Titre: Saint Che : La vérité derrière la légende de l’héroïque guérillero, Ernesto Che Guevara
Auteur·e: Gambone Larry
Date: 1997
Source: Consulté le 18 septembre 2016 de non-fides.fr
Notes: Texte de septembre 1997. Repris en mai 2015 dans une brochure éditée par Ravage Editions, Paris.

« Le Che était l’être humain le plus complet de notre époque » — Jean Paul Sartre

Une paysanne allume un cierge pour le saint et prie pour que son jeune fils aille bien et que la récolte de patate soit bonne cette année. Ses prières, et celles des autres paysanNEs, ont été entendues auparavant disent les villageoisES. « Il ressemblait vraiment à Notre Seigneur gisant mort, là dans l’école » racontait-elle au journaliste de la télévision. Le nom de ce saint qui fait des miracles ? Ernesto Che Guevara !

Ne rions pas de ces paysanNEs. Ne les regardons pas d’en haut depuis notre arrogance du « monde développé ». Il n’y a pas de doute que le Che intervient dans leurs vies frappées par la pauvreté – comme le font tous/tes les saintEs. Et qui sommes nous pour prétendre avoir une connaissance absolue du monde et de l’esprit humain et de toutes ses œuvres ?

Comment le Che se sentirait-il à propos de l’encens et des chandelles brulés en son nom ? En tant que militant communiste et athé, il aurait congédié cela comme étant de la superstition primitive venant d’un passé réactionnaire. Quelle ironie pour une telle personne de devenir un saint. Mais il n’y a pas que les paysanNEs bolivienNEs qui ont de la vénération pour le guérillero mort. Trente ans après sa mort, son image est collée sur les murs de la moitié des chambres universitaires du monde. Son regard sévère et ascétique vous fait baisser les yeux depuis des tee-shirts et des badges innombrables. La mystique du Che Guevara est très largement répandue.

Cela n’aide pas de demander s’il mérite cette idolâtrie. Au premier coup d’œil on peut facilement donner sans réserve une réponse affirmative. Il était quelqu’un qui avait la position N°2 à Cuba, qui descendit pour combattre dans la jungle pour ce qu’il croyait être la libération. Atteint d’asthme et avec une bande minuscule de partisans, il fut pourchassé et assassiné par l’armée bolivienne. Guevara était également le parfait personnage romantique – beau, charismatique et sincèrement aimé par les femmes. Pas un clone intellectuel et sans vie de Staline, ni un pervers secret comme Mao ou un mégalomane comme son vieil ami Fidel, mais un homme vrai. Il aurait pu sortir d’un roman.

Et il ressemble au Christ gisant mort dans cette célèbre photo.

Oui, il est possible de comprendre la fascination que de nombreuses personnes, particulièrement les jeunes, ont pour cet homme. Mais comprendre un phénomène est une chose et croire qu’il donne une vraie image de la réalité en est une autre. Pour cela, il faut regarder au delà de la mystique.

Le jeune Che, ou « Don’t cry for me, Argentina »

Durant les années de formation du Che Guevara, l’Argentine était dominée par le Mouvement Péroniste. Le péronisme, en grande partie une invention de la brillante femme de Perón, Eva, était la chose la plus proche d’un fascisme parfait qui ait jamais existé.

Oubliez toute la propagande et les sottises qui se sont incrustées autour du mot « fasciste ». Oubliez le nazi-fascisme et le fascisme clérical de Franco et Salazar. Par fascisme j’entend la véritable essence de ce qui fut un mouvement révolutionnaire – le fascisme de gauche.

Le véritable et pur fascisme, comme envisagé par Mussolini, surgit de l’aile gauche militante du socialisme italien. Il était une tentative d’imposer le programme social-démocrate à travers la dictature et la force armée. Le mouvement se passait du positivisme et de l’évolutionnisme stérile du marxisme orthodoxe, leur substituant une émotivité romantique, un nationalisme extrême, un culte de la volonté et de « l’homme d’action ». L’objectif était de nationaliser l’industrie et de subordonner toutes les classes aux besoins de l’État. La classe ouvrière devait bénéficier de cette révolution _ mais seulement pour autant qu’elle demeurait soumise à l’État fasciste. Le problème de Mussolini était qu’il n’eut jamais le soutien de la classe ouvrière et ainsi il dut se tourner vers les classes moyennes traditionnelles. Et de fait sa révolution demeura pour l’essentiel sur le papier.

