« Vous menez la guerre ? Vous craignez votre voisin ? Alors enlevez donc les bornes frontières – Ainsi vous n’aurez plus de voisins. Mais vous voulez la guerre, et c’est pourquoi vous posez d’abord des bornes frontières. » (Friedrich Nietzsche)

La Hongrie est en train de recouvrir d’une clôture ses bornes frontières avec la Serbie : haute de quatre mètres et longue de 175 kilomètres, elle vient marquer une attitude claire contre les voisins indésirables – no entry ! La légitimation est la suivante : la Hongrie aurait déjà marchandé au plus haut sur le marché européen annuel de la migration par rapport à tous les autres Etats, et n’est donc pas disposée à stocker davantage de marchandises inutilisables. L’Espagne tient la même position : dans les deux enclaves de Ceuta et Melilla au Nord du Maroc, les nombreuses grilles de six mètres de haut qui existaient déjà sont régulièrement doublées. De plus, de nouvelles lois permettent désormais officiellement à la Guardia Civil de tabasser et de rejeter directement du côté marocain la marchandise étrangère inutilisable qui parvient malgré tout à franchir cette barrière théoriquement hermétique. Morts ou vifs. La Grèce, dont la crise capitaliste vogue vers son zénith, laisse soit les réfugiés crever dans la rue, soit les incarcère dans des camps où les portes des cellules restent fermées 23 heures par jour. Et quand le résultat n’est pas le meurtre par manque de soins médicaux comme ce fut le cas pour un Syrien le 24 juillet dans un camp de Lesbos, qu’est-ce qu’on veut de plus ? Calais, petite ville portuaire, est un autre exemple de l’hospitalité européenne. Depuis des années, cette petite ville endormie est le goulet d’étranglement qui relie le continent européen à l’Angleterre. La semaine dernière, des centaines de réfugiés ont tenté de prendre d’assaut l’Eurotunnel : tabassages, traumatismes et morts (11 morts depuis début juin 2015) ont été et restent les conséquences de l’action des flics français et anglais – et cela se produit depuis des années ! Au même moment en Allemagne, des néonazis multiplient les attaques incendiaires contre des centres d’hébergement de demandeurs d’asile, tandis que les administrateurs de ces mêmes foyers n’agissent pas de manière moins fasciste. A la frontière du Tessin (Suisse/Italie), des drones sont en intervention pour débusquer et arrêter les indésirables. A travers toute la Suisse, de nouveaux camps sont prévus, en montant des villages de tentes ou en réutilisant des bunkers de la protection civile. Ici aussi, on procède conformément à la devise :

« Les bons dans le petit pot, les mauvais dans votre jabot. »[1]

Et de manière plus efficace encore que presque partout ailleurs en Europe. Le principal, c’est que tout se passe sans encombre, vite et discrètement.

Face à cette guerre intérieure de l’Europe contre les indésirables, dont ce qui est décrit ci-dessus ne constitue que la pointe émergée de l’iceberg, l’émotion devrait au moins être de mise.

Emotion ?

Non, je ne parle pas d’émotion humanitaire qui provoque un ersatz d’action comme des dons pour soulager sa mauvaise conscience, ou le fait de s’occuper de « victimes » passives. Ce dont je parle, et qui manque manifestement, c’est d’une émotion révolutionnaire qui, poussée par la clarté, l’empathie et la rage, se dirige contre les structures qui exercent cette terreur quotidienne. Il ne suffit pas d’avoir conscience de ces structures glaciales et meurtrières de l’Etat et de l’économie, pas plus qu’il ne s’agit d’accepter en silence la guerre sociale qui gronde ici. La désolation et la complainte ne font que servir une résignation rampante qui finit par tout bouffer, y compris la peine. Pour que l’émotion devienne révolutionnaire, elle a besoin d’idées subversives ; de la perspective d’une vie empreinte de dignité pour toutes et tous ; et par conséquent du rejet de tous les mécanismes autoritaires qui forment cette société. Ce processus signifie engager une confrontation quotidienne avec soi même et avec la société, créer et approfondir des liens sociaux directs et cultiver une certaine audace. Ce n’est qu’ainsi que cette sorte d’émotion peut se transformer en une action directe, qui donnera à son tour de nouvelles idées pour d’autres actions.

Une chose est claire : les bornes frontières doivent dégager ; ceux qui les forgent, les transportent, les placent, les protègent, les possèdent, les gèrent doivent dégager ; ceux qui ordonnent et planifient leur mise en place doivent dégager ; ceux qui en testent et en améliorent la qualité doivent dégager. Tout doit dégager !

[1] NdT : "Die Guten ins Töpfchen, die Schlechten ins Kröpfchen" est une expression populaire tirée du Cendrillon des frères Grimm (1812), où l’infortunée se fait aider d’oiseaux pour trier les lentilles renversées dans de la cendre. L’expression signifie sélectionner la petite partie intéressante au sein d’une masse sale et informe.