Titre: Le fragment sur les machines
Sous-titre: Extrait des « Grundrisse »
Auteur·e·s: Karl, Marx
Date: 1858
Source: Consulté le 20/06/2018 de rosenoire.noblogs.org/fragment-machines
Notes: La traduction utilisée est celle, collective, publiée aux éditions sociales sous la responsabilité de Jean-Pierre Lefebvre : KARL MARX. 2011 [1980]. Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse ». Paris : La Dispute – Éditions sociales. pp. 649-70. Titre original : Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie. Texte téléchargeable sous forme de brochure ou en A5.

NB : les mots en italique marqués d’un astérisque sont en français dans le texte original, ceux marqués de deux astérisques sont en anglais.

« Division des machines en 1) Machines utilisées à produire de la force ; 2) Machines qui ont simplement pour but de transmettre la force et d’exécuter le travail ». – Ch. Babbage[1]

« Factory signifie la coopération de plusieurs classes d’ouvriers, adultes et non adultes, veillant avec adresse et assiduité un système de mécaniques productives mises continuellement en action par un pouvoir central… exclut toute fabrique dont le mécanisme ne forme pas un système continu, ou qui ne dépend pas d’un seul principe moteur. Exemples de cette dernière classe dans les fabriques de teinture, fonderies de cuivre, etc. Ce terme, dans son acception la plus rigoureuse, entraîne l’idée d’un vaste automate, composé de nombreux organes mécaniques et intellectuels qui opèrent de concert et sans interruption, pour produire un même objet, tous ces organes étant subordonnés à une force motrice qui se meut d’elle-même ». – A. Ure[2]

Capital fixe et développement des forces productives

Le capital qui se consomme dans le procès de production lui-même, ou capital fixe*, est au sens emphatique moyen de production. Au sens large, tout le procès de production et tout moment de celui-ci, telle la circulation – pour autant que ce moment est pris au sens matériel – ne sont que des moyens de production pour le capital, pour lequel seule existe la valeur comme fin en soi. Prise elle-même au sens matériel, la matière première est moyen de production pour le produit, etc.

Mais la détermination de la valeur d’usage du capital fixe* comme ce qui se consomme dans le procès de production lui-même est identique avec le fait qu’il n’est utilisé que comme moyen de ce procès et n’existe lui-même que comme agent de la transformation de la matière première en produit. Comme moyen de production ainsi défini, sa valeur d’usage peut consister à n’être que condition technologique du déroulement du procès (l’endroit où se déroule le procès de production) comme pour les bâtiments, etc., ou à être condition immédiate de l’action du moyen de production proprement dit, comme c’est le cas de toutes les matières instrumentales*. L’une et l’autre condition se ramènent ni plus ni moins à des présuppositions matérielles du déroulement du procès de production en général, ou de l’emploi et de l’entretien du moyen de travail. Mais, au sens propre, celui-ci ne sert qu’à l’intérieur de la production, pour la production, et n’a pas d’autre valeur d’usage.

À l’origine, lorsque nous considérions le passage de la valeur dans le capital, le procès de travail était simplement accueilli dans le capital, et, par ses conditions matérielles, par son existence matérielle, le capital apparaissait comme la totalité des conditions de ce procès et se séparait, conformément au procès en question, en un certain nombre de portions qualitativement différentes : comme matériau de travail [3] (c’est ce terme et non celui de matériau brut [4], qui est l’expression correcte et conceptuelle), moyen de travail et travail vivant. D’un côté, pour ce qui était de son existence matérielle, le capital s’était dissocié en ces trois éléments ; d’un autre côté, leur unité en mouvement était le procès de travail (ou l’entrée de ces éléments les uns avec les autres dans un procès), leur unité au repos était le produit. Sous cette forme, les éléments matériels – matériau de travail, moyen de travail et travail vivant – n’apparaissent que comme les moments essentiels du procès de travail lui-même, procès que le capital s’approprie. Mais ce côté matériel – ou cette détermination du capital comme valeur d’usage et procès réel – se disjoignait complètement de sa détermination formelle. À l’intérieur de celle-ci,

1) les trois éléments dans lesquels le capital apparaît avant l’échange avec la puissance de travail, avant le procès réel, n’apparaissaient que comme des portions qualitativement différentes de lui-même, comme quanta de valeur, dont lui-même constituait l’unité en tant que somme de ceux-ci. La forme matérielle, la valeur d’usage, sous laquelle ces différentes portions existaient, ne changeait rien à l’homogénéité [5] de cette détermination. Par leur détermination formelle, elles apparaissaient seulement de telle manière que le capital se séparait quantitativement en portions ;

2) à l’intérieur du procès lui-même, les éléments du travail et les deux autres ne se distinguaient du point de vue formel que par ceci : les uns étaient déterminés comme valeur constante, et l’autre comme posant de la valeur. Mais pour autant que leur caractère de valeurs d’usage différentes, leur côté matériel, entrait en ligne de compte, il tombait complètement en dehors de la détermination formelle du capital. Mais à présent, par opposition à capital circulant* (matériau brut et produit) et capital fixe* (moyen de travail), la différence des éléments en tant que valeurs d’usage est posée en même temps comme ce qui différencie le capital comme capital, dans sa détermination formelle. Le rapport des facteurs entre eux, qui n’était que quantitatif, apparaît maintenant comme ce qui différencie qualitativement le capital lui-même et qui détermine son mouvement global (rotation). Le matériau de travail et le produit du travail, le précipité neutre du procès de travail, sont eux aussi, en tant que matériau brut et produit, déterminés plus comme matériau et produit du travail, mais comme la valeur d’usage du capital lui-même dans des phases différentes.

