec les problèmes que posèrent les éléments de la Résistance dans les milieux politiques et il se verra contraint, un peu plus tard, de jeter par-dessus bord deux de ses chefs les plus glorieux et les plus adulés : Tillon, le marin de la mer Noire symbolique, et le professeur Parrant, chef des F.T.P.

Cependant, ce qui singularisera le plus les effectifs pléthoriques, c’est leur jeunesse. Ils apporteront dans les organisations, leur instabilité, leur turbulence mais également leur foi, leur spontanéité, leur enthousiasme qui s’acclimateront mal du fonctionnarisme installé dans les administrations de ces groupements idéologiques. Cette situation créera au sein des partis un état de perpétuelle insoumission contre lequel ceux-ci réagiront avec violence. Ceux qui n’auront pas été exclus devront se retirer pour rejoindre ou constituer d’autres organisations spécifiquement jeunes, où le lien organisationnel sera suffisamment lâche pour que soit possible une cohabitation que l’exaltation et le tumulte présideront. Rien n’est plus symbolique de la part que prirent les jeunes intellectuels à cette agitation permanente au sein des partis après la Libération que l’affaire d’Action, le journal communiste animé par Hervé.

Cette révolte, ou plutôt cette rébellion contre les appareils, restera confinée au monde de la politique et ne débordera pas encore dans la rue. Cependant elle va créer un nouveau mythe, celui d’une jeunesse portant en elle les vertus cardinales des sociétés en gestation. On sera jeune et on restera entre jeunes ! Être jeune deviendra une raison sociale comme être épicier, ouvrier ou intellectuel. Ces jeunes resteront jeunes, même lorsque leurs tempes auront blanchi et les organisations de jeunes s’apercevant du ridicule de certaines situations, constitueront des groupements destinés à recevoir ces vieux jeunes.

En emboîtant le pas au snobisme de la jeunesse, les politiciens verbeux et malins à la recherche de la popularité aggraveront encore ce conflit par la démagogie effrénée à laquelle ils se livreront pour conquérir cette jeunesse qui, finalement, se refusera.

Ce sera un rude coup pour les partis de gauche, et le parti communiste comme le parti socialiste, après quelques mois d’euphorie, ne pourront jamais reconstituer une jeunesse en rapport avec leur influence sur la population du pays. Les effectifs qui resteront embrigadés, en général composés de fils de militants aux ordres, seront pour eux un constant souci. Cette attitude de la jeunesse devant les notables, et particulièrement les notables du parti, explique le vieillissement de leurs cadres dont le renouvellement se fera à partir d’hommes déjà mûrs et absolument étrangers au mouvement profond qui, à la Libération, secouera la jeunesse.

Cependant cette jeunesse en rébellion échouera dans son projet d’indépendance, bien que ses éléments de justifications soient puisés déjà dans les propositions théoriques du socialisme libertaire. Ce qui est peut-être le plus curieux, c’est que ces jeunes qui allaient vieillir trop vite et qui s’éparpilleront sans résoudre aucun des problèmes que l’après-guerre leur posait mais jetteront les bases d’un renouveau qui, vingt ans plus tard, fera trembler la société de consommation, n’avaient pas le moins du monde l’âme militante. L’influence qui fut un moment la leur ne fut pas due à une activité ou à une action exemplaire, mais à leur indépendance envers les appareils des partis, et cette indépendance ils la léguèrent à la génération suivante, ce qui jettera celle-ci derrière les barricades du boulevard Saint-Michel.

Et on peut également constater que, quels que soient les éléments théoriques agités le soir aux veillées ou autour du feu de camp où la confusion trop souvent présidera à des discussions dégénérant en parlotes, ce ne sera pas à travers des propositions claires mais par une attitude que la pensée anarchiste trouvera son compte, sans que la Fédération anarchiste, elle-même constamment aux prises avec cette jeunesse dont le verbalisme l’agaçait, y fût pour autre chose que par sa présence vers laquelle tous les problèmes convergeaient.

Et il n’est pas sans saveur de rappeler cette discussion orageuse au Salon des indépendants entre les sculpteurs d’avant-garde qui proposaient de prendre les militants de la Fédération anarchiste comme arbitre du caractère révolutionnaire de leur art.

Il faut bien le constater, nulle part plus qu’à la Fédération anarchiste ce snobisme de la jeunesse se répandit et fit des ravages. Mais grâce à la souplesse de ses structures, l’organisation libertaire parvint à garder le contact avec des jeunes qui, sac au dos, épaule contre épaule, brandissant d’une main un livre de Giono ou un recueil de Prévert, se répandaient dans la nature, une chanson sur les lèvres avec au cœur l’espoir d’un monde meilleur dont, d’ailleurs, ils ne feront pas grands efforts pour hâter la venue.

La Fédération anarchiste.

La Libération vit brusquement sortir de l’ombre une multitude d’hommes qui se réclameront bruyamment de l’anarchie. Des jeunes et des moins jeunes, enfantés par les contraintes des années sombres, et portés par un enthousiasme brouillon. Leur désir de vivre qui s’associait étroitement au désir de libération individuelle était justifié par un arsenal théorique puisé dans des slogans contradictoires se ressentant de l’incohérence qui avait conduit des hommes d’idéologies diverses, voire opposées, à participer en commun à une lutte contre le fascisme, s’appuyant sur des mythes qui, depuis la Genèse, sont le ciment des sociétés de classes.

Les rares militants libertaires qui avaient échappé à la guerre, à ses pièges, à ses pourrissements, à ses destructions physiques ou morales, furent un instant débordés et grisés par un départ prometteur. Ils laisseront faire ! La Fédération anarchiste se constituera avec l’ambition de faire du nouveau. Mais elle remit ses pas dans les pas de l’Union anarchiste qui l’avait précédée avant la guerre. Elle aussi tenta de réunir dans son sein toutes les écoles de la pensée libertaire, sacrifiant délibérément au nombre une efficacité, objet de toutes ses méditations pendant quatre ans.

Dans cette organisation nouvellement créée se côtoyaient des anarcho-syndicalistes groupés autour de Pierre Besnard, des individualistes groupés autour d’Émile Armand, des collectivistes se réclamant de multiples écoles de caractère socialiste. Ceux-ci avaient perdu dans la tourmente la plupart de leurs chefs de file. Ils étaient relativement jeunes. Dans les prisons, ou autre part, ils avaient mûri leurs pensées, examiné les causes de l’effondrement du mouvement anarchiste en 1939 et étaient bien décidés, quitte à pratiquer des coupes claires dans la vieille garde, à faire avancer ce mouvement vers la cohérence et l’efficacité.

L’amalgame s’avérera difficile. Le Libertaire, qui venait de paraître, s’y emploiera sans grand succès. Par la force des choses, les collectivistes libertaires, plus actifs et plus au fait des problèmes d’actualité, envahiront le journal et lui donneront, contre la volonté même du mouvement et parfois contre la leur, un caractère socialiste qui écartera les autres écoles de la pensée libertaire. Tournés vers le mouvement syndical, les anarcho-syndicalistes se désintéresseront rapidement de l’organisation encore fragile. Incapables de cette moindre cohésion pourtant recommandée par Stirner, les individualistes se retireront sur la pointe des pieds pour former des groupes autonomes qui ne seront pas sans efficacité sur la suite des événements. Et la Fédération anarchiste, construite pour recevoir tous ceux qui se réclamaient de l’idéologie libertaire, restera pratiquement dans les mains des seuls communistes-anarchistes.

Organisation trop vaste et trop décousue pour abriter une seule tendance, elle va alors subir la tentation politique. L’efficacité sera le prétexte pour se diriger vers un renouveau structurel loupé à la Libération. Pendant trois ans, la Fédération anarchiste et ses groupes qui atteindront la centaine, éparpillés dans le pays, et en particulier dans les grandes villes provinciales, verront passer des centaines et on peut même écrire des milliers de jeunes qui, soit écœurés par la centralisation, soit excédés par l’incohérence organisationnelle - ces deux éléments contradictoires voisinant -, se rebuteront rapidement au contact de tâches sans gloire et parfois sans joie qui cependant assurent la vie de tous les jours à un mouvement. Munis du mince viatique que nous leur aurons inculqué, ils iront alors rejoindre les mouvements de jeunes indépendants des idéologies consacrées, même lorsqu’ils emprunteront à l’anarchie la substance de leur démarcation théorique et ils y joueront un rôle capital quant à leur orientation

Aux Auberges de la jeunesse, dans les groupes existentialistes, chez les étudiants, se créera un état d’esprit qui échouera à marquer la société issue de la guerre. Cependant cette révolte sera la répétition générale de thèmes qui, vingt ans plus tard, permettront à une autre génération, qui aura parfaitement assimilé la leçon de ses anciens, de jeter par terre de Gaulle, ce colosse enfanté par la guerre dont l’ombre obscurcissait toute la vie politique du pays, et de reposer clairement le problème de la légitimité de la société de consommation.

Tout commencera avec Jacques Prévert.

L’impact Prévert.

Les journées de juin 1936 avaient mis en contact une révolution intellectuelle qui contestait toutes les académies artistiques de la bourgeoisie, alors à l’apogée, et les travailleurs des usines qui occupaient leurs entreprises. Les poèmes contre la guerre, le théâtre d’avant-garde, le cinéma, qui maintenant parlait, furent les liens qui soudèrent les jeunes ouvriers et le poète qui proposait pour l’expression une technique révolutionnaire. Ses résonances baroques collaient étroitement à la sensibilité à fleur de peau d’une jeunesse que l’esprit Ancien Combattant faisait vomir et qui, d’Auberges de la jeunesse en Auberges de la jeunesse, se ruait vers les bois, vers les plaines, vers la mer à la découverte de leur raison d’exister. Et si Prévert ne fut pas alors le seul inspirateur de la jeunesse, la littérature née de cet engouement prodigieusement rapide se réclamera de lui, et l’impact Prévert paraît aujourd’hui, et avec le recul des ans, indiscutable. Nous verrons alors ces jeunes se précipiter vers un lyrisme que Giono avait mis à la mode.

Pendant l’Occupation, une édition ronéotypée des poèmes contre la guerre de Prévert circulera clandestinement dans les lycées et dans les facultés. Les hommes qui avaient animé le groupe « Octobre » et joué le théâtre alors confidentiel du poète arrivaient, grâce à leur talent, sur le devant de la scène, envahissaient le plateau et le spectacle en consacrant leur qualité d’artistes, consacraient l’auteur, son œuvre et tous les adaptateurs qui, avant la guerre, avaient travaillé à la faire recevoir par le grand public.

A la Libération, Parole obtint un succès sans précédent pour un recueil de poèmes longtemps ignoré de la critique, dont la facture choquait les masses moutonnières, mais qui enthousiasma plus par son esprit de provocation envers les « vieux » que par ses qualités propres. Et Prévert s’identifiera avec une jeunesse dont on peut discuter l’importance mais qui sera la seule à apporter à la vie petite-bourgeoise de tous les jours, chère aux partis et en particulier aux partis de gauche, le mouvement qui est le sel de la terre.

Le cinéma, la radio, le théâtre s’empareront de l’œuvre pour enfin la porter à la connaissance du grand public, qui lui fera un accueil mitigé compensé largement par l’enthousiasme des générations montantes. Giono, Prévert et quelques autres deviendront les compagnons du voyage, je dirais plutôt du vagabondage des jeunes à travers le pays.

Mais si cette popularité soudaine devait beaucoup au lyrisme et à l’étrangeté de la facture - et dans ce domaine on peut penser que La Baleine aux yeux bleus s’inscrit dans la suite logique du Vieillard stupide... etc. qui firent les beaux soirs du romantisme au moment de la bataille d’Hernani - il entrait dans cet enthousiasme de la provocation envers une bourgeoisie issue de la dernière guerre et envers les groupes politiques sans distinction. On se déclara pacifiste, anarchiste, trotskyste, syndicaliste révolutionnaire, sans que ces sentiments fussent suivis d’un engagement politique bien précis.

C’est au sein de cette organisation baroque, les « Auberges de la jeunesse », parmi les groupes existentialistes dont l’engagement politique fut éphémère et qui rapidement traduisirent M. Sartre en partouzes et, dans une moindre part, chez les étudiants, que ces jeunes se répandront. On y reconstruira le théâtre d’avant-garde auquel le groupe « Octobre » servit de modèle, on y chantera les chœurs durs et profonds qui nous avaient été transmis avant guerre par les émigrés allemands fuyant Hitler mais que l’on avait perdus à travers la tourmente et que l’on redécouvrit. Un autre événement littéraire devait apporter son renfort à la jeunesse en ébullition qui rejetait les valeurs frelatées au nom desquelles quarante millions d’hommes étaient morts. Ce fut l’arrivée du roman noir américain sur le marché du livre. Il fut introduit par Marcel Duhamel qui appartenait au groupe des amis de Prévert et qui avait suivi son destin depuis leur départ du groupe surréaliste.

Déjà avant la guerre, le néo-naturalisme américain avait conquis le public de gauche, aidé en cela par le film et surtout, bien sûr, par le séjour à Montparnasse, après la Première Guerre mondiale, des écrivains de la génération perdue. Hemingway, Steinbeck, Faulkner, Miller et, un peu en retrait, James Cain et Horace Mac Coy, apportèrent, en même temps que la violence qui ponctuait le refus, une contestation de la civilisation américaine alors au sommet de sa puissance. Et puis, ce furent les séries noires où le sexe, le droit naturel, la justice expéditive et individuelle contre tous les salauds, éclaboussaient la bourgeoisie moraliste. On marcha dans la vie en brandissant d’une main Parole, et dans l’autre On tuera tous les affreux. Les cabarets prirent brusquement une dimension inusitée. On y chantait Prévert. Boris Vian soufflait dans une trompette jusqu’à s’en faire péter le cœur. A « La Rose rouge », les Frères Jacques chantaient L’Entrecôte, au Tabou, Gréco faisait ses premiers pas de muse de l’existentialisme. On voyait s’ouvrir un peu partout ces petites boîtes dont « L’Écluse » sera le prototype et d’où sortiront des monstres sacrés dont on n’a pas encore entrepris de mesurer l’emprise sur la génération suivante, à laquelle ils transmettront leur goût du paroxysme.

Dans les usines, où cette nouvelle avant-garde née du refus des appareils et de l’enivrement d’une révolte livresque était contenue par le conformisme ouvriériste, les jeunes ouvriers tendaient l’oreille pour saisir des bribes de cette liesse intellectuelle qui rompait avec les phrases bonasses des ministres communistes chantant les refrains vieux comme le système pour encourager les ouvriers à produire. De temps à autre, ces jeunes ouvriers se glissaient sur la Rive gauche, dans un cabaret ou dans une des petites salles de L’Hôtel des Sociétés savantes. Ils en ressortaient la tête pleine de rêves exaltants, avant de se replonger dans la tâche quotidienne abrutissante. Cependant, cette drogue faisait son chemin et brutalement un éclair déchira la toile derrière laquelle les politiciens mijotaient leur cuisine électorale.

La politique et les politiciens

La politique du pays reflétait alors les deux blocs qui s’affrontaient à l’échelle internationale ! La droite de la gauche unie à la gauche de la droite gouvernait, se passant en alternance les postes de responsabilités ministérielles. Le parti communiste servit d’alibi ! Installé sur les strapontins ministériels et sans pouvoir réel, il était tenu en lisière par les hauts fonctionnaires des ministères qu’il était sensé diriger et qui ne dirigeait réellement que lorsque, courroie de transmission, il faisait admettre aux travailleurs les mesures de sauvegarde du capitalisme. Sur l’autre versant, le R.P.F., amalgame de tous les nostalgiques de la grandeur, « cassait le train », et, allié de circonstances des communistes, renversait avec brio les ministères, tout en accusant le pouvoir d’instabilité.

Entre ces blocs traditionnels, un mince parti s’était formé, le R.D.R., résurgence de la gauche révolutionnaire de l’entre-deux-guerres. On a dit un instant que c’était là le parti de cette philosophie mystérieuse, l’existentialisme, dont tout le monde parlait mais dont personne ne savait au juste ce qu’elle était. De toute manière, M. Sartre s’en défendit et, d’ailleurs, cette fureur de vivre hors de toute contrainte des existentialistes s’accordait mal avec un parti, quel qu’il fût.

Parti de professeurs rassemblés autour de Jean-Paul Sartre, le R.D.R. aura un instant le support de Combat, le journal d’Albert Camus. Ces intellectuels y apporteront leur esprit brouillon, leurs manies de théoriciens géniaux, leurs habitudes de chapelles littéraires, leur appétit et, si on en croit Simone de Beauvoir, leur vanité d’écrivains et leurs querelles de femmes. Parti qui comprendra des communistes dissidents, des trotskystes repentis, des socialistes de gauche. Parti héritier de la gauche révolutionnaire d’avant-guerre et qui sera une préface au P.S.U. d’aujourd’hui. Mais parti étrange en vérité en ce sens que - fait unique dans l’histoire du mouvement ouvrier - il se mêlera d’apprendre aux ouvriers l’art du combat quotidien dans les entreprises, ce qui eût bien fait rire Proudhon et les révolutionnaires qui formèrent la section française de la 1ère Internationale. Ce parti prétendra ramener à la fois le socialisme dans la voie révolutionnaire et le communisme dans la voie réformiste. Malgré les étoiles de première grandeur issues des lettres et de la Résistance qui formaient son État-major, ce fut un parti sans troupe si on néglige une poignée de barbus qui rôdaient après minuit autour des terrasses de Saint-Germain-des-Prés ou sous les platanes des villes capitales des anciennes provinces.

Certes, ce rassemblement finira par décrocher quelques jeunes du parti socialiste ou du parti communiste, ce qui le fâchera avec ses puissants voisins, sans lui conférer une audience plus vaste. Des étudiants seront ses supporters les plus ardents avant d’aller, tel M. Aron, chercher une fortune plus sûre dans les journaux ou dans les revues de cette bourgeoisie qui alors leur tenait de cible, ce qui leur permit de se faire un nom. Le Libertaire fit alors cette prophétie qui est encore valable aujourd’hui pour leurs successeurs : « Le R.D.R. éclatera ou sombrera doucement dans l’indifférence publique. Puissent certains camarades comprendre que pour des révolutionnaires conséquents, il n’y a plus de position intermédiaire possible entre le totalitarisme stalinien et les principes anarchistes. »

Et c’est effectivement ce qui se produisit.

DEUXIÈME CHAPITRE - DES AUBERGES DE LA JEUNESSE AU COUP D’ÉTAT GAULLISTE

Les Auberges à l’assaut de la société. - La grève de la Régie Renault. - La tentation politique des anarchistes. - Garry Davis et l’illusion pacifiste. - L’effondrement progressif.

« La France vivait sur une sagesse usée qui expliquait aux jeunes générations que la vie est ainsi faite, qu’il fallait savoir faire des concessions, que l’enthousiasme n’avait qu’un temps, et que dans le monde où les malins avaient forcément raison il fallait essayer de ne pas avoir tort. » (Albert CAMUS, Morale et Politique.)

Les Auberges à l’assaut de la société.

Albert Camus écrivait dans le premier numéro de Combat, le 24 août 1944 :

« Il faut au contraire que cela devienne bien clair : personne ne peut penser qu’une liberté conquise dans des convulsions aura le visage tranquille et domestiqué que certains se plaisent à lui rêver. Ce terrible enfantement est celui d’une révolution »

Les espoirs déçus du grand écrivain, ce sont les Auberges laïques de la jeunesse qui, un instant, vont les incarner. On pourra discuter de l’importance de cette organisation dans sa première période, c’est-à-dire pendant sa période politique, celle où l’éducation - l’auto-éducation, dirions-nous de nos jours - l’emportera sur la technique des loisirs. Mais il n’est pas contestable que les Auberges vont donner le ton et que leur style s’étendra à une fraction de la jeunesse qui sera contestataire face à la société mais également face aux groupes idéologiques dont elle est issue. Les organisations de jeunes appartenant à des confessions religieuses diverses leur emboîteront le pas et des groupements traditionalistes comme les Éclaireurs de France ou les Jeunesses ouvrières chrétiennes iront, sous le signe du colloque, vivre autour du feu de camp.

Aussitôt sa reconstitution en 1945, le Mouvement laïque des Auberges de la jeunesse va voir ses effectifs se gonfler de jeunes travailleurs attirés par des raisons diverses, voire contradictoires. Et tout de suite on s’apercevra que, si le souvenir de Marc Sangnier et, plus près de nous, celui de Léo Lagrange vivent toujours, la guerre a apporté des transformations profondes dans la manière de sentir les problèmes communautaires, de voir le problème social de la part d’une jeunesse qui, à la déclaration de la guerre, était encore sur les bancs de la communale, voire de la maternelle, et qui, se tenant en marge des grands blocs idéologiques, refusera les justifications proposées par la société capitaliste libérale.

L’État a conscience du danger que représente une jeunesse qui récuse les disciplines traditionnelles. Il va s’improviser tuteur des Auberges et, pour faire accepter cette intrusion, il se fera représenter auprès d’elle par la Ligue de l’enseignement et par des fonctionnaires de l’Éducation nationale. Des subventions permettront de créer un réseau d’auberges à travers le pays. Les liaisons nécessaires seront assurées par des structures souples et décentralisées. Elles s’implanteront solidement en particulier dans les régions touristiques, et deviendront des centres de rayonnement, c’est-à-dire une riche proie où les politiciens vont essayer de s’engouffrer en ayant à leur tête le « Parti des fusillés ». Celui-ci a tenté en vain à la Libération de devenir le « Parti des fusilleurs », mais il a suffisamment montré le bout de l’oreille pour que celles de ses voisins demeurent attentives.

Les premiers jours du Mouvement laïque des Auberges de la jeunesse furent des jours de liesse. La Résistance lui servait de fanion à travers un romantisme qui prenait sa source dans les exploits, vrais ou supposés, accomplis dans les maquis. Les souvenirs de juin 1936 firent le reste. La nouvelle génération, au cours des années sombres, avait pris le goût de la liberté et avait vécu les derniers jours de l’Occupation et les premiers jours de la Libération comme un jeu merveilleux. Elle rua dans la nature. A pied, en « stop », juchés sur d’incroyables bécanes, on partit pour revoir des amis, rejoindre la famille. La liberté retrouvée fournit le prétexte ; les difficultés du ravitaillement ajoutèrent l’utile à l’agréable. Un peu n’importe comment, un peu n’importe où, on campa dans la campagne, auprès d’une ferme, d’un point d’eau. Ce fut la première de ces grandes migrations qui, plus tard, jetteront chaque été des millions de citadins sur les plages ou dans les camps des pays touristiques où ils s’entasseront comme sur le quai d’un métro avec, pour satisfaction, un environnement touristique passé au peigne fin. Pour un tarif dérisoire permettant à chacun de recevoir le gîte et le couvert, on envahit les Auberges. Au début tout au moins, celles-ci furent gérées par des usagers. Autour d’elle, très rapidement, des groupes se constituèrent. On en comptera huit cents. Ce seront des noyaux fortement politisés en étroit contact avec les organisations syndicales, la Ligue de l’enseignement, les municipalités de gauche. Grâce au choix judicieux qu’ils feront de leur « Père Aub » ou de leur « Mère Aub », c’est-à-dire du responsable administratif de l’auberge, ils imposeront un style qui singularisera les jeunes en marge de cette époque.

