Le masque

      « Anonymous »

Il s’agissait principalement de démystifier l’origine de ce masque, d’en dresser le récit historique d’une façon légère et didactique, d’alerter nos abonné-e-s quant au fait qu’innombrables sont les pages facebook « Anonymous » à avoir été colonisées par les droites radicales, de pointer du doigt les ressorts conspirationnistes et fascisants de ces vidéos littéralement débiles et de dresser les limites de ce genre de mouvement qui tiennent en une ligne : absolument n’importe qui peut s’en réclamer au but d’y déverser sa propagande fasciste. Là est tout le problème d’un mouvement online déconnecté du réel, qui ne peut que s’offrir à toutes les entreprises de colonisation, même si l’on sait qu’il y a actuellement un nettoyage qui est tenté d’être opéré et qui à notre sens sera vain. Nous ne ferons pas la Révolution en portant ce masque, il n’appartient en rien à la culture du mouvement ouvrier, ses origines catholiques royalistes terroristes et intégristes véhiculent une symbolique qui ne rejoint en rien le mouvement d’émancipation socialiste.

Le terrorisme, c’est plonger l’humanité dans une petite mort.

Les Enragé-e-s

Le masque

Savez-vous quelle est l’origine de ce masque?

Il est à l’effigie de Guy Fawkes, un soldat royaliste catholique anglais à la destinée sans relief qui se fit un nom malgré lui en échouant lamentablement dans un complot terroriste.

Révolutionnaire Guy Fawkes? Non, en aucun cas.

Il fut le simple exécutant du « Gunpowder Plot » élaboré par un autre catholique intégriste, Robert Catesby qui fomenta un complot contre le roi anglais Jacques Ier en 1605.

Nous sommes ici en pleine lutte d’influence de religions.

1604. Les membres de la conjuration sont tout au plus une petite dizaine. Ils se rassemblent depuis des mois dans l’auberge Duck and Drake près du Strand, à Londres. Il est décidé de placer sous la Chambre des lords du Parlement des barils de poudre dans le but de la faire exploser à l’arrivée du roi.

C’est une épidémie de peste ravageant Londres qui repoussera à plusieurs reprises le retour des lords à l’assemblée, tant et si bien que nos Pieds nickelés du Saint explosif voient moisir en juillet 1605 la poudre des 36 barils mis en place dans une crypte louée pour l’occasion sous le Parlement.

Caramba, encore raté, tout est à refaire.

Guy Fawkes, en simple exécutant, sera chargé de mettre en place les barils et selon l’expression consacrée, de mettre le feu aux poudres.

Nom de dieu! Voilà que notre petite bande de catholiques hirsutes réalise que des lords catholiques vont également périr dans l’attentat. Après avoir imploré le Saint-Père, il est décidé de faire d’eux des martyrs, selon un sport ardemment pratiqué par les tenants de l’obscurantisme religieux, d’où qu’il vienne.

Hélas, rongé par les remords, l’un des complotistes se fend d’une lettre anonyme, le benêt, dans le but de prévenir le lord Monteagle de ne pas prendre part à l’assemblée en farcissant sa missive de références religieuses énigmatiques et concluant cette dernière par :

« J’espère que Dieu vous donnera la grâce de faire bon usage de ceci. »

Damned, shit, bullshit, prenez comme Dame Chazal[1] ce qui vous sied le mieux, Monteagle ne brûle pas la lettre comme réclamé mais en informe immédiatement le Premier ministre qui à son tour prévient Jacques Ier.

Voilà que le militaire Guy Fawkes entre dans l’Histoire par la petite porte de son arsenal miteux.

Le 4 novembre 1605, il est arrêté et conduit à la Tour de Londres.

C’est Jacques Ier en personne qui se charge de sa main le 6 novembre d’en ordonner les festivités en établissant le déroulement du programme.

D’abord des tortures douces puis un graduellement par étapes avant d’ajouter « et que Dieu bénisse votre travail. » illuminant ainsi de bigoteries la barbarie ordinaire anglicane face à celle du camp catholique, jamais en reste, lui non plus, pour ce type de prodige.

Le 7 au soir, Fawkes balance ses petits copains qui, sans doute par peur d’être démasqués, ont pris la poudre d’escampette la veille.

C’est bien évidemment anonymement qu’ils sont réfugiés dans un manoir du Worcestershire.

La plupart sont tués sur place, les autres capturés et enfermés.

Quelques semaines plus tard, on les fera traîner au sol par des chevaux en pleine course avant de leur sectionner aimablement les parties génitales afin de les brûler sous leurs yeux – ce qui expliquerait le sourire un peu niais et pincé du masque? – et de les éviscérer en public pour finalement procéder à un clin d’œil maladroit et prémonitoire à l’école française de ce bon vieux docteur Guillotin, en les décapitant.

Depuis ce jour, tous les 5 novembre, en mémoire de ce projet avorté, les anglais fêtent la Guy Fawkes Night en tirant un feu d’artifice. Avec de la poudre que le bon goût anglais leur intime d’utiliser avant qu’elle ne moisisse.

