"Dans les dépôts d’archives, le commun du public ne vient que pour deux raisons, exclusivement : l’état civil, qui permet d’attester les filiations, et le cadastre, qui permet d’attester la propriété. Ces archives-là, seules, semblent avoir une importance considérable dans la vie du groupe. La preuve en est que, lors des émeutes ou des révolutions, l’une des actions les plus empressées des révolutionnaires est d’aller aux archives pour brûler les titres de propriété. On peut même penser que la plupart des gens ne se rendent aux archives qu’à l’occasion des révolutions."

En Argentine, la tradition des bibliothèques populaires se maintient chez les anarchistes depuis le début du siècle. Il en existe dans toutes les grandes villes, dans tous les lieux de concentration ouvrière ; elles portent parfois les noms des grands ancêtres, parfois simplement le nom d’une rue ou d’une personnalité locale.

A Buenos Aires par exemple, la « Biblioteca popular José Ingenieros » offre depuis soixante ans aux écoliers comme aux compagnons livres scolaires, romans et encyclopédies, ouvrages généraux, en sus de ses deux salles d’archives pour les documents anarchistes. Elle devient ciné-club le dimanche après-midi ; on y tient des réunions le soir, on peut même faire griller l’asado dans la cour. Elle a dû fermer plusieurs fois, se cacher derrière une façade neutre, déménager à la cloche de bois, résister aux inondations. Si aujourd’hui des compagnons racontent son histoire, c’est pour que celle-ci perdure.

Toutes ces bibliothèques sont propriété collective du mouvement, gérées bénévolement ; ouvertes sur la ville, aux gens du quartier, en rien elles ne sont des ghettos. Certaines sont soutenues par une organisation, la Federación obrera regional argentina (FORA), la Federación libertaria argentina (FLA), d’autres par un groupe informel. Plusieurs ont survécu malgré l’affaiblissement du mouvement, même quand les dictatures contraignaient les compagnons à la clandestinité ; et quand il fallait déménager en hâte, tous les syndicats mettaient la main à la pâte et à la poche.

A Mar del Plata, la « Biblioteca Juventud Moderna » a été inaugurée en novembre 1911. Elle remplissait, raconte aujourd’hui le vétéran Hector Wollands, " une double fonction : celle d’école, qui offrait une formation de haut niveau, et celle de barricade, le lieu où les syndicats élaboraient leurs projets d’action directe " .

École et barricade : quelle meilleure manière de décrire le travail que souhaitent faire nos bibliothèques et centres de documentation anarchiste de par le monde ? Il ne s’agit pas pour nous d’archiver la mémoire du mouvement pour la figer, il s’agit de garder vivante et subversive notre histoire, d’affirmer l’existence des anarchistes (" y en a pas un sur cent… ") et leur multiplicité contre l’étouffement du pouvoir. L’Histoire majuscule réduit volontiers la vie, les idées et les expériences dérangeantes à des historiettes, à des légendes .

"A travers la réactivation de son passé, l’anarchisme peut se réapproprier sa culture. L’activité qu’implique cette renaissance constituera en elle-même un tonifiant facteur de vie culturelle. Le but de l’opération, évidemment, n’est pas de pouvoir aligner nous aussi un savoir livresque sur nos antécédents. Il s’agit surtout de mieux nous connaître nous-mêmes, de réinsérer dans notre champ de conscience les valeurs, les rêves et les idées qui ont fait de l’anarchisme une réalité historique. Un passé actif, c’est un passé mobilisé par et pour une activité présente… Ce n’est pas faire de la généalogie pour le plaisir. L’intérêt de la chose, c’est de retrouver l’implicite de nos positions, et des lignes de cohésion. La recherche de l’unité passe par la recherche des fondements. Mais ce n’est là encore qu’un aspect du travail de fondation, qui pour nous a lieu dans le présent. Notre lecture du passé dépendra donc aussi de la cohérence que nous aurons introduite dans nos idées actuelles, ces deux efforts de structuration nous renvoyant sans cesse l’un à l’autre."

Les anarchistes ont toujours été lecteurs ; chaque groupe publie un journal, des brochures, constitue une bibliothèque. La lecture forme le jugement, favorise l’autonomie des personnes, sert de base aux discussions. (L’ami André Bösiger, qui a quitté l’école à 13 ans et a payé d’une longue peine de prison son refus de dans l’armée suisse : c’est long, deux ans de prison ? mais j’aurais eu besoin de deux ans de plus pour finir tout ce que j’avais à lire !)