Ce qui marquera ce style, ce qui donnera le ton, ce sera déjà le dialogue. Le soir à l’auberge, à la veillée ou dans la nature autour du feu de camp, les jeunes échangeront des idées, discuteront de leurs problèmes et du problème social, dans le désordre de l’incohérence, diront certains. C’est possible, c’est probablement vrai car le dialogue est une science qui a ses lois et auxquelles il faut obéir sous peine de tomber dans le galimatias. C’est cependant autour du feu de camp, en marge des chansons et de jeux de mains moins innocents que naîtra la contestation envers les partis, les familles spirituelles ou autres, les évidences d’école, en un mot tous les éléments qui constituent la société.

Mais par la force des choses, le dialogue quittera rapidement son caractère contestataire d’un humanisme moralisant pour dévier vers des affrontements politiques précis, même si les éléments qui alimentaient la discussion se situent sur un autre plan que les éléments théoriques auxquels les partis se référaient. En vrai, c’est plus autour des structures et des méthodes d’action au sein du Mouvement laïque des Auberges de la jeunesse qu’à propos de problèmes idéologiques que le combat pour la suprématie s’engagea. Chacun avait le sentiment intime que ce serait le caractère définitif de ces structures et des méthodes d’action qui dégagerait le fondement idéologique et politique du mouvement.

Un premier clivage sépara d’abord les communistes de tous les autres adhérents de l’organisation. Dans le passé, en dehors de la courte période d’euphorie qui suivit juin 1936, les communistes ne s’étaient guère occupés des Auberges de la jeunesse. L’importance relative de celles-ci, leur structure libérale voire libertaire que leur avaient donnée les Jeunesses catholiques venues du « Sillon » s’accordaient mal avec ces élèves studieux de la révolution qui suivaient les cours de marxisme orthodoxe comme on apprend à faire des multiplications ou à mettre l’orthographe. Cette liberté un peu brouillonne, un peu folle, répugnait aux jeunes communistes qui récitaient les phrases théoriques comme on récite des vers de La Fontaine à la communale ou les versets de l’Évangile au catéchisme de la paroisse. En dehors de ces allées tracées au cordeau où, à chaque croisement, une étiquette indique la route, ils ne se sentaient pas sûrs d’eux.

La Libération changea tout cela. Les jeux du maquis, la Résistance avaient, à défaut de profondeur ou de fantaisie, donné aux communistes de la surface. Ils s’introduisirent dans les Auberges en conquérants, en étalant partout leur suffisance doctrinale basée sur des schémas soigneusement préparés à l’avance. Le Front populaire et juin 1936 étaient leurs choses. La Résistance, c’était eux - et c’était vrai dans une certaine mesure. Ils faisaient résolument silence sur leur attitude équivoque en 1939 et lorsqu’on leur en parlait, ils répondaient par l’entrée en guerre de la Russie. Mais c’était justement l’attitude de la Russie et le pacte germano-soviétique qui avaient rendu la guerre inévitable ! La collaboration de classe entre de Gaulle et Thorez acheva d’exaspérer une jeunesse dont le respect des images saintes de la politique n’était pas la vertu dominante.

Rapidement éliminés, les communistes n’insistèrent pas, si on met à part quelques tentatives pour constituer des Auberges indépendantes qui auraient pu être des alibis pour permettre aux ministres communistes de désagréger le Mouvement laïque des Auberges de la jeunesse. Mais ces auberges prirent rapidement des méthodes de travail imposées par les cellules, ce qui écarta d’elles ceux qui n’appartenaient pas au clan. Ce fut, incontestablement, l’échec le plus cuisant de la tactique de noyautage chère au parti communiste, tactique qui, à la même époque, étendait ses ravages dans la C.G.T. Et cet échec fut rendu possible par le climat général que j’ai essayé de décrire dans un chapitre précédent, mais également grâce à l’énergie des groupes politisés qui firent face, qui rendirent coup pour coup, allant chercher dans ce qui restait de littératures surréaliste, trotskyste et anarchiste, l’histoire des variations et des crimes du parti, sans d’ailleurs - et c’est curieux - poser le problème sur le fond théorique global. Ces jeunes devaient administrer à leurs anciens comme aux réformistes bousculés par le dynamisme communiste, la preuve qu’il était possible de faire face et de battre les staliniens à leur propre jeu.

Dès lors, entre les Auberges et les communistes, ce fut une lutte au couteau qui eut ses prolongements sur d’autres terrains et qui revêtit rapidement l’âpreté de celles que se livraient les adultes. Mais quels étaient donc ces groupes qui vont pendant cinq ans, animer le Mouvement laïque des Auberges de la jeunesse et qui, vers 1947, vont placer ce mouvement à l’avant-garde de la lutte de la jeunesse ouvrière ?

Trois tendances idéologiques vont se partager l’influence dans les groupes. D’abord les Jeunesses socialistes qui appartenaient à la gauche turbulente de la S.F.I.O. se réclamant de Marceau Pivert, du P.O.U.M. espagnol et dont les théories étaient teintées de blanquisme ; des trotskystes, comme de coutume répartis en plusieurs partis et dont l’orthodoxie marxiste fortement nourrie de textes en faisait de redoutables jouteurs contre les staliniens pour qui la doctrine se limitait à des à-peu-près glanés dans L’Huma du jour ; enfin des anarchistes de toute branche et de tout calibre, farouches partisans de la gestion directe, opposés à toutes les hiérarchies d’appareils et souvent en coquetterie avec la Fédération anarchiste. Mais à côté de ces groupes unis pour évincer les communistes et qui se disputeront âprement la direction politique du mouvement, un autre groupe, ou plutôt un autre type de militants répandu indifféremment dans les groupes constitués apparaissait un peu en retrait à l’observateur, tant il mettait d’attention à s’effacer des discussions politiques passionnées, attentif seulement à prôner la tolérance, l’unité, la conciliation avec les organismes de tutelle désignés par l’État en échange de subventions.

Ce groupe se composera de militants élus ou désignés, responsables à l’échelon départemental ou national, siégeant dans les commissions avec des représentants de l’État au département, avec des organisations syndicales, sociales, politiques. En contact permanent avec les notables, ils en prendront d’autant plus rapidement les habitudes qui sont des habitudes de facilité et de compromission que, issus pour la plupart des facultés, ils se préparent à des carrières administratives ou d’enseignement qui débouchent sur la politique. Pour eux, les Auberges seront surtout un réseau de relais pratiques pour les usagers et leur caractère utilitaire passera avant le caractère éducatif et gestionnaire que les groupes politisés entendaient leur conférer. Fils ou parents de professeurs ou de notables des villes de province, ils jouiront d’un prestige certain dû à leur capacité administrative et plus peut-être encore à leurs relations utiles. Avec les autres, ils participeront à l’élimination des communistes, leurs concurrents les plus dangereux dont les vues sur l’organisation ne sont pas différentes des leurs mais qui veulent coloniser en faveur de leur parti.

Même lorsqu’ils appartiendront aux Jeunesses socialistes, ce qui sera souvent le cas, le parti socialiste ayant monopolisé les responsabilités administratives et politiques à l’échelon départemental, ils défendront le principe de la tutelle gouvernementale qui est celui de la Fédération de l’enseignement qui parraine le mouvement. Une pointe de démagogie libertaire sur tous les problèmes de second plan qui ne mettent pas en cause leur place dans l’organisation, le problème des rapports entre les sexes, par exemple, l’apolitisme ou les guerres coloniales, leur procurera une clientèle de jeunes séduits par les grandes phrases sentimentales. Ils attendront leur heure, et leur heure viendra lorsque les luttes d’influences entre les trotskystes et les anarchistes atteindront leur point culminant, ce qui videra les groupes des usagers excédés par les querelles continuelles. Et c’est lorsque les Auberges étendaient leur influence technique, augmentaient le nombre de leurs adhérents, élargissaient leur champ à l’échelle internationale, qu’elles se vidèrent des militants actifs susceptibles de leur conserver leur caractère original.

Appuyés par le ministère qui avait suivi d’un œil inquiet cette poussée de fièvre gestionnaire et qui serrait et desserrait les cordons de la bourse à la demande soutenus par les notables, ces administratifs, grâce à un savant jeu de bascule et puissamment aidés par Albert Bayet aux ordres de son ministre, s’emparèrent de tous les leviers de commande de la Fédération des Auberges nouvellement crée et qui succédait au Mouvement laïque des Auberges, poussant leurs adversaires trotskystes et anarchistes sur la touche, favorisant l’expansion des groupes de caractère réformiste ou socialisant.

C’est alors que les militants révolutionnaires firent la faute que justement il ne fallait pas commettre : ils se retireront pour former le M.I.A.J., conservant toutes les valeurs qui présidèrent à la naissance des Auberges à la Libération, mais qui, coupé de la grande masse des jeunes, n’aura qu’une vie végétative. Ayant le champ libre, les administratifs purent, en toute quiétude, établir des contacts qui, plus tard, leur permettront de s’introduire dans les ministères culturels et parmi les organismes dirigeants des partis politiques et des multiples mouvements de gauche à caractère humanitaire. Et on peut prétendre que les éléments responsables des Auberges entre 1945 et 1960 furent surtout composés, comme d’ailleurs leurs compères de l’U.N.E.F. à partir de 1950, de jeunes gens qui menaient à la fois une carrière politique et une carrière tout court au sein des Auberges de la jeunesse et dont la vie militante était le support à la carrière dans l’administration qu’ils visaient.

Et les Auberges de la jeunesse - ce bouillonnement d’une jeunesse issue de la guerre où la liberté, l’égalité, le socialisme dans son expression la plus noble auront le premier rôle - échoueront. Il est remarquable de constater que ce mouvement en marge des disciplines traditionnelles n’aura pas de descendance directe. Fatigués et déçus, les militants des Auberges retourneront chez eux. Peu d’entre eux joueront par la suite un rôle dans l’organisation des luttes ouvrières. Après un ultime effort, lors de la constitution de la Fédération des Auberges, enfant bâtard du Mouvement laïque, pour lui inculquer l’esprit gestionnaire, ils baisseront les bras et ce seront au contraire les Auberges qui seront intégrés à l’esprit nouveau tout entier dirigé vers le confort de l’usager, même si parfois, dans les provinces - et je pense en particulier à la Bretagne - des bribes subsistent de ce que fut le Mouvement laïque des Auberges de la jeunesse.

Cependant, il nous faut remarquer que la puissance de ce milieu fut telle que les jeunes administratifs en resteront marqués et que, par la suite, nous les retrouverons - pour certains, en tous les cas - continuant leur carrière mixte, à la fois militante et d’attachés de cabinets ministériels, dans des organismes similaires aux Auberges. Je pense en particulier aux Maisons de culture, aux troupes théâtrales de province, dans les rouages de ces grands festivals où l’on habille les classiques de la littérature au goût du jour.

La grève de la Régie Renault.

On peut - je l’ai déjà dit - discuter de l’importance de cette jeunesse à la fois engagée à fond dans le social et désengagée envers les organisations politiques et même envers les organisations d’extrême gauche ; de son impact sur une jeunesse qui fut une des plus désengagées de l’histoire de ces cent dernières années. Il n’est pas contestable qu’entre 1945 et 1958, époque où le gaullisme prendra le pouvoir, c’est elle qui troubla le ballet savamment étudié et bien équilibré entre les majorités et les minorités successives.

Le point culminant qui marqua la rupture de cette jeunesse avec les partis politiques et son emprise sur tous ceux qui rejetaient la société représentée par la droite et la gauche unies dans un mariage gouvernemental contre nature, fut la grève foudroyante qui éclata à la Régie Renault au printemps 1947.

A tort ou à raison, la Régie Renault passe pour l’usine pilote qui permet de déceler l’état de santé moral des ouvriers de la métallurgie et, par voie de conséquence, du mouvement ouvrier français. C’est à la fois vrai et faux. Faux, parce que ce sont rarement, on pourrait même dire jamais, les ouvriers de chez Renault, ligotés dans des conventions d’établissement particulières, qui déterminent le climat initial et déclenchent les grèves sauvages. Vrai, car c’est à partir de la participation des ouvriers de chez Renault à une grève déclenchée en dehors d’eux que ce mouvement atteint l’ampleur nationale. Renault possède à la fois le poids décisif (nous l’avons vu en 1968) pour élargir un mouvement, mais également pour le freiner ou plutôt pour le dévier de son cours.

A la Libération, la C.G.T., rapidement reconstituée dans cette euphorie qui ignore naïvement les problèmes essentiels, avait fait de la Régie un bastion. Cela fut possible à la fois par les tâtonnements qui présidèrent à cette nationalisation particulière et surtout à l’activité des cellules communistes qui s’étaient fixé quelques gros objectifs dont certains - et je pense à Berliet, par exemple - ne seront pas atteints. Mais l’unité qui régnait alors dans l’organisation syndicale et qui avait facilité son expansion à la Régie, n’était que de surface et de la même qualité que celle entre communistes et socialistes au sein de l’équipe gouvernementale. Dans le syndicat de chez Renault, les cellules communistes, les groupes socialistes d’usine, les cellules trotskystes et les groupes anarchistes, avec des forces différentes et sans commune mesure bien sûr, se livraient à une lutte sans merci qui passionnait les problèmes les plus simples et les plus localisés.

Les communistes, par manque d’audace et peut-être plus par obéissance à Moscou encore en guerre et qui désirait battre les Américains de vitesse dans la course vers Berlin, avaient manqué une occasion de prendre le pouvoir qui ne se représenterait plus sous cette forme insurrectionnelle, conforme à l’imagerie léniniste. Ils pratiquaient à fond la politique de la main tendue à tous « les patriotes » qu’ils engageaient, en roulant les yeux de la grand-mère loup du petit chaperon rouge, à rentrer dans le Front des Français dont le plus bel ornement était Louis Marin, vieux réactionnaire mêlé à toutes les combines parlementaires de la deuxième moitié de la IIIè République. Après le départ de de Gaulle, sous les ministres Gouin, Blum et Ramadier, leur politique de soutien et de collaboration avec la bourgeoisie avait été constante. Naturellement, et malgré leurs protestations, cette bourgeoisie les avait payés en monnaie de singe et leur avait refusé les postes clés, comme le ministère de l’Intérieur, des Affaires étrangères ou de la Guerre qu’ils convoitaient sans vergogne. Mais, en contrepartie, elle les avait poussés vers les ministères économiques remplis de pièges et de chausse-trapes. Ils avaient accepté. Jeux de larrons où chacun espérait bien trouver son compte.

Cependant, si le jeu de la bourgeoisie était clair, celui des communistes l’était moins. Il s’agissait, pour la majorité parlementaire, de lier le parti communiste à sa politique de classe. Pour les communistes, s’introduire dans le rouage économique afin de le mieux maîtriser dans le cas où ils prendraient le pouvoir, démontrer leur compétence qui n’était pas alors bien établie, placer dans les usines, aux postes clés, des hommes sûrs. Tout cela pouvait paraître des raisons plus sérieuses que leur amour immodéré de la patrie dont ils faisaient un bruyant étalage, mais ne justifiait qu’imparfaitement l’abandon de la lutte des classes, élément essentiel de la prise de conscience des travailleurs qui, selon le jargon marxiste, devait être le facteur révolutionnaire décisif.

Ce fut l’époque du « retroussez vos manches » de Croizat Ce fut également celle des superbénéfices industriels, d’autant plus mal accueillis par la population que les restrictions nées de l’Occupation se poursuivaient. Cette politique coûtera par la suite plus d’un million de voix au parti. Elle sera appliquée avec rigueur, c’est certain, mais les commentaires qui la justifieront en rejetant la responsabilité sur les autres tendront le climat politique. Entre les réformistes et les communistes, l’atmosphère se détériorera. Dans la C.G.T., le parti avait entrepris de reconquérir une à une les plus puissantes fédérations d’industrie. Pour répondre à cette agression, des groupements, qui aboutiront bientôt à la scission et à la constitution de Force ouvrière, se préparaient activement.

* * *

A la Régie Renault, il existait une minorité syndicaliste révolutionnaire composée de jeunes ouvriers. Cette minorité se développait dans l’ombre, protégée par les éléments réformistes du syndicat désireux de faire pièce à leur adversaire.

Le noyau le plus compact de cette minorité était formé par le groupe socialiste de l’entreprise, composé dans sa grande majorité par des jeunes qui suivaient la fédération S.F.I.O. de la Seine, passée avec armes et bagages au gauchisme que préconisait Marceau Pivert. Un groupe solide se réclamant des diverses obédiences trotskystes et des militants anarchistes, les uns à la Fédération, les autres à la Confédération nationale du travail, nouvellement créée, complétaient cette minorité hétéroclite. Parmi ces derniers se trouvaient de nombreux réfugiés espagnols qui conservaient le dynamisme acquis au cours de la guerre civile et qui rêvaient de revivre les grandes heures de 1936. Ces groupes minoritaires, séparés par des points de doctrine multiples, avaient en commun une haine indescriptible du stalinisme qui, un peu partout dans le monde, mais en particulier en Russie et en Espagne, avait assassiné à la suite de procès monstrueux ou simplement fait disparaître après les avoir déshonorés tous les militants socialistes, anarchistes-communistes ou syndicalistes qui les dénonçaient devant les travailleurs comme une nouvelle classe dirigeante en puissance.

Le départ de de Gaulle chassé par un référendum aggrava la situation. Les difficultés du ravitaillement, le blocage des salaires, l’échec du blocage des prix déclenchèrent une vague de grèves qui, déjà, furent des grèves sauvages, en ce sens que le Bureau confédéral n’y eut aucune part, les réformistes comme Jouhaux essayant encore de limiter les oppositions qui devenaient de plus en plus vives. Les mouvements dans le Livre et aux P.T.T., animés par des syndicalistes révolutionnaires, virent des incidents qui mirent aux prises les grévistes et les communistes qui, au nom de l’unité, jouaient allègrement aux briseurs de grèves. Les ouvriers des P.T.T. avaient été contraints de mettre en batterie les pompes à incendie pour noyer l’ardeur de ces nouveaux auxiliaires du patronat français et de son État de classes.

A partir de ces incidents, il existe, en fait, deux C.G.T. : la C.G.T. officielle qui, par la voix des ministres communistes et socialistes, soutient la politique du gouvernement dont ils font partie, et l’autre, composée des militants qui protestent contre « le manque de pain, le manque de vin, le manque de viande qu’il faut se procurer au marché noir à des prix qui dépassent les possibilités des salaires actuels », proclame un tract distribué largement par les anarchistes à la Régie Renault.

Et chez Renault où la colère gronde, le mécontentement qui couve dans le pays va éclater avec une fureur inconnue depuis l’avant-guerre.

Réunis par ateliers, en dehors des responsables nationaux du syndicat, les ouvriers chiffrent l’augmentation nécessaire à dix francs de l’heure. La C.G.T. répond par la proposition d’une prime au rendement de trois francs. Le conflit entre les ouvriers et la direction syndicale derrière laquelle la direction de la Régie s’abrite, éclate au grand jour.

Le 25 avril 1947, les ouvriers du secteur Collas, entraînés par un groupe de syndicalistes trotskystes, débrayent. On stoppe les machines, des orateurs improvisés grimpent sur les établis, les ouvriers se rassemblent, se mettent en colonnes et, pendant qu’une délégation demande à être reçue par la direction, ces colonnes sillonnent l’usine, atelier par atelier, débrayant sur leur passage les équipes, les unes après les autres.

Un instant désarçonnés, les responsables de la C.G.T. vont s’employer d’abord à rassembler leurs homme., puis à faire reprendre le travail. Leur désarroi est à son comble. Un tract cégétiste proclame : « Les gaullistes, trotskytes et anarchistes veulent faire sauter l’usine. » Le lendemain, au cours d’un meeting monstre où les chefs communistes sont hués, les travailleurs approuvent la revendications du Comité de grève qui vient d’être élu, atelier par atelier. Les communistes ne s’avoueront pas battus et, le 28, ils essaieront de rallumer les fours. Des heurts violents se produisent et, pendant quarante-huit heures, les jeunes révolutionnaires seront maîtres de l’usine. Un car prêté par la Fédération socialiste, muni d’un haut-parleur, sillonne les quartiers. Le climat est extraordinaire autour de l’usine. De jeunes révolutionnaires venus de tous les coins de Paris et de la banlieue accourent pour s’affronter avec les communistes qui, eux aussi, ont fait appel à des renforts extérieurs.

Devant la pression populaire, les communistes céderont et, après quelques propositions transitoires, destinées à sauver la face, à leur tour ils réclameront cette augmentation de dix francs contre laquelle ils viennent de se battre pendant une semaine au nom de ce qu’ils appellent l’intérêt de la nation. Cependant, le nombre commence à parler, les cégétistes se sont regroupés, la lassitude qui est la caractéristique des révoltes sauvages apparaît. Le problème s’est déplacé de l’usine à un échelon supérieur, celui du Parlement et celui du gouvernement. Au Parlement, Duclos s’exclame :

« Nous ne nous laisserons jamais tourner sur notre gauche. »

Thorez, la main sur le cœur, nous joue un numéro qui était autrefois la spécialité d’Édouard Herriot et, en demandant au gouvernement de faire un effort en faveur des ouvriers, afin de tirer le parti d’embarras, s’écrie en pleurnichant :

« Mais enfin, n’avons-nous pas été loyaux, n’avons-nous pas soutenu votre politique de blocage des salaires ? Si le monde ouvrier a accepté cette politique, c’est grâce à nous. »

C’est rigoureusement vrai ; mais cet homme ne comprend pas que la bourgeoisie qui a tiré de lui tout ce qu’elle pouvait tirer est décidée à le jeter par-dessus bord. Le gouvernement fera la sourde oreille et les ministres communistes se retireront, non pas chassés par le président du Conseil d’alors, comme ils le prétendent aujourd’hui, mais par la colère des ouvriers de la Régie Renault.

Un artifice de procédure permettra au gouvernement de céder sans perdre la face et tout rentrera dans l’ordre à la Régie, malgré les anarchistes. Le Libertaire mettra les travailleurs en garde :

« Les métallos de chez Renault sont en grève contre les directions syndicales traîtres. Le comité de grève sorti spontanément de la lutte ne doit pas avoir peur de s’affirmer face aux autorités... il faut que les grévistes passent à une action énergique, qu’ils s’imposent. Non seulement ils doivent occuper l’usine, mais ils doivent la remettre en marche pour leur propre compte sous leur propre gestion. »

Le problème de la grève gestionnaire est posé. Vingt ans plus tard, il sera repris par une nouvelle génération sous le slogan de l’autogestion. Mais dans ces deux occasions, c’est la pensée anarchiste définie par Proudhon qui apparaîtra comme le recours suprême des ouvriers en lutte contre le patronat et l’État.

A la Régie Renault, parmi les travailleurs en lutte contre le gouvernement, la direction et les directions syndicales, les jeunes furent les plus actifs. Nombreux parmi eux étaient des membres des Auberges de la jeunesse, familiarisés avec les problèmes de gestion et ils furent un lien entre les diverses organisations de jeunes qui se ruèrent à l’assaut des bastions de la société de consommation alors à sa naissance. La grève de chez Renault fut le point culminant de la première contestation de la jeunesse contre les appareils, y compris les appareils révolutionnaires ou syndicaux. Mais il lui fut impossible d’élargir ce mouvement à d’autres corporations, les P.T.T. ou le Livre, par exemple. Le poids de l’appareil communiste un instant désarçonné mais « rééquilibré » par le nombre et la discipline de ses militants, finira par étouffer la révolte improvisée des jeunes. Ceci explique la reprise en main du mouvement ouvrier par les staliniens qui n’hésitèrent pas à abandonner les délices aléatoires du pouvoir pour conserver leur influence auprès des masses.

