UN PRODUIT DES VILLES ?

        MILIEUX...

        ...ET MOUVEMENT

        TOUT, SAUF PETIT-BOURGEOIS

        LES RAPPORTS AVEC L’EXTREME GAUCHE

Le monde anarchiste n’est pas facile à mettre en fiches ou à évaluer en chiffres. Pour le connaître de l’extérieur, il y a l’approche par les textes, l’étude de sa littérature, le dépouillement de sa presse, l’interprétation des motions de congrès ou des polémiques publiques. Travail utile, indispensable, que des historiens de plus en plus nombreux poursuivent et qui fournit régulièrement matière à thèses universitaires. Un travail qui trouve pourtant rapidement ses limites et qui laisse le plus souvent le chercheur insatisfait, car celui-ci se rend compte que la connaissance sur documents ne conduit pas à une compréhension intime des activités et des comportements.

Difficile aussi de le situer en fonction des mouvements révolutionnaires et d’évaluer avec précision son rôle dans les grands conflits sociaux, leur préparation, leur éclatement, leur développement, leur fin. Il est en effet présent, parfois sous son nom, et marque l’événement. Ou bien son influence et sa participation sont anonymes, comme éléments plus ou moins déterminants d’un ensemble composite.

Il constitue lui-même une société, à la fois ouverte à tous vents et réservée à ceux qui en reconnaissent et appliquent les règles non écrites. Mais il est inscrit dans une société globale, que celle-ci soit rejetée, combattue ou considérée transformable. Ce qui distingue la société anarchiste de la société globale, c’est qu’elle est essentiellement composée d’individus et s’ingénie à fonctionner comme telle, alors que «l’autre» est toujours une hiérarchie, avec un État sanctionnant les privilèges.

La critique des adversaires pourrait être de grande utilité pour une meilleure compréhension du monde anarchiste, si elle témoignait d’une plus grande lucidité. Il n’en est malheureusement rien. Pour les grands problèmes soulevés par la pensée libertaire, les réponses sont toujours de circonstance. Ainsi la théorie sur le «dépérissement de l’État», qui calma les inquiétudes de tant de beaux esprits décidés à ne pas vivre dans l’inquiétude, et qui aujourd’hui est remisée au musée des énormités. A défaut d’arguments au niveau des questions posées, restent les facilités du dédain, de la condescendance, du sourire apitoyé, ou de l’injure. Les anarchistes sont simultanément des «petits-bourgeois», des «déclassés», des «lumpenprolétaires», des «rêveurs», de «dangereux excités», des «agents» de pouvoirs ou de puissances interchangeables.

Il y a enfin l’opinion publique, c’est-à-dire le poids énorme de ceux qui n’ont pas d’opinion et ne veulent pas s’astreindre à l’effort nécessaire pour s’en former une, tout en éprouvant le besoin de se manifester. Une opinion publique qui ne se limite pas aux foules, mais englobe combien de professionnels destinés par fonction à l’éclairer. «Comment pouvez-vous être anarchiste, vous laisser confondre avec les tueurs de la bande à Bonnot ?» Ces historiens-là — il en existe fort heureusement d’autres —, ces journalistes-là — pas tous —, ces sociologues-là — avec des exceptions — ne se lassent pas de poser des questions usées à propos d’un fait divers qu’ils prennent pour un symbole. Sans s’intéresser sérieusement au fait divers qui sert depuis plus de soixante ans. Sans se demander, par exemple, pourquoi ces «bandits» étaient tous ouvriers (Bonnot, excellent mécanicien et ancien militant syndicaliste ; Caillemin, ouvrier imprimeur ; De Boë, typographe ; Carouy, menuisier, etc.). Sans tenter de reconstituer ce qu’était la société de l’époque, d’imaginer ce qu’étaient sa bourgeoisie, ses gouvernants, sa morale, ses méthodes d’exploitation et de répression. Ni même, puisque c’est si loin, d’essayer de comprendre pourquoi le dernier survivant — Jean de Boë — devenu actif militant syndicaliste après son séjour au bagne, n’a jamais renié sa participation, pourtant peu tapageuse.