Ce n’était pas situation à laquelle les Perón faisaient face. Plus de 15 ans avant qu’il et elle ne prennent le pouvoir, les généraux écrasèrent les puissants syndicats anarcho-syndicalistes et seulEs quelques vestiges en demeuraient. Les travailleurs/euses étaient pauvres, inorganiséEs et sans voix. Eva Duarte- Perón fut capable de construire un mouvement ouvrier en remplissant un vide organisationnel (et quand c’était nécessaire en écrasant ses opposantEs affaibliEs). Ainsi le péronisme (le fascisme argentin) avait une base solide parmi les travailleurs/euses. Avec les encouragements de la toujours énergique Evita, le mouvement nationalisa les banques, les compagnies d’assurances, les mines et les chemins de fer. De ce fait, l’Argentine avait probablement le plus grand secteur capitaliste d’État en dehors du régime stalinien. Les salaires furent augmentés par décrets et une foule d’avantages sociaux introduits pour les Descamisados (littéralement « les sans chemises », la classe ouvrière partisane des Perón). Même l’église fut attaquée. Le jeu « anti-impérialiste » fut joué à l’excès, alternant entre un anti-américanisme et un sentiment anti-britannique violents. L’Étranger était le bouc émissaire pour tous les problèmes de l’Argentine.

Che Guevara avait de la sympathie pour le péronisme et s’était imprégné de la plupart de ses idées. De beaucoup de manières, il devait demeurer sous le charme de l’idéologie péroniste toute sa vie. En 1955, après qu’il ait opté pour Staline, il pouvait également affirmer que « nous devons donner à Perón tout le soutien possible… » (p. 127).[1] Quand Perón tomba (il fut renversé par un coup d’État militaire d’inspiration national-catholique en 1955), il déclara :

« Je confesse en toute sincérité que la chute de Perón me rendit profondément amer… L’Argentine était le paladin de tous ceux qui pense que l’ennemi est au Nord. » (p. 182)

Durant la révolution cubaine, le Che appelait ses nouvelles recrues dans la guérilla « Les descamisados » (p. 231), le nom que Perón donnait à ses partisans.

Cette affection pour le péronisme ne cessa jamais. Le Che raconta à Angel Borlenghi (l’ancien ministre de l’intérieur de Perón) en 1961 que Perón était l’incarnation la plus avancée de la réforme politique et économique en Amérique Latine.[2] En 1962, le Che déclara que les péronistes devaient être inclusES au sein du front révolutionnaire argentin. Fidel demanda à Perón de visiter Cuba. John Cooke, le représentant personnel de Perón visita Cuba et loua la révolution (p. 539).

Les racines fascistes de la conception du monde du Che

On peut voir l’influence péroniste (et généralement fasciste) dans de nombreux aspects de la vie du Che. Concernant ce qui était nécessaire pour faire une révolution, le Che croyait que :

« Ce qui était requis pour faire des progrès politiques… était une direction forte et déterminée à utiliser la force. » (p. 50)

Le Che ne fut jamais préoccupé par les manières dictatoriales et autocratiques de Fidel. Il croyait que la véritable révolution pouvait seulement être menée à bien par un « homme fort » (p. 319).

Il avait également l’obsession fasciste pour la volonté :

« Le pouvoir de la volonté triomphera de tout… La destinée peut être accomplie par la volonté… Mourir, oui, mais criblé de balles… un souvenir plus durable que mon nom est de combattre pour mourir en combattant. »

Ainsi écrivait Ernesto Guevara à 18 ans en 1947 (p. 44). Ce n’était pas seulement juste un mélodrame d’adolescent. À l’âge de 25 ans, alors qu’il était au Guatemala, le Che eut une « révélation » sur laquelle il écrivit :

« Et je vois… comment je meurs comme un sacrifice à la véritable révolution standardisante des volontés… maintenant mon corps se tort, prêt au combat, et je prépare mon être comme s’il était une place sacrée afin que le hurlement bestial du prolétariat puisse résonner. » (p. 124)