Cependant cette victoire sera une victoire à la Pyrrhus. Le premier fruit de la grève de chez Renault sera la scission syndicale et la constitution de Force ouvrière et nulle part la C.G.T. communiste ne se trouvera en état de faire la décision. Comme ses masses électorales, ses effectifs politiques et syndicaux iront en s’effritant, ses militants vieilliront mal et la routine journalière l’emportera sur l’aspiration initiale à une société sans classe. La grande grève des mineurs sévèrement réprimée par le socialiste Jules Moch et à nouveau une grève des P.T.T. à caractère généralisé montrèrent ses limites lorsqu’elle mène seule la lutte sociale et l’influence des autres centrales syndicales, ses rivales. Chez les mineurs, avec la C.F.T.C., chez les postiers avec F.O., elle trouvera une opposition constante. Rejetée dans le ghetto, sans alliés sur sa droite comme sur sa gauche, elle devra se cantonner au rôle d’épouvantail déplumé et utile à une bourgeoisie près de laquelle elle jouera le rôle du grand méchant loup.

Les folies meurtrières de Staline enfin révélées lui porteront un coup dont elle ne se remettra d’ailleurs jamais complètement, quels que soient les sourires enjôleurs qu’elle dispensera aux autres organisations syndicales.

La tentation politique des anarchistes

La Fédération anarchiste avait joué un rôle qui n’était pas négligeable pendant la grève de la Régie Renault. Ses militants les plus populaires avaient été bien accueillis par les travailleurs en grève, comme par les militants des autres organisations d’extrême gauche mêlés comme eux à cette lutte. Le numéro de son journal, Le Libertaire, consacré à ce mouvement s’était vendu à cent mille exemplaires, tirage jamais atteint par un journal anarchiste.

Dans l’organisation syndicale, au sein de groupements du type des Auberges, les militants de la Fédération sont tolérés, sans plus. La Fédération n’y joue aucun rôle dirigeant. Au contraire, elle subit le préjugé qui englobe les autres organisations politiques. Les critiques que les jeunes font de son appareil administratif sont les mêmes que celles qu’ils font des autres appareils de ce type. On l’accuse parfois de « dictature ». On lui reproche de ne pas pratiquer dans ses réunions ou dans son journal une liberté totale qui permettrait à tous ceux qui le désireraient, appartenant ou non à la Fédération, de s’exprimer. Et c’est très curieusement que nous retrouvons à ces critiques un ton qui est celui qu’on entend couramment dans la bouche des jeunes issus des mouvements de mai 1968, ce qui est une preuve certaine de la filiation de la jeunesse de 1968 avec celle de 1948.

Nous sommes déjà en présence d’une jeunesse pour laquelle seules les tâches nobles justifient l’engagement, qui refuse l’organisation et ses servitudes mais qui, au moment où elle se trouve en état d’agir suivant son goût particulier, exige que soit mis à sa disposition tout ce que d’autres ont dû créer sans qu’elle-même consente à participer à cette création.

Un lien spécial unissait cependant la jeunesse contestataire de cette époque avec la Fédération anarchiste. Quelle que fut la méfiance réciproque qui les séparait, leurs buts étaient les mêmes et, dans une certaine mesure, les moyens pour y parvenir se recoupaient. Leur commun dénominateur était la gestion ouvrière (on ne disait pas encore l’autogestion).

De ces centaines de jeunes qui passeront par les groupes de la Fédération anarchiste, certains resteront qui ne seront pas forcément les meilleurs. Ceux-là ne mettaient pas en doute les nécessités de l’organisation ni les limitations qu’elle imposait à la liberté de chacun d’elle si elle se voulait efficace, à la condition que cette espèce de contrainte volontaire s’accomplisse dans le sens où ils le désiraient et en faveur du clan qu’ils prétendaient représenter.

Ce fut la première tentation politique du mouvement anarchiste et celle ci aboutira à son éclatement.

A travers et grâce à cette hérésie libertaire qui s’infiltrait dans tous les groupes de jeunes politisés, le mouvement anarchiste s’était développé, sa presse était florissante, ses groupes nombreux. A son siège social qui était en même temps une librairie, cinq permanents assuraient le travail de l’organisation. Parmi eux, un jeune garçon à la mine ahurie qui fera parler de lui. Il s’appelait : Georges Brassens.

Ce succès apparent gonfla quelques têtes qui crurent un instant que la Fédération avait la vocation d’une organisation de masse. Aveuglés par la réussite du mouvement libertaire espagnol qui avait dû son importance à son organisation syndicale, la C.N.T., ils renforceront l’appareil administratif, constitueront des commissions, des comités, des secteurs, des régions, qui furent autant d’écrans entre les « responsables » devenus prolifiques et les militants de base. Bref, telle la grenouille qui s’était voulue aussi grosse que le bœuf, la Fédération anarchiste éclata.

Et tout débuta par ce culte à la jeunesse qui est la marque originelle de tout politicien à l’affût d’un « job ». On constitua une organisation de jeunesse à laquelle on inculqua les vérités révélées au « forcing ». Puis, l’appareil bien en main, on élimina, les uns après les autres, les militants qui déplaisaient. Enfin, après avoir travaillé dans le détail, on s’attaqua au gros qui, avec cette passivité propre aux militants dans les périodes de creux, avait laissé faire et, en un tournemain, la Fédération anarchiste se trouva transformée en une Fédération communiste libertaire dont les moyens déclarés étaient électoraux et dont le modèle révolutionnaire s’indexait sur la rébellion nationalistealgérienne. Même si, à cette époque, on ne posa pas à font le problème théorique, ce fut la première tentative de l’hérésie marxiste qui avait gagné l’économie capitaliste et qui s’attaquait à la pensée libertaire.

On ne peut comprendre parfaitement mai 1968 si l’on ne saisit pas l’articulation de ce quadrille qui, à cette époque, verra le marxisme entamer l’économie capitaliste et s’attaquer, au nom de l’efficacité, aux organisations libérales, voire libertaires, alors que l’anarchie - réflexe de défense instinctif - va gagner la jeunesse de la société bourgeoise et entamer les organisations politisées d’extrême gauche, voire de gauche. Chacune des grandes propositions de construction d’un monde différent marquera des points sur l’aile la plus faible de l’adversaire.

La Fédération anarchiste, solidement implantée en province, possédait dans la région parisienne un groupe qui fera parler de lui : le groupe Louise Michel. Il prendra en main la liquidation des politiciens et la reconstruction du mouvement anarchiste. Aidé par les groupes des grandes villes, un an lui suffira pour mener cette tâche à son terme. Et, exsangue, vidée d’une partie de sa substance, abandonnée par une jeunesse qui, même lorsqu’elle lui donnait raison - et ce sera souvent le cas - refusait de s’engager, la nouvelle Fédération anarchiste et son journal Le Monde libertaire essaieront de remonter la pente.

Les débuts seront difficiles. Cependant les esprits critiques discerneront rapidement le rôle que celle-ci sera appelée à jouer. Le grand rêve s’est envolé : la Fédération ne sera jamais une organisation de masse, une organisation monolithique. Elle restera une organisation de groupes multiples ayant chacun leur originalité propre. Mais malgré les combats difficiles, elle accomplira scrupuleusement la mission à laquelle tend toute organisation libertaire ambitieuse. Ce rôle, elle va le remplir. Pour tous ceux qui, de près ou de loin, se réclameront de l’anarchie, qu’ils la jugent sévèrement ou avec indulgence, c’est à partir de la Fédération anarchiste qu’ils se détermineront. Pendant cette période plate de la vie du mouvement révolutionnaire, entre les années 1950-1968, elle conduira une nouvelle génération à la maturité. La Fédération sera mêlée à tous les événements qui aboutiront à ce réveil prodigieux du socialisme libertaire.

Garry Davis et l’illusion pacifiste

Pendant toute cette période marquée par la collaboration de classes puis par l’isolement du parti communiste, la jeunesse va lentement s’imprégner des propositions anarchistes. Ce sont les milieux étudiants cherchant une voix en dehors des partis de gauche qui, les premiers, retrouveront les formules du vieux socialisme utopique injustement décrié et cependant véhicule émotionnel puissant. L’Ode à Charles Fourier d’André Breton donnera le ton. Ainsi, dès 1948, nous verrons à Lyon un syndicat autonome d’étudiants gérer une imprimerie. A Marseille, à la même époque, un front universitaire se réclamera de la gestion directe des entreprises par leur personnel. Mais c’est dans l’affaire Garry Davis, autour du mouvement qu’il créera et qui regroupera de nombreux universitaires et étudiants, que l’hérésie libertaire de la jeunesse s’accentuera.

Garry Davis, les citoyens du monde, un gouvernement mondial ? Autant de formules floues à leur origine et qu’aujourd’hui le temps a estompées, effacées.

Lorsque le petit homme vint étaler sa tente, ou plutôt étaler son sac de couchage d’abord sur les marches du Palais de Chaillot, puis devant la prison du Cherche-Midi (sac de couchage qui était le symbole des organisations de jeunes qui refusaient les contraintes des partis), son geste fut accueilli par un immense élan du cœur par une jeunesse qui avait dit non à la guerre et oui à un pacifisme sentimental, qui prenait ses sources dans des philosophies orientales et que quelques-uns teintaient d’esprit libertaire. Des anarchistes de toute espèce et en particulier des intellectuels se pressèrent autour de Garry Davis, attendant de cet homme sans grande envergure, paré à la fois de sa qualité d’ancien bombardier et de son allure scoute, qu’il déclenchât le miracle. D’autres, des militants, verront en lui le détonateur qui mettra en route la lourde machine ouvrière. « C’est la première étape, un premier pas vers la libération humaine et universelle que nous défendons depuis toujours et nous la saluons », écrira Le Libertaire qui cependant ajoutera, à l’adresse d’une jeunesse déçue et prête à se jeter dans les bras de n’importe quel sauveur pourvu qu’il soit en dehors d’une organisation et parle en son nom personnel : « ... il faudrait quo cette tendance pacifiste évolue vers une position nettement révolutionnaire ».

Nous sommes loin du compte. Le trust intellectuel qui entoure Garry Davis pense exactement le contraire et celui-ci, tel le Christ, continue son périple et répand la bonne parole jusque chez Ferrodo, une usine de Saint-Ouen. Le sommet de cette campagne pour la citoyenneté du monde sera le meeting du Vel’ d’Hiv’, où quinze mille personnes rassemblées écoutent le prophète et que les militants de la Fédération anarchiste transformeront en une vaste kermesse libertaire. Il suffira qu’au milieu des formules creuses relevant d’un pacifisme bêlant, un vieux savant, le professeur Girard, s’écrie que « la misère était la cause des guerres et que la situation de l’humanité était dans les mains des hommes, qu’il fallait faire la révolution », pour que l’assemblée s’évade du cirque pour retrouver la virilité révolutionnaire.

Après quelques succès prometteurs, le mouvement « Les Citoyens du monde » stagne. Seule la jeunesse en marge, les étudiants et quelques intellectuels se sont laissés convaincre. Les ouvriers restent dans l’expectative. Les communistes se taisent, ce qui alors apparaît énigmatique à tout le monde mais qui, aujourd’hui, s’explique aisément. A l’échelon international, ils préparent alors une campagne mondiale pour la paix où on retrouvera comme par hasard bon nombre des intellectuels compagnons du citoyen du monde alors bien oublié. On peut donc penser que l’affaire Garry Davis dut les embarrasser.

En dehors de Sarrazac, de Breton, l’entourage de Garry Davis est composé de cryptostaliniens que le parti communiste utilise à toutes ses sauces intellectuelles, Martin-Chauffier, Vercors - (ce dernier, dans un moment de lucidité, écrira : « Je suis une potiche ») - etc., Sartre et Camus, les deux grands noms de l’intelligentsia française, un peu méfiants, restent en retrait. Ces intellectuels chambrent « le petit homme », tiraillé entre ces grands fauves de la pensée qui ne voient en lui qu’un instrument.

Et l’aventure se terminera à la Mutualité, au cours d’un meeting organisé par la Fédération anarchiste que je présiderai et où André Breton constatera :

« Pour ceux qui considèrent - et je suis de ceux-là - que ce qui, à chaque époque, est essentiel à retenir de l’héritage culturel est ce qui peut aider à l’émancipation de l’homme, nous retiendrons Fourier et Proudhon, nous retiendrons, avec réserve, Marx et Lénine, nous retiendrons Sade et Freud et aussi Rimbaud et Lautréamont. Pour ceux qui mesurent l’époque où nous vivons à l’échelle des inspiration. qui furent celles-là, force est de reconnaître que les causes d’amertume ne peuvent manquer. »

Ainsi Garry Davis paraît bien loin de la méditation philosophique du poète et du sociologue.

Et l’aventure Garry Davis va être la dernière illusion de cette jeunesse en marge qui n’accomplira pas son contrat.

L’effondrement progressif.

Cinq années ont passé. Le grand rêve du socialisme humanitaire de caractère planétaire a sombré, écrasé par le poids des adultes repris par les jeux politiques qui, avant la guerre, les avaient conduits à Munich, puis à Bordeaux. Les hommes des Auberges pour qui, déjà, la révolution était un jeu, sont irrécupérables. Nous les verrons s’éloigner, la bouche pleine de paroles révolutionnaires, cultivant leur jeunesse, comme l’ancien combattant cultive « sa guerre ». Ils ne seront jamais bien loin et nous les retrouverons aux grandes occasions, dans les manifestations ou dans les fêtes du mouvement révolutionnaire. Mais ils seront absents de l’organisation qui assume la tâche modeste d’être la transition. Les soubresauts qui vont agiter les quinze prochaines années se dérouleront en dehors d’eux et, dans le meilleur des cas, ils se contenteront de faire de la figuration.

Et ce n’est pas propre aux mouvements d’extrême gauche. Il suffit de regarder les directions des partis de gauche pour constater le nombre infime de militants aujourd’hui chevronnés issus de leur propre organisation de jeunesse. Ce déchet pose d’ailleurs et posera pour l’avenir le problème que constitue une organisation de jeunes qui forme un milieu particulier où le jeu et la lutte se mêlent étroitement et marquent le militant qui ne peut plus reprendre le rythme de l’organisation adulte.

Les quinze années qui vont s’écouler verront dans le domaine politique et économique des mutations profondes. Elles seront un retour aux traditionnelles habitudes du mouvement révolutionnaire entre les deux guerres mondiales. Les guerres coloniales viendront assurer le relais émotionnel nécessaire aux affrontements politiques. Mais les oppositions qu’elles susciteront seront le reflet des luttes politiques des adultes et ces luttes n’auront plus ou n’auront pas encore cette pureté un peu folle que suscite l’idéal du socialisme à caractère libertaire. Cependant elles amèneront sur le devant de la scène une nouvelle classe de la population qui, auparavant, n’avait joué qu’un rôle de complément dans les batailles sociales : les étudiants. Et elles ramèneront de Gaulle et un nouveau régime qui ne sera qu’une mouture plus élaborée de la démocratie parlementaire.

La guerre d’Algérie créera dans le pays une équivoque dont le mouvement anarchiste souffre encore. L’opposition solide, efficace, fructueuse, sera menée par des étudiants appuyés d’assez loin par les nouvelles jeunesses révolutionnaires. Les partis politiques de gauche verront d’un œil irrité cette immixtion des jeunes dans cette affaire regardée par eux comme les concernant exclusivement. Cette lutte, ils étaient décidés à la mener en respectant les traditionnels gadgets : patrie, religion, propriété, considérés par eux comme essentiels à leurs succès électoraux futurs. Les étudiants trichaient, refusaient de respecter les règles, et les politiciens socialistes, syndicalistes et communistes ne manqueront pas de dénoncer ces « galopins » qui prétendaient briser le cours de l’histoire. Reprenant le relais, les étudiants prétendaient mener leur combat en marge, suivant un schéma que la génération précédente leur avait tracé. Et on le vit bien lorsqu’un homme seul, Mendès-France, posa les problèmes en dehors des intérêts des appareils habituels ; la jeunesse des écoles se pressa autour de lui, déclenchant un mouvement d’opinion qui obligea les organisations sclérosées à le suivre de mauvaise grâce.

Les jeunes étudiants, comme l’infime minorité de la jeunesse ouvrière qui suivait de loin leur action, reflétaient un complexe révolutionnaire refoulé. L’échec de l’évolution socialiste au lendemain de la Libération, l’évolution économique qui désagrégeait les organisations syndicales et les refoulait au rôle de sociétés de secours mutuel les déconcertaient. La lutte contre le colonialisme devint pour eux une lutte pour la révolution dont, généreusement, ils attribuèrent l’intention à ces mouvements anticoloniaux qui luttaient pour la libération de leur pays. Mais ceux-ci menaient cette lutte au nom de « leur patrie » ou de « leur religion ». Une fois débarrassés des coloniaux, ils s’empresseront de reprendre à leur propre compte l’exploitation des masses libérées du colonialisme. Quelques versets marxistes utilisés par ces aspirants capitalistes, placés aux bons endroits et destinés à justifier l’appui matériel des démocraties populaires et l’appui moral de l’extrême gauche révolutionnaire, firent l’affaire.

D’autre part, ces jeunes étudiants promis à un avenir confortable ne faisaient que passer au Quartier latin où ils jetaient leur gourme, pris par l’ambiance que ce milieu sécrète. Ils se relayaient dans cette lutte anticoloniale par vagues successives, ajoutant encore à la confusion générale, avant d’aller, dans la province, jouer le rôle pour lequel on les avait formés, c’est-à-dire encadrer le pays pour le compte de la société bourgeoise alors en pleine évolution. Absorbés par les cadences de plus en plus rapides de l’évolution, passionnés de technique, ils s’intégreront rapidement. C’est ce qui explique que, si le noyau anticolonial des étudiants fut constant, tout comme, avant lui, celui des Auberges de la jeunesse, il ne donnera pas les fruits qu’on pouvait attendre d’une telle contestation. Enfin l’U.N.E.F., organisation d’origine corporative, ne possédait pas les structures nécessaires à une organisation de caractère révolutionnaire. Les idéologies ne vont pas tarder à s’en apercevoir et, comme pour les Auberges de la jeunesse en 1945, elles vont se précipiter en son sein pour tirer parti de son dynamisme.

Cette guerre d’Algérie se déroulera d’ailleurs curieusement en marge du pays. L’opposition sera menée par la gauche, empêtrée dans ses contradictions, sous l’œil des communistes qui se contenteront de démonstrations verbales. L’incohérence est alors à son comble. C’est le chef du parti socialiste qui mènera la guerre avec le plus de rigueur alors que les militants socialistes sont pour la libération de l’Algérie. C’est de Gaulle, le représentant de l’armée et de la bourgeoisie, qui conclura la paix, alors que ses partisans sont pour une lutte à outrance. Et le retour au pouvoir du général sera vraiment une journée de dupes pour ses auteurs. C’est à cet instant qu’ont sombré tous les espoirs de réconciliation entre la gauche classique et la jeunesse du pays.

Cet affrontement pour ou contre la présence française en Algérie sera un affrontement entre politiciens dont toutes les motivations ne seront pas exemplaires. La gauche - je parle de la gauche des états-majors - a le souci des « intérêts de la France » (lire : de son propre intérêt électoral) et elle fait la guerre d’Algérie. La droite - je veux dire de Gaulle et son entourage - a le souci du renom du pays (lire : la possibilité d’enlever des voix à la gauche) et elle fera la paix en Algérie. Mais les hommes de droite de la base feront l’O.A.S. contre de Gaulle et les hommes de gauche participeront aux manifestations contre Guy Mollet.

Une même incohérence présidera à l’attitude de l’extrême gauche révolutionnaire et en particulier des anarchistes, sinon de la Fédération anarchiste.

Les racines profondes de la rébellion plongeaient dans le syndicalisme révolutionnaire qui avait, entre les deux guerres, fortement influencé l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj, par l’intermédiaire de La Révolution prolétarienne. Bien que rejeté par le F.L.N., le vieux leader algérien faisait encore figure d’oracle parmi les groupes d’extrême gauche qui exploitaient jusqu’à la corde ce qui lui restait de prestige. Poussés par le sentiment de frustration d’une jeunesse active qui identifiait les nationalistes algériens à ses espoirs révolutionnaires, les politiciens qui avaient investi la Fédération anarchiste emboîtèrent le pas et, après avoir récupéré André Marty exclu du parti communiste, ils essaieront d’identifier la lutte des partisans de Messali Hadj, alors en perte de vitesse, à l’anarchisme particulier qu’ils proposaient aux jeunes...

La Fédération nouvellement reconstituée ressentira jusque dans ses rangs cette confusion et Le Monde libertaire devra écrire :

« Nous sommes contre le colonialisme car nous sommes pour les droits de chacun de disposer de lui-même. Nous sommes contre la guerre d’Algérie car nous pensons que les travailleurs n’ont aucune raison de mourir pour l’impérialisme et nous disons que les travailleurs n’ont rien à gagner à cette guerre. Mais cette prise de position contre la guerre d’Algérie ne peut être, en aucun cas, une approbation du F.L.N. En Algérie, les hommes ne luttent pas pour leur libération mais pour se donner de nouveaux maîtres. Et l’expérience nous a appris que, lorsqu’un peuple prend parti pour l’un ou l’autre des clans qui l’exploitent, la victoire finale de l’un d’eux le replonge, pendant des années, dans ses chaînes. »

Et, solidement arc-boutée contre la démagogie de caractère marxiste, la Fédération refusera de se laisser engager derrière des personnages comme Ben Bella, Castro et quelques autres. La situation actuelle des populations « libérées du colonialisme » et qui sont exploitées par leur bourgeoisie locale fortifiée pour des décennies par « leur victoire », est la démonstration la plus évidente de son désir de clarté. Le Libertaire disait :

« Pendant des siècles, les hommes se sont fait tuer pour du vent, pour des mots, pour la satisfaction de changer de maître. Sous le fallacieux prétexte que tout n’était pas possible, les révolutionnaires sont devenus des oppresseurs. Il faut en finir avec l’équivoque. Toute révolution qui n’a pas, en première page de son programme, l’égalité économique, est un mensonge destiné à substituer une classe à une autre, mais à maintenir les classes. »

Le combat sera difficile et aura des répercussions profondes à l’intérieur de l’organisation anarchiste, constamment investie par de jeunes bourgeois n’ayant comme connaissances théoriques que des rudiments de marxisme ingurgités à la Faculté par des professeurs adeptes de la secte. Par vagues successives, ils adhéreront à la Fédération anarchiste avec l’espoir d’en faire un parti marxiste gauchiste et s’en retireront en braillant des anathèmes avant de disparaître de la scène pour aller grossir les divers clans de la bourgeoisie. Mais malgré l’appui qu’ils trouvèrent parfois auprès de jeunes anarchistes impatients, leur impact sur la jeunesse sera nul. Les dix premières années de son histoire furent, pour la nouvelle Fédération anarchiste, des années de transition. Pourtant, elle sera constamment présente dans les luttes sociales ou dans les luttes contre la guerre.

C’est elle qui sera à l’origine, en 1958, des comités de défense révolutionnaires qui réuniront les trotskystes, les syndicalistes révolutionnaires, les surréalistes, contre le coup d’État gaulliste. Elle participera à la maigre manifestation, à la République, au sein du groupe compact de tous les gauchistes d’alors à la tête duquel, entouré d’intellectuels, il y avait André Breton. En 1962, au cours de la nuit tragique où Paris attendait l’arrivée des parachutistes venus d’Algérie pour remettre de l’ordre dans le pays, elle répond à l’appel de la Fédération de l’Éducation nationale et participera à l’organisation de la résistance, en liaison avec les organisations révolutionnaires d’extrême gauche et avec le syndicalisme libre. C’est un de ses groupes qui, à Paris, organisera contre l’O.A.S. la seule réunion publique de cette période. L’O.A.S. réagira en plaçant une bombe dans la salle de cinéma du XVIIIe arrondissement où se tenait cette réunion et fera sauter la maison du conseiller municipal communiste du quartier. Celui-ci cependant était bien innocent et simplement rallié à la dernière minute au Comité contre l’O.A.S., après avoir, en vain, essayé d’en faire exclure les anarchistes.