La circulation des brochures et des journaux est infiniment plus importante, pour ces groupes et pour leurs militants, que leur conservation : d’où la difficulté du travail d’archive et d’inventaire. Dans les périodes d’activité militante intense, on ignore volontiers le dépôt légal comme le simple dépôt dans la bibliothèque du groupe, on bafoue le calendrier et les nombres ordinaux, on distribue jusqu’au dernier exemplaire des tracts et des journaux si l’on peut. Lorsque l’activité faiblit, il reste parfois des stocks d’invendus ; mais reconstituer la collection complète d’un périodique important est un travail de patientes fourmis.

Il y a un siècle, préfaçant la Bibliographie de l’anarchie établie par Max Nettlau, Elisée Reclus relevait :

"J’avoue pour ma part que je ne nous savais pas si riches : l’importance qu’a prise ce recueil, encore incomplet, m’a beaucoup surpris. Les idées anarchistes, développées consciemment sous leur forme actuelle, sont d’origine si récente qu’on se les imagine volontiers comme se trouvant encore dans une période rudimentaire de propagande. Sans doute, la plus grande part des documents cités dans ce recueil est destinée à disparaître et même ne mérite guère d’être conservée, mais quelques-unes de ces œuvres feront certainement date dans l’histoire du dix-neuvième siècle. Certes, il a pu être difficile parfois aux anarchistes de dire ce qu’ils croient être la vérité, mais on ne saurait les accuser d’avoir "caché la lumière sous le boisseau". Nous l’avons dressée aussi haut que peuvent l’élever nos mains et désormais nul dans le monde, qu’il nous aime ou qu’il nous haïsse, ne pourra prétendre nous ignorer."

Tout ne mérite-t-il pas d’être conservé ? On risque gros à trier ce qui est digne ou non d’être gardé. Évitons en tous les cas la récolte de vieux papiers et les bouquinistes spéculateurs, préférons-leur le troc et le don. Que les bibliothèques et les archives définissent clairement leurs principes et leurs limites, c’est chose indispensable ; mais ce n’est pas à nous, bibliothécaires et archivistes, formés sur le tas ou en école, à décider ce qui a de la valeur ou non. Sinon, la censure menace – ou l’incendie des révolutionnaires. Une bibliothèque d’usage, de groupe local, ne cherchera pas nécessairement toutes les éditions de la brochure de Kropotkine Aux jeunes gens ou d’Entre paysans de Malatesta, dont il existe des dizaines de versions dans des dizaines de langues ; mais dans les archives du mouvement anarchiste, il sera passionnant de trouver des indications de tirage, des dédicaces, des timbres de bibliothèques ou d’organisations sur les pages de garde. L’histoire de l’imprimé fait partie de l’histoire du mouvement.

Il y a peut-être plus d’archivistes dans l’âme chez les anarchistes que dans les grandes institutions. La New York Public Library, ayant passé en microfilm la collection d’affiches de la révolution espagnole qu’elle avait reçue, a jeté les originaux ; à la Bibliothèque royale de Belgique, ces mêmes affiches provenant des collections de Hem Day étaient roulées et entreposées dans un corridor, elles ont fini aux vieux papiers. Des dizaines d’affiches qu’Hem Day avait rapportés d’Espagne, il en reste six de petit format au Mundaneum de Mons. Au CIRA, nous en avons une cinquantaine, ramenées par le syndicaliste Lucien Tronchet, soigneusement encollées sur du carton fort pour circuler et servir aux tournées de solidarité avec l’Espagne dès 1936 ou 1937. Elles sont dans un état impeccable, les couleurs vives comme sur les murs de Barcelone ou de Valence. En Espagne même, la récolte et l’inventaire des affiches républicaines ne sont pas terminés à ce jour.

Autant les collections sont difficiles à compléter, autant on rencontre des trésors de fidélité. C’est sous le plancher d’une maison qu’il retapait pour un client que Lucien Grelaud a trouvé des collections des journaux de Proudhon, qu’il a déposés au CIRA. C’est cimentées dans un mur que les archives d’Edgar Leuenroth, au Brésil, ont traversé intactes la dictature. C’est grâce à Solon Amoros, qui les a datés et localisés, qu’on peut identifier aujourd’hui une centaine de journaux et de bulletins parus en Espagne dans les deux ans suivant la mort de Franco : sans lui ils seraient restés , sans lieu ni date, et donc matériellement illisibles.