Tant que le moyen de travail reste moyen de travail au sens propre, tel qu’il est entraîné immédiatement, historiquement par le capital dans son procès de valorisation, le fait qu’il n’apparaisse plus seulement maintenant comme moyen du travail par son côté matériel, mais en même temps comme un mode d’existence particulier du capital, déterminé par le procès global de celui-ci, – comme du capital fixe* – ne lui fait subir qu’un changement formel. Une fois intégré dans le procès de production du capital, le moyen de travail passe toutefois par différentes métamorphoses, dont la dernière est la machine ou, pour mieux dire, le système automatique de la machinerie (système de la machinerie : que le système automatique n’est que la forme la plus parfaite et la plus adéquate de la machinerie et c’est seulement lui qui la transforme en un système), actionné par un automate, par une force motrice qui se meut d’elle-même ; cet automate consiste en de multiples organes, les uns mécaniques et les autres doués d’intellect, de sorte que les ouvriers eux-mêmes ne sont plus définis que comme ses membres conscients. Dans la machine, et plus encore dans la machinerie comme système automatique de machines, le moyen de travail est transformé quant à sa valeur d’usage, c’est-à-dire quant à son existence [6] matérielle, en une existence [7] adéquate au capital fixe* et au capital en général ; quant à la forme sous laquelle il a été intégré comme moyen de travail immédiat dans le procès de production du capital, elle est abolie au profit d’une forme posée par le capital lui-même et qui lui est adéquate. À aucun égard, la machine n’apparaît comme moyen de travail de l’ouvrier individuel. La differentia specifica de la machine n’est nullement, comme dans le cas du moyen de travail, de transmettre l’activité de l’ouvrier à l’objet ; au contraire, cette activité a une position telle qu’elle ne fait que servir d’intermédiaire au travail de la machine – que surveiller l’action de celle-ci sur la matière première et lui éviter tout incident. Dans ce cas-là, les choses ne se passent pas comme dans l’emploi de l’outil que l’ouvrier – en tant qu’organe – anime de son adresse et de son activité et dont le maniement dépend de sa virtuosité. La machine, qui possède adresse et force à la place de l’ouvrier, est au contraire elle-même le virtuose qui, du fait des lois mécaniques dont l’action s’exerce en elle, possède une âme propre et qui consomme, pour son automouvement permanent, du charbon, de l’huile, etc., (matières instrumentales*), de même que l’ouvrier consomme des aliments. Réduite à une simple abstraction d’activité, l’activité de l’ouvrier est déterminée et réglée de tous côtés par le mouvement de la machinerie et non l’inverse. La science, qui oblige les membres sans vie de la machine, en vertu de leur construction, à agir de la manière voulue, comme un automate, n’existe pas dans la conscience de l’ouvrier, mais agit sur lui à travers la machine comme une force étrangère, comme une force de la machine elle-même. Dans la production mécanisée, l’appropriation du travail vivant par le travail objectivé, – l’appropriation de la force ou de l’activité valorisante par la valeur pour soi – appropriation qui tient au concept même de capital, est posée comme caractère du procès de production lui-même, y compris sous le rapport de ses éléments matériels et de son mouvement matériel. Le procès de production a cessé d’être procès de travail au sens où le travail considéré comme l’unité qui le domine serait le moment qui détermine [8] le reste. Le travail n’apparaît au contraire que comme organe conscient, placé en de nombreux points du système mécanique, dans des ouvriers vivants pris un à un ; dispersé, subsumé sous le procès global de la machinerie elle-même, n’étant lui-même qu’une pièce du système, système dont l’unité existe, non dans les ouvriers vivants, mais dans la machinerie vivante (active) qui apparaît face à l’activité isolée insignifiante de cet ouvrier comme un organisme lui imposant sa violence. Dans la machinerie, le travail objectivé se présente face au travail vivant dans le procès de travail lui-même comme ce pouvoir qui le domine, que le capital est par sa forme, en tant qu’appropriation du travail vivant. L’intégration du procès de travail comme simple moment du procès de valorisation du capital est également posée du point de vue matériel par la transformation du moyen de travail en machinerie et du travail vivant en simple accessoire vivant de cette machinerie. Comme nous l’avons vu, la tendance nécessaire du capital est l’accroissement de la force productive et la négation maximale du travail nécessaire. Et la réalisation de cette tendance, c’est la transformation du moyen de travail en machinerie. Dans la machinerie, le travail objectivé fait face matériellement au travail vivant comme étant ce pouvoir qui le domine et le subsume activement sous lui-même, et cela non seulement par l’appropriation du travail vivant, mais dans le procès réel de production lui-même ; dans le capital fixe qui existe en tant que machinerie, le rapport du capital comme valeur qui s’approprie l’activité valorisante est en même temps posé comme rapport de la valeur d’usage du capital à la valeur d’usage de la puissance de travail ; la valeur objectivée dans la machinerie apparaît en outre comme une présupposition au regard de laquelle la force valorisante de la puissance de travail individuelle disparaît comme un infiniment petit ; la production en masses énormes qui va de pair avec la machinerie fait disparaître également dans le produit toute relation au besoin immédiat du producteur et donc à une valeur d’usage immédiate ; dans la forme sous laquelle le produit est produit et dans les conditions où il est produit, se trouve déjà posé qu’il n’est produit que comme porteur de valeur et que sa valeur d’usage n’est que la condition de cela. Le travail objectivé lui-même apparaît immédiatement dans la machinerie, non seulement sous la forme de produit ou de produit utilisé comme moyen de travail, mais sous la forme de la force productive elle-même. Le développement du moyen de travail en machinerie n’est pas fortuit pour le capital, mais il est la réorganisation historique du moyen de travail traditionnel légué par le passé, qui se voit remodelé de manière adéquate au capital. L’accumulation du savoir et de l’habileté, des forces productives générales du cerveau social, est ainsi absorbée dans le capital face au travail et apparaît donc comme propriété caractéristique du capital, et plus précisément dans la mesure où celui-ci entre dans le procès de production comme moyen de production proprement dit. La machinerie apparaît donc comme la forme la plus adéquate du capital fixe* et le capital fixe*, pour autant que le capital est considéré dans sa relation à lui-même, comme la forme la plus adéquate du capital en général. D’un autre côté, dans la mesure où le capital fixe* est maintenu captif dans sa propre existence de valeur d’usage déterminée, il ne correspond pas au concept du capital, qui, en tant que valeur, est indifférent à toute forme déterminée de valeur d’usage et qui peut prendre ou quitter l’incarnation indifférente de chacune d’entre elles. De ce côté, sous l’aspect de la relation du capital vers l’extérieur, c’est le capital circulant* qui apparaît, face au capital fixe* comme la forme la plus adéquate du capital.

En outre, dans la mesure où la machinerie se développe avec l’accumulation de la science sociale, de la force productive sociale en général, ce n’est pas dans le travailleur, mais dans le capital que se manifeste le travail social général. La force productive de la société a sa mesure dans le capital fixe*, existe en lui sous sa forme objective ; et inversement, la force productive du capital se développe au fur et à mesure de ce procès général que le capital s’approprie gratis. Nous n’entrons pas ici en détail* dans le développement de la machinerie, mais seulement d’un point de vue général ; dans la mesure où, dans le capital fixe*, le moyen de travail, sous son aspect matériel, perd sa forme immédiate et se présente matériellement face à l’ouvrier comme capital. Le savoir apparaît dans la machinerie comme quelque chose d’étranger, d’extérieur à l’ouvrier ; et le travail vivant apparaît subsumé sous le travail objectivé agissant de façon autonome. Et, dans la mesure où son action n’est pas conditionnée par le besoin [du capital], l’ouvrier apparaît comme superflu.