L’arrivée au pouvoir de de Gaulle, la fin de la guerre d’Algérie furent assurément le creux de la vague du mouvement ouvrier français. Les partis de gauche collaboraient, le parti communiste se livrait à ses manifestations périodiques à quoi on reconnaît l’opposition de Sa Majesté, les organisations syndicales, occupées à défendre l’essentiel, restaient sur la défensive, l’extrême gauche révolutionnaire maintenait péniblement une tradition de luttes dans le mouvement ouvrier, les étudiants dont la cohésion ne subsistait que grâce à ce ciment, la guerre d’Algérie, faisaient du spectacle. Ce qui composait la véritable opposition au régime, l’organisation trotskyste et l’organisation anarchiste, vivaient maintenant l’espoir de jours meilleurs, souvent unis dans des comités syndicaux ou autour de petits journaux ouvriers dont la plus belle réussite fut certainement L’Unité.

La génération précédente de jeunes s’était désagrégée mais, à l’ombre des minuscules organisations d’extrême gauche et souvent en désaccord avec elles, une autre jeunesse s’éveillait à la vie sociale qui allait ébranler la société de consommation par un cri de défi qui, aujourd’hui encore, retentit et trouble la bonne conscience :

« Le pouvoir est dans la rue ! »


DEUXIÈME PARTIE

PREMIER CHAPITRE - LA TRANSITION

La situation à la fin de la guerre d’Algérie. - Les monstres sacrés : Breton, Camus, Brassens, Ferré. - Le sexe, la paix : Armand, Lecoin. - Le virus gagne en profondeur.

« A mesure où La Voix du peuple paraît, je vais, frémissant, le détacher à la ficelle où il pend contre les vitres du marchand de vin ; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais d’acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes autant que le soleil dans les vitres et il me semble que je vois, à travers les lignes, flamboyer une baïonnette.

» Pas d’enthousiasme ? Ah ! qu’on soulève un pavé et vous verrez si je ne réponds pas à présent à l’appel des barricades, si je ne vais pas me ranger, muet et pâle, sous la bannière où il y aurait écrit : ’mourir en combattant’. » (Jules VALLÈS, Le bachelier.)

La situation à la fin de la guerre d’Algérie.

Une fois la guerre d’Algérie liquidée, le pouvoir gaulliste va s’installer dans une relative tranquillité favorisée par la stabilité économique due à l’accroissement de la production. Celle-ci était le fruit de l’évolution des techniques rendue possible grâce aux mesures prises par les ministres de la IVe République pour réglementer la production et le marché. Le gaullisme sera le bénéficiaire de ses prédécesseurs et de la conjoncture, ce qui déclenchera dans la population une euphorie que la presse quotidienne et la littérature de circonstance orchestreront sans aucune mesure.

Dans le pays, l’information est aux mains de la politique et des affaires. Et chacun sait que la politique et les affaires ne livrent à l’information que les éléments qui favorisent leur développement dans un sens bien déterminé. Ils y sont conduits par le sentiment naturel qui les pousse à approuver ou à dénoncer tout ce qui, sur le moment, influence la vie quotidienne, et à ignorer, donc passer sous silence, toutes les forces qui cheminent en marge de l’intérêt du moment et qui minent la société. En réalité, cette information politique ou d’affaires est une information de surface qui contribue à renforcer l’ignorance générale sur des phénomènes qui les importunent, qui les gênent ou qui, plus simplement, les laissent indifférents.

C’est ainsi qu’en 1964, de Gaulle parlait au monde sur un ton hautain, que le parti gaulliste comptait ses voix comme Harpagon ses écus, que L’Humanité annonçait des succès électoraux ou autres dont la somme, depuis dix ans, aurait dû englober toute la population active du pays si, quelque part, il n’avait pas existé un mystérieux robinet de vidange pour évacuer toutes ces adhésions annoncées à grand fracas. C’est ainsi que sous la houlette de Mitterrand, la gauche fignolait des malices grosses comme des cordes qui devaient conduire ses notables dans des fauteuils roses sertis de clous dorés. Le centre, lui, comme à son habitude, faisait la manche, soit le trottoir, un sourire à droite, un sourire à gauche, guettant les clients qui, sûrs de leur force, le traitaient avec mépris. Toute cette comédie envahissait la presse et passait aux yeux du populo pour les réalités politiques et sociales de notre temps.

Car les affaires marchaient, c’est-à-dire que l’État de plus en plus envahissant avait réussi à remettre de l’ordre dans le marché en réglementant les prix et les salaires, les importations et les exportations, laissant juste ce qu’il fallait de mou pour que le cirque libéral pût continuer à donner son spectacle, justification de ses prétentions à la grande politique internationale.

Nos professeurs et nos intellectuels formaient une cour à M. Sartre. A la terrasse des « Deux Magots », ils continuaient à danser le quadrille avec les intellectuels communistes. On jouera Les Mains sales... On ne jouera pas Les Mains sales ? J’y va-t-y ? J’y va-t-y pas ? Problèmes essentiels qui remplissaient les pages des quotidiens et qui garnissaient de personnages énervés les antichambres des éditeurs à l’heure du cocktail.

Les grandes centrales syndicales, mal remises des scissions et de leur impuissance devant l’arrivée au pouvoir du général, jouaient à avoir peur d’une menace fasciste qui, en fait, n’existait que dans leur imagination, ce qui leur permettait d’édulcorer encore un programme dont la pâleur était déjà maladive.

Le mouvement révolutionnaire d’extrême gauche serrait les dents. Ses épaules amaigries se logeaient facilement dans son vêtement. Deux mouvements contradictoires l’agitaient lorsque, fiévreusement, il se mettait à la recherche des causes de sa stagnation et des moyens d’y mettre fin. D’une part, hanté par les fronts populaires de légende, il s’associait à des voisins politiques en aussi mauvais état que lui. Ensemble, ils construisaient des théories et ils élaboraient des actions où la frénésie le disputait à l’inefficacité. D’autre part, il se livrait à une recherche passionnée de la pureté théorique, relisait tous ses classiques de façon à trouver le fil à couper les cheveux en quatre, ce qui conduisait, soit au départ de militants excédés par la gymnastique ou par le charabia doctrinal, soit à l’élimination des binoclards forts en thèmes qui s’obstinaient, on ne sait pourquoi d’ailleurs tant cela paraissait inutile, à vouloir avoir raison contre les mini-partis.

Les militants de la Fédération anarchiste léchaient des blessures qui n’étaient pas encore bien cicatrisées. Reconstruire un journal qui serait Le Monde libertaire, réinstaller un siège pour réunir ses militants, n’était pas une mince affaire. Pourtant son état de santé s’améliorait. Les hommes qui avaient failli le conduire à sa ruine avaient disparu, dispersés dans les partis de gauche. Quelques-uns avaient tenté de refaire une carrière syndicale, sans grand succès d’ailleurs. Cependant, au creux de cette vague sociale, la Fédération anarchiste tenait le coup mieux que ses voisins et concurrents de l’opposition révolutionnaire. Un peu partout dans les grandes villes ses groupes, un instant disparus, se reformaient.

Ce succès relatif qui lui permit de se maintenir et d’attendre des jours meilleurs, elle le dut principalement à la solidité de son implantation en province et à l’estime dont ses militants jouissaient dans les organisations ouvrières et humanitaires où ils étaient généralement appréciés pour leur sérieux et pour leur courtoisie.

On connaît mal le mouvement anarchiste qui appartient à ce type d’organisme que l’information politique ou d’affaires ignore. C’est ce qui explique son ahurissement lorsque, comme en 1968, les événements le poussent sur le devant de la scène. Disons que, contrairement à d’autres organisations marxistes de caractère révolutionnaire, le mouvement anarchiste existe depuis une centaine d’années sans autres interruptions que les guerres. S’il n’a jamais rassemblé de masses importantes, il a vu passer dans ses groupes, pour un temps plus ou moins long, des dizaines de milliers d’adhérents et ceux-ci après l’avoir quitté, soit par lassitude, soit par scepticisme, soit pour toute autre raison, lui sont restés fidèles dans l’esprit ou plutôt fidèles aux réflexes sociaux individuels ou moraux qu’ils y avaient acquis. Ces hommes qui, au cours de ces cinquante dernières années, ont fréquenté pour un temps plus ou moins long un groupe anarchiste, ne sont jamais très loin de nous. Nous les retrouvons dans les syndicats, dans les organisations humanitaires et généralement dans des positions sociales ou économiques satisfaisantes. Ce sont eux qui ont été et qui seront les plus fermes soutiens de la Fédération anarchiste et de son journal Le Monde libertaire. Ils ne manquent jamais un instant décisif et, par leur appui massif, ils permettront à la Fédération anarchiste et à son journal de tenir le coup.

Les affaires marchaient, la vie politique somnolait, la presse misait son avenir financier sur le derrière dénudé les demoiselles, les révolutionnaires continuaient le travail de routine. Au soleil de mai 1968, toutes les illusions de la société de consommation devaient fondre et, devant la mine ahurie du bourgeois, sur tous les murs de blancheur immaculée de la capitale, s’étalera cette inscription :

« Anarchie »

Certes, la permanence de l’idée libertaire fut dans une certaine mesure assurée par la présence de la Fédération anarchiste, mais l’explosion anarchiste de mai 1968, qui fut l’œuvre de jeunes en dehors de l’organisation, fut puissamment aidée par les monstres sacrés engendrés par la littérature et le cabaret.

Les monstres sacrés : André Breton, Albert Camus, Georges Brassens, Léo Ferré.

Giono, Prévert et leur entourage avaient personnifié une révolte lyrique qui marqua profondément la jeunesse du plein air. Mais cette révolte avait quelque chose d’éthéré, d’inconsistant. C’était d’abord une révolte contre les mots, les usages, les bonnes mœurs ; une révolte qui suggérait, qui n’enseignait pas les moyens de définir l’acte, mais appelait l’être à se révéler à lui-même à travers une contemplation de la nature. Sans le prétendre, elle était profondément anarchiste en ce sens qu’elle rejoignait la préoccupation individualiste de l’anarchie, qu’elle posait les problèmes de la vie intérieure avec un mépris profond des contingences extérieures. Elle était morale, profondément métaphysique car elle conférait aux mots la force explosive des faits.

La deuxième génération de l’après-guerre aura comme maîtres des écrivains qui poseront des problèmes précis, qui s’engageront, et des poètes lyriques qui dénonceront, certes, mais qui proposeront !

* * *

André Breton avait défini le surréalisme de façon exemplaire :

« Ce n’est pas la crainte de la folie qui nous forcera à laisser en berne le drapeau de l’imagination. »

« Le procès de l’attitude réaliste demande à être instruit, après procès de l’attitude matérialiste. »

Cependant Breton, ébloui comme tous les autres révolutionnaires, ses contemporains, avait mis son espoir de la révolution sociale, complément de la révolution surréaliste, dans le marxisme interprété alors par la Révolution russe. Lorsqu’il reviendra de ses illusions, il écrira dans le Second Manifeste :

« Il est donc permis aujourd’hui, M. Rappoport aidant, d’abuser du nom de Marx en France sans que personne n’y voie le moindre mal. »

Et Breton avait introduit à la fois l’alchimie du verbe dont Prévert héritera, le matérialisme marxiste comme instrument de mesure de la démarche intellectuelle et la contestation du parti qui prétendait le représenter en exclusivité.

Son exil en Amérique, ses contacts avec Trotsky modifieront sensiblement son attitude politique. Les utopiques, et en particulier Charles Fourier, attireront son attention. A son retour d’Amérique, son influence sera primordiale sur la poignée d’intellectuels qui avaient résisté à la colonisation stalinienne, sur les étudiants et sur la jeunesse révolutionnaire qui avaient brisé avec les appareils des partis et des idéologies, se proposant en sauveurs aux foules. Nous l’avions vu jouer un rôle décisif pendant l’affaire Garry Davis. Il se laissera placer à la tête de la résistance révolutionnaire contre la menace fasciste, contre le coup d’État gaulliste. Ce n’est plus dans les partis, quels que soient les liens qu’ils conservent avec les groupes d’opposition marxiste, qu’il mettra son espoir, mais dans les hommes. Son emprise réelle sur la jeunesse intellectuelle le fera passer inaperçu de l’information. Cependant ce sont des groupes surréalistes qu’émergeront ces multiples courants qui joueront un rôle important pendant la semaine des barricades.

On peut penser d’ailleurs que cette influence sur les animateurs des groupes qu’on va bientôt appeler gauchistes, Breton la devra à sa réserve envers les autres grands courants littéraires de son époque, et je pense en particulier au courant existentialiste. De toute façon, les rapports qu’il entretiendra avec les militants de la Fédération anarchiste seront cordiaux et ceux-ci auront la sagesse de comprendre que, quelles que soient les différences d’appréciation dans le domaine économique qui subsisteraient entre eux, le projet surréaliste sera le complément indiscutable de la révolution économique préconisée par le Mouvement libertaire. Les ouvrages de Breton, dont les tirages à part les deux Manifestes resteront moyens, pèseront lourd sur la conscience de l’intelligence du pays. Il mourra sans avoir assisté à l’occupation de la Sorbonne où il eût été accueilli en triomphateur.

* * *

L’influence d’Albert Camus sera différente, plus profonde dans la masse des classes moyennes. Disons qu’on lit Camus dès le lycée et Breton en classe de philosophie.

Le rôle que Camus joua dans la Résistance, le ton de ses éditoriaux de Combat, son aspect sportif, jeune premier de théâtre, populariseront l’homme mieux que son œuvre parfois difficile Le Mythe de Sisyphe était resté un ouvrage de réflexion qui nous faisait découvrir l’absurde. L’absurde devint une mode pour une vaste clientèle qui n’avait pas lu le livre. L’Étranger fut un succès intellectuel et il faudra que sorte La Peste pour que cette littérature de réflexion - mais peut-être un peu sèche d’expression - atteigne les masses populaires. Tout de suite les anarchistes furent attirés par l’homme d’ascendance ibérique et qui gardait pour la révolution syndicaliste espagnole une sympathie qu’il n’hésitait pas à proclamer. Les éditos de Combat, sa réserve envers les partis de gauche et les intellectuels communistes, la part qu’il prendra à la défense des peuples grec, espagnol, hongrois, firent de lui rapidement l’écrivain le plus lu de la jeunesse. L’Homme révolté, qui obtint un succès considérable malgré l’association contre nature des écrivains de gauche communistes et non communistes, fut le miroir dans lequel les jeunes contestataires virent leur véritable visage. Avant L’Homme révolté, ils s’interrogeaient sur leurs répugnances, sur leurs rêves. Après, ils définiront leur révolte de façon précise et, étrangement, la révolte de Camus se mariera au surréalisme pour composer cette poudre sèche qui, quelques années plus tard, pétera au nez du gendarme.

Dans L’Homme révolté, Camus nous enseigne que la révolte est le moteur de l’histoire. Lorsque l’esclave se plaint et que le maître dit « non », le voile se déchire. Sûr de son bon droit, l’esclave ne remet pas seulement en cause le refus, mais également tout ce qui justifie l’homme qui refuse. L’histoire se met alors en route. Camus analyse les révoltes. D’abord la révolte métaphysique, révolte intellectuelle, révolte littéraire, insolente mais qui se nourrit du verbe. Puis, ensuite, il analyse la révolte historique, ce qui lui permet de poser la question du meurtre que Saint-Just éludera en proclamant : « Nul ne peut régner innocemment », que Bakounine excusera en proclamant :

« La passion de la destruction est une passion créatrice », et que les marxistes aviliront, car ils font « passer sous la promesse d’une justice absolue, l’injustice perpétuelle, le compromis sans limite et l’indignité ».

Enfin, pour Albert Camus, l’attitude révoltée trouve son expression dans « le syndicalisme révolutionnaire ». Ce syndicalisme même n’est-il pas inefficace ? La réponse est simple :

« C’est lui qui, en un siècle, a prodigieusement amélioré la condition ouvrière, depuis la journée de seize heures jusqu’à la semaine de quarante heures ».

L’Homme révolté déclenchera une polémique qui étendra son champ et on peut dire que, si le surréalisme de Breton, spécialiste des petits groupes d’intellectuels, fut à l’origine des groupuscules, c’est la pensée révoltée d’Albert Camus qui fournit le gros des troupes galopant de barricade en barricade, à la recherche d’un absolu opposé à l’absurde. « Vous n’êtes ni un philosophe, ni un économiste, monsieur Camus », proclament les petits intellectuels de gauche. C’est bien possible, mais Camus sera le levain qui fera craquer la pâte du soufflé.

Si Camus ne fit jamais de déclarations fracassantes en faveur de l’anarchie, on le vit dans nos meetings, dans nos fêtes et dans les prétoires de justice où l’on condamnait nos militants.

Personne plus que Camus n’a œuvré pour désacraliser les notables de la politique et leur appareil, et c’est en cela qu’il fut le représentant le plus marquant de la jeunesse qui refusait l’embrigadement, la discipline et, en fin de compte, ce qu’il appelait le socialisme césarien.

Lui aussi mourra sans connaître la révolte de mai qu’il aurait saluée avec enthousiasme et jugée avec sévérité. Curieusement cette jeunesse qui s’enthousiasmera pour sa définition de la révolte, pour son jugement sévère contre le dogmatisme marxiste et qui adoptera cet esprit libertaire vague et qui se nourrit, non pas de théories solides, mais de ce que chacun y apporte, sera plus réticente envers le syndicalisme révolutionnaire qui est la seule proposition constructive de toute cette œuvre d’explication et de contestation.

* * *

Avec Breton, le ton était grave. Avec Camus, il était haut. Mais peut-être n’auraient-ils pu, l’un et l’autre, émouvoir la jeunesse si, avec Brassens et Ferré, l’anarchie n’avait pas fait une irruption tapageuse dans les cabarets sélects où des industriels cossus et leurs dames parées de fourrures et de bijoux se faisaient engueuler à prix fort par une race bizarre de personnages hirsutes qui chantaient (souvent mal à leur début) des couplets remplis de poésie insérés dans une musique de qualité et que personne ne voulait chanter tant le vocabulaire expressif épouvantait.

On avait d’abord chanté Prévert au cabaret devant les bourgeois ravis, mais :

Le matin du quatorze juillet Je reste dans mon lit douillet...

Oou encore :

Au marché de Brive La Gaillarde...

était d’une autre veine où l’on sentait l’influence de François Villon, mais également celle des dames de la Halle, voire des pétroleuses :

Gare au gorille-i-i-ille !

et puis la voix du fauve s’adoucissait jusqu’à faire pâmer les belles dames qui avaient au moins entendu parler de l’œuvre de Cocteau : La Belle et la Bête, et qui rêvaient de situation freudienne.

Brassens chantait le refus d’accepter, mais également la fraternité, la noblesse du sentiment, la paillardise froufroutante, la beauté pudique d’un homme, d’une bête, d’un arbre, d’un sentiment. Brassens chantait la nostalgie des temps paradisiaques dont les hommes, faute de les connaître et épuisés à les rêver, avaient bourré leurs légendes.

Georges Brassens avait, un instant, appartenu à la Fédération anarchiste, amené, je crois, par un autre grand poète : Armand Robin, mort d’une façon trouble dans les locaux d’un commissariat de police où, dans une crise éthylique, il avait bien pu, se servant de son répertoire merveilleux, faire une peinture haute en couleurs de ses occupants. Pendant quelques mois, Brassens s’était occupé du Libertaire où il avait noué de solides amitiés. Personne n’avait bien cru en lui et, lorsqu’il fit irruption sur la scène pour ne plus la quitter, ce fut une surprise pour nombre d’artistes qui fréquentaient la Fédération anarchiste.

C’était déjà un homme timide dont la douceur masquait une volonté solide. Vingt ans ont passé entre le jeune homme qui griffonnait des bouts rimés sur le marbre de l’imprimerie du Croissant où, depuis toujours, se fait le journal anarchiste, et l’homme sérieux et mesuré dans ses interventions à la radio. Vingt ans ont passé et cent chansons écrites dans une langue merveilleuse s’étagent.

Pourtant l’homme est resté le même. Sous ses traits burinés par les ans, sous ce sourire doucement sceptique où se lit une indulgence lucide, on retrouve sans effort le visage étonné d’un garçon qui, sa guitare sous le bras, montant vers la place du Tertre, s’arrêtait un instant dans une petite librairie, « Le Château des brouillards », où il faisait part à son ami le libraire de cette espèce d’effroi que le succès déclenchait en lui.

Georges Brassens chantera à la Mutualité devant des salles combles et ce sera un effort méritoire pour lui qui n’affectionne que les salles douillettes et chaudes où l’artiste se sent, non pas isolé, mais au milieu du public. Cependant, c’est par le disque que le poète va marquer une jeunesse qui fredonna Brave Margot et qui aujourd’hui fredonne en souriant Les Femmes de journalistes. C’est toute une jeunesse qui va se reconnaître dans Brassens, dire « non » avec lui et prendre l’habitude, comme lui, d’un oui circonstanciel et rare.

* * *

Ferré, c’est autre chose. Un personnage sorti de la plume de Dumas. Il sent la poudre. C’est un anarchiste ou plutôt une variété d’anarchiste. C’est un « provo » ! On l’imagine aisément sous la défroque d’un quarante-huitard, se rendant à la barricade en tirant un canon au bout d’une ficelle, s’arrêtant à la tonnelle d’une guinguette pour trousser un quatrain, faire une bise à Margot, pincer une lorette, avant de reprendre sa route pour écrire une page dans le grand livre d’histoire qu’il méprise.

C’est dans les cabarets de la Rive Gauche que Léo Ferré débuta avec des chansons de la qualité des Amoureux du Havre. Mais déjà Monsieur Tout blanc rappelle à l’auditoire qu’il veut qu’on sache qui il est. Et ce qu’est Ferré, il le dit ou plutôt il le crie. Il le criera d’ailleurs si fort que sa réussite sera un miracle de la concordance entre lui et son public de jeunes.

La radio, la presse, la télé, les directeurs des grandes salles mettront à l’index ce terroriste intellectuel. Tout le monde hurle qu’il a du talent, qu’il est un poète, un musicien, que, chose rare, il a une voix. Lorsqu’il se met dans la tête d’écrire une chanson d’amour en laissant un instant sa révolte, les grandes dames de la chanson l’arrachent encore humide de son encre coupée de vitriol. Il est, bien sûr, connu par l’intermédiaire de ses interprètes, par des jeunes qui s’entassent dans les caboulots minuscules qui veulent bien accueillir ce hors-la-loi ; mais pour que les barrières se lèvent ou, tout au moins, s’entrouvrent, il faudra qu’achetant massivement ses disques, le public l’impose.

Qui ne se souvient de son irruption sur la scène du théâtre du Vieux-Colombier, de ce récital où il tiendra un mois, où il eût pu en tenir trois, et où il forcera tous les barrages, y compris celui de la presse à qui il dit quelques vérités qu’elle eut du mal à digérer.

Et c’est à partir de cet instant que Léo Ferré va devenir le poète lyrique qui symbolise le mieux la révolte de la jeunesse. On le verra chaque année chanter pour les anarchistes et c’est de la grande salle de la Mutualité où ils étaient venus l’entendre, le 10 mai 1968, que ceux-ci monteront vers la rue Gay-Lussac pour participer à la nuit des barricades.