L’idéologie fasciste écarte la « modération » et le compromis rationnel avec mépris, voyant cela comme de la faiblesse et de la décadence. Pour le Che, la modération était quelque chose qui devait être évitée à tout prix et était l’une « des plus exécrables qualités. Non seulement je ne suis pas un modéré, j’essayerai de ne jamais l’être et quand je reconnais que la flamme sacrée en moi a été réduite à une timide lumière votive, le moins que je puisse faire c’est de vomir sur ma propre merde », écrivit-il en 1956 (p. 199). Des années après, il exprima l’opinion que « tous ceux qui ont peur ou envisagent une certaine forme de trahison sont des modérés » (p. 477). Il avait une très pauvre opinion des révolutionnaires populistes comme Betancourt au Venezuela et Figueres au Costa Rica, sentant que leur volonté d’établir un compromis avec les américains était le résultat d’une faiblesse et d’un manque de résolution.

Le fascisme glorifie également la guerre et idolâtre le militarisme et l’armée. Le Che « identifiait la guerre comme étant la circonstance idéale dans laquelle atteindre la conscience socialiste » (p. 299). Il regardait l’armée révolutionnaire comme la « principale arme de la révolution » et sentait que « la liberté de la presse était dangereuse » (p. 422).

Le nationalisme enragé, colporteur de haine et la transformation en bouc émissaires des autres nations et peuples a toujours été un aspect important du fascisme. Le Che était « obsédé » par l’idée que les USA étaient à blâmer pour tout. Cette recherche de boucs émissaires commença à prendre un tour sérieux lors de son premier tour d’Argentine en 1950, quand il découvrit la pauvreté rurale (p. 52). Il avait une « …hostilité profondément ancrée envers les USA… Les seules choses qu’il aimait à propos de ce pays c’était ses poètes et romanciers » (p. 63). Le Che déclara une fois :

« Je mourrai avec un sourire sur mes lèvres en combattant ces gens [les américains]. » (p. 345)

Il se référait souvent avec xénophobie aux « blonds du Nord » (mais il était toujours si disposé à rejoindre ces autres « blonds du Nord » - les russes). L’aspect positif du colonialisme en Afrique était pour le Che « la haine que le colonialisme a laissé dans l’esprit des gens » (p. 619).

Le nihilisme et l’idée que « la fin justifie les moyens » sont des traits fascistes essentiels (également partagé par le marxisme-léninisme). Tout le passé doit être balayé dans une grande conflagration et un « homme nouveau » supérieur créé – par la force – si nécessaire. L’Homme Nouveau est nécessaire – pour ce qui est de l’Homme Ancien – l’humanité présente – elle est faible et bourgeoise et seulement utile comme chair à canons dans la lutte pour le glorieux futur. Sacrifier une génération ou deux pour la cause n’a rien de bouleversant dans la mentalité fasciste. Comme il le déclara « presque tout ce que nous pensions et ressentions à l’époque passée devra être raboté et un nouveau type d’être humain créé » (p. 479).

Son empressement à sacrifier d’innombrables vies pour le « glorieux futur » rendait les tabassages et les emprisonnements administrés par les Perón presque gentils en comparaison. Après que les russes aient retiré leurs missiles, refermant ainsi la Crise des Missiles Cubains de 1962, le Che « enrageait contre la trahison soviétique » et il déclara au journaliste du Daily Worker (Londres, journal du PC anglais) que « si les missiles avaient été sous contrôle cubain, ils les auraient tirés ». Le journaliste « pensait qu’il était cinglé à cause de la manière dont ça s’était passé à propos des missiles » (p. 545). En 1965, il demanda une guerre mondiale révolutionnaire et apocalyptique, même si elle déchaînait la bombe atomique.

« Des milliers de personnes mourront partout… Mais cela ne doit pas nous inquiéter. »

De cette destruction de masse le nouvel ordre socialiste était supposé se lever (p. 604).