Le plein développement du capital n’a donc lieu – ou encore : le capital n’a posé le mode de production qui lui est adéquat – qu’à partir du moment précis où le moyen de travail n’est pas déterminé de façon seulement formelle comme capital fixe, mais aboli sous sa forme immédiate, et où le capital fixe entre en scène comme machine face au travail à l’intérieur du procès de production ; où le procès de production, lui, est déterminé comme étant non pas subsumé sous l’habileté de l’ouvrier, mais comme application technologique de la science. Donner à la production un caractère scientifique est donc la tendance du capital, et le travail immédiat est rabaissé au rang de simple moment de ce procès. Comme lors de la transformation de la valeur en capital, apparaît, lorsque se précise le développement du capital, que, d’un côté, il présuppose un développement historique déterminé, donné, des forces productives – et, parmi ces forces productives, figure également la science et que, d’un autre côté, il les impulse et les force.

Donc, l’extension quantitative et l’efficience (le caractère intensif) avec laquelle le capital est développé comme capital fixe* indiquent d’une façon générale le degré** selon lequel le capital est développé comme capital, comme étant le pouvoir sur le travail vivant, et selon lequel s’est assujetti le procès de production en général. Également sous l’aspect qui fait qu’il exprime l’accumulation des forces productives objectivées et, de la même façon, celle du travail objectivé. Mais si le capital ne se donne sa figure adéquate que comme valeur d’usage à l’intérieur du procès de production, dans la machinerie et dans d’autres formes d’existence matérielles du capital fixe*, comme les chemins de fer, etc. (nous y viendrons plus loin), cela ne signifie nullement pour autant que cette valeur d’usage – la machinerie en soi – soit du capital, ou que son existence de machinerie soit identique à son existence de capital ; pas plus que l’or ne cesserait d’avoir sa valeur d’usage d’or à partir du moment où il ne serait plus de la monnaie. La machinerie ne perdrait pas sa valeur d’usage à partir du moment où elle cesserait d’être du capital. Que la machinerie soit la forme la plus adéquate de la valeur d’usage du capital fixe* n’implique nullement que la subsomption du capital sous le rapport social soit le meilleur rapport de production social, le plus adéquat pour l’utilisation de la machinerie.

Dans la mesure exacte où le temps de travail – le simple quantum de travail – est posé par le capital comme seul élément déterminant, le travail immédiat et sa quantité disparaissent en tant que principe déterminant de la production – de la création de valeurs d’usage – et se trouvent rabaissés aussi bien quantitativement à une proportion réduite que qualitativement à un moment certes indispensable, mais subalterne au regard du travail scientifique général, de l’application technologique des sciences physiques et mathématiques, cela d’un premier côté, de même qu’[au regard de la] force productive générale qui se dégage de l’articulation sociale dans la production globale – force productive qui apparaît comme, donc, naturelle au travail social (bien qu’étant produit historique). Le capital travaille ainsi à sa propre dissolution en tant que forme dominant la production.

Si donc, d’un côté, la transformation du procès de production de simple procès de travail en un procès scientifique qui subordonne les puissances naturelles à son service et les fait agir au service des besoins humains, si cette transformation, donc, apparaît comme propriété caractéristique du capital fixe* face au travail vivant ; si le travail individuel en tant que tel cesse d’une manière générale d’apparaître comme productif, mais n’est au contraire productif que dans les travaux en commun qui se subordonnent les puissances naturelles, et si cette élévation du travail immédiat en travail social apparaît comme réduction à l’impuissance du travail individuel face au caractère communautaire représenté dans le capital, concentré en lui ; d’un autre côté, le maintien du travail dans une branche de la production par du travail coexistant** dans une autre apparaît comme une propriété caractéristique du capital circulant*. Dans la petite circulation, le capital avance à l’ouvrier le salaire que celui-ci échange contre les produits nécessaires à sa consommation. L’argent reçu par l’ouvrier n’a ce pouvoir que parce que du travail est accompli à côté de lui dans le même temps ; c’est seulement parce que le capital s’est approprié son travail qu’il peut lui signer un bon en argent sur du travail d’autrui. Cet échange de son propre travail avec du travail d’autrui apparaît ici ménagé et conditionné, non par la coexistence simultanée du travail des autres, mais par l’avance que le capital consent. Que l’ouvrier puisse engager durant la production l’échange de substances nécessaire à sa consommation, cela apparaît comme propriété caractéristique de la partie du capital circulant** concédée à l’ouvrier, et du capital circulant** en général. Cela n’apparaît pas comme échange de substances des forces de travail existant simultanément, mais comme échange de substances du capital ; d’où l’existence du capital circulant.** Ainsi toutes les forces du travail sont transposées en forces du capital ; en capital fixe*, la force productive du travail (force qui est posée en dehors du travail et comme existant (dans les faits) indépendamment de lui) ; et en capital circulant*, le fait que d’un côté ce soit l’ouvrier lui-même qui s’est présupposé les conditions de la répétition de son travail, d’un autre côté le fait que l’échange de ce travail qui est le sien soit ménagé par l’intermédiaire de la coexistence du travail d’autres ouvriers, apparaît de telle manière que ce soit le capital qui fait les avances à l’ouvrier et qui pose la simultanéité des branches du travail. (À vrai dire, ces deux dernières déterminations relèvent de l’accumulation.) Le capital se pose comme intermédiaire entre les différents ouvriers** sous forme de capital circulant*.