* * *

Et le livre et le disque vont se répandre, déborder la fraction de la population traditionnellement attachée aux œuvres qui exaltent la révolte. Loin de la politique mais collés au social, les monstres sacrés vont populariser des formules, des jugements qui pénétreront dans les familles. Ils vont actualiser une manière de sentir, de voir les choses. La jeunesse, élément essentiel de la révolte, partira sur un palier différent de celui de la génération précédente. Ce sont eux qui vont introduire l’hérésie libertaire jusqu’au sein des familles bourgeoises de la société.

Et on peut considérer comme symbolique les rapports plus ou moins espacés qu’ils auront avec les militants de la Fédération anarchiste. C’est à la fête du printemps des anarchistes, au Moulin de la galette, devant use salle comble, à la porte de laquelle s’entassaient les sacs des jeunes qui, sitôt après, s’envoleront vers la nature, que Breton et Ferré feront connaissance. C’est dans le petit salon de la grande salle de la Mutualité, un soir de gala, que Camus et Brassens se rencontreront.

Bien sûr, la vie politique continue ; les ministres, à défaut de ministères, s’interchangent. On vote, on revendique, on se met en grève, en un mot, on assure les affaires courantes. Sous la cendre chaude, la braise s’avive. Le vent de mai qui soufflera en rafales la transformera en un foyer ardent.

Le sexe, la paix : Armand, Lecoin.

En marge de la Fédération anarchiste, deux hommes vont assurer la continuité de la présence de la liberté anarchiste et s’attaquer aux servitudes morales de la société moderne. Ce sont : Louis Lecoin et Émile Armand.

Même s’ils représenteront dans l’avant-garde révolutionnaire bien autre chose, pour l’extérieur, ils vont symboliser une mutation profonde qui s’accomplit dans la population et qui a pour objet deux problèmes jusqu’alors figés, tabous, deux colonnes sur lesquelles repose toute la voûte de la société : le sexe, la paix.

Depuis soixante ans, Émile Armand symbolise l’individualisme anarchiste ou plutôt c’est par rapport à Armand que l’individualisme anarchiste se situe.

L’individualisme anarchiste est mal connu, même de ceux qui se réclament de l’anarchie. Cela tient à ce que l’individualisme anarchiste est un paroxysme, celui de la religion de l’homme, unité, totalité, intangibilité du « moi ». Comme tous la paroxysmes, celui-ci est riche en formules qui, isolées de leur contexte, apparaissent alors comme des paradoxes dans le meilleur des cas, comme des provocations lorsqu’elles sont maniées par des adversaires. Mais ce sont justement ces formules qui vont pénétrer profondément dans l’inconscient de la jeunesse en révolte. Aucune cependant n’aura autant d’impact que la liberté sexuelle. Armand avait défini une attitude qui reflétera un sentiment profond de la jeunesse : « Tout milieu constitue une force d’inertie, de conservation, une réserve de stagnation qui s’oppose, instinctivement pour ainsi dire, à n’importe quelle tentative de négation. » Et c’est ce milieu que la jeunesse de mai va se mettre en devoir de briser. Mais c’est en particulier dans les rapports entre les couples que ces théories vont franchir le cercle des initiés pour se répandre avec une rapidité foudroyante. « L’amour libre, écrira-t-il, sous quelque forme qu’il se présente, repose sur un choix conscient, raisonné, bien qu’il n’exclue ni l’impulsivité sentimentale ni la recherche émotionnelle. » Et il ajoutera que l’amour libre comprend une foule de variétés qu’il va d’ailleurs énumérer avec complaisance.

Le problème sexuel avait été posé par Breton et les surréalistes, par Bataille et quelques autres, mais Armand le ramenait à une simplicité biblique qui justement correspondait aux instincts d’êtres non encore entravés par les servitudes de la civilisation. Armand était pour la suppression de tous les interdits et il va jusqu’à mettre en doute la légitimité du refus. Pour lui :

« une association de camaraderie amoureuse est une coopérative de consommation amoureuse ».

Et c’est plus vers la « simplification » de l’acte sexuel proposée par Armand que par l’érotisme, dérivé de Sade et décrit par Bataille, que la jeunesse libre s’orientera.

* * *

C’est le 2 juin 1962 que le lecteur étonné apprit, en lisant son journal, qu’un vieil anarchiste de soixante-quatorze ans avait entamé une grève de la faim pour obliger les pouvoirs publics à tenir leur promesse qu’ils lui avaient faite de faire voter un statut pour les objecteurs de conscience. Ce vieil anarchiste s’appelait Louis Lecoin. Cette grève de la faim durera vingt-deux jours et mobilisera tous les esprits libres. Lecoin l’emportera : le statut sera voté et les objecteurs de conscience qui avaient refusé de participer à la guerre d’Algérie seront libérés.

Le retentissement du geste de Louis Lecoin fut immense. Lorsqu’il écrivait à de Gaulle :

« Aujourd’hui, quand tant d’officiers dits supérieurs désobéissent ou n’obéissent pas ou obéissent si peu, qui aurait le front de vous désapprouver de rendre la liberté aux objecteurs de conscience, eux qui ne firent de mal à personne ? »

il était sûr de rencontrer l’assentiment de toute une population indignée par l’attitude d’une armée qui avait été à deux doigts de basculer du côté de l’O A.S. C’est le prestige de la caste militaire, soutien le plus fidèle de la société moderne, qui sera le plus atteint.

La jeunesse des écoles avait manifesté contre la guerre d’Algérie, suppléant ainsi aux protestations sans grande conviction des organisations ouvrières. Les manifestations de rues vont lui apprendre l’irrespect des castes qui régissent le système ; le geste de Louis Lecoin lui donnera les limites du possible et l’antimilitarisme anarchisant va gagner toute une jeunesse qui remplace le respect des institutions par le mépris.

C’est dans la liberté des rapports sexuels que la jeunesse va se libérer des morales de justification de classes, c’est dans son mépris de l’appareil de répression de l’État qu’elle va prendre conscience de la force immense qu’elle représente.

Le virus gagne en profondeur.

Les jeunes gens qui vont sillonner Paris avec leur drapeau noir ont alors quinze ans. Leurs pères ont connu la guerre, l’Occupation, la Résistance, la grande désillusion de l’après-guerre. Mais l’évolution économique continue à les protéger de ces jours sombres qui furent parfois des jours sans pain et même des jours sans toit, comme les connurent les générations qui les avaient précédés. Ils vivent à l’abri des clameurs qui remplissent le Tiers Monde et le bruit des armes, comme le fracas des révolutions, leur parviennent déformés par les propagandes. L’aisance économique a desserré les contraintes familiales. Une certaine camaraderie a remplacé les rapports entre les parents et les enfants. La contestation est en train de créer son climat.

Curieusement le parti communiste avait été le rempart contre le dévoiement intellectuel et moral de la jeunesse. C’est cependant de ses rangs que partirent les clameurs les plus insolites.

Vers 1965, la désagrégation a gagné toutes les organisations de gauche qui essaient de se regrouper en dehors des frontières idéologiques pour des buts qui ne dépassent pas l’intérêt électoral. Pour digérer les mutations profondes qu’impose la société industrielle en plein développement et pour rajuster les structures du pays afin de leur conférer la dimension européenne, la droite et le centre politiques se sont regroupés derrière de Gaulle qui a remplacé le personnel politique traditionnel par de grands commis d’affaires s’essayant maladroitement à la démagogie électorale.

La presse, cette putain toujours prête à se vendre au plus offrant, la presse de droite comme de gauche - encore que la presse de gauche, par sa prétention à l’humanisme, soulève davantage le cœur - la presse, donc, donne le ton. Cherchez donc dans les colonnes des quotidiens, y compris ceux qui, quelques mois plus tard, auront, pour l’insurrection de la jeunesse, des accents lyriques, un seul mot pour ce mouvement révolutionnaire qui, patiemment, fait son chemin, arrache à papa sa progéniture et essaie de faire connaître son jugement et son but dans des feuilles confidentielles ! Vous ne le trouverez pas.

Pourtant, sur la frange des organisations révolutionnaires, de petites chapelles littéraires se constituent. Nous allons entendre parler d’elles.

DEUXIÈME CHAPITRE -LES ICONOCLASTES

1965, le grand virage. - Les étudiants. - La presse révolutionnaire et les revues gauchistes. - Les héritiers d’Armand : les pacifistes, les provos, les hippies. - Les séquelles du marxisme : le maoïsme, le guévarisme, le trotskysme. - Le situationnisme. - Les jeunesses des partis de gauche : jeunesse du parti socialiste, jeunesse du P.S.U., le groupement communiste « Clarté ». - Le Groupe du 22 mars et le pâté d’alouettes. - Carrare.

« Messieurs, dit Piotr Stépanovitch en s’adressant à tous (...) c’est pour cela entre autres que vous êtes réunis et que, partageant les mêmes idées, vous avez librement formés une organisation pour vous entraîner et aussi, le cas échéant, pour vous surveiller mutuellement. Chacun d’entre vous a une lourde tâche à accomplir. Vous êtes appelés à rénover une société décrépie et puante ; que cette pensée stimule continuellement votre courage. Tous vos efforts doivent tendre à ce que tout s’écroule, l’État et sa morale. » (DOSTOÏEVSKI, Les Possédés.)

1965, le grand virage.

La période qui suivit immédiatement l’élection présidentielle de 1965 fut une période d’euphorie générale qui ne peut se comprendre que par l’incroyable légèreté du personnel politique du pays. C’est cette euphorie déconcertante qui explique la stupeur de tous les groupes sociaux au lendemain des barricades de la rue Gay-Lussac.

Le redressement de la situation économique de la nation dont les causes relevaient moins des qualités techniques du personnel gaulliste que d’une conjoncture préparée par la prévoyance de ses prédécesseurs avait poussé la population à l’optimisme. Le léger tassement dû au plan de stabilisation, imaginé par Giscard d’Estaing, soulevait bien quelques grognements, mais la crainte du chômage qu’il faisait redouter avait permis au gouvernement de reprendre en main les organisations syndicales inquiètes des menaces qui pesaient sur le budget de la Sécurité sociale, complément indispensable du salaire. Ce fut, pour le pouvoir, une période de faste que l’élection de de Gaulle à la présidence de la République vint encore renforcer. Ce dernier, jusqu’alors prudent dans les manipulations ministérielles, en profitera pour goûter à son tour au petit jeu qui avait passionné la IIIe puis la IVe République dont, d’ailleurs, l’une et l’autre avaient crevé. Le général remaniera profondément son équipe, de façon à y introduire des hommes plus souples à cautionner sa politique de grandeur. Nous verrons apparaître au premier plan un personnage jusque-là un peu en retrait : Couve de Murville, dont la raideur sera une indication de la tendance, un autre comme Edgard Faure, singulièrement plus inquiétant, même, je dirai surtout, pour ceux qui l’emploieront.

La gauche, cela paraîtra singulier, se déclarait elle aussi satisfaite du bon score de son candidat Mitterrand aux élections présidentielles et plus encore des perspectives que cette élection laissait entrevoir pour la confection d’un programme commun au cas où le corps électoral la porterait au pouvoir. En vérité, et si - comme le prétendait Guy Mollet, - la droite est la plus bête du monde, il faut bien reconnaître que la gauche, dans ce domaine, n’avait rien à lui envier. Entre les partis de gauche, il n’existait aucune base sérieuse d’accord autre que l’intérêt électoral qui se nouait la veille du premier tour et se dénouait avec la même rapidité le lendemain du second. Il faut avoir entendu les propos consternés des militants socialistes lorsque, après avoir mêlé leurs voix à celles des communistes au cours des élections législatives, ils purent craindre un instant, en 1968, d’être obligés de gouverner avec eux, pour mesurer la vanité des propos tenus par ces hommes aux instants de liesse ne dépassant que rarement la proclamation des résultats.

Entre les trois formations de gauche mariées de façon circonstancielle dans les préaux d’écoles, il n’y avait de commun que la méfiance qu’elles entretenaient les unes envers les autres. Le parti communiste sans Thorez était resté le parti communiste de Thorez. Plus il faisait le dos rond d’un matou débonnaire, plus la souris socialiste fuyait l’expérience des amours partagés. Ce parti socialiste, dont le bonheur aurait consisté en une alliance ministérielle avec le centre gauche, quitte, dans les grandes circonstances, à recevoir le soutien momentané du parti communiste, était lui-même partagé en tendances qui l’affaiblissaient. Sur sa gauche communisante se comptaient les notables qui se jugeaient insuffisamment nantis ou qui avaient des problèmes électoraux difficiles. Mais ceux-ci revenaient rapidement dans le giron de Mollet ou de Deferre aussitôt ces situations normalisées. Et chacun sait bien que, dans ce domaine, ce n’est que la première élection qui pose aux candidats socialistes ces problèmes « cornéliens ». Sitôt en place, le nouvel élu grappille par de multiples interventions des clients sur son centre, ce qui lui permet de retrouver ce qu’il faut appeler avec un sourire « son indépendance ». Le troisième parti dit « socialiste » est un parti de notables sans troupes. Des avocats, des journalistes, des médecins, des membres des diverses professions libérales, quelques cadres, forment l’armature de la convention. Ce sont de vieux chevaux de retour qui ont quitté les partis auxquels ils appartenaient pour des raisons où la conscience ne jouait pas un rôle très évident. Ils se sont regroupés autour des débris de l’U.D.S.R. Ils placeront à leur tête Mitterrand, ce qui est le symbole d’un appétit solide. Ils sont également méprisés des socialistes dont l’implantation dans la province est certaine et qui n’ont aucun désir d’abandonner leurs mairies sur l’autel de l’unité et par les communistes qui n’ont aucune illusion sur leur influence réelle mais qui les emploient pour faire pression sur leurs « camarades » socialistes. Dans cet emploi, et dans la mesure où ils sont inconditionnellement fidèles, ils ont la possibilité de faire une carrière à la Bergery ou à la Pierre Cot qui n’est pas négligeable.

Encombré de vieilles badernes de la politique, le P.S.U. n’avait pas encore trouvé son centre de gravité. Les trotskystes, divisés en chapelles, étaient tenus à l’écart par tout le monde, afin de ne pas compromettre les combines électorales savantes, car l’alliance même circonstancielle avec les communistes supposait le rejet de toute entente avec ce qu’un peu plus tard on appellera les gauchistes.

La naïveté, la légèreté, l’impudente certitude du personnel politique peuvent, seules, expliquer cette ignorance des remous qui travaillaient la jeune génération politisée et qui n’épargnaient pas la Fédération anarchiste. C’est avec condescendance, voire avec mépris, qu’ils parlaient de l’extrême gauche révolutionnaire. Les communistes, qui la craignaient, l’insultaient. Les socialistes, auxquels elle rappelait leurs péchés de jeunesse, lui accordaient une protection méprisante. Tous proclamaient cette gauche révolutionnaire dépassée par les mutations économiques, politiques et structurelles de la société de consommation. La Fédération anarchiste, peut-être parce qu’elle apparaissait moins redoutable, peut-être parce qu’elle ne rentrait pas en compétition pour les sinécures que la politique procure aux militants, peut-être aussi parce qu’ils y pressentaient quelque chose de plus noble, de plus pur, la Fédération anarchiste, donc, jouissait d’un traitement plus favorable de la part des partis de gauche, à l’exception du parti communiste qui, lui, savait bien par expérience que c’est de l’anarchisme collectiviste et syndicaliste que viendrait le véritable danger pour son hégémonie à l’instant où il prendrait le pouvoir. Cependant, au cours de ces trois années qui furent des années de sursis pour l’orthodoxie gaulliste, la Fédération anarchiste eut à faire face à des crises intérieures qui la secouèrent furieusement, même si celles-ci n’eurent pas, à l’extérieur, de répercussions profondes.

La restructuration du mouvement libertaire après la scission provoquée par les politiciens, la part qu’avaient prise ses militants à l’opposition au coup de force gaulliste de 1958, sa lutte contre l’O.A.S. qui lui avait valu le plastiquage de son siège, l’estime dont il jouissait dans le mouvement syndical et dans le mouvement ouvrier dû, non pas à l’abandon de la polémique théorique, mais à cette règle d’or qui consiste à écarter des discussions vigoureuses toutes considérations personnelles et toutes insultes gratuites, lui avaient servi à remonter un courant difficile. Les groupes se reconstituaient, son journal se vendait, les réunions dans le pays se multipliaient. Le vieux mouvement anarchiste de sentiments auquel j’ai déjà fait allusion reprenait confiance et aidait de son mieux le mouvement à se reconstituer. Enfin, des jeunes rejoignaient la Fédération anarchiste ; en nombre modéré d’ailleurs mais suffisant pour permettre un espoir de renouveau dans le domaine intellectuel et théorique trop négligé depuis la fin de la guerre.

Pourtant, pour ces jeunes qui venaient à la Fédération anarchiste, qui, dans leur grande majorité, étaient des étudiants, le problème majeur restait l’efficacité plus que les éléments théoriques qui singularisaient la doctrine. Ils voulaient tout et tout de suite. Cet état d’esprit qui allait déborder le cadre du mouvement libertaire et se répandre dans tous les groupes d’étudiants d’extrême gauche, créera une situation de fébrilité continuelle d’où sortiront les journées de mai.

Cette jeunesse universitaire sera bien différente de celle qui l’avait précédée, même si elles avaient en commun le même mépris de l’endoctrinement théorique. La prolongation des études, le renouvellement constant de la matière enseignée dû à la rapide accélération de la connaissance et des techniques, l’avaient dotée d’un bagage « philosophique » et culturel qui, même s’il restait à fleur de peau, était inconnu ou mal connu de l’environnement familial. Elle avait le sentiment de savoir ce que d’autres avaient ignoré et elle attribuait à cette ignorance l’échec du mouvement ouvrier au lendemain de la Libération. Même lorsqu’elle conservait le même compartimentage idéologique que les organisations adultes, elle rejetait ces organisations considérées comme sclérosées. Elle donnait l’impression que les idéologies lui appartenaient de droit, que les anciens qui les détenaient étaient des usurpateurs qu’il fallait à tout prix chasser. Et à cet instant-là, on peut dire, même si les intéressés s’en sont défendus, qu’il existait une révolte globale de la jeunesse contre les adultes.

La jeunesse des années soixante-cinq constatait l’échec d’une génération à régler les problèmes sociaux. Non pas que la génération précédente ait échoué plus qu’une autre, mais les connaissances que possédait la jeunesse universitaire lui permettaient de juger plus rapidement de cet échec qui fut celui des précédentes générations et qui, en fin de compte, sera le sien dans la mesure où les réalisations sociales, aussi importantes soient-elles, restent forcément en retrait des projets théoriques qui les ont fécondées.

Enfin, il existe un caractère propre à l’université et commun aux élèves comme aux professeurs, même lorsqu’ils ne s’en rendent pas bien compte, même lorsqu’ils le nient ! Ils forment un clan à part dans la société ; un clan qui est séparé du reste de la population et des travailleurs en particulier. Ils ne sont d’ailleurs en rien coupables de cet état de choses qu’ils subissent mais qui existe. Lorsqu’ils font leur nuit du 4 août, ils accomplissent un acte de raison pour s’identifier aux classes aliénées. Cependant, les travailleurs, eux, sont plongés dans une situation qu’ils ressentent physiquement et économiquement, non pas par un bel élan d’âme mais par l’exploitation quotidienne dont ils sont victimes, à l’usine, au chantier ou au bureau. Et il existe entre les intellectuels et les travailleurs aliénés par des milieux différents des démarcations sensibles dans l’appréciation révolutionnaire qu’offre la conjoncture économique et politique.

Mais peut-être est-ce plus par ce sentiment ressenti ou froidement analysé qu’ils sont destinés à être des notables avec les avantages économiques ou simplement moraux que confère la connaissance, et sans qu’on attache à œ qualificatif un sens péjoratif, que les étudiants conscients de leur valeur, ont été portés à cette contestation des adultes qui a débordé le cadre idéologique pour se répandre dans le milieu familial et dans toutes les activités humaines.

Révolutionnaire, contestataire, iconoclaste, cette jeunesse qui lisait Breton, Camus, Boris Vian, qui chantait Prévert, Brassens, Ferré, qui aspirait à plus de liberté envers le parti, la famille, la morale sexuelle, se rapprochera tout naturellement de certains de ses professeurs qui, à l’université, lui enseigneront la philosophie et l’économie à partir du marxisme. Et cette connaissance toute neuve dans une matière économique longtemps écartée, elle essaiera de l’introduire dans les groupes anarchistes. Elle sera dans le vent de cette contestation globale qui introduira dans un milieu marxiste un esprit libertaire voué depuis cent ans au purgatoire capitaliste.

Les répercussions de cet état d’esprit dans la Fédération anarchiste furent graves. Parmi les étudiants qui venaient d’adhérer, certains fréquentaient la faculté de Nanterre où ils suivaient des cours de philosophie, de sociologie, de littérature. Ils y formaient un groupe remuant, ouvert aux idées et décidé à les féconder de leurs propres réflexions. Ce furent eux qui implantèrent cet alliage contre nature du marxisme et de l’anarchie qui servira beaucoup par la suite pour élaguer de ces deux concepts ce qui déplaisait. Ce qui leur déplaisait était essentiellement ce qui concernait d’autres milieux que celui qui les aliénait.

C’est autour de ces jeunes auxquels la Fédération anarchiste avait fait une large place dans tous ses organismes de coordination que va se regrouper la jeunesse des écoles qui vient à l’anarchie.

Les étudiants.

Seule la tradition peut expliquer l’évolution de l’organisation corporative des étudiants vers cette espèce de club politique aux contractions internes désordonnées, père nourricier de toute la poussière de groupuscules qui mettra en échec le savant agencement des mutations universitaires nécessité par la refonte des cadres de la société moderne de consommation.

Bien sûr, de tout temps, la jeunesse des écoles a frondé et depuis les temps lointains de la scolastique, toutes les grandes révolutions intellectuelles se sont nourries de la révolte des étudiants. Cela est connu. Le roman classique a fait un sort aux criailleries de la basoche. Fouetter le bourgeois et faire voir ses parties nobles à sa dame, voilà, depuis Brantôme jusqu’à Vallès, un thème en or pour les romans picaresques dont les écoliers assureront le folklore. Cette tradition d’ailleurs bien enracinée chez les étudiants se traduit par un chahut permanent, dans la période calme, pour se transformer en une révolte violente dans les périodes chaudes. Cette révolte, même lorsqu’elle prend un tour révolutionnaire, conserve le caractère d’un sabbat avec ses deux aspects de provocation à l’ordre établi et d’obscénité envers la morale reçue.

L’U.N.E.F. ne fera rien autre que de mettre ses pas dans les pas de ceux qui l’avaient précédée dans la carrière de blasphémateurs que Hugo nous a si bien décrits dans Notre-Dame de Paris.