Le plan du Che pour la funeste campagne bolivienne entraînait que « la Bolivie [devait] être sacrifiée pour la cause de la création des conditions pour des révolutions dans les pays voisins ». L’idée était de créer de nouvelles guerres du Vietnam en Amérique Latine et ce faisant clouer au sol et affaiblir les USA. Cela pour provoquer l’union de la Russie, de la Chine et des mouvements de guérilla du Tiers-monde en un bloc puissant et ensuite détruire les Etats-Unis (p. 703). Un nouvelle fois même si ce schéma devait amener une guerre atomique.

Le message du Che à la rencontre tricontinentale de la Havane en 1967 amena ses impulsions fascistes, nihilistes et romantiques à une apogée sanglante. Il ne désirait rien d’autre qu’une « longue et cruelle » confrontation globale. La qualité importante requise dans cette guerre mondiale était « une haine implacable… nous poussant au dessus et au-delà des limitations naturelles dont l’homme est héritier, « le transformant en une efficace, violente, séduisante et froide machine à tuer »… Cette guerre devait être « totale » et être menée jusqu’à ce que la fibre morale américaine commence à décliner, « ce qui devait être symptomatique de la "décadence" des USA ». « D’aussi près que nous regardions dans un futur lumineux deux, trois, de nombreux Vietnam devraient fleurir… Toute notre action doit être un hymne de bataille pour l’unité du peuple contre le plus grand ennemi de l’humanité : les USA. Où que la mort puisse nous surprendre, donnons lui la bienvenue » (p. 719). Il faut mentionner que la glorification de la mort est un trait fasciste distinctif et le « Vive la mort » des phalangistes (les fascistes espagnolEs des années 1930) trouve un écho dans le slogan castriste « Patria o Muerte », c’est-à-dire « La patrie ou la mort ».

Le Che stalinien

En 1955, le Che était devenu un stalinien convaincu, écrivant « J’ai juré devant une image du vieux et regretté Camarade Staline que je ne me reposerais pas jusqu’à ce que je vois ces pieuvres capitalistes annihilées » (p. 126). Il « était demeuré sceptique [à propos du marxisme] jusqu’à sa découverte de Staline dans les livres » tandis qu’il était au Guatemala (p. 565). (Le Che avait toujours eu une certaine sympathie pour l’URSS et mettait l’anti-communisme à l’index comme étant un exemple d’un faible culture.)

Il n’est pas difficile de passer du fascisme au stalinisme (ou le contraire dans ce cas). Les similarités entre les deux idéologies – la glorification de la violence, de la dictature, de l’étatisme, du nationalisme, la désignation de boucs émissaires – tendent à l’emporter sur leurs différences. Là où il y a une différence, c’est dans le domaine de la philosophie. Le stalinisme, à la différence du fascisme, se cramponne encore au bagage pseudo scientifique du marxisme. La croyance que « les lois du développement social » sont de son coté donne aux stalinienNEs un sentiment de confort psychologique. Elle crée aussi une contradiction infranchissable – une philosophie sous-jacente qui est d’un déterminisme de marbre combinée avec une pratique qui est hautement volontariste. (Le Parti étant « le sujet de l’histoire » - c’est-à-dire le groupe qui fait la révolution et contrôle les futurs développements de l’État socialiste.)

Pour la théorie du « foco » (foyer) du Che (Extrapolée à partir de l’expérience de la guérilla cubaine, qui fut considérée comme exportable alors qu’elle était très spécifique, cette théorie considérait que l’action volontariste d’un groupe mobile de guérilleros pouvait entraîner progressivement le ralliement des masses et constituer l’embryon du futur parti révolutionnaire combattant. L’application de cette théorie fut partout un échec sanglant. Note du CATS), qui se passe du parti et du mouvement de masse en faveur d’une minuscule bande de guérilleros, cette contradiction est intensifiée au degré ultime. Il n’y a qu’à voir la difficulté avec laquelle il essaye de surmonter ce problème : Aux environs de l’époque de l’invasion de la Baie des Cochons (1962), le Che écrivait :

« La classe paysanne d’Amérique, se basant elle-même sur l’idéologie de la classe ouvrière, dont les grands penseurs découvrirent les lois sociales nous gouvernant… »

Cependant, ce qui manquait c’était le dénommé facteur subjectif – « la conscience de la possibilité de la victoire » qui devait être galvanisée par la lutte armée de groupes de guérilla (p. 505).

