Titre: Recueil de Textes d'Hakim Bey aka Peter Lamborn Wilson
Sous-titre: Recueil de Textes d'Hakim Bey
Auteur·e: Bey Hakim
Sujet: anarchisme
Date: 2018

I. Couronne Noire et Rose Noire

Dans notre sommeil nous ne pouvons rêver que de deux formes de gouvernement - l'anarchie et la monarchie. La primordiale conscience-racine ne comprend rien à la politique pas plus qu'elle ne joue fair-play. Un rêve démocratique ? un rêve socialiste ? Impossible.

Que mes REM m'apportent de fantastiques visions quasi prophétiques ou de simples satisfactions de viennoiseries, seuls les rois et les "sauvages" peuplent mes nuits. Monades et nomades...

Les jours sans vie, lorsque rien ne brille de sa propre lumière, entrent furtivement et s'insinuent et suggèrent que nous fassions des compromis avec la réalité triste et terne. Mais dans les rêves nous ne sommes jamais gouvernés que par l'amour ou la sorcellerie, qui sont les armes des chaoticiens et des sultans.

Au sein d'un peuple qui ne peut créer ou jouer mais ne peut que travailler, les artistes ne connaissent d'autres choix que l'anarchie et la monarchie. Comme le rêveur, ils doivent posséder et possèdent effectivement leurs propres perceptions et à cause de cela ils doivent sacrifier le vulgaire social à une "Muse tyrannique". L'Art meurt lorsqu'il est traité avec déférence. Il doit souffrir la sauvagerie du rustre ou avoir la bouche emplie d'or par quelque prince. Les bureaucrates et les vendeurs l'empoisonnent, les professeurs le mastiquent et les philosophes le recrachent. L'Art est une sorte de barbarisme byzantin qui ne sied qu'aux nobles et aux barbares. Si vous aviez connu la douceur de vivre d'un poète sous le règne vénal, corrompu, décadent, inefficace et ridicule d'un Pacha ou d'un Emir, de quelque shah Qajar, de quelque roi Farouq, de quelque reine de Perses, vous sauriez que c'est ce que tout anarchiste doit vouloir et désirer. Comme ils aimaient les poèmes et les peintures ces fous morts et débauchés, combien ils absorbaient des roses et des tulipes !

Haïssez leur cruauté et leurs caprices, oui, mais au moins admettez qu'ils étaient humains. Les bureaucrates, cependant, qui tapissent les murs de l'esprit avec de la merde sans odeur - eux si gentils et si gemutlich - eux qui polluent l'air avec du fiel - ils ne méritent même pas la haine. Ils existent à peine en dehors de l'Idée exsangue qu'ils servent.

Et puis, le rêveur, l'artiste, l'anarchiste, ne partagent-ils pas quelque nuance de cruel caprice avec les plus outrageux des nababs ? La vie peut-elle émerger sans quelque folie, quelque excès, quelque combat héraclitien ? Nous ne régnons pas, mais nous ne pouvons ni ne serons dirigés.

En Russie, les anarchistes narodniks éditaient parfois une ukase ou un manifeste au nom du Tsar dans lequel l'autocrate se plaignait que les seigneurs avares et les officiels sans cœur l'avaient enfermés dans son palais et l'avaient coupés de son peuple bien aimé. Il y proclamait la fin du servage et appelait les paysans et les travailleurs à se soulever en Son Nom contre le gouvernement.

A plusieurs reprises ce complot réussit à fomenter des révoltes. Pourquoi ? Parce que les simples actes du chef absolu agissent métaphoriquement comme un miroir de l'unique et extrême absolu du Moi. Chaque paysan regardait en cette légende et y voyaient leur propre liberté - une illusion, mais une illusion qui a emprunté sa magie à la logique du rêve.

C'est un mythe semblable qui doit avoir inspiré les Fulmineurs et les Antinomiens et les Hommes de la Cinquième Monarchie qui s'accola aux jacobites avec ses cabales érudites et ses conspirations sanglantes. Les mystiques radicaux furent trahis d'abord par Cromwell et ensuite par la Restauration - pourquoi, dès lors, ne pas rejoindre les chevaliers irrévérencieux et les comtes pompeux, avec les rosicruciens et les maçons du Rite Ecossais, afin de mettre un Messie occulte sur le trône d'Albion ?

Parmi un peuple qui ne peut concevoir une société humaine sans un monarque, les désirs des radicaux peuvent être exprimés en des termes monarchiques. Parmi un peuple qui ne peut concevoir l'existence sans la religion, les désirs radicaux peuvent emprunter le langage de l'hérésie.

Le Taoïsme a rejeté l'ensemble de la bureaucratie du Confucianisme mais conserva l'image de l'Empereur Sage qui reste silencieux sur son trône en ne faisant strictement rien.

Dans l'Islam, les Ismaéliens reprirent l'idée de l'Imam issu de la maison du Prophète et la métamorphosèrent en l'Imam de Tous les Etres, le moi parfait qui est au-delà de la Loi et des règles, qui est en racheté par l'Unique. Et cette doctrine les mena à la révolte contre l'Islam, à la terreur et à l'assassinat au nom d'une auto-libération et d'une réalisation totale purement ésotériques.

L'anarchisme classique du 19e siècle se définissait lui-même comme une lutte contre la royauté et l'église, et par conséquent, sur le plan de l'éveil, il se considérait comme égalitaire et athéiste. Cette rhétorique cependant obscurcit ce qui se passe réellement : le "roi" devient l'"anarchiste", le "prêtre" un "hérétique". Dans cet étrange duo de mutation, le politicien, le démocrate, le socialiste, l'idéologue rationaliste ne peuvent trouver aucun place ; ils sont sourds à la musique et manquent de tout sens du rythme. Le Terroriste et le Monarque sont des archétypes, les autres ne sont que de simples fonctionnaires.

Une fois l'anarchiste et le roi se tranchèrent la gorge l'un à l'autre et dansèrent une danse de mort - une magnifique bataille ! Aujourd'hui, cependant, tout deux sont relégués dans les poubelles de l'histoire - ce sont des has-beens, des curiosités d'un passé plus cultivés. Ils tournent l'un sur l'autre si vite qu'ils semblent fusionner… peuvent-ils être devenus d'une quelconque manière une seule et même chose, des jumeaux siamois, un Janus, un monstre de foire ?

L'Anarchisme Ontologique proclame platement et presque sans intelligence : oui, les deux sont à présent un. Comme une seule entité l'anarchiste/roi est à présent renaît ; chacun d'entre nous est le maître de sa propre chair, de ses propres créations.

Nos actions sont justifiées par ordonnance et nos relations sont formées par des traités avec d'autres autarques. Nous édictons la loi pour nos propres domaines - et les chaînes de la loi ont été brisées. Aujourd'hui peut-être survivons-nous comme de simples Prétendants - mais même en ce cas nous pouvons saisir pour quelques instants quelques mètres carrés de la réalité sur laquelle imposer notre volonté absolue, notre royaume . L'Etat, c'est moi !

Si nous sommes liés par une quelconque morale ou une quelconque éthique, elles doivent être issues de nous-mêmes, telles que nous les avons imaginées, fabuleusement plus exaltées et plus libératrices que l'"acide morale" des puritains et des humanistes. "Nous sommes des Dieux" - "Vous êtes Cela".

Les mots monarchisme et mysticisme sont utilisés ici en partie pour épater ces anarchistes égalito-athéistes qui réagissent avec une pieuse horreur à toute mention d'une quelconque pompe ou superstition. Pas de révolution au champagne pour eux !

Notre marque de fabrique anti-autoritaire, cependant, se développe sur un paradoxe baroque, elle favorise des états de conscience, des émotions et une esthétique primant sur tous les dogmes et les idéologies pétrifiées, elle embrasse les multitudes et se délecte des contradictions. L'anarchisme ontologique est un lutin pour de grands esprits. La traduction du titre (et du terme clé) du magnum opus de Max Stirner, L'Ego et sa Propriété a mené à une subtile mésinterprétation de l'"individualisme". Le mot Ego est chargé de frayeurs et alourdi par l'héritage freudien et protestant. Une lecture attentive de Stirner suggère que l'Unique et sa Propriété reflète plus l'intention de l'auteur, puisqu'il n'a jamais défini l'ego comme en opposition à la libido, ou en opposition à l'âme ou à la foi.

Stirner bien qu'il ne parle pas de métaphysique donne cependant un caractère d'absolu à son Unique. De quelle manière cet Einzige diffère-t-il du Moi de l'Advaita Vedanta ? Tat tvam asi : Tu (Moi individuel) es Cela (Moi Absolu).

Beaucoup sont ceux qui croient que le mysticisme "dissout l'ego". C'est stupide. Seule la mort réalise cela (ou du moins selon notre assomption sadducéeenne). Le mysticisme ne détruit pas plus le moi "animal" - ce qui reviendrait au suicide. Ce que le mysticisme essaye véritablement à faire est de surmonter la fausse conscience, l'illusion, la Réalité Consensuelle et tous les échecs qui accompagnent ces maladies. Le véritable mysticisme crée un "moi en paix", un Moi avec le pouvoir. La plus haute tâche de la métaphysique (accomplie par Ibn Arabi, Boehme, Ramana Maharshi) est en un sens l'autodestruction, afin d'identifier le métaphysique et le physique, le transcendant et l'immanent, tout en un. Certains monistes radicaux ont poussé cette doctrine bien au-delà d'un simple panthéisme ou d'un mysticisme religieux. Une appréhension de l'unité immanente de l'être inspire certaines hérésies antinomiennes (comme les Fulmigateurs ou les Assassins) que nous considérons comme nos ancêtres.

Stirner lui-même semble sourd aux résonances spirituelles possibles de l'Individualisme - et en cela il appartient au 19e siècle, né longtemps après la déliquescence de la Chrétienté mais bien trop avant la découverte de l'Orient et de la tradition des illuminés occultes de l'alchimie occidentale, de l'hérésie révolutionnaire et de l'activisme occultiste. Stirner a, avec raison, méprisé ce qu'il connaissait sous le terme de "mysticisme", une simple sentimentalité piétiste basée sur l'abnégation et la haine du monde. Nietzsche jeta l'opprobre sur "Dieu" quelques années plus tard. Depuis lors, qui a osé suggérer que l'Individualisme et le mysticisme pourraient être réconciliés et synthétisés ?

Les ingrédients qui manquent dans Stirner est le concept de la conscience non ordinaire. La réalisation du moi unique (ou de l'ubermensch) doit se réverbérer et s'étendre comme les vagues ou les spirales ou comme la musique qui embrasse l'expérience directe ou la perception intuitive du caractère unique du moi réalisé. Cette réalisation submerge et efface toute dualité, toute dichotomie et la dialectique aussi. Elle porte en elle-même, comme une charge électrique, un sens intense de valeur : elle "divinise" le moi.

Etre/Conscience/Béatitude (satchitananda) ne peuvent être simplement d'autres "fantômes" stirnériens ou d'autres "roues dans la tête". Cela n'invoque pas exclusivement le principe transcendant pour lequel le Einzige doit sacrifier son unicité. Cela exprime simplement que la conscience intense de l'existence elle-même résulte en une béatitude - ou en langage moins chargé en une conscience évoluée. Après tout le but de l'Unique est de posséder tout ; le moniste radical atteint ce but en identifiant le moi avec la perception, comme le peintre chinois devient le bambou et ainsi peut se peindre lui-même.

Malgré tout l'"union des Uniques" de Stirner et l'exaltation de la vie de Nietzsche, leur individualisme semble quelque peu drapé dans une attitude de froideur vis-à-vis des autres. En partie ils réagissaient contre l'attitude suffocante du 19e siècle, de son altruisme et de sa sentimentalité… Mais en partie aussi ils ont renié ce que quelqu'un (Mencken ?) a appelé l'"Homo Boobensis".

Et cependant, en lisant derrière et en dessous de la couche de glace, nous découvrons des traces d'une doctrine ardente - ce que Gaston Bachelard aurait pu appeler "une Poésie de l'Autre". La relation de l'Einzige avec l'Autre ne peut être définie ou limitée par une institution ou une idée. Et déjà clairement, et cependant paradoxalement, l'Unique dépend de la complémentarité avec l'Autre et ne peut et ne sera pas réalisé par une isolation absolue.

Les exemples des "enfants loups" ou enfants sauvages suggèrent que l'enfant humain privé de la compagnie humaine pendant une trop longue période n'atteindra jamais à la conscience humaine - et n'acquérra jamais le langage. L'Enfant Sauvage fournit, peut-être, une métaphore à l'Unique - et marque cependant simultanément le point précis où se rencontrent l'Unique et l'Autre afin de s'unifier - ou bien échouent à atteindre et à posséder tout ce dont ils sont capables.

L'Autre est Miroir du Moi - l'Autre est notre témoin. L'Autre complète le Moi - l'Autre nous donne la clé de la perception de l'unicité dans l'être. Quand nous parlons de l'être et de la conscience, nous soulignons le Moi ; lorsque nous parlons de béatitude nous impliquons l'Autre.

L'acquisition du langage tombe sous le signe de l'Eros - toute communication est essentiellement érotique, toutes les relations sont érotiques. Avicenne et Dante proclamèrent que l'amour fait se mouvoir les étoiles et les planètes - le Rig Veda et la Théogonie d'Hésiode proclament tout deux l'Amour comme étant le premier Dieu né à la suite du Chaos. Les affections, les affinités, les perceptions esthétiques, les belles créations, la convivialité - toutes ces précieuses possessions de l'Unique proviennent de la conjonction du Moi et de l'Autre dans la Constellation du Désir.

Ici encore le projet commencé par l'Individualisme peut se voir évolué et revivifié par une greffe avec le mysticisme - et tout particulièrement avec le tantra. Comme technique ésotérique séparée de l'hindouisme orthodoxe, le tantra offre un tissu symbolique ("Un Réseau de Joyaux") pour l'identification des plaisirs sexuels et de la conscience non ordinaire. Toutes les sectes antinomiennes ont contenu quelque aspect "tantrique", des familles de l'Amour et des Frères Libres et des Adamites de l'Europe jusqu'aux soufis pédérastes de la Perse et aux alchimistes taoïstes de Chine. Et même l'anarchisme classique a eu ses moments tantriques : les Phalanstères de Fourier, l'"Anarchisme Mystique" d'Ivanov et autres symbolistes russes fin de siècle, l'érotisme incestueux de Sanine, les étranges combinaisons du nihilisme et du culte de Kali qui inspira le Parti Terroriste Bengali (auquel mon gourou tantrique Sri Kamanaransan Biswas a l'honneur d'appartenir).

Cependant, nous proposons un syncrétisme plus approfondi de l'anarchisme et du tantra que tous ceux-ci. En fait, nous suggérons simplement que l'Anarchisme Individuel et le Monisme Radical doivent être considérés comme un seul et unique mouvement.

Cet hybride a été appelé le "matérialisme spirituel", un terme qui incinère toutes les métaphysiques dans le feu de l'unicité de l'esprit et de la matière. Nous aimons aussi le terme d'"Anarchisme Ontologique" car il suggère que l'être lui-même reste dans un état de "chaos divin" où tout est possible, un état de création continuelle.

Dans ce flux, seul le jiva mukti, ou l'individu libéré est auto-réalisé et donc monarque ou possesseur de ses perceptions et de ses relations. Dans ce flot incessant, seul le désir offre quelque principe d'ordre et donc la seule société possible (comme Fourier l'avait compris) est celle des amants.

L'Anarchisme est mort, vive l'Anarchie ! Nous n'avons plus besoin du masochisme révolutionnaire ou de l'autosacrifice idéaliste - ou de la frigidité de l'Individualisme avec son dédain pour la convivialité - ou des superstitions vulgaires de l'athéisme, du scientisme et du progressisme du 19e siècle. Tout ce poids mort ! Les tristes mallettes prolétariennes, les lourdes malles bourgeoises, les ennuyeux portes manteaux philosophiques - par-dessus bord !

De ces systèmes nous ne voulons que leur vitalité, leur force de vie, leur intransigeance, leur colère, leur puissance, leur shakti. Mais avant de jeter l'inutile par-dessus bord, nous pillerons les bagages de leurs revolvers, de leurs bijoux, de leur drogue et des autres objets utiles, en ne gardant que ce que nous aimons et en jetant le reste. Pourquoi pas ? Sommes-nous des prêtres d'un culte devant garder les reliques et les restes de nos martyrs ?

Le monarchisme aussi a quelque chose que nous voulons - une grâce, une facilité, une fierté, une super abondance. Nous prendrons cela, et jetterons les liens d'autorité et a torture dans les poubelles de l'histoire. Le mysticisme a quelque chose dont nous avons besoin - la maîtrise de soi, la conscience exaltée, des réserves psychiques, la puissance. Cela nous l'exproprierons au nom de notre insurrection - et nous laisserons les liens de la morale et de la religion se décomposer.

Comme les Fulmineurs avaient l'habitude de dire en saluant les "compagnons" - du roi au mendiant - "Réjouis-toi ! Tout est nôtre !"


II. Critique de l'Auditeur

Parler trop & ne pas être entendu : cela rend suffisamment malade. Mais se faire des auditeurs : cela pourrait bien être pire. Les auditeurs pensent qu’écouter suffit — comme si leur vrai désir était d’écouter avec les oreilles de quelqu’un d’autre, de sentir avec la peau de quelqu’un d’autre...

Le texte (ou l’émission) qui changera la réalité : Rimbaud avait rêvé de cela, puis il laissa tomber avec dégoût. Mais il nourrissait une idée trop subtile de la magie. La vérité nue est peut-être que les textes ne peuvent changer la réalité que s’ils inspirent au lecteur de voir & d’agir, plutôt que de simplement voir. Les Ecritures Saintes faisaient cela autrefois ; mais les Ecritures Saintes sont devenues une idole. Voir à travers ses yeux serait posséder (dans le sens vaudou) une statue... ou un cadavre.

Voir & la littérature du voir, c’est trop facile. L’illumination, c’est facile. « C’est facile d’être un soufi » me dit un jour un shayk persan. « Ce qui est difficile, c’est d’être humain. » L’illumination politique est encore plus facile que l’illumination spirituelle : ni l’une ni l’autre ne change le monde, ni même la personne. Soufisme & situationnisme, ou shamanisme & anarchie : les théories avec lesquelles j’ai joué ne sont que cela, des théories, des visions, des manières de voir. De manière significative, la « pratique » du soufisme consiste en la répétition de mots (dhikr). Cette action elle-même est un texte, & rien d’autre qu’un texte. Et la « praxis » de l’anarcho-situationniste revient au même : un texte, un slogan sur un mur. Un moment d’illumination. Eh bien, ce n’est pas totalement dépourvu de valeur : mais après-coup qu’y aura-t-il de différent ?

Nous aimerions purger au moins notre radio de tout ce qui passe à côté de la chance de précipiter cette différence. De même qu’il existe des livres qui ont inspiré des crimes stupéfiants, nous voudrions diffuser des textes qui amèneraient les auditeurs à saisir (ou au moins à faire un geste pour saisir) le bonheur que Dieu nous refuse. Des exhortations à détourner la réalité. Mais plus encore, nous voudrions purger nos vies de tout ce qui nous empêche ou nous retarde à nous mettre en route, pas pour vendre des fusils & des esclaves en Abyssinie, pas pour être soit bandit soit flic, pas pour échapper au monde ou pour le gouverner, mais pour nous ouvrir à la différence.

A cet égard, je partage avec les moralistes les plus réactionnaires la présomption que l’art peut réellement avoir un effet sur la réalité, & je méprise les libéraux qui disent que tout art devrait être autorisé puisque, après tout, ce n’est que de l’art. C’est pourquoi j’en suis venu à pratiquer ces catégories d’écriture & de radio les plus haïssables aux yeux des conservateurs : la pornographie & l’agit’prop, dans l’espoir d’éveiller le trouble chez mes lecteurs/auditeurs et en moi-même. Mais je m’accuse d’inefficacité, de futilité, même. Trop peu de choses ont changé. peut-être que rien n’a changé.

L’illumination est tout ce que nous avons, & même si nous avons dû l’arracher de l’étreinte de gourous corrompus & d’intellectuels rabacheurs & suicidaires. De même pour notre art : qu’avons-nous accompli d’autre si ce n’est verser notre sang pour le monde spectral d’idées & d’images à la mode.

Ecrire nous a amenés jusqu’au bord même au delà duquel écrire pourrait être impossible. Tout texte suceptible de survivre à ce plongeon par-dessus bord — dans je ne sais quel abîme ou abyssinie qui se trouverait de l’autre côté — devrait être virtuellement auto-créé — comme un miraculeux trésor caché de rouleaux tibétains Dakini ou l’original embryonnaire des textes spirituels du Tao — & absolument incandescent comme les derniers messages hurlés par une sorcière ou un hérétique brûlant sur le bûcher (pour paraphraser Artaud).

Je sens ces textes trembler juste derrière le voile.

Et si l’humeur nous prenait de renoncer à la fois à la simple objectivité de l’art & à la simple objectivité de la théorie ? De nous risquer dans l’abîme ? Et si personne ne suivait ? C’est peut-être aussi bien : nous pourrions bien trouver nos égaux parmi les Hyperboréens. Et si nous devenions fous ? Eh bien, c’est le risque. Et si nous nous ennuyions ? Ah...

Il y a quelque temps déjà, nous avions tout misé sur l’irruption du merveilleux dans la vie quotidienne : nous avons gagné, un peu, puis lourdement perdu. Le soufisme en fait était bien plus facile, bien plus. Alors, on met tout au clou, jusqu’au dernier misérable petit gribouillage ? On double nos enjeux ? On triche ?

C’est comme s’il y avait des anges dans la pièce à côté, derrière des murs épais : en train de discuter ? de baiser ? On ne peut discerner un seul mot.

Pouvons-nous nous recycler à cette date tardive et devenir chercheurs d’un trésor caché ? Et avec quelle technique, sachant que c’est précisément la technique qui nous a trahis ? Le dérangement des sens, l’insurrection, la piété, la poésie ? Sachant à quoi ressemble un truc de charlatan à deux balles. Mais sachant ce qui pourrait ressembler à la connaissance du soi divin : elle pourrait créer ex nihilo.

Pour finir, cependant, il deviendra indispensable de quitter cette cité qui plane immobile au bord d’un crépuscule stérile, comme le Joueur de flûte de Hamelin après que tous les enfants furent détournés. Peut-être qu’il existe d’autres cités, qui occupent le même espace & le même temps, mais... différentes. Et peut-être qu’il existe des jungles dans lesquelles la pure illumination est obscurcie par la lumière noire des jaguars. Je n’en ai pas la moindre idée...

& je suis empli de terreur.


III. Imagination

Il y a un temps pour le théâtre. Quand l’imagination d’un peuple va faiblissant, alors monte en lui la propension à voir ses légendes présentées sur scène devant lui : il peut à présent supporter ces grossiers substituts à l’imagination. Mais pour ces âges auxquels appartient le rhapsode épique, le théâtre et l’acteur déguisé en héros est une entrave à l’imagination plutôt qu’un moyen de lui donner des ailes. : trop étroit, trop précis, trop lourd, trop petit pour elle qui est faite de rêve et de vols d’oiseaux (Nietzsche).

Mais bien sûr, le rhapsode, qui apparaît ici un pas seulement derrière le shaman (« ... rêve et vol d’oiseau ») doit aussi être considéré comme une sorte de medium ou de pont qui se tient entre « un peuple » et son imagination. (Note : nous utiliserons le mot « imagination » parfois dans le sens de William Blake & parfois dans le sens de Gaston Bachelard, sans opter pour une détermination « spirituelle » ou pour une détermination « esthétique » & sans recourir à la métaphysique). Un pont va d’une rive à l’autre (« traduit »,, « sert de métaphore ») mais n’est pas l’original. Et traduire, c’est trahir. Même le rhapsode fournit un peu de poison à l’imagination.

L’ethnographie, cependant, nous autorise à soutenir la possibilité de sociétés dans lesquelles les shamans ne sont pas des spécialistes de l’imagination, mais où chacun est une espèce particulière de shaman. Dans ces sociétés, tous les membres — à l’exception des handicapés psychiques — agissent en shamans & en bardes, pour eux-mêmes comme pour leur peuple. Par exemple, certaines tribus amérindiennes des Grandes Plaines ont développé la plus complexe de toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs, assez tard dans leur histoire (peut-être en partie grâce aux fusils & chevaux, technologies de la culture européenne qu’ils ont adoptées). Chaque personne ne pouvait acquérir une identité complète & une appartenance entière au « Peuple » que par la Quête visionnaire & sa promulgation artistique pour la tribu. Ainsi, chaque personne devenait un « rhapsode épique » en partageant son individualité avec la collectivité.

Les Pygmées, qui sont parmi les cultures les plus « primitives », ne produisent ni ne consomment leur musique, mais deviennent en masse « la voix de la forêt ». ہ l’autre bout de l’échelle, parmi les sociétés complexes d’agriculteurs, comme Bali au seuil du 20ème siècle, « chacun est un artiste » ( & en 1980 un mystique javanais me dit : « chacun doit être un artiste ! »).

Les buts de l’Immédiatisme se trouvent quelque part le long de la trajectoire que décrivent à peu près ces trois points (Pygmées, Indiens des Plaines, Balinais) qui ont tous été reliés au concept anthropologique de « shamanisme démocratique ». Les actes créatifs eux-mêmes, conséquences externes de l’intériorité de l’imagination, ne sont pas médiés & aliénés (dans le sens où nous utilisons ces termes) quand ils sont accomplis PAR tous POUR tous, quand ils sont produits mais pas reproduits, quand ils sont partagés mais pas fétichisés. Bien sûr ces actes sont réalisés par une médiation d’un genre quelconque & dans une certaine mesure, comme le sont tous les actes — mais ils ne sont pas encore devenus des forces d’extrême aliénation entre quelque Expert/Prêtre/Producteur d’un côté, & quelque malheureux « profane » ou consommateur de l’autre.

Par conséquent, des médias différents produisent différents degrés de médiation, & peut-être même qu’ils peuvent être classés sur cette base. Ici tout dépend de la réciprocité, d’un échange plus ou moins égal de ce que l’on pourrait nommer « quanta de l’imagination ». Dans le cas du rhapsode épique qui sert d’intermédiaire à la vision pour la tribu, une grande part du travail — ou du rêve actif — reste encore à faire par les auditeurs. Ils doivent participer imaginativement à l’acte de raconter/écouter & doivent évoquer des images de leur propre réserve de pouvoir créatif pour compléter l’acte du rhapsode.

Dans le cas de la musique pygmée, la réciprocité n’est pas loin de devenir aussi complète que possible, puisque la tribu toute entière sert d’intermédiaire à la vision, seulement & précisément pour la tribu toute entière ; alors que chez les Balinais, la réciprocité suppose une économie plus complexe dans laquelle la spécialisation est extrêmement articulée, dans laquelle « l’artiste n’est pas une personne particulière, mais chaque personne est un artiste particulier ».

Dans le « théâtre rituel » du Vaudou & de la Santeria, chaque personne présente doit participer en invoquant les loas ou les orishas (archétypes imaginaux) & en les invitant à se manifester en eux (avec des psalmodies & rythmes « signatures »). Toute personne présente peut devenir un « cheval » ou un medium pour l’un de ces santos, dont les mots & actions prennent alors pour tous les célébrants l’aspect de la présence de l’esprit (i.e. la personne possédée ne représente pas, elle présente). Cette structure, qui sous-tend également le théâtre rituel indonésien, peut être prise comme exemplaire de la production créative du « shamanisme démocratique ». Afin de construire notre échelle imaginative pour tous les médias, nous pourrions commencer par comparer ce « théâtre vaudou » avec le théâtre européen du 18ème siècle décrit par Nietzsche.

Dans le second, plus rien de la vision originaire (ou « esprit ») n’est véritablement présent. Les acteurs se contentent de re-présenter ; ils sont « déguisés ». On ne s’attend pas à ce qu’aucun membre de la troupe ou du public devienne subitement possédé (ou même « inspiré » au plus haut point) par les images du dramaturge. Les acteurs sont des spécialistes ou des experts de la représentation, tandis que le public est le « peuple profane » à qui des images diverses sont transmises. Le public est passif, on en fait trop pour le public qui, dans les faits, est cloué sur place dans l’obscurité & le silence, immobilisé par l’argent qu’il a payé pour cette expérience de délégation.

Artaud, qui avait compris cela, tenta de ranimer le théâtre rituel vaudou (banni de la culture occidentale par Aristote), mais il porta cette tentative à l’intérieur même de la structure (acteur/public) du théâtre aristotélicien ; il esssaya de le détruire ou de le muter de l’intérieur vers l’extérieur. Il échoua & perdit la raison, lançant toute une série d’expériences qui culminèrent dans le Living Theater et ses assauts contre la barrière acteur/public, un assaut littéral qui essaya de forcer les membres du public à « participer » au rituel. Ces expériences produisirent parfois du grand théâtre mais toutes échouèrent dans leur intention la plus profonde. Aucune ne réussit à dépasser l’aliénation que Nietzsche & Artaud avaient critiquée.

Même ainsi, le théâtre occupe une place bien plus élevée dans l’échelle imaginale que d’autres médias plus tardifs comme le film. Au moins au théâtre, les acteurs & le public sont physiquement présents ensemble dans le même espace, laissant place à la création de ce que Peter Brook appelle la « chaîne d’or invisible » de l’attention & de la sympathie entre les acteurs & le public : cette « magie » bien connue du théâtre. Avec le film, en revanche, cette chaîne est brisée. ہ présent, le public s’assoit seul dans le noir en n’ayant rien à faire tandis que les acteurs absents sont représentés par des icones géantes. C’est toujours la même chose, quel que soit le nombre de fois où il est « montré », c’est fait pour être reproduit mécaniquement, vidé de toute « aura » : le film , en fait, interdit au public de « participer », le film n’a aucun besoin de l’imagination du public. Bien sûr, le film a bel et bien besoin de l’argent du public & l’argent, après tout, est une sorte de résidu d’imaginaire concrétisé.

Eisenstein faisait remarquer que le montage établit une tension dialectique dans le film qui engage l’esprit du spectacteur — intellect & imagination — & Disney pourrait ajouter (s’il était capable d’idéologie) que l’animation accroît cet effet parce que l’animation est, dans les faits, faite exclusivement de montage. Le film aussi a sa « magie ». D’accord. Mais du point de vue de la structure, nous avons fait une longue route depuis le théâtre vaudou & le shamanisme démocratique — nous nous sommes dangereusement rapprochés de la marchandisation de l’imagination, & de l’aliénation des relations de marchandise. Nous avons presque abandonné notre pouvoir de voler, même en rêve.

Les livres ? Les livres en tant que médias ne transmettent que des mots : pas de sons, de visions, d’odeurs ou de sentiments, tous ceux-là sont laissés à l’imagination du lecteur. Très bien... Mais il n’y a rien de « démocratique » dans les livres. L’auteur/éditeur produit, vous consommez. Les livres séduisent peut-être les gens « imaginatifs », mais toute leur activité imaginative en fait se réduit à de la passivité, assis seuls avec leur livre, laissant quelqu’un d’autre raconter l’histoire. La magie des livres a quelque chose de sinistre, comme dans la Bibliothèque de Borges. L’idée qu’eut l’ةglise d’établir une liste de livres condamnables n’alla probablement pas assez loin, car en un sens, tous les livres sont damnés. L’eros du texte est une perversion, encore qu’il soit, pourtant, un eros dont nous sommes dépendants & dont nous ne sommes pas pressés de nous désintoxiquer.

Quant à la radio, c’est clairement un medium de l’absence — comme le livre mais encore plus, puisque les livres vous laissent seuls dans la lumière, la radio seuls dans la pénombre. La passivité plus exacerbée de l’auditeur se révèle dans le fait que les annonceurs payent pour des spots à la radio, pas dans les livres (ou très peu). Quoi qu’il en soit la radio laisse à l’auditeur un travail imaginatif bien plus grand que, disons, la télévision n’en laisse au téléspectateur. La magie de la radio : on peut l’utiliser pour écouter les radiations des taches solaires, les tempêtes sur Jupiter, le sifflement des comètes. La radio est démodée ; c’est là son pouvoir de séduction. les radioprédicateurs disent : « Posez vos mainnnnns sur la radio, mes frères & mes sœurs, & sentez le pouvoir guéééééérisseur du verbe ! » Radio Vaudou ?