Mais qu’est-ce que l’U.N.E.F. ? Voici une question à laquelle il n’est pas facile de répondre. Cependant on peut poser le problème autrement, ce qui, peut-être, en facilite la solution. Qu’est-ce que n’est pas l’U.N.E.F. ? Bien que souvent elle prétende le contraire, l’U.N.E.F. n’est ni une organisation syndicale ni une organisation politique, à peine une organisation de jeunesse. A moins que l’U.N.E.F. ne soit un peu de tout cela à la fois. Organisation de jeunes étudiants dont le but avoué est de défendre ses intérêts corporatifs sans que cette lutte prenne le caractère syndicaliste ? Celui d’une classe en lutte contre une autre classe qui l’exploite avec, comme finalité, sa suppression ? Organisation qui traduit des émotions propres à l’adolescence et qui sont de type sensoriel ? Rien de tout cela n’est rigoureusement défini. Disons que le caractère dominant de l’U.N.E.F. consiste à rassembler une jeunesse qui, d’instinct, sent les nécessités du contact. Ce rassemblement accentue l’emprise du milieu, l’aliénation par le milieu, même si cette aliénation se borne à être une aliénation de clan attaché à des us et coutumes, à des privilèges moraux. Organisation dont les positions ne relèveront pas de l’aliénation économique, mais des problèmes moraux que lui pose l’aliénation économique des autres. Et l’U.N.E.F. sentira son ambiguïté, ce qui la conduira à rechercher à droite, à gauche ou autre part des patronages politiques qui la morcelleront sans lui conférer l’efficacité. Ses « grosses têtes » tortureront les textes laissés par Marx pour nous faire croire à la profonde misère du milieu étudiant exploité par le capitalisme. Personne ne prendra au sérieux ces sornettes, et en particulier les intéressés issus, pour leur immense majorité, de la bourgeoisie et qui, après s’être défoulés dans le boulevard Saint-Michel, finiront leur carrière dans la province, dans le meilleur des cas, au sein d’un parti de gauche, dans la plupart des autres comme notables d’une sous-préfecture quelconque dont ils seront la parure.

L’U.N.E.F., créée à la fin du siècle dernier, fut d’abord une organisation de solidarité, d’entraide, genre restaurant universitaire. Et sa première importance découlera des fonds d’État et des subventions qu’elle contribuera à distribuer.

En 1946, son congrès de Grenoble auquel assistent des représentants d’étudiants qui ont connu les camps de concentration et participé à la Résistance, va essayer de donner à ce mouvement étudiant limité par la force même des choses, une conscience sociale. Le principe essentiel qui sera adopté à ce congrès proclamera que les fils de paysans, comme les fils d’ouvriers, doivent pouvoir accéder à l’université, ce qui restera un vœu pieux. Et la charte qui naîtra à Grenoble définira l’étudiant comme « un jeune travailleur intellectuel ». Ce texte est attendrissant de naïveté et de roublardise. Les bons sentiments coulent à plein bord. Il y est question de liberté et de justice. On y sent à la fois la plume du libéralisme et du marxisme associés dans cette occasion pour répandre des bons sentiments essentiels au maintien de l’ordre dans les sociétés, qu’elles soient de type russe ou américain. Et si l’U.N.E.F. demande, pour les ouvriers et les paysans, l’accès aux privilèges universitaires, nulle part elle ne réclame l’abolition de ces privilèges. Elle veut bien renouveler le sang de l’université, des bénéficiaires des privilèges du clan universitaire, en aucun cas elle ne pose le problème de l’universitaire dans la collectivité, citoyen comme un autre. En aucun cas elle ne pose le problème du socialisme révolutionnaire et de l’anarchie, qui est le problème de l’égalité économique entre les hommes. Et même lorsqu’un vent de « folie » libertaire soufflera dans ses rangs, l’U.N.E.F. se gardera bien de parler de liberté économique.

C’est la guerre d’Algérie qui va lancer l’U.N.E.F. dans le combat politique. En 1956, au mois de juin, l’Union générale des étudiants algériens lance un mot d’ordre de grève générale. Le problème est posé, le bureau de l’U.N.E.F. se partage : les minoritaires, partisans de la paix en Algérie, se retirent puis reviennent pour constituer un nouveau bureau. A ce moment-là, l’U.N.E.F. est coupée en deux groupes à peu près de force égale. Cependant, en 1958, l’organisation étudiante prendra part à la manifestation de la République contre le retour de de Gaulle. Mais c’est l’année suivante, concernée directement par l’affaire des sursis, qu’elle va s’engager franchement. Grèves et manifestations se multiplieront. Au congrès de Lyon, l’organisation estudiantine prendra officiellement position pour les négociations avec le Front de libération nationale. Et là encore, malgré l’apparence, son attitude sera ambiguë. Les courants qui s’agitent au sein de l’U.N.E.F., du gaullisme au communisme, se trouvent associés par un intérêt commun et momentané, mais aucun d’eux, à part le courant anarchiste, ne posera le problème du contenu idéologique, révolutionnaire, social, de ce qu’on appelle un peu pompeusement la révolution algérienne. L’U.N.E.F. n’y aurait pas résisté car, à partir de cet instant, elle n’est en réalité qu’une fédération de groupes gauchistes en puissance et elle ne se maintient que grâce à l’intérêt de chacun de ces groupes à posséder une « organisation de masse », rassemblant tous les étudiants et susceptible de leur servir de base de manœuvre. Mais il faut bien convenir, malgré son caractère hétéroclite, l’organisation des étudiants occupe une position de pointe dans la lutte contre le colonialisme et cela s’explique par la pauvreté des organisations de jeunes des partis politiques de gauche et par la contestation de leur propre organisation à laquelle, à partir de ce moment-là, ils vont se livrer avec un rare brio.

Quels étaient donc ces groupements politiques qui se livreront entre eux une lutte qui ne le cédera en rien en violence à la lutte que, tous ensemble, ils mèneront pour ou contre la guerre d’Algérie et, après la fin de celle-ci, pour ou contre la société de consommation qui s’élaborait.

L’U.N.E.F. était divisée en deux clans, l’un d’extrême droite, l’autre d’extrême gauche, qui étaient arbitrés, comme l’avaient été auparavant les Auberges de la jeunesse, par un centre - disons plutôt un marais - à idéologie peu précise, se réclamant du socialisme parlementaire et du libéralisme. Pendant le court passage qu’ils faisaient dans les bureaux de l’organisation, les responsables y préparaient, avec leur carrière proprement professionnelle, une autre de caractère politique, universitaire, administratif, qui les rendait prudents pour conserver l’influence que leur gestion leur procurait dans divers milieux.

L’extrême droite comprenait (et je m’excuse de la profusion des sigles, maladie politique de notre temps, qui naissent et meurent avec une rapidité qui fait honneur à l’imagination mais qui ne rend pas l’analyse plus claire), l’extrême droite, donc, comprenait la F.E.N. (Fédération des étudiants nationalistes) où se regroupaient les nationalistes influencés par l’O.A.S. et dont le mot d’ordre central était :

« Mort aux bolchos ! »

Puis, se prétendant un peu plus dépolitisée, la F.N.E.F. (lisez : la Fédération nationaliste des étudiants français) dont le programme n’était guère différent et qui rassemblait une partie importante du marais estudiantin auquel s’ajoutaient « les royalistes », alors bien démonétisés et ne conservant que des miettes de l’ancienne splendeur qu’ils avaient connue pendant l’entre-deux-guerres. Ceux-là avaient une formule un peu différente :

« L’U.N.E.F. à Prague ! »

La corpo de droit était leur fer de lance.

La guerre d’Algérie, puis les menaces de l’O.A.S. avaient donné naissance à ces comités antifascistes qui devaient rapidement se rassembler dans un F.U.A. (Front universitaire antifasciste) dans lequel la gauche révolutionnaire sera absente et qui rapidement se fera manœuvrer par la direction de l’U.N.E.F. Puis un Front de solidarité à la révolution algérienne, tout aussi nationaliste. Celui-ci tirera les marrons du feu pour un nationalisme algérien qui exploitera pour son propre compte les masses que le colonialisme français exploitait auparavant. En réalité, ces deux organismes bureaucratisés ne furent rien d’autre que des appareils politiques dans les mains des politiciens de l’U.N.E.F.

L’extrême gauche est encore plus morcelée. Mais ce que je n’appellerai pas encore les groupuscules savent ce qu’ils veulent et on trouve dans leurs propositions tout ce qui va caractériser la révolte universitaire de 1968.

L’Union des étudiants socialistes unifiés rassemble des socialistes gauchistes, des pro-Chinois et des trotskystes. Elle sera un outil de choc pendant la guerre d’Algérie et on la verra souvent collaborer avec les communistes. Cet organisme qui éclatera fournira à l’extrême gauche ses éléments de pointe avant de noyauter les étudiants communistes. Enfin, les trotskystes, répartis en trois organisations rivales, dont chacune prétendra à l’orthodoxie. La plus agissante, qui ne sera pas la plus importante par le nombre, sera le C.L.E.R. Son programme est syndical. Il se réclame du syndicalisme révolutionnaire. Son action consiste moins à se situer politiquement dans l’organisation estudiantine qu’à recruter et à former des militants. Ces militants sont du type classique des militants trotskystes, sérieux, dévoués, résolus, rejetant toute compromission avec la bourgeoisie. C’est le C.L.E.R. qui prendra l’initiative de former au sein de l’U.N.E.F. une tendance syndicale contre l’intégration où la direction voulait engager l’organisation.

Les anarchistes de la Fédération anarchiste ou ceux à l’extérieur de l’organisation resteront épars dans l’U.N.E.F., sans autre coordination que des rencontres circonstancielles. Ils participeront à l’action préconisée par les autres, au hasard de leur humeur. Il ne faudrait pas croire que, pour autant, ils seront absents. C’est bien souvent autour d’eux que les étudiants non encore politisés se regrouperont lorsqu’il s’agira de « contester » les initiatives des groupes structurés. En 1965, ils écriront dans Le Monde libertaire :

« Un certain nombre d’étudiants anarchistes se sont résolus à militer sur le lieu de travail pour propager la théorie anarchiste en milieu dit universitaire, pour participer à l’action syndicale au sein de l’U.N.E.F. »

Et ils ajouteront :

« Cette année les militants anarchistes ont établi une coordination entre eux et ont rejoint le regroupement contre l’intégration dont la plate-forme avec les amendements que nous avons proposés nous donne entièrement satisfaction. »

Ces étudiants rejoignaient alors l’action des militants ouvriers de la Fédération anarchiste qui, eux aussi, s’associaient aux militants trotskystes pour empêcher l’intégration du mouvement syndical par l’État. Mais il est nécessaire de lire cette plate-forme commune des anarchistes et des trotskystes qui, d’ailleurs, passa inaperçue des politiciens de tout ordre, pour bien saisir le cheminement qui aboutit aux journées de mai et pour comprendre l’apport considérable de la pensée libertaire dans la rédaction.

« Face à l’État qui prétend représenter les intérêts généraux de la nation, nous affirmons que la société reste divisée en classes aux intérêts irréconciliables du fait même de leurs rôles antagonistes dans la production et l’État n’est jamais que le serviteur de la classe bourgeoise actuellement dominante.

» En tant que futurs exploités, nos intérêts sont fondamentalement les mêmes que ceux du prolétariat.

» Notre but final est la constitution d’une société sans classe par la suppression de la propriété privée des moyens de production et la destruction de l’État, une société où l’homme ne sera plus l’esclave de son travail, ni l’enfant du travail auquel on le destine.

» Nous disons que le syndicalisme étudiant doit être un syndicalisme révolutionnaire.

» Notre but final doit déterminer chaque revendication du syndicat, le contenu de la revendication, comme les moyens d’action.

» Ceci implique avant tout la rupture avec l’État, particulièrement dans la période actuelle où la bourgeoisie est à l’offensive et entend liquider les organisations ouvrières et les organisations de jeunesse en les intégrant à l’appareil étatique, en transformant les organismes syndicaux en police politique de la bourgeoisie. La réforme administrative est très nette sur ce point. Il s’agit de transformer les responsables locaux des syndicats en agents chargés de surveiller l’application régionale des décisions prises au sommet.

» Les étudiants sont partie prenante dans la bataille pour la sauvegarde des organisations ouvrières indépendantes de l’État. Les dirigeants de l’U.N.E.F. ne peuvent justifier leur refus de rompre avec l’État par le fait que les dirigeants nationaux des syndicats ouvriers continuent à siéger dans les organismes mis en place pour les intégrer dans l’appareil d’État.

» Face aux courants de l’U.N.E.F. qui, bien que différents, refusent de rompre avec l’État et se retrouvent finalement d’accord pour isoler le mouvement ouvrier du mouvement étudiant, les syndicalistes révolutionnaires que nous sommes entendent opposer à l’offensive de la bourgeoisie le Front unique de la jeunesse et de la classe ouvrière pour la sauvegarde de nos organisations.

» Nous nous sommes constitués en tendances pour défendre ensemble la totalité de notre programme mais il est évident qu’un accord peut se faire avec les éléments de tel autre courant sur tel ou tel point de ce programme. Nous sommes en particulier convaincus que seront de plus en plus nombreux les étudiants qui voudront préserver l’indépendance de leur organisation, les militants qui refuseront de se transformer en fonctionnaires de l’État. »

Et les étudiants anarchistes qui publiaient ce manifeste commun avec les trotskystes dans Le Monde libertaire ajoutaient, en guise de conclusion :

« Nous, anarchistes, nous considérons le milieu étudiant comme un secteur déterminé par l’ensemble des structures sociales où il se trouve inclus et influencé par le rapport de forces qui caractérisent les rapports de classes à ce moment. Nous entendons, par conséquent, mener une action révolutionnaire tout court, persuadés que, seule, une transformation des fondements de la société peut apporter une solution au fond des problèmes universitaires. »

On retrouve dans ces textes qui passeront inaperçus, même par ceux qui, après le mois de mai, commenteront les événements, tous les éléments de l’insurrection des écoles, toute l’explication logique de la formation du Groupe du 22 mars. La main des étudiants anarchistes de Nanterre est partout présente dans ce manifeste qui, curieusement, est un mélange de théories marxistes et anarchistes qui prélude à ce que sera l’idéologie qui présidera aux barricades. On y retrouve également le vieux langage qui a permis à certains de rapprocher cette révolte des insurrections quarante-huitardes. On sent percer l’illusion qui sera la leur lorsqu’ils se rueront vers les portes closes des usines occupées par les ouvriers.

L’interpénétration du marxisme par l’anarchie, mais également de l’anarchie par le marxisme sous sa forme économique est évidente dans ces textes.

La Fédération anarchiste, comme certaines organisations trotskystes, n’accepteront pas sans réticences cette bouillie idéologique pour les chats, chacun de son côté se trouvant lésé. Mais, par une intuition qui trouvera sa justification trois ans plus tard, les anarchistes de Nanterre vont répandre cette théorie qui fusionne l’économie marxiste avec la morale de comportement libertaire, non seulement dans les milieux gauchistes où elle fera du ravage, mais également à la Fédération anarchiste qu’elle conduira à deux doigts de son éclatement.

La presse révolutionnaire et les revues gauchistes.

La presse révolutionnaire est très structurée. Le courant trotskyste comme le courant anarchiste possèdent un organe central, pour les uns La Vérité, pour les autres Le Libertaire, qui représentent la tradition théorique de ces deux mouvements. Autour de La Vérité ou du Monde libertaire, successeur du Libertaire, quelques revues ou journaux spécialisés sur un thème ou représentant une tendance, ils n’ont jamais atteint la notoriété. Les socialistes de gauche éditent également un périodique au titre moins prestigieux. Les revues doctrinales sont sèches, munies d’œillères qui les empêchent de voir le déroulement de la vie. Les textes refont éternellement les mêmes analyses. Des analyses de l’évolution de l’économie et par conséquent de l’homme qui en est issu, les efforts de l’homme, capitaliste ou prolétaire, pour s’adapter aux réalités n’aboutissent qu’au renforcement de la théorie initiale. On sort, pour le publier dans la revue, tel verset de l’évangile qui sert à expliquer l’événement. Untel vous l’avait bien dit ! Le Comité Machin l’avait prévu ! Rien n’est plus lassant pour un jeune intellectuel que ces sempiternels rabâchages qui ne prennent de la vigueur que lorsqu’il s’agit d’interpréter quatre lignes géniales dont la correcte compréhension fera basculer le monde.

C’est, entre autres, une des raisons qui maintiendront sur la touche des intellectuels se réclamant soit de la révolution sociale, soit de l’anarchie, mais qui auront sur l’évolution de l’économie, comme sur les moyens d’y faire face, des opinions hérétiques. Toute la gauche sera atteinte par ce phénomène et le mouvement anarchiste autant que les autres. Mais c’est de l’opposition marxiste, surtout lorsque le surréalisme l’aura effleurée de son aile, que naîtront les revues en marge, dont deux au moins auront une emprise certaine sur l’évolution des groupes révolutionnaires. Ces revues, dont la qualité sera indiscutable, resteront confidentielles et leur progression passera inaperçue de la grande masse des militants socialistes de toute espèce qui souvent n’apprendront leur existence que lorsque la rue les aura consacrées publiquement, la rue et la grande presse d’information, toujours en retard d’une publication, celle justement que lui révélera l’événement.

Le surréalisme devra beaucoup à la dimension hors du commun d’André Breton, à cette rectitude dans la pensée qui a fait de lui l’intellectuel, l’écrivain révolutionnaire à l’état pur. Le groupe surréaliste se nourrira de son œuvre mais également de ses querelles célèbres qui seront surtout littéraires, même si le fond social y est toujours présent. Et les revues surréalistes resteront des revues où l’esthétique domine. C’est du surréalisme et de l’opposition léniniste au communisme officiel, même lorsqu’une certaine parure libertaire les enrobera, que sortiront des revues dont Socialisme et Barbarie ou L’Internationale situationniste seront les prototypes. Et cette parure libertaire ne sera pas seulement un refus du dogmatisme marxiste dans ce qu’il a de plus exaspérant, mais une concession à un individualisme anarchiste qui se répandra en dehors d’eux, dont on avait vu les premières poussées aux Auberges de la jeunesse, puis pendant l’affaire Garry Davis ; un individualisme édulcoré, ne remettant pas en question le matérialisme historique, mur devant lequel ils buteront sans vouloir commettre l’hérésie de le franchir, ce qui les aurait conduits, croyaient ils, à l’enfer capitaliste.

Les héritiers d’Armand : les pacifistes, les provos, les hippies.

La guerre d’Algérie, le retour de de Gaulle au pouvoir, l’évolution sans heurts majeurs de l’économie classique vers une économie moderne de consommation, s’ils ne changèrent pas grand-chose aux structures comme à la manière des partis politiques d’analyser l’évolution, avaient politisé l’U.N.E.F., caractérisé l’opposition révolutionnaire d’extrême gauche et créé, en marge des partis, des îlots qui ne se contentaient plus seulement de contester les appareils mais prétendaient repenser les théories dont ces partis se considéraient comme les dépositaires. Mais la grande masse des hommes ne suivait encore que de loin, et avec inquiétude, les iconoclastes qui, de toute part, s’attaquaient aux statues en pied des grands ancêtres.

Les travailleurs suivaient avec une sagesse, qui était peut-être due à la crainte, des mouvements d’une économie que l’extrême gauche considérait toujours comme catastrophiques. Ils s’alignaient sur les tendances syndicales dont ils se recommandaient, plus pour des raisons idéologiques que pour leur efficacité revendicatrice. La grande masse des jeunes mobilisés contre la guerre d’Algérie le sera surtout sur les mots d’ordre du pacifisme traditionnel entretenus par l’irruption sur la scène de Garry Davis, puis par la grève de la faim exemplaire de Louis Lecoin.

Les manifestations contre la guerre d’Algérie se transformeront souvent en manifestations en faveur d’une méthode de combat supposée plus efficace qu’une autre. Les actions révolutionnaires qui auraient pu être celles de l’opposition : le refus de charger du matériel militaire pour l’Algérie ou l’organisation de manifestations collectives des appelés contre leur embarquement, seront rares, circonstancielles et donneront bien la température du climat qui se créait insidieusement et qui contribuera à remplacer le refus violent, la lutte, par la démonstration pacifiste, le défilé qui fait appel à la conscience de la rue, non pas au nom de la révolution mais du bon droit, de la justice, de la métaphysique, en un mot.

Et cela fut dû pour une bonne part à l’attitude du parti socialiste « embringué » dans cette guerre coloniale, à la mollesse du parti communiste sacrifiant les aspirations du prolétariat, embrigadé dans ses cellules à des obligations internationales et à ses intérêts électoraux. Les étudiants pouvaient, dans leur grande masse, poser le problème révolutionnaire à travers la lutte contre la guerre, les organisations révolutionnaires qui le proposaient n’étaient pas suffisamment crédibles pour être suivies et ne recevaient qu’une audience de sympathie. La jeunesse qui se voulait réaliste désirait du concret. Elle restait insensible au « spectacle » dont elle raffolera quelques années plus tard. On la vit un moment mettre son espoir dans un politicien à la fois honnête et roublard qui avait bâti toute sa carrière contre les partis politiques. Mendès-France fut un instant la coqueluche de la jeunesse pacifiste. Il le redeviendra périodiquement aux instants de pointe et il devra ce renouveau à sa prudence à se tenir loin des combines électorales et à sa maîtrise à formuler contre vents et marées des solutions discutables mais qui finiront par être parées de l’auréole de la constance, ce qui, à côté de la démission des milieux parlementaires, était assurément louable. Mais les partis politiques associés pour défendre leur « job » lui couperont rapidement les ailes.

Et ce furent les défilés contre la guerre, à Vincennes et autre part, où pacifistes et révolutionnaires, fraternellement mêlés, s’insultaient copieusement en se rejetant la responsabilité des résultats médiocres de leurs efforts. Les uns défilaient, silencieux, se laissant traîner par la police jusqu’aux cars qui les recueillaient, les autres braillant, distribuant des tracts, appelant à la révolution, se battant avec les flics qui les enfournaient dans les mêmes cars, les dirigeant vers les commissariats ou vers Beaujon où ils continuaient leurs discussions passionnées pendant la nuit sur les vertus réciproques de la révolution et du pacifisme intégral.

* * *

Puis Provos vint, qui allait réconcilier la famille révolutionnaire désunie.

C’est au milieu de cette année 1965, qui restera une plaque tournante de l’évolution de la vie sociale, que paraîtra le premier numéro de Provos dans lequel on décrit comment fabriquer une bombe. Et puis la nouvelle éclate, que nous relate Le Parisien libéré. Pendant que la reine Juliana prononçait son traditionnel discours du trône, des jeunes gens en distribuaient une version différente où l’on pouvait lire :

« Comme je suis devenue anarchiste, je renonce à mes fonctions de reine, symbole de l’unité nationale. J’abdique en faveur du peuple et de l’anarchie. Je lègue ma fortune au peuple néerlandais. Je mets à la disposition des victimes du logement mes palais de Soesdijk, Amsterdam et La Haye. »

Enfin, quelques mois plus tard, nous apprendrons que ces jeunes gens se nomment eux-mêmes des provocateurs. « Nous sommes contre toute autorité, déclarent-ils, toutes règles imposées. » Le Monde Libertaire écrira :

« Provos, bravo ! Phénomène de renouvellement chez une jeunesse révoltée et qui, peut-être inconsciente aujourd’hui, prendra vraisemblablement toute sa force demain. Provos, bravo ! Demain sonnera le rendez-vous sur le chemin de l’anarchie. »

En Hollande, les manifestations se multiplieront. C’est en 1966 que Provos apparaîtra au Quartier latin. Ce ne sera qu’un feu de paille mais ses méthodes de combat originales séduiront les groupes gauchistes en marge qui exploiteront largement cette nouvelle tactique au cours des combats de rues.

Les provos se déclarent pacifistes, contre la bombe ; leur action qui n’est pas destructive, constitue un avertissement. Ils sont pour la désobéissance civile et contre la violence. Ils déclarent :

« Nous luttons pour notre liberté personnelle »

Ou encore :

« Nous sommes anarchistes, nous voulons casser le régime. Nous voulons pouvoir être communistes sans être surveillés, avoir les cheveux longs sans être suspects. »

Ils sont pour la liberté sexuelle. En réalité, malgré la confusion qu’on peut relever dans leurs propos, ils se réclament d’un individualisme que n’aurait pas renié Armand.

