Cela fait un moment que la question de la quotidienneté de la domination me prend la tête et les tripes. J’entends par là cette multiplicité de « petites »[1] agressions, humiliations, brimades, de celles qui nous travaillent au corps incessamment et qui entretiennent la soumission au jour le jour. J’avais envie d’entamer un processus de réflexion et d’écriture qui essaie, en prenant son temps, d’envisager cette question dans sa complexité, d’en débrouiller les intrications, d’en saisir les nuances et d’envisager des pistes de lutte. Il s’agit d’une tentative de l’aborder d’une manière plus sensible que théorique, depuis mon individualité et ma position (celle d’un mec, blanc, hétéro, issu de la classe moyenne). Le premier texte tournait autour de “Comment intervenir dans une situation de merde qui se déroulerait devant moi ?” On m’a fait remarquer, et j’en suis d’accord, que c’est paradoxal pour quelqu’un qui affirme ne pas vouloir se poser en chevalier blanc. Pourquoi ne pas avoir plutôt écrit sur la domination que j’exerce (encore, malgré ma vigilance) ? Ou que je subis ? Bref, autant de considérations qui viennent agiter mes réflexions et qui parsèment ce nouveau texte.

Ces derniers temps, de nombreuses lectures, réflexions, discussions formelles ou informelles ont fait émerger une question : quel soutien, quelle solidarité pourrais-je mettre en œuvre avec unE individuE alors même que ce monde de merde nous a placé dans des positions, sinon antagonistes, du moins hiérarchisées à travers un système de privilèges ? Non ce n’est pas une question rhétorique et j’essaie bien d’y apporter des éléments de réflexions en étant vigilant à ne pas la simplifier.

Pour commencer, j’ai beau être animé d’une rage contre l’autorité, contre tous ces carcans qui contraignent et modèlent les individuEs (genre, âge, race…), j’essaie d’éviter de tomber dans le travers que je distingue dans différents endroits (au sein ou en dehors du ‘milieux militant’) et à différents niveaux (plus ou moins politisés) : « je ne suis pas conscient de la domination que j’exerce donc je ne me pense pas comme dominant » et à son pendant : « prêter attention à ces dominations, c’est les faire exister ; je suis au-delà de ça ». Si je jette un regard derrière mon épaule, je perçois que l’existence des rapports de domination dans mon monde n’a commencé à devenir une réalité qu’à partir du moment où j’ai vraiment discuté avec des copines. En prêtant un minimum d’attention à leurs expériences ; en faisant de la place pour me laisser toucher par leurs colères contre moi ou d’autres mecs. À partir du moment où j’ai arrêté de croire que je pouvais tout comprendre, tout analyser ; où j’ai pris conscience que certaines personnes autour de moi vivaient des choses que je ne subirais jamais du fait de ma place dans cette société. J’en profite donc pour glisser que si, en lisant ce texte, tu te demandes qui tu pourrais bien avoir à soutenir, que dans ton monde tout baigne dans l’huile, alors tu pourrais peut-être te poser la question d’à quel point ton positionnement, ton comportement, ton discours peuvent court-circuiter les envies ou les tentatives des personnes qui t’entourent de faire exister cela à tes yeux. Et de comment tu te confortes dans tes privilèges.

Lorsque j’ai commencé à entrevoir cela et à y réfléchir sérieusement est apparue progressivement l’évidence d’un ensemble cohérent. Puisque j’aspire avant toute chose à la liberté et qu’elle ne peut exister dans un monde saturé d’oppressions. Puisque nier l’existence de l’État ne l’a jamais fait disparaître de ma vie et que je ne vois pas d’autres horizons que l’offensive pour œuvrer à sa destruction – contre l’État qui s’exerce sur moi de l’extérieur et contre l’État intériorisé et que je reproduis à travers moi (soumission à l’autorité, dynamique de délégation/représentation, désir de conformité…). Puisque dans ce combat pour la liberté, déconnecter la lutte contre l’État de la lutte contre toutes les autres formes que peut prendre la domination (patriarcat, racisme, âgisme et j’en passe) n’aurait aucun sens. Comment alors choisir de ne pas agir sur ma position de privilégié et de me satisfaire de sentir en moi s’activer les engrenages de la reproduction sans rien faire pour les saboter. J’aurais l’impression de ne faire que la moitié du chemin.

Bref, j’ai beau avoir cette rage, il n’est pas question de la considérer comme un « certificat d’exemption de domination », ni de me sentir légitime à (im)poser mes mots sur la dominations des autres. Même si la personne concernée m’est proche. Même si la situation qu’elle subit provoque une colère et une révolte insoutenables. Même si je retrouve, dans l’oppression qu’elle se mange, des aspects que j’aurais déjà vécus. Parce que ça serait laisser la porte grande ouverte à des mécanismes dégueux comme l’interprétation – voir une situation à travers mes yeux, l’appréhender avec ma grille de lecture, sans me décentrer – ou la dépossession – imposer mes mots puis mes constats, mes sentiments, mes moyens de réactions, mes rythmes…

Lutter contre ce réflexe, ça commencerait par être sûr que la personne qui se prend un truc de merde dans la gueule non seulement consent, mais surtout désire que je sois un soutien. Je ne vois d’autres manières que d’arriver à définir d’où je parle et à le verbaliser sans pour autant que ça ne devienne une position crispante ou un constat d’impuissance[2] mais plutôt une manière de poser des conditions claires et circonstanciées pour que puisse exister ce soutien, voire qu’il devienne solidarité. Et ça suppose d’arriver à concevoir et à entendre que, même si le patriarcat me fait gerber, le fait que je sois un mec peut constituer pour l’autre une limite. Que même si l’idée de diviser les humainEs selon des critères raciaux me fait totalement halluciner, le fait que je sois blanc peut aussi constituer une limite. Et ainsi de suite.

Ensuite, et dans la mesure où les conditions sont réunies pour que la personne me considère comme un soutien, il s’agirait de lui laisser la possibilité de définir les modalités de ce soutien et de revérifier dès que nécessaire s’il lui convient. Pour mesurer la place qu’il occupe dans la situation. Pour s’assurer que ses limites ne sont jamais dépassées. Pour vérifier également que les miennes ne risquent pas d’être atteintes et que j’ai toujours la capacité de soutenir.[3] Pour éviter que ma présence ne devienne pour elle un problème de plus avec lequel composer. Pour arriver à faire que mes bonnes intentions, au lieu d’aller paver l’enfer, soient des munitions mises à disposition de celui ou celle qui en chie. Des munitions qu’iel pourra alors envoyer seul-e ou qu’on pourra envoyer ensemble, à force de tisser des confiances et des complicités, dans la sale gueule de la domination.

[1] «Petites» à prendre comme «à l’échelle individuelle»

[2] Du type “a priori, vu que je suis hétéro, je ne peux pas soutenir un gay”.

[3] Cela fait référence à mes limites en termes d’énergie disponible pour soutenir mais aussi des limites éthiques qui me permettent de ne pas rogner sur mes propres idées. Hors de question par exemple de faire appel aux flics ou de rouler des mécaniques, même si c’est là le soutien demandé.