Les anarchistes, qui dénoncent les tares de la société, les combattent, mettent en garde ses victimes contre un changement révolutionnaire qui ne conduirait qu’à la répétition, sous des formes nouvelles, des structures de pouvoir et de coercition, sont pourtant bien les produits de cette même société. Leur particularité, c’est qu’ils se veulent lucides et prévoyants, qu’ils n’acceptent pas de séparer leurs dires et leurs actes, leur manière de penser et leur manière de vivre. Une aventure qui sera donc dure, menée entre compagnons que l’expérience sélectionne, et parfois vécue en solitaire.

UN PRODUIT DES VILLES ?

La présence anarchiste se manifeste dans la plupart des pays industrialisés ou en voie d’industrialisation. En France, en Italie, en Belgique, en Espagne, en Hollande, en Grande-Bretagne. Egalement dans les pays d’immigration européenne, comme aux Etats-Unis, au Brésil, en Argentine, en Uruguay. Rien, ou presque, dans les colonies d’Afrique ou au Moyen-Orient. Des implantations, surtout intellectuelles, en Chine. Une réelle existence au Japon. Il existe, certes, des régions agricoles où la propagande et les formes d’organisation anarchistes sont notables — les Pouilles, l’Andalousie, le Languedoc — mais ce sont les villes qui drainent ou font surgir la majorité des militants. Cela pour la fin du XIXe et le début du XXe siècles.

La délimitation de la pensée et des méthodes d’action anarchistes ne s’effectue que progressivement. Théories et pratiques des mouvements républicains, socialistes et nationalistes évoluent à coups de congrès, de discussions ou d’expériences. Un Errico Malatesta, exemple type de militant — et militant exemplaire — dont les activités couvrent toute la période de gestation révolutionnaire enjambant les deux siècles, commence par être républicain, puis socialiste, avant de préciser son anarchisme définitif.

L’apparent chaos des phénomènes d’industrialisation, de désagrégation des anciens amalgames d’Etats tenus par des familles royales, de poussées nationales, de flux migratoires, de plus rapide rotation des circuits d’échanges internationaux, fait que prolifèrent les interprétations et les doctrines, les projets et les utopies. Avec, naturellement, une extraordinaire confusion dans les idées et une fréquente ambiguïté dans la signification des mots. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer les grandes discussions sur le centralisme et le fédéralisme, sur le progrès basé sur les vertus du machinisme et sur le progrès correspondant à une plus grande lucidité des hommes, sur le rôle de l’Etat et sur le rôle de la commune et de l’association de travailleurs.

Ce qui peut être mis à l’actif des anarchistes, c’est leur clairvoyance quand ils mettent en garde révolutionnaires et réformateurs contre l’illusion d’une marche irrésistible de la société vers le socialisme, qu’un pouvoir centralisé et bienveillant, d’esprit scientifique, précipiterait et harmoniserait, alors qu’ils prévoient que les changements dans les systèmes de production et d’administration ne feront que donner des structures nouvelles à des mécanismes d’exploitation inchangés pour ceux d’en bas. A leur actif aussi, leurs mille tentatives de créer des groupes, des ligues, des organisations de volontaires, pour faire contrepoids ou pour échapper aux contraintes des puissances disposant de la propriété, du sabre et des cantiques apaisants.

Clairvoyance et effort permanent pour créer une anti-société — ou une contre-société — ne peuvent conduire à l’optimisme. Chaque jour sera jour d’affirmation, d’autoprotection, de contre-attaque, bref, de guerre. Même l’anarcho-syndicalisme, essai réfléchi d’implanter dans le monde industriel la force et la loi des travailleurs pour en éliminer toute autorité extérieure au travail lui-même, et d’en faire la pierre angulaire d’une société de producteurs libres, portera la marque du tragique. C’étaient, dira Fritz Brupbacher,[1] parlant des militants de la vieille CGT française, des chefs de guerre qui marchaient au-devant de leurs troupes.

MILIEUX...

A cette position à la fois pessimiste et agissante, correspondent les deux aspects de l’anarchisme vivant, au moins jusqu’à la guerre de 1939. Il faut en effet distinguer le milieu et le mouvement. Une distinction qui ne signifie pas qu’il y ait frontière nette et définitive, mais que l’on doit établir car les motivations et les desseins des activistes sont différents. Le premier est caractérisé par une volonté de défense, le second par le désir de modifier les structures sociales. Le premier accepte d’être marginal, le second est interventionniste.

