Titre: Mauvaises tendances
Auteur·e: Galleani Luigi
Date: 1916
Source: Consulté le 14/01/2018 de https://www.non-fides.fr/?Mauvaises-tendances
Notes: Extrait du Réveil communiste-anarchiste N°433, 8 Avril 1916.

Il faut s’en persuader : sans le prolétariat on ne fait pas de révolutions. Sans avoir gagné aux finalités extrêmes de son émancipation — je ne dirai pas la partie la plus nombreuse du prolétariat, laquelle ne se persuadera que devant l’éclat de la victoire et des bénéfices qu’elle apportera — mais sa partie la plus intelligente, la plus évoluée et par conséquent la plus active et la plus vigilante, les révolutions ne rapportent que mépris et désillusions pour tous les sacrifices de sang et d’énergies consentis, et n’aboutissent qu’à un changement désespérant de joug et de maître. Il suffit de se demander ce qu’il est advenu de la Grande Révolution française de 1789 ou de la dernière révolution nationale italienne, pour comprendre que tout mouvement auquel le prolétariat reste étranger d’idées et d’intérêts, instrument aveugle des calculs et des intrigues d’oligarchies louches, ne peut avoir d’autre résultat.


D’autre part, il faut se persuader que là où les travailleurs ne sont pas galvanisés par l’irréligion de l’utopie et l’audace révolutionnaire — fruits d’une longue expérience historique formant le fond même du socialisme et de l’anarchisme — leurs agitations manquent même les bénéfices immédiats, apparents et éphémères en lesquels ils croient, pour se résumer en ce pénible et stérile travail de Sisyphe : ils montent au sommet au prix de mille efforts et risques le rocher de leurs timides revendications, pour le voir toujours dégringoler dans la vallée de toutes les misères et de toutes les servitudes inchangées et désespérées.

Et si témérité, hardiesse et audace sont le viatique le plus sûr de toute revendication, celle-ci trouve ses meilleurs défenseurs, ses plus efficaces militants dans les phalanges subversives, pour autant qu’elles sont avisées, intransigeantes et actives.

Le terrain pour une entente assidue, mutuelle et spontanée existe donc, et il est très vaste, bien qu’inviolé ou presque, malheureusement.

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Les anarchistes, depuis un certain temps surtout, ne se mêlent pas volontiers, ou à peine passagèrement, au prolétariat, l’abandonnant, avec mépris et méfiance, à la première désillusion.

On renouvelle aujourd’hui l’erreur qui se produisit entre 1880 et 1890 : la masse que pendant les premiers dix ans de l’Internationale nous rêvons d’avoir entraînée à la révolution imminente, se jetait sur l’appât de la nouvelle loi électorale, et nous abandonnait, courant sur les traces des candidats qui troquaient l’anarchie, le socialisme, Marx et la lutte de classes, contre un siège au Parlement.

Il n’y avait rien de bon à en tirer ! Mieux valait l’abandonner à sa destinée, à la merci des charlatans et des intrigants !

Ils ne se disent pas avec raison : Tel qu’il a été jusqu’à présent, surveillé et pressuré, tenu en laisse par les prêtres, sous la férule par les gouvernements, sous le joug par les patrons, relégué en dehors des bibliothèques et des écoles, à l’église, en prison ou dans le ruisseau, le prolétariat ne peut être que ce qu’il est : le troupeau docile et borné dont nous fûmes aussi, jusqu’à ce que des conditions privilégiées, les hasards de la fortune ou des secousses inattendues aient éveillé en nous la révolte, laquelle enfin nous amena à la critique toujours plus étendue et plus téméraire des institutions et des rapports sociaux.

Ils ne pensent pas, comme de juste, qu’en nous aussi ce processus fut ardu, pénible, lent, interrompu de doutes atroces et d’intimes tragédies où le cœur, le sentiment, les affections cédaient de mauvaise grâce sous l’empire de la raison et s’attardaient pleurant et saignant sur les idoles et sur les autels qu’elle avait renversés. Même chez celui dont la conviction est la plus ferme, la mieux trempée, les incursions dans le champ de la vérité sont si rares et si primordiales, qu’il n’y a pas lieu de s’en enorgueillir, au point de les vénérer et d’y voir un signe d’émancipation ou d’indépendance absolue. Si nous voulons employer notre maigre patrimoine, à alimenter non pas notre vanité, mais notre idéal, notre persévérance doit égaler notre ardeur primitive. D’autre part, toute énergie, toute volonté même la plus faible et la moins décidée, sont si nécessaires que personne n’a le droit de les récuser ou de les dédaigner, et moins que d’autres nous, qui après avoir surmonté tous les obstacles de l’impératif moral, savons de ne pouvoir attendre de tous et de chacun plus que ne peuvent donner les forces intimes : un vague frémissement dans leur torpeur aujourd’hui, tous les halètements demain, lorsque l’apostolat, la réflexion, l’expérience les auront révélées à elles-mêmes.

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Ils concluent sommairement que le prolétariat abruti par son servage millénaire, réfractaire à leur ardeur, indifférent à leur parole, goguenard devant leurs enthousiasmes, rétif à l’utopie, est l’indécrottable brute, dont c’est perdre leur souffle, leur temps et leur foi que de vouloir tirer les militants de la révolution sociale.

C’est, d’ailleurs, la plupart du temps une foi chancelante. Ces camarades, arrachés au seul champ où ils puissent exercer utilement leur ferveur de renouvellement et rester en contact assidu avec la réalité, finissent par ne plus se voir qu’eux-mêmes et acquérir l’obsession d’une supériorité — mesurée à une aune par trop négative pour qu’elle ne soit pas fantastique et superstitieuse. Ils sont ainsi ramenés, pas à pas, sans même s’en apercevoir, à leur point de départ, pour souscrire à l’injustice contre laquelle ils s’étaient révoltés, se réconcilier, en dépit de leur propre volonté, avec les préjugés, les intérêts, la morale de la classe qu’ils avaient répudiée en s’écriant : "Esclave résigné et inamovible, le prolétariat n’a que la destinée qu’il mérite ; il faut un berger au troupeau, un oppresseur pour le sujet, un seigneur pour les serfs." Et de là à conclure que le prêtre fait très bien de les abrutir, le gouvernement de les écraser, l’arracheur de dents de les tromper, le patron de les affamer, il n’y a qu’un pas, un seul pas, et le plus grand nombre le franchit.

Les conclusions par trop hâtives font perdre le contact avec la réalité, avec la vie, et avec le prolétariat qui est le pivot de toute la vie actuelle, comme il sera le levier et le soutien de la vie nouvelle qui s’annonce. Beaucoup de nos camarades, même parmi les plus en vue, passent rapidement du divorce à l’abjuration, noyant dans l’acte final de contrition, tous les actes de foi, d’espoir, de révolte, dont étaient ourdis les chants et les enthousiasmes de leurs jours de lumière.

S’ils avaient songé que le prolétariat ne peut être différent de ce que la vie et l’histoire l’ont fait, ils ne se seraient pas indignés ; ils se seraient persuadés que s’il était ce que nous voudrions qu’il fût, ce que nous sommes nous-mêmes, ni le prolétariat aurait besoin de nous, ni nous de lui. C’est précisément parce qu’il n’est pas ce que nous voudrions, ce que nous sommes, que nous devons l’aborder, l’accompagner et l’aimer.

Oui, c’est vraiment pour cela.

Il y a par contre, une autre tendance également mauvaise et même plus odieuse. Nous en parlerons dans un prochain numéro.

Luigi Galleani