Dans sa détermination de moyen de production, dont la forme la plus adéquate est la machinerie, le capital fixe* ne produit de valeur, c.-à-d. n’augmente la valeur du produit, que sous deux aspects : 1) pour autant que lui-même a de la valeur ; c.-à-d. pour autant qu’il est lui-même produit du travail, un certain quantum de travail sous forme objectivée ; 2) dans la mesure où il augmente la proportion de surtravail par rapport au travail nécessaire en rendant le travail, par l’augmentation de sa force productive, capable de créer en un temps plus court une plus grande masse de produits nécessaires à l’entretien de la puissance de travail. C’est donc une formule bourgeoise parfaitement absurde de prétendre que l’ouvrier partage avec le capitaliste parce que celui-ci, grâce au capital fixe* (lequel est d’ailleurs lui-même le produit du travail et n’est que du travail d’autrui que le capital s’est approprié), facilite son travail (au contraire, par la machine, il dérobe au travail toute autonomie et tout caractère attrayant) ou parce qu’il raccourcit son travail. Le capital n’emploie au contraire la machine que dans la mesure où elle permet à l’ouvrier de travailler durant une plus grande partie de son temps pour le capital, de se rapporter à une plus grande partie de son temps comme à du temps ne lui appartenant pas ; de travailler plus longtemps pour un autre. Ce procès, en fait, réduit à un minimum le quantum de travail nécessaire à la production d’un objet déterminé, mais seulement pour qu’un maximum de travail soit valorisé dans le maximum de ces objets. Le premier aspect est important parce qu’ici le capital – tout à fait involontairement – réduit le travail humain, la dépense de force, à un minimum. Ceci jouera en faveur du travail émancipé et est la condition de son émancipation. Ce qui vient d’être dit montre à l’évidence l’absurdité de Lauderdale [9] lorsqu’il veut faire du capital fixe* une source de valeur autonome, indépendante du temps de travail. Le capital fixe n’est cette source de valeur que dans la mesure où il pose lui-même du temps de travail objectivé, et où il pose du temps de surtravail. L’emploi de la machinerie elle-même présuppose historiquement – voir Ravenstone [10] ci-dessus – des bras en surnombre. C’est seulement là où existe un excédent de forces de travail que la machinerie intervient pour remplacer du travail. Il n’y a que l’imagination des économistes pour la voir voler au secours du travailleur individuel. Elle ne peut agir qu’en employant des masses d’ouvriers, dont la concentration face au capital constitue l’une des présuppositions historiques de celui-ci, comme nous l’avons vu. Elle n’entre pas en jeu pour remplacer de la force de travail manquante, mais au contraire pour réduire à sa stricte mesure nécessaire une force de travail existant en masse. La machinerie n’entre en jeu que là où la puissance de travail existe en masse. (Il faudra revenir là-dessus).

Lauderdale croit avoir fait cette grande découverte que la machinerie n’accroît pas la force productive du travail, étant donné qu’au contraire elle le remplace, ou qu’elle fait ce que le travail ne peut pas faire avec sa propre force. Il entre dans le concept du capital que l’accroissement de la force productive du travail apparaisse au contraire comme accroissement d’une force extérieure à ce travail et comme privation de sa propre force. Le moyen de travail rend l’ouvrier indépendant – le pose comme propriétaire. La machinerie – en tant que capital fixe* – le pose comme dépendant, comme propriété. Cet effet de la machinerie ne vaut que dans la mesure où elle est déterminée comme capital fixe et elle ne l’est que par le fait que le travailleur est placé vis-à-vis d’elle dans un rapport d’ouvrier salarié, et l’individu actif en général, dans un rapport de simple travailleur.

Alors que jusqu’ici capital fixe* et circulant* apparaissaient seulement comme des déterminations transitoires du capital, elles se sont maintenant solidifiées jusqu’à devenir des modes d’existence particuliers de celui-ci, et, à côté du capital fixe, apparaît le capital circulant Ce sont maintenant deux sortes particulières de capital. Si l’on considère un seul capital dans une branche de production déterminée, il apparaît partagé en deux parties, ou il se divise, selon une proportion déterminée, en ces deux sortes de capital.

La différence intérieure au procès de production, à l’origine : moyen de travail et matériau de travail, et finalement : produit du travail apparaît maintenant comme capital circulant* (les deux premiers) et capital fixe*. La différenciation du capital selon son côté purement matériel est maintenant intégrée à sa forme elle-même et apparaît comme le différenciant.

Pour ceux qui, comme Lauderdale, etc., voudraient faire créer de la valeur, et donc aussi de la survaleur (ou du profit) au capital comme tel, séparément du travail, le capital fixe* – notamment celui dont l’existence matérielle ou la valeur d’usage est la machinerie – est la forme qui donne encore le maximum d’apparence à leurs sophismes** superficiels. On leur opposera, p. ex. dans « Labour defended », que sans doute le constructeur des routes pourrait partager avec l’usager des routes, mais que la « route » elle-même ne le peut pas [11].

C’est le capital circulant* – une fois présupposé qu’il parcourt réellement ses différentes phases – qui entraîne la diminution ou la croissance, la brièveté ou la longueur du temps de circulation, le caractère plus ou moins pénible du passage par les différents stades de la circulation, une diminution de la survaleur qui pourrait être créée en un temps donné sans ces interruptions – soit parce que le nombre de reproductions diminue, soit parce que le quantum du capital constamment occupé dans le procès de production est contracté. Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’une diminution de la valeur posée au départ, mais d’une diminution de la rapidité de sa croissance. Mais dès que le capital fixe*, quant à lui, s’est développé jusqu’à atteindre une certaine extension – et cette extension est, comme nous en avons esquissé la démonstration, l’indice du développement de la grande industrie en général –, dès qu’il s’accroît en proportion du développement des forces productives de cette même grande industrie – il est lui-même l’objectivation de ces forces productives, il est ces forces productives elles-mêmes en tant que produit présupposé à l’avance –, à partir de cet instant, toute interruption du procès de production agit directement comme diminution du capital lui-même, de sa valeur présupposée. La valeur du capital fixe* n’est reproduite que pour autant qu’elle est consommée dans le procès de production. En cas de non-utilisation, le capital fixe perd sa valeur d’usage sans que la valeur passe au produit. Donc, plus le capital fixe*, au sens où nous l’analysons ici, se développe à une échelle considérable, plus la continuité du procès de production, ou la constance du flux de reproduction, devient condition extérieurement contraignante du mode de production fondé sur le capital.

Dans la machinerie, l’appropriation du travail vivant par le capital acquiert sous cet angle aussi une réalité immédiate : d’un côté et découlant directement de la science, c’est une analyse et une application de lois mécaniques chimiques, qui permet à la machine d’exécuter le travail que l’ouvrier exécutait auparavant. Cependant, le développement de la machinerie par cette voie n’intervient qu’à partir du moment où la grande industrie a déjà atteint un degré supérieur et où l’ensemble des sciences ont été capturées et mises au service du capital ; et d’un autre côté, à partir du moment où la machinerie existante elle-même offre déjà de grandes ressources. L’invention devient alors un métier et l’application de la science à la production immédiate devient elle-même pour la science un point de vue déterminant et qui la sollicite. Mais cela n’est pas la voie par laquelle la machinerie a surgi dans son ensemble, et encore moins celle par laquelle elle progresse dans le détail. Cette voie est celle de l’analyse [12] qui, par la division du travail, transforme les opérations des ouvriers en opérations déjà de plus en plus mécanisées si bien qu’à un certain point le mécanisme peut prendre leur place. (Sur l’économie de la puissance**.) Donc ici, le mode de travail déterminé apparaît directement transposé de l’ouvrier au capital sous la forme de machine, et la puissance de travail de l’ouvrier apparaît dévalorisée par cette transposition. D’où la lutte de l’ouvrier contre les machines. Ce qui était activité du travailleur vivant devient activité de la machine. L’ouvrier voit ainsi se dresser face à lui de manière crûment tangible l’appropriation du travail par le capital, le capital absorbant en lui le travail vivant – « comme s’il avait l’amour au corps [13]. »