Anarchives

Il y a une quarantaine d’années, à sa fondation, les ambitions du CIRA, le Centre international de recherches sur l’anarchisme, étaient planétaires : recueillir toute la mémoire de l’anarchisme, en toutes les langues, des précurseurs aux rêves d’avenir…

Pour nos jeunes lecteurs : Ça n’était pas une période faste. Après un moment fort dans l’immédiat après-guerre, les anarchistes n’apparaissaient guère sur la place publique dans ces années-là, en pleine guerre froide. Les coordinations internationales mises sur pied avaient de la peine à se maintenir, des locaux fermaient. Des quantités de collections avaient disparu pendant les années noires en Italie, en Allemagne, en Espagne, au Portugal, malgré les trésors d’ingéniosité de quelques-uns pour les dissimuler et les conserver.

Dans les années 1950, à la création du CIRA, les seules publications anarchistes, libertaires ou sur l’anarchisme étaient produites par des éditions libertaires. Vaillantes, certes, mais ce n’était plus l’époque où les Temps nouveaux de Jean Grave publiaient Kropotkine à plus de 100 000 exemplaires en quelques années ! Les premiers livres de poche apparaissent au début des années 1960 : ceux de George Woodcock et de James Joll en Angleterre, ceux de Daniel Guérin en France ; rien évidemment en Espagne ni au Portugal, quasiment rien en Allemagne où seules paraissent quelques feuilles ronéotées. Quelques revues de qualité, comme Volontà en Italie ; quelques journaux qui perduraient courageusement, notamment dans les milieux exilés .

Dix ans plus tard, porté par la vague de Mai 68, l’anarchisme entre tambour battant dans les librairies et dans les universités ; des ouvrages nouveaux et des rééditions nombreuses s’affichent. Les photocopieuses et petites offsets à prix abordables permettent de multiplier les publications en tout genre ; les voyages de plus en plus fréquents, les études de plus en plus accessibles forment la jeunesse du mouvement et ses lecteurs. Le commerce entre lui aussi en scène : le folklore des bombes et du drapeau noir a fait recette pendant quelques saisons avec des romans de gare et des ouvrages de commande.

Le sens et les rayons de la bibliothèque se sont mis à déborder.

C’est alors que nous avons commencé à travailler en réseau. Il existait d’autres bibliothèques anciennes, qui se sont mises à cataloguer leurs fonds, à publier ; de nouvelles se sont créées un peu partout, spécialisées par la force des choses dans une langue, un pays, une période. Jusqu’aux grandes archives du mouvement ouvrier, qui ont reconnu notre existence sans plus ricaner. Et, au CIRA, nous avons reconnu nos limites : il n’y avait pas que les étagères à ne plus tenir le coup, il y avait aussi nos connaissances limitées, nos difficultés à gérer les arrivages, à indexer les ouvrages, à répondre judicieusement aux lecteurs.

Au fil des ans sont parus des instruments de travail précieux. Citons l’indexation des premiers volumes de l’histoire de l’anarchisme de Max Nettlau, établie par Maria Hunink ; le répertoire pionnier de la presse anarchiste italienne par Leonardo Bettini, suivi des répertoires plus copieux encore de René Bianco pour la France, de Paco Madrid pour l’Espagne, de Jochen Schmück, Günter Hoerig et autres pour l’Allemagne ; la récolte de tous les articles de Kropotkine dans toutes les langues possibles, complément à la bibliographie dressée par Heinz Hug ; la brochure Cinéma et Anarchie, publiée par le CIRA suite aux travaux de Pietro Ferrua. Il y en a d’autres. Des inventaires de photos, d’affiches, de chansons suivront peu à peu.

Le CIRA, probablement un des centres les plus importants au niveau international, compte non tenu de l’Institut d’Amsterdam, reste généraliste ; mais nous savons, le cas échéant, renvoyer nos usagers à d’autres centres ou à d’autres chercheurs plus spécialisés, ou donner l’adresse de l’info-kiosque le plus proche où tracts et fanzines sont plus aisément accessibles.

Nous avons créé il y a une vingtaine d’année la FICEDL, fédération internationale des centres d’étude et de documentation libertaire. Pour enrichir la culture du mouvement, notre propre culture, nous souhaitons établir un inventaire le plus complet possible de tous les lieux de mémoire et de toutes les boîtes à outils de propagande : des écoles et des barricades. Et le rendre accessible aux chercheurs, aux militants, aux curieux, en faire un réseau d’échanges, de soutien aux groupes qui se forment en Europe de l’Est ou dans d’autres pays, d’approfondissement des connaissances. Sous le joli nom d’anarchives.