En tant que stalinien, le Che avait quelques devoirs extrêmement importants à accomplir dans l’intérêt du mouvement communiste et de l’Union Soviétique. Le premier de ceux-ci était d’orienter le mouvement du 26 Juillet dans la direction du stalinisme. Très peu dans le mouvement du 26 Juillet étaient communistes ou même sympathisantEs communistes. Les autres groupes révolutionnaires comme le Directorat ou les anarchistes étaient anti-staliniens de manière militante (le Che et Raul Castro étaient staliniens, Fidel était très amical avec le PC mais discret à ce propos). Le Che devint le « participant clé dans les pourparlers délicats avec le Parti Socialiste Populaire » (le parti communiste cubain) (p. 363). Il « travaillait secrètement pour cimenter les liens avec le PSP » (p. 389). L’alliance entre le 26 Juillet et le PSP devait être secrète pour ne pas scinder le mouvement révolutionnaire ni soulever l’hostilité américaine. La plupart des patriotes cubainEs haïssaient le PC, qui avait rejoint très tardivement la lutte et avait été autrefois allié avec Batista !

Après la révolution, le Che devint la liaison entre le KGB et le nouveau gouvernement révolutionnaire quand les relations entre Cuba et la Russie devaient être clandestines pour ne pas mettre en colère le/la cubainE moyenne ni effrayer le Département d’État US (p. 440). Comme l’ancien agent du KGB qui était impliqué avec lui le déclarait « le Che fut pratiquement l’architecte de nos relations avec Cuba » (p. 492). Mais ce n’était pas la seule relation qu’il avait avec les russes. Le marché des missiles nucléaires avec la Russie, qui déclencha presque la Troisième Guerre Mondiale, fut également conclu par le Che (p. 530).

En 1963, le Che était devenu découragé quand il réalisa que le modèle russe, qu’il avait passionnément embrassé dans sa naïveté, n’était pas très bon (p. 565). Peu après, n’apprenant visiblement pas de ses erreurs avec le stalinisme russe, il devint amoureux du stalinisme chinois, écrivant « le sacrifice est fondamental… les chinois comprennent cela très bien, bien mieux que ne le font les russes » (p. 605). Le Che avait aussi eu plus tôt « un éloge spécial » pour la Chine et la Corée du Nord (p. 495).

Le Che exécuteur

Dans la Sierra Maestra, le Che fut toujours prompt à demander l’exécution de guérilleros ou de paysans locaux qui n’étaient pas dans ses standards. « Informateurs, insubordonnés, simulateurs et déserteurs » avaient une balle dans la tête. Fidel était bien plus tolérant vis à vis de la faiblesse humaine et annula plusieurs des ordres d’exécution du Che. Les exécutions étaient très fréquentes durant la campagne de guérilla (p. 231). Il était « notoirement sévère » avec ses punitions. Une fois il menaça d’abattre un certain nombre de guérilleros qui avaient entamé une grève de la faim contre les mauvaises provisions. Seule l’intervention de Fidel l’arrêta (p. 346).

Peu après la chute de Batista, le Che aida à former le C-2, la nouvelle police secrète. Il fut également chargé de purger l’armée et la bureaucratie gouvernementale des « traîtres, espionnEs et hommes de mains de Batista ». Toutefois, ce furent surtout des individus mineurs qui furent arrêtéEs car les officiers et les hauts bureaucrates avaient fui avec le dictateur. Le Che était « le procureur suprême » qui prenait la décision finale d’exécuter ou non (p. 385). Et il exécuta. Le Che était « sans pitié » (p. 390) et entre janvier et avril 1959 plus de 550 personnes furent abattuEs par des pelotons d’exécution (p. 419). En janvier 1960 des supposéEs partisanEs de Batista ne furent pas les seulEs à recevoir des balles. Quelques jeunes catholiques furent exécutés pour distribution de tracts anti-communistes (p. 458).