Mais leur originalité viendra, non pas du caractère « vieil anar » de certaines de leurs proclamations, mais de leur méthode de lutte qui va relever d’une technique révolutionnaire moderne. Pacifistes, ils vont répondre à l’agression de la police par la violence et le schéma va alors s’établir. Ils vont provoquer la police, le pouvoir, la société. Celle-ci fera donner la garde, alors les provos rompront le combat, puis reviendront à la charge dans un mouvement incessant qui provoquera puis rompra le combat, pour le reprendre, déroutant non seulement les forces de répression, mais encore leur allié éventuel. Nous avons là comme le reflet des folles nuits du Quartier latin du mois de mai 1968 où les flics pourchasseront, de barricade en barricade, des groupes fuyant le combat et revenant à la charge jusqu’à l’aube. Et on peut dire que c’est Provos qui dotera les étudiants de cette tactique originale qui entretient le combat sans espoir de faire la décision autrement que par une prise de conscience de la population ou de son appareil d’État, ce qui était dans la conjoncture absolument impossible, qui ne fut jamais bien compris des ouvriers déroutés par ce cocktail où se mêlaient la manifestation pacifiste, la provocation de la police derrière des barricades que l’on défendait juste ce qu’il fallait pour créer le désordre et enfin la violence qui clôturait les fins de nuits agitées, énervantes, avec un peu de ce caractère désespéré des barouds d’honneur. Et cet esprit provo survivra à la disparition de ses créateurs pour devenir un élément de la stratégie révolutionnaire.

* * *

Enfin, d’autres héritiers d’Armand vont marquer la jeunesse étudiante du Quartier latin et auront, par leur aspect extérieur, une présence moins éphémère. Ces hippies ou ces beatniks vont faire leur apparition le long des berges de la Seine. Ils ont beaucoup de points communs avec les provos.

La littérature s’est emparée des hippies. L’insolite, le pittoresque, les « vices » savamment dévoilés donnent au bourgeois des sensations délicieuses qui influent sur les tirages et l’éditeur est sensible à cet argument. Cependant, les ouvrages sérieux qui traitent du problème hippy nous le présentent comme un phénomène anglo-saxon qui serait une sorte de chancre, un rôt de la société de consommation qui cherche la sensation en dehors des lassants délices qu’elle nous procure.

Il est vrai que le phénomène hippy a été importé. Que son apparition fut timide. Peut-être un phénomène de la transhumance qui, chaque été, jette sur les routes de France des milliers de jeunes en marche vers le soleil d’Italie et d’Espagne et qui, la tête farcie d’idées libérales et révolutionnaires, font halte un instant dans la capitale des barricades. Il est vrai que les Auberges de la jeunesse et l’esprit qui y persiste ont été un argument supplémentaire à leur vagabondage nonchalant. Il en est resté des traces au sein d’une partie de cette jeunesse qui avait lu Armand, qui se réclamait de l’individualisme et qui considérait que le baroque de l’aspect général, cette espèce d’uniforme de la liberté sexuelle et de comportement, s’imposait avec autant de raisons que la lavallière et le chapeau à larges bords s’étaient imposés à ses anciens.

Mais chez nous, nous aurons des hippies à notre manière où se mêleront le folklore individualiste anarchisant et les éléments assimilés à la « va-comme-je-te-pousse » de la tradition anglo-saxonne, et le seul véritable héritage original qui débordera d’ailleurs rapidement le groupe hippy réduit dans le pays, sera l’aspect extérieur de ceux qui se réclameront, sans toujours beaucoup de fondement, de ce qu’on peut s’avancer à nommer « une mystique », ce qui d’ailleurs ne veut pas dire une mystification.

Disons que le hippy des bords de la Seine est pacifiste, non violent, résistant à toute servitude. Il trouve les éléments de cette position dans un vieux fond idéaliste qui prend ses sources dans les religions de l’Inde ou dans les innombrables sectes protestantes du monde anglo-saxon, mais également dans le vieux fond antimilitariste du mouvement ouvrier français. N’oublions pas que Armand, avant d’être le théoricien de l’individualisme français, appartint à une secte de cet ordre et fut membre de l’Armée du salut. Le hippy est pour la liberté sexuelle et toute une école française de l’anarchie fit de la liberté sexuelle le centre de sa propagande. Enfin, ce même hippy a un goût prononcé pour le phalanstère, la vie en communauté, dans une camaraderie constante et une mise en commun de toutes les ressources. Et là encore, il y a un mariage entre l’aspiration de certains sectateurs des religions primitives et les milieux individualistes anarchisants de la fin du siècle dernier. On retrouve, dans l’attitude de nos hippies, un peu de ce particularisme de Gandhi, de Romain Rolland, celui d’Au-dessus de la mêlée, de Han Ryner, de Raymond Duncan, le tout poussé au paroxysme. Anachorète et phalanstérien, le hippy se drape dans des attitudes exemplaires qui peuvent prendre une haute élévation morale lorsqu’il refuse toute violence, et en particulier la guerre, ou paraître dérisoires lorsqu’il montre une hostilité farouche au tabac ou à la viande. Il nous apparaît à la fois comme un héros ou un maniaque.

Il rôde autour des organisations pacifistes et humanitaires. Il est présent dans les manifestations, parfois derrière des barricades, avec l’attitude agaçante de l’homme qui se veut un exemple parfait, qui fait honte à l’adversaire qu’on combat, mais également à l’ami qui emploie des armes que la haute spiritualité réprouve. Il est, par excellence, une pousse des régimes libéraux d’abondance car sa carcasse un peu frêle résisterait mal au despotisme, que celui-ci prenne le masque de Staline ou d’Hitler. Hélas ! si le Christ fut cloué sur sa croix, les sociétés policées se contentent de chasser les hippies des beaux quartiers, de façon à ne pas effrayer les touristes !

La Fédération anarchiste en a recueilli quelques-uns et leur sagesse n’a pas toujours été inutile au sein de ce bouillonnement de la jeunesse conquise par l’A.B.C. de la doctrine libertaire.

Les séquelles du marxisme : le maoïsme, le guévarisme, le trotskysme.

La politique du parti communiste pendant la guerre d’Algérie fut une politique verbale, réformiste, sans aucune efficacité réelle et qui était dictée par des conditions politiques et en particulier par ce tabou sacro-saint qui consiste à rester, d’une façon ou d’une autre, collé avec le parti socialiste afin d’échapper au ghetto où la société capitaliste le tenait enfermé. Cette attitude avait permis aux différents groupements trotskystes de subsister dans le mouvement ouvrier, malgré la calomnie et le mensonge dont leurs « frères staliniens » les abreuvaient. Ils jouaient, dans les organisations syndicales, un rôle limité mais qui n’était pas négligeable. Eux aussi se voyaient contestés par une certaine jeunesse, mais le sérieux de leur action militante, la solidité de leurs connaissances doctrinales, la possibilité également pour certains jeunes insatisfaits de naviguer entre les groupes trotskystes rivaux maintenaient autour d’eux suffisamment de jeunes pour qu’ils pussent alimenter, voire renouveler, leurs cadres. De tous ils seront les mieux préparés à exploiter les événements de mai.

Mais les forces de l’opposition marxiste au communisme mal déstalinisé viendront de plus loin. D’abord du castrisme, puis du guévarisme, enfin d’Extrême-Orient où la masse de la jeunesse chinoise s’est mise en mouvement.

La révolution cubaine avait été une révolution classique qui ne devait rien au marxisme et dont les relents de romantisme révolutionnaire du siècle dernier étaient perceptibles à tous. Ce David minuscule, dressé au milieu des mers de légende, face au Goliath yankee, enthousiasma la jeunesse du monde entier. Les lois de l’économie sont impitoyables et, face à son puissant adversaire, il fallut trouver un contrepoids. Ce fut la Russie qui le fournit. Mais la Russie ne fournit jamais rien pour rien ; et Castro passa dans le camp des démocraties populaires. Cependant Cuba est plus loin que la Tchécoslovaquie et Castro put conserver une certaine indépendance qui fit impression jusque dans les milieux libertaires occidentaux. Il fallut attendre l’internement des anarchistes cubains pour que le voile se déchirât.

L’aventure de Che Guevara relancera le mythe cubain, surtout dans les milieux étudiants.

Pendant un temps relativement court, une fraction de la jeunesse des écoles vit de façon intense les péripéties révolutionnaires qui se déroulent à l’échelle internationale. Elle s’identifie aux héros légendaires dont une presse intéressée déforme l’image. Elle les pare de ces vertus dont les mouvements locaux qui sollicitent son concours lui paraissent dangereusement manquer. De la distance et de l’information a priori naissent une poésie à bon marché, des images d’Épinal qui seraient mises au goût du jour par les bandes dessinées de l’imaginaire. Pour elle, même la coupe de la canne à sucre prendra figure d’épopée révolutionnaire. Cuba et Castro bénéficieront de cet emballement figuratif avant que l’épopée de Che Guevara, somme toute assez mince et passablement « improvisée », vienne prendre le relais.

On sera castriste parce que Castro a fait la révolution, s’est opposé à l’Amérique, a résisté à la Russie. On sera castriste, car ce castrisme, on pourra l’affubler des oripeaux qui conviennent pour entretenir la légende. Et on sera guévariste, emballé par le défi lancé par l’homme seul, ou presque seul, au continent dominé par le prêtre et le militaire.

Mais c’est le problème de la Chine qui va le plus passionner une jeunesse qui conteste l’interprétation du marxisme fourni par le communisme russe. L’hérésie maoïste pénétrera d’ailleurs lentement le mouvement ouvrier français, véhiculé par des personnalités en rupture avec le parti communiste français et souvent en lutte entre elles. Elle stagnera avant que les étudiants français prennent conscience de ce prodigieux bouleversement qui jettera dans des luttes, qui resteront longtemps obscures, des milliers de jeunes travailleurs. Kermesse héroïque bien faite, vue à distance, pour enflammer l’imagination.

Autour des séquelles du marxisme, un mouvement tourbillonnant va se produire. Mais les états-majors solides resteront imperméables aux apports extérieurs. Le flot pourra bien battre le socle, lorsque après mai il se retirera. Il laissera debout des organisations fortifiées et mûres pour une lutte politique nettement caractérisée par des prises de positions théoriques ne laissant aucune place à l’improvisation ou au mariage contre nature.

Le situationnisme.

Ce fut un feu de brousse préparé minutieusement par des personnages connaissant la musique, et le vent de mai qui souffla sur ce feu embrasa toute la jeunesse universitaire. J’ai, dans un chapitre précédent, parlé de ces revues en marge qui influèrent puissamment sur l’orientation intellectuelle de la jeunesse : L’Internationale situationniste fut de celles-là !

La revue situationniste fut un mélange d’un marxisme doctrinal qui allait rechercher ses références jusque dans les œuvres de jeunesse de Marx, et des penseurs libertaires. Mais son influence décisive se situe autre part ; dans l’écriture et dans le langage où les à-peu-près doctrinaux furent noyés sous l’insolence de la phrase imprécise, enchevêtrée, mais pétillante. Gavroche y voisinait avec l’Institut. On déshabillait une idée, on fustigeait un principe, on provoquait avec insolence, on nouait les paragraphes avec l’inconcevable, et toutes les petites putains de la littérature de « goche » laissées pour compte des grands courants d’idées se pâmaient, comme fouettées par une verge. Il s’y dégageait une odeur forte du prolétaire mal débarbouillé, faisant l’amour dans les draps roses d’un boudoir de la paroisse de Saint-Honoré-d’Eylau. Et les facultés s’en saoulèrent jusqu’à dégueuler.

Mais qu’est-ce que le situationnisme ?

Il semble que la réponse à cette question doive être recherchée soit dans la revue qui paraissait irrégulièrement depuis quelques années, soit dans les livres des situationnistes provisoirement en poste, soit dans des ouvrages parallèles qui, en marge de la pure doctrine, ont essayé d’y voir clair dans le galimatias qui nous était proposé.

Les choses ne sont pas si simples. D’une part, les situationnistes récusent avec vigueur les interprétations des intellectuels qui les jugent de l’extérieur, comme ils repoussent les accusations de ceux qui, après avoir fait un bout de chemin avec eux, ont quitté la secte. Le commentateur est donc obligé de saisir une vérité mouvante à travers ce que les situationnistes écrivent d’eux-mêmes et il n’est pas sûr que les hommes parlent bien et surtout parlent juste lorsqu’ils se proposent comme historiographes des démons qui les tourmentent. Le péché le plus véniel qui les guette est le péché par omission. Enfin on peut, peut-être, si on ne recule pas devant l’injure, poser timidement la question :

« Les situationnistes savent-ils bien qui ils sont, ce qu’ils veulent, où ils vont ? »

On peut arrêter que ce qu’ils nous proposent, même si ce qu’ils nous proposent est transcrit dans un langage pour initiés, peut nous servir de point de départ. Ça peut donner ceci :

« La fonction de l’Internationale situationniste est une fonction axiale : être partout comme un axe que l’agitation populaire fait tourner et qui propage à son tour, en le multipliant, le mouvement initialement reçu. »

Ou bien encore ceci :

« Les situationnistes reconnaîtront les leurs sur le critère de la cohérence révolutionnaire, dans un contexte économique, social, humain. »

On reconnaît tout de suite le verbiage dont on aime se gargariser au Quartier latin et où quelques mots forces nous reviennent, torturés. Et un certain nombre d’adeptes se livreront constamment à une gymnastique intellectuelle qui sent son canular. Ils nous déclareront à la fois que :

« Le situationnisme n’existe pas, ce qui est le moyen de prouver sa présence constante ».

Tout ce marivaudage intellectuel, qui n’est pas sans rappeler les beaux jours de l’hôtel de Rambouillet, ne nous apporte pas grand-chose sur le fond du problème. Benjamin Péret, qui fut un homme qui s’y connaissait en hommes, parle d’une « soi-disant internationale situationniste qui imagine apporter du nouveau en créant l’équivoque et la confusion ». En veine de confidences, Éliane Brau précisera dans un bouquin intéressant :

« A vrai dire, il existe une certaine ambiguïté dans l’expression Internationale situationniste. »

Pour Alain Buhler :

« L’Internationale situationniste est à la fois marxiste et anarchiste. »

C’est au moins ce que la secte voudra qu’on croie qu’elle est. Et c’est ce qui explique son audience auprès d’intellectuels de gauche maintenus à distance par les appareils des partis et qui courent les quartiers populaires ou littéraires pour se faire reconnaître comme les successeurs à la fois de Lénine et de Bakounine. Ce qui n’est pas vrai car, autrement, ça se saurait.

De toute façon, nous sommes en présence d’un phénomène connu. De tout temps, la jeunesse dorée qui fait ses classes sous la tonnelle des cabarets littéraires a eu des vapeurs et il en résulta des crises d’urticaire parfois blanches, parfois rouges et que les circonstances firent tourner au noir. Crises qui durent juste le temps nécessaire au médecin de la famille bourgeoise pour injecter au patient un sérum vigoureux qui le conduira sur le chemin du Harar.

Il est facile de déceler, lorsqu’on feuillette un livre d’histoire, que ces crises qui secouent une certaine jeunesse, je ne dirai pas des écoles, mais issue de la haute bourgeoisie et qui fréquente l’école, sont parallèles aux révoltes sauvages qui secouent l’esclave, le vilain, le prolétaire. En général, elles sont brèves ; une gourme qui se jette avant de revenir aux choses sérieuses. En ce sens, les situationnistes n’ont rien à voir avec les « enragés » qui, en 1792, tenteront de construire une révolution sociale dans la Révolution. Par contre cette attitude « brin d’oison » dans ce mouvement général de l’esprit qui va rudement secouer la société, rejoint celle de toutes les jeunesses dorées de l’histoire, même si leur support intellectuel est différent.

Le situationnisme serait inconcevable pour des hommes qui considéreraient le problème révolutionnaire pour autre chose qu’une fête, comme un problème qui doit être résolu à travers des difficultés quotidiennes, « en gagnant son pain », dirait Gorki. Et nous sommes loin, lorsque nous les écoutons, de cette jeunesse intellectuelle, de celle que Jules Vallès nous a dépeinte dans Le Bachelier. Il est d’ailleurs curieux de constater les origines communes de ces forts-à-bras et de la gueule, avec les dandys qui parent les partis de gauche, et je pense en particulier à Aragon.

Si on veut bien situer les situationnistes qui vont avoir un impact incontestable sur la jeunesse des universités, disons que la vertu majeure qui semble les caractériser, c’est d’abord leur impatience à jouer un rôle. Ils refusent aussi bien la bourgeoisie où l’avancement se fait à l’ancienneté et où les choix n’interviennent qu’après une formation laborieuse, que le mouvement révolutionnaire classique où les états-majors, jaloux de leur autorité et d’un naturel méfiant, entendent voir les postulants aux fonctions nobles faire leurs preuves. Jouer sur le devant du parterre une farce énorme singularise ! Elle permet de forcer les portes des cercles fermés où nos jeunes intellectuels prétendent à la première place. Et cette farce, ils vont la jouer avec un brio incontestable. Car il faut bien convenir que cette avidité à se placer sur le devant de la scène, surtout lorsqu’elle est servie à la fois par le climat social dans le moment où elle se déroule et par le talent des acteurs, aiguise l’imagination, fouette le conformisme bourgeois et bouscule le conservatisme révolutionnaire. Cette avidité crée des situations et les situationnistes, c’est incontestable, créeront des situations qui peuvent accoucher d’un poète, d’un drame, d’une formule, d’une expression artistique achevée ou, plus modestement, d’un paragraphe sur une page du grand livre où l’on essaie de démêler l’imbroglio politico-littéraire de l’humanité.

Ça peut donner Caligula, le romantisme, Rimbaud, le surréalisme et, naturellement, des emmerdements pour des révolutionnaires authentiques pour qui le spectacle, surtout lorsqu’il est permanent, n’est guère compatible avec la nécessité parallèle à l’action révolutionnaire qui consiste, tout prosaïquement, à gagner sa croûte.

Mais regardons d’abord ce qu’il y a d’agaçant dans les pitreries de ces talons rouges. J’extrais une phrase :

« Puisque l’homme est le produit des situations, il importe de créer des situations humaines. »

Cette phrase sonne bien, la cloche de mon village aussi. En réalité, on trouve de tout dans ce genre de phrases, à commencer par ce qu’on y apporte soi-même.

On nous affirme de façon péremptoire :

« Puisque l’homme est le produit de situations... »

Qui a dit cela ? Marx ! C’est une affirmation, ce n’est pas une démonstration dont la solidité est incontestable. Cette situation qu’il subit et dont le caractère économique est certain, l’homme a contribué à la créer. Il en est le produit, elle est son produit. L’homme crée et subit à la fois des situations qui modifient les éléments du théoricien. De là naît l’imprévisible. Et la société l’apprendra à ses dépens pendant la semaine des barricades.

« ... il importe de créer des situations humaines. »

Qui aurait pu faire cette proposition ? Proudhon, Bakounine, ou simplement le bon sens populaire ? Mais je voudrais comprendre. L’homme est-il le produit, est-il aliéné ? Ou bien l’homme crée-t-il des situations humaines ou autres ? Nous sommes en plein dans ce galimatias politico-littéraire et nous tenons le fil d’Ariane qui va nous guider dans le labyrinthe intellectuel des situationnistes.

Il est vrai que le délégué de mon entreprise, qui n’appartient pas à la race des moutons dorés à cinq pattes, aurait dit :

« La majorité des hommes est exploitée par une classe. Il faut supprimer cette classe et surtout les inégalités économiques qui la maintiennent en place. »

Il est vrai que mon délégué appartient à cette Fédération anarchiste dont les grosses têtes du situationnisme ont si joliment dénoncé la sclérose.

Les situationnistes proposent un catalogue dans lequel chacun peut reconnaître les siens et ce sera une des raisons parmi d’autres de leur succès auprès des têtes folles de l’université. Les marxistes y retrouveront, entre autres choses, le matérialisme historique, les trotskystes, la nécessité de la révolution permanente, les anarchistes, la spontanéité des masses, les surréalistes, la théorie du spectacle, les staliniens, le culte de leur propre élite, les nihilistes, le paroxysme, les politiciens de tout poil, le goût des tactiques subtiles grosses comme des cordages. En réalité, chacun peut trouver sa part de vérité dans cet amalgame qui se sert des arguments théoriques de chacun d’eux sans tenir compte des motifs qui ont présidé à leur élaboration. L’équipe situationniste a pris à Dada, aux surréalistes, aux anarchistes, aux provos, aux lettristes et aux diverses confessions marxistes, un certain nombre d’attitudes qui, poussées au paroxysme et en dehors de leur contexte de justification, apparaissent comme une caricature où l’exhibitionnisme et la mystification se mêlent étroitement.

L’affaire de Strasbourg lança le situationnisme auprès du grand public. Cette affaire est importante en ce sens qu’elle révèle la mentalité de la secte. Son caractère autoritaire qui perce sous ses affirmations anarchiques, son mépris de l’opinion des travailleurs qui s’étale malgré ses protestations libertaires, son goût du clan fermé, sa prétention à la supériorité, en un mot cette mentalité petite-bourgeoise et autoritaire qui est le signe distinctif de la classe dont elle est issue. Mais dans le même temps, la nécessité, pour se singulariser, de chercher une voie nouvelle a amené le situationnisme à proposer une forme de lutte différente de celle employée jusqu’alors par le mouvement révolutionnaire et qui pourrait bien être la stratégie et la tactique de l’avenir.

Mais revenons à Strasbourg, où des étudiants réussirent à s’emparer de la section de l’U.N.E.F. Coup de maître réussi par une équipe sans grande consistance idéologique et qui s’explique par le désintéressement politique de la plupart de leurs collègues. Embarrassés de leur victoire, ils décident de s’adresser à l’Internationale situationniste. Il y a là une orientation bien précise de ces jeunes qui auraient pu prendre contact avec les organisations révolutionnaires parisiennes qui possèdent des représentants à Strasbourg. Mais ils sont un monde à part et l’esprit que j’ai essayé de décrire les a marqués profondément. Qui se recommande d’une organisation appartient à un monde pourri. Qui, dans l’analyse d’une situation, tiendra compte de la conjoncture et décrétera que tout n’est pas possible est réputé traître. Parmi ces jeunes de Strasbourg, un ou deux se réclament de la Fédération anarchiste. Ils réagiront comme les autres, en adeptes d’une nouvelle classe dont le clivage n’est pas économique ou idéologique, mais purement de situation et leur situation, à eux, est bourgeoise. Et ils seront encouragés par des intellectuels se réclamant de l’anarchie, ce qui fait toujours bien dans la province.

Les rapports entre ces jeunes, ces intellectuels et le situationnisme seront étranges. Tout de suite, les étudiants passeront sous la dépendance absolue du situationnisme. Ceux-ci indiqueront la voie et les autres obéiront. Et lorsqu’en paiement de leur servilité, ils demanderont leur intégration à la secte, ils seront brutalement éconduits. Les erreurs de tactique leur seront imputées. L’affaire se terminera mal. Lorsque les étudiants prendront conscience du rôle aliénant qu’on leur a fait jouer, le situationnisme volera en éclats. Les dandys s’en donneront alors à cœur joie et les insultes qui leur avaient servi contre les groupuscules d’extrême gauche prendront, à leur usage, des proportions réjouissantes. Bataille de mégères en furie qui, par plusieurs points, ressemblera aux déjections des communistes contre les déviationnistes. Il y aura un peu de tout cela avec ce timbre un peu aigu qui est l’apanage des jeunes gens de bonnes familles.