Le milieu comprend des milieux, eux-mêmes composés d’individus — la plupart se reconnaissant ou s’affirmant individualistes — ou de petits noyaux solidaires, avec de fréquents échanges de services, une entraide à la bonne franquette. Il n’y a pas d’organisation, bien que des regroupements s’opèrent au gré d’intérêts communs : activités antimilitaristes pour les insoumis et les réfractaires, propagandes anticonceptionnelles, anticléricalisme, rassemblements champêtres, naturisme, végétarisme. La règle du milieu est de tolérance, même si les propos de l’un ou de l’autre «spécialiste» se ramènent à l’idée fixe. Ces milieux forment une sorte d’humus où germent des personnages hors série, généralement marqués pour la vie, quelle que soit leur destinée, et même s’ils s’évadent vers le monde «normal». Il en demeurera presque toujours une certaine façon d’envisager les événements et de juger les hommes. Pour qui a été formé par cette école sans maîtres mais bourrée de textes et peuplée de modèles vivants, pour qui a été nourri par le Culte de la charogne — une brochure dénonçant les rites mortuaires — ou Croître et multiplier, c’est la guerre, ou L’Operaiolatria, ou Cien maneras de evitar el embarazo, pour qui a vu tel ou tel copain traqué se présenter pour être aussitôt protégé, pour qui a suivi les efforts d’un seul ou d’un cénacle se poursuivre pendant des dizaines d’années pour faire sauter un seul préjugé, la leçon est ineffaçable.

Ce milieu entretenu de l’intérieur, cloisonné par un naturel émiettement, phagocytant des individus, mais imperméable aux adhésions fortuites, se maintient et se reconstitue en dépit des remous qui bouleversent le monde. Les liens d’amitié qui s’y forment résistent aux divergences d’opinion ou de comportement qui opposent ou séparent ses composants. C’est, en réduction, une pratique de l’anarchie...

L’image qu’en reçoit ou que s’en fait l’opinion publique — feutre à l’artiste et lavallière, mangeur de carottes, trimardeur — correspond à la bête curieuse. Image entretenue par répétition journalistique, acceptée ou revendiquée par un certain nombre d’intéressés, qui se veulent résolument «en dehors», parfois «uniques», puisque le troupeau ne pense, n’agit ni ne réagit.

Rien dans tout cela qui soit utopique. Les anarchistes qui peuplent le milieu ne caressent nullement l’espoir d’une société parfaitement construite, mais se limitent à rejeter ou à éviter dans la mesure du possible, au prix le plus souvent d’une sévère autodiscipline, l’absurdité des lois et de ses sanctions.

Notons en passant combien la légende qui veut que le milieu soit de facile pénétration pour les services de police ne repose sur aucune observation systématique. Il apparaît au contraire que sa parcellisation et son inorganisation, sauf pour des tâches précises, le mettent à l’abri des infiltrations, plus faciles, et en fin de compte admises, dans les partis structurés d’où sortent, puisque le pouvoir est leur but, des ministres de l’Intérieur.

...ET MOUVEMENT

Le mouvement anarchiste offre des traits sensiblement différents. Il vise à modifier, bouleverser, renverser et remplacer les structures sociétaires. Ses activités s’inscrivent dans un dessein général. Les campagnes de propagande, les agitations en vue d’objectifs définis, l’action permanente des groupes locaux prétendent à une certaine préhension sur l’événement, à peser sur les décisions des organisations populaires. Certes, les différences d’opinion ne manquent pas quant à l’estimation du caractère révolutionnaire ou réformiste-intégrationniste des luttes sociales. De même qu’une classique polémique oppose les partisans d’une organisation où la responsabilité serait collective, l’engagement militant total, et ceux qui craignent l’évolution de l’organisation vers un type de parti centralisé et lui préfèrent une plus grande souplesse, une totale autonomie des groupes, avec articulation des efforts et des moyens quand des combats de grande envergure l’exigent : grèves d’importance nationale, campagnes en faveur des prisonniers politiques, dénonciation des farces électorales, etc.

Outre les publications, les meetings, les réunions de propagande, les manifestations diverses, la présence du mouvement et de ses membres s’observe essentiellement dans les organisations ouvrières, en premier lieu dans les syndicats. On retrouve les militants dans les coopératives, les mutuelles, les comités d’action. Dans le mouvement syndical, leur influence est assez grande pour que des fédérations et des confédérations soient imprégnées d’esprit libertaire et que certains réflexes passent à ce que Maxime Leroy appelait la coutume ouvrière. L’idée de grève générale, la méfiance envers les partis politiques, la pratique du refus de parvenir, le rejet du fonctionnarisme syndical sont libertaires par essence. En France, la Charte d’Amiens, texte bref et simple, demeurera longtemps, malgré toutes les attaques, le texte de référence pour l’ensemble du syndicalisme authentique.

