Tout milieu, aussi minuscule soit-il, tend à se clôturer. On part de la critique en dénonçant ce qui existe, puis on arrive aux propositions concrètes quant à comment réagir et on s’accroche à celles-ci, comme s’il s’agissait d’un salut jamais découvert auparavant. La critique est réduite à la forme du slogan, les propositions deviennent des modèles à poursuivre pour les initiés, pour ceux qui partagent les mêmes soucis par rapport au monde qui nous entoure. Il ne reste qu’à répéter la même formule jusqu’à ce que ça se « généralise ».

Généralement, on dirige les critiques de ce genre contre les diverses manifestations du gauchisme. On lui reproche de constamment répéter les mêmes modes de parole et d’action, qui depuis longtemps ne sont rien de plus que des rituels entre ceux qui sont en attente d’une grande transformation sociale. On l’accuse de n’avoir jamais trop réfléchi quant aux moyens pour y parvenir, d’avoir transformé la révolution sociale en quelque chose d’anodin, un fantôme parmi les autres. À la fin de la journée, de temps en temps, on se demande si ce milieu d’initiés aspire vraiment à aborder cette transformation. Ce milieu pour qui dénoncer (et manifester contre) la série de merdes prédéterminées est devenu une entreprise. Car que feront tous ceux qui ont fait de leur révolte le seul fil qui les rattache à ce monde, de merde ou pas ? Où iront ces esprits qui ne savent que « militer » et « lutter » lorsqu’on en finira avec leur proie ?

Généralement on se pense exclu de ce genre de critique. En tant qu’anarchistes (et je parle de compagnons qui ont pris au sérieux la question de la révolution) on se croit immunisés contre cette inertie et contre de pareils marasmes de la pensée. Non, on se dit, j’ai fondé ma cause sur rien, et ça, c’est différent. À partir de nos analyses, on est arrivé au constat que toute transformation sociale doit nécessairement passer par un moment de destruction, parce que le pouvoir ne nous permettra pas de construire un autre monde sans en donner la plupart des conditions. Et ceci tient même au-delà de la doctrine « insurrectionaliste ». Or, on insiste sur la nécessité d’articuler la dimension destructrice de cette transformation. À cet égard, on s’éloigne des multiples pratiques « militantes » qui n’ont pas pour but de créer les conditions d’affrontement entre une grande partie de la population et le pouvoir. Non, on se dit, on est pour la conflictualité permanente, et ça, c’est différent. À partir de là, on comprend que nos aspirations sont de nature sociale, c’est-à-dire que dans les conditions où on se trouve, dans l’ordre social qui nous incarcère, il y en a d’autres pour qui cette existence est insupportable, et que donc il y a des idées, des discussions, des attaques et des rêves à partager pour faire en sorte que la révolte se propage. Ainsi on s’éloigne de la logique quantitative qui a pour but de ramasser autant d’exploités que possible et, ensuite, passer à l’assaut. Non, on se dit, on se fout des chiffres, je veux que la guerre sociale se propage, et ça, c’est différent.

Bon, tout cela est différent. Commencer par sa propre expérience, c’est bien différent de tout fondement idéologique. La projectualité révolutionnaire est bien différente du militantisme, anarchiste ou pas. Et la généralisation de la révolte, c’est tout autre chose qu’une masse d’insatisfaits. Toutefois, c’est dans cette dernière que commencent les problèmes que l’on veut traiter ici. Car c’est précisément là que nous, les anarchistes, entrons en rapport avec les autres.