Bien sûr, il est toujours facile de dauber sur les chapelles intellectuelles qui ont la fâcheuse habitude de se considérer comme le nombril du monde, qui existent depuis la Genèse et qui se renouvellent par générations. Mais il est difficile, si on veut les bien connaître, de passer sous silence les pitreries que deux d’entre eux joueront avec leur éditeur Gallimard. Après avoir, à longueur de pages, pleurniché dans leur revue pour être enfin édités, nous les vîmes échanger avec l’éditeur des propos nobles et vengeurs du genre de ceux qui opposaient périodiquement ceux-ci à Céline. Mais Louis-Ferdinand Céline, c’était tout de même autre chose que ces personnages turbulents, ’pas ?

Cependant cette agitation frénétique politico-littéraire enflamma une jeunesse universitaire qui était saturée des contraintes que nécessite l’organisation, même lorsque ces contraintes ne sont pas imposées mais consenties, comme c’était le cas pour la Fédération anarchiste qui les réduisait d’ailleurs à un minimum indispensable à la cohérence de l’organisation. Et il restera au moins deux propositions qui seront essentielles pour amplifier les luttes révolutionnaires.

Les situationnistes écrivent :

« Des capacités des militants, nous ne voulons rien savoir, hors l’usage révolutionnaire qui s’en peut faire, usage qui prend son sens dans la vie quotidienne. Le problème n’est pas que certains vivent, pensent et baisent ou parlent mieux que d’autres, mais qu’aucun camarade ne parle, ne vive, ne pense ou bien ne baise si mal qu’il en vienne à dissimuler ses retards, à jouer les minorités opprimées et à réclamer, au nom de la plus-value qu’il apporte aux autres par sa propre insuffisance, une démocratie d’impuissance où il affirmerait sa maîtrise. »

On peut s’accorder avec l’esprit de ce texte, à la condition que cette « supériorité », ou plutôt cette différenciation, ne soit pas soulignée par une valeur marchande des facultés intellectuelles et de leur emploi. Sous cette réserve, il est certain que les anarchistes sont d’accord, dans ce sens que les tâches doivent être accomplies par ceux-là même qui en ont la faculté sans que cette faculté leur donne une prépondérance quelconque dans le groupe, car justement le travail d’un groupe consiste à éclairer chacun sur des facultés qu’il ne discerne pas toujours.

Si cette théorie des rapports des hommes entre eux à travers une égalité dans la diversité de leurs caractéristiques manuelles ou intellectuelles, est d’un apport précieux, je pense que ce qui restera de l’aventure situationniste est autre part. Il s’agit de la théorie « du vide ». C’est un enseignement précieux pour l’avenir.

Depuis sa naissance, le mouvement socialiste a été hanté par « autre chose ». Bien avant Arcadie il a été tenté d’aller construire « autre part » la Cité du soleil. Mais c’est pour la première fois, je pense, que cette théorie a été reprise et appliquée par les situationnistes à la lutte quotidienne.

Les socialistes, disciples de Cabet, voulaient édifier, en dehors de la société capitaliste, au sein d’une nature vierge, la société idéale. Le situationnisme propose de s’adresser directement aux hommes, en ignorant également son environnement, l’État et ses services, les partis intégrés à la société de consommation. Et les étudiants vont appliquer avec succès cette méthode originale. Le ministre refusait de les recevoir, ils vont multiplier les manifestations. Devant une situation qui se détériore, le ministre revient sur sa décision et propose de renouer le dialogue. A leur tour, les étudiants refuseront la discussion.

La société qu’ils mettaient globalement en cause ne les concernait plus. L’interlocuteur auquel ils s’adressaient était le peuple et spécialement les travailleurs. Ils supprimaient de leurs problèmes un gouvernement qu’ils avaient décidé d’ignorer. Ils le dissolvaient. Ils rayaient littéralement un élément qu’ils considéraient comme factice, inexistant et avec lequel ils ne voulaient plus avoir de contacts. Ils créaient la théorie du vide, laissant les pouvoirs publics d’abord désorientés puis affolés à l’idée de ne plus avoir aucune prise sur l’événement. A la lettre, ils appliquaient les théories de Proudhon tout en se réclamant de Marx, ce qui n’est pas le moins étrange de leur comportement.

Il s’agissait d’une variante de l’action de Strasbourg qui avait visé à s’emparer de la section de l’U.N.E.F., non pas pour la faire servir à leurs desseins, mais pour la dissoudre. Rejeter l’interlocuteur État, parti, organisation, afin d’établir un dialogue direct avec les foules, voilà le projet. Sans bien s’en rendre compte, ils rejoignaient alors la théorie anarcho-syndicaliste de la grève gestionnaire qui, ignorant le propriétaire de l’entreprise, entendait gérer directement, et sans le concours de l’État, l’instrument de la production, ce qui est également une théorie héritée de Proudhon et fondamentalement opposée à l’organisation marxiste de l’entreprise par l’intermédiaire de l’État socialisé. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de faire tourner dans le vide les rouages gouvernementaux, sans aucune prise réelle sur la réalité. Cette théorie « du vide » à laquelle il faudra que l’extrême gauche révolutionnaire réfléchisse sérieusement, est à mettre à l’actif du situationnisme. Bien étudiée, elle pourra peut-être un jour remplacer, comme moyen de lutte, la barricade ou le maquis, mythes vieillissants du mouvement ouvrier.

Les jeunesses des partis de gauche : jeunesse du parti socialiste, jeunesse du P.S.U., le groupement communiste « Clarté ».

A partir de 1966, le Quartier latin est en ébullition. Les groupes folkloriques redoublent d’ardeur et les lettristes par la voix de Maurice Lemaître, déclarent au Monde libertaire :

« Comme on n’a jamais cédé devant la réaction esthétique de l’après-guerre, on ne cédera pas devant la nouvelle vague et ses séquelles. Ce sont eux qui bougeront puisque c’est nous qui avons raison. Chaque fois qu’il y aura un truc réactionnaire, on s’élèvera contre. »

De multiples organisations aussi virulentes qu’éphémères se constituent et on se noie dans la multitude des sigles qui, rapidement, auront épuisé toutes les possibilités et toutes les combinaisons des lettres d’un alphabet outrageusement pauvre, réactionnaire, dogmatique et aliénant.

Naturellement, les groupes de jeunes rattachés aux partis de gauche, qu’ils ont l’ambition de représenter à l’université, font figure de parents pauvres. Les jeunesses socialistes, trop peu nombreuses pour faire impression, se réclament d’un pivertisme teinté de trotskysme. Guy Mollet ferme les yeux. C’est un malin et il sait bien que le parti possède suffisamment de sinécures pour recueillir ces jeunes pousses à la sortie de leurs classes.

Les vues du P.S.U. se portent surtout sur l’U.N.E.F. où il n’a pas encore l’assiette qu’il y possède aujourd’hui. Eux aussi s’intégreront au mouvement de mai avec suffisamment de prudence pour ne pas engager l’avenir. Mais le plus remarquable sera incontestablement l’évolution des jeunes étudiants groupés autour de la revue communiste Clarté.

Depuis des années, l’Union des étudiants communistes donnait des soucis au parti et surtout aux jeunesses communistes et à leur direction, parfaitement intégrées dans l’appareil. Une opération classique fut montée ayant pour but de remplacer les dirigeants récalcitrants par d’autres plus souples. La crise devait aboutir à son point culminant au congrès d’avril 1964. « La révolte, écrit Le Monde libertaire, avait pu paraître comme une poussée de fièvre d’une jeunesse habituée aux soumissions les plus avilissantes et, pour la première fois, mise devant un choix, celui de Pékin ou celui de Moscou. Cette révolte avait pu ne paraître qu’une farce d’étudiants heureux de fronder le grand-papa Thorez. Le congrès qui vient de se terminer lui a donné une autre signification. »

La bataille, à ce congrès, se jouera autour de Clarté, hebdomadaire des étudiants communistes, entre trois tendances : une tendance fidèle à Moscou, une tendance « italienne » et une troisième plus radicale au nom de laquelle Krivine - dont on entendra parler par la suite - déclare :

« Il y a quelques années, le fait d’être fractionnel avait des conséquences beaucoup plus graves encore que l’exclusion. Nous ne voulons pas, à tout moment, tomber sous les coups de l’accusation. Le congrès doit décider si c’est avoir une activité fractionnelle que de s’exprimer et de proposer une plate-forme politique. »

Et Le Monde libertaire de nous informer :

« Le discours de clôture de Roland Leroy est couvert par les cris de « Staline ! Menteurs ! etc. » Ce membre du Bureau politique fait l’éloge de la « démocratie véritable » au moment où l’on matraque et arrête les manifestants en Russie. Il est en effet utile de s’entendre sur la démocratie car elle ne représente qu’un mythe qui sert les communistes pour prendre le pouvoir. Comme par hasard, Leroy conseille de voter communiste aux élections, promettant de résoudre le problème universitaire. La plaisanterie est bien bonne ! »

Le plus comique de l’histoire et qui mérite de passer à la postérité, c’est que devant les menaces d’expulsion de leurs locaux, les étudiants communistes firent appel aux étudiants anarchistes et que les promeneurs du boulevard Saint-Michel purent assister à ce spectacle peu banal des jeunes militants libertaires, envahissant le quartier, criant leurs journaux, en se groupant autour de la revue des étudiants communistes pour empêcher le parti communiste de l’attaquer.

Le parti communiste ne se releva pas de ce coup et le rôle que joueront les étudiants communistes pendant les journées de mai ne sera pas plus important que celui des autres formations politiques. Le jour de la manifestation de Charlety, des milliers de jeunes passeront devant le siège du parti socialiste, boulevard Magenta, en hurlant :

« Mitterrand, on s’en fout ! »

Ppuis, un peu plus bas, devant la Bourse du travail :

« Séguy, trahison ! »

Avant d’aller s’attaquer, à la fin de la soirée, à la Bourse, ce temple du capitalisme français.

Le Groupe du 22 mars et le pâté d’alouettes.

Ce qui caractérise le mouvement de mai et de juin, c’est la spontanéité qui va surprendre tous les partis, toutes les associations de droite comme de gauche et même les anarchistes qui, cependant au courant de cette évolution profonde dans les générations montantes, auraient dû être plus avertis.

Tout débuta à Nanterre où il existait un groupe libertaire dont j’ai déjà parlé. Ces jeunes, intelligents et actifs, étaient des représentants typiques de ce courant d’esprit, qui, depuis la Libération, agitait deux générations. Ils avaient pris, dans les disciplines économiques ou philosophiques des cours qu’ils suivaient à la Faculté, des éléments théoriques de leur philosophie particulière. Les jeunes anarchistes du groupe de Nanterre avaient un point commun avec la jeunesse politisée du Quartier latin, que celle-ci se réclamât des partis communiste, trotskyste, et j’en passe : ils rejetaient les mouvements adultes. Ils rejetaient les appareils même si, comme chez les anarchistes, « l’appareil » était une simple vue de l’esprit. La revue des situationnistes fit, chez eux, une impression profonde et ce sont eux qui nous firent connaître la publication confidentielle. Il est vrai que la revue exprimait quelque chose qui n’existait pas encore, qu’elle prenait une place vide, qu’elle avait de quoi séduire de jeunes étudiants pas encore formés aux idées sociales et politiques. Les qualités incontestables des jeunes de Nanterre les avaient conduits à des responsabilités dans Le Monde libertaire et à une certaine influence dans le milieu anarchiste. Ils s’y firent connaître dans un congrès à Paris où, avec l’aide de leurs amis de Strasbourg, ils essayèrent d’introduire des éléments du marxisme. Mais le drame éclata lorsque, dans une brochure d’ailleurs médiocre, les situationnistes attaquèrent la Fédération anarchiste. Leur départ était inévitable. Il eut lieu au congrès suivant, après les palinodies d’usage.

On a parlé, à ce sujet, de scission dans la Fédération anarchiste. C’est inexact. Le groupe de Nanterre se composait de huit membres, quelques jeunes les suivirent. Mais en dehors de leurs qualités propres qui en faisaient d’excellents auteurs d’articles pour le journal dans la mesure où, par condescendance, ils voulaient bien consentir à écrire des articles anarchistes, leur départ n’apporta guère de perturbation dans le mouvement libertaire français.

Ce sont eux cependant qui seront le noyau du Groupe du 22 mars, même lorsqu’ils n’apparaîtront pas au premier plan, laissant la vedette à Cohn-Bendit, à Castro, à Krivine et à quelques autres. Cohn-Bendit sera pour un temps le porte-parole du groupe dont il symbolisera à la fois l’enthousiasme, l’allant et le confusionnisme.

On peut supposer, à des nuances près, que les problèmes des étudiants de Nanterre envers la Fédération anarchiste étaient ceux des autres groupuscules qui, auprès des étudiants, se disputaient le marché révolutionnaire. La rupture avec les organisations adultes, l’effacement des oppositions doctrinales qui séparent les différents courants d’opinion qui se réclament du socialisme, l’espèce d’unité esthétique que leur procurait leur qualité de jeunes, d’intellectuels en puissance et peut-être, pour beaucoup de ceux qui furent des animateurs, le caractère de leurs études sociologiques, philosophiques, littéraires, leur laissaient le champ libre. C’est de là qu’est né le Groupe du 22 mars qui n’eut jamais de structures, qui ne fut qu’un amalgame où on retrouvait des anarchistes marxisants, des trotskystes, des J.C.R., auxquels s’ajoutaient des castristes et des maoïstes. Il est difficile de savoir, et eux-mêmes ne le savaient probablement pas, dans quelle proportion chacun de ces groupes sera représenté, car s’ajouteront à ces militants caractérisés tous ceux qui, au cours des dernières années et pour des raisons diverses, auront quitté leur organisation originelle et qui trouveront dans cet amalgame une revanche. Cette espèce d’unité par alternance s’étendra parfois jusqu’à la F.E.R., autre variété du trotskysme, et au M.A.U., mouvement assez semblable au « 22 mars » mais inspiré par le S.N.E.Sup influencé par le P.S.U. En revanche, soulignons que les jeunes de la Fédération anarchiste resteront en dehors de cette espèce de Front populaire. Ils occuperont une aile de la Sorbonne donnant sur le faubourg Saint-Jacques où ils installeront une librairie qui fut un des lieux les plus fréquentés pendant le mois que dura l’occupation, ce qui contribuera à rendre au mouvement anarchiste son visage authentique.

Les anarchistes de Nanterre, comme leurs camarades se réclamant d’autres idéologies, eurent d’ailleurs tort de considérer leur tactique comme originale. Elle ne fut rien autre, sous une phraséologie appropriée, que la tactique du front commun, cher aux communistes. Sa seule originalité fut justement que les Jeunesses communistes, de peur d’être débordées, n’y participèrent pas. Mais si la formule « Unir ce qui rapproche et écarter ce qui divise » peut permettre d’étendre un mouvement, nous savons que ce que gagne ce mouvement en largeur, il le perd en profondeur. Il suffira que la fièvre tombe pour que le flot populaire regagne son lit.

Mais finalement, ce qui donnera au Mouvement du 22 mars son caractère, c’est moins ses mini-personnalités que le flot des étudiants qui, pendant une période, se serrera autour de lui. La révolution était une fête. On rigolait, on baisait les filles, on mettait les professeurs au piquet, on construisait des barricades, on balançait des pavés sur la gueule des flics, on brûlait la bagnole de papa, on tirait la langue aux doctrinaires du parti qui vous avaient fait chier pendant de longues soirées en récitant la prose indigeste des grands ancêtres. On y croyait et on n’y croyait pas. Bref on vivait cette vie intense que la société moderne de consommation vous interdisait sous le prétexte qu’elle vous nourrissait décemment. On fut anarchiste, trotskyste, maoïste, castriste, modérément. On n’avait pas de dispositions pour ça, mais contre, on le fut alors résolument, on était doués. Et ce sont toutes ces raisons majeures qui firent que le « 22 mars » représenta mieux que quiconque cette grande fête révolutionnaire qui éblouit les vieux militants sceptiques et racornis.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’apport de la révolte du printemps fut considérable. La lutte des étudiants a permis à toute la société de constater la persistance de l’esprit socialiste qu’un soubresaut juvénile avait suffi à débarrasser des scories dont les partis l’avaient surchargé. Sous la pression des circonstances, la presse, la radio, la télévision se sont vues contraintes à se mettre dans le circuit, de discuter des formules que l’information de toutes les tendances avait enterrées depuis des années. Il serait vain de nier le service immense que les jeunes de Nanterre ont rendu à la Fédération et aux doctrines anarchistes. Bien sûr, ils ont construit ce mariage contre nature du marxisme et de l’anarchie, mais le marxisme était connu, une propagande supplémentaire ne pouvait effacer ses méfaits partout où il avait été en mesure d’appliquer ses théories, alors que l’anarchie était repoussée, ignorée, en tout cas, elle avait quitté l’actualité et dans cette association baroque de l’anarchie et du marxisme, il était inévitable, dans la conjoncture présente, que l’anarchie en tirerait tous les avantages. C’est ce qui s’est produit ! Et cet acquis, le plus merveilleux des événements de mai, la Fédération anarchiste le doit aux jeunes de Nanterre, même si leur turbulence donna à ses militants quelques cheveux blancs supplémentaires. Et, pour mon compte,je sais de quoi je parle.

Carrare.

Le prolongement de mai fut Carrare, dernière pièce d’un spectacle à la base duquel fut la pensée anarchiste, dont la tactique prit sa source dans Provos et auquel le situationnisme, à défaut d’une théorie sûre, conféra un lyrisme échevelé.

Le Congrès de Carrare fut à la fois un éclaircissement, un renouveau, une confirmation, non pas par les résultats forcément limités au cours d’un congrès se déroulant dans une ambiance survoltée, mais simplement par le fait qu’il eut lieu.

Depuis des années, la liaison entre les mouvements anarchistes internationaux était assurée par un bureau de relations qui se bornait à transmettre aux sections nationales des informations du monde entier. Ce système très souple, trop lâche, était un héritage de cette méfiance des anarchistes envers toute centralisation créatrice d’appareils qui, rapidement, devient dictatoriale. Et l’exemple de la IIe et de la IIIe Internationale n’était pas fait pour assoupir cette méfiance. Mais en France, en Italie, dans le mouvement espagnol en exil, le souvenir de la 1ère Internationale restait profond. C’est alors que des militants de différents pays décidèrent de tenir un congrès et de fonder une internationale plus structurée. La petite ville italienne de Carrare fut choisie !

Cette décision, prise avant les événements de mai, provoquera des remous dans les milieux anarchistes. Les sections nationales se divisèrent. Les unes voulaient que le système du bureau de correspondance continuât et que tous ceux qui se recommandaient de l’anarchie pussent assister à ce congrès. D’autres voulaient un congrès représentatif de l’anarchisme organisé qui devait tout naturellement aboutir à la construction d’une Fédération anarchiste internationale structurée. Ceux-ci l’emportèrent, non sans créer des remous au sein de la Fédération anarchiste française. Les événements de mai allaient encore compliquer le problème. Le Mouvement du 22 mars, ou ce qui en restait, et qui se réclamait de l’anarchisme marxisant, émit la prétention d’y assister et, par les relations qu’il avait établies pendant les journées de liesse, il parvint à se faire inviter par des militants de la Fédération anarchiste italienne.

Tous les éléments étaient réunis pour faire de cette rencontre un congrès explosif. Il y avait, à Carrare, des anarchistes venus en observateurs et qui regardaient d’un air réprobateur le projet initial. Il y en avait d’autres, fermement décidés à construire une Fédération anarchiste internationale représentant les mouvements organisés à l’échelle mondiale. Enfin il y avait le Mouvement du 22 mars, à la tête duquel, plus rigolard que jamais, Dany le Rouge donnait le ton, entouré d’une cour où se remarquaient tous les grands révolutionnaires de l’Odéon et des divers festivals qu’avec un courage digne de l’antique ils avaient perturbés. Ils venaient avec la conviction de s’inscrire dans une lignée que Spartacus, les Enragés de 89, Bakounine et Auguste Blanqui, avant Lénine et Trotsky, avaient honorée. Autour de ce groupe, des jeunes filles qui parlaient de l’anarchie avec la compétence de Louise Michel. Enfin, à l’écart, une nuée de journalistes, de la presse, de la radio, de la télévision du monde entier, affriolés par cet événement qui s’avérait « sensas » et qui devait l’être, en effet. Car ce spectacle, le dernier, fut incontestablement réussi.

Carrare est une petite ville tranquille, bâtie au bord de la mer, dans le golfe de Gênes et qui s’adosse à une montagne d’où, depuis l’Antiquité, on tire un marbre qui passe pour le plus beau du monde. Le mouvement anarchiste y est fort et influence le syndicat des mineurs. Enfin, les anarchistes de Carrare sont partisans d’une organisation solidement articulée.

Comme toutes les petites villes régionales d’Italie, Carrare est un ensemble de places délicieuses au centre desquelles l’eau jaillit d’une fontaine. Ces places sont reliées entre elles par des rues étroites, bordées de maisons propres comme un sou neuf où le marbre joue le premier rôle. Le théâtre où se tenait le Congrès est désuet, son style rococo attendrissant. On imagine aisément la foule des citoyens paisibles venant, chaque dimanche, écouter de la musique classique ou voir les opérettes du répertoire.

Dès l’ouverture du Congrès, sous l’œil curieux des Italiens, les militants se pressent devant l’entrée du théâtre. Les Japonais au teint d’ivoire partagent le succès de curiosité avec les Sud-Américains bistrés au poil noir, jusqu’à ce qu’une étrange cohorte débouche sur la place. C’est le cirque Cohn-Bendit. Le « leader » marche sur le théâtre à la tête de ses troupes, comme sur l’Odéon !

A la porte, les mineurs italiens montent une garde vigilante. Après une brève bousculade où force reste au prolétariat, les palabres commencent. Un accord interviendra. Les jeunes du 22 mars renoncent à troubler les débats du congrès et se retirent vers le campus du bord de la mer où ils ont élu domicile, poursuivis par des gosses braillards et des demoiselles aux yeux pâmés. En contrepartie, une soirée sera réservée pour un échange d’idées entre les militants anarchistes et les jeunes du Groupe du 22 mars.

Ce sera une belle séance. Les tribunes des balcons rococos craquent sous les grappes humaines. Au premier rang, Dany le Rouge donne le « la ». La délégation mexicaine, qui dénonce Castro, est accueillie par les clameurs des contestataires. Le représentant de la délégation française doit hausser le ton. A son tour, Cohn-Bendit s’exprimera dans un silence relatif. Ces images hautes en couleurs marqueront ce congrès international dont le retentissement fut mondial. Nous aurons également quelques soirées chaudes sur la grande place de la ville, devant l’immeuble imposant où loge la Fédération anarchiste italienne et ses syndicats.

Aux terrasses des cafés qui bordent cette place, sous les flashes, les discussions dureront jusqu’au petit jour. Dans toutes les langues, on se félicite, on s’insulte, on s’embrasse et on boit sous l’œil attendri de la population, ravie d’être à pareille fête. L’anarchisme mondial s’extériorise sous le soleil de l’Italie, mère nourricière du verbe qui pare de ses couleurs l’ardent espoir de sortir l’humanité de son ornière.

De ces débats houleux, et malgré cette kermesse un peu folle, il sortira une Internationale encore vacillante mais qui a le mérite d’exister. De futurs congrès, tenus dans le calme un peu ennuyeux des assises internationales, parachèveront cette œuvre indispensable. Mais on peut prévoir qu’aucun de ces laborieux travaux ne fera oublier cette « corrida de Carrare », à laquelle il n’a manqué qu’un Hemingway pour lui conférer l’immortalité.

Carrare va tourner une page. Les hommes vont regagner leurs pays pour y confronter, avec les problèmes qui s’y posent, les résolutions adoptées. Ils auront le sentiment profond qu’il va falloir repartir pour une étape nouvelle dans la longue marche des hommes vers leur émancipation.