Le Che est impliqué dans la destruction de l’anarcho-syndicalisme cubain (et également du trotskisme). Cuba dans les années 1950 était la scène d’un des derniers grands mouvements syndicaliste en Amérique Latine. Les anarchistes avaient survécu aux dictatures de Machado et Batista mais ils/elles ne survécurent pas à deux années de castrisme. En 1962 le mouvement était réduit à 20 ou 30 membres, des centaines d’autres avaient fui en exil, avaient été emprisonnéEs ou exécutéEs. Pour quiconque arborant encore des illusions à propos du caractère prétendument libertaire du Che, la citation suivante y mettra un terme :

« L’individualisme… doit disparaître à Cuba… [il] devrait être la propre utilisation de l’ensemble de l’individu pour le bienfait absolu de la communauté. » (p. 478)

Une telle opinion sur l’individu était aussi éloignée des idées libertaires qu’on peut l’être.

Le Che bureaucrate

À la fin de 1959 l’autonomie universitaire – qui avait réussi à survivre sous Batista – fut abolie avec l’approbation du Che. Un nouveau curriculum d’État fut introduit (p. 449) et les universités devinrent de simples outils du régime.

En 1960, l’Institut National de la Réforme Agraire (INRA) fut formée sous la direction du Che. Cette organisation prit le contrôle de l’économie entière, son travail était dans la conception initiale de gérer les coopératives d’État (p. 458). Maintenant une coopérative d’État est une contradiction dans les termes car les coopératives sont par nature des associations volontaires, possédées et gérées localement. Ce que l’INRA faisait, c’était nationaliser les coopératives existantes (certaines étaient anarchistes) et mettre en place une foule de nouvelles coopératives bidons – essentiellement des fermes d’État. Le 20 février 1960, le Che annonça une « planification de style soviétique » pour Cuba (p. 462), quelque chose qui avait été son désir depuis longtemps. (La nomination du Che à la tête de l’économie cubaine fut un désastre total et aida probablement à le propulser vers son exploit bolivien suicidaire.)

Étant à la tête de l’économie cubaine, le Che fut au bout du compte responsable de l’abolition des droits des travailleurs/euses et de la destruction du mouvement syndical indépendant. Par rapport à ce dernier, à la fin 1960, les travailleurs/euses avaient perdu le droit de grève, la sécurité de l’emploi, le congé maladie, la semaine de 44 heures, les heures supplémentaires payées une fois et demi, les congés payés et été forcéEs de faire du « travail volontaire ».[3] Comme pour les syndicats, ainsi qu’en liquidant l’anarcho-syndicalisme, le régime essayait de faire élire la liste du Parti Communiste à la direction de la Confédération du Travail Cubaine (CTC). Cela fut rejeté par 90% des déléguéEs. Les stalinienNEs furent imposéEs d’en haut par l’État. Le leader de la CTC, David Salvador, un membre important du Mouvement du 26 Juillet, pas moins, fut condamné à 30 ans de prison pour son opposition à la prise de contrôle stalinienne de son syndicat. Il purgea sa peine derrière les barreaux avec environ 700 autres prisonnierEs « politiques » dont beaucoup étaient sans doute des syndicalistes.[4] La responsabilité du Che dans ces histoires ne pouvait pas être plus pleine car en octobre 1960 il déclara « la destinée des syndicats est de disparaître » et il soutint la Loi 647 par laquelle « Le Ministère du Travail peut prendre le contrôle de tout syndicat, démettre les représentants et en nommer d’autres… »[5]

La tragédie de Che Guevara

Le Che dépouillé de la mythologie n’est pas joli à regarder – à moins que vous admiriez les gens pleins de haine, de violence et adeptes du despotisme. Mais n’allons pas trop loin avec cela. Le Che n’était pas un sociopathe à œil de reptile comme Staline ou un pâle intellectuel fanatique comme Pol Pot. Avant qu’il ne devienne le Savonarole guérillero de la Sierra Maestra, il était connu pour être un blagueur et un farceur. Un hippie avant l’heure, un amoureux de la poésie, des conversations tard la nuit, des voyages, du football, de la nourriture, des motos et des femmes. Peu de ses amiEs pouvaient croire les transformations qui avaient touché leur vieux copain « El Chancho » après qu’il soit allé à Cuba. (El Chancho était son surnom et signifie « Le Cochon ». il fut appelé ainsi à cause de son affection pour les vêtements sales et déguenillés et pour son aversion envers les bains – une de ses manières de se rebeller contre ses origines de classe supérieure.) Le Che était essentiellement un jeune homme normal mais rebelle, intelligent et cultivé.