(Note : On pourrait faire une analyse similaire de la musique enregistrée, c’est-à-dire qu’elle est aliénante mais pas encore aliénée. Les disques ont remplacé la musique amateur que l’on faisait en famille. La musique enregistrée est trop omniprésente, trop facile — ce qui n’est pas présent n’est pas rare. Et pourtant il y aurait beaucoup à dire sur les vieux 78 tours rayés passés tard le soir dans de lointaines stations de radio — un flash d’illumination qui semble étinceler à travers tous les niveaux de médiation & atteindre à une présence paradoxale.)

C’est en ce sens que nous pourrions peut-être accorder quelque crédit à cette proposition qui serait sinon douteuse : « La radio c’est bien — la télévision, c’est mal ! » Car la télévision occupe l’échelon inférieur sur l’échelle de l’imagination dans les médias. Non, ce n’est pas vrai. La « réalité virtuelle » se situe encore plus bas. Mais la TV est le média auquel pensaient les situationnistes quand ils parlaient du « spectacle ». La télévision est le média que l’Immédiatisme veut le plus dépasser. Les livres, le théâtre, le film & la radio, tous gardent ce que Benjamin appelait la « trace utopique » (du moins potentiellement) — dernier vestige d’un élan contre l’aliénation, dernier parfum de l’imagination. La TV cependant a commencé par effacer jusqu’à cette trace. Pas étonnant si les premiers à faire des émissions vidéo furent les Nazis. La TV est à l’imagination ce que le virus est à l’ADN. Derrière la TV ne s’étend que le royaume infra-média du pas-d’espace/pas-de-temps, l’instantanéité & l’extase de la Techno com’, de la pure vitesse, le transfert de conscience dans la machine, dans le programme — en d’autres mots, l’enfer.

Est-ce que cela signifie que l’Immédiatisme veut « abolir la télévision » ? Non, certainement pas, car l’Immédiatisme veut être un jeu, pas un mouvement politique, & certainement pas une révolution, avec le pouvoir d’abolir aucun médium. Les buts de l’Immédiatisme doivent être positifs, pas négatifs. Nous ne nous sentons aucune vocation à éliminer aucun « moyen de production » (ou même de re-production) qui, après tout, pourraient bien un jour tomber entre les mains d’«un peuple ».

Nous n’avons analysé les médias en nous demandant combien chacun d’eux sollicitait d’imagination & de réciprocité, qu’afin de mettre en pratique pour nous-mêmes le moyen le plus efficace de résoudre le problème dont Nietzsche avait exposé les grandes lignes & qu’Artaud ressentit avec tant de douleur, le problème de l’aliénation. Pour cette tâche, nous avons besoin d’une ébauche de hiérarchie entre les médias, d’un moyen de mesurer leur potentiel pour nos usages. Grossièrement donc, au plus l’imagination est libérée & partagée, au plus le médium est utile.

Peut-être ne pouvons-nous plus depuis longtemps inviter les esprits à nous posséder ou visiter leurs royaumes comme le faisaient les shamans. Peut-être de tels esprits n’existent-ils pas, ou peut-être sommes-nous trop « civilisés » pour les reconnaître. Ou peut-être pas. L’imagination créative, cependant, reste pour nous une réalité — & une réalité que nous devons explorer même dans l’espoir vain de notre salut.


IV. Immediatisme vs. Capitalisme

Beaucoup de monstres se tiennent entre nous & la réalisation des objectifs Immédiatistes. Par exemple, notre propre aliénation inconsciente & enracinée pourrait tout aussi facilement être prise à tort pour une vertu, tout particulièrement quand elle est mise en contraste avec la bouillie crypto-autoritaire que l'on fait passer pour une "communauté", ou avec les diverses versions chics des "loisirs". N'est-ce pas naturel de prendre le dandysme noir [ndt : en français dans le texte] des ermites pour une sorte d'Individualisme héroïque, quand le seul contraste visible est le socialisme marchand du Club Med, ou le masochisme gemütlich des Cultes de la Victime ? Etre damné & effronté attire bien plus les âmes nobles qu'être "sauvé" & relax.

L'Immédiatisme signifie améliorer les individus en leur donnant une matrice d'amitié, et non pas les déprécier en sacrifiant leur "propriété" [ndt : Bey donne "ownness" que l'on peut traduire par action d'avoir en propriété, d'être propriétaire] à penser en groupe, à l'abnégation gauchiste, ou aux valeurs-clones du New Age. Ce qui doit être vaincu n'est pas l'individualité per se, mais plutôt l'intoxication à l'amère solitude qui caractérise la conscience du XXe siècle (qui n'est de près ou de loin qu'une redite de celle du XIXe).

De loin beaucoup plus dangereux cependant que n'importe quel monstre intérieur de (ce qui peut être appelé) l'"égoïsme négatif", sont ceux de l'extérieur, les monstres très réels & hautement objectifs du Capitalisme en-reTard [ndt : Bey écrit too-Late Capitalisme que l'on pourrait traduire en perdant le jeu de mot par Dernier Capitalisme, Capitalisme Récent.]. Les marxistes (R.I.P.) avaient leur propre version expliquant comment tout cela s'est produit, mais ici nous ne sommes pas intéressés par les analyses abstraites/dialectales des valeurs du travail ou des structures de classes (même si celles-ci peuvent toujours donner lieu à des analyses & ce plus encore depuis la "mort" ou la "disparition" du Communisme). Nous aimerions plutôt souligner quelques dangers tactiques auxquels doit faire face le projet Immédiatiste.

1. Le Capitalisme soutient seulement certains types de groupes, le noyau familial par exemple, ou "les gens que je connais bien au boulot", car de tels groupes sont déjà auto-aliénés & dépendants de la structure Travail/Consommation/Mort. D'autres types de groupes peuvent être permis, mais ne bénéficieront pas du support de la structure sociétale & donc devront faire face à de grotesques challenges & difficultés qui apparaîtront sous la forme de la "malchance".

L'obstacle premier & apparemment innocent à tout projet Immédiatiste sera l'"affairité" [ndt : Bey écrit "busyness", caractère d'être occupé que nous traduisons par "affairité", caractère d'avoir l'air affairé, comme tous ces petits chefs en entreprises...] ou "de gagner sa vie" auquel fait face chacun de ses associés. Cependant, il n'y a ici aucune innocence - seulement notre profonde ignorance de la manière dont le capitalisme lui-même est organisé pour empêcher toute véritable convivialité.

Dès lors qu'un groupe d'amis a commencé à visualiser des buts immédiats réalisables uniquement par la solidarité & la coopération, l'un d'entre eux se verra aussitôt offrir un "bon" job à Cincinnati ou enseigner l'anglais à Taiwan - ou encore retourner en Californie pour s'occuper d'un parent mourant - ou encore ils perdront leur "bons" jobs & seront réduits à un état de misère annihilant leur enjouement véritable dans les buts ou le projet du groupe (c'est à dire qu'ils sombreront dans la "déprime"). Au niveau le plus mondain, le groupe ne parviendra pas à se mettre d'accord sur le jour de la semaine consacré aux réunions car tout le monde est "affairé". Mais cela n'est pas mondain. C'est du mal cosmique par excellence. Nous nous débattons dans l'écume de l'indignation face à l'"oppression" & aux "lois injustes" quand en fait ces abstractions ont peu d'impact sur notre vie de tous les jours - alors que celles qui nous rendent vraiment misérables passent inaperçues, réduites à l'"affairité" ou à la "distraction" ou même à la nature de la réalité elle-même ("Et bien, je ne peux vivre sans un travail !").

Oui, peut-être est-ce vrai que nous ne pouvons "vivre" sans travail - j'espère néanmoins que nous sommes assez grands pour connaître la différence entre la vie & l'accumulation d'une chiée de putains de gadgets. Et encore, nous devons constamment nous souvenir (car notre culture ne le fera pas pour nous) que ce monstre appelé TRAVAIL reste la cible précise & exacte de notre rebelle colère, la seule & unique & plus oppressive réalité à laquelle nous devons faire face (& nous devons apprendre à reconnaître le Travail quand il est déguisé en "loisir").

Etre "trop affairé" pour le projet Immédiatiste, c'est rater l'essence même de l'Immédiatisme. Se battre pour être ensemble chaque lundi soir (ou à quelqu'autre moment), dans l'engrenage de l'affairité ou de la famille ou des invitations à de stupides soirées - cette lutte est déjà l'Immédiatisme en tant que tel. Réussir à vraiment se rencontrer physiquement dans un face-à-face avec un groupe qui n'est pas votre épouse-&-enfants ou les "gars de votre boulot", ou votre Programme en 12 Etapes - & vous avez déjà virtuellement réussi tout ce que l'Immédiatisme appelle de ses voeux. Un projet véritable sortira presque spontanément de cette baffe à la figure de la norme sociale qu'est l'ennui aliéné. Extérieurement, bien sûr, le projet semblera être le but du groupe, son motif pour se réunir - mais en fait c'est l'opposé qui est vrai. Nous ne blaguons pas ou ne nous adonnons pas à une fantaisie hyperbolique lorsque nous insistons sur le fait que se rencontrer face-à-face c'est déjà "la révolution". L'atteindre & la part de créativité viendra naturellement ; comme le "royaume des cieux" elle vous sera comptée. Bien sûr, ce sera horriblement difficile - pour quoi d'autre aurions-nous passé la dernière décennie à essayer de construire notre "bohème dans le mail", s'il était facile de l'obtenir dans quelque quartier latin [ndt : en français dans le texte] ou commune rurale ? La crapule capitaliste qui vous dit d'"atteindre & de toucher quelqu'un" avec un téléphone ou d'"être là" (où ? seul en face d'une satanée télévision ? ?) - ces pompeurs artisans de l'amour essayent de vous transformer en un pathétique petit engrenage, fait de chair et de sang, disloqué & écrasé au sein de la machine de mort de l'âme humaine (& n'entrons pas dans des discussions théologiques à propos de ce que nous entendons par "âme" !). Combattez-les - en vous réunissant avec vos amis, en ne consommant ou en ne produisant pas mais en prenant plaisir à l'amitié - & vous aurez triomphé (du moins pour un moment) de la plus pernicieuse conspiration dans la société EuroAméricaine d'aujourd'hui - la conspiration visant à faire de vous un corps vivant galvanisé par la prostration & la terreur du manque - à vous transformer en fantôme hantant votre propre cerveau. Ce n'est pas une histoire sans importance ! C'est une question d'échec ou de triomphe !

2. Si l'"affairité" & la "fissuration" [ndt : terme quasiment intraduisible qui fait appel à l'action de séparer] sont les premiers échecs possibles de l'Immédiatisme, nous ne pouvons pas dire que son triomphe devrait être synonyme de "succès". La deuxième menace majeure pour notre projet peut être décrite simplement comme le tragique succès du projet lui-même. Disons que nous avons triomphé de l'aliénation physique & nous nous sommes réellement réunis, avons développé notre projet & créé quelque chose (un édredon, un banquet, un jeu, un éco-sabotage, etc.).A moins d'avoir gardé un secret absolu - ce qui est probablement impossible & en tous les cas constituerait un égoïsme quelque peu empoisonné - les autres en entendront parler (les autres de l'enfer pour paraphraser les existentialistes) - & parmi ceux-ci, certains seront des agents (conscients ou inconscients, cela importe peu) du Capitalisme Attardé. Le Spectacle - ou tout ce qui peut l'avoir remplacé depuis 1968 - est avant tout vide. Il se remplit lui-même tel un Moloch avalant les idées & puissances créatrices de tout un chacun. Il désire votre "subjectivité radicale" plus désespérément qu'aucun autre vampyre ou flic ne désire votre sang. Il veut votre créativité beaucoup plus même que vous ne la voulez vous-même. Il mourrait à moins que vous ne le désiriez & vous le désirez uniquement s'il semble vous offrir les désirs essentiels dont vous rêvez, seuls en vos solitaires génies, déguisés & revendus à vous en tant que marchandises. "Ah, la métaphysique manigance des objets !" (Marx cité par Benjamin).

Soudain, il vous apparaîtra (comme si un démon vous l'avait soufflé à l'oreille) que l'art Immédiatiste que vous avez créé est si bon, si frais, si original, si fort comparé à toutes les merdes sur le "marché" - si pur - que vous pourriez l'écouler & le vendre & en faire un gagne pain, ainsi vous pourriez vous débarrasser du TRAVAIL, acheter une ferme à la campagne & faire de l'art pour toujours. Et peut-être est-ce vrai. Vous pourriez... après tout, vous êtes des génies. Mais vous feriez mieux de vous envoler vers Hawaii & de vous jeter dans un volcan en activité. Pour sûr, vous pourriez avoir du succès ; vous pourriez même avoir 15 secondes aux Nouvelles du Soir - ou un documentaire de P.B.S. sur votre vie. Oui vraiment.

3. Mais c'est là que surgit le dernier monstre majeur ; il traverse les murs du salon & vous renifle (si le Succès ne vous a pas déjà "gâté", bien entendu).

Car afin de réussir vous devez d'abord être "vu". Et si vous êtes vu, vous serez perçu comme mauvais, illégal, immoral - différent. Les principales sources d'énergie créative du Spectacle sont toutes en prison. Si vous ne faites pas partie d'un noyau familial ou des visiteurs du Parti Républicain, alors pourquoi vous rencontrez-vous chaque lundi soir ? Pour prendre des drogues ? Pour du sexe illicite ? Pour de l'évasion fiscale ? Pour le satanisme ?

Et bien sûr, il y a de fortes chances que votre groupe Immédiatiste soit engagé dans quelque chose d'illégal - car presque tout ce qui est source de joie est en fait illégal. Babylone hait quand quelqu'un jouit vraiment de la vie, plutôt que de simplement dépenser de l'argent dans la vaine tentative d'acheter l'illusion de la joie. La dissipation, la gloutonnerie, la surconsommation boulimique - ceux-là ne sont pas seulement légaux mais obligatoires. Si vous ne vous perdez pas vous-mêmes dans le vide des marchandises vous êtes évidemment bizarres & devez par définition être brisés par quelque loi. Le véritable plaisir dans cette société est plus dangereux qu'une attaque de banque. Au moins les braqueurs de banques partagent le respect des Masses pour l'argent des Masses. Mais vous, vous les pervers, vous méritez d'être brûlés sur le bûcher - & voici venir les paysans avec leurs torches, désireux de faire la volonté de l'Etat sans que cela leur soit même demandé. Maintenant vous êtes les monstres & votre petit château gothique Immédiatiste est submergé par les flammes. Soudain les flics grouillent hors de la boiserie. Vos papiers sont en ordre ? Avez-vous le permis d'exister ?

L'Immédiatisme est un pique-nique - mais il n'est pas facile. L'Immédiatisme est le chemin le plus naturel pour d'imaginables humains libres - il est donc la plus a-naturelle abomination aux yeux du Capital. L'Immédiatisme triomphera mais seulement au prix de l'auto-organisation du pouvoir, de la clandestinité & de l'insurrection. L'Immédiatisme est notre délice, l'Immédiatisme est dangereux.

Brahm Ha

TRADUCTION SPARTAKUS FREEMANN, JANVIER 2002 E.V.


V. Involution

Jusque là nous avons traité l’Immédiatisme comme un mouvement esthétique plutôt que comme un mouvement politique ; mais si le « personnel est politique », alors l’esthétique doit d’autant plus être considérée ainsi. « L’art pour l’art » : on ne peut pas vraiment dire que cela existe le moins du monde, à moins que cela ne serve à induire que l’art per se fonctionne comme pouvoir politique, i.e. comme pouvoir capable d’exprimer, voire même de changer le monde au lieu de seulement le décrire.

En fait, l’art est toujours à la recherche d’un tel pouvoir, que l’artiste demeure inconscient de ce fait et croie en l’esthétique « pure », ou qu’il en devienne hyperconscient au point de ne produire plus que de l’agit’prop. La conscience en elle-même, ainsi que Nietzsche le faisait remarquer, joue dans la vie un rôle moins considérable que le pouvoir. On ne pourrait en imaginer de preuve plus percutante que l’existence continue d’un « Monde de l’Art » (Soho, la 57ème rue, etc.) qui continue de croire que les royaumes de l’art politique & de l’art esthétique sont séparés. Un tel manque de conscience permet à ce « monde » de se payer le luxe de produire de l’art avec un contenu politique déclaré (pour satisfaire leurs clients libéraux), aussi bien que de l’art dépourvu d’un tel contenu, qui exprime seulement le pouvoir du salaud de bourgeois & des banquiers qui l’achètent pour leurs portefeuilles d’investissement.

Si l’art ne possédait ni n’exerçait ce pouvoir, cela ne vaudrait pas la peine d’en faire & personne n’en ferait. L’art pour l’art pris au pied de la lettre ne produirait qu’impuissance & nullité. Même les décadents fin-de-siècle qui ont inventé « l’art pour l’art » l’ont utilisé politiquement, comme une arme contre les valeurs bourgeoises d’«utilité », de « moralité » & autres. L’idée que l’art peut être vidé de signification politique ne séduit aujourd’hui que ces crétins libéraux qui souhaitent défendre la « pornographie » ou d’autres jeux esthétiques interdits, au motif que « ce n’est que de l’art » & que donc cela ne peut rien changer. (Je hais ces trous du cul encore plus que Jesse Helms : lui, au moins, continue de croire que l’art a du pouvoir !)

Même si l’on peut admettre — pour le moment — qu’il existe un art sans contenu politique (encore que cela reste extrêmement problématique), on peut pourtant toujours rechercher la signification politique de l’art dans les moyens de sa production & de sa consommation. L’art de la 57ème rue reste bourgeois, quelque radical que puisse apparaître son contenu, ainsi que Warhol le prouva en peignant Che Guevara ; en fait, Valérie Solanas se montra bien plus radicale que Warhol — en tirant sur lui — & peut-être même plus radicale que le Che, ce Rudolf Valentino du fascisme rouge.

En fait, le contenu de l’art immédiatiste n’est pas notre plus grand souci. L’Immédiatisme reste pour nous plus un jeu qu’un « mouvement » ; en tant que tel, le jeu pourrait aboutir à la didactique Brechtienne ou au Terrorisme Poétique, mais il pourrait tout aussi bien laisser de côté tout contenu (comme dans un banquet), ou encore offrir un contenu sans message politique évident (comme dans un quilt). La qualité radicale de l’Immédiatisme s’exprime d’elle-même plutôt par son mode de production & de consommation.

C’est-à-dire qu’il est produit par un groupe d’amis soit pour eux et eux seuls, soit pour un cercle plus large d’amis ; il n’est pas produit pour la vente, ni n’est vendu, ni (idéalement) n’est-il autorisé à échapper d’aucune manière au contrôle de ses producteurs. S’il est destiné à une consommation en dehors du cercle, il doit alors être fait de telle manière qu’il demeure imperméable à la cooptation & à la marchandisation. Par exemple, si l’un de nos quilts nous échappait & finissait par être vendu comme « art » à quelque capitaliste ou à un musée, nous devrons considérer cela comme un désastre. Les quilts doivent rester entre nos mains ou être donnés à ceux qui les apprécieront & les garderont. De même, notre agit’prop doit résister à la marchandisation par sa forme même ; nous ne voulons pas que nos posters soient vendus en tant qu’«art » vingt ans après, comme Maïakovsky (ou Brecht, dans ce domaine). La meilleure des agit’prop immédiatistes ne laissera aucune trace, sauf dans les âmes de ceux qui auront été changés par elle.

Répétons-le ici : la participation à l’Immédiatisme n’exclut pas la production/consommation d’art sous d’autres formes par les personnes qui forment le groupe. Nous ne sommes pas des idéologues & ce n’est pas Jonestown. C’est un jeu, pas un mouvement ; il a des règles de jeu, mais pas de lois. L’Immédiatisme adorerait que tout le monde soit un artiste, mais notre but n’est pas que les masses se convertissent. La récompense de ce jeu se trouve dans sa capacité à échapper aux paradoxes & aux contradictions du monde de l’art commercial (y compris la littérature, etc.), monde dans lequel tout geste de libération semble s’achever dans sa pure représentation & donc dans sa propre trahison. Nous offrons sa chance à un art immédiatement présent en vertu du fait qu’il ne peut exister qu’en notre présence. Certains parmi nous peuvent bien continuer à écrire des romans ou peindre des tableaux, qu’il s’agisse de « gagner sa vie » ou de rechercher des manières de sauver ces formes de la récupération. Mais l’Immédiatisme élude ces deux problèmes. C’est ainsi qu’il est privilégié », comme tous les jeux.

Mais nous ne pouvons, pour cette seule raison, l’appeler involuté, tourné sur lui-même, fermé, hermétique, élitiste, art pour l’art. Dans l’Immédiatisme, l’art est produit & consommé d’une certaine manière, & son modus operandi est déjà « politique » en un sens très spécifique. Afin de saisir ce sens, nous devons cependant examiner de plus près l’«involution ».

C’est devenu un truisme que de dire que la société n’exprime plus un consensus (qu’il soit réactionnaire ou libérateur), mais qu’un faux consensus s’exprime pour la société. Appelons ce faux consensus « la Totalité ». La Totalité est produite par la médiation & l’aliénation, qui tente de subsumer ou d’absorber toutes les énergies créatives pour la Totalité. Maïakovsky se suicida quand il prit conscience de cela ; peut-être sommes-nous d’une autre trempe, peut-être pas. Mais pour le plaisir de la discussion, admettons que le suicide ne soit pas une « solution ».

La Totalité isole les personnes et les rend impuissantes en ne leur offrant que des modes illusoires d’expression sociale, modes qui semblent promettre la libération ou l’accomplissement personnel, mais qui en fait finissent par produire toujours plus de médiation & d’aliénation. Ce complexe peut être observé de façon claire au niveau du « fétichisme de la marchandise » dans lequel les formes d’art les plus rebelles ou les plus avant-gardistes peuvent être transformées en fourrage pour PBS, MTV ou en publicités pour des jeans ou du parfum.

Sur un plan plus subtil, cependant, la totalité peut absorber & re-diriger tout pouvoir quel qu’il soit simplement en le re-contextualisant & en le re-présentant. Par exemple, le pouvoir libérateur d’une peinture peut être neutralisé ou même absorbé, simplement en le plaçant dans le contexte d’une galerie ou d’un musée, où il deviendra automatiquement une pure et simple représentation de pouvoir libérateur. Le geste insurrectionnel d’un fou ou d’un criminel n’est pas annihilé simplement parce que son auteur a été enfermé ; il l’est d’autant plus que l’on autorise ce geste à être représenté par un psychiatre ou par quelque émission lobotomisée de flics sur channel 5 ou même par un beau livre grand format sur l’Art Brut. Cela a été appelé « récupération spectaculaire » ; pourtant, la Totalité peut aller encore plus loin simplement en simulant ce qu’elle cherchait autrefois à récupérer. C’est-à-dire que l’artiste & le fou ne sont plus nécessaires, même pas comme sources d’appropriation ou de « reproduction mécanique » comme l’appelait Benjamin. La simulation ne peut pas reproduire le vague reflet de l’«aura » que Benjamin accordait même à l’ordure de la marchandise, sa « trace utopique ». Mais puisque la Totalité prospère sur notre misère, la simulation poursuit son objet de manière assez admirable.

On peut suivre la trace de tous ces effets de la manière la plus évidente & la plus crue dans la zone que l’on appelle généralement les « Médias » (bien que nous soutenions que la médiation s’étend bien plus largement que ce que le terme même de télé-communication (1) pourra jamais décrire ou indiquer). Le rôle des Médias récemment dans la Guerre Nintendo — en fait l’identification univoque des Médias avec cette guerre — fournit un scénario parfait & exemplaire. Dans toute l’Amérique, des millions de personnes avaient au moins assez de « clairvoyance » pour condamner cette parodie hideuse de moralité obligée par cet espion à la Maison Blanche, meurtrier et dealer de crack. Pourtant les Médias ont donné l’impression (i.e. simulé) qu’il n’existait ou ne pouvait exister pratiquement aucune opposition à la guerre de Bush ; ce fut (pour citer Bush) le « Il n ’y a pas de Mouvement pour la Paix ». Et de fait, il n’y avait pas de Mouvement pour la Paix — seulement des millions de gens dont le désir de paix avait été nié par la Totalité, effacé, « disparu » comme les victimes des escadrons de la mort péruviens ; des gens séparés les uns des autres par l’aliénation brutale de la TV, de l’administration des nouvelles, de l’infotainment & de la pure désinformation ; des gens amenés à se sentir isolés, aliénés, bizarres, tordus, mauvais, finalement non-existants ; des gens sans voix ; des gens sans pouvoir.

Ce processus de fragmentation a atteint dans notre société un état d’achèvement quasi universel, au moins dans le domaine du discours social. Chaque personne s’embarque dans une « relation d’involution » avec la simulation spectaculaire des médias. C’est-à-dire que notre « relation » avec les Médias est essentiellement vide & illusoire, de sorte que même lorsque nous semblons atteindre & percevoir la réalité dans les Médias, nous sommes en fait repoussés en nous-mêmes, aliénés, isolés & impuissants. L’Amérique est pleine à ras bords de gens qui sentent que quoi qu’ils disent ou fassent, cela ne fera aucune différence, que personne n’écoute, qu’il n’y a personne pour écouter. Ce sentiment est le triomphe des Médias. « Ils » parlent, vous écoutez — & par conséquent vous rentrez en vous-mêmes dans une spirale de solitude, de distraction, de dépression, & de mort spirituelle.

Ce processus affecte non seulement les personnes mais aussi des groupes tels qu’il en existe encore en dehors de la Matrice consensuelle de la famille nucléaire, de l’école, de l’église, du boulot, de l’armée, du parti politique, etc. Chaque groupe d’artistes ou d’activistes pacifistes ou de quoi que ce soit est aussi amené à sentir qu’aucun contact avec d’autres groupes n’est possible. Chaque groupe avec son « style de vie » achète la simulation de la rivalité & de l’hostilité avec d’autres groupes semblables de consommateurs. Chaque classe & chaque race est assurée de son éloignement existentiel insondable des autres classes & races (comme dans les Styles de Vie des Riches & Célèbres).

Le concept de « mise en réseau » démarra comme stratégie révolutionnaire pour contourner & surmonter la Totalité en établissant des connexions horizontales (non médiées par l’autorité) entre les individus & entre les groupes. Dans les années 80, nous découvrions que la mise en réseau pouvait elle aussi être médiée & qu’en fait elle l’était nécessairement — par le téléphone, les ordinateurs, les bureaux de poste, etc. — & que par conséquent elle était condamnée à nous faire échouer dans notre lutte contre l’aliénation. La technologie de la communication peut bien continuer de prouver qu’elle nous offre des outils utiles dans cette lutte, mais à présent il est devenu clair que cette Techno com’ n’est pas un but en soi. Et en fait notre méfiance à l’égard de soi-disant technologies « démocratiques » comme les PC & les téléphones augmente à chaque nouvel échec révolutionnaire dans la tentative de prise de contrôle des moyens de production. Franchement, nous ne souhaitons pas être mis en demeure de décider si, oui ou non, toute nouvelle technologie sera ou devrait être soit libératrice soit contre-libératrice. « Après la révolution », de telles questions trouveront d’elles-mêmes leurs réponses dans le contexte d’une « politique du désir ». Pour l’heure, quoi qu’il en soit, nous avons découvert (et non inventé) l’Immédiatisme comme un moyen de production & de présentation directes des énergies créatives, libératrices & ludiques, nous l’avons mis en œuvre sans recours à la médiation ou à des structures mécaniques ou aliénées d’aucune sorte... du moins nous l’espérons.

En d’autres mots, qu’une technologie donnée quelconque ou une quelconque forme de médiation puisse ou non servir à dépasser la Totalité, nous avons décidé de jouer un jeu qui n’utilise pas une telle technologie & n’a donc pas besoin de la questionner — tout au moins pas à l’intérieur des frontières du jeu. Nous réservons notre récusation, notre questionnement, à la Totalité totale, et non à quelque problème avec lequel elle cherche à nous distraire.

Cela nous ramène à la « forme politique » de l’Immédiatisme. Face à face, corps à corps, souffle à souffle (littéralement une conspiration) — le jeu de l’Immédiatisme ne peut tout simplement pas être joué sur aucun plan accessible au faux consensus. Il ne représente pas la « vie quotidienne » — il ne peut تTRE autre que « vie quotidienne », bien qu’il prenne position pour la pénétration du merveilleux, pour l’illumination du réel par l’extraordinaire. Comme dans une société secrète, sa mise en réseau se doit d’être lente (infiniment plus lente que la « vitesse pure » de la Techno com', des médias & de la guerre), & elle doit être corporelle plutôt qu’abstraite, désincarnée, médiée par la machine, ou par l’autorité, ou par la simulation.

C’est en ce sens que nous disons que l’Immédiatisme est un pique-nique (une con-vivialité), mais qu’il n’est pas facile — c’est-à-dire qu’il est plus naturel pour les esprits libres mais qu’il est dangereux. Le contenu n’a rien à voir avec ça.

L’existence pure et simple de l’immédiatisme est déjà une insurrection.


VI. L’Esthétique Tong

« La loge était symboliquement appelée « La Cité des Saules » (mu-yang ch’eng). Elle contenait un sanctum intérieur appelé « Le Pavillon de la Fleur Rouge » (Hung Hua T’ing), dans lequel l’essentiel de l’initiation se déroulait, et où les secrets de la Société étaient révélés à la recrue… »

« Au sein d’une cérémonie complète, le rituel semble être réparti en trois étapes. La première étape consistait en une récitation et une dramatisation du Mythe des Origines dans la grande salle principale de la loge. On l’appelait « jouer la pièce » (tso-his) et « regarder la pièce » (k’an his) selon que l’on était un acteur actif ou passif ; ou « libération des Chevaux » (fang-ma), (« Chevaux » = une recrue ou une nouvelle recrue ; hsin-ting, « nouveaux supérieurs » était aussi le nom pour les nouvelles recrues.) La seconde partie du rituel consistait en une cérémonie de prise de serment dans le Pavillon de la Fleur Rouge, en l’attribution des diplômes d’affiliation, et l’exposition aux membres de documents, matériels et objets secrets de la loge. La fête et les célébrations théâtrales qui s’en suivaient après quelques jours constituaient la troisième et dernière partie de l’initiation ».

« Tous les frères qui sont amenés ici sont fidèles et loyaux : ils sont tous volonté d’acier et courage à toute épreuve. De cette impérissable métamorphose sont nés des millions d’hommes qui sont tous d’un seul esprit et d’une seule volonté. Et tous ceux-là, dans les deux capitales et les treize provinces, d’une seule et même affection se sont rassemblés afin de prier le Ciel-Père et la Terre-Mère ; les trois lumières, le soleil, la lune et les étoiles ; tous les Dieux, Saints, Esprits et Bouddhas, et toutes les Princesses-Étoiles, afin d’aider tous ceux présents à atteindre l’illumination. Cette nuit, nous nous engageons, et jurons devant le Ciel que les frères dans l’univers entier seront comme issus d’une seule matrice ; comme nés d’un même père, comme s’ils avaient été nourris par la même mère ; comme s’il n’y avait aucune racine ni origine ; et nous obéirons au Ciel et agirons selon ses voies ; que nos cœurs loyaux ne changeront pas et ne s’altéreront jamais. Si les Augustes Cieux nous protègent et nous assistent dans la restauration des Ming, alors, la joie aura à nouveau un endroit où revenir ».

[Note : Fei-Ling Davis, Les Révolutionnaires Primitifs en Chine ; Une Étude des Sociétés Secrètes de la Fin du XIXe siècle (Honolulu 1971), pp. 129, 135, voir index sous « Cité des Saules »]

La Cité des Saules est l’espace imaginal de la société traditionnelle chinoise Tong ou des sociétés secrètes, (tout particulièrement la Triade Hung), son « Temple de l’Initiation ».