L’échange de travail vivant contre du travail objectivé, c.-à-d. la position [14] du travail social sous la forme de l’opposition entre capital et travail salarié – est le dernier développement du rapport de valeur et de la production reposant sur la valeur. La condition implicite de celle-ci est et demeure : la masse de temps de travail immédiat, le quantum de travail employé comme facteur décisif de la production de la richesse. Cependant, à mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse réelle dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour – leur puissance efficace** – n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production. (Le développement de cette science, en particulier de la science physique, et avec elle de toutes les autres, est lui-même, à son tour, en rapport avec le développement de la production matérielle.) L’agriculture, p. ex., devient une simple application de la science du métabolisme matériel, de la façon la plus avantageuse de le régler pour tout le corps social. La richesse réelle se manifeste plutôt – et c’est ce que dévoile la grande industrie – dans l’extraordinaire disproportion entre le temps de travail utilisé et son produit, tout comme dans la discordance qualitative entre un travail réduit à une pure abstraction et la force du procès de production qu’il contrôle. Ce n’est plus tant le travail qui apparaît comme inclus dans le procès de production, mais l’homme plutôt qui se comporte en surveillant et en régulateur du procès de production lui-même. (Ce qui vaut pour la machinerie vaut aussi pour la combinaison des activités humaines et pour le développement du commerce des hommes.) Ce n’est plus l’ouvrier qui intercale un objet naturel modifié comme moyen terme entre l’objet et lui ; mais c’est le processus naturel – processus qu’il transforme en un processus industriel qu’il intercale comme moyen entre lui et la nature inorganique dont il se rend maître. Il vient se mettre à côté du procès de production au lieu d’être son agent essentiel. Dans cette mutation, ce n’est ni le travail immédiat effectué par l’homme lui-même, ni son temps de travail, mais l’appropriation de sa propre force productive générale, sa compréhension et sa domination de la nature, par son existence en tant que corps social, en un mot le développement de l’individu social, qui apparaît comme le grand pilier fondamental de la production et de la richesse. Le vol du temps de travail d’autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable* comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même. Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse nécessairement d’être sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage. Le surtravail de la masse a cessé d’être la condition du développement de la richesse générale, de même que le non-travail de quelques-uns a cessé d’être la condition du développement des pouvoirs universels du cerveau humain. Cela signifie l’écroulement de la production reposant sur la valeur d’échange, et le procès de production matériel immédiat perd lui-même la forme de pénurie et de contradiction. C’est le libre développement des individualités, où l’on ne réduit donc pas le temps de travail nécessaire pour poser du surtravail mais où l’on réduit le travail nécessaire de la société jusqu’à un minimum, à quoi correspond la formation artistique, scientifique, etc., des individus grâce au temps libéré et aux moyens créés pour eux tous. Le capital est lui-même la contradiction en procès, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que d’un autre côté il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse. C’est pourquoi il diminue le temps de travail sous la forme du travail nécessaire pour l’augmenter sous la forme du travail superflu ; et pose donc dans une mesure croissante le travail superflu comme condition – question de vie et de mort* – pour le travail nécessaire. D’un côté donc, il donne vie à toutes les puissances de la science et de la nature, comme à celles de la combinaison et de la communication sociales pour rendre la création de richesse indépendante (relativement) du temps de travail qui y est affecté. De l’autre côté, il veut mesurer au temps de travail ces gigantesques forces sociales ainsi créées, et les emprisonner dans les limites qui sont requises pour conserver comme valeur la valeur déjà créée. Les forces productives et les relations sociales – les unes et les autres étant deux côtés différents du développement de l’individu social – n’apparaissent au capital que comme des moyens, et ne sont pour lui que des moyens de produire à partir de la base bornée qui est la sienne. Mais en fait** elles sont les conditions matérielles pour faire sauter cette base. « Une nation est véritablement riche si, au lieu de 12 heures, on en travaille 6. La richesse** n’est pas le commandement exercé sur du temps de surtravail » (richesse réelle), « mais le temps disponible**, en plus du temps nécessité dans la production immédiate, pour chaque individu et la société toute entière. »[15]

La nature ne construit ni machines, ni locomotives, ni chemins de fer, ni télégraphes électriques,** ni métiers à filer automatiques,** etc. Ce sont là des produits de l’industrie humaine : du matériau naturel, transformé en organes de la volonté humaine sur la nature ou de son exercice dans la nature. Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l’homme : de la force du savoir objectivée. Le développement du capital fixe* indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance,** est devenue force productive immédiate, et, par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle de l’intellect général,** et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie.

Par un autre côté encore, le développement du capital fixe* est l’indice du degré du développement de la richesse en général, ou du développement du capital. L’objet de la production immédiatement orientée vers la valeur d’usage, et tout aussi immédiatement orientée vers la valeur d’échange, c’est le produit même qui est destiné à la consommation. La partie de la production orientée vers la production du capital fixe* ne produit pas d’objets de jouissance immédiats, ni des valeurs d’échange immédiates ; du moins pas des valeurs d’échange immédiatement réalisables. Il dépend donc du degré de productivité déjà atteint – de ce qu’une partie du temps de production suffit pour la production immédiate – qu’une partie d’importance croissante soit affectée à la production des moyens de production. Cela suppose que la société puisse attendre ; puisse prélever une part importante de la richesse déjà créée, tant sur la jouissance immédiate que sur la production destinée à la jouissance immédiate, pour appliquer cette part à du travail non immédiatement productif (à l’intérieur du procès de production matériel lui-même). Cela nécessite un niveau élevé de la productivité déjà atteinte et de l’excédent relatif, et que ce niveau élevé soit directement proportionnel à la transformation du capital circulant* en capital fixe. De même que la grandeur du surtravail relatif dépend de la productivité du travail nécessaire, de même la grandeur du temps de travail affecté à la production de capital fixe – que ce soit du travail vivant ou du travail objectivé – dépend de la productivité du temps de travail destiné à la production directe de produits. Une surpopulation [16] (de ce point de vue) de même qu’une surproduction [17] en sont la condition. C’est-à-dire que le résultat du temps utilisé à la production immédiate doit être relativement trop grand pour qu’il y en ait besoin en vue de la reproduction du capital utilisé dans ces branches d’industrie. Moins le capital fixe* porte immédiatement des fruits et intervient dans le procès de production immédiat, plus il faut que cette surpopulation et cette surproduction relatives soient importantes ; donc plus pour construire des chemins de fer’ des canaux, des canalisations d’eau, des télégraphes, etc., que pour de la machinerie agissant directement dans le procès de production immédiat. D’où – ce sur quoi nous reviendrons – dans la surproduction et la sous-production continuelles de l’industrie moderne – les oscillations et crispations continuelles provenant de la proportion mal ajustée dans laquelle tantôt pas assez, tantôt trop de capital circulant* est transformé en capital fixe*.