Un sujet évidemment difficile, notre rapport aux autres. Quoi qu’il en soit, la difficulté commence avant même d’y entrer, ce qui est mis en évidence par le fait qu’aujourd’hui, ce rapport est inexistant et le problème est pourtant là. Admettons que, sans compter les films d’action merdiatiques côtoyant toujours les vagues de répression et les portraits de bêtes capturées pour le bien-être de tous, les anarchistes révolutionnaires ont peu de rapport avec les autres. La plupart de ces derniers n’ont jamais entendu parler de l’anarchie en tant qu’aspiration. L’idée d’une vie sans coercition et sans argent ne les a jamais effleuré et la nécessité d’attaquer le pouvoir afin d’y parvenir est pour eux aussi lointaine que Vladivostok. Admettons-le, finalement, car ni la poésie de la guerre sociale à laquelle il n’y a que quelques conceptualisations à ajouter, ni le populisme basé sur la haine « commune » contre les flics ne masqueront le fait que même si la destruction est nécessaire pour l’émancipation, cette dernière n’égale pas la première. La guerre sociale est là, mais elle est faible, et la plupart des autres s’en foutent.

Mais cela ne fait que banaliser le problème. Bien sûr, nous sommes peu nombreux et à peine visibles face aux autres. Même si on a une tendance à négliger l’importance des « chiffres », on doit admettre que dans un certain sens, aucune transformation n’est possible sans que n’y contribue un nombre considérable de gens. Mais, en tant qu’anarchistes qui aspirent à une transformation essentiellement qualitative, envisageons ce problème qualitativement et commençons par la question suivante : qui sont ces autres et qu’est-ce qu’on veut leur dire ?

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Parler des autres, c’est souvent de mauvais goût. Une des raisons à cela est le fait qu’on ne sait presque jamais de qui il s’agit quand on parle des « autres ». Les gens ordinaires, visages blêmes, exploités, ou peut-être les prolétaires, sinon les subalternes, les exclus, voir « minoritaires »… Des catégorisations qui souvent font vomir. Mais pourquoi ? Parce que chacun de ces termes présuppose trop. Chacun d’entre eux enveloppe des catégorisations normatives (dont la définition est un travail de pouvoir), économiques (œuvre de capital), sociologiques (d’académiste), urbaines (édifice des urbanistes) ou identitaires (bornées par les racistes). C’est quand même éberluant : on veut s’adresser à quelqu’un, mais toutes les catégories sociales que l’on connaît sont un travail de l’ennemi. Toutefois, cela n’étonne pas trop quand on se rend compte du fait que la catégorisation est bien une des préoccupations fondamentales du pouvoir. Ce qui devrait étonner, c’est qu’autant de compagnons tombent dans le même piège et s’adressent à ces mêmes catégories en tant que catégories. C’est ça qui fait vomir.

À qui donc s’adresser ? Il y en a pas mal qui refusent d’y penser. On s’adresse aux autres insurgés, disent-ils, et pour la même raison on écrit des communiqués indigestes où les mêmes banalités sont répétées sans fin. Car en réalité s’adresser aux autres insurgés veut souvent dire s’adresser à ceux qui font comme moi. Se retrouver dans l’auto-référence, voilà une proposition digne de la plume. Quelle qu’elle soit, cette approche porte une toute autre projectualité que celle qui nous concerne ici, et nous n’entrerons pas dans cette polémique-là. Nous nous adressons ici à ceux qui voient le besoin de diffuser les idées, non pas afin de produire des adeptes, mais afin de semer la révolte aussi bien que l’hypothèse de l’anarchie.

Il arrive que quelqu’un suggère que, peut être, les autres sont des imbéciles. Ils travaillent et ils ne savent pas qu’ils sont exploités. Ils se font enfermer et ils ne trouvent pas cela trop scandaleux. Même la prison à ciel ouvert ne les dégoûte pas, car on ne sait jamais ce qui nous attend au tournant. Et cetera.