Quelque chose lui est arrivée. Oui, il avait absorbé beaucoup des déplaisantes idées de Perón mais comme des tas d’autres gens. De tels individus continuèrent leurs vies et ne furent pas détruitEs par une idéologie. La politique n’était pas si importante pour le Che jusqu’à ce qu’il aille au Guatemala. Là bas il découvrit une idéologie qui « tilta » avec ses croyances et préjugés sous-jacents, qui semblait expliquer le monde et donner de la substance et un sens à sa vie. Le Che était fondamentalement un être humain normal et décent qui devint esclave d’une religion séculaire cruelle. Son système de croyance le consuma, le força à faire des choses qu’il n’aurait normalement pas faites. Il le rendit dur et fanatique. Comme son père, Guevara-Lynch, le déclara « Ernesto brutalisa ses sensibilités pour devenir un révolutionnaire ». Sa mère caractérisait ce nouvel Ernesto comme étant « intolérant et fanatique ». Ses parents n’étaient pas opposéEs aux politiques de gauche, seulement à ce que ces politiques étaient en train de faire à leur fils (p. 605).

Le Che était, du fait de toutes ses lectures, essentiellement naïf. Considérez la naïveté de devenir un stalinien en 1955, de ne pas rompre avec le culte durant les révélations de Khrouchtchev en 1956 (lorsque des milliers d’intellectuelLEs occidentaux/ales fuirent le PC) et ensuite, à la toute fin, de souhaiter échanger le stalinisme russe contre sa variété chinoise. Ce n’est pas que les horreurs du stalinisme n’étaient pas bien connues – nous n’avions pas besoin de Soljenitsyne pour nous raconter le goulag – toutE anarchiste, trotskiste ou socialiste anti-stalinienNE aurait pu lui dire la vérité. Peut être que quelqu’un l’a fait mais il a dû refuser de l’écouter.

Son culte personnel de la volonté était également naïf, le menant finalement à la mort. Malgré le fait d’adhérer à un système de croyance qui chancelait sans cesse à propos des « conditions matérielles », il ignorait la « réalité matérielle » dans sa dernière lutte de triste mémoire. Comment a-t-il pu balayer de coté le fait que les paysanNEs bolivienNEs avaient eu des terres durant la révolution populiste de 1952 et n’étaient pas intéresséEs par un autre soulèvement armé ? Comment ne pouvait-il pas savoir cela ? Regardez sa déclaration à la Tricontinentale – comme si attaquer un pays allait briser la volonté de son peuple – comme s’il pouvait menacer les américains dans la défaite.

Quiconque connaît l’histoire sait bien que ce n’est pas le cas – essayer de terroriser une nation renforce seulement la résolution de son peuple. Et si les USA étaient « le plus grand ennemi de l’humanité » qu’était alors la Russie (ou la Chine) avec leurs dizaines de millions de personnes massacrées par la fantaisie de dictateurs mégalomanes ?

Comment ne pouvait-il pas connaître ces choses ? Ou bien pourquoi ne voulait-il pas les connaître ?

Il n’y a pas de déni du fait que le Che était physiquement très courageux, encore et encore il se mit dans le plus grand danger au cours de la lutte de guérilla. C’était vraiment un brave combattant. Bien que dur dans ses méthodes, il n’était pas un hypocrite – ses sacrifices, ses souffrances étaient des exemples pour ses hommes. Mais le courage physique n’est pas si rare, beaucoup de soldats sur le front en ont, certains criminels aussi. Beaucoup de gens qui appartiennent aux pires sortes de cultes politiques ou religieux agissent avec une immense bravoure.