La création de beaucoup de temps disponible** en plus du temps de travail nécessaire pour la société en général et pour chacun de ses membres (c.-à-d. de loisir pour que se développent pleinement les forces productives des individus, et donc aussi de la société), cette création de non-temps de travail apparaît du point de vue du capital, comme du point de vue de tous les stades précédents, comme non-temps de travail, comme temps libre pour quelques-uns. Le capital ajoute ceci, qu’il augmente le temps de surtravail de la masse par tous les moyens de l’art et de la science, parce que sa richesse consiste directement en l’appropriation de temps de surtravail ; étant donné que son but est directement la valeur, non la valeur d’usage. Il contribue** ainsi, malgré lui*, activement à la création des moyens du temps social disponible,** tendant à réduire le temps de travail pour la société tout entière à un minimum décroissant et à libérer ainsi le temps de tous aux fins de leur propre développement. Mais sa tendance est toujours de créer d’un côté du temps disponible,** et, d’un autre côté, de le convertir en surtravail.** S’il réussit trop bien dans la première entreprise, il souffre alors de surproduction et le travail nécessaire se trouve interrompu faute de ce que du surtravail** puisse être valorisé par le capital. Plus cette contradiction se développe, plus il s’avère que la croissance des forces productives ne peut plus être enchaînée à l’appropriation de surtravail** d’autrui, mais qu’il faut que ce soit la masse ouvrière elle-même qui s’approprie son surtravail. Lorsqu’elle a fait cela – et que, par là, le temps disponible** cesse d’avoir une existence contradictoire –, alors, d’un côté, le temps de travail nécessaire aura sa mesure dans les besoins de l’individu social, d’un autre côté, le développement de la force productive sociale croîtra si rapidement que, bien que la production soit désormais calculée pour la richesse de tous, le temps disponible** de tous s’accroîtra. Car la richesse réelle est la force productive développée de tous les individus. Ce n’est plus alors aucunement le temps de travail, mais le temps disponible** qui est la mesure de la richesse. Le temps de travail comme mesure de la richesse pose la richesse comme étant elle-même fondée sur la pauvreté et le temps disponible** comme existant dans et par l’opposition au temps de surtravail ou à la position de l’intégralité du temps d’un individu comme temps de travail et donc à la dégradation de cet individu en simple travailleur, entièrement subsumé sous le travail. La machinerie la plus développée force donc l’ouvrier à travailler maintenant plus longtemps que ne le fait le sauvage ou que lui-même ne le faisait avec les outils les plus simples, les plus rudimentaires.

« Si tout le travail d’un pays était juste suffisant pour assurer la subsistance de toute la population, il n’y aurait pas de surtravail, par conséquent, rien à quoi il pourrait être loisible de s’accumuler comme capital. Si le peuple produit** en un an assez pour la subsistance de deux ans, ou bien la consommation d’un an doit se perdre, ou bien des hommes doivent se retirer du travail productif une année durant. Mais les possesseurs du surproduit ou capital… emploient des gens à quelque chose de non directement et immédiatement productif,** p. ex., à la construction de machines.** Et ça continue** [18].

‹ De même qu’avec le développement de la grande industrie, la base sur laquelle elle repose, l’appropriation de temps de travail d’autrui, cesse de constituer ou de créer la richesse, de même le travail immédiat cesse avec elle d’être en tant que tel base de la production, en étant d’un côté transformé surtout en activité de surveillance et de régulation ; mais aussi, en l’occurrence, parce que le produit cesse d’être produit du travail individuel immédiat et que c’est au contraire la combinaison des activités de la société qui apparaît comme le producteur. « Dès lors que la division du travail est développée, presque chaque travail d’individu isolé est une partie d’un tout, qui n’a ni valeur ni utilité par elle-même. Il n’y a rien que l’ouvrier puisse s’attribuer, rien dont il puisse dire : ceci est mon produit, je vais le garder pour moi-même.** » [19] Dans l’échange immédiat, le travail individuel immédiat apparaît comme réalisé en un produit particulier, ou une partie de produit, et son caractère social collectif – son caractère d’objectivation du travail général et de satisfaction des besoins généraux – comme n’étant posé que par l’échange. Par contre, dans le procès de production de la grande industrie, de même que, d’un côté, dans la force productive du moyen de travail développé en processus automatique, l’assujettissement des forces naturelles à l’entendement social est une condition préalable, de même, d’un autre côté, le travail de l’individu singulier est posé dans son existence immédiate comme travail aboli dans sa singularité, c.-à-d. comme travail social. Ainsi s’effondre l’autre base de ce mode de production.

À l’intérieur du procès de production du capital lui-même, le temps de travail utilisé pour la production de capital fixe* se rapporte au temps utilisé pour produire le capital circulant* comme le temps de surtravail au temps de travail nécessaire. Au fur et à mesure que la production orientée vers la satisfaction du besoin immédiat est plus productive, une partie plus importante de la production peut être orientée vers la satisfaction du besoin de production lui-même, à savoir vers la production de moyens de production. Dans la mesure où la production de capital fixe* est orientée, y compris du point de vue matériel, non pas vers la production de valeurs d’usage immédiates, ni vers la production de valeurs requises en vue de la reproduction immédiate du capital donc de valeurs qui, cette fois encore, représentent relativement la valeur d’usage dans la création de valeur elle-même –, mais vers la production de moyens de la création de valeur, donc non pas vers la valeur comme objet immédiat, mais vers la création de valeur, vers les moyens de valorisation comme objets immédiats de la production – vers la production de valeur posée matériellement dans l’objet de la production même comme but de la production, de l’objectivation de force productive, de force productrice de valeur qu’est le capital –-, c’est dans la production du capital fixe* que le capital, capital à une puissance plus élevée que dans la production de capital circulant, se pose comme fin en soi, et qu’il apparaît agissant effectivement comme capital C’est pourquoi, de ce côté aussi, la dimension que le capital fixe possède déjà et que sa production occupe dans la production globale est le critère du développement de la richesse fondée sur le mode de production du capital.