Je crois que ceux qui parlent comme ça ont tort. En dépit de l’orgueil, ce qui est présupposé dans ce simple énoncé, c’est un matérialisme de grande vulgarité. On présuppose que les conditions matérielles dans lesquelles se trouvent les exploités, les enfermés, les oppressés en tout genre, sont tout ce qu’il y a. Que la réalité qu’on subit n’est que ce qui se trouve devant le nez de chacun. Dans l’Idéologie Allemande, Marx reproche à Stirner d’avoir cru que la chute des fantômes, des idées sacralisées, aboutirait à l’affranchissement matériel. Non, disait Karl, la révolution, c’est une affaire de contradictions matérielles qui doivent être résolues. Guerre contre les idées, cela équivaut à crier au ciel. Les contradictions matérielles, par contre, sont devant le nez de tous les exploités. Moi, je travaille. Lui, le capitaliste, s’approprie la plus-value de mon travail. Voilà une contradiction dont la résolution à grande échelle ne peut être que le communisme.

Ceux qui accusent les autres de ne pas se rendre compte de leurs propres conditions, font résonner l’argument de Marx. Mais laissons les morts ensevelir leurs morts : le vent de l’histoire ne nous porte pas vers l’anarchie. Même en partant du fait qu’il n’y a pas grand chose d’autre que de la domination et de l’exploitation dans ce monde, on n’arrive pas forcément à la conclusion que la vie sans coercition et sans argent est non seulement possible mais aussi désirable, et qu’il est digne de lutter pour y parvenir. Du moins, on n’y arrive pas par un saut de la raison. Le fait qu’on se fasse exploiter est bien compréhensible. L’enfermement fait chier, personne ne le niera. Mais l’idée qu’on pourrait en finir avec les deux aussi bien qu’avec d’autres formes de pouvoir, ce n’est pas tout à fait évident. C’est pour cette raison que l’on pose l’anarchie comme une hypothèse. Une proposition. Une étincelle. Moi, je vous propose d’y réfléchir.

Il y a bien des raisons pour qu’autant de gens s’attachent à leurs bourreaux. Pour qu’ils s’accrochent à cet enfer qui les consume. Ça ne vaut pas la peine d’évoquer les causes potentielles – laissons ce travail aux sociologues. Peut-être qu’il importe de les comprendre. Peut-être pas. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas se permettre d’étouffer toute la responsabilité individuelle en la remplaçant par des corrélations quantitatives. Responsabilité qui comprend la nécessité de réfléchir et d’essayer de comprendre les conditions dans lesquelles on se trouve. C’est le minimum d’individualité qu’on doit assumer : il y a bien des raisons pour que les autres aiment le pouvoir dont ils souffrent, mais rien n’empêche que ce fil d’accroche puisse être brisé.

Mais que veut dire « briser le fil qui nous attache au pouvoir » ? Car il y a là une grande difficulté qui est souvent négligée. Attribuer la responsabilité à ses bourreaux, très bien. Comprendre qu’il y a des responsables pour sa misère, pour le manque perpétuel d’argent, pour l’enfermement, la pollution – la liste est trop longue à évoquer. Mais ça ne suffit pas. L’idée qu’il y a des responsables de notre misère ne nous libère point de l’étreinte chaleureuse de la politique. S’il y a des responsables, on peut toujours déléguer à quelqu’un d’autre le soin de régler les choses – et les déceptions bien prévisibles pour les anarchistes n’en sont pas du point de vue démocratique. Qui sait, peut-être un nouveau parti apparaîtra pour les prochaines élections avec son bagage de promesses intenables. Du point de vue anarchiste, il faut quelque chose de plus.

Il faut arriver à l’idée que non pas un pouvoir, mais le pouvoir en tant que tel ne peut que dominer et exploiter. Il faut constater que le problème, ce n’est pas que le pouvoir fasse du mal aux gens, mais qu’en déléguant à quelqu’un le règlement de sa misère, on lui permet de faire ce qu’il veut, mal ou bien.

Ceci est notre point fondamental de critique. Et puis il y a l’hypothèse de l’anarchie, ou notre vision positive, si vous voulez. Notre modeste proposition. Trop souvent les anarchistes agissent comme si dénoncer une série suffisante des problèmes courants était la même chose que de rêver de l’anarchie. Il n’est alors pas si étonnant que quelqu’un comme Chomsky se présente comme un anarchiste en défendant l’État, et qu’une belle partie de ses adeptes ne voient aucun problème à cela.

