Nous vivons une époque de décadence. Le monde n’est peuplé que de cadavres ambulants. Tout ce qui se meut, se meut avec lenteur. Une souveraine indolence pèse sur les nations et sur les individus. Cependant, en regardant profondément dans ce charnier humain, on aperçoit la vie souterraine qui s’agite, pullule, et s’aventure parfois à la surface. Notre siècle est un siècle de transition ; sous son apparente inertie s’opère une immense transformation. Ce n’est pas encore la mort entière du vieil ordre social, et déjà c’est le commencement du nouveau. L’opération, pour être latente n’en est pas moins réelle. Gouvernement, propriété, famille, religion, tout ce qui composait l’organisme des sociétés civilisées se détraque et tombe en pourriture. Il n’y a plus de morale ; la morale du passé n’a plus de sève, celle de l’avenir n’est encore qu’un germe. Ce qui pour l’un est le bien, pour l’autre c’est le mal. La justice n’a d’autre critérium que la force ; le succès légitime tous les crimes. La pensée comme le corps se prostituent dans le commerce des intérêts mercantiles. Il n’y a plus de joies possibles, si ce n’est les joies de la brute. La dignité, l’amitié, l’amour, sont bannis de nos mœurs, gisent séparés l’un de l’autre, ou périssent strangulés sitôt qu’ils veulent se faire jour à travers cette société officiellement bourgeoise. Il n’y a plus ni grâce ni beauté dans ce monde, ni naïf sourire ni délicat baiser. Le sentiment de l’art est remplacé par le goût de l’ignoble et du grotesque. La société, dans sa décrépitude, a recours à de sanglantes flagellations pour surexciter sa vieille carcasse et se donner parfois encore d’affreux semblants de virilité. L’atonie, la gangrène ont émoussé toutes ses facultés pour le travail comme pour le plaisir. Elle ne peut plus jouir de rien. Pour elle, le travail est une peine et le plaisir un travail. Elle ne sait ni ce qu’elle veut ni ce qu’elle ne veut pas. Tout lui pèse ; elle trébuche et s’affaisse dans toutes les débauches et toutes les lâchetés. Elle voudrait sortir de cet horrible cauchemar, secouer ce fardeau de dégradation qui l’étouffe ; elle a hâte de se réveiller ; elle sait qu’elle n’a qu’à ne dresser sur ses pieds pour anéantir cette oppression, et elle est tellement énervée qu’elle n’a pas la force de se relever, pas le courage de vaincre son engourdissement. Et cependant l’idée fermente en elle, et l’illumine intérieurement dans son sommeil, en attendant qu’elle soit assez puissante pour lui faire ouvrir les yeux et rayonner par sa prunelle. Un pan de sa vie, sa robe charnelle, est pris dans le sépulcre du passé ; un autre pan, son esprit flotte au vent de l’avenir.

C’est à nous, révolutionnaires, lambeaux de l’humanité que le souffle du progrès soulève, haillons sociaux que la lumière colore de ses feux pourpres, et qu’elle arbore au-dessus des civilisés comme un épouvantail ou un drapeau, – épouvantail pour ceux qui veulent rester stationnaires, drapeau pour ceux qui veulent s’élancer en avant, – c’est à nous d’activer l’œuvre de décomposition, à nous d’essayer de déceler la pierre qui retient l’Humanité dans l’immobilisme, à nous de lui frayer les voies de l’universelle régénération.

Deux manières d’agir se présentent à celui qui veut se faire le propagateur des idées nouvelles. L’une, c’est la discussion calme, scientifique, qui sans rien abdiquer des principes, les expose, et les commente avec une exquise courtoisie, avec une ferme modération. Ce procédé consiste à infiltrer goutte à goutte la vérité dans les intelligences déjà préparées, intelligences d’élite, encore en proie à l’erreur, mais animées de bonne volonté. Missionnaires de la Liberté, prédicateurs au regard souriant, à la voix caressante, (mais non pas hypocrite,) ils versent avec le miel de leur parole la conviction dans le cœur de ceux qui les écoutent ; ils initient à la connaissance du vrai ceux qui en ont le sentiment. L’autre, c’est la discussion acerbe, bien que scientifique aussi, mais qui, campée dans les principes comme dans une cotte de mailles, s’arme du Scandale comme d’une hache pour frapper à coups redoublés sur les crânes bardés de préjugés, et les forcer à s’agiter sous leur épaisse enveloppe. Pour ceux-là, il n’y a pas de paroles assez acérées, pas d’expressions assez tranchantes pour faire voler en éclats toutes ces ignorances d’acier trempé, cette pesante et sombre armure qui aveugle et assourdit les lourdes masses populaires. Tout leur est bon – le dard aigu et l’huile bouillante – pour faire tressaillir jusque dans leur for intérieur et sous leur écaille de tortue ces intelligences apathiques, et faire résonner, en les déchirant, ces fibres qui ne résonnent pas. Circulateurs agressifs, damnés et damnateurs errants, ils marchent, sanglants et saignants, le sarcasme aux lèvres, l’idée au front, la torche au poing, à travers les haines et les huées, à l’accomplissement de leur fatale tâche ; ils convertissent comme l’esprit de l’enfer convertit : par la morsure et par le feu.