L’anarcho-syndicalisme trouve les raisons de la révolte sur le terrain du travail. Cette révolte, entretenue par la nature même de la société d’exploitation, ne pousse pas le militant à s’évader de la condition ouvrière, mais au contraire à faire de celle-ci la base d’une société nouvelle. Tout conflit porte en germe un affrontement de principe entre travailleurs et patrons, toute grève repose le problème de l’expropriation, et les revendications satisfaites ne sont considérées que comme une conquête de terrain, annonçant ou préparant une possible victoire totale. Les projets de nouvelle société partent de l’atelier, de l’usine, du chantier, considérés comme communautés. Le syndicat, les coopératives de production et de consommation deviennent les pièces d’une structure fédéraliste se substituant à l’Etat.

TOUT, SAUF PETIT-BOURGEOIS

La composition sociale des milieux et mouvements n’offre pas de différences notables. Par définition, tous les participants refusent d’exploiter le travail d’autrui. On ne trouvera donc ni patron, gros ou petit, ni même artisan employant des salariés. Sans doute observe-t-on dans le milieu une proportion plus élevée de travailleurs indépendants, de «petits métiers», de «débrouillards», voire de marginaux. Dans les groupes, fédérations et unions, l’immense majorité des membres sont des salariés, et généralement des travailleurs manuels. Les intellectuels de formation universitaire sont peu nombreux. Par contre, les enseignants, surtout les instituteurs, sont fréquemment présents.

L’examen des groupes, pour ce qui concerne la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, permet de confirmer ce que tout militant sait et sent, à savoir que le mouvement est foncièrement ouvrier. L’image extérieure est parfois différente, du fait que des publications, organes de petits groupes d’intellectuels autodidactes, pullulent, et que par ailleurs la littérature de propagande anarchiste abonde en reproductions de textes des théoriciens libertaires — Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Michel Bakounine, Carlo Cafiero, etc. —, pour la plupart issus de familles nobles, de milieux aisés ou de tradition universitaire.

Ce qui est significatif, c’est que les milieux intellectuels se réclamant de l’anarchisme se refusent à prendre une attitude de guides ou de mentors. Ils se veulent au service du prolétariat et non pas à sa tête. Ils apportent leur capital de connaissance (et souvent leur participation physique) et le répartissent, mais font confiance aux capacités de compréhension et d’organisation des travailleurs. Ainsi, quand le syndicat des médecins d’Uruguay, fortement imprégné d’influence libertaire, projette et réalise un système de médecine sociale, toutes les mesures concrètes tendent à faire fonctionner un régime où praticiens, administrateurs, étudiants, malades et mutuelles ouvrières participeront, sans intervention de l’Etat, sans esprit corporatiste. Sur un autre plan, à Buenos Aires, le supplément culturel du quotidien anarcho-syndicaliste La Protesta présentera les meilleures signatures de la nouvelle et du roman internationaux, suivant le choix des rédacteurs ouvriers.

Rien donc qui puisse justifier ou confirmer la sempiternelle accusation portée contre le mouvement anarchiste d’être «petit-bourgeois». Ni sur le plan doctrinal, ni de par la nature sociale de ses composants, ni par rapport aux comportements quotidiens.

Certes, le mouvement, dans ses activités et ses desseins, correspond à un type de société en voie d’industrialisation. Constater cette évidence revient à rendre au mouvement son caractère concret, et l’innocenter du péché légendaire de n’être qu’un courant marginal de penseurs utopiques, une sorte de rassemblement hétéroclite de théoriciens farfelus. C’est en fonction d’une société déterminée, pour des motifs clairement ressentis, face à des problèmes pratiques, et avec l’objectif de construire une société neuve à partir d’éléments connus et contrôlables que le mouvement travaille.