Entendons-nous bien : on veut que la révolte se propage jusqu’au point de l’insurrection, parce qu’on est convaincu que cette dernière est une condition nécessaire pour la révolution sociale. On affirme que c’est seulement en se révoltant qu’on peut découvrir d’autres manières de vivre ensemble et de surmonter les problèmes qui nous entourent. Mais il faut aussi quelque chose de plus, et toutes les insurrections qui ont eu lieu récemment en attestent. Je ne crois pas qu’on puisse continuer à se comporter comme si nous n’avions rien à voir avec le fait qu’elles sont souvent « récupérées ». Combien de fois avons-nous sauté de joie parce que les révoltes étaient « auto-organisées » (comme si au bout du compte l’anarchie s’avérait être l’état de nature des hommes) ? Combien de fois nous sommes nous indignés qu’une révolte « anti-autoritaire » finisse par se trouver dans les mains des politicards ? Et on a fait quoi pour que ce ne soit pas le cas ?

Pour que cela n’arrive pas, il faut une critique fondamentale du pouvoir, en mots et en actes. Il faut que pas mal de ceux qui se révoltent portent cette critique dans leurs cœurs, parce que l’insurrection n’est pas un but en soi. Elle n’est qu’une condition et un moyen, pour tout un tas de choses d’ailleurs, et notamment, pour l’anarchie. Pour que pas mal de révoltés portent cette critique dans leurs cœurs, il faut que nous, les anarchistes, diffusions nos idées. Vous m’excuserez pour tous ces « il faut », mais il faut quand même arrêter d’espérer que les vœux pieux amèneront à la destruction de quelque chose d’aussi bien établi que les conditions de l’existence humaine.

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Alors, on veut que la révolte se propage, mais si on aspire à ce qu’elle vise le pouvoir existant autant que toute tentative d’en instaurer un autre, on est obligé de diffuser nos idées. Il s’agit ici d’une question qui, à mon avis, mérite plus d’attention qu’elle n’en reçoit. Une question entourée par l’éventail des dichotomies simplistes : diffusion des idées versus action, volonté de transformer tout en convaincant la société versus agir sans attendre, aussi bien que dissimuler ses propres idées versus appeler hystériquement au meurtre.

Et pourtant je crois qu’il est possible de diffuser les idées tout en défendant l’action directe et l’auto-organisation, et d’ailleurs les diffuser à ceux qui pensent que le pouvoir peut être bon, c’est-à-dire à ceux qui s’accrochent à l’hypothèse démocrate – non moins hypothétique que la nôtre.

Il y a l’opinion qu’afin de s’adresser aux non-anarchistes, il faut s’adapter aux perspectives existantes. Mais ce n’est qu’un présupposé. Car les perspectives existantes, ou perspectives courantes, c’est quoi exactement ? Est-ce que c’est la moyenne de ce qu’on pense ? On est sûr qu’on le sait assez bien ? Est-on sûr, par exemple, que tout le monde, hormis les anarchistes les plus « radicaux », est contre les violences faites aux exploiteurs ? Est-on certain qu’ils trouvent leurs « besoins immédiats » plus importants ? D’après qui ?

En fait, il semble que pas mal de ces esprits supposément médiocres se foutent de ce que les compagnons « sociaux » appellent leurs « besoins immédiats ». Car beaucoup de ceux-ci ne sont que des constructions érigées par les syndicats, les politiciens et autres parasites de ce genre. Par exemple, au travail, il y a bien des exploités qui trouvent que le sabotage est plus pertinent que le militantisme syndical. Il y a même une considérable partie qui le trouve moins répulsif que ce dernier. Aucune nécessité de toute la litanie pour l’action directe alors que « se syndiquer » ou « militer » exige toujours un prêtre. Alors quels sont ces perspectives courantes, quels sont ces besoins immédiats dont parlent les anarchistes « sociaux » ?

