Depuis la fin de l’été dernier, un marché aux puces de stands non déclarés en préfecture, après avoir été délogé de plusieurs endroits de Paris, a élu domicile dans le quartier. C’est presque tous les jours que, de la rue du Faubourg du Temple aux métros Belleville, Couronnes et plus loin, s’invite une petite cinquantaine de vendeurs, habitants du quartier ou biffins traditionnels, pour fourguer à d’autres pauvres que les prix du commerce excluent toujours plus de la marchandise souvent récupérée dans les poubelles, les étals de commerce, les encombrants ou « tombées du camion ». Lors de ses grands jours, ce petit marché peut compter de 200 à 300 vendeurs, plus une moyenne équivalente d’acheteurs. Le marché bouge d’une rue à chaque fois que les policiers d’un arrondissement le repoussent dans un autre. Une seule des chaussures d’une paire, un walkman des années 90, des boites de conserves et des packs de lait périmé, un short troué, le tout à des prix sur-cassés.

Mais la clientèle pauvre n’est pas seule, le « marché libre », tel que l’appellent les bouffeurs de foin qui trouvent pertinent d’accoler ces deux mots cotes-à-cotes, sert aussi de zoo social où conclure quelques affaires sur le dos de la misère et prendre quelques photos pittoresques. Certains bobos adorent. Ces pauvres qui fouillent les poubelles d’autres pauvres pour survivre, ils sont vraiment plein de ressources. Puis il y a des noirs, des jaunes, des verts, des violets et des bleus, on y entend des dizaines de langues, c’est si exotique, J’adôôôôre! Après un sandwich triangle bio allégé à 6€ au monoprix du Faubourg du Temple et un petit déca-crème au Follie’s, rien de mieux que d’aller faire des bonnes affaires au « marché libre » de Belleville.

Seulement voilà, le spectacle de la misère n’est pas du goût de tout le monde. Patrick Bloch, Député-Maire du 11e a demandé à la Préfecture de Police de Paris de mettre un terme à ce marché sauvage. Il ne fait en ce sens que répéter ce que le Conseil de Paris et le Conseil d’arrondissement avaient déjà votés il y a quelques mois de ça. Devant l’ampleur et le développement à grande échelle de ce phénomène, le député-maire PS du 11e demande une action renforcée et permanente avec des effectifs de policiers, seule solution, dit-il, pour mettre un terme à cette situation qui ne peut perdurer. Et en effet, du bleu il y en a ! Des sales gueules des agents de proximité de la mairie de Paris aux CRS qui stationnent « au cas ou », personne ne peut les rater, ils nous rappellent chaque jours que cette société est une prison et qu’ils sont nos matons, et c’est insupportable.

Personne ne peut rater le ballet permanent, la flicaille se ramène, les vendeurs disparaissent. Quelquefois la police reste un certain temps mais dès son départ le marché se réinstalle. Quelquefois elle reste et appelle une benne à ordure de la ville de Paris et tout est jeté. Quand des vendeurs signalent que dans un sac il y a leurs effets personnels et leurs papiers, rien à faire, dans la benne. Souvent, en attendant la benne, les policiers cassent à coup de talon les objets et déchirent les livres devant l’assistance médusée. En retour, des insultes contre les flics, et il y a quelques mois, deux fliquettes sont tabassées pendant leur ronde. Souvent, les flics emmènent les marchandises dans leurs coffres ou dans leurs poches.

Si le spectacle de la misère nous rappelle qu’il faut en finir avec cette société, à vrai dire, c’est cet autre spectacle qui nous dérange le plus, celui de l’occupation policière de la ville, celui des rafles discrètes et incessantes de sans-papiers dans le métro et la rue, celui des flics en civil qui nous menacent du regard, celui du dénuement de la misère élevé en « hype », celui des bobos qui viennent ici comme à Disneyland en nous prenant pour de gentils animateurs déguisés en tenue de Mickey, toujours prêts à les renseigner sur le chemin à prendre pour aller au magasin bio du coin ou pour trouver quels sont les bars les plus «de la balle» pour passer la nuit sous bonne garde des flics et des citoyens-balances.

« C’est où l’after ? » lui demande le riche.

« Dans ton cul ! » lui répond le pauvre.