[Note : voir Henri Corbin, Temple et Contemplation (Londres 1986)]

L’espace lui-même, visionnaire ou onirique, contient en lui (comme un hermétique « palais de la mémoire ») les détails du mythe politique des Triades, basé sur la conspiration de la destitution de la dynastie mandchoue et l’accomplissement de la « restauration des Ming », c’est à dire, du règne chinois. G. Sorel aurait compris cette mythopoésie, la lecture passionnante d’un ensemble de symboles qui est comme un lieu, mais pas un lieu, comme un texte, mais pas un texte ; qui prescrit un « combat général » ou un soulèvement sous le langage de la légende ; qui pointe vers le futur tout en regardant vers le passé, et qui est une « Mer d’Images ».

[Note : le mythe est rendu dans un langage symbolique – un mot qui originellement signifiait les deux morceaux d’un jeton qui devaient être rassemblés afin de s’identifier ou de donner une signification, comme deux espions qui détiennent chacun une moitié d’un billet de un dollar et se reconnaissent grâce à l’exact assemblage des bouts déchirés. Chaque mythe, pourrions-nous dire, a au moins deux symboles qui sont en fait les deux moitiés ou les deux opposés l’un de l’autre. De là la totale ambiguïté du mythe : selon la moitié qui est « au-dessus », pour parler ainsi, la signification d’un mythe peut être perçue comme « transformée » en son contraire. Le mythe de Sorel n’est pas une exception (en fait, il semble bizarre que personne ne se soit jamais donné la peine de l’analyser selon la méthode historique ou spirituelle) – il fait appel à la fois au fascisme et à l’anarchisme. Considérez par exemple le Mythe du Progrès propagé par toutes les idéologies majeures du XIXe siècle, du monarchisme à l’anarchisme : toutes ont idolâtré le Progrès, un mythe qui fera du XXe siècle un enfer pour des millions de personnes. Et les Mythes Soréliens de la Grève Générale et de la Violence Sociale se virent appropriés par Marinetti (le pivot ambigu entre l’anarchisme et le fascisme) voire même par Mussolini. Le marchandage des mythes a ses dangers. Malheureusement, le mythe reste une des seules voies un temps soit peu efficace pour parler de la « réalité », qui est elle-même beaucoup plus ambiguë que tous les mythes.]

Ailleurs nous avons proposé les Tongs comme un modèle possible d’organisation pour réaliser les buts immédiatistes, en ce comprise la TAZ elle-même ; nous devons maintenant considérer l’importance du style ou de l’esthétique dans l’émergence d’un mouvement contemporain Tong occidental. En mettant sur pieds un Tong, le style n’est peut-être pas « tout », mais il ne peut certainement pas être considéré comme simplement secondaire ou superflu. Le Tong doit être une « oeuvre d’art » en lui-même, comme toutes les structures de jeu Immédiatistes. Une légende comme la Cité des Saules en donne la forme esthétique essentielle.

Nous pourrions songer à la « Bee » (« réunion » dans le cadre d’un travail en commun, selon l’anglais US) comme groupe immédiatiste temporaire organisé en vue d’un projet (comme couverture). Mais même la Bee doit à la fois être une œuvre d’art et produire une œuvre d’art. Le Tong en comparaison peut être défini comme un groupe de plus longue durée, théoriquement « permanent », dévoué non à un projet unique, mais à une « cause » en cours. Mais qu’est-ce qui rend le Tong différent d’un groupe ouvert, comme une secte ou un parti politique ? Les membres d’un Tong Immédiatiste ou d’une TAZ ne peuvent se réunir pour des puissants motifs de classe, d’ethnicité, de géographie ou d’économie ; de plus, la production collaborative d’art non marchand ne peut être considérée en elle-même comme une cause suffisante pour la formation d’une société secrète. L’« Illégalisme » per se peut ajouter de la cohésion à la structure du groupe, mais ne peut encore servir comme seule « raison d’être » d’un véritable Tong. L’action insurrectionnelle ou le « sabotage social » fournissent une motivation plus forte pour un « ordre » clandestin – mais ce n’est pas encore suffisant, peut-être, pour un « collage invisible » (1) de grande envergure. Sans « esthétique Tong », pas de Tong.

Les deux éléments esthétiques essentiels d’un Tong sont : (1) une cause ; (2) une légende. La cause et la légende peuvent être classées toutes les deux comme système esthétique ou « mythique », plutôt que comme des idéologies – puisqu’elles sont basées sur des symboles qui sont réels, mais ambigus, plutôt que sur des « idéaux » qui sont quelque peu plus clairs, mais relativement irréels. Quand Sorel proposa son « mythe social » (spécifiquement le syndicat et la Grève Générale) et il ne voulait pas dire « mythe » au sens moderne du mot – comme une histoire creuse, une narration palliative et illusoire. Le « Mythe » au sens Sorelien du terme peut être appelé une histoire qui ne fait pas que raconter la « vraie vie » mais qui veut aussi se manifester en tant que vraie vie. Une cause, peut-on arguer, qui n’est pas une « chose réelle » car elle n’est pas encore apparue. C’est une construction esthétique – mais c’est aussi un ensemble-image qui tend à imposer sa marque sur la « réalité », comme les anagrammes des mages de la Renaissance ou les cérémonies des chamanes tribaux. Elle exprime sont intention sous la forme d’une légende de la cause, une narration symbolique d’images lourdement chargée, mise en scène afin d’augmenter son potentiel dynamique (« conversion », « initiation », « illumination », « action ») au sein du groupe qui l’adopte et l’adapte. La cause est donc le mythe public sorélien, la légende, la propagande privée au sein du Tong.

La « poésie » de la Cité des Saules, par exemple, révèle ses œuvres dans l’imagerie du voyage visionnaire du « Vanguard », qui voit : Les initiés Tong comme les sages taoïstes ou les nomades spirituels, « loin à l’horizon (et déjà) près de mes yeux. Ils rôdent de par le monde sans résidence fixe, des hérons blanc volant, une épée, une flûte, deux castagnettes de jade, un sceptre, un pont flottant, la fille du Roi Dragon « rassemblant des fleurs de mûrier » (un mot de passe), des chutes de pluie fine, des averses d’été, du givre sur un volcan, etc. » (Davis, Op. Cit., 132-134). Ces images peuvent nous sembler uniquement décoratives ou arbitraires, mais elles sont chargées d’une unité culturelle pour les adeptes Hungs et elles furent forgées en un système qui est cohérent non seulement en tant que « poème » mais aussi comme évocation multiplexe de leur cause. Ce poème d’action potentielle devient encore plus vital au sein de notre Tong immédiatiste, car le texte doit servir à fournir une cohésion qui manque à un groupe aussi bigarré que le nôtre peut l’être. Un simple programme politique ne suffirait pas, ni un simple poème. La cause et la légende doivent pointer au-delà (ou même en dehors) de l’idéologie et de l’abstraction ; l’« Imagination Utopique » et la « Poésie Utopique » doivent être utilisées pour bâtir quelque chose de plus qu’une simple rêverie.

[Note : non pas que je partage le dédain habituel pour la « rêverie » comme opposition à « l’imagination ». Comme Gaston Bachelard je crois que la poésie commence avec la rêverie et que le « fantasme » est aussi sacré que la « véritable « vision ». Néanmoins, afin d’inspirer une action, la rêverie doit d’abord devenir un « poème », et ensuite une « légende » et finalement une « cause ».]

Le « langage poétique » sert ici comme garantie de l’originalité de l’expérience qui est évoquée, car dans les matières qui concernent le désir seule la « langue des oiseaux » peut atteindre à un certain degré de vérité. La « Révolution » a certainement servi en tant qu’image poétique suffisamment forte pour fournir une cause à de nombreuses sociétés secrètes, du flirt de Marx avec les Carbonari aux anarchistes de la « Sainte Vehme » de Proudhon, la « Fraternité » de Bakounine, les « Voyageurs » de Durutti, etc. L’« Insurrection », cependant, est un terme qui pourrait être plus adéquat aux nécessités post-existentialistes d’un Tong immédiatiste. Le soulèvement possède le prestige spirituel de l’apocalypse et du millenium et demeure une possibilité historique originale – lointain, mais vérifiable.

[Note : considérez par exemple, Dublin 1916, Munich 1919, Tijuana 1911, Paris 1871 et 1968, l’Ukraine dans les années 1920, Barcelone dans les années 30. Aucune ne donna lieu à une « Révolution » mais toutes furent nobles et valurent le risque – du moins rétrospectivement !]

La TAZ, cependant, se présente elle-même comme une possibilité immédiatiste : à la fois comme tactique au nom de la Cause et en tant que goût ou avant-goût de la cause elle-même. Nous ne pouvons dire que la TAZ « est » la Cause, car la TAZ reste spontanée, évanescente, impossible à épingler. L’Insurrection est la Cause ; la TAZ est la tactique de la cause, mais aussi une « raison d’être » « intérieure » au Tong. Donc, quand la Triade Hung répétait les rituels dans la Cité des Saules cela non seulement validait son attachement éternel à la cause (le soulèvement anti-Mandchou) mais aussi créait virtuellement « l’espace paradisiaque » de l’univers anti-Mandchou au sein du Temple et de la société. Cet Espace / ce Temps rituel pourrait être expérimenté et valorisé en tant que TAZ ; et s’il est combiné à un banquet (le nécessaire « principe corporellement matériel » de la TAZ) il n’y a aucun doute que les adeptes l’expérimenteront et le valoriseront comme tel. Le Tong immédiatiste ne sera, dès lors, pas « fondé » afin de créer une TAZ mais plutôt afin de potentialiser ses manifestations comme préfigurations ou évocations de l’Insurrection et de la réalité de « l’anti-Consensus » qu’elle ambitionne. Le Rituel et la convivialité ne doivent pas nécessairement se combiner afin de produire la TAZ – l’ordonnancement spontané des complexités fractales doit prendre place afin de produire un tel « Moment magique ». On peut maximiser les conditions d’une telle « chance », mais on ne doit pas forcer les Muses. Comme pour le tir à l’arc, on tire sur un point situé au-delà de la cible afin de la toucher. Ici, ce point élevé que nous visons doit être l’Insurrection, mais en tirant à sa distance nous pouvons atteindre la proximité de la TAZ (comme ces adeptes que l’on voit à la fois loin à l’horizon et pourtant près du regard).

La légende est l’histoire que la société secrète raconte elle-même à propos de la cause. Dans certains cas, comme pour la Franc-Maçonnerie, on se rappelle la légende même quand la cause est oubliée, et ainsi la légende peut-être réinterprétée ou re-décryptée ou re-lue – et la Cause réinventée – encore et encore. La légende, en effet, devient la Cause : les deux textes sont mêlés dans un illisible mais puissant palimpseste. Une bonne légende peut devenir un acte plus puissant même qu’une bonne cause, car elle pénètre les archétypes plus directement et doit moins au temps qu’à l’Éternité.

Par conséquent, la poésie de la légende pour notre Tong n’est pas une mince affaire. Cela concerne la surface, mais est loin d’être superficiel. Le goût assume ici un sérieux de « vie ou de mort » comme lorsque l’on parle du « style » d’un artiste martial. Notre légende ne peut pas consister simplement en un texte au sujet de la cause : mais plutôt elle doit provenir de notre lecture passionnée de la cause, de notre expérience psychique de sa structure interne. Elle doit avoir un aspect « objectif », en d’autres mots, comme celui possédé par « l’écriture » ou « l’écriture spirite » aux yeux des croyants religieux.

De plus, alors que la cause du soulèvement est une cause qui peut être servie de différentes manières, notre légende doit être spécifique à notre Tong ; elle doit contenir un message spécial dans un langage spécial destiné à constituer un lien cognitif au sein précisément de notre propre groupe. En d’autres mots, la légende sert comme l’exact acte de poésie sans lequel notre Tong ne peut être envisagé. Où allons-nous, nous les cosmopolites déracinés, trouver un langage dans lequel un tel texte pourrait être composé ? Les Surréalistes ont fait l’expérience de l’écriture automatique, une technique utilisée aussi par les Taoïstes et autres médiums spirites. En fait, la « religion » donne un langage possible pour la légende Tong – du moins si l’on parle la langue d’une manière hérétique. La Cité des Saules combine le Bouddhisme millénariste et l’esthétique imaginale du Taoïsme avec sa politique révolutionnaire. Dans notre monde occidental, les complexes-images de nombres de phénomènes religieux gardent un grand pouvoir – et sont donc susceptibles de refiguration, ou de « subversion », comme les textes révolutionnaires hérétiques. Imaginez, par exemple, une société secrète vouée au « sabotage » des dogmes et de la politique réactionnaire chrétienne, basée sur la légende « anabaptiste » épousant la cause du millénarisme radical ou même inspirée par quelque branche du néo-paganisme. Cela sonne-t-il sérieux ou assez risqué, dans notre climat actuel de « moralisme fouilleur de merdes » et de la recrudescence du « conservatisme religieux », pour justifier la passion et la clandestinité de notre hypothétique société secrète ?

Une légende viable pourrait être rendue manifeste par une seule personne, ou il se pourrait qu’elle sorte, pour ainsi dire, d’un « groupe de rêveurs » – mais dans tous les cas, elle ne pourra être produite par un processus narratif rationnel et linéaire. On ne rédige pas les « écritures » ; les écritures sont écrites. Ou mieux : la légende préexiste à sa réalisation en tant que texte, ainsi, le rédacteur agit plutôt comme un « découvreur de trésors » que comme un « auteur » – les textes oniriques et visionnaires participent en leurs extrêmes subjectivité de « l’objectivité » de ce « subconscient » au sein duquel (selon le Taoïsme) les dieux résident, et qui s’hypostasie dans l’art rituel le plus saisissant et inspirant. Un tel art ne peut rencontrer le critère esthétique du critique académique pour lequel il apparaîtrait soit comme un mumbojumbo (2) ou comme « agit-prop ». Mais cela mettra le feu aux esprits de certains auditeurs, précisément ceux pour qui la légende est cristallisée en dehors de la noosphère. Le Tong ne sera rien sans les actions qu’il entreprendra. Mais avant les actions il y a les intentions. Le lien entre les intentions et les actions est le texte, la légende et la cause qu’il représente. Le texte tire les actions de la mer de l’énergie potentielle et leur donne leur forme spécifique, leur « style » – tout comme la Lune était censée autrefois former, colorer et attirer les perles de l’océan par l’action de ses rayons attractifs.

Ces légendes seront les plus grands poèmes du plus inconnu des poètes de notre époque. Comme les incantations magiques, elles appelleront de nouvelles réalités à exister, comme le chaman appelle la pluie, ou la santé, ou l’abondance de la potentialité à l’actualité. Ces poèmes seront sans signification sans l’action qu’ils invoquent et réussiront, par conséquent, soit les plus hauts objectifs de la poésie soit absolument rien du tout. La Cité des Saules n’est pas seulement une « cité imaginaire » mais une Cité Imaginale, un endroit-rêve qui sera manifesté de plus en plus clairement jusqu’à ce que finalement les Ming soient restaurés – et ainsi, la Cité des Saules est aussi un poème. La légende de notre Tong n’est rien d’autre qu’un texte, c’est vrai, mais il appellera un monde à exister – même pour quelques instants seulement – dans lequel nos désirs ne sont pas seulement articulés, mais aussi satisfaits.


VII. La Ruche Criminelle

Nietzsche dit quelque part que le vrai esprit libre ne souhaite pas que les lois du troupeau soient abolies, à moins qu’il n’existe plus rien contre quoi se battre que l’on n’ait vaincu. On peut supposer qu’il y a peu de risque d’une telle abolition à ce jour. Depuis l’époque de Nietzsche la loi a peut-être muté d’un outil complexe mais pluri-dimensionnel de la classe opprimante à l’image de soi subtile, fractale, et qui envahit tout, du spectacle. La loi simule la dictature de la communauté toujours promettant & toujours reculant l’utopie de justice. Nos mythes fondateurs, ici, en Amérique, qui prennent la forme de textes tels que la déclaration d’indépendance ou d’une déclaration des droits d’un peuple, etc., s’avèrent si infiniment flexibles qu’ils deviennent, comme tous les mythes, leur opposé. La loi ne ressemble plus guère à une arête dialectique comme elle l’était pour Nietzsche, mais plutôt à un virus purulent, infectant jusqu’à l’étoffe du langage & de la pensée. On ne peut plus distinguer entre les flics & la culture flic. L’hallucination induite par les médias d’une société définie par ses avocats & sa police. Dix minutes dans un magasin vidéo devraient convaincre n’importe quel observateur impartial que nous vivons dans un état de conscience policier, bien plus envahissant que les Nazis, ces pionniers brutaux de la télévision amphétamine & de la balistique. Que penserait par exemple un visiteur OVNI d’une planète dont l’icone favorite semble consister en un officier chargé de faire respecter la loi pointant rageusement un révolver vers l’observateur ? Quelques rares sujets peuvent libérer leurs esprits par courts moments de l’omniprésence vacillante de cette unique image axiomatique véritable de « notre moment dans le temps » ainsi que Nixon appelait le présent. Sans doute commenceront-ils aussitôt à s’interroger sur la possibilité de dépasser la loi, à la fois comme code social qui étiquette nos désirs comme interdits, et comme Surmoi ectoplasmique, flic du paysage intérieur nous étouffant avec la peur de nos propres passions.

La première étape vers une utopie réelle est de regarder dans le miroir et d’exiger de connaître mon vrai désir, action qui présuppose déjà, ne serait-ce que temporairement, le dépassement de l’anxiété inconditionnelle, de la peur qu’un démon — ou un flic démoniaque — apparaisse dans le miroir. Maintenant qu’est-ce que je vois ? La première image qui vienne flotter à la surface de la pierre à déchiffrer, miroir magique, est celle du criminel : mes désirs sont illégaux. Mes manies sont interdites dans la civilisation. Le code moral, incrusté dans le code légal, définit mes appétits comme un préjudice. Fourier & Nietzsche ont tous deux défini le criminel comme un esprit naturellement insurrectionnel, en révolte contre la répression suffocante du consensus social. La tragédie du criminel, cependant, réside dans ce qu’il est quasiment l’opposé du flic : son miroir inversé, et par conséquent il est également une image, un piège, une définition imposée à l’intérieur du langage du Contrôle. Dans tous les cas, plus je regarde profondément dans le miroir, moins je vois de désirs que j’étiquetterais de moi-même comme mauvais selon mon propre code éthique personnel. Je ne veux pas accomplir mes désirs au prix de la détresse d’autres personnes. Non pas parce qu’une telle action serait immorale mais parce qu’elle s’auto-détruirait psychiquement : la détresse engendre la détresse. Ceux qui se sont pris au piège d’essayer d’accomplir leurs désirs en blessant d’autres sont eux-mêmes, d’après mon expérience, tous pauvres psychiquement. Dans cette acception du terme, le crime paie, mais il ne paie pas assez ! Je le rejette pour des raisons purement égoïstes — pour accomplir mes désirs, je dois dépasser ou même briser la loi, mais je ne le ferai pas si c’est pour faire mal selon ma propre lumière, pas plus que je n’accepterai l’étiquette consensuelle de criminel.

Ceci explique pourquoi le fascisme n’est pas une réponse. Le fascisme est une machine à désirer mais seulement pour une élite amorale qui atteint ses buts à travers la création & la destruction d’ennemis et de victimes, comme chez le Marquis de Sade. Fourier, quant à lui, affirme que le désir lui-même reste impossible à moins que tous les désirs ne soient possibles. Cette passion implique l’Autre, et donc définit la seule société possible ou réelle. Cet accomplissement dessine la frontière entre le Fascisme et l’Anarchisme.

Si je contemple encore plus profondément le miroir, en fait, je commence à voir que je n’y suis pas seul. Que le Soi implique les autres, que nous sommes co-impliqués réciproquement dans nos désirs. Et voici que nous arrivons à un stade supérieur à celui de la pure criminalité, selon Nietzsche : la société des esprits libres ou, ainsi que Max Sterner l’appelait, l’Union de Ceux qui S’appartiennent. Une forme d’organisation existe qui échappe à la dialectique meurtière des institutions, la contre-productivité paradoxale des institutions ainsi que la nomme Ivan Illich. Cette espèce différente de groupe pourrait être assimilée aux Séries passionnelles de Fourier, l’ensemble des humains liés psychiquement et qui ont besoin d’exprimer et d’accomplir un but passionnel commun ou partagé. De telles associations harmoniques sont empêchées de parvenir à l’existence, insistait Fourier, par la civilisation elle-même, qui se fonde sur l’enmisération de masse. Il croyait qu’il fallait d’abord établir l’Utopie afin que de vraies séries se forment spontanément à partir de passions diverses, pour un accomplissement sensuel & sexuel, pour le travail passionné, et pour la réalisation physique & psychique totale de l’individu dans la société. En d’autres mots, Fourier fit de la société une catégorie absolue, tout autant que Nietzsche & Sterner firent de l’individu une catégorie absolue. Notre tâche n’est pas de suivre l’une ou l’autre de ces idées, mais de déconstruire, synthétiser & reconstruire. Dans ce processus, nous n’espérons pas voir émerger simplement une nouvelle idéologie ou un nouveau non-lieu (U-topos) — qui est la signification de l’Utopie — quelque brillant ou stimulant imaginalement soit-il ; nous espérons plutôt créer une praxis, un mode d’action pour réaliser les séries et en manifester la passion, ici et maintenant, ou aussi près de ici et maintenant qu’il nous est possible de goûter.

J’ai examiné ailleurs un certain nombre de formes possibles pour de tels groupes, comprenant les agglomérations les plus distendues, les plus temporaires et dotées d’une organisation ad hoc. Je veux cependant n’examiner ici qu’un seul aspect de ces groupements, à savoir leur illégalité. Je soutiendrai que l’illégalité signifie plus que simplement briser la loi. L’illégalité, en tant qu’attribut positif de la Zone Autonome Temporaire, implique que la structure même ou la motivation la plus profonde du groupe TAZ va à l’encontre ou nécessite le dépassement des valeurs du consensus. Et que cela est vrai même si aucune loi ni aucun règlement n’a été rompu. Mais afin d’éviter ici autant que possible la métaphysique, nous pouvons discuter de quelques groupes ou situations qui existent actuellement et qui se rapprochent du concept de TAZ à un degré quelconque. (En critiquant leurs défauts, nous pourrons peut-être arriver à avoir une vue plus claire des possibilités pour le futur immédiat.)

Le travail sur la toile.

Le piratage informatique n’a jusqu’à présent rien déniché qui ait amélioré ma vie. Je ne peux pas non plus déceler beaucoup d’amélioration dans la vie des hackers eux-mêmes. Avoir pour but de vouloir libérer toute l’information est noble mais ridiculement impossible à obtenir. Cela devrait aujourd’hui être évident pour tous ceux qui ont pu observer comment l’état mettait en bouillie une poignée de malheureux libérateurs d’une poignée de bits d’information. Le potentiel de libération inhérent au BBS comme outil pour des projets sociaux n’a pas encore été réalisé. Le Méganet BBS implique des milliers d’enthousiastes de l’e-mail dont on ne parle pas et qui jusqu’à présent n’en ont pas envoyé ou reçu un seul qui soit vraiment bon.

Si je me trompe, que quelqu’un me le dise s’il vous plaît. (Public : Tu te trompes !) OK, nous pourrons reparler de cela plus tard, j’aimerais l’entendre, vraiment j’aimerais qu’on me dise que je me trompe. Mais 99% est du bavardage oisif, 1% est peut-être de l’information intéressante. Mais pas de ragoût de poulet, pas d’orgies et pas d’illumination. (Public : Des orgies...) Des orgies ? Où ça ? Sur le réseau informatique ? Lâchez-moi un peu ! Maintenant enfin, les hackers ont commencé à expérimenter la cryptologie — les cypherpunks se vantent de mettre bientôt un réseau sûr à la disposition des utilisateurs de mail. On pourrait lancer un défi aux hackers : remettez-moi une seule chose que je désire et qui soit illégale, et que je n’aurais pu obtenir ou qu’il m’eut été difficile d’obtenir sans le réseau informatique. Je serais même prêt à accepter un bon petit bout de pornographie en haute résolution. Prouvez-moi que les ordinateurs peuvent fournir, ou au moins accélérer l’accès à autre chose que des publcations et de la musique synthétique à faire frémir. (Rires.) Je réclame des secrets et je commence à en avoir marre d’attendre, grâce à une vie passée à lire de la science fiction.

Le rassemblement.

Considéré comme une TAZ. Le rassemblement peut être appelé et tenu sans aucune aide informatique ce qui est heureux, en fait, car le rassemblement est une nécessité vitale. Maintenant, aujourd’hui. Et il est déjà en train des se développer spontanément, à partir de ce besoin. Un certain nombre de ces rassemblements se manifestent en tant que TAZ : les festivals néo-païens, les Rainbow camps, des événements d’art collaboratif, des conspirations ouvertes telles que la Queer Nation ou le WACK, les raves, des collectifs anarchistes, des communautés internationales hyperculturelles, des réunions de sociétés secrètes dont les buts sont risqués ou illégaux ou insurrectionnels, des dealers de drogue.

Ces groupes ou rassemblements constituent le seul moyen immédiat viable de réaliser les séries passionnelles en temps réel, dans la vie quotidienne. En opposition avec les forces de dissipation, d’aliénation & de suffocation par lesquelles le consensus pervertit & dissout toute aspiration humaine à la solidarité & aux valeurs festives. Par conséquent toute critique soulevée à l’encontre de ces groupes ou rassemblements existants se veut constructive dans tous les sens du mot. Les problèmes se situent dans deux domaines : le domaine philosophique & le domaine organisationnel. Certains groupes ne parviennent pas à mesurer pas pleinement la portée de leur réaction contre le spectacle, qui reste instinctive & donc peu fondée philosophiquement. Par exemple, l’illusion des années 60 qu’on pourrait utiliser les médias pour nos propres fins persiste encore, au point que bien des groupes se voient ruinés par cette même publicité dont ils pensaient avoir besoin afin d’atteindre leurs buts. Une fois qu’un tel groupe se permet d’être récupéré comme part intégrante du spectacle de la contreculture dissidente commence le Punch & Judy Show.

Une compréhension de la dialectique des médias devrait permettre à ces groupes d’élaborer une stratégie d’organisation & une praxis fondées sur des modèles évasifs ou nomades de résistance plutôt que sur les shibolleths de la vieille Nouvelle Gauche de « confrontation & prise en main des médias ». Sur le plan tactique des détails organisationnels et des projets spécifiques, cette préparation philosophique devrait aboutir à des moyens plus efficaces d’expression, de réalisation, de manifestation du désir au niveau de la vie quotidienne. La publicité est une mauvaise tactique, tandis que le tact & la clandestinité virtuelle sont une bonne tactique...

Les convertis attirés par les médias sont en général des soldats estivants & des névrosés & que votre émission vienne à passer sous l’œil du mauvais politicien et vous pourriez bien finir comme le prochain mauvais exemple. Ecrasés sous la botte de l’histoire, tout public, en direct sur la 5. « Ceci est votre monde, regardez ça de près » ainsi que l’exprime de façon si haletante la pub pour PBS. « Que Geraldo cogne à votre cage. » Peut-être que par ici vous n’avez pas entendu ce slogan. Pour donner un exemple de quelques organisations : NAMBLA & NORML se sont tous deux vu saisir leurs listes de membres par la police, c’est le prix de l’idéalisme des années 60 à l’égard des médias. NAMBLA & NORML n’ont atteint absolument aucun de leurs buts réformistes & pourraient bien avoir causé du tort à leur propre cause par leur incompréhension des médias.

Nous ne sommes plus dans les années 60, où la CIA pouvait encore lâcher le contrôle du LSD à une poignée de publicitaires hippies, et où la télévision pouvait par inadvertance contribuer au sentiment anti-guerre en négligeant de censurer le décompte des sacs à viande. Nous avons, depuis ce temps, vécu des décades d’intelligence Républicaine, de pouvoir du capitalisme tardif à contrôler la conspiration. Le communisme est mort & maintenant VOUS تTES l’ennemi. Réveillez-vous ! Mettez-vous au parfum ! La plus grande partie du monde a sombré profondément dans la transe des médias — ils ne peuvent se réveiller en reniflant l’odeur du café, parce que le café n’a pas d’odeur. Il est devenu pure image. La télévision est le monde réel. La vraie chose maintenant. Et si vous ne croyez pas à ça, vous êtes en dehors de la réalité. C’est bien pire que d’être un criminel. Au moins le criminel entretient quelque relation avec le consensus. Il faut avoir pitié de ces radicaux dont les plans de bataille incluent toujours des fanfaronnades ouvertes sur leur opposition intransigeante à toutes les valeurs établies, éveillant l’attention de l’ennemi comme si 5 secondes au journal du soir ou un reportage « tranche de vie » pouvait en rien valider leurs idées révolutionnaires et leurs personnalités pathétiques. Une fois pour toutes, l’insurrection n’est pas une marchandise, mes désirs ne sont pas des marchandises. Et les médias ne peuvent les reproduire et encore moins les satisfaire. Il n’y a pas besoin d’être un écologiste des médias, préconisant un jeûne médiatique, pour voir que tous les grands médias doivent être compris, critiqués & surmontés ou tout au moins qu’il faut y échapper si nous devons parvenir quelque part avec notre projet.

L’insurrection

J’aimerais répondre à ceux parmi les critiques qui ont reproché à la TAZ d’être une évasion ou un ajournement ou un substitut à l’insurrection ou même à la révolution. Ces critiques proviennent en partie de camarades Latino-américains qui semblent mal à l’aise avec l’aspect aventureux de la TAZ, en partie de Nord-américains qui la nomment « Club Med anarchiste ». Ces deux critiques sont importantes. La TAZ n’est pas une idée ou une idéologie mais quelque chose qui est en train de se passer : en tant que telle, elle a besoin de bonne critique. Au contraire, et j’ai tâché d’insister là-dessus maintes et maintes fois : la TAZ est une autre manière de construire le noyau de la nouvelle société à l’intérieur de la coquille de l’ancienne (comme le disaient les Wobblies). Et la TAZ devrait servir de matrice à l’émergence d’un modèle sorélien de soulèvement (Georges Sorel, je le recommande vivement).

Quoi qu’il en soit, il faut aussi répéter qu’en aucune façon les USA ne peuvent, même du bout des lèvres, être désignés en 1993 comme une société pré-révolutionnaire L’élection d’un régime corrompu, vénal et pseudo-libéral qui arrangera quelques vilains boutons sur la face du spectacle pendant que les Républicains se réorganisent pour pouvoir continuer de construire le Nouvel Ordre Mondial en 1996, cela rend la possibilité d’un soulèvement américain encore moins vraisemblable. Allons-nous différer toute action libératrice jusqu’à ce que les choses empirent encore ? Ce serait difficilement logique ou crédible. Ceux parmi nous qui se sentent si irrationnellement malheureux dans le monde merveilleux des marchandises & de la réaction néo-puritaine ne peuvent se voir refuser la chance de vivre des expériences de réalisation utopique localement & passagèrement, maintenant ou aussi tôt que possible. De notre vivant, dans nos vies. Et cette lutte n’est pas sans rapport avec d’autres peuples ailleurs dans le monde que nous pouvons considérer comme nos alliés naturels : indigènes & groupes tribaux ou mouvements révolutionnaires. En ce sens, la Zone Autonome Temporaire est comme un pré-écho de l’insurrection. Un avant-goût de ses grandes énergies libératrices et on peut même la voir comme une étape nécessaire vers la révolution qui accomplira l’Utopie.