« Anonymous »

Le mot « Anonymous » vient de la section alternative (/b/) de la plateforme 4chan qui permet à tout un chacun d’héberger du contenu à partir de l’année 2003. La raison en est simple, quand l’auteur ne désire pas notifier son nom, c’est automatiquement qu’au bas du document est consigné le mot « anonymous ».

Un jour, un internaute ayant hébergé du contenu vidéo mettant en scène Tom Cruise faisant la promotion de la scientologie se voit menacé de poursuites judiciaires au prétexte de droits d’auteur.

Un collectif de hackers en lutte contre le copyright organise une contre-attaque en 2006 et prolonge cette action face aux locaux de l’église de scientologie. Il devient ainsi important pour ces militants de protéger leur identité. Au même moment, une campagne promotionnelle monstre avec toute la panoplie du marchandising qui va avec, date de sortie aux USA du film V pour Vendetta. Il est ainsi décidé de porter le masque de Guy Fawkes dans la mesure où il est très facile de s’en procurer.

Si à la place, c’est le film Bambi qui avait été réédité, alors les Anonymous porteraient peut-être le masque de Bambi.

Le dernier appel des Anymomous en 2012 a rassemblé tout au plus quelques centaines de personnes à Londres, ville dans laquelle le rassemblement a eu le plus de « succès. »

Mais alors pourquoi ces appels sont-ils si abondamment relayés par les pages de droite mystique et d’extrême droite sur facebook?

Ces vidéos reprennent certains des éléments de l’idéologie d’extrême droite diffusée sur la sphère conspirationniste (on ne parle même pas du « Nous sommes légion » qui fait clairement facho) :

– Il faut « éveiller ».

Comme si la conscientisation politique relevait d’un « éveil », d’une longue maturation spirituelle, d’un cheminement mystique. Comme si cela relevait d’une intense introspection. Comme si l’émancipation de tous nécessitait des messagers, des prêcheurs, des moines allant porter la bonne parole. Toute cette religiosité doit immédiatement interpeler et nous emmener à nous méfier du « message ».

– « Surtout pas de violence!. »

Oula non, surtout pas, vous n’y pensez pas. Vous pensez bien que la bourgeoisie va nous réprimer sans violence. Une révolte sans répression opposée par l’Etat, sans subversion, sans blocages, sans sabotages, sans affrontement avec la classe dominante, sans paralysie du pays. Ah non hein, surtout pas de grève. Nous sommes face à une « révolte » de fils de médecins ou de notaires.

– « Surtout si vous le sentez pas, ne le faites pas. »

Sous entendu « ils » (?) sont très puissants.

On est là au cœur du défaitisme produit et voulu par le conspirationnisme.

Théorie fumeuse selon laquelle il y aurait depuis toujours une poignée tapie dans l’ombre qui soit disant déciderait de tout, y compris des mouvements d’émancipation populaire et qui serait si puissante que finalement, mieux vaudrait accepter son triste sort et se ranger dans le camp de ses maîtres.

Toujours selon cette théorie, ceux qui disent le contraire sont forcément des taupes du « système ».

Nous sommes là face à un anticapitalisme mystique, un anticapitalisme d’opérette qui a perfidement pour but de sauver le capitalisme en prétendant le combattre.

Le but premier de l’extrême droite étant de clouer sur place la classe ouvrière (l’ensemble des galériens, employés ou pas à un instant T) de la fracturer en la perdant dans un dédale de fausses critiques, de fausses solutions, l’instauration de l’idée que cette force de l’ombre serait si puissante que finalement, à bien y réfléchir, mieux vaudrait accepter son triste sort, son exploitation quotidienne.

C’est finalement un appel à manifester qui dit de ne pas aller manifester.

Ne vous engagez pas si vous le sentez pas, les quelques centaines de londoniens le feront pour vous. Vous faites comme vous voulez quoi, c’est une révolte à la carte, « allez-y cool, ne prenez pas froid, gaffe à vos shoes à 140€ la paire, achetez nos tee shirt et nos mug et n’y allez pas. »

– « Surtout ne luttez pas contre le capitalisme. »

Non, luttez comme l’a toujours mystifié l’extrême droite, contre l’élite, qui elle serait « corrompue ». On est là dans la mystique réactionnaire la plus parfaite. Surtout ne remettez pas en question le système de production, cette société verticale, cette société qui permet tout à fait légalement aux riches de voler le travail de tous.

Acceptez le fait que ceux qui produisent tout n’ont rien et que ceux qui produisent rien ont tout.

Le mouvement Anonymous ne saurait être envisagé comme un bloc homogène et résumé à la seule analyse qui est faite ici.

En revanche, l’étude politique approfondie des éléments de communication de vidéos comme celles d’Anonymous France nous permet d’affirmer qu’ils ne sont à relier de quelque manière à l’anarchisme, au communisme ou au socialisme mais au contraire, sont animés par des schémas de pensée issus des droites radicales.

Anonymous, c’est surtout le mythe d’une cavalerie qui n’arrivera jamais pour la bonne et simple raison que la cavalerie d’indiens, c’est nous tou-te-s!

[1] "Un homme déverse un seau d'excréments sur Claire Chazal", Libération, 1 juillet 2013.