« Le nombre d’ouvriers dépend du capital circulant dans la mesure où il dépend de la quantité de produits du travail que les ouvriers ont la possibilité de consommer.** »[20]

Les passages tirés des divers économistes précédemment cités se réfèrent tous au capital fixe** comme à la partie du capital enfermée dans le procès de production. « Le capital flottant est consommé ; le capital fixe est simplement utilisé dans le grand procès de production.** » [21] Ceci : faux, et n’est valable que pour la partie du capital circulant* qui est elle-même consommée par le capital fixe* : pour les matières instrumentales. Seul le capital fixe est consommé « dans le grand procès de production** », celui-ci considéré comme procès de production immédiat. Mais la consommation à l’intérieur du procès de production est en fait usage**, usure. En outre, le caractère plus durable du capital fixe* ne doit pas non plus être compris de façon purement matérielle. Le fer et le bois dont est fait le lit dans lequel je dors, ou les pierres dont est faite la maison que j’habite, ou la statue de marbre dont est décoré un palais sont aussi durables que le fer et le bois, etc., utilisés pour la machinerie. Mais dans le cas de l’instrument, du moyen de production, la durabilité est une condition, pas seulement pour cette raison technique que ce sont les métaux, etc. qui sont le matériau de base de toute machinerie, mais parce que l’instrument est destiné à jouer constamment le même rôle dans des procès de production répétés. En tant que moyen de production, sa durabilité est immédiatement exigée par sa valeur d’usage. Plus il devrait être renouvelé souvent, plus ce serait coûteux ; plus une partie considérable du capital devrait y être affectée sans profit. Sa durée, c’est son existence comme moyen de production. Sa durée est augmentation de sa force productive. Dans le cas du capital circulant, par contre, pour autant qu’il n’est pas transformé en capital fixe, la durabilité n’est absolument pas liée à l’acte de production lui-même et n’est donc pas un moment posé conceptuellement. Le fait que, parmi les objets lancés dans le fonds de consommation, quelques-uns, parce qu’ils sont consommés plus lentement et qu’ils peuvent être consommés tour à tour par de nombreux individus, reçoivent de nouveau la détermination de capital fixe, renvoie à d’autres déterminations (location remplaçant la vente, intérêt, etc.), dont nous n’avons pas encore à nous occuper ici.

« Depuis l’introduction générale du machinisme** sans âme dans les manufactures britanniques, les hommes, à quelques exceptions près, ont été traités comme une machine secondaire et subalterne, et on a accordé une attention de loin supérieure au perfectionnement de la matière première que sont le bois et les métaux plutôt qu’au perfectionnement du corps et de l’esprit. »[22]

‹ L’économie réelle – l’épargne [23] – consiste en épargne de temps de travail ; (minimum (et réduction à un minimum) de coûts de production) ; or, cette épargne est identique au développement de la force productive. Donc aucunement renonciation à la jouissance, mais développement de puissance,** de capacités de production et donc aussi bien des capacités que des moyens de jouissance. La capacité de jouissance est la condition de cette dernière, donc son premier moyen, et cette capacité est développement d’une disposition individuelle, est force productive. L’épargne de temps de travail égale augmentation de temps libre, c.-à-d. de temps pour le plein développement de l’individu, développement qui agit lui-même à son tour, comme la plus grande des forces productives, sur la force productive du travail. Du point de vue du procès de production immédiat, cette épargne peut être considérée comme production de capital fixe* ; ce capital fixe* étant l’homme lui-même**. Il va de soi, par ailleurs, que le temps de travail immédiat lui-même ne peut pas rester dans son opposition abstraite au temps libre – tel qu’il apparaît du point de vue de l’économie bourgeoise. Le travail ne peut pas devenir jeu, comme le veut Fourier[24], dont le grand mérite est d’avoir énoncé comme objectif ultime,** non pas l’abolition du mode de distribution, mais celle du mode de production lui-même et son dépassement en une forme supérieure. Le temps libre qui est bien – qui est aussi bien temps de loisir que temps destiné à une activité supérieure – a naturellement transformé son possesseur en un sujet différent, et c’est en tant que tel qu’il entre alors dans le procès de production immédiat. Ce dernier est à la fois discipline, si on le considère dans la perspective de l’homme en devenir, et en même temps exercice pratique, science expérimentale, science matériellement créatrice et s’objectivant, dans la perspective de l’homme tel qu’il est au terme de ce devenir, dans le cerveau duquel existe le savoir accumulé de la société. Pour l’un et l’autre, dans la mesure où le travail exige qu’ils mettent pratiquement la main la pâte et se meuvent librement, comme dans l’agriculture, il y a en même temps un exercice**.

Nous n’avons vu le système de l’économie bourgeoise se développer que peu à peu ; il en va de même aussi pour la négation de ce système lui-même, négation qui en est le résultat ultime. Nous avons encore affaire pour l’instant au procès de production immédiat. Si nous considérons la société bourgeoise dans son ensemble, il y a toujours comme ultime résultat du procès de production social l’apparition de la société elle-même, c’est-à-dire de l’homme lui-même dans ses relations sociales. Tout ce qui a forme fixe, comme le produit, etc., n’apparaît que comme moment, moment évanescent de ce mouvement. Le procès de production immédiat lui-même n’apparaît ici que comme moment. Les conditions[25] et les objectivations[26] du procès sont elles-mêmes uniformément des moments de ce procès, et n’apparaissent comme sujets de ce procès que les individus, mais les individus dans des relations mutuelles qu’ils reproduisent aussi bien qu’ils en produisent de nouvelles. C’est le procès de leur mouvement perpétuel, procès au cours duquel ils se renouvellent tout autant qu’ils renouvellent le monde de la richesse créé par eux. ›

Dans ses « Six lectures delivered at Manchester. 1837 », Owen parle de la différence que le capital crée entre ouvriers et capitalistes par sa croissance même** (et par son apparition sur une large échelle, qu’il n’obtient que dans la grande industrie, liée au développement du capital fixe*) ; mais il fait du développement du capital la condition nécessaire de la ré-création de la société** et dit de lui-même : « C’est en étant graduellement entraîné à créer et à diriger quelques-uns de ces vastes établissements** » (manufacturiers**) « que votre conférencier** » (Owen lui-même) « fut formé à saisir les graves erreurs et inconvénients** des tentatives passées et présentes pour améliorer le caractère et le sort de ses semblables. » [27] Nous restituons ci-après la totalité du passage cité afin de nous en servir en une autre occasion.