Son originalité — nous parlons de la période qui va jusqu’aux années 1930 —, c’est de ne pas se laisser aveugler par certains succès spectaculaires de mouvements se réclamant du socialisme et de réagir rapidement contre les dangers totalitaires que recèlent divers types de révolutions. Pendant une vingtaine d’années, les militants anarchistes furent seuls à dénoncer le caractère dictatorial et non socialiste de l’Union soviétique. Ils furent aussi sans doute les premiers à observer et à signaler la montée et l’installation au pouvoir d’une classe dirigeante nouvelle, que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de techno-bureaucratie. Dès les premières années qui suivirent la révolution russe, des hommes comme Luigi Fabbri, Rudolf Rocker, Alexander Berkman, Angel Pestaña mirent en garde les travailleurs contre le mirage d’un Etat qui se disait soviétique tout en domestiquant soviets et syndicats. Et c’est sur le plan strictement ouvrier que les campagnes de solidarité envers les travailleurs russes et les prisonniers politiques furent menées.

D’aucuns estimeront que notre distinction entre milieu et mouvement anarchistes est discutable. Il est vrai que la frontière est floue. Dans les périodes de repli, de répression et de clandestinité, le passage des activistes se fait dans un sens. Dans les moments de tension ou d’explosion révolutionnaires, le sens se renverse. Un militant comme Buenaventura Durruti a été successivement militant syndicaliste, terroriste, «atracador» de banques, agitateur ouvrier et organisateur d’unités combattantes. Chaque phase se situe non en relation avec un revirement d’opinion, mais par rapport à des conjonctures sociales spécifiques. Ni la pensée ni le but n’ont changé. Quand un Nicolas Faucier, en France, se mutile volontairement lors d’un essai d’embauche comme tourneur, ce n’est pas pour s’installer dans le «débrouillage», mais tout simplement parce qu’il figure sur les listes noires patronales comme fomenteur de grèves et militant révolutionnaire. Ce qui peut être avancé, c’est que le milieu est, en termes globaux, une a-société, alors que le mouvement s’efforce d’être une contre-société. Mentalité de défense, d’une part, esprit de conquête, de l’autre.

LES RAPPORTS AVEC L’EXTREME GAUCHE

Restent à examiner les rapports entre le mouvement anarchiste s’affirmant comme tel et les divers courants minoritaires — socialistes révolutionnaires, communistes oppositionnels, et plus spécialement les partisans des conseils ouvriers, actifs en certaines époques en Hollande et en Allemagne. Les rapports avec les fractions socialistes de gauche, dans les périodes d’offensive révolutionnaire, ont fréquemment été excellents. Pour prendre l’exemple des années 1935, 1936 et 1937 en France, des phénomènes d’entente, voire d’alliance, et même d’osmose, ont existé entre jeunesses anarchistes et jeunesses socialistes, de même qu’entre l’Union anarchiste et le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). En fait, le rapprochement s’effectuait sur un terrain libertaire, bien plus que par le ralliement des militants anarchistes à une conception de parti. En Espagne, au cours de la guerre civile, bien des tâches d’organisation économiques furent réalisées entre comités locaux de la CNT et de l’UGT.

Pour ce qui concerne les oppositions communistes — si l’on en exclut l’Opposition ouvrière russe, proche des conceptions libertaires —, les liens furent plus lâches et les réticences constantes du côté anarchiste. Toute idée d’appareil centralisé, d’Etat tout puissant — théoriquement bien orienté — demeurait inacceptable.

Quant aux militants «conseillistes», ils furent toujours considérés comme des membres d’une famille libertaire élargie. Leur anti-autoritarisme, leur anti-parlementarisme, leur volonté de donner la priorité aux organismes de base, leur foi en la spontanéité ouvrière ne pouvaient que les rendre sympathiques aux militants anarchistes. Ce qui rendait une articulation organique malaisée, c’était notamment la diversité de la répartition géographique des forces militantes. En Espagne comme en Italie et en France, de même qu’en Amérique latine ou aux Etats-Unis, les organisations syndicales n’étaient pas bureaucratisées au point de rendre impossibles la participation et l’influence anarchistes. Si bien que la recherche d’une nouvelle forme d’organisation ouvrière ne se présentait pas comme une nécessité. Les Industrial Workers of the World (IWW) d’Amérique du Nord, la FORA en Argentine, la CGT au Chili, l’Union syndicale italienne, les syndicats autonomes, la CGTSR, les minorités de la CGT et de la CGTU en France offraient de vastes possibilités d’action aux militants. Par contre, les manifestations de shop stewards en Grande-Bretagne, la propagande d’organisations comme l’Allgemeine Arbeiter Union en Allemagne, s’inscrivant dans des circonstances sociales différentes, étaient considérées comme se rattachant au monde libertaire.