En fait, disons-le en passant, ces besoins existent. Certains d’entre eux sont atteignables par l’action directe. D’autres ne le sont pas – maintenir le contraire est du dogmatisme ou de la propagande. Or, il y a des besoins immédiats qui ne peuvent être résolus que par la révolution sociale.

Toutefois, c’est l’absolutisation de ces mêmes besoins, leur transformation en quelque chose d’apparemment évident, qui embrouille une grande partie des initiatives de nature prétendument sociale. Prenons un exemple. Un compagnon m’a dit qu’il trouve la lutte pour le logement importante. Moi, je suis d’accord. Mais quelle forme peut prendre cette lutte ? Une des propositions, c’est l’ouverture de squats pour ceux qui en ont besoin. En fait, c’est peut-être la seule proposition activiste possible qui soit fondée sur l’idée d’auto-organisation, ou quelque chose de proche, par rapport au logement. Mais ouvrir des squats pour les autres ?

Je ne suis pas un monstre. Je comprends l’aspiration à aider les autres. Il m’arrive de donner de l’argent à quelqu’un dans la rue, même si cela laisse toujours en moi un goût amer. Autant que je peux, j’essaie de ne pas banaliser toutes les horreurs que l’on voit et éprouve quotidiennement. Mais ouvrir des squats pour les autres en pensant que cela sert de quelque manière que ce soit à la lutte pour le logement ? Peut-être qu’on ne s’entend pas si bien. Il y a bien une raison pour qu’autant de gens n’aient pas d’endroit où dormir. C’est parce qu’il y a des propriétaires. Ceci étant, soit la lutte pour le logement est une lutte contre l’existence des propriétaires, soit la Caisse d’Allocations Familiales mène la même lutte à côté des squatteurs. Bien sûr, un squat donne des résultats concrets, au moins pour certains, tout en laissant tout le reste dans le même état de merde. Tout le monde peut faire ce qu’il ou elle veut, mais il faut arrêter de croire aux spectres.

Voilà ce que veut dire absolutiser les besoins immédiats. Le fait que tout le monde ait besoin d’un abri, ne fait pas pour autant qu’offrir une chambre dans un bâtiment plus ou moins pourri soit plus immédiat que la guerre contre tous les propriétaires et leur existence.

Mais nous flottons. Il y a déjà eu beaucoup de critiques la-dessus et on ne fait que les répéter. On maintient que nos actions et nos paroles doivent non pas s’adapter aux perspectives courantes, mais, au contraire, agir contre ces mêmes perspectives. À vrai dire, ce qui découle de ce qui a été dit plus tôt, c’est que les perspectives « courantes » ne sont que des perspectives du pouvoir – ce qui ne veut pas dire que tout le monde soit d’accord. Mais agir contre les perspectives du pouvoir, contre les perspectives de la politique et de la démocratie, cela veut aussi dire parler contre elles.

On ne donne pas trop de valeur au langage. Actions speak louder than words, dit-on. Et c’est vrai, la parole sans action, la critique de la totalité du pouvoir sans l’attaquer ici et maintenant, ne vaut pas plus que des bavardages du quotidien. C’est peut-être pour cette raison qu’on valorise plus les paroles de ceux et celles qui agissent, ou, pour être plus précis, de ceux et celles qu’on reconnaît comme agissants – qui écrivent des communiqués, des lettres de taule, etc. Les pensées et les mots des compagnons arrêtés sont importants, mais non parce qu’ils et elles se sont fait arrêter. Non parce qu’on « sait » qu’ils ou elles ont « fait quelque chose » non plus. Ils sont importants parce que ce sont des individus qui ont formulé leurs propres analyses et décidé de passer à l’action en conséquence. On s’intéresse à cette perspective-là non pas parce qu’elle serait « plus vraie » que n’importe quelle autre. Le fait qu’un compagnon soit passé à l’action ne donne pas plus de poids à son analyse. Le communiqué n’est pas plus « vrai » qu’un texte dit théorique. L’action n’est pas une manière plus crédible de convaincre les initiés potentiels.