Les deux manières de procéder sont bonnes et utiles, selon le genre[s] d’auditeurs que l’on rencontre sur sa route. Il en faut des uns et il en faut des autres. C’est pour les uns et pour les autres une affaire de tempérament, une question de condition dans la société actuelle. On peut même alternativement être l’un et l’autre, selon la disposition d’esprit ou le milieu dans lequel on se trouve. Les uns comme les autres, s’ils ne bronchent pas dans les principes, s’ils restent fermes dans la liberté, sont les agents provocateurs de la Révolution. Seulement, dans nos sociétés civilisées, c’est le petit nombre qui est disposé à écouter, c’est le grand nombre qui fait la sourde oreille, et c’est par le Scandale qu’on lui perce le tympan.

Comment d’ailleurs, ne pas employer des mots forgés avec la langue du mépris pour pénétrer dans ce fumier du monde où se pavanent, comme des champignons vénéneux, les rondes et plates faces de l’ignominieuse bourgeoisie. Peut-on employer autre chose que les dents d’une fourche pour parler à ces végétations de matières légales ? Est-ce que tout cela a le sentiment ? est-ce que tout cela a la pensée ? Un homme de cœur peut-il vivre dans une pareille société ? Cela s’appelle-t-il vivre que de traîner ses jours parmi cette cohue immonde ? Est-ce ma faute à moi, est-ce notre faute à nous, qui avons au cœur la poésie de l’avenir, si la nature nous a donné des fibres pour aimer, une intelligence pour le bien, de l’enthousiasme pour le beau, et si nous ne rencontrons à chaque pas que des difformités intellectuelles et morales ? Est-ce notre faute à nous si dans pareille société nous ne trouvons à dépenser que de la haine, si nous ne pouvons nous y repaître que de dégoûts ?

O Scandale ! furie vengeresse, sois toujours ma compagne tant que ce monde sera le vieux monde, tant que l’obésité et l’obscénité bourgeoises s’épanouiront sur le velours de l’exploitation, tant que la servilité et la crétinité ouvrières ramperont dans l’ornière et sous le licou du capital !

Oui, il en faut comme moi, il en faut comme nous – les maudits, les rebelles – pour marcher inflexibles – dans la direction du progrès, pour remuer les blocs inertes, affronter les avalanches de cailloux et aplanir le chemin à ceux qui ont le même but, mais qui font la propagande avec des formes moins irritantes, de la polémique avec des épithètes plus pacifiques.

Scandale, furie vengeresse, à toi ma plume et ma lèvre !

C’est par toi que la honte entre dans le cœur de l’homme. C’est par toi que son esprit s’éveille à la lumière. C’est par toi que le méchant tremble, c’est par toi que le bon espère.

S’il y a encore, ou plutôt s’il y a déjà quelque pudeur dans le monde, Scandale, furie vengeresse, grande redresseuse des mœurs, c’est à toi qu’on le doit.

C’est toi qui force les ennemis de l’idée nouvelle de servir cette idée en la critiquant. Tout ce qui parle de socialisme, en bien ou en mal, propage le socialisme en propageant son nom. Tôt ou tard la vérité se dégage de la contre-vérité, elle a raison à la longue de ses détracteurs. Le mutisme seul lui est nuisible, et c’est toi, Scandale, qui impose la parole aux muets et, bon gré mal gré, les contraint à se faire les héraults de ce qu’ils persécutent.

Scandale, autorité anarchique, tu es plus puissante que toutes les autorités du monde officiel. Les rois et les bourgeois, les empereurs et leurs sujets ne peuvent que mettre le baillon de la mort sur la bouche des hommes ; toi, voix stridente, fibre électrique, tu fais parler même les bornes !

O Scandale ! grand éducateur des sourds et muets, souffle révolutionnaire, déité satanique, déploie tes a[î]les et vibre sur le monde ; fais jaillir l’idée de tous ces cerveaux de granit, comme les sons sibyllins du fond des grottes.

Scandale, tu es l’orgue qui fait que les fronts des civilisés se prosternent dans leur opprobre et que leur pensée s’élève jusqu’aux sphères de l’harmonie future.

Mugis et tonne encore, tempête provocatrice. L’éclat de tes mugissements est un hymne salutaire.

A toi ma plume et ma lèvre, Scandale !