C’est pourquoi il faut souligner le fait que la TAZ n’a pas seulement en vue un principe de fête & de jeu, de célébration ou d’incarnation matérielle, mais aussi comme le yang pour le yin, une dose inévitable de risque et l’intention de refaire le monde. La TAZ ne peut être réalisée uniquement comme exercice hédonique (pas plus que la révolution ne peut être réalisée sans danser, comme le formulait Emma Goldman), ce qui amènerait à de justes accusations de Club-Médisme ou même de crypto-fascisme. La TAZ va au-delà du purement hédonique parce qu’elle veut croître & se muliplier jusqu’à infecter ou même devenir le social. Et c’est pourquoi, même si la TAZ peut être secrète, fermée, & source intense de plaisirs pour ses membres, elle doit être vue comme une lutte qui s’ouvre potentiellement à tous les esprits apparentés & à tous les compagnons guerriers. Tous les groupes et les rassemblements proches de la TAZ que je connais ne réussissent pas à en mesurer toute la portée dans l’un ou l’autre de ces domaines. Les groupes politiques n’ont toujours pas maîtrisé le principe de plaisir, tandis que les groupes à modes de vie n’ont toujours pas maîtrisé la politique. Une praxis politique d’un genre quelconque ajoute bien sûr au risque impliqué par la TAZ, et par conséquent accroît le besoin de tact. Mais elle augmente aussi le plaisir, La jouissance du groupe, l’orgasme du groupe, à l’intérieur de la TAZ — ce plaisir résulte du sens même du dépassement, mentionné par Nietzsche le premier, quand il parlait de la joie de l’esprit libre à échapper à la loi du troupeau. Et si cela semble élitiste, rappelez-vous que du point de vue anarchiste, le troupeau consiste précisément en ceux qui ont accepté d’être mis en troupeau. Après la révolution, sans aucun doute, les esprits libres trouveront d’autres sources de dépassement.

Quoi qu’il en soit, jusqu’à présent, la loi existe toujours comme un fil sur lequel aiguiser nos vies. Mais en un certain sens on peut dire de la révolution qu’elle n’existe pas, puisqu’elle n’a pas eu lieu à l’intérieur de l’histoire qu’elle voulait réclamer comme le champ de son activité. De même que la loi, elle n’existe que comme spectacle et comme modèle de spasmes de terreur. Mais la TAZ, aussi évanescente soit-elle, est enracinée à l’intérieur de la vie que nous vivons, à l’intérieur du monde matériel et imaginaire dans lequel NOUS avons notre être authentique, pour fragmentaire ou même tragique qu’il soit. Et à l’intérieur du mode de célébration du plaisir rehaussé par le doublement et le redoublement qui est la seule excuse pour la société que nous connaissons. Plutôt que de crime, cela ferait plus de sens, ou de la meilleure poésie, de parler de sorcellerie qui a toutes les connotations de secret et de pouvoir que nous souhaitons à la TAZ qui émerge. Un air de menace, d’invisibilité & de réalisation du désir. Quant à l’illégalité, eh bien, un quilting bee [1] n’est pas illégal à ce jour : il peut être une parfaite TAZ. Tôt ou tard, cependant, même un quilting bee court le risque de devenir l’objet du tourisme. Il deviendra une banale imitation de lui-même, à moins qu’il ne puisse créer, au moins pour un moment, une économie de la vie capable de perdurer, même brièvement, en dehors de la prison du « travaille, consomme, meurs. » Et cette économie, par sa nature même, menace le monde parodique du Contrôle. A la longue, la ruche sera illégale, puisqu’elle est déjà considérée comme folle. Alors le... quilting bee devrait dès maintenant commencer à agir comme s’il était déjà illégal, il devrait adopter une philosphie de l’illégalisme. Aujourd’hui le quilt, demain peut-être le soulèvement. Notre espèce de ruche pourrait être vouée au sexe, à l’échange d’information, à l’évasion fiscale, à la culture du hasch ou même aux orgies, aux arnaques à crédit ou au trafic d’armes. Il aura toujours la structure du... quilting bee. Et donc le.. quilting bee devrait déjà anticiper sur la possibilité de faire du trafic d’armes ou de manigancer des orgies. Il devrait être préparer à agir à l’intérieur des lézardes du monolithe de la simulation comme un vrai gang de Johnson. Comme un marécage des Callahads. Comme des conspirateurs dont le propos est en réalité de respirer ensemble. Comme des criminels de la race humaine. Comme des Utopies pirates pour la paix. Comme des guérillas pour l’harmonie.


VIII. La Zone Interdite

La théorie est-elle une boule de cristal ? Y a-t-il la moindre magie dans la théorie ? (ہ l’origine, le mot signifiait « vision », ce qui suggère certainement le mystère.) Peut-on se servir de la théorie de l’anarchisme ontologique comme d’une planche de Oui-ja pour prédire le futur avec un peu de cette précision avec laquelle elle décrit le présent ou « prédit » le passé ? Est-ce que le specto-simulo-marchandise-isme est sur le point de lâcher, comme le « Marxisme » dans les années 80 ? Qu’est-ce qui pourrait provoquer sa chute ? Et que faire de la « résurgence » de l’Islam — source unificatrice du « Sud », ou râle d’agonie culturel ? Que faire de la Religion en général ? Des divers scénarios de S.F. ? De la police comme simulacre final du pouvoir, organe final de la disparition ? De la balkanisation et du nettoyage ethnique ? La théorie est-elle un zodiaque que nous pouvons scruter ? Pouvons-nous faire quelques prédictions pour la Nouvelle Année, comme le National Enquirer ?

Je ne vois pas le Capitalisme s’évanouissant du jour au lendemain comme le Communisme — il est trop organique, trop étroitement lié à « ce qui se passe réellement ». Le Marxisme a chuté parce qu’il était entré en état d’abstraction et de déni — parce qu’il lui a manqué de saisir le Spectacle comme l’emplacement véritable du pouvoir — mais le Capitalisme n’a pas fait la même erreur. Le Capital verra sa désintégration ou sa déliquescence plutôt qu’il ne subira une soudaine implosion. Les signes de désintégration deviendront de plus en plus évidents aux yeux et de l’expérience et de la théorie, mais le simulacre de la totalité ne sera pas liquidé par un quelconque effondrement « révolutionnaire ». Les épais nuages dans la boule de cristal commencent tout juste à se pousser et à s’éclaircir. Soudain, un concept : triage social. Et immédiatement un corollaire : la zone interdite.

L’Etat, en tant qu’ultime point spectaculaire du monde de la simulation, sera forcé de pratiquer le triage social, laissant échapper à une autorité réelle des zones qui tomberont en-dessous du niveau de participation adéquat au disours vide. Zones : classes, races, groupes marginalisés, et dans une certaine mesure, de véritables secteurs géographiques. Triage : abandon graduel et imperceptible de « services », conduisant à l’émergence de zones interdites où le « contrôle » se réduit à des moyens de pure simulation (par exemple, la TV comme glue sociale).

Des zones qui ont été abandonnées économiquement (sans-abri, petits fermiers, travailleurs immigrés, « classes d’assistés sociaux ») seront graduellement éliminées de tout autre réseau contrôlé par le spectacle de l’état, y compris son interface finale, la Police. Officiellement bien sûr cette ligne politique n’existera pas et l’état spectaculaire continuera de revendiquer sa juridiction et sa propriété sur ces zones — aucune autonomie politique ne sera permise, et des actes occasionnels de terreur seront diffusés largement dans le spectacle afin de fournir le vernis de la simulation du contrôle. Mais dans la réalité économique telle qu’elle est, ces zones auront été sacrifiées, comme des passagers jetés hors de la troïka de l’Histoire aux loups de la Mémoire.

Vu que ce processus est déjà en cours, l’étude démographique fournit un indice pour le futur — où les classes partent-elles, où vont-elles ? Mike Davis a fait une analyse de ce mouvement dans le microcosme de Los Angeles, où une structure complexe de triage et de terreur s’est déjà fait jour, mettant à l’épreuve ses dons de prophéte prescient dont la marque de fabrique géomancique est de lire les os des immeubles et les entrailles de l’espace urbain plutôt que la physionomie « naturelle » des animaux ou des paysages. (Vu que la « culture » a un inconscient, elle déverse des signes magiques et des symboles — non la fumée d’offrandes immolées mais celle de voitures de flics en flammes.)

Je crois que ce processus va s’accélérer jusqu’au point où, d’ici cinq à dix ans ce sera l’évidence même que des portions entières de l’«Amérique » ne se trouvent plus sur la carte. Elles ne produiront pas de « croissance », elles ne « consommeront » plus, et elles ne seront plus desservies par l’un quelconque de ces bureaux de « passe-passe » du spectacle — IRS [1], santé publique, armée/police, sécurité sociale, communication et éducation. Ces secteurs (économiques/sociaux/géographiques) cesseront d’exister pour tous les usages pratiques du contrôle. Les classes consommatrices quitteront ces secteurs et déménageront « ailleurs », soit socialement soit géographiquement soit les deux à la fois.

Nous aurons été séduits puis abandonnés par la marchandise — ou plus exactement « ils » auront été abandonnés, ces autres étrangers qui n’en firent jamais vraiment partie au départ. Ce qui est intéressant cependant, c’est que ce « ils » en arrivera peu à peu à inclure de plus en plus d’individus et de groupes qui pour l’instant se pensent comme « nous » — les héritiers de ce grand monde ensoleillé Bourgeois Rationaliste que le spectacle continue de simuler et de préserver —, ceux qui ont des « droits », ceux qui sont « à l’abri », qui sont destinés à « survivre ». Le triage sera pratiqué dans ces secteurs également. Les failles dans le monolithe vont s’élargir et un grand nombre de « nous » loupera le dernier hélicoptère qui évacuera la ville.

Je pourrais déménager maintenant à Boulder ou à Portland, m’accrocher à mon statut de rentier, survivre comme clown agréé à la marge du spectacle — et croyez-moi, cette tentation est bien réelle. Ces zones interdites ne vont pas être très confortables — elles ne vont pas être des utopies — elles pourraient même s’achever salement en résurgence fasciste comme dans les petits Etats de l’Europe de l’Est après 1989. Qui serait volontaire pour vivre en Bosnie (ou à South L.A.), simplement parce que le désordre et la violence peuvent produire aussi bien les « libertés sauvages » que la panique absolue et l’horreur authentique ?

Quant au specto-simulo-Capital lui-même, sa prochaine (et peut-être ultime ?) étape consistera à devenir l’Empire de la pure Vitesse — l’instantanéité de la technologie des communications élevée au statut d’être transcendant — (omniscience, omniprésence, omnipotence) : une sorte de Gnose Tech’ dans laquelle le corps (planète, production) sera « transcendé » sous le signe du pur esprit (« information »). Cela dévoilera la fausse transcendance terminale ou totalité de la marchandise : la désincarnation ultime du désir, la création absolue du signifié — le langage comme prison gnostique et la mort comme dernier marché spécial vacances.

Les « lignes » de cette structure sont déjà en train de se former, et une carte de ces lignes se transforme en carte du futur, ou tout au moins de l’«Histoire » future. Etudions cette carte embryonnaire ou ontogénique : nous pouvons voir clairement que l’on a déjà détouré le « Sud » de la structure, dans un acte d’impérialisme cartomancique qui dénie toute signification aux zones mêmes auxquelles on a déjà dénié l’«accès » aux liens de communication. Le Sud n’entrera pas au paradis de l’information — car l’information est glace et givre cristallins, tandis que le Sud est le royaume du feu et du bruit.

Et à vrai dre le « Sud » est (ou deviendra) le corps, le royaume de tout ce qui n’est pas pur esprit et information, de tout ce qui est lourd et mortel — royaume de l’agriculture et de l’industrie ; derniers vestiges du néolithique ; royaume de la production (cette barrière démiurgique brute qui se dresse devant la libre mutagénèse de la signification et le libre échange d’emblêmes et d’image ; de la pure information). Le Sud « nous » fournira en puces électroniques et en pillules vertes [2], pour que nous puissions tous nous brancher sur la réalité virtuelle et télécharger notre conscience dans un logiciel (quel soulagement !).

L’économie de l’information a peut-être bien déjà commencé à couper le cordon avec l’économie matérielle — il n’est pas du tout évident que certains types d’«argent » aient conservé le moindre lien — fût-ce un lien symbolique — avec la richesse sociale réelle. C’est de l’«argent » virtuel. Dans le contexte du specto-simulo-capital, cet argent est hyperréel, et semble donc plus puissant que l’argent qui est seulement réel et encore lié au « principe physique matériel ». Dans ce scénario, nous pourrons enfin « laisser nos serviteurs vivre pour nous » (Maldoror) pendant que nous continuerons de nous élever vers quelque chose de mieux. La machine n’est pas notre servante (comme le croyaient certains auteurs anciens de SF) mais plutôt notre symbiote [3]. Notre serviteur, c’est le Sud.

Ainsi, une partie du Nord disparaît dans le Cyberespace, laissant l’autre partie désertée et dépouillée, des zones interdites, des failles dans le monolithe. Que pourrait-il y avoir de plus naturel que cela : que le Sud interpénètre le Nord comme le mycelium dans une miche de pain ? Les trous et les failles dans le Nord deviendront plus sudistes, plus africains, plus latins, plus asiatiques, plus islamiques (P.K. Dick, véritable visionnaire gnostique, semble particulièrement prophétique sur ce point). Maintenant la question cruciale est celle-ci : est-il possible d’imaginer que la zone interdite puisse remplir une fonction libératrice ? (De n’importe quelle manière qui ne soit pas un retour à la guerre primitive qui n’intéresse peut-être qu’une poignée de Vikings Nietzchéens ?) C’est-à-dire, le rôle que jouent les zones interdites peut-il être essentiel dans l’émergence de la Zone Autonome Temporaire voire de la Zone Autonome Permanente ?

Est-ce que la Zone Interdite représente — d’une façon bizarre et paradoxale — la renaissance d’une possibilité de société ? Oubliez l’autonomie politique — pas de République du South Bronx, ni d’Etat Libre du Wisconsin Ouest, pas d’enclaves Libertariennes ou de zones anarchistes libérées, pas d’Ecotopie, ni de Nouvelle Afrique, etc., etc. Le spectacle (même dans son ultime agonie) détruira impitoyablement quiconque menacera son monopole sur l’autorité spectaculaire. La TAZ, société du festival clandestine dans le temps et l’espace, fournit un modèle bien plus réaliste des zones interdites que celui du micronationalisme. La chose importante n’est pas de frapper des timbres poste ou de hisser des drapeaux — cette image de la liberté (et de la liberté comme marchandise) — mais la réalité de la liberté au niveau de la vie quotidienne.

Nous pouvons renoncer à l’emblématisme du pouvoir pour la possibilité du pouvoir sur nos propres destinées (ou tout au moins d’un échec sans médiation !). La condition sine que non de la zone interdite comme point possible de libération réside dans la mise en œuvre d’une économie adaptée à cette fonction ; et la mise en œuvre d’une telle économie depend (au moins en partie) d’une idée de société. Jusque là aucune de ces étapes n’a émergé si ce n’est dans ses grandes lignes les plus préliminaires et sommaires — alors nous allons ici déplacer la charge de ce texte et passer de la prédiction à la prescription. Nous essaierons d’imaginer ce que nous pourrions faire — tout de suite — pour transformer ces zones interdites en zones autonomes, et arracher notre liberté même en « enfer » et même des mains du Seigneur des Mouches.

Est-il possible de se représenter pour la Zone Interdite une économie qui aurait quelque chose à voir (de manière inquantifiable et complexe) avec l’économie du Sud — qui commence déjà d’apparaître dans les secteurs marginaux du Nord où le contrôle est vacillant ? Je ne suis pas du tout sûr de ce que cela signifierait, mais je me représente un stade de bricolage avancé et « sans limites », qui ne soit pas fait que d’objets ponctuels mais de systèmes entiers et de fragments de systèmes. J’imagine un système alternatif de communications, auto-organisé et non-hiérarchique — que j’appelle « toile » [4] plutôt que « filet » [4] — qui pourrait faire usage de certaines idées « cyberpunk », mais seulement les pauvres et les sommaires (et, vraiment, j’emmerde le « cyberespace » : je préfèrerais vivre dans le New Jersey !) Je ne vois pas seulement le « travail au noir » (le lavoro nero, considéré comme un des Beaux Arts en Italie), mais aussi des « services au noir », de la « production au noir », et de l’«échange au noir » utilisé dans la technologie « alternative » (mais pas seulement informatique).

J’ai dans l’idée que nous aurons une technologie plus humaine que « verte », plus soucieuse d’agriculture ou de permaculture et d’un ad-hocisme de basse technologie, que de sauvage et d’écologie profonde. La dimension verte de notre technologie ne naîtra pas de quelconques prédilections sentimentales mais d’une logique économique inéluctable : la logique « tordue » du bricolage et la logique « pauvre » du recyclage. Ces idées ne sont pas particulièrement utopiques au sens plein, mais nous pouvons les admettre comme adaptées au concept de « minimum utopique » (Fourier) — et pour cette raison, ces formes de technologies entraîneront au moins un peu de satisfaction, ce qui n’est absolument pas le cas de l’économie de la marchandise (basée comme elle l’est sur la plus-value imagée comme masque pour la pénurie du bien).

L’économie que j’imagine n’adhérera pas exclusivement à aucun des modèles en cours, pas plus à l’humanisme entrepreneurial des Libertariens qu’aux schémas « Associatifs » du Socialisme, mais elle concoctera un mélange de tout ce qui peut marcher à l’intérieur d’une structure très large de non-autoritarisme organique. La zone interdite doit s’auto-organiser dans une forme non-hiérarchique, sinon elle deviendra la proie du crimino-fascisme ou de l’entropie hasardeuse ; aucune autre possibilité ne semble très probable ou du moins très acceptable ! Nous examinons des vides du contrôle : si nous ne remplissons pas la zone interdite de chaos positif, il sera rempli de chaos négatif. Cette direction de pensée prédit que la zone interdite développera au moins une forme « politique » — la « Milice du Peuple » — qui ne peut que trop aisément se confondre avec (ou devenir) un comité de vigilance.

Seule une économie résistante à la hiérarchisation, non par conviction idéologique mais plutôt depuis une pure et simple « volonté de puissance », peut garantir que la Milice du Peuple ne deviendra pas la petite troupe d’une élite secrète. Une tâche vitale dès à présent est d’imaginer et de commencer à mettre en place maintenant les conditions pour une telle économie dans les secteurs de pré-zones interdites où elle peut déjà avoir une utilité fonctionnelle réelle — par exemple, en fournissant de « bonnes choses » (comme les nomme le Préambule de l’IWW), et en préparant les graines de la nouvelle société à l’intérieur de la coquille (pourrie) de l’ancienne, pour paraphraser le manifeste Wobbly. Au passage, le « syndicalisme » n’a d’avenir que dans les zones interdites où la production peut être capitalisée directement par le travail et l’accumulation simple, en partie au milieu des ruines de la première ère industrielle — Bayonne, New Jersyey, Detroit, Michigan, etc. — où les premières zones interdites s’épanouiront dans toute leur épouvantable laideur.

La même chose est vraie de toutes les formes de radicalisme agraire — c’est-à-dire qu’il n’y aura pas d’avenir excepté dans les zones interdites rurales ; tout cela cependant ne sera pas un Musée de la Société, mais une praxis situationnelle vivante et changeante (à la dérive), ou un bricolage nomadique de modèles sociaux, des expériences de vie réelle fondées sur la dure nécessité et la passion obsessionnelle de la liberté. Personne ne voudra volontairement risquer sa vie dans la zone interdite par simple idéologie — mais l’utilité de certains modèles utopiques pourra être testée.

Parler de tels modèles cependant soulève la question de l’idée de société, qui est (selon une catégorisation très vague) soit politique soit « religieuse ». Nous avons admis que la zone interdite a abandonné — ou a été abandonnée par — la politique. Se peut-il que l’idée de société adaptée à la zone interdite soit « religieuse » par nature ? Je mentionne cela pour deux raisons : (1) la religion n’est pas partie, comme le prédisait le Rationalisme et (2) la religion a prouvé qu’elle était une puissante source de cohésion sociale, par exemple dans l’histoire des communautés d’intention — plus puissante que l’idéologie politique ou le projet utopique. J’émets l’hypothèse de la possibilité et de la réalité des aspects non-autoritaires, autonomes, auto-organisés et non hiérarchiques de cet énorme complexe subsumé dans le mot « religion » — le shamanisme par exemple ou les types multiples et infiniments extensifs de « paganisme », dans lesquels aucune culture ne peut gagner le monopole de l’interprétation, ou même une hégémonie.

Je ne suis pas en train de dire que la zone interdite devrait être « religieuse », je suis en train de dire qu’elle sera « religieuse », et qu’elle est « religieuse » — et que si nous croyons au désir d’un potentiel libérateur dans les zones interdites, nous devrions commencer maintenant à trouver un langage « religieux » qui reflètera et aidera à façonner et rendre réel ce potentiel — sinon nous ferons face à une « religion du fascisme » (chrétiens de droite tentant de dominer les zones interdites) ou à une spiritualité de l’entropie. Par exemple, une bonne raison de piller l’histoire du protestantisme à la recherche de modèles radicaux (Ranters, Diggers, Antinomiens, etc.) serait de permettre leur résurrection — et pas seulement de s’en servir comme camouflage.

Des formes de spiritualité de la terre et du corps (shamanisme, néo-paganisme, afro-américain, etc.) ; immanentiste plutôt que transcendantaliste ; mettant en valeur un existentialisme des oeuvres et non de la foi, d’où une éthique et non un moralisme ; une tolérance radicale pour tous les cultes (sur le modèle « païen ») ; une méfiance à l’égard des modèles dualistes mais également des modèles monistes totalitaires ; mystique mais non ascétique ; festif mais non sacrificiel. Voilà quelques uns des modèles proposés par notre forme de spiritualité. Cependant, aucun des moyens établis pour propager une religion ne serait approprié ici. De même que nous avons besoin maintenant de ré-imaginer l’«Economie du Don », de même nous devons également ré-inventer (voire fabriquer) une « spiritualité de la liberté » appropriée à notre avenir d’habitants de la zone interdite — une spiritualité de la « vie quotidienne » dans le sens situ du mot.

Je pense à certaines peintures de genre de la vieille Europe qui m’ont toujours fascinées quand j’étais enfant, et qui représentaient des paysans ou des bohémiens vivant dans les ruines de quelque empire disparu — Romain, en général. Les images en appelaient à un sens bachelardien de la rêverie et de la magie au sujet de certaines sortes de « maisons », certaines sortes d’«espace ». J’aime le sens d’abandon qu’implique le paradoxe de ruines abandonnées ramenées à la vie par des bohémiens « abandonnés », des vies subalternes, des violoneux et danseurs Breugheliens — le contraste entre les restes lourds d’un triomphalisme disparu et la légèreté et la gaieté des nomades. Il se peut bien que je romance la zone interdite comme topos ou site utopique possible — mais alors je pourrais bien encore une fois être disposé à défendre l’utilité occasionnelle de la romance : il triomphe du désespoir. La zone interdite se trouve sur la route, que nous la redoutions ou que nous la romancions.


[1] Internal Revenue Service : L'IRS est l'agence gouvernementale américaine chargée de la perception des impôts et du respect des lois fiscales.retour

[2] Référence à Soylent green, film américain de Richard Fleischer, 1973, sorti en France sous le titre Soleil vert. retour

[3] Organisme associé à un autre organisme pour le bénéfice réciproque de chacun. retour

[4] web : toile et net : filet retour


IX. L'Amour-obsession

"La " dialectique dure " nous permet de céder à un penchant impur pour l’histoire - une opération de dragage, un bricolage de bric-à-brac " refoulé ou vécu ", de pratiques stupides, répugnantes et passéistes telles que " l’amour-obsession ".

L’amour romanesque n’a de " roman " que le nom et fut rapporté à " Rom " (le nom islamique pour l’Europe et Byzance) par les Croisés et les troubadours. La folie amoureuse qui n’attend rien en retour (’ishq) fait d’abord son apparition dans des textes orientaux tels L’anneau de la colombe, de Ibn Hazm ( cette expression étant en fait un terme argotique désignant le prépuce du pénis circoncis), et dans le très ancien Leila et Majnun, d’Arabistan. Les auteurs soufis ( ’Attar, Ibn ’Arabi, Roumi, Hafez, etc.) s’approprièrent le langage de cette littérature, érotisant ainsi une culture et une religion déjà fortement érotisées.

Cependant, si le désir sexuel apparait comme une composante essentielle de la structure et du style de l’Islam, il s’agit néanmoins d’un désir réprimé. " Celui qui aime mais qui demeure chaste et qui meurt du feu de son amour gagne sa place de martyr au sein du Jihad " (le paradis, ainsi que voudrait nous le faire croire une tradition en vogue mais peut-être mal fondée quoique transmise par le Prophète lui-même.) La tension insupportable contenue dans ce paradoxe constitue le creuset d’une nouvelle catégorie d’émotions : l’amour romanesque, basé sur le non-réalisation du désir, sur la "séparation ", plutôt que sur l’ " union ", c’est à dire sur le désir insatisfait. La période hellénistique (telle qu’elle a été évoquée, en particulier, par Cavafy) avait fourni les genres de cette convention : la " romance " elle-même, l’idylle et la poésie érotique, mais l’Islam insuffla une nouvelle flamme à ces anciennes formes, grâce à la sublimation systématique de la passion amoureuse. Le ferment helleno-egypto-islamique ajouta, en outre, un élément pédérastique à ce nouveau style. La femme idéale, objet de l’amour romanesque, n’est ni épouse ni concubine, mais appartient à une catégorie interdite, ou se situe tout du moins en dehors de la catégorie du simple besoin de reproduction. L’amour romanesque apparaît donc semblable à une gnose dans laquelle l’esprit et la chair occupent des positions antithétiques, et peut-être aussi comme une sorte de libertinage sophistiqué où les émotions fortes sont jugées plus satisfaisantes que la satisfaction elle-même. Considéré en tant qu’" alchimie spirituelle ", le but du projet apparaît comme une tentative d’inculquer un état de conscience non-ordinaire. Ce développement a atteint son degré extrème - quoiqu’encore " moralement acceptable " - dans les écrits de Soufis tels qu’Ahmad Gazzali, Awhadoddin Kermani et Abdul-Rhaman Jami, qui témoignèrent de la présence de Dieu dans la beauté de certains jeunes garçons, tout en restant - si l’on en croit la chronique - chastes. Les troubadours, parlant de leur Dame, tenaient le même langage. La Vita Nuova, de Dante, en représente l’exemple le plus abouti. Chrétiens et Musulmans, en acceptant cette doctrine de chasteté sublime marchaient sur le bord d’un dangereux précipice, mais les effets spirituels de ladite doctrine s’avérèrent parfois extraordinaires, comme c’est le cas chez Fakhroddin ’Iraki, ou même Roumi et Dante eux-mêmes. Cependant, n’était-il pas possible de considérer la question du désir sexuel du point de vue " tantrique ", et d’admettre que l’ " union " est aussi une forme de suprême connaissance ? Une telle position était défendue par Ibn ’Arabî, qui insistait toutefois sur la nécessité du mariage ou du concubinage. Il faut noter que l’homosexualité est condamnée par le code islamique, et qu’un Soufi amoureux d’un jeune garçon ne pouvait concrétiser son attirance sans transgresser la loi. Le juriste Ibn Taimiyya demanda un jour à un derviche accusé d’un tel délit s’il avait été au-delà du simple baiser avec celui qu’il aimait. " Et si je l’avais fait ? " avait rétorqué ce coquin. La réponse aurait été : " coupable d’hérésie ", bien sûr, sans compter des accusations criminelles plus basses encore. Une réponse similaire aurait été donnée à un troubadour aux tendances " tantriques ", c’est à dire adultères, et peut-être cette réponse poussa-t-elle un certain nombre d’entre eux vers l’hérésie organisée du Catharisme.

L’amour romanesque, en Occident tout comme dans le monde islamique, reçut une nouvelle impulsion de la part du néoplatonisme, qui en fit un moyen de compromis acceptable (du point de vue de l’orthodoxie) entre la morale chrétienne et l’érotocosme du monde de l’Antiquité nouvellement redécouvert. Même ainsi, l’exercice s’avérait délicat : Pico della Mirandola et Botticelli -ce païen - finirent dans les bras de Savonarole. Une minorité secrète de nobles, d’hommes d’ةglise et d’artistes de la Renaissance allèrent jusqu’au bout de leurs convictions, optant pour le paganisme clandestin : l’Hypnerotomachia de Poliphilo et les Monstres du Jardin de Bomarzo témoignent de l’existence de cette secte " tantrique ". Mais, pour la plupart des tenants de Platon, l’idée d’un amour fondé sur le seul désir insatisfait servait des buts d’orthodoxie et de représentation allégorique, où l’objet d’amour ne saurait être qu’une ombre éloignée de la réalité (suivant l’exemple de Ste Thérèse et St Jean de la Croix) et ne peut être aimé que selon un code " chevaleresque ", chaste et pénitentiel. Le point essentiel, dans la Mort d’ Arthur, de Malory, est que Lancelot a trahi l’idéal de la chevalerie et aimant Guenièvre charnellement et non seulement en esprit.

L’émergence du capitalisme produit un étrange effet sur l’amour romanesque. Je ne puis mieux l’exprimer qu’avec une image absurde : c’est comme si l’Etre Aimé était devenu le produit parfait, toujours désiré, toujours payé mais jamais vraiment consommé. L’auto-négation de l’amour romanesque s’harmonise parfaitement avec l’auto-négation du capitalisme. Loin de se contenter de moralité ou de chasteté, le capital exige la pénurie, pénurie de la production et du plaisir érotique,. La religion, en interdisant la sexualité, a conféré une aura de prestige à l’abstinence. Le capitalisme occulte la sexualité et l’infuse de désespoir. " L’amour romanesque " conduit dès lors au suicide de Werther, au dégoût de Byron et à la chasteté des dandies. Dans ce sens, l’amour romanesque deviendra la parfaite obsession en deux dimensions de la chanson de variétés et de la pub, servant des traces d’utopie à l’intérieur de la reproduction infinie du produit.

En réponse à cette situation, les temps modernes offrent deux jugements, apparemment contradictoires, de l’amour romanesque, relatifs à notre herméneutique. Le premier, l’amour fou des surréalistes, appartient clairement à la tradition romanesque mais propose une solution radicale au paradoxe du désir en combinant l’idée de sublimation et la perspective tantrique. Par opposition à la pénurie du capitalisme (la " peste émotionnelle " de Reich), le mouvement surréaliste propose l’excès transgressif du désir le plus obsessionnel et de la sensualité la plus débridée. Ce que l’amour romanesque de Nezami ou Malory avait séparé, " désir " et " union ", les surréalistes se proposaient de joindre à nouveau. L’effet recherché se voulait explosif, littéralement révolutionnaire.

Le second point de vue que nous examinerons ici est également révolutionnaire, mais plus " classique " que " romantique ". L’anarchiste-individualiste John Henry Mackay désespérait de l’amour romanesque, qui à ses yeux était contaminé par les processus sociaux de la propriété et de l’aliénation. L’amoureux romantique rêve de posséder ou d’être possédé par l’être aimé. Si le mariage n’est simplement qu’une forme légalisée de la prostitution ( l’habituelle analyse anarchiste en ce qui concerne cette institution), Mackay, quant à lui, jugeait que l’ " amour " lui-même était devenu une sorte de marchandise. L’amour romanesque est une affection du " moi " et de sa relation à la propriété privée : par opposition, Mackay propose l’amitié érotique, libre de tout lien de propriété, basée sur la générosité plutôt que le désir insatisfait et le retrait ( c’est à dire la pénurie). L’amour entre partenaires égaux et indépendants.

Bien que Mackay et les surréalistes paraissent opposés, il existe un point où ils se rejoignent : la souveraineté de l’amour. De plus, ils rejettent tous deux l’héritage platonique du " désir insatisfait ", à présent jugé auto-destructeur. Ceci est peut-être une mesure de la dette encourue par les anarchistes et les surréalistes auprès de Nietzsche. Mackay exige un eros apollonien ; les surréalistes, bien sûr, optent pour Dyonisos, obsessif et dangereux. Mais tous deux se révoltent contre l’amour " romanesque ".