Du point de vue des « autres », une action qui n’est pas compréhensible pour eux ne rend pas le communiqué et son analyse, le plus souvent illisible et mal diffusé au-delà du « réseau de contre-information », plus convaincant. Pour cette raison, le communiqué ne peut pas se substituer à l’analyse. Et de plus, que veut dire « convaincre » ?

Est-ce que je veux convaincre les autres que le pouvoir est essentiellement nuisible et que le capital ne peut être qu’exploitation ? Est-ce que je me sens obligé de forcer les autres à adhérer à une série de propositions ? « Adepte de l’anarchie », ça sonne un peu bizarre, non ? Que vaut une masse d’adeptes, même si cette fois elle casse des vitres ?

Face au fait que certaines actions destructives sont incompréhensibles pour certains, des compagnons optent pour décourager les autres de ce type d’action. Ma proposition est contraire : si certaines actions sont incompréhensibles pour certains, il faut diffuser les idées qui les rendent compréhensibles. Plus facile à dire qu’à faire, bien sûr. Mais en tout cas les slogans ne suffisent pas. Même dans l’appel incessant à l’attaque. Même si c’est une incitation à la révolte, la pratique de l’attaque ne se généralise pas par répétition. Elle se propage par une analyse propre, une perspective individuelle. Alors, est-ce qu’on se permet de revenir sur la question de la diffusion des idées ?

Du point de vue anti-autoritaire, diffuser les idées ne peut être qu’une incitation à la réflexion sur ses propres conditions d’existence et l’assertion des conséquences à partir de cette analyse. Ce n’est pas la violence du langage qui pousse à la révolte. « Mort à ceci » ou « mort à cela » ne diffère en soi en rien de « Liberté, égalité, fraternité ». On ne court-circuite pas l’action en évitant des questions dures (« un flic, une balle » – mais vraiment, c’est si facile ?) ou en y donnant des réponses imbéciles (l’anarchie, va-t-elle vraiment résoudre vos problèmes relationnels ?). Que perd-on en simplifiant l’analyse pour la rendre « plus approchable » ? Que gagne-t-on, sinon une foule (présentement potentielle) d’adeptes qui n’ont compris que ce qui leur a été jeté ?

Pour comble, s’adresser aux « révoltés » n’améliore pas la situation. Parler comme s’il y avait un groupe social distinct qui s’est rendu compte qu’il vit dans un monde de merde et en ce sens serait plus proche de nous, s’inscrit dans la même logique de parti. Le « révolté » n’est pas un sujet révolutionnaire, et en tant que groupe il ne se distingue en rien des « soumis ». Bien sûr, la révolte, c’est le contraire de la soumission, mais le fait de se révolter ne fait pas de moi un révolté à jamais, et cela s’applique à qui que ce soit qui ose ne pas accepter l’inacceptable, anarchistes inclus. Que veut dire alors « être révolté » ? Qu’y a-t-il d’autre que la revendication d’une identité inexistante (autant que toutes les autres identités) et d’une posture moralisante ? Ou peut-être s’agit-il de la logorrhée deleuzienne du genre « devenir-révolté » ? Non, il ne s’agit pas de ça. Il ne s’agit pas non plus de faire de ceux qui, des fois, se révoltent, les « nôtres » – comme le font des politicards de gauche. Il s’agit de se révolter. Pour soi et pour personne d’autre.

Or, semer l’idée de révolte, autant que je le comprenne, veut dire semer la disposition à se révolter ici et maintenant, indépendamment, sans forcement rejoindre d’autres. Elle part de l’individu. De ce qu’il trouve important et ce qu’il trouve assez digne pour se battre. La révolte ne vaut pas grand chose si on ne sait pas pour quoi on se révolte. Et cela, il faut qu’on le comprenne bien.