Il faut se souvenir que dans la campagne d’information visant à comprendre et à réhabiliter l’incendiaire du Reichstag, Marinus Van der Lubbe, dénoncé et calomnié comme instrument du pouvoir nazi — alors qu’il paya son acte de sa tête et que les «héros» du type Dimitrov[2] purent se permettre de prononcer des déclarations «historiques», leur sauvegarde étant assurée par un accord entre autorités allemandes et soviétiques —, le rôle d’un anarchiste français, André Prudhommeaux (issu lui-même d’un petit groupe de tendance conseilliste) fut essentiel. Cela, alors que les choeurs d’intellectuels, orchestrés par Willy Münzenberg,[3] rendaient inaudible l’écho de la voix solitaire de l’ouvrier du bâtiment hollandais, exécuté à la hache.

Deux guerres mondiales, résultant de l’incompatibilité et de la croissance chaotique des forces de production capitaliste avec les formes de pouvoir héritées du passé, et ouvrant une nouvelle ère d’expansion, de lutte pour l’hégémonie, d’avances technologiques, vont précipiter les transformations sociétaires, auxquelles le mouvement anarchiste n’échappera évidemment pas. L’esprit conquérant qu’il voulait insuffler à la classe ouvrière ne trouve plus ses instruments dans les moules organisationnels du passé. Ce n’est plus qu’occasionnellement, comme au cours des grandes grèves françaises de 1936, ou lors de grèves générales, que le courant passe à nouveau. Mais avec des problèmes qui correspondent au temps : la dimension des entreprises, le rôle croissant des cadres et techniciens, l’importance décisive des manipulations financières. Alors que les formules patriotiques, pour la guerre 1914–1918, ou celles de la Résistance — pour le conflit 1939–1945 — favorisent les mobilisations et embrument les cerveaux, les restructurations économiques et la mise en place de techniques de pouvoir correspondantes modifient les hiérarchies.

Ce sera donc à partir d’un refus différemment conditionné que le milieu et le mouvement anarchistes auront à reprendre conscience de leur situation et de leur fonction, et à renouer le combat. D’où les périodes difficiles des deux après-guerres pendant lesquelles les vocabulaires anciens persistent, mais où la nature des structures sociales nouvelles et le choix des méthodes pour y résister ou les briser plongent les militants dans l’inquiétude, mais aussi orientent leurs recherches.

Le renouveau libertaire, diffus, confus, tâtonnant, encore que riche en expressions et se généralisant au-delà et en dehors du milieu et du mouvement, auquel nous assistons aujourd’hui, montre que l’anarchisme n’a pas fini de faire parler de lui. Saura-t-il dépasser les obstacles que lui opposent les sociétés expansionnistes — mais sans but —, matérialiser les explosions de révolte, concrétiser projets et espoirs, harmoniser les relations entre ouvriers et intellectuels, cette fois intégrés dans un même système de production, trouver dans le présent les éléments d’un futur voulu ? Ce sont là problèmes qui dépassent le cadre de notre chapitre.


[1] Fritz Brupbacher : médecin suisse, militant de la Deuxième, puis de la Troisième Internationale, au sein desquelles il s’efforça de défendre des positions d’esprit libertaire.

[2] Georges Dimitrov, militant communiste bulgare, fut arrêté par les autorités national-socialistes en 1933 et soumis à procès, en même temps que Torgler, autre militant du PC, et Marinus Van der Lubbe, membre d’un petit groupe révolutionnaire de «communistes de conseils» hollandais, qui reconnut avoir mis le feu dans les caves du Reichstag pour protester contre l’apathie des partis ouvriers anti-nazis, et tenter de susciter un mouvement de révolte. Dimitrov, futur leader du régime communiste bulgare, et ses coïnculpés furent libérés et expulsés. Marinus Van der Lubbe fut exécuté.

[3] Willy Münzenberg fut le chef d’orchestre des campagnes de propagande pro-soviétiques, plus particulièrement dans les milieux intellectuels. Ayant rompu avec les services russes, avant même le pacte germano-soviétique, il fut assassiné dans l’Isère lors de la débâcle de 1940.