Aujourd’hui, ces deux solutions au problème de l’amour romanesque paraissent encore " ouvertes ", encore " possibles ". L’air du temps peut paraître encore plus pollué par l’image dégradée du désir qu’il ne l’était à l’époque de Mackay ou de Breton. Mais aucun changement qualitatif n’est survenu depuis lors dans la relation entre le " Capitalisme-Trop-Tard " et l’amour. J’admets une préférence philosophique pour la position de Mackay car il m’a toujours été impossible de sublimer mon désir dans un contexte de " désir insatisfait " sans me sentir misérable, alors que le bonheur (le but de Mackay) semble bien naître d’un " abandon " des attitudes faussement chevaleresques et de l’abnégation poseuse, en faveur d’une approche plus païenne et plus conviviale des relations amoureuses. Il convient d’admettre, toutefois, que " séparation " et " union " sont tous deux des états de conscience non-ordinaires. L’intense désir-obsession constitue un " état mystique ", qui n’a besoin que de d’une trace de religion pour se cristalliser en véritable extase néo-platonique. Nous autres romantiques ferions bien de nous souvenir que le bonheur possède une composante sans aucune relation avec la tiédeur du confort bourgeois ou la lâcheté insipide. Le bonheur se manifeste sous un aspect festif et même insurrectionnel, qui lui donne, paradoxalement, sa propre aura romantique. Peut-être nous est-il possible d’imaginer une synthèse de Mackay et de Breton - sans doute un parapluie et une machine à coudre sur une table d’opération - et construire une utopie basée sur la générosité et pas seulement l’obsession. (Difficile de nouveau de ne pas tenter une juxtaposition de Nietzsche et de Charles Fourier et son " attirance passionnelle "). Mais, en fait, j’ai rêvé tout ceci. Je m’en souviens soudain comme s’il s’agissait littéralement d’un rêve qui aurait acquis une douloureuse réalité et qui se serait infiltré dans ma vie - dans certaines Zones Autonomes Temporaires, à l’intérieur d’un espace-temps impossible. Toute ma théorie est basée sur ce bref éclair de lucidité.


X. Lascaux

Toute culture (ou en tout cas toute culture urbaine/paysanne importante) entretient deux mythes qui en apparence se contredisent l’un l’autre : le mythe de la Dégénérescence & le mythe du Progrès. René Guénon & les néo-traditionnalistes aiment à prétendre qu’aucune culture ancienne ne crut jamais au Progrès, mais bien sûr elles y croyaient toutes.

L’une des versions du mythe de la Dégénérescence dans la culture indo-européenne tourne autour de l’image des métaux : or, argent, bronze, fer. Mais qu’en est-il du mythe dans lequel Chronos & les Titans sont détruits afin de faire place à Zeus & aux Olympiens ? — une histoire parallèle à celle de Tiamat & Marduk, ou de Léviathan & Jéhovah. Dans ces mythes du « Progrès », un panthéon primitif « féminin », chtonien, chaotique, attaché à la terre (ou à l’eau), est remplacé (détrôné) par un panthéon tardif « mâle », spiritualisé, ordonné, céleste. N’est-ce pas là un pas en avant dans le temps ? Et le bouddhisme, la chrétienté & l’islam n’ont-ils pas tous clamé être meilleurs que le paganisme ?

En vérité, bien sûr, ces deux mythes — celui de la Dégénérescence comme celui du Progrès — servent l’intention du Contrôle & de la Société du Contrôle. Tous deux admettent qu’avant l’état actuel des affaires, quelque chose d’autre existait, une forme différente du social. Dans les deux cas, il semble que nous ayons une vision du Paléolithique, cette grande et longue et immuable préhistoire de l’humanité, vision issue de notre « mémoire d'espèce ». Dans un cas, cette ère est vue comme un vaste désordre, sale et brutal : le 18ème siècle ne découvrit pas ce point de vue mais le trouva déjà exprimé dans la culture classique & chrétienne. Dans l’autre cas, les temps primordiaux sont vus comme précieux, innocents, plus heureux & plus faciles que le présent, plus numineux {1} que le présent — mais irrévocablement disparus, impossibles à retrouver si ce n’est dans la mort.

Ainsi pour tous les dévots loyaux et enthousiastes de l’Ordre, l’Ordre se présente comme incomparablement plus parfait qu’aucun Chaos originel ; tandis que pour les ennemis potentiels et rebelles de l’Ordre, l’Ordre se présente comme cruel & oppressif (« de fer ») mais totalement & fatalement inévitable — en fait, tout-puissant.

Ni dans un cas ni dans l’autre, les poètes du mythe de l’Ordre n’admettent que le « Chaos » ou l’«آge d’Or » pourraient encore exister dans le présent, ou qu’ils existent dans le présent, ici & maintenant en fait — mais qu’ils sont réprimés par la totalité illusoire de la Société de l’Ordre. Pourtant nous croyons que le « paléolithique » (qui est un mythe, comme le « Chaos » ou « l’آge d’Or », ni plus ni moins) existe bel et bien, même maintenant, comme une sorte d’inconscient dans le social. Nous croyons également que l’آge de l’Industrie touche à sa fin, entraînant avec lui la décadence des dernières religions de l’Ordre, qu’un jour, ce « matériau réprimé » sera de nouveau découvert. Que pouvions-nous bien vouloir dire d’autre quand nous parlions de « nomadisme psychique » ou de la « disparition du social » ?

La fin du Moderne ne signifie pas un retour AU paléolithique mais un retour DU paléolithique.

L’anthropologie post-classique (ou post-académique) nous a préparé à ce retour du réprimé, car ce n’est que très récemment que nous avons pu comprendre & sympathiser avec les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Les grottes de Lascaux furent redécouvertes précisément quand il fallait qu’elles fussent redécouvertes, car aucun Romain de l’Antiquité, aucun Chrétien du Moyen-آge, aucun rationaliste du 18ème siècle n’aurait jamais pu les trouver belles ou importantes. Dans ces grottes (symboles d’une archéologie de la conscience), nous avons trouvé les artistes qui les ont créées. Nous les avons découverts comme des ancêtres, & aussi comme nous-mêmes, bien vivants & présents.

Un jour, Paul Goodman a défini l’anarchisme comme un « conservatisme néolithique ». C’est spirituel, mais ce n’est plus exact. L’anarchisme (ou l’anarchisme ontologique tout au moins) ne sympathise plus avec les paysans agriculteurs mais avec les structures sociales non autoritaires & l’économie des valeurs antérieures au surplus des chasseurs-cueilleurs. De plus nous ne pouvons décrire cette sympathie par le mot « conservatrice ». « Radicale » serait un meilleur terme puisque nous avons trouvé nos racines dans le vieil آge de Pierre, sorte d’éternel présent. Nous ne désirons pas retourner à la technologie matérielle du passé (nous n’avons aucun désir de nous bombarder dans l’آge de Pierre) ; nous désirons plutôt le retour d’une technologie psychique dont nous avons oublié que nous la possédions.

Le simple fait que nous trouvions Lascaux magnifique signifie que Babylone a commencé sa chute. L’anarchisme est probablement plus un symptôme qu’une cause de cette évaporation. Malgré nos imaginations utopiques, nous ne savons pas à quoi nous attendre. Mais nous, au moins, sommes préparés à ce plongeon dans l’inconnu. Pour nous, c’est une aventure, ce n’est pas la Fin du Monde. Nous avons souhaité la bienvenue au retour du Chaos, car aux côtés du danger arrive — enfin — une chance de créer.


XI.


Les niveaux d’une organisation Immédiatiste :

1 – Le Rassemblement. Il pourrait prendre n’importe quelle forme de la soirée entre amis à l’émeute. Il peut être planifié ou non selon la spontanéité du « really happen » (terme qui veut dire « qui arrive réellement », ndt). Par exemples : un rassemblement anarchiste, une célébration néo-paganiste, une « rave », une brève émeute urbaine ou une démonstration spontanée. Bien sûr, les meilleurs rassemblements deviennent des TAZ (Temporary Autonomous Zone – « Zone Autonome Temporaire », ndt) comme les « Be-In » des années 60 , les rassemblements tribaux des premiers « Rainbow », ou l’Emeute de Stonewall.

2 – Le Potlach horizontal. Une réunion d’un jour d’un groupe d’amis en vue d’échanger des présents. Une orgie organisée pourrait tomber dans cette catégorie, le cadeau en étant le plaisir sexuel – ou un banquet, le présent étant alors la nourriture.

3 – La Réunion. Tout comme la réunion d’étude, la Réunion Immédiatiste consiste en un groupe d’amis qui se rencontrent régulièrement afin de collaborer à un projet spécifique. La Réunion pourrait servir en tant que comité organisateur pour un rassemblement ou un potlach, ou en tant que créatrion collaborative, un groupe « d’affinité » pour une action directe, etc. La Réunion est comme une Echelle de Passion dans le système de Fourrier, un groupe uni par une passion commune qui peut être uniquement réalisée par le groupe.

4 – Quand la Réunion acquiert une adhésion de ses membres plus ou moins permanente et un but plus large qu’un simple projet – un projet courant, disons – elle peut soit devenir un « club » ou une « Gessellschaft » (Société en allemand, ndt) organisé non-hiérarchiquement pour une activité ouverte, ou bien un « Tong » organisé non-hiérarchiquement mais clandestinement pour une activité secrète. Le Tong est d’un intérêt plus immédiat pour nous pour des raisons tactiques et aussi parce que le club opère dans le danger d'être « institutionnalisé » et donc (selon la phrase d’Ivan Illich) d’être « d’une contre-productivité paradoxale » (c’est à dire, que comme l’institution tend à la rigidité et au monopole elle commence à produire les effets opposés à ceux de son but originel. Les sociétés fondées pour la « liberté » devienne autoritaire, etc.). Le Tong Traditionnel est aussi sujet à cette trajectoire, mais un Tong Immédiatiste est construit, pour parler ainsi, afin de s’auto-détruire quand il n’est plus capable de servir son objectif.

5 – La TAZ peut émerger de n’importe laquelle des catégories ci-dessus, prise individuellement, en séquence ou ensemble. Ainsi, j’ai dit que la TAZ peut durer aussi brièvement qu’une nuit ou aussi longtemps que quelques années, ceci n’étant qu’une simple règle, et il est probable que beaucoup d’exemples tombent entre ces deux extrêmes. Une TAZ, cependant, est plus qu’aucune autre des 4 autres premières formes en ceci que sur sa durée elle capte l’attention de tous ses participants ; elle devient (brièvement) une société à part entière.

6 – Finalement, dans l’insurrection, la TAZ brise ses propres frontières et se répand (ou désire se répandre) au dehors dans le « monde entier », l’ensemble du temps/espace immédiatement disponible. Tant que l’insurrection dure, et ne s’est pas soldée par la défaite ou par une transformation en « Révolution » (qui aspire à devenir permanente), l’Insurrection garde la conscience de la plupart de ses adhérents dirigée vers cet insaisissable autre mode d’intensité, de clarté, d’attention, de réalisation individuelle ou collective, et (pour être abrupt) vers cette joie si caractéristique de ces grands soulèvements sociaux comme la Commune, ou 1968. D’un point de vue existentiel (et nous invoquons ici Stirner, Nietzsche et Camus), cette joie est le véritable but de l’insurrection.

Les buts d’une organisation Immédiatiste :

1 – La Convivialité : rassemblement dans la promiscuité physique du groupe pour une amélioration synergique des plaisirs de ses membres.

2 – La Création : la création collaboratrice, directe et sans intermédiaire, d’une « nécessaire beauté », en dehors de toutes structures « d’hypermédiation », d’aliénation, de mercantilisation [Note : je n’utilise pas ici le terme d’hypermédia dans le sens qui lui est donné par nos camarades de Xexoxial Endarchy, qui appellent hypermédia la seule appropriation de tous les médiums créatifs en un simple effet… J’utilise « hypermédiation » pour signifier la représentation exacerbée à un niveau d’aliénation insupportable d’une image de la marchandise.] Depuis longtemps nous sommes las de jouer sur les mots et si vous ne savez pas ce que je veux dire par « nécessaire beauté » vous feriez mieux d’arrêter votre lecture ici. « L’Art » est seulement une sous-catégorie possible de ce mystère et pas nécessairement la plus vitale.

3 – La Destruction : nous allons plus loin que Bakounine et disons qu’il n’y a pas de création sans destruction. La notion même d’apporter quelque beauté nouvelle implique que l’ancienne laideur doit être rejetée ou détruite. La beauté se définit elle-même en partie (mais de manière précise toutefois) en détruisant la laideur qui n’est pas elle-même. Dans notre version du mythe sorélien de la violence sociale, nous suggérons qu’aucun acte Immédiatiste n’est complètement authentique et efficace sans à la fois la création et la destruction : la totalité de la dialectique Immédiatiste est impliquée dans toute « action directe » Immédiatiste, à la fois la création-dans-la-destruction et la drestruction-dans-la-création. De là le « terrorisme poétique », par exemple ; et de là le véritable but ou « télos » de toutes nos formes d’organisation est :

4 – la Construction de valeurs. « L’expérience maximale » de Maslow est formatrice de valeurs à un niveau individuel ; la réalité existentielle de la Réunion, du Tong, de la TAZ ou de l’Insurrection permet à une « réévaluation des valeurs » de s’écouler à partir de son intensité collective. Une autre manière de présenter les choses serait « la transformation de la vie de tous les jours ».

Le lien entre l’organisation et le but est la tactique. En termes simples, que fait une organisation Immédiatiste ? Notre « stratégie » est d’optimiser les conditions pour l’émergence de la TAZ (ou même de l’Insurrection) – mais quelles actions spécifiques peuvent-elles être entreprises afin de mettre sur pieds cette stratégie ? Sans tactique, l’organisation Immédiatiste ferait tout aussi bien de se disperser. « L’action directe » devrait dépasser la « cause » mais devrait également être en mesure à la fois de cibler son but et de s’identifier à son but. Nous ne pouvons pas utiliser des tactiques qui sont limitées à la médiation ; chaque action doit réaliser immédiatement le but, du moins d’une certaine manière, à moins de nous trouver nous-mêmes à travailler pour des abstractions et même des simulations de notre objectif. Et déjà les différentes tactiques et actions devraient aussi être plus que la simple somme de leurs parties et devraient donner naissance à la TAZ ou à l’Insurrection. Tout comme les organisations ordinaires ne peuvent fournir les structures dont nous avons besoin, les tactiques ordinaires ne peuvent satisfaire notre demande pour des « situations » immédiates et insurrectionnelles.

La Convivialité est à la fois une tactique et un objectif. Noble en elle-même, elle peut servir comme forme et contenu pour de tels modes d’organisations que le rassemblement, le potlach, le banquet. Mais la convivialité en elle-même manque de l’énergie transformante qui naît généralement d’un ensemble d’actions qui incluent ce que nous avons nommé la « destruction » et la « création ». L’organisation Immédiatiste idéale tend à un objectif plus global et s’empare de la convivialité comme nécessaire structure. En d’autres mots, se rassembler en groupe afin de planifier une TAZ potentielle pour un groupe plus large est déjà un acte Immédiatiste qui implique la convivialité – comme le royaume des cieux, qui est « ajouté à » toute lutte sincère en vue de percées plus exaltantes. Il semblerait que la tactique ou l’acte Immédiatiste quintescent cependant impliqueront simultanément la création et la destruction plutôt que la simple convivialité – de là les Réunions et les Tongs sont des formes d’organisation « plus élevées » que le rassemblement et le potlach.

Dans la Réunion, l’accent est mis sur la création, le projet artistique collaboratif, l’acte de générosité du groupe envers lui-même et envers la réalité plutôt que vers une « audience » de consommateurs. Bien sûr, la Réunion peut aussi envisager et entreprendre des actions destructrices ou « criminelles ». Mais en agissant ainsi, elle a peut être déjà fait le premier pas vers la constitution d’une société secrète ou d’un Tong Immédiatiste. C’est pourquoi je pense que le Tong est une forme plus complexe (ou « plus haute ») d’organisation Immédiatiste qui peut-être prédéterminée à un degré significatif. La TAZ et l’insurrection dépendent en fin de compte de divers facteurs pour que le processus « d’organisation » réussisse sans l’intervention de la « chance » (du hasard). Comme je l’ai dit, nous pouvons maximiser les possibilités d’une TAZ ou d’une insurrection mais nous ne pouvons pas vraiment les « organiser » ou faire en sorte qu’elles arrivent. Le Tong, cependant, peut être clairement défini et organisé et peut mener des actions complexes, matérielles et symboliques, créatrices et destructrices. Le Tong ne peut garantir une TAZ, l’Insurrection le peut plus ou moins, mais il peut sûrement satisfaire beaucoup ou la plupart des désirs immédiats de moindre complexité – et après tout, il pourrait réussir à précipiter le grand événement d’une TAZ, de la Commune, de la « restauration des Ming » en tant que Grand Festival de la Conscience, l’objectif corrélatif à tout désir.

En gardant cela à l’esprit, essayons d’imaginer – et alors de critiquer – les tactiques possibles d’un groupe Immédiatiste, et idéalement du Tong semi-permanent et bien organisé ou du groupe d’action virtuel clandestin ou « d’affinité » du web, capable de tenter un ensemble complet d’actions directes au sein d’une stratégie globale. Chacune de ces actions doit simultanément endommager ou détruire quelque espace/temps imaginal ou réel de « l’ennemi », même si cette action crée simultanément pour ses auteurs un forte chance de connaître des expériences extrêmes ou « aventureuses » : chaque tactique doit donc, en un sens, tendre à s’approprier et à « détourner » (en français dans le texte, ndt) l’espace de l’ennemi, et éventuellement l’occuper et le transformer. Chaque tactique ou action est déjà potentiellement la « Voie » intégrale de l’autonomie en elle-même, tout comme chaque évocation du Réel contient déjà l’entièreté du chemin spirituel (selon la « gnose » de l’Ismaélisme et du Soufisme hétérodoxe).

Mais attendez ! Tout d’abord : qui est « l’Ennemi » ? C’est très bien de marmonner à propos des conspirations contre « l’Establishment » ou des réseaux de contrôle psychique. Nous parlons d’actions directes en temps réel qui doivent être menées « contre » les noeuds de pouvoir agissant en temps réel qui sont identifiables. La discussion sur des ennemis abstraits comme « l’état » ne nous mènera nulle part. Je ne suis opprimé (ou aliéné) directement par aucune entité concrète appelée état, mais par des groupes spécifiques comme les enseignants, la police, les chefs de bureau, etc. Une « Révolution » peut avoir comme but de détruire un « état ». Mais l’Insurrection et tous ses groupes d’actions Immédiatistes devront découvrir une cible qui ne soit pas une idée, un morceau de papier, un « spectre » qui nous enchaîne avec nos mauvais rêves de pouvoir et d’impuissance. Nous jouerons à la guerre des images, oui. Mais les images naissent ou coulent au travers de connexions spécifiques. Le Spectacle a une structure et la structure à des joints, des croisements, des niveaux, des modèles. Le Spectacle a même une adresse – parfois – peut-être. Il n’est pas réel de la même manière que la TAZ est réelle. Mais il est suffisamment réel pour être pris d’assaut.

Du fait que les textes Immédiatistes ont été largement destinés à des « artistes » aussi bien qu’à des « non-autoritaires » et du fait que l’Immédiatisme n’est pas un mouvement politique mais un jeu, un jeu esthétique, il semble indubitable que nous devions rechercher l’ennemi dans les médias, et plus particulièrement ces médias que nous estimons directement oppresseurs. Par exemple, pour l’étudiant l’oppresseur est le médium aliénant de « l’éducation », et la connexion (le nexus, le point de pression sur lequel agir) doit donc être l’école. Pour un artiste la source directe d’aliénation semblerait être l’ensemble que nous appelons habituellement les Médias, qui ont usurpé le temps et l’espace de l’Art comme nous désirons le pratiquer – qui ont redéfini toutes communications créatrices comme échanges de marchandises ou d’images aliénantes – qui ont empoisonné le « discours ». Dans le passé le médium aliénant était l’église et l’insurrection s’exprimait dans le langage que tenait la spiritualité hérétique contre la religion organisée. Aujourd’hui, les Médias jouent le rôle de l’Eglise dans la circulation des images. Tout comme l’Eglise a, autrefois, fabriqué une fausse pénurie de sainteté ou de salvation, ainsi les Médias construisent une fausse pénurie de valeurs, ou de « sens ». Tout comme l’Eglise a autrefois essayé d’imposer son monopole sur l’esprit, les Médias veulent refaire du langage lui-même un pur esprit, divorcé d’avec le corps. Les Médias dénient la signification de la corporalité et de la vie de tous les jours, tout comme l’Eglise définissait autrefois le corps comme démoniaque et la vie de tous les jours comme un péché. Les Médias se définissent eux-mêmes, ou définissent leurs discours, comme un univers réel. Nous, simple consommateurs, vivons dans le monde-crâne de l’illusion, avec la T.V. comme orbites au travers desquelles nous regardons le monde de la vie, le « riche & célèbre », la réalité. Et ainsi la religion avait-elle défini le monde comme illusion et les cieux comme seule réalité – une réalité, mais très éloignée. Si l’insurrection dialogait un jour avec l’Eglise en tant qu’hérésie, ainsi doit-elle le faire avec les Médias. Autrefois, les paysans révoltés brûlaient les églises. Mais que sont en fin de compte les églises des Médias ?

Il est facile de ressentir de la nostalgie pour ces ennemis autrefois magnifiques telle l’Eglise Catholique Romaine. J’ai même essayé de me convaincre qu’à notre époque de charades édulcorées et anti-sexes, il peut toujours valoir la peine de conspirer contre elle. Infiltrez l’Eglise ; remplissez les étagères avec de magnifiques tracts pornos sur lesquels il est inscrit : « Ceci est la Face de Dieu » ; cachez des objets dadaïstes/vaudous sous les sièges et derrière l’autel ; envoyez des manifestes occultes aux évêques et au clergé ; laissez filtrer des menaces sataniques dans la presse à scandales ; laissez des preuves incriminants les Illuminati. Une cible encore plus satisfaisante pourrait être les Mormons qui sont entièrement bardés de technologies de communication hypermédiatiques et aussi très sensible à la « magie noire ». [Note : le Mormonisme a été fondé par des francs-maçons occultistes et les chefs mormons restent extrêmement susceptibles quant aux indices enfuis de leur passé qui reviendraient pour les hanter. L’Eglise Catholique Romaine pourrait traiter un « assaut magique » avec un haussement d’épaules d’une sophistication toute italienne – mais les mormons iraient chercher leurs fusils]. Le Télévangélisme offre un mélange assez tentant de média et de mauvaise religion. Mais quand il atteint à une véritable puissance, les églises se vident. Le dieu les a abandonnés. Le dieu a son propre talk-show, son propre sponsor, sont propre réseau. La véritable cible ce sont les Médias.

« L’assaut magique » cependant tient encore ses promesses comme tactique contre cette nouvelle église et cette « nouvelle inquisition » - précisément du fait que les médias, comme l’église, font leur travail au travers de la « magie » et de la manipulation des images. En fait, notre plus gros problème dans l’assaut contre les Médias sera d’inventer une tactique qui ne puisse être récupérée par Babylonne et retournée à son propre avantage. Un « live-news » haletant qui rapporterait que C.B.S. a été attaqué par des sorciers radicaux deviendrait simplement une partie du « spectacle de la dissidence », un drame sous-manichéen du discours de la simulation. La meilleure défense tactique contre cette cooptation sera la subtile complexité et la profondeur esthétique de notre symbolisme, qui doit contenir des dimensions fractales intraduisibles dans le langage bi-dimensionnel du tube cathodique. Même si « ils » essayent de s’approprier notre imagerie, elle portera un sous-texte « viral » inattendu qui infectera tout essai de récupération grâce à un malaise nauséeux d’incertitude – une « terreur poétique ».

Une idée simple serait de faire exploser une tour de retransmission de télévision et d’en revendiquer le crédit au nom de la Société de Poésie Américaine (qui est censée faire exploser les tours de télévision) ; mais ce simple acte purement destructeur manque des aspects créatifs d’une tactique véritablement Immédiatiste. Chaque acte de destruction devrait idéalement être aussi un acte de création. Supposez que nous puissions pirater une retransmission de T.V. dans un quartier et au même moment organiser un festival inespéré, libérant et transformant l’endroit en une TAZ durant une nuit – alors, notre action combinerait la destruction et la création en une « action directe » de beauté et de terreur véritablement Immédiatiste – bakouninesque, situationniste, véritablement dadaïste du moins. Les Médias pourraient essayer de détourner cela et de s’en approprier le pouvoir pour eux-mêmes, mais même alors ils ne pourraient pas effacer l’expérience du quartier et de ses occupants libérés – et il y a de grandes chances que les Médias resteraient silencieux car l’ensemble de l’événement semblerait trop complexe à digérer et à « chier » comme « news ».

Une telle action aussi compliquée serait au-dessus des capacités de tous sauf des plus riches et des plus développés des Tongs Immédiatistes. Mais le principe peut être appliqué à des niveaux moindres de complexité. Par exemple, imaginez qu’un groupe d’étudiants veuille protester contre l’effet « lénifiant » du domaine de l’éducation en perturbant ou en fermant l’école pour quelques temps. Facile à faire, comme beaucoup de saboteurs au sein des hautes écoles l’ont découvert. Entrepris en tant qu’action purement négative, cependant, ce geste ne peut être interprété par les autorités que comme un acte de « délinquance » et donc son énergie peut être récupérée au bénéfice du Contrôle. Les saboteurs devraient se faire un point d’honneur à donner simultanément une information valable, de la beauté et un sens à l’aventure. La plus petite des brochures anonymes sur l’anarchisme, l’école à la maison, la critique des médias ou toutes autres choses de ce style, peut être « laissée sur la scène » ou distribuée à d’autres étudiants, dans les facultés et même à la presse. Au mieux, une alternative à l’école elle-même devrait être suggérée au travers de la convivialité, du caractère festif, de la libération de l’apprentissage, de la création partagée.

(***) (note en bas de page pour une insertion possible)

Pour revenir au projet d’un « assaut magique » sur les Médias – il devrait également combiner en un seul mouvement (plus ou moins) à la fois les éléments créateurs et destructeurs du travail efficace de l’art Immédiatiste ou du travail du terrorisme poétique. De cette façon, il s’avérera (nous l’espérons) trop complexe pour le processus habituel de récupération. Par exemple, il serait futile de bombarder des cibles médiatiques avec des images d’horreur, de sang, de meurtres en série, de viols par des aliens, d’éclaboussures S&M etc., car les Médias eux-mêmes sont les pourvoyeurs en chef d’une telle imagerie. Le guignol à demi-sataniste convient parfaitement dans le spectre de l’horreur-comme-contrôle là où la plupart des émissions prennent place. On ne peut concurrencer les « news » quant aux images de dégoût, de répulsion, de peur atavique, ou d’horreur sanglante. Les Médias (si nous pouvons personnifier cela pour un instant) pourraient en premier lieu être surpris que personne ne se tracasse de refléter en retour cette merde aux Médias – mais cela n’aurait aucun effet occulte. [Note : le problème avec tous les arts « transgressifs » est qu’ils ne transgressent aucune des valeurs du Consensus – ils les exagèrent presque ou au mieux ils les exacerbent. L’obsession esthétique de la « Mort » donne une marchandise parfaite (image-sans-substance), du fait que la « livraison » de la signification de l’image serait en fait la fin du consommateur lui-même. Acheter la mort c’est acheter soit un échec soit le fascisme – un gouffre au bord duquel Bataille lui-même chancelait avec un manque mortel d’équilibre. Je dis ceci en dépit de mon admiration pour Bataille.]

Imaginons (une autre « expérimentation de la pensée ») qu’une cabale Immédiatiste d’une quelconque envergure et d’un certain sérieux ait d’une manière ou d’une autre obtenu les adresses (y compris les numéros de fax & téléphones, les e-mails et cie) de l’équipe des créatifs et des boss d’un show télé que nous pourrions ressentir comme le nadir de l’aliénation et du poison psychique (disons « NYPD Blue »). Dans notre « Envoûtement du Djinn Noir Malais » j’avais suggéré d’envoyer des paquets d’objets dadaïstes/vaudous à de telles personnes avec des avertissements selon lesquels leur lieu de travail était envoûté. A ce moment là, j’était peu disposé à recommander des envoûtements dirigés contre des individus. Aujourd’hui, cependant, je recommanderais pire encore. De plus, pour ces grands boss des médias il se pourrait que je sois en faveur d’une sorte d’imagerie faite de reptiles rampant pris dans la tradition islamique/hérétique, imagerie que j’avais soulignée dans l’opération « Black Djinn » - du fait surtout que les Médias montrent une telle peur de l’horreur « musulmane » et une telle bigoterie contre les musulmans – mais je donnerais maintenant le scénario complet et sa beaucoup plus complexe imagerie. Les boss et les créatifs de la télé doivent se voir envoyés des objets aussi exquis et dérangeants que les « boîtes » surréalistes contenant de magnifiques mais « illégales » images de plaisirs sexuels [Note : ce qui empêchera la diffusion de l’image à la télé ou comme photos dans les news. Et aussi, cela donnera, comme par coïncidence, une déclaration sur la relation entre la « beauté » et « l’obscénité » et entre « l’art » et la « censure », etc., etc.] et de symbolisme spirituel compliqué, d’images évocatrices d’autonomie et de plaisir dans l’auto-réalisation, tout cela très subtil, mystérieux, circonvolu ; ces objets doivent être faits avec une ferveur artistique réelle et avec la plus haute inspiration, mais chacun ne doit avoir de signification que pour une seule personne – la victime de « l’hex ».

Les destinataires peuvent tout aussi bien être perturbés par ces « présents » anonymes mais ils ne les détruiront probablement pas ou n’en discuteront pas. Quant bien même ils le feraient que cela ne nuirait pas à notre plan. Mais ces objets peuvent tout aussi bien avoir l’air trop beau, trop « cher » pour les détruire – ou encore trop « sale » que pour les montrer à quiconque. Le jour suivant, chacune des victimes recevra une lettre expliquant que la réception de ces objets rendait effective la livraison d’un sort. L’ « hex » leur causera la prise de conscience de leurs véritables désirs, symbolisés par les objets magiques. Ils commenceront aussi à réaliser qu’ils agissent en ennemis de la race humaine en manufacturant le désir et en agissant en tant qu’agents du contrôle de l’âme. Les objets d’art magiques couleront dans leurs rêves et leurs désirs, rendant leur job non seulement mortellement ennuyeux mais aussi moralement destructeur. Leurs désirs ainsi magiquement réveillés ruineront leur travail pour les Médias - à moins qu’ils ne se tournent vers la subversion et le sabotage. Au mieux, ils quitteront leur job. Ceci pourrait sauver leur équilibre mental par la perte de leur « carrières » insignifiantes. S’ils restent dans les Médias ils pourriront de leurs désirs insatisfaits, de leur honte et de leur culpabilité. Ou autrement, ils deviendront des rebelles et apprendront à se battre contre l’Oeil de Babylonne à partir de l’estomac même de l’idole. Pendant ce temps, leur « show » sera pris d’assaut par la magie noire d’un groupe de sorciers terroristes shi’ites, ou d’escadrons de choc vaudous libyens ou quelque chose de cette sorte. Bien sûr, il serait bien d’avoir un agent à l’intérieur afin de laisser des « indices » et d’espionner pour récolter des informations, mais quelques variations sur ce même schéma peuvent être entreprises sans une infiltration active de l’institution. L’assaut initial pourrait, peut-être, être suivi par un envoi de matériel de propagande anti-Médias et de tracts Immédiatistes. Si possible, bien sûr, quelques « malchances » pourraient être produites pour les victimes ou pour leurs institutions. Mais encore, cela n’est pas nécessaire et peut même entrer dans notre voie d’expérimentation pure de la destruction de l’esprit et de la manipulation de l’image. Laissons les salopards créer leur propre malchance à partir de leur tristesse intérieure d’être de tels trous-du-culdémoniaques, à partir de leur superstition atavique (sans laquelle ils ne seraient pas de tels magiciens médiatiques), à partir de leur peur de l’autre, à partir de leur sexualité réprimée. Vous pouvez être sûr qu’ils le feront - ou du moins qu’ils se rappelleront « l’envoûtement » à chaque fois que quelque chose de négatif leur arrivera.