Parce que même parmi les compagnons, il y en a qui ne réfléchissent pas à ce qui est important pour eux-mêmes. Qui négligent les points les moins lisses de l’analyse et qui passent donc à autre chose dès qu’une autre Église leur offre des réponses qu’ils n’ont pas trouvé dans l’anarchisme. Oui, on disait tout à l’heure qu’eux aussi sont responsables d’eux-mêmes. Mais la faute n’incombe pas seulement à eux. Car l’anarchisme devient une église parmi les autres dès qu’il opte pour la simplification de son analyse au nom de la compréhensibilité supposée. L’anarchisme devient une église lorsqu’il se présente comme ayant toutes les réponses, même aux questions les plus difficiles. On sait bien que la seule église qui illumine est celle qui brûle.

Il n’y a pas des niveaux d’initiation à l’anarchie. Il n’y a pas un passage de « l’ABC de l’anarchisme » aux profondeurs de l’analyse anti-autoritaire. Sous cet éclairage, il n’y a pas des « autres » séparés de « nous » non plus. Les compagnons anarchistes, comme chacun, sont touchés par la même nécessité de réfléchir à leurs propres conditions et à comment agir dessus. Notre critique, nos paroles et actions visent donc un individu capable d’utiliser sa tête et prendre des décisions pour lui-même. C’est pour cela que certains d’entre nous soulignent toujours la nécessité du conflit et l’absurdité de l’unité. Moi, je cherche quelqu’un qui puisse assumer sa position et me confronter à partir de cela ; c’est la seule manière de solidifier sa propre pensée, en partageant des points critiques qu’on avait pas aperçu, que l’on a négligé à cause de quelques préjugés ou qu’on a tout simplement oublié par paresse intellectuelle.

On a rien à enseigner aux masses, aux prolos ou n’importe qui d’autre. On n’a rien à enseigner aux compagnons non plus. Parce qu’il ne suffit pas de chercher quelqu’un qui soit d’accord avec nos idées et nos actions. Lorsque quelqu’un accomplit une action, il ne s’agit pas du tout de décider si l’on est pour ou contre, ni pour les anarchistes, ni pour les autres. Le choix entre pour et contre se défile dans toute sa débilité comme lorsqu’il s’agit des nombreuses discussions sur les émeutes en Angleterre en 2011. On est pour ou contre ? On les « like » ou pas ? D’un côté, il y a ceux et celles qui disent que la violence pour la violence, c’est pas bon, et de plus, la violence contre les passants, c’est pas trop cool. De l’autre, il y a les compagnon-e-s hypnotisé-e-s par les images de double decker en feu. À la fin, les deux côtés se retrouveront en défendant ce en quoi ils n’ont jamais cru, tout en négligeant les détails moins rassurants. Il est rare d’y trouver la question des motivations qui agitent ces événements. Même si c’est le seul critère selon lequel on pourrait s’y reconnaître. Vous me corrigez si j’ai tort.

Je crois que cela, c’est le cœur du problème qu’on a opté d’envisager ici. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre. Face aux émeutes ; face aux actions plus ou moins géniales, plus ou moins bêtes (parce qu’il y en a, croyez-moi) ; puis, face à certaines positions théoriques ; finalement, face à l’anarchisme lui-même. En vrai, être pour et être contre renvoie à une seule et même chose : à une opinion vide qui ne fait que suivre. Une masse de moutons, sans vouloir offenser aucun véritable mouton. Être pour l’anarchisme ou même l’anarchie, c’est comme être pour le fait d’embrasser celui ou celle qu’on aime. C’est un monstrueux déplacement de question. C’est une constante qui perce le cœur malgré sa banalité : la seule question, c’est qu’est-ce que tu vas en faire ?

Ce qu’on veut propager, c’est que les individus pensent pour eux-mêmes et agissent en conséquence. On ne peut pas négliger l’immensité d’une telle tâche qui ne fait que correspondre à l’immensité de nos aspirations. Et pour une tâche si immense, on ne peut pas se permettre de remplacer la pensée par ses raccourcis prétendus.

Quand on met le feu, il faut souffler pour qu’il s’étende.