« Les producteurs de la richesse constituée peuvent être divisés en ouvriers en matériaux légers et ouvriers en matériaux lourds, sous la direction immédiate, en général, de patrons, dont l’objet est de réaliser des gains en argent grâce au travail de ceux qu’ils emploient. Avant l’introduction du système de manufacture chimique et mécanique, les opérations étaient exécutées sur une échelle réduite ; il y avait beaucoup de petits patrons, chacun ayant quelques ouvriers peu nombreux, salariés à la journée, qui attendaient de devenir eux aussi des petits patrons le moment venu. Ils mangeaient habituellement à la même table et vivaient ensemble ; un esprit et un sentiment d’égalité régnaient entre eux. À partir de la période où la puissance scientifique** [28] commença à être appliquée en grand à l’industrie manufacturière, un changement graduel s’introduisit à cet égard. Peu ou prou, toutes les manufactures doivent maintenant, pour réussir, être menées en grand** et avec un gros capital ; les petits patrons avec de petits capitaux n’ont maintenant que peu de chances de succès, notamment dans l’industrie des matériaux légers comme le coton, la laine, le lin, etc. ; il est maintenant en effet évident** que, tant que l’actuelle distribution des classes de la société et le type de conduite de la vie économique seront destinés à durer, les petits patrons seront toujours davantage évincés par ceux qui possèdent de gros capitaux, et que l’égalité entre les producteurs évoqués précédemment, comparativement plus heureuse, ne peut que faire place à la plus grande inégalité entre patron et ouvrier, à une inégalité comme l’histoire de l’humanité n’en a jamais connue. Le grand capitaliste est maintenant élevé à la position d’un lord despotique, ayant la haute main, à son gré, sur santé, vie et mort, indirectement**, de ses esclaves. Ce pouvoir, il l’obtient [29] en combinaison avec d’autres grands capitalistes, engagés avec lui-même dans le même intérêt, et il plie ainsi efficacement à ses volontés ceux qu’il emploie. Le grand capitaliste nage maintenant dans la richesse, dont il n’a pas appris et ne connaît pas le bon usage.

Il a acquis du pouvoir par sa richesse. Sa richesse et son pouvoir aveuglent sa raison ; et lors même qu’il opprime de façon** extrêmement pénible,** il croit faire une faveur… Ses serviteurs** [30], comme on les appelle, ses esclaves en fait,** sont réduits à la dégradation la plus irrémédiable ; la majorité d’entre eux sont dépouillés de leur santé, de confort domestique, de loisir et des sains plaisirs à l’air libre des jours d’antan. L’épuisement excessif** de leurs forces, résultat des occupations monotones qu’on fait traîner en longueur, les conduit à prendre des habitudes d’intempérance et les rend inhabiles à penser ou à réfléchir. Ils ne peuvent pas avoir d’amusements* physiques, intellectuels ou moraux sinon ceux de la pire espèce ; tous les plaisirs réels de la vie sont bien éloignés d’eux. En un mot, l’existence que mène une grande part des ouvriers sous le système actuel ne vaut pas la peine d’être vécue. Pourtant, ce ne sont pas des individus qui sont à blâmer** pour les changements dont voilà les résultats ; ces changements procèdent de l’ordre régulier de la nature et** sont des étapes préparatoires et nécessaires à la grande et importante révolution sociale inhérente au progrès. Sans gros capitaux, il ne pourrait pas être fondé de grands établissements* ; les hommes ne pourraient être amenés à saisir le caractère praticable de nouvelles combinaisons visant à assurer un caractère supérieur à tout,** et une production de plus de richesse annuelle que tous n’en peuvent consommer ; ni que cette richesse est appelée aussi à être d’une espèce supérieure à celle qui a été produite généralement jusqu’ici ». [31] « C’est ce nouveau système de manufacture chimique et mécanique qui étend maintenant les capacités des humains et les prépare à comprendre d’autres principes** et d’autres pratiques,** à les adopter, entraînant ainsi dans les affaires** le changement le plus bénéfique dont le monde ait encore jamais fait l’expérience. Et c’est ce système de manufacture qui crée maintenant la nécessité d’une distribution [32] différente et supérieure des classes de la société. »[33]


[1] Charles Babbage : Traité sur l’économie des machines. Paris : 1833. Babbage (1792-1871) était un mathématicien et économiste anglais.

[2] Andrew Ure : Philosophie des manufactures, ou Économie industrielle de la fabrication du coton, de la laine, du lin et de la soie. Bruxelles : 1836, t. 1. La référence renvoie au cahier d’extraits rédigé à Bruxelles en 1845, où l’on trouve également les extraits de l’ouvrage de Ch. Babbage. Ure (1778-1857) était un chimiste et économiste anglais ; libre-échangiste.

[3] Arbeitmaterial.

[4] Rohmaterial.

[5] Gleichartigkeit.

[6] Dasein.

[7] Existenz.

[8] Das übergreifende Moment.

[9] Lauderdale, James Maitland, comte de (1759-1839). Homme politique et économiste anglais, s’opposa aux théories d’Adam Smith.

[10] Ravenstone, Piercy (mort en 1830). Économiste anglais, partisan de Ricardo ; adversaire de Malthus.

[11] Thomas Hodgskin : Labour Defended against the Claims of Capital, Or the Unproductiveness of Capital proved with Reference to the Present Combinations amongst Journeymen, Londres : 1825, p.16. Hodgskin (1787-1869) était un publiciste et économiste anglais ; socialiste utopique.

[12] Analyse. Le terme « germanique » qui correspond à « analyse » suggère directement l’opération de division, de dé-composition.

[13] „Als hätt’er Lieb im Leibe“. Citation du Faust de Goethe (1re partie, acte III).

[14] Das Setzen.

[15] The Source and Remedy of the National Difficulties. Londres : 1821, p.6 (anonyme).

[16] Surplusbevölkerung.

[17] Surplusproduktion.

[18] The Source and Remedy…, o. c., p.4.

[19] Thomas Hodgskin : Labour defended, o. c., 1, 2, XI, p.25. La référence renvoie au cahier d’extraits de Marx.

[20] Labour defended

[21] The Economist. VI, 1.

[22] Robert Owen : Essays on the formation of the human character. Londres : 1840, p. 31. Owen (1771-1858) était un socialiste utopique anglais.

[23] Ersparung.

[24] Fourier, Charles (1772-1837). Philosophe et économiste français, socialiste utopique.

[25] Bedingungen.

[26] Vergegenständlichungen.

[27] Robert Owen : Six Lectures delivered in Manchester… Manchester : 1837, p. 57-58.

[28] Scientific power : Il s’agit là de la science en tant qu’elle fait augmenter la productivité du travail, d’où la relation, suggérée par « power », avec la puissance d’une machine, mesurable en chevaux-vapeur, par exemple.

[29] Erhält.

[30] Servants.

[31] ibid. pp. 56-7.

[32] Klassifikation.

[33] ibid. p. 58.