Ce principe général peut être appliqué aux Médias autres que la télévision. Une société d’informatique par exemple pourrait être envoûtée au travers de ses ordinateurs par de talentueux pirates, et aussi on devrait éviter des scénarios de science-fiction comme celui du cyberespace hanté de William Gibson - trop baroque. Les sociétés de publicités fonctionnent à partir de la magie pure, les producteurs de films, les galeries d’art, les avocats et même les politiciens [Note : généralement, cela ne vaut pas la peine d’attaquer comme des « politiciens », car ils ne sont déjà que de simples « tigres de papier » - mais peut-être cela vaut-il la peine d’attaquer comme des tigres de papier], tous les oppresseurs qui travaillent au travers de l’image sont soumis au pouvoir de l’image.

Nous devons souligner que nous ne décrivons pas ici la Révolution, ou l’action politique révolutionnaire ou même l’Insurrection. Ceci est simplement une nouvelle manière d’agit-prop néo-hermétique, une proposition pour une nouvelle forme « d’art politique », un projet pour un Tong d’artistes rebelles, une expérience dans le jeu de l’Immédiatisme. D’autres se battront contre l’oppression sur leur propre terrain d’expérience, de travail, de discours, de vie. En tant qu’artistes, nous choisissons de nous battre au sein de « l’art », au sein du monde des Médias, contre l’aliénation qui nous oppresse le plus directement. Nous choisissons la bataille là où nous vivons, plutôt que de théoriser à propos de l’oppression qui est quelque part ailleurs. J’ai essayé de suggérer une stratégie et d’imaginer certaines tactiques qui dépasseraient ça. Aucune autre proclamation ne sera faite et aucun autre détail ne sera divulgué. Le reste est pour le Tong.

J’admets que mon propre goût tendrait vers une approche encore plus violente par rapport aux Médias que celle proposée ici dans ce texte. Les gens parlent de « prendre » les stations de TV, mais aucun n’y est parvenu. Il pourrait être plus sensé de tirer sur des postes de TV dans la vitrine d’un magasin d’électronique, aussi stupide que cela paraisse, que de rêver de s’emparer des studios. Mais je n’irai pas jusqu’à suggérer des attentats contre les néo-fascistes ou même de tuer le chien de Geraldo, et ce pour plusieurs raisons qui semblent toujours suffisantes à mes yeux. Primo, j’ai fait mienne la remarque de Nietzsche sur l’infériorité et la futilité de la vengeance en tant que doctrine politique. Une simple réaction n’est jamais une réponse suffisante - mais plus ou moins un chemin noble. De plus, cela ne fonctionnerait pas. Cela serait perçu comme une « attaque contre la liberté d’expression ». Le projet ici proposé comprend dans sa structure la possibilité de vraiment changer quelque chose - même si ce ne sont que quelques « esprits ». En d’autres mots, il a un aspect constructif entièrement lié à un aspect destructeur, et ainsi les deux ne peuvent être dissociés. Notre objet dadaïste/vaudou est à la fois une attaque et une séduction, et ces deux motifs seront expliqués plus avant dans les brochures ou les lettres qui l’accompagnent. Après tout, il y a une chance que nous puissions convertir quelqu’un. Bien sûr, nous pouvons tout aussi bien échouer. Tous nos efforts pourraient se terminer à la poubelle, oubliés par des esprits bien trop blindés pour ressentir ne fut-ce qu’un seul instant de malaise. Ceci est, après tout, simplement une expérience de la pensée, ou une expérience par la pensée. Si vous préférez vous pouvez appeler cela tout simplement une forme de critique esthétique dirigée contre les producteurs plutôt que contre les consommateurs d’un mauvais art. Le temps pour une violence réelle n’est pas encore arrivé, déjà du fait que la production de la violence reste le monopole des Institutions. Il est inutile de lever la tête et de sortir un fusil si l’on doit faire face à un rayon mortel tiré d’un satellite de la guerre des étoiles [Note : prions tous pour les activistes qui détruisirent en Californie un tel satellite avec des haches. Malheureusement ils furent attrapés et punis en ayant leurs salaires saisis pour payer le coût de la destruction. Pas bon du tout.]. Notre tâche est d’élargir les failles dans le pseudo-monolithe du discours social, en découvrant graduellement des morceaux du vide du spectacle, en étiquetant les formes subtiles du contrôle des esprits, en ouvrant des routes d’évasion, en s’éloignant de la suffocation de la cristallisation de l’image, en frappant sur des casseroles pour réveiller quelques citoyens de leurs transes médiatiques, en utilisant le média intime [Note : le média intime ou restreint ne touche pas, par définition, les masses inconscientes comme la TV, les films, les journaux. Il peut, lui, toujours « parler » aux individus. La radio, la vidéo par le câble, la petite presse, les CD et les K7, les softwares et autres technologies de communication peuvent être utilisées comme média intime. Ici l’idée de la Xexoxial Endarchy de « l’hypermédia » comme outil de l’insurrection trouve son véritable rôle. Il y a deux factions au sein de la théorie non-autoritaire actuellement : les primitivistes anti-technologies (Fifth Estate, « Anarchy : A Journal of Desire Armed », John Zerzan) et les futuristes pro-technologies (comprenant l’aile gauche anarcho-syndicaliste et l’aile droite anarcho-libertarienne). Je trouve tous les arguments très informatifs et inspirants. Dans la « TAZ » et ailleurs, j’ai essayé de réconcilier dans ma propre pensée chacune de ces positions. Je suggérerais aujourd’hui que les questions émises par ces arguments ne peuvent être répondues si ce n’est dans le processus en devenir d’une praxis active (ou politique) du désir. Imaginons que la « Révolution » a eu lieu. Nous sommes libres de décider de notre niveau de technologie, dans un spectre allant de l’Age pre-glaciaire primitif à la Science-Fiction post industrielle. Les forces néo-paléolithiques forceront-elles les futuristes à abandonner leur technologie ? Les cadets de l’espace forceront-ils les Zerzanites à acheter leurs pistolets laser ? Pieusement, nous ne l’espérons pas. La question sera plutôt : jusqu’à quel point désirons-nous la vie de la chasse-cueillette ? ou la vie CyberEvolutionniste ? Désirons-nous avoir suffisamment d’ordinateurs pour fabriquer des puces de silicone nous-mêmes ? Car après la Révolution, personne n’acceptera le travail aliénant. Sur ce fait, toutes les tendances non-autoritaires sont d’accord. Vous voulez une forêt de jeux ? Vous êtes alors responsable de sa fécondité et de sa sauvagerie. Vous voulez un vaisseau spatial ? Vous êtes responsable de sa fabrication, de l’extraction du minerai jusqu’à la peinture noire du nez de l’appareil. Par tous les moyens formez une commune ou un réseau. Par tous les moyens je demande que mon niveau de technologie n’interfère pas avec le vôtre. A part de ces quelques règles de base qui ont pour but d’éviter une guerre civile, la société non-autoritaire peut ne dépendre sur rien d’autre que le désir afin de modeler sa technologie. Comme Fourrier l’aurait dit, le niveau de complexité économique d’une société utopique sera en harmonie avec l’ensemble de toutes les Passions. Je ne peux prédire ce qui en sortira exactement. Tout ce que je peux imaginer c’est ce que je suis capable de désirer au point de le voir se réaliser. Personnellement j’envisage quelque chose comme le bolo’bolo : une infinie variété avec, à la base du contexte révolutionnaire, une liberté positive. Par définition, il ne pourrait pas y avoir de chose comme une NASA-bolo ou une Wall Street-bolo, car la NASA et Wall Street dépendent de l’aliénation pour exister. Je m’attendrais plutôt à ce que quelque chose comme un bas niveau de technologie ou une technologie « appropriée » (envisagée par les théoriciens des années 60 comme Illich) devienne la moyenne de l’Utopie, avec des extrêmes qui s’occuperont à restaurer la Sauvagerie d’un côté et la Lune de l’autre… Dans tous les cas, ce n’est que science-fiction. Dans mes écrits j’essaye d’envisager des tactiques qui peuvent être utilisées aujourd’hui par les tendances non-autoritaires. A la fois le « Tong » et l’assaut des Médias devraient attirer et les primitivistes et les technologistes. Et je parle donc à la fois de magie et d’ordinateurs car ils existent tous les deux dans le monde dans lequel j’habite, et ils seront utilisés tous les deux dans la lutte de la libération. Non seulement le futur mais aussi le présent offrent trop de possibilités, trop de ressources, un excès de surabondantes et redondantes potentialités, à limiter par l’idéologie. Une théorie de la technologie est trop contraignante. L’Immédiatisme offre par contre une esthétique de la technologie et préfère la praxis à la théorie.] d’orchestrer nos assauts sur les Grands Médias et ses Grands Mensonges, d’apprendre encore comment respirer ensemble, comment vivre dans nos corps, comment résister à l’image d’héroïne de « l’information ». En fait, ce que j’ai appelé « action directe » ici serait mieux appréhendé comme action indirecte, symbolique, virale, occulte et subtile plutôt que réelle, militante et ouverte. Si nous et nos alliés naturels jouissons même d’un petit succès, cependant, la superstructure peut éventuellement perdre autant de cohérence et d’assurance que sa puissance commence à chuter aussi. Le jour peut arriver (qui aurait pensé en 1989 que le Communisme se serait évaporé ?), le jour peut venir où, même trop tard, le capitalisme commencera à disparaître - après tout, il n’est qu’un rejeton du marxisme et du fascisme car il est encore plus stupide - un jour la construction du consensus pourrait commencer à s’écrouler, avec l’économie et l’environnement. Un jour le colosse pourrait trembler et chanceler, comme une vieille statue de Staline dans quelque square d’une ville de province. Et ce jour-là peut-être, une station de TV explosera et continuera à exploser encore et encore. Jusque là : un, dix, un millier d’assauts occultes sur les institutions.

(***) Une note sur l’Architecture de la TAZ. Assurément, la TAZ ne laisse aucune trace derrière elle. Un bâtiment n’est pas sa priorité majeure. Et en fait tout espace habité est une architecture - espace construit, espace fabriqué - et la TAZ par définition a une présence dans l’espace et le temps réel. Les campements de nomades devraient peut-être servir de premiers prototypes. Des tentes, caravanes, bateaux-maisons. Les vieilles tentes de voyage des cirques ou des carnavals pourraient offrir un modèle pour l’architecture de la TAZ. Dans un environnement urbain, le squat devient l’espace possible le plus commun pour nos besoins, mais en Amérique, à tous niveaux, la loi de la propriété fait que le squat reste toujours par définition un endroit pauvre. La TAZ veut des espaces riches, pas riches dans leurs agencements (comme les lieux de contrôle, les bâtiments officiels de la capitale, de la religion ou de l’état) mais riches d’expressions. Les espaces de jeux temporaires proposés par les situationnistes et urbanistes radicaux dans les années 60 avaient un certain potentiel mais se révélèrent en définive trop chers et trop organisés. L’architecture ur-TAZ est celle du Paris de la Commune. Les micro-quartiers sont fermés par des barricades. Les maisons des pauvres sont alors connectées par des passages au travers des murs mitoyens du rez-de-chaussée. Ces passages nous rappellent les arcades de Fourrier, par lesquelles les Phalanstériens pouvaient circuler dans leur espace commun, de l’espace public à l’espace privé et inversement. Ces blocs de la Commune devinrent une TAZ fortifiée avec des espaces militaires au rez-de-chaussée (et sur les toits) et des espaces privés aux étages supérieurs, avec les rues intérieures transformées en espaces de festivals.

Notes

Georges SOREL (1847 - 1922) : socialiste français et syndicaliste révolutionnaire qui développa une théorie originale sur le rôle positif & créatif du mythe de la violence dans le processus historique. Dans sa « Réflexions sur la Violence » (1908) Sorel proclamait que les mouvements de la classe ouvrière avaient besoin de mythes irrationnels afin de remplir leurs rôles dans l’histoire humaine. Cette idée influença nombre de socialistes italiens, dont Mussolini. Selon lui, la violence est sublime lorsqu’elle est utilisée par un mouvement qui a une mission historique.

TONG : société d’aide mutuelle pour des personnes ayant les mêmes intérêts illégaux ou dangereusement marginaux. Nombres de Tongs chinois évoluaient autour de la contrebande & de l’évasion fiscale, ou de la politique révolutionnaire et de buts religieux (se débarrasser des Mandchous et restaurer la dynastie Ming)

Abraham MASLOW (1908 - 1970) : psychologue américain et philosophe mieux connu pour son actualisation de la théorie de la psychologie. Maslow pensait que chaque personne possède une hiérarchie de besoins qui devaient être satisfaits, allant des besoins psychologiques de base comme se nourrir, l’amour, l’estime pour finir par la réalisation de soi même.

DYNASTIE MING : dynastie chinoise remplacée par la dynastie mandchoue.

SOUFISME : croyance mystique de l’Islam au sein de laquelle le musulman doit trouver la vérité de l’amour divin et la connaissance au travers d’expériences personnelles directes de dieu. Le soufisme consiste en une multitude de voies mystiques qui proclament la nature de l’homme et de dieu et cherchent à faciliter l’expérience de la présence de l’amour divin et de la sagesse au sein du monde.

ISMAELISME : doctrine de l’Islam formulée aux VIIIe et IXe siècle et qui met l’accent sur l’interprétation du Koran, interprétation exotérique mais aussi ésotérique. La sagesse secrète des ismaéliens n’était accessible qu’aux initiés au travers d’une succession de grades. L’enseignement était propagé par les da’is.

BOLO’BOLO : un « bolo » est un accord entre des individus, un espace de vie en commun.

MANICHEISME : religion dualiste fondée en Perse au IIIe siècle av JC par Mani qui était connu comme « l’Apôtre de la Lumière » et « Illuminateur » suprême.

Traduit de l'anglais par Spartakus FreeMann, décembre 2001 e.v.


XII. Le Credo Mediatique : Fin de Siècle

1. Nous pouvons définir le « Média » selon qu’un médium donné soutient ou non être « objectif », dans les trois sens du mot, c’est-à-dire qu’il « rend compte objectivement » de la réalité ; qu’il se définit comme partie d’une condition objective ou naturelle de la réalité ; et qu’il présume que la réalité peut être reflétée et représentée comme un objet par un observateur de cette réalité. « Le Média » - utilisé ici comme un terme singulier mais collectif - met le subjectif entre parenthèse et l’isole de la structure basique de médiation, qui est présentée comme le regard auto-réfléchissant du reportage social, « impartial », équilibré, purement empirique. En brouillant délibérément la frontière entre l’objectif et le subjectif - comme dans l’infotainment [1] et dans les feuilletons sentimentaux, que tant de gens croient « réels », ou les histoires de flics « comme dans la vie » - ou dans les publicités - ou dans les talkshows - le Média construit l’image d’une fausse subjectivité, emballée et vendue au consommateur comme un simulacre de ses propres « sensations » et « opinions personnelles » ou de sa subjectivité. Et en même temps, le Média construit (ou est construit par) une fausse objectivité, une fausse totalité, qui s’impose comme la vue-du-monde qui fait autorité, bien plus que n’importe quel simple sujet - inévitable, incontournable, une véritable force de la Nature. Ainsi chaque « sensation » ou « opinion personnelle », quand elle naît, est ressentie comme à la fois profondément personnelle et objectivement vraie. J’achète ceci parce j’aime ça et parce que c’est ce qu’il y a de mieux ; je soutiens la guerre parce qu’elle est juste et honorable et parce qu’elle produit beaucoup de divertissements excitants (« Tempête du Désert », mini-série fabriquée pour le prime-time télé). Ainsi, en paraissant refuser le simplement subjectif (ou en le mettant entre les parenthèses de l’ « art »), le Média récupère activement le sujet et le reproduit comme élément à l’intérieur du grand objet, le reflet total du regard total : la marchandise parfaite - soi-même.

2. Bien sûr, tous les médias se conduisent ainsi dans une certaine mesure, et devraient peut-être être objet d’une résistance consciente ou « critiqués » dans cette mesure même. Les livres peuvent être tout autant vénéneux que le Top-40 de la radio, et tout aussi faussement objectifs que le journal télévisé du soir. La grande différence est que n’importe qui peut produire un livre. C’est devenu un « médium intime », dans lequel les facultés critiques sont engagées, parce que nous savons et comprenons le livre comme subjectif. Chaque livre, comme l’a remarqué Calvino, incarne une politique personnelle - que l’auteur en soit conscient ou pas. Notre conscience de cela s’est accrue en proportion directe de notre accès au médium. Et précisément parce que le livre ne possède plus l’aura d’objectivité dont il jouissait, disons au XVIe siècle, cette aura s’est déplacée des médias intimes au « Média », le média public tel que le réseau télé. Le média en ce sens-là reste par définition fermé et inaccessible à ma subjectivité. Le Média veut construire ma subjectivité, non pas être construite par elle. S’il permettait ça, il deviendrait - par définition, de nouveau - un autre médium intime, privé de sa prétention à l’objectivité, réduit (du point de vue du Spectacle) à une relative insignifiance. ةvidemment, le média résistera à cette éventualité, mais il le fera précisément en m’invitant à investir ma subjectivité dans son énergie totale. Il récupérera ma subjectivité, la mettra entre parenthèses, et l’utilisera pour renforcer sa propre fausse objectivité. Il me vendra l’illusion que je « me suis exprimé », soit en me vendant le style de vie de mon « choix » soit en m’invitant à « apparaître », dans le regard de la représentation.

3. Dans les années 60 le Média était encore en train d’émerger et n’avait pas encore consolidé son contrôle sur le domaine de l’image. Quelques étranges bizarreries survinrent. Il essaya de banaliser et de diaboliser la contre-culture, mais réussit par inadvertance à la rendre plus attractive ; il essaya de glorifier et de justifier la guerre du Vietnam, mais en révéla par inadvertance la cruauté et l’absurdité, comme dans un mauvais trip à l’acide. Ces bizarreries découlèrent d’une dissonance entre l’idéologie et l’image. La voix nous disait que la contre-culture était clownesque et mauvaise, mais on la voyait amusante ; la voix nous disait que la guerre était juste et héroïque mais ce qu’on voyait, c’était l’enfer. Mais heureusement pour le Média, McLuhan et Debord vinrent expliquer ce qui se passait vraiment et la situation fut bientôt rectifiée. (McLuhan voulait renforcer le pouvoir du Média, Debord le détruire - mais les analyses et les critiques de ces deux auteurs étaient d’une telle perspicacité que leurs découvertes furent utiles au Média d’une manière que ni l’un ni l’autre n’avait recherchée). Le média put pour ainsi dire faire le point sur l’idéologie et l’image, et éliminer virtuellement toute dissonance cognitive.

4. Durant les années 60, quelques personnes commencèrent à sentir ou même à comprendre le mauvais alignement entre idéologie et image dans les médias, et y percevaient une ouverture, une voie d’accès au pouvoir non gardée. Les mouvements de contestation et de contre-culture se mirent à rechercher une « visibilité médiatique », car ils avaient confiance dans leur image, qu’ils jugeaient plus séduisante que l’idéologie qui essayait d’interpréter cette image. Certains théoriciens devinrent partisans de la prise des médias. L’œil semblait irrésistiblement attiré par certaines images, mêmes si ces images étaient codées comme des agressions contre le « système » ou l’« establishment. » Mais une fois encore, le Média survécut à l’attaque tentée contre son pouvoir par la très contestataire imagerie dissidente - et en fut même stimulé. En fin de compte, ce qui importait c’était d’avoir « de la bonne télé » et des stimulations télés à travers des images brûlantes de contestation, des coups fomentés par les Yippies, de diaboliques stars rocks, de l’esthétique psychédélique etc. Le média apparut alors beaucoup plus résistant que son opposition ; en fait, le studio de la réalité avait été pris d’assaut (comme Burroughs y incitait), et avait résisté en ouvrant toutes les portes de l’image et en ingérant ses ennemis. Car, en dernier ressort, on ne pouvait apparaître dans le Média que comme une image, et une fois qu’on s’était réduit à ce statut, on rejoignait simplement le théâtre de fantômes des marchandises, le monde des images, le spectacle. Sans les quelques centaines de millions nécessaires pour acheter soi-même un réseau, il n’y avait aucun moyen d’imposer sa subjectivité au Média. (Et même cela s’avérerait impossible, car une personne possédant à la fois tant d’argent et tant d’égocentrisme ne pourrait jamais produire autre chose qu’une banalité oppressive ; est-ce une « loi de la nature ») Le média, en d’autres termes, a perdu quelques batailles durant les années soixante - mais a gagné la guerre. Une fois qu’il eut compris que le médium (l’image) est le message (l’idéologie), et que cette identité elle-même constitue le spectacle et son pouvoir, l’avenir fut assuré. Kennedy avait agi comme un acteur pour obtenir le pouvoir, mais Reagan était un acteur - le premier symbole du spectacle qui s’est vidé pour se reconsolider comme pure simulation. Bush perfectionna ensuite la guerre « pure » ou simulée et Clinton est notre premier président pleinement « virtuel », symbole de l’absolue identité de l’image et de l’idéologie. Ce n’est pas que le Média ait maintenant tout le « pouvoir » ou qu’il utilise le pouvoir d’une manière conspiratoire. La vérité est qu’il n’y a pas de « pouvoir » - seulement une totalité complète et fausse dans laquelle tout le discours est contenu - une objectivité complète et totalitaire - un Empire de l’Image absolu hors duquel rien n’existe que la pathétique, l’insignifiante et, en fait, l’irréelle subjectivité de l’individu. Ma subjectivité. Mon absurdité absolue.

5. Ceci étant - et l’étant de manière si évidente - on pourrait s’étonner de ce que les théoriciens des médias et les militants parlent encore et se conduisent encore comme si on était en 1964 et non pas en 1994 - près d’un tiers de siècle plus tard. Nous entendons encore parler de « s’emparer des médias », de les infiltrer, de les subvertir, ou même de réformer les médias. Bien sûr, certains des maîtres ès-manipulation médiatiques des années soixante sont encore en vie, qu’Allah en soit remercié et les conserve, vieux beatniks et vieux hippies, et on peut leur pardonner de nous presser d’utiliser des tactiques qui ont paru autrefois fonctionner pour eux. Et de toute façon, quant à moi, ce fut l’un de ces personnages des années soixante qui m’alerta sur ce qui était en train de se passer vraiment. En 1974, à Téhéran, je dînais chez le très branché ambassadeur canadien, James George, avec Ivan Illich, quand un télégramme arriva du gouverneur de Californie, Brown, qui invitait Illich à ses frais pour apparaître en sa compagnie à la télé et lui proposait un poste dans son administration. Illich, qui était vraiment une espèce de saint, se mit en colère pour la première et la seule fois de son séjour en Iran et se répandit en injures contre Brown. Comme l’ambassadeur et moi-même exprimions notre ébahissement devant cette réaction à une offre cordiale d’argent, de notoriété et d’influence, Illich expliqua que Brown essayait de le détruire. Il dit qu’il n’apparaissait jamais à la télévision parce que tout son discours consistait à offrir une critique des institutions et non pas une pilule magique pour soigner les maux de l’humanité. La télé n’était capable de proposer que des réponses simples, pas des questions complexes. Il refusait de devenir un gourou ou une star médiatique, alors que son véritable propos était d’inciter à remettre en cause l’autorité et à penser par soi-même. Brown voulait mettre en scène de l’image d’Illich (charismatique, avec un langage clair, une allure inhabituelle, sans doute très télévisuelle) mais pas se donner le mal de réfléchir à la critique illichienne de la société de consommation et du pouvoir politique. En outre, dit « Don Ivan », il détestait prendre l’avion, et n’avait accepté notre invitation en Iran que parce que notre lettre était pleine de fautes de frappe !

6. Quand on demandait à Illich « Pourquoi ne paraissez-vous pas dans les médias ? », il répondait qu’il refusait de disparaître dans les médias. Nul ne peut paraître dans « les médias » avec sa propre subjectivité (et le politique est le personnet tout autant que le personnel est le politique) ; c’est pourquoi on devrait refuser au Média ce qu’il pourrait tirer d’énergie vampirique dans la manipulation de (ou simplement la possession) de notre image. Je ne puis « m’emparer du média » même si je l’achète, et accepter de la publicité, par exemple, du New York Times, du Time magazine, d’un réseau de télés, reviendrait simplement à transformer en marchandise ma subjectivité, qu’elle soit esthétique (« sensations », art) ou critique (« opinions », agitprop). Si je veux effectuer cette transformation en marchandise - si je veux de l’argent et de la notoriété - il pourrait y avoir quelques raisons d’« apparaître dans les médias » - même au risque d’être mâché et recraché (car le Regard est froid et ennuyé et se distrait aisément). Mais si le prix que j’attache à ma subjectivité est bien au-dessus du douteux pari de 15 minutes de célébrités et du double de ce nombre en pièces d’argent, j’aurais une très bonne raison de ne pas « apparaître », de ne pas être reluqué. Si je souhaite que ma vie quotidienne soit le lieu des merveilles que je désire, plutôt que de souhaiter projeter ces désirs dans une progression d’image désincarnée pour la consommation (ou le rejet) publique, alors j’aurais une autre bonne raison d’échapper au média plutôt que de m’en « emparer. » Si je désire la « révolution », j’ai une raison urgente de ne pas renoncer à la possibilité du changement social au profit de l’image du changement, ou (pire encore) de l’image de mon désir de révolution, ou (encore pire) de l’image de la trahison de mon désir.

7. De ce point de vue, je ne vois que deux stratégies possibles envers « le média. » D’abord, investir nos énergies dans le média intime, qui peut toujours jouer un rôle authentique (de « médiation positive »), dans nos vies quotidiennes et celles des autres. Ensuite, se comporter avec le « média public » (ou « médiation négative ») soit sur le mode de la fuite, soit sur celui de la destruction, puisque l’« espace » approprié par la fausse représentation ne peut être « libéré » que par la violence. Inutile de dire que je n’entends pas par là la violence contre les individus - qui serait extrêmement futile en l’occurrence, si tentante qu’elle soit - mais la violence contre les institutions. J’admets qu’en ce qui concerne ces deux positions stratégiques (la fuite et la destruction), je n’ai pas encore développé de tactiques spécifiques et efficaces - et bien sûr, il est vital d’avoir une tactique, car nous devons précisément percer à travers le royaume hanté de l’idéologie et de l’image, pour atteindre le domaine du « champ de bataille » qui peut être comparé avec la guerre. La dernière chose dont nous avons besoin dans cette bataille est d’un surcroît de théories naïves sur la conquête des médias ou leur infiltration ou sur la libération des ondes. Donnez-moi un seul exemple de prise de pouvoir radicale d’un média important et je fermerais ma gueule pour aller poser ma candidature pour un boulot à PBS [2], ou je commencerais à me mettre en quête de quelques millions de dollars. Pas de réponse ? Alors, je m’en tiendrai fermement à mon silence.


[1] Mot-valise obtenu par la contraction des termes anglais information et entertainment (loisir) - NdT.

[2] Public Broadcasting Service.


XIII. Le Manifeste de la Ligue de l’Épine Noire

1. Selon des enseignements transmis oralement par Noble Drew Ali, le fondateur & Prophète du Temple de la Science Maure d’Amérique : l’Irlande était autrefois une région de l’Empire Maure ; c’est-à-dire que les Celtes étaient des Musulmans & qu’il y avait des Maures noirs d’Afrique du nord présents en Irlande. Mais les Maures furent expulsés par le Christianisme militant — cet événement est déguisé par la légende de Saint Patrick chassant les serpents — pour cette raison, le T.S.M. célèbre le Jour de la Saint Patrick, d’une manière ironique peut-être, dans l’attente d’un éventuel retour.

2. Dans le système de Noble Drew Ali, les Celtes sont considérés en tant que « race asiatique » & donc pouvant être potentiellement convertis à la Science Maure. Nous considérons les théories de N.D.A. comme radicales mais nullement racistes, car (une nouvelle fois selon une tradition orale) elles étaient basées (du moins en partie) sur le concept des affinités spirituelles. Les « Européens » qui désirèrent rejoindre le T.S.M. (dont certains des fondateurs de l’Église Maure Orthodoxe) furent déclarés vrais Celtes ou « Perses » — (ce qui a peut-être à voir avec cette étrange similitude dans les noms d’Eiran et d’Iran).

3. L’histoire occulte de l’Irlande selon N.D.A. peut être perçue comme une métaphore ésotérique – mais elle est étayée d’une manière quelque peu surprenante par l’archéologie & même par l’histoire « officielle ». Tout d’abord, les Celtes sont de race asiatique, ou du moins les plus récentes vagues venues de l’Hyperborée, patrie des Aryens — dont la dernière migration nomade s’établit en Inde, Perse & Grèce.

4. Ensuite : Que faire de ces croix celtiques, inscrites avec des « bismillah » (« Au nom de Dieu », mots d’ouverture du Koran) écrits en arabe koufique, trouvées en Irlande ? L’Église Celtique, avant sa destruction par la hiérarchie romaine, avait maintenu un lien étroit avec les moines-ermites du désert égyptien. Il est possible que ce lien ait persisté jusqu’au-delà des 7e/8e siècles & que le rôle des moines ait été repris par les Musulmans ? Par les Soufis ? Qui étaient en contact avec les survivants de l’Église Celtique, maintenant devenus totalement hérétiques & prêts à opérer un syncrétisme de l’ésotérisme de l’Islam avec leur propre Foi poétique & orientée vers la Nature ?

5. Un tel syncrétisme a certainement été effectué des siècles plus tard par les Templiers & les Assassins (les ismaéliens nizari). Quand le Temple fut détruit par Rome & ses chefs brûlés sur le bûcher, l’Irlande fournit un refuge pour nombre de Templiers. Selon « The Temple & the Lodge », ces Templiers furent reconnus plus tard comme une branche sauvage irlandaise de la Franc-Maçonnerie qui (au début du XVIIIe siècle) résistera à l’amalgame avec la Grande Loge de Londres. Le lien entre la franc-maçonnerie et l’Islam est assez clair, que ce soit dans la tradition templière ou rosicrucienne, mais la maçonnerie irlandaise peut avoir hérité d’un lien islamique plus ancien — immortalisé par ces croix énigmatiques.

6. Il est intéressant de noter que les initiations maçonniques de Noble Drew Ali ne peuvent être limitées au Prince Hall ou aux transmissions des Shriners noirs, mais peuvent aussi avoir compris quelques lignes occultées liées à la maçonnerie irlandaise & remontant à la période révolutionnaire de l’histoire américaine. Il est un fait connu que des soldats de l’Armée Coloniale Britannique étaient maçons affiliés à l’Irlande plutôt qu’à la Grande Loge de Londres. Cette différence de « classe » était reflétée dans l’Armée Révolutionnaire Américaine dont les officiers étaient des maçons « officiels » mais dont le rang privé tendait à être « irlandais ».

7. Les historiens oublient parfois qu’au XVIIIe siècle, en Amérique, les Irlandais étaient généralement considérés comme « ne valant pas mieux que les nègres ». En 1741 le jour de la Saint Patrick à New York, une émeute éclata, impliquant une conspiration qui comprenait des femmes & des hommes irlandais, africains & indiens — bien sûr de la « plus basse extraction ». On entendit quelques conspirateurs irlandais jurer qu’ils tueraient autant de « blancs » qu’il leur serait possible. L’insurrection échoua & les comploteurs furent exécutés. Comme les corps de deux pendus exposés à l’air libre se putréfiaient sur un gibet de fer, « des observateurs remarquèrent une étonnante, mais néanmoins instructive, transformation. Le corps d’un irlandais virait au noir & ses cheveux devenaient crépus alors que le corps de César l’Africain blanchissait. Cela fut rapporté alors comme un phénomène miraculeux » (Linebaugh & Rediker, « The Many-Headed Hydra »).