Une autre question est la combinaison du courage physique et moral. Ce dernier, il ne l’avait pas, ni non plus quiconque croit que « la fin justifie les moyens ». pour montrer du courage moral, lui, ou n’importe qui d’autre dans sa position, aurait été désireux/se de sacrifier la révolution à des principes humains supérieurs. Mieux vaut pas de révolution qu’une qui soit basée sur la terreur et le meurtre de masse. Mieux vaut risquer l’organisation qu’exécuter des paysans qui veulent rentrer chez eux (« déserteurs »). Mais pour le Che, comme pour les stalinienNEs, les fascistes et tous/tes les fanatiques en général, de tels principes sont des exemples de faiblesse et de sentimentalité libérale. En toute impartialité cependant, la combinaison du courage physique et moral est très rare. Combien d’entre nous ont ces traits ?

Le Che reflétait son environnement et ne le transcenda pas. Il fut un reflet du péronisme, du romantisme, du machisme et de la xénophobie si présents dans l’Argentine des années 1950. Sa sympathie pour le stalinisme était quelque chose de partagée par la plupart des intellectuelLEs de l’époque. Même son caractère bohème correspond au mode de comportement de la jeunesse éduquée des classes supérieures. Le véritable Grand Homme, ou Grande Femme, transcende les influences de son époque et de son environnement, brisant les habitudes usées par le temps et soulevant un ensemble de nouvelles idées. Le Che dépouillé de son immense courage et de son zèle fanatique fut par conséquent essentiellement un homme moyen.

Le Che mourut pour nos pêchés

Le Che fut un homme de la rue, pas un « homme complet » comme Sartre, ce plus incomplet des hommes, le proclamait (Sartre ne rencontra jamais un dictateur ou un terroriste de gauche qu’il n’aimait pas). Le Che est chacunE d’entre nous qui a eu un jour l’envie de tuer unE opposantE politique. Le Che est chacunE d’entre nous qui a haï quelqu’un avec un point de vue différent. Le Che est chacunE d’entre nous qui a été aspiréE dans le tourbillon d’une quelconque idéologie politique basée sur le culte. Le Che est chacunE d’entre nous qui a excusé un acte terroriste. Le Che est chacunE d’entre nous qui a cru un jour au « par tous les moyens nécessaires ». Le Che c’est moi. Le Che c’est toi. Le Che mit dans une action déterminée les haines et peurs que nous ressentons. Il était un homme normal, pas un pervers comme Hitler ou Staline – des despotes qui peuvent simplement être décrits comme des monstres et ainsi n’ont pas de relations avec moi et le cours possible de mon action. Le Che, dans un certain sens, « mourut pour nos pêchés » de gens normaux pris dans l’idéologie, engoncés dans la faiblesse morale et des problèmes psychologiques qu’ils sont incapables de résoudre d’une manière constructive.

Le Che ne ressemble pas beaucoup à un saint, n’est ce pas ? Mais il y a une chose à prendre en compte – le pire pêcheur peut parfois devenir un saint. Saint Paul était un exemple de cela, lui qui fut un temps un violent persécuteur de chrétienNEs. Bien sûr le Che fut assassiné avant qu’il ait une chance de voir ses erreurs et vu son réalisme il aurait pu ne jamais le faire mais qui sait ? Toutefois, sa souffrance, son autodestruction (et sa destruction d’autres personnes) et son échec final servent d’exemple pour de jeunes gens de toutes époques. NE SUIVEZ PAS SON CHEMIN ! Si le sacrifice du Che dissuade les jeunes de tomber dans cet enfer idéologiquement créé, peut être qu’il aura mérité le manteau de la sainteté.[6]

Peut être alors devrions nous brûler un cierge pour Saint Che. Et prier « S’il vous plait, plus de guérilleros héroïques ! ».

[1] Les chiffres entre parenthèses se réfèrent aux pages de Che – A Revolutionary Life de John Lee Anderson, Grove Press NY, 1997. C’est la biographie définitive de Guevara, qui contient une documentation jusqu’ici inaccessible. Le travail d’Anderson a été attaqué par des critiques comme une « hagiographie ». Il a de la sympathie pour le Che et une partie de l’idéologie qui l’a motivé. Mais cela sert à rendre les citations encore plus dévastatrices pour l’image mythique.

[2] The Cuban Revolution – A Critical Perspective, Sam Dolgoff, Black Rose Books, Montréal, p. 27

[3] ibid., p. 99

[4] ibid., p. 100

[5] ibid., p. 180

[6] Le problème est que la gauche le soutient comme quelqu’un à imiter.