8. Clairement, le Celte & l’Africain furent liés non seulement dans l’esprit de la classe des oppresseurs, mais aussi dans leur propre « vision du monde » — comme camarades, une sorte d’identité — dans une solidarité qui s’étendait aux Indiens & autres « Européens » qui tombèrent sous le seuil de respectabilité & de pauvreté dans la catégorie des esclaves & des hors-castes. Les sentiments racistes ne divisèrent pas les pauvres & les marginalisés du XVIIIe siècle — comme ils le seront sous le capitalisme. Mais bien plutôt, les marginaux de toutes races constituèrent une sous-classe & de plus, une sous-classe avec une certaine conscience d’elle-même, et donc avec un certain pouvoir (le pouvoir de la « victime forte »). Il se pourrait que cette conscience se soit développée en partie grâce à la maçonnerie noire irlandaise. Et il se pourrait que Noble Drew Ali ait connu cette tradition qu’il dissimula (ou peut-être dévoila) dans sa parabole sur les serpents & la célébration du 17 mars.

9. Selon une autre interprétation de l’anti-reptilisme de Saint Patrick, les serpents qu’il a bannis étaient en fait des « druides », c’est à dire des Celtes païens. Le serpent peut avoir été l’emblème de la Vieille Foi, comme pour d’autres & nombreuses formes de paganisme, en ce compris les paganismes africains (Damballah) & indiens (les Nagas) & même des chrétiens ophites d’Égypte (chez qui le christ lui-même était dépeint comme un serpent crucifié).

10. Le savoir païen celtique a été rattaché aux diverses traditions du « Roman » et spécialement dans le fond arthurien. & encore une fois nous nous trouvons dans un univers de croix arabo-celtiques. Car les Romans sont imprégnés de conscience « islamiques ». Dans la Mort d’Arthur de Malory & le Parzifal d’Eseinbach beaucoup de chevaliers Sarazins (Musulmans/Maures) sont dépeints non en tant qu’ennemis, mais alliés des Celtes — & dans un livre plus récent, l’histoire entière est attribuée à des sources Maures. Les Sarazins, les chrétiens & les crypto-païens sont unis dans un culte mystique de chevalerie qui transcende les formes exotériques religieuses & est symbolisé non seulement dans les symboles païens comme le Graal & la Bête de la Quête mais aussi dans des emprunts culturels comme le luth (al’ud en arabe) ou le culte de l’amour romantique/chevaleresque, venu de l’Islam & transmis à l’Occident par les soufis d’Espagne.

11. Les contacts entre l’Irlande et l’Espagne remontent certainement à la période islamique & les « Irlandais noirs » peuvent avoir des gènes tout aussi bien Maures que Castillans. Les moines médiévaux irlandais ont probablement absorbé le Soufisme & la philosophie islamique de même que l’art d’enluminer les manuscrits — regardez les merveilleuses résonances stylistiques entre le Livre de Kells & les Korans koufiques de l’Espagne Ommeyyade. Si Saint François pouvait visiter l’Afrique du Nord & revenir en Italie en portant l’habit soufi, alors les Irlandais pouvaient aisément faire des emprunts à l’Égypte & al Andalus.

12. Toute spéculation mise à part, l’Église Maure Orthodoxe développe sa propre interprétation des enseignements de N.D.A. sur ces matières. Nous endossons avec passion sa théorie de l’« affinité élective » des affiliations avec une grande « race » spirituelle celto-asiatique. N.D.A. est important à nos yeux, mais l’âme plus encore. « À chaque homme & à chaque femme, son propre vin & son propre figuier » (un des slogans de N.D.A.) n’est pas une simple question de fatum mais de caractère, pas une question de naissance mais de choix.

13. Dans notre exégèse historique & imaginale de la parabole de N.D.A., nous avons découvert un ensemble de courants culturels hérétiques islamiques & Maures reliant le néo-paganisme celtique, le christianisme ésotérique & les cycles arthuriens au travers du soufisme & de la maçonnerie, jusqu’à la lutte libertaire éternelle des marginaux & des peuples oppressés du monde Atlantique.

14. Nous nous proposons de concrétiser cet ensemble poétique dans un ordre de chevalerie populaire, voué symboliquement à la cause du « retour des serpents en Irlande » — c’est à dire, d’unir tous ces courants mystiques en une vague de masse qui restaurera le pouvoir de sa puissance synergique ou syncrétique dans les coeurs de ceux qui répondent au « goût » particulier de ce mélange. Nous avons emprunté ce slogan des néo-païens contemporains afin de symboliser la mission spéciale que notre ordre entreprendra vers une fraternité celto-maure. La LIGUE DE L’ÉPINE NOIRE sera ouverte à tous, sans égards quant à une affiliation ou non à l’Église Maure Orthodoxe, sous la seule réserve qu’ils aident à parvenir à ce but particulier.

15. « Noir » dans notre titre désigne non seulement les bannières noires des Maures mais aussi le drapeau de l’anarchie. « Épine Noire », car cet arbre symbolise l’Irlande druidique & est utilisé pour façonner les gourdins. « Ligue », en l’honneur des divers groupes de rebelles irlandais qui se sont organisés comme tels. D’autres modèles d’organisation comprennent des groupes comme les maçons-révolutionnaires Carbonari ou la « Sainte Vehme » de l’anarchiste Proudhon, ou la Fraternité Révolutionnaire de Bakounine. Nous « émulons » aussi certains tongs chinois anarcho-taoïstes (comme la Société du Chaos) & espérons évoluer vers cette forme de réseau informel d’aide mutuelle qu’ils ont développé.

16. La Ligue accordera l’Ordre de l’Épine Noire comme titre & honneur & tiendra un conclave annuel & un banquet le Jour de la Saint Patrick en mémoire de la vision de Noble Drew Ali & de ces émeutiers de 1741 qui conspirèrent dans des tavernes pour renverser l’État.

Ramenons Les Serpents En Irlande !


XIV. Le Tong

« Les mandarins tirent leur force de la loi ; le peuple des sociétés secrètes. » (dicton chinois) .

L’hiver dernier j’ai lu un livre sur les Tongs chinois (« Primitive Revolutionaries of China : A Study of secret Societies in the Late Nineteenth Century », Fei-Ling Davis ; Honolulu, 1971- 77) : peut-être le premier jamais écrit par quelqu’un qui n’était pas un agent des services secrets britanniques (en fait, il a été écrit par un socialiste chinois qui est mort jeune et c’est le seul livre qu’elle ait jamais écrit) & pour la première fois j’ai réalisé pourquoi j’ai toujours été attiré par les Tongs, pas seulement pour le romantisme, l’élégante décadence des décors chinois qu’ils représentaient mais aussi pour la forme, la structure et l’essence même de la chose. Quelques temps plus tard, lors d’une interview de William Burroughs pour le magasine Homocore, j’ai découvert que lui aussi était fasciné par les Tongs & il suggéra que cette forme était un mode parfait d’organisation pour les homos, particulièrement en cette époque de moralisme & d’hystérie de merde.J’agréerais & étendrais la recommandation à tous les groupes marginaux, et particulièrement ceux dont la jouissance implique des actes illégaux (insurrectionnels, hérétiques du sexe, « potheads ») ou une extrême excentricité (nudistes, païens, artistes post-avant-garde, etc., etc.).

Un Tong peut être défini comme une société de profit mutuel pour des gens avec un intérêt commun qui est illégal ou dangereusement marginal - d’où le nécessaire secret. Beaucoup de Tong chinois évoluent autour de la contrebande & de l’évasion fiscale, ou le contrôle clandestin de certains trafics (en opposition avec le contrôle de l’Etat), ou des buts insurrectionnels politiques ou religieux (la déchéance des Mandchous par exemple - plusieurs Tongs collaborèrent avec les anarchistes durant la révolution de 1911).

Un but commun des Tongs était de collecter & d’investir les cotisations & les frais d’initiation des membres dans des fonds d’assurance pour l’indigent, le sans emplois, la veuve & l’orphelin des membres décédés, pour les frais funéraires, etc. Dans une époque comme la notre où les pauvres sont pris entre le cancer-Scylla de l’industrie des assurances & l’évanescent-Charybde de la sécurité sociale & des services de soins de santé, ce besoin d’une Société Secrète pourrait bien redevenir attractif. (Les loges maçonniques furent organisées sur cette base, comme le furent les premiers syndicats illégaux & les « ordres de chevalerie » pour les travailleurs & artisans). Un autre but universel pour de telles sociétés était bien sûr la convivialité, et plus particulièrement la tenue de banquets - mais même ce passe-temps apparemment anodin peut acquérir des connotations insurrectionnelles. Dans les diverses révolutions françaises, par exemple, les clubs gastronomiques prirent le rôle des organisations radicales quand toutes autres formes de rencontres publiques étaient bannies.

Récemment, j’ai discuté avec « P.M. », l’auteur de bolo’bolo (Semitext(e) Foreign Agents Series). J’arguais que les sociétés secrètes sont à nouveaux une possibilité valide pour des groupes recherchant l’autonomie & la réalisation personnelle. Il ne fut pas d’accord, mais non (comme je m’y attendais) à cause des connotations « élitistes » du secret. Il sentait que de telles formes d’organisation fonctionnent mieux pour des groupes déjà très soudés avec de forts liens économiques, ethniques/régionaux ou religieux - des conditions qui n’existent pas (ou qui n’existent qu’embryonnairement) sur la scène marginale actuelle. Il proposa plutôt l’établissement de centres de proximités multi-objets avec des dépenses qui devaient être partagées par divers groupes d’intérêts particuliers & d'objectifs micro-entrepreneurials (les artisans, des coffee-houses, des espaces de représentation, etc.). De tels centres d’importance requerront des statuts officiels (une reconnaissance de l’Etat), mais ne deviendraient évidemment pas être visibles pour toutes sortes d’activités non-officielles - marchés noirs, organisations temporaires de protestation ou d’action insurrectionnelle, de « plaisir » & de convivialité incontrôlée, etc.

Pour répondre à la critique de P.M., je n’ai pas abandonné mais plutôt modifié mon concept de ce qu’un Tong moderne pourrait être. La structure intensément hiérarchique d’un Tong traditionnel ne marcherait évidemment pas, bien que certaines de ses formes puissent en être sauvées & utilisées de la même manière que les titres & honneurs sont utilisés dans nos « religions libres » (ou « religions étranges », religions « pour rire », cultes anarcho-néo-païens, etc.). Une organisation non-hiérarchisée nous attire tout autant que les rituels, l’encens, la délicieuse emphase d’ordres occultes, - une « Esthétique Tong » comme vous pourriez l’appeler - et donc pourquoi ne pourrions-nous pas avoir aussi notre part du gâteau & la manger ? - (particulièrement si c’est un majoun marocain ou un baba à l’absinthe - quelque chose d’un peu interdit. Entre autres choses, le Tong devrait être une oeuvre d’art.

La règle traditionnelle stricte du secret a aussi besoin d’être modifiée. De nos jours, tout ce qui échappe au regard stupide de la publicité est déjà virtuellement secret. Beaucoup de gens à la mode semblent incapables de croire dans la réalité de quelque chose qu’ils n’ont jamais vu à la télévision - et donc échapper au fait d’être télévisualisé est déjà une quasi-invisibilité. De plus, ce qui est vu au travers de la médiation des médias devient quelque chose d’irréel & perd sa puissance (je ne m’occuperai pas de soutenir cette thèse mais simplement de référerai le lecteur à un train-pensée qui mène de Nietzsche à Benjamin à Bataille à Barthe à Foucault à Baudrillard). Par contraste, peut-être que ce qui n’est pas vu conserve sa réalité, un enracinement dans la vie de tous les jours & donc un potentiel pour le merveilleux.

Ainsi, le Tong moderne ne peut être élitiste - mais il n’y a aucune raison qu’il ne puisse être électif. Beaucoup d’organisations non-autoritaires se sont écroulées à cause du principe douteux d’une affiliation ouverte qui mène fréquemment à la prépondérance dans trous-du-cul, des exploiteurs, des dégueulasses, des neurotiques pleurnichards & des agents de police. Si un Tong est organisé autour d’un intérêt spécifique (et particulièrement un intérêt illégal ou risqué ou marginal), il a certainement le droit de se construire lui-même selon le principe des « groupes d’affinités ». Si le secret veut dire (a) éviter la publicité & (b) rejeter des membres potentiels, la « société secrète » peut difficilement être accusée de violer les principes anarchistes. En fait, de telles sociétés ont une longue & honorable histoire au sein du mouvement anti-autoritaire, des rêves de Proudhon de réanimer la Sainte-Vehme comme une sorte de « Justice Populaire », aux différents plans de Bakounine, aux « Voyageurs » de Durutti. Nous ne devrions pas permettre aux historiens marxistes de nous convaincre que de tels expédients sont « primitifs » & sont laissés de côté par « l’Histoire ». Le caractère absolu de « l’Histoire » est au mieux une proposition douteuse. Nous ne sommes pas intéressés par un retour à l’état primitif, mais par un retour DU primitif, dans la mesure où le primitif est « réprimé ».

Auparavant, les sociétés secrètes apparaissaient dans des temps & des espaces interdits par l’Etat, c’est à dire où & quand le peuple était divisé par la loi. A notre époque, le peuple n’est habituellement pas divisé par la loi mais par la médiation & l’aliénation (cfr. « Immediatism »). Par conséquent, le secret devient une résiliation de la médiation, alors que la convivialité passe d’un objectif secondaire à un objectif primaire pour la « société ». Se rencontrer simplement face-à-face est déjà une action contre les forces qui nous oppressent par l’isolement, par la solitude, par la transe des médias.

Dans une société qui renforce la séparation schizoïde entre le Travail & le Loisir, nous avons tous expérimentés la « trivialisation » de notre « temps libre », temps qui est organisé ni comme un travail ni comme un loisir (« Vacances » voulait dire autrefois temps « vide » - aujourd’hui elles signifient le temps qui est organisé & rempli par l’industrie des loisirs). L’objectif « secret » de la convivialité dans la société secrète devient alors une auto-structuration & une auto-valorisation du temps libre. La plupart des soirées sont vouées seulement à écouter de la musique forte & boire trop de boissons alcoolisées, non parce que nous y prenons plaisir mais parce que l’Empire du Travail nous a imprégné avec le sentiment que le temps « vide » est un temps gaspillé. L’idée de lancer une soirée pour, disons, pour chanter des Madrigaux ensemble semble désespérément passée de mode. Mais le Tong moderne trouvera cela à la fois nécessaire & agréable de reprendre le temps libre des mains du monde marchand & le vouer à une création partagée, à un jeu.

J’ai connaissance de plusieurs sociétés organisées, mais je ne vais sûrement pas dévoiler leur secret en en discutant par écrit. Il y a des gens qui n’ont pas besoin de 15 secondes de Nouvelles du Soir pour valider leur existence. Bien sûr, la presse & la radio marginale (probablement le seul média dans lequel cette « sermonnette » apparaîtra) sont de toute manière pratiquement invisibles - certainement toujours assez opaque pour le regard du Contrôle. Néanmoins, voici le principe de mon propos : les secrets devraient être respectés. Personne n’a besoin de tout savoir ! Ce dont le XXe siècle manque le plus & a le plus besoin est le tact. Nous désirons remplacer l’épistémologie démocratique par une « épistémologie dadaïste ». Soit vous êtes dans le bateau (bus) soit vous n’y êtes pas.

Quelques-uns appelleront cela une attitude élitiste, mais elle ne l’est pas - du moins pas selon le sens qui est donné à ce mot par C. Wright Mills : « un petit groupe qui exerce son pouvoir sur ceux qui ne sont pas membres pour son propre agrandissement ». L’Immédiatisme n’est pas lui-même impliqué dans les relations de pouvoir ; - il ne désire ni être dirigé ni diriger. Le Tong contemporain ne trouve donc aucun plaisir dans la dégénérescence des institutions en conspirations. Il veut le pouvoir pour ses propres objectifs mutuels. C’est une association libre d’individus qui se sont choisis chacun comme bénéficiaire de la générosité du groupe, sa « prodigalité » (pour utiliser un terme Soufi). Si cela doit mener à une certaine forme « d’élitisme », alors qu’il en soit ainsi.

Si l’Immédiatisme commence avec des groupes d’amis qui n’essayent pas seulement de briser l’isolement mais qui essayent aussi d’améliorer la vie de chacun, il devra bientôt prendre des formes plus complexes : la cellule d’alliés mutuellement auto-choisis, travaillant (jouant) à occuper de plus en plus de temps & d’espace en dehors des structures médiatiques & du contrôle. Alors il tendra à devenir un réseau horizontal pour de tels groupes autonomes - et ensuite, une « tendance » - et ensuite un « mouvement » - et ensuite une toile cinétique de « zones autonomes temporaires ». A la fin, il s’efforcera de devenir le noyau d’une nouvelle société, se donnant naissance à lui-même au sein de la coquille corrompue de l’ancienne. Pour tous ces objectifs, la société secrète promet de fournir un cadre utile de clandestinité protectrice - un cloaque d’invisibilité qui devra être abandonné uniquement dans l’éventualité d’une quelconque chute de la Babylone de la Médiation…

Préparez-vous pour les Guerres Tongs !


XV. Palimpseste

Nietzsche était sain d’esprit ; cela le conduisit à la folie. Charles Fourier était si fou qu’il parvint à une sorte de parfaite santé mentale.

Nietszche exaltait le surhomme comme individu (« aristocratie radicale »). Sa société d’esprits libres consistait en fait en une « union de ceux qui s’appartiennent ». Fourier exaltait les Séries passionnées. Pour lui l’individu ne pouvait exister que dans l’Association Harmonique. Ces vues sont diamétralement opposées. Comment se fait-il alors que je les vois comme complémentaires, s’illuminant mutuellement, et toutes deux entièrement réalisables ?

Une réponse pourrait être la « dialectique ». Pour être plus précis, la « dialectique taoïste », qui n’est pas tant une valse qu’un shimmy (1) - subtile, serpentine et fractale. Une autre réponse pourrait être le « surréalisme » - comme une bicyclette faite de cœurs et de coups de foudre. L’«idéologie » n’est PAS une réponse, ce grand rassemblement de zombies, ce triomphalisme de fantômes à la parade. La « théorie » ne peut être assimilée à l’idéologie, pas même à l’idéologie-en-chantier, parce que la théorie s’est laissée dériver hors de toutes ces catégories, parce que la théorie n’est rien si elle n’est pas situationn(al)iste, parce que la théorie n’a pas abandonné le désir à l’«Histoire ».

Alors la théorie dérive, telle un nomade parmi les nomades d’Ibn Khaldun, tandis que l’idéologie demeure rigide et immobile afin de construire des cités et des impératifs moraux ; la théorie peut être violente, mais l’idéologie est cruelle. La « civilisation » ne peut pas exister sans l’idéologie (le calendrier est sans doute la première idéologie) parce que la civilisation naît de la concrétisation de catégories abstraites plutôt que de poussées « naturelles » ou « organiques ». Pourtant, paradoxalement, l’idéologie n’a pas d’autre objet qu’elle-même. L’idéologie justifie tout et n’importe quoi, sanglante expiation ou cannibalisme ; elle sacrifie l’organique afin justement de parvenir à l’inorganique - le « but » de l’Histoire - qui, en fin de compte, se révèle être... l’idéologie. La théorie, au contraire, refuse d’abandonner le désir, et parvient de ce fait à une objectivité véritable, un mouvement au-dehors d’elle-même qui est organique et « matériel » et s’oppose de façon cognitive à l’altruisme factice et à l’aliénation de la civilisation (sur ce point, Fourier et Nietzsche sont à peu près d’accord).

Pour terminer cependant, je proposerai ce que j’appelle une théorie palimpsestique de la théorie.

Un palimpseste est un manuscrit qui a été ré-utilisé en écrivant par-dessus l’écriture originaire, se superposant souvent à angles droits avec, et parfois plusieurs fois. Fréquemment il est impossible de dire quelle strate fut la première inscrite ; dans tous les cas tout « développement » (sauf dans l’orthographe) de strate en strate est un pur accident. Les connections entre les strates ne se succèdent pas dans le temps ; elles se juxtaposent dans l’espace. Des lettres de la strate B peuvent masquer des lettres de la strate A, ou vice versa, ; elles peuvent encore laisser des zones vierges sans aucune marque, mais on ne peut pas dire que la strate A « se développe » dans la strate B (nous ne sommes même pas sûrs de savoir laquelle est la première.)

Et pourtant ces juxtapositions ne peuvent être simplement « dûes au hasard » ou « sans signification ». Une connection possible pourrait traîner au royaume de la bibliomancie surréaliste, ou « synchronisme » — et ainsi que le disaient les Cabalistes de l’ancien temps, les espaces blancs entre les lettres pourraient bien « signifier » plus que les lettres elles-mêmes. Même le « développement » peut fournir un modèle possible de lecture — On peut émettre des hypothèses sur les diachronismes, composer une « histoire » pour le manuscrit, dater les strates comme dans des fouilles archéologiques. Tant que nous ne vouons pas un culte au « développement », nous pouvons toujours l’utiliser comme une structure possible pour élaborer nos théories.

La différence entre un manuscrit palimpseste et une théorie palimpseste est que la seconde n’est jamais fixée. Elle peut être réécrite — réinscrite — à chaque nouvelle strate de concrétion. Toutes les strates sont transparentes, translucides, sauf lorsque des groupes d’inscriptions bloquent la lumière cabalistique — comme si un faisceau d’animation se figeait. Toutes les strates sont « présentes » à la surface du palimpseste — mais leur développement ( y compris leur développement dialectique) est devenu « invisible », peut-être même « hors sens ».

Cette théorie palimpsestique de la théorie ne pourra échapper à l’accusation d’appropriationnisme subjectif et chapardeur — une pointe de critique ici, une louche de proposition utopique là — mais notre plaidoyer devra consister dans cette revendication que nous ne sommes pas à la recherche d’ironies délicieuses mais d’explosions de lumière. Si vous êtes assoiffés de Déconstruction PoMo (2) ou d’hyperconformisme narquois, retournez à l’école, trouvez-vous un boulot — nous avons d’autres chats à fouetter.

Ainsi, nous construisons un système épistémologique — une manière d’apprendre et de savoir basée sur la juxtaposition d’éléments théoriques plutôt que sur leur développement idéologique, un système anhistorique en un sens. Nous évitons également d’autres formes de linéarité, telles que la séquence logique ou l’exclusion logique. Si nous admettons l’histoire dans ce procédé, c’est simplement pour l’utiliser comme une forme de juxtaposition de plus, sans la fétichiser comme un absolu — la même chose est vraie pour la logique, etc.

Cette approche ludique de la théorie ne devra pas être confondue avec le « relativisme moral » (la dévaluation des valeurs) ; elle en est sauvée par notre « téléologie subjective ». C’est-à-dire que nous (et non pas l’«histoire ») sommes à la recherche d’usages, de buts, d’objets-de-désir (la réévaluation des valeurs). La nature enjouée de cette action provient du déploiement de l’imagination (ou de l’«Imagination Créatrice » ainsi que l’appellent H. Corbin et les soufis) — elle provient également de la discipline visionnaire de la « paranoïa critique » (S. Dali), de la réévaluation subjective des catégories esthétiques. « Le personnel est le politique ».

Juxtaposition, superposition et motifs complexes produisent donc une unité malléable (comme le monisme caché du polythéisme, plutôt que comme le dualisme caché du monothéisme) — la paradoxologie comme méthode épistémique — quelque chose qui ressemblerait à la pataphysique ou à l’«épistémologie anarcho-dadaïste » de Feyerabend (Contre la Méthode). « Des insignes ? Nous n’avons pas besoin d’insignes puants ? »

Maintenant j’aimerais pour ainsi-dire « lire entre les lignes du rapport officiel » de l’ensemble du débat théorético-historique sur l’«Art » comme catégorie séparée (un musée de fétiches) et comme une des sources de reproduction de la misère et de l’aliénation par l’exclusion des non-«artistes » des plaisirs de la créativité (ou « travail passionné » ainsi que l’appelle Fourier). Je veux signaler la proposition situationniste pour la « suppression et la réalisation de l’Art », i.e. sa suppression révolutionnaire comme catégorie et sa réalisation au niveau de la « vie quotidienne » (à savoir la vie plutôt que le spectacle).

Cette proposition à son tour se base sur l’affirmation que l’art en fin de compte a échoué dans sa fonction d’«avant-garde » à peu près à l’époque où les surréalistes entrèrent au Parti Communiste — et simultanément, dans le « monde de l’art » musée/galerie du fétichisme de la marchandise — se convertissant ainsi à l’idéologie fallacieuse et à l’élitisme dans un bide spectaculaire. A ce moment-là, les débris de l’avant-garde démarrèrent un processus de tentative de retrait de l’idéologie et de la marchandisation (qui se poursuit plus ou moins depuis dada à Berlin) : lettrisme, situationnisme, No-Art, Fluxus, mail art, neoisme... — processus dans lequel l’emphase glissa de l’avantgardisme à un décentrement radical de la pulsion créatrice, loin des galeries et des musées et des enclaves du privilège bohème — vers la disparition de l’«Art » et la réapparition du créatif dans le social.

Bien entendu, les musées font aujourd’hui main basse sur ces « mouvements » eux aussi, comme pour prouver que tout — même l’«anti-Art » — peut devenir marchandise. Chacun de ces mouvements post-avant-garde a été, à un moment ou à un autre, en proie à la confusion ou à la tentation, et a essayé de se comporter comme l’une des avant-garde classiques, et chacun a échoué, de même qu’échoua le surréalisme, à libérer l’œuvre d’art de son rôle de marchandise.

Par conséquent le monde de l’art a mangé et digéré la théorie de l’art qui devait — si on la prenait au sérieux — provoquer son autodestruction. Les galeries prospèrent (ou au moins survivent) sur un nihilisme qui ne peut être contenu que par l’ironie, et qui sans cela rongerait et ferait fondre jusqu’aux murs des musées. Cet essai, par exemple, sera imprimé dans le catalogue d’une exposition dans une galerie, perpétuant ainsi l’ironie qu’il y a à appeler à la suppression et à la réalisation de l’art depuis l’intérieur de la structure même qui perpétue l’aliénation du non-artiste et la fétichisation de l’œuvre d’art. Et bien, merde à l’ironie. On peut seulement espérer que chaque compromis sera le dernier.

Ceux qui n’arrivent pas à éprouver le malaise de cette situation arrêteront là leur lecture. La théorie a bien assez à faire sans avoir à expliquer sa propre nausée... ad nauseam.

La fascination du 20ième siècle pour le « primitif » et pour le « naïf » sert de mesure, tout d’abord à l’épuisement de l’«Histoire de l’Art » et deuxièmement au désir utopique d’un art qui ne serait pas une catégorie séparée mais qui serait en harmonie avec la vie. Pas d’ironie. L’Art comme amusement sérieux. Les artistes ont singé les formes des primitifs et des naïfs sans se rendre compte que l’entière production de ces formes dépendait de l’absence structurelle d’aliénation dans le social (comme dans l’«art tribal ») ou encore de l’artiste individuel. C’est cette absence de déchirure, de dédoublement, dans l’art d’Afrique, ou l’asile de fous, qui provoqua l’envie d’âmes aussi sensibles que celle de Klee.

Dans une société sans « malaise » (ou du moins, dans des proportions tragiques), on peut s’attendre à voir que « l’artiste n’est pas une personne particulière mais toute personne est un artiste particulier ». Coomaraswamy pensait à l’Indonésie lorsqu’il inventa ce slogan, et moi-même m’entendit dire à Java que « chacun doit être un artiste », sorte de version mystique de la théorie de la suppression-et-réalisation. Ce n’est pas vraiment la « spécialisation » (du travail ou de la connaissance) qui provoque la nausée, dans cette lecture, mais plutôt la séparation — la fétichisation, l’aliénation. Comme chaque personne est un artiste particulier, certains artistes se sprécialiseront dans les grands pouvoirs intégratifs de la créativité, racontant les histoires centrales de la tribu, pour ainsi dire, la création de valeur et de « sens » — cela peut être appelé la « fonction bardique ».

Dans certaines tribus, cette fonction est répartie entre plusieurs individus, mais elle est toujours associée à une concentration de mana. Dans les hautes cultures « barbares », telles que les Celtes, cette fonction est institutionnalisée à un certain degré — le barde est le « législateur reconnu » d’une société d’artistes. La fonction bardique concentre et intègre.

Si nous cherchions un moment symbolique où la « rupture » se produisit et le malaise s’installa, nous pourrions choisir ce passage de la République de Platon dans lequel les poètes sont bannis d’Utopia comme « menteurs » — comme si la Loi elle-même (comme catégorie abstraite) était la seule fonction intégrative possible, excluant l’imagination nomade comme opposition, comme anti-Vérité, comme chaos social. La grille rationnelle est maitenant imposée à l’organicité de la vie — on ne voit le bien que dans les natura naturata (3) et l’«être », tandis que tout devenir (natura naturans (3)) est désormais associé au « mal ».

A la Renaissance, l’artiste recommença à s’exprimer « lui-même », aux dépens de la fonction intégrative. Ce moment marque l’ouverture de la trajectoire « romantique », la disparition de l’artiste du social, la disparition de l’œuvre d’art de la vie. L’artiste comme Ego prométhéen, l’œuvre d’art comme « belle » (i.e. inutile). Voilà qui mesure le fossé qui s’est ouvert entre une élite esthétique et les masses vouées à la stérilité et au kitsch. Et pourtant, il semble qu’il y ait quelque chose de noble et de courageux dans ce processus, qui se reflète dans la liberté bohème de l’artiste, et aussi dans la critique que fait l’artiste de la civilisation et de son ennui cruel, car l’artiste deviendra dès lors le « législateur non-reconnu », le prophète sans les honneurs, le héros romantique, à la fois inspiré et damné par une seule et même vision divine.

L’artiste aspire une fois encore à remplir la fonction bardique, à créer du sens esthétique pour et avec la tribu. Rageant de se voir refuser ce rôle, l’artiste perd contrôle et part en vrille dans une aliénation toujours plus grande, puis dans la rébellion ouverte, pour finir dans le silence. La trajectoire romantique a fait son temps.

La Renaissance témoigne également de la première tentative de recréer l’intégrale (« l’ordre de l’intime ») à travers les pouvoirs combinés de l’art et de la magie, qui en fait sont vus comme naturellement reliés par leur structure profonde, qui est essentiellement linguistique. L’élément unifiant est l’«action-à-distance », et la synthèse de toutes ses ramifications est l’Emblem Book (4) qui, suivant une science hiéroglyphique, associe l’image, le mot, et parfois même la musique (comme dans l’Atlanta Fugiens (5) de M. Maier), cela afin de provoquer des changements « moraux » (i.e. spirituels) chez le lecteur ET dans le vrai monde.

Ce but de l’artiste hermétiste de la Renaissance était utopique — de même que les scènes de paradis de Hieronymus Bosch ou les paysages de l’Hypnerotomachai (6) — et l’on peut voir dans cette ambition le désir de réanimer la fonction bardique, de donner sens à l’expérience de la « tribu », d’influencer le paradigme consensuel de la réalité, de changer le monde par l’art. L’ultime projet romantique de Gauguin, Rimbaud, Wagner, Artaud et les Surréalistes : l’artiste comme prophète-sorcier du désir révolutionnaire.

Malgré tous ses échecs et toutes ses accomodations miteuses avec le monde de l’art du capitalisme de la marchandise, cette tradition magique est notre héritage, et de façon un peu grossière, nous continuons de « croire » en elle. Même croire à la « supression » de l’art est encore croire que l’art est important et efficient, tout au moins par sa disparition. De plus, la « liberté » de l’artiste semblerait bien digne d’être protégée —et partagée — si seulement elle était liberté pour quelque chose et pas seulement liberté de quelque chose. En dépit de la pauvreté, de la solitude et des sentiments d’inutilité, si nous nous tenons sur la marge, en général, c’est parce que nous aimons ça et parce que le risque est bon pour notre art. En ces domaines, nous sommes toujours des Romantiques.

Quoi qu’il en soit, nous sommes bien obligés d’admettre que le projet magico-révolutionnaire a échoué — une fois de trop. Le fétichisme de la marchandise est un circuit de réaction négatif, et de même que la science hiéroglyphique, il est tombé entre les mains des publicitaires et des doreurs d’images (7), les « creative managers » du discours post-spectaculaire (ou « simulacre » selon Baudrillard), législateurs véritables mais cachés de notre réalité qui n’est que trop virtuelle. La proposition de la suppression et de la réalisation de l’art est la formulation culminante de la tradition romantico-hermétique d’opposition, le dernier « développement » possible dans une progression dialectique qui mène à notre impasse présente, notre blocage.

Si nous regardons l’«Histoire de l’Art » depuis cette perspective diachronique, il semble que nous nous trouvions dans un cul-de-sac, pris dans un paradoxe impossible par lequel le « propos » de l’art doit être de détruire l’art pour que « chacun » puisse être un artiste. Pour nous - en tant qu’artistes - cela constitue une voie sans issue. Que pouvons-nous faire ? L’histoire nous a trahis.

Que se passe-t-il cependant si nous abandonnons la perspective diachronique ? Que se passe-t-il si nous superposons toutes les « étapes du développement » dans un palimpsete qui ne peut être lu que comme synchronisme ? Que se passe-t-il si nous les traitons comme des théories, toutes visibles sur une seule surface, reliées potentiellement non dans le temps mais dans l’espace ?

A nouveau, nous devrions insister sur le fait qu’il ne faut pas confondre notre étude palimpseste avec quelque croisière d’agrément pour PoMo ironiques sur les cimetières noyés des catégories esthétiques. Nous sommes à la recherche de valeurs — ou du pouvoir imaginal de créer des valeurs (par la connaissance de nos « vrais désirs » comme disent les occultistes), et notre quête n’est pas froide et détachée, mais passionnée par définition — pas frivole mais sérieuse — pas sensée mais enjouée — car, pour les bardes, rien n’est plus sérieux que notre intoxication à l’acte ludique de créativité.

Alors nous prendrons tout le développement dont nous venons de discuter et nous le plierons en accordéon pour en faire un « manuscrit » dans lequel chaque théorie est écrite par dessus chaque autre théorie. Tels des augures étudiant les nuages ou les onze sortes d’éclairs, tels des sorciers munis d’un miroir d’obsidienne pour le décryptage des alphabets angéliques, nous étudierons maintenant l’«Histoire de l’Art » comme s’il n’avait pas d’histoire, comme si toutes les possibilités étaient éternellement présentes et infiniment fluides. Des contradictions apparentes peinent à voiler d’occultes harmonies, des « correspondances » ; toute juxtaposition, n’importe laquelle, peut se révéler accidentelle. « Palimpsestomancie ».

Supposons que les théories dont nous avons discuté de manière diachronique soient désormais agencées de manière synchronique sur la page de notre palimpseste. Tentons une lecture d’essai et partons à la recherche de coïncidences inattendues mais révélatrices. La théorie du travail passionné de Fourier, par exemple, pourrait être superposée à la cosmologie d’Hésiode, dans laquelle les trois principes premiers du devenir sont Chaos, Eros et la Terre. A présent, le désir peut être vu comme une force qui entraîne la pure spontanéité de l’imagination dans les formes de la Nature, ou comme « principe physique matériel » — le désir comme principe organisateur de la créativité — le désir comme seule source possible du social.

L’«Action à distance », pilier du paradigme hermétique, était supposée être bannie de la philosophie mécaniste qui prévalait et conquit la science au 17ième siècle ; mais elle continua de revenir à la dérobée dans le discours, d’abord en tant qu’«explication » de la gravité (l’«attraction »), et aujourd’hui dans des centaines d’endroits : les quatre forces de la physique quantique, l’influence de l’«attracteur étrange » sur la matière désorganisée, etc.

Bien que la magie n’ait pas réussi à « marcher » pour les hermétistes de la Renaissance à la façon mesurable et prédictible dont la méthode expérimentale, par exemple, marcha pour Bacon et Newton, la science hiéroglyphique peut cependant être ranimée comme un outil épistémologique dans notre étude de certains phenomènes non-quantifiables (ou ambigus), tels que le langage ou autres codes sémantiques qui - assez littéralement - nous influencent « à distance ». Les Hermétistes croyaient à des émanations comme des rayons qui pouvaient transférer le « pouvoir moral » d’une image dans la conscience humaine, « à distance » (l’influence de cette image étant survoltée par des couleurs, odeurs, sons, mots, fluides astraux, etc... appropriés).

La vue, ou le reflet, ou le son, ou la modulation, créent des memes (8), des morceaux, des groupes polyvalents de « sens » dans l’«âme » de l’observateur/auditeur. Par un processus de « mutabilité » dans lequel chaque chose symbolise à la fois elle-même et son contraire simultanément, le scientifique hiéroglyphique tisse des représentations dans une sombre forêt d’ambiguïté qui est précisément le royaume de l’artiste — et de fait, les alchimistes étaient connus comme « artistes » de l’«Art spagyrique » (9). De même que l’alchimiste change le monde (des métaux »), de même le fabricant d’un Emblem Book ou d’un monument public (comme une obélisque) change le monde de la connaissance et de l’interprétation « morale » par le déploiement d’images et de symboles. Si nous laissons de côté la question des « émanations », nous arrivons à une théorie occulte de l’art qui s’est transmise (via Blake, par exemple) aux Romantiques et à nous-mêmes.

Maintenant, comme Italo Calvino le fait remarquer quelque part, tout art est « politique » — invariablement et inévitablement —puisque toute œuvre d’art reflète les hypothèses de l’artiste concernant l’«espèce correcte » de connaissance, la relation « correcte » de la conscience individuelle à la conscience de groupe (théorie esthétique), etc.etc. En un sens tout art est Utopie dans la mesure où il établit une formulation, quelque vague qu’elle soit, de la façon dont les choses devraient être.

L’artiste cependant peut refuser d’admettre ou même de prendre conscience de cette dimension « politique » — auquel cas, des déformations peuvent se produire. Ces artistes qui ont abandonné l’idée hermétique/romantique de l’«influence morale » laissent apparaître leur inconscience politique aux yeux du sémioticien ou dialecticien de bon sens. Le « divertissement pur » s’avère être transporté avec un ectoplasme de réaction absolue, et l’«art pur » est souvent même pire.

Par contraste, cette inconscience artistique peut laisser apparaître par inadvertance ce que W. Benjamin appelait la « trace de l’Utopie » — une sorte d’éclat de désir gnostique enchâssé dans toute production humaine, peu importe combien de fois il peut être reproduit. La publicité, par exemple, utilise la trace de l’Utopie pour vendre l’image d’une reproduction qui, au niveau inconscient, promet à chacun de changer sa vie, de rendre sa vie meilleure. Bien entendu, la marchandise ne peut pas remplir ce contrat — sinon votre désir serait satisfait et vous arrêteriez de dépenser de l’argent pour des imitations bon marché de désir. Tantale peut sentir l’odeur de la viande et voir le vin, mais il ne peut jamais y goûter : c’est pourquoi il est un « consommateur » parfait qui paye (éternellement) pour une pure image. En ce sens, la publicité est le plus hermétique de tous les arts modernes.

La trace de l’Utopie peut aussi être analysée dans une autre forme d’art « damnée », la pornographie, qui œuvre directement à porter l’inconscient à la connaissance consciente dans le domaine (mesurable !) de l’excitation érotique. C’est le Désir qui prolonge (« éduque ») cette apparence de la trace utopique (quelque déformée soit-elle) et organise le chaos en direction de l’action autour d’une vision de « comment les choses devraient être ». La masturbation est un épiphénomène, le vrai effet de la pornographie est d’inspirer la seduction (comme chez Dante, où les amants pêchent après avoir lu ensemble dans le jardin des romances arthuriennes).

Les bigots de droite ont raison d’accuser les art érotiques d’influencer et même de changer le monde, et les libéraux de gauche ont tort quand ils laissent entendre que le porno devrait être autorisé parce qu’il est « inoffensif », parce que c’est « seulement » de l’art. La pornographie, c’est de l’agit’prop pour le corps politique, et vu qu’elle est « perverse », elle fait de l’agitation et de la propagande pour une libération révolutionnaire du désir, ce qui explique précisément pourquoi certaines sortes de films porno sont illégaux et censurés dans chaque « démocratie » du monde aujourd’hui. Puisque pratiquement tout le porno commercial est produit à un niveau inconscient et réactionnaire, la « révolution » qu’il propose est extrêmement ambiguë ; mais il n’y a aucune raison théorique pour que l’érotique ne puisse être utilisé en accord avec la science hiéroglyphique à des fins directement utopiques.

Cela nous amène à la question d’une poétique utopique. Nietzsche et Fourier se seraient accordés à dire que l’art n’est pas simplement un reflet de la réalité mais plutôt une nouvelle réalité qui cherche à s’imposer dans le monde des pensées et des actions par les moyens « occultes », à travers les pouvoirs « dyonisiaques » et les « correspondances » hermétiques (d’où la fascination qu’ils partagent pour l’opera comme « œuvre d’art totale » et comme moyen idéal de propager leur « philosophie »).

Notre synthèse « folle » de Nietzsche et de Fourier les fera apparaître tous deux comme voisins des Hermétistes de la Renaissance, qui poursuivent également un programme politique utopique à travers leur action sur le plan de la perception esthétique, et à travers le plaisir particulier de la créativité qui constitue en fait tout à la fois le moyen et le but du projet utopique. Chez Fourier cependant, nous trouvons la notion véritablement divine que la réalisation esthétique se manifestera comme action collective : cette société se re-constituera elle-même comme œuvre d’art.

Chaque individu, doté de pouvoirs désormais accrus par l’Association harmonique avec les Séries passionnées appropriées, deviendra « un artiste particulier ». Ayant pris conscience de leurs « véritables désirs », tous leurs désirs deviennent productifs dans un monde consacré à de véritables orgies de créativité, à l’érotisme, à la « gastrosophie » et à la splendeur esthétique. De même que le chamanisme est « démocratisé » dans certaines tribus où chacun est un visionnaire, Fourier élève chaque membre de la Phalange au statut de « grand artiste ». Naturellement certains seront plus grands (i.e. plus passionnés) que d’autres, mais aucun ne sera exclu : le « minimum utopique » garantit le pouvoir créatif. Nietzsche parle de la « volonté de puissance comme art », Fourier en fit le principe de l’utopie anarchiste dans laquelle la seule force d’organisation est le désir.

Maintenant apparaissent, sur la face de notre palimpseste, deux images d’apparence contradictoire : d’abord celle de l’artiste comme « barde » et comme rebelle romantique dans un monde qui a nié toute fonction bardique ; deuxièmement, celle de la suppression-et-réalisation-de-l’art, dans laquelle l’ « artiste » disparaît comme catégorie privilégiée pour réapparaître (comme dans Here comes everybody (10) de Joyce) dans une démocratisation chamanique de l’art.

L’intuition serait-elle possible — en nous basant sur notre théorisation anti-diachronique palimpsestique — que ce paradoxe pourrait n’être qu’apparent, une fausse dichotomie ? Ou que, même si c’est un vrai paradoxe, nous pouvons construire un paradoxalisme capable de réconcilier les opposés sur un « plan supérieur » (coincidentia oppositorum (11)) ? Ou que, comme Alice, nous pouvons méditer plusieurs notions contradictoires incompatibles — peut-être même six — « avant de déjeûner » ? Pouvons-nous « sauver » l’ART de l’accusation d’échec, et l’artiste de la tache d’élitisme et d’avantgardisme, tout en soutenant en même temps la « révolution de la vie quotidienne » et l’utopie du désir ?

Afin de tâcher de répondre à ces questions, je préfèrerais laisser tomber le problème ou la « crise » de l’Art et de l’artiste, et me concentrer plutôt sur la crise de l’œuvre d’art. Après tout, que pouvons-nous dire au sujet de la situation fâcheuse de l’artiste qui - en dépit de toute « tragédie » - demeure le seul esprit libre dans le monde des marchandises, le seul à savoir comment faire attention, le seul à être béni par l’obsession et le seul à pratiquer le travail passionné ? [Note : bien entendu, je définis ici comme « artiste » quiconque est doté des qualités d’esprit libre, d’obsession, quiconque est capable de faire attention, qu’il soit ou non impliqué dans « les arts » ou qu’il appartienne à la contreculture bohème, etc., etc.]

Comparée à cette bonne fortune, la vraie tragédie semble impliquer non l’artiste mais l’œuvre d’art. L’œuvre d’art est aliénée comme marchandise à la fois pour le producteur et pour le consommateur. Soit elle est retirée de la « vie quotidienne » en tant que fétiche unique, soit elle est dépouillée de son « aura » par la reproduction. Dans l’économie des simulacres, l’image a coupé les amarres et flotte libre de toute référence — d’où le fait que toute image peut être « récupérée », même (ou surtout) l’image la plus « transgressive » ou subversive, comme marchandise en elle-même, objet de prix mais non de valeur. La galerie est le terminal et le musée le terminus de ce processus d’aliénation. Le musée représente la fixation ultime du prix et du prix comme sens de l’image. Oublions la question de « sauver » l’artiste, est-il possible de « sauver » l’œuvre d’art ?

Afin de « justifier » et de « racheter » l’œuvre d’art, il faudrait nécessairement la soustraire à l’économie de la marchandise. La seule autre économie capable de soutenir l’œuvre d’art serait l’«économie du don », de la réciprocité. Ce concept fut systématisé par l’anthropologue M. Mauss dans son chef d’œuvre Essai sur le don qui exerça une grande influence sur des penseurs aussi divers que Bataille et Lévi-Strauss. On en trouve des exemples dans les cérémonies de potlatch des sociétés amérindiennes de la côte nord-ouest, mais on peut émettre l’hypothèse qu’il s’agit là d’un universel.

Avant l’apparition de l’«argent » et du « contrat », toutes les sociétés humaines sont établies sur le Don et le Contre-don. Avant la conceptualisation du « surplus » et de la « rareté » prévaut ici l’appréhension de l’«excessive » générosité de la nature et de la société qui doit être dépensée (ou « exprimée » comme le formule Nietzche) dans la production culturelle, l’échange esthétique, ou - particulièrement - dans le festival.

Dans le contexte de l’économie du Don, le festival est le pouvoir convergent du social - le lien (lieu) de l’échange - une sorte de « gouvernement » à vrai dire. Du fait que l’économie du Don cède cependant à l’économie de l’argent, le festival commence à prendre un aspect « sombre ». Il devient la Saturniale périodique ou le renversement de l’ordre social, une explosion autorisée d’excès qui purge les gens de leur ressentiment naturel contre l’aliénation et la hiérarchie, un désordre qui, paradoxalement, restaure l’ordre.

Mais comme l’économie de l’argent laisse la place à l’économie de la marchandise, le festival subit maintenant une autre modification de sens. En préservant le Don à l’intérieur de la matrice globale d’un système hostile au Don, le festival sur son mode de Saturniale est devenu un authentique concentré d’opposition au consensus économique. Cette opposition reste largement inconsciente, et le spectacle peut récuperer la plus grande part de ses énergies (pensez à Noël !), mais le festival spontané demeure néanmoins une source réelle d’énergie utopique.

Le Be-In, le rassemblement et la Rave sont tous apparus aux yeux de l’autorité moderne comme de dangereux nœuds de désordre total précisément parce qu’ils tentaient de réinsuffler l’énergie du Don dans l’économie de la marchandise. Les mouvements artistiques post-surréalistes post-situationnistes qui ont porté le projet de la suppression-et-réalisation ont tous développé des théories de la fête. Bruits de Jacque Attali qui explore la suppression-et-réalisation en terme de musique (il appelle cela « le réseau de la composition ») se base sur une analyse d’un tableau de Breughel représentant un festival. En fait, le festival est un ingrédient inévitable pour toute théorie qui s’offre à replacer le Don au centre du projet créatif.

L’œuvre d’art est-elle « sauvée » ? Il vaudrait mieux demander si si l’œuvre d’art possède une dimension ou une fonction sotériologique (12). L’œuvre d’art est-elle salvatrice ? Peut-elle me racheter ? Et comment peut-elle le faire à moins qu’elle ne soit libérée de l’aliénation dans une économie de la fête ? L’art est né libre et se trouve partout enchaîné : de toute évidence, la « tâche révolutionnaire » de l’artiste consiste moins à faire de l’art qu’à libérer l’œuvre d’art.

En fait, il apparaît que si nous désirons travailler à la suppression-et-réalisation, nous devons (paradoxalement ?) ranimer cette vision romantique hautement dangereuse de l’artiste comme rebelle, comme créateur-destructeur — comme révolutionnaire occulte. Si la vie créative (comprenant la création de valeur) peut être appelée « liberté », alors l’artiste est un prophète (devin ou barde/voyant) de cette liberté — tout à fait comme le croyait Blake. Au moyen de la science hiéroglyphique, l’artiste incruste, code, englobe, dégage, exprime, fait signe. L’œuvre d’art comme séduction demande à être remise à sa place et séduite à son tour par la splendeur de chacun et de tous : elle demande la réciprocité. Pas la vie comme ART (ce serait une forme intolérable de dandysme), mais l’art comme vie.

Pour finir, peut-on faire quelque chose à propos de tout ça à l’intérieur du contexte de la galerie, du musée, de l’économie de la marchandise ? Y a-t-il un moyen d’éviter ou de subvertir le processus de récupération ? C’est possible. Premièrement parce que le monde des galeries a été tellement dévalué (en grande partie parce qu’il est chaque jour plus ennuyeux) et de ce fait tente désespérément n’importe quoi. Deuxièmement parce que l’œuvre d’art, envers et contre tout, conserve une touche de magie.

Si nous, artistes, sommes obligés (à cause de la pénurie, par exemple) de travailler à l’intérieur du monde des galeries, nous pouvons toujours nous demander comment au mieux « faire avancer la lutte » et faire de l’agit’prop vraiment spirituelle pour la cause du chaos créatif. NON PAS à travers un élitisme toujours-plus-arcanique, de toute évidence. NON PAS par un Réalisme Socialiste grossier et de l’art ouvertement « politique ». NON PAS par la « transgression » du culte de la mort, toujours plus morbide et par un armageddonisme tendance. NON PAS par une hyperconformité ironique.

Il peut y avoir bien des stratégies possibles pour « emmerder de l’intérieur » le monde de l’Art — mais je ne peux penser qu’à une seule qui n’implique pas la destruction physique grossière. Tout simplement celle-ci : Toute œuvre d’art peut être faite de la manière la plus transparente possible selon les principes (à jamais révélés) de la poétique utopique et de la science hiéroglyphique.

Toute œuvre d’art serait une « machine à séduire » consciemment conçue ou un moteur magique destiné à éveiller de véritables désirs, la rage devant la répression de ces désirs, la croyance en la non-impossibilité de ces désirs. Certaines œuvres consisteraient en arrangements pour la réalisation de désirs, d’autres évoqueraient et articuleraient l’objet/sujet de désir, d’autres envelopperaient tout de mystère, d’autres encore se rendraient totalement translucides. L’œuvre d’art devrait détourner l’attention d’elle-même en tant qu’icone privilégiée ou fétiche ou chose désirable pour concentrer plutôt l’attention sur les énergies libératrices.

Les œuvres de certains « earth artists (13) » par exemple qui transforment le paysage (avec les gestes les plus simples et les plus appliqués) en compositions utopiques ou en pays des songes érotiques ; les œuvres de certains « artistes d’installation » dont les micro-réalités touchent à la mémoire, au désir, au jeu, à toutes les énergies de la rêverie de l’«imagination » de Bachelard et sa « psychanalyse de l’espace ». L’art de ce genre peut être exposé ou présenté à l’intérieur du contexte du Monde de l’Art, dans des galeries ou des musées, même si son but et son effet est de dissoudre ces structures et de « s’échapper » dans la vie quotidienne, où il laisserait une trace de merveilleux et un goût de revenez-y.

Des stratégies semblables pourraient être élaborées pour d’autres formes d’art : les livres imprimés, la musique ou même le festival comme création collective. Dans chaque cas je crois que le travail le plus efficace peut être fait en dehors des institutions du discours esthétique et même comme attaques contre ces mêmes institutions. Quoi qu’il en soit nous devrions faire de notre accès au Monde de l’Art et à ses privilèges un avantage à utiliser comme rampe de lancement dans l’assaut contre sa propre exclusivité, son élitisme professionnel, son manque de pertinence, son ennui — et son pouvoir.

La tactique spécifique de cette stratégie insurrectionnelle reste entre les mains d’artistes individuels et dans la vertu ou le pouvoir de leurs créations. L’essentiel est une générosité insensée, un don trop vaste pour pouvoir être récupéré par aucune transaction de marchandise, une offrande libre en-deça et au-delà de toute estimation. L’œuvre d’art devient un virus d’excès, une incitation au désir utopique — un mécanisme sotériologique. Rien ne fait plus sens que les tentatives d’auto-destruction du Monde de l’Art. Le but cependant n’est pas de détruire l’espace de la créativité mais de l’ouvrir, pas de le dépeupler mais d’inviter « tout le monde » à l’intérieur. Nous ne voulons pas partir, nous voulons - enfin - arriver. Déclarer le Jubilé.

Notes de traduction :

(1) shimmy : danse jazz caractérisée par des secousses du corps des épaules vers le bas.

(2) PoMo : abréviation pour postmodernisme ou postmoderniste.

<em>(3). natura naturata : « ce qui est en soi et conçu par soi, autrement dit les attributs de la substance qui expriment une essence éternelle et infinie. »

natura naturans : « tous les modes des attributs de Dieu, en tant qu’on les considère comme des choses qui sont en Dieu et ne peuvent sans Dieu, ni être, ni être conçues. » Spinoza, De Deo, scolie de la proposition 29</em>

(4). Emblem Book : Livres d’emblèmes. C’est une collection d’images avec un texte. Dans un emblême, il y a un dialogue, une tension entre l’image et le mot. Les emblèmes ont souvent des thèmes allégoriques. Un livre d’emblèmes offre un type de lecture particulier. A la différence d’aujourd’hui, on ne s’attend pas à ce que l’œil se déplace rapidement de page en page. L’emblème est destiné à arrêter le sens, à mener à l’intérieur du texte, vers la richesse de ses associations. Un emblème, c’est quelque chose comme une énigme, un « hiéroglyphe » dans le vocabulaire Renaissant, quelque chose que bien des lecteurs considéraient comme une forme de langage naturel.

(5). Atlanta Fugiens ou Atalanta Fugiens ou Atalante fugitive ou nouveaux emblèmes chymiques des secrets de la nature. Traité d’emblèmes hermétiques de Michel Maier, imprimé à Oppenheim en 1617 puis en 1618, et comprenant, entre autres, cinquante fugues. M. Maier fut docteur en médecine, médecin particulier de l’empereur Rodolphe II, et Grand Maître de la fraternité des Rose-Croix.

(6). Hypnerotomachai Poliphili ou Le songe de Poliphile. Magnifique livre imprimé à Venise en 1496, puis traduit et imprimé à Paris en 1517. Le livre raconte les songes de Poliphile qui part à la recherche de son aimée, Polia, dans un monde onirique et ésotérique. Dans ce livre, chaque page a une beauté particulière, soit par les gravures et symboles, soit par la typographie.

(7). doreur d’images : en anglais, spin doctor. Porte parole employé pour donner une interprétation favorable d’événements dans les medias, en particulier au service d’un parti politique.

(8). memes : terme inventé par le biologiste évolutionniste Richard Dawkins en 1976 dans The Selfish Gene. Désigne une idée, une conduite, un style ou un usage qui se répand de personne en personne à l’intérieur d’une culture, de même qu’un gène dans un organisme biologique.

(9). spagyrique : terme inventé par Paracelse au 16ième siècle, de spao (séparer) et ageiro (réunir). L’alchismiste spagyrique, maître du Feu, doit séparer les trois principes, les purifier, puis les réunir pour en augmenter la valeur.

(10). Here comes everybody : ou HCE ou Earwicker, dans Finnegan’s Wake, de J. Joyce.

(11). coincidentia oppositorum : la coïncidence des contraires, développé en particulier par Nicolas de Cuse.

(12). sotériologique : désigne la fonction salvatrice ou rédemptrice. Terme théologique.

(13). earth artist : littéralement, artiste de la planète.


XVI. Primitifs et Extropiens

Les anarcho-primitivistes ont fait marche arrière et se sont mis eux-mêmes dans une situation où ils ne pourront jamais être satisfaits sans la dissolution totale de la totalité. Le Luddisme comme tactique a beaucoup de qualités en sa faveur : au niveau local, fracasser des machines peut vraiment accomplir quelque chose. On a même arrêté un ou deux réacteurs nucléaires suite à un « sabotage » (légal, politique, ou réel) — et on pourra toujours au moins bénéficier d’un moment de satisfaction avec une chaussure en bois ou une clé à molette.

Au niveau « global » cependant — qui est le niveau « stratégique » — la totalité de la critique neo-primitive de la totalité elle-même commmence à prendre un air inquiétant de... totalitarisme. Cela s’observe plus particulièrement dans certaines tendances de l’écologie « profonde » et de l’«écofascisme », mais cela reste un problème inhérent même à l’intérieur des tendances les plus « aile-gauche » du primitivisme. L’élan puritain — purification, la réalisation de la pureté — communique une certaine rigidité et de l’agressivité envers toute action possible au nom d’une telle critique totale. Cela semble être le cas tout particulièrement quand la critique s’étend au-delà, disons de la civilisation urbaine (ou « Histoire ») jusqu’au royaume « préhistorique » de l’art, de la musique, de la techné, et de la médiation symbolique elle-même.

A moins d’une quelconque et hypothétique évolution « naturelle » (ou dévolution) des espèces elles-mêmes, comment précisément va-t-on atteindre une telle pureté ? En effet, le primitivisme a proposé une catégorie absolue — le « primitif » lui-même — qui endosse la fonction d’un principe métaphysique. Bien sûr, le primitif dans son « essence vraie » reste au-delà de la définition (au-delà de la médiation symbolique), mais jusqu’à ce que la médiation elle-même soit abolie, le primitif doit — en relation avec toutes les autres totalités possibles — endosser les harnachements philsophiques d’un impératif, voire d’une « doctrine ». Cela nous conduit à frôler dangereusement la tristement célèbre violence du sacré.

Dans ses profondeurs, cette violence est dirigée contre soi, puisque la réification de l’eschaton (dans le futur ou dans le passé) dévalue précisément le présent, « l’endroit » où nous vivons maintenant nos quotidiens. Mais invariablement cette violence doit également être dirigée vers l’extérieur. Très bien, direz-vous : laissons cette merde s’écrouler. Cependant la réussite d’une solution de la violence (c’est-à-dire l’abolition totale de la médiation symbolique) ne peut logiquement se définir que par une avant-garde présomptueuse des « purs ». Le principe de la hiérarchie est donc réapparu — mais la hiérarchie contredit les prémisses initiales du primitivisme. Ceci, je crois, peut être appelé une contradiction tragique. Sur le plan de la vie individuelle et quotidienne, une telle contradiction ne peut manifester qu’inefficience et amertume.

A l’opposé, les anarcho-Extropiens ou futuriens sont eux aussi forcés de réifier l’eschaton — puisque de toute évidence le présent n’est pas l’utopie de la techné qu’ils imaginent — en situant la perfection dans un futur dans lequel la médiation symbolique a aboli la hiérarchie, plutôt que dans un passé dans lequel cette médiation n’est pas encore apparue (l’idéal Paléolithique des primitivistes). Evidemment pour les Extropiens, la médiation per se ne peut être définie comme « impureté » ou comme source invariable de la séparation, de l’aliénation et de la hiérarchie.

Il n’en demeure pas moins évident qu’une telle séparation se produit de fait, qu’elle équivaut à de la misère, que d’une manière ou d’une autre elle a partie liée avec la techné et la médiation, que toute technologie n’est pas « libératrice » quelle que soit la définition anarchiste du terme, et qu’elle est parfois purement et simplement oppressive. Par conséquent, les Extropiens ont un manque et un besoin d’une critique de la technologie et de la relation incroyablement complexe entre le social et le technique. Personne doué d’un peu d’intelligence ne peut plus accepter la notion de technologie comme « moralement neutre », avec pour seul critère d’appréciation le contrôle de ses moyens de production.

D’une certaine manière le social et le technologique sont liés par une relation complexe de co-création (ou « co-évolution) telle, que la techné façonne la connaissance de même que la connaissance façonne la techné. Si la vision extropienne du futur est viable, elle ne peut dépendre seulement de « l’évolution de la machine » pour parvenir à la réalisation. Mais tant que l’anarcho-futurisme n’est pas capable de développer une critique de la technologie, il se voit précisément relégué à ce rôle passif. Invariablement on développe une dialectique des « bonnes » et des « mauvaises » machines, ou plutôt des bons et mauvais modes de relations socio-technologiques. Cette vision du monde plutôt manichéenne échoue à éliminer ou simplement à couvrir les contradictions qui surgissent de telles prémisses, et qui tourne en rond autour de la « mauvaise adéquation » entre les valeurs humaines et la « logique » de la machine, entre l’autonomie de l’homme et l’autonomie de la machine.

Ainsi que le signalait M. de Landa, la machine autonome découle de la machine de guerre et la détermine (Taylor a développé le « taylorisme » en travaillant dans un arsenal). L’extropianisme a marqué le « cyberespace » comme zone de combat pour de « bonnes » relations homme/machine (par exemple, Inter Net), et ce combat a pris l’aspect d’une résistance contre la « militarisation » du cyberespace, contre sa hiérarchisation en « Autoroute de l’Information », soumise à une administration centralisée. Et si le cyberespace lui-même était par définition un mode de séparation et une manifestion de la « logique de la machine » ?

Et si la désincarnation inhérente à toute apparition à l’intérieur du cyberespace équivalait à une aliénation précisément de cette sphère de la vie quotidienne que l’extropianisme espérait transformer et purger de ses misères ? S’il en était ainsi, les conséquences pourraient bien ressembler aux situations dystopiques imaginées par P. K. Dick et W. Gibson : tourné vers l’intérieur, ce sens violent de la contradiction pourrait évoquer cette sorte de futilité et de dépression que dépeignent ces écrivains.-- dirigée vers l’extérieur, la violence évoquerait d’autres modèles de S.F. tels que ceux de R. Heinlein ou F. Herbert, chez lesquels « liberté » égale culture de l’élite technologique.

Maintenant, quand je parle du « retour du Paléolithique », je me trouve avoir des affinités avec la position primitiviste — et me suis vu par conséquent critiqué par les extropiens pour réaction luddiste, nostalgisme et technophobie. Toutefois, quand je parle, disons, de l’usage potentiel d’Internet pour organiser une TAZ, je commence à pencher du côté de mes anciens enthousiasmes pour la SF et ce que je dis sonne un peu extropien — par conséquent je me suis vu reproché par les primitivistes d’être « mou sur la technologie » (comme ces sortes de montres fondantes chez Dali) et de me laisser séduire par le techno-optimisme et l’illusion que la séparation peut dépasser la séparation.

A un certain degré, l’une et l’autre de ces critiques sont justes, dans la mesure où mon inconséquence résulte d’une tentative de penser la techné et la société sans recourir aucunement à un système inviolable de catégories absolues. D’un autre côté, la plupart de mes pensées sur la technologie furent façonnées par l’ad-hoc-isme radical et la théorie du bricolage des années 60-70, le mouvement « qui appelait à s’emparer de la techno » et qui acceptait de facto le lien entre la techné et la société humaine mais cherchait à s’approprier des manières de construire des situations qui iraient à des tendances coût minimum/plaisir maximum.

Dans la fiction, B. Sterling tenta un modèle dans sa nouvelle Jours verts à Bruneï, en imaginant brillamment des solutions non autoritaires et de faible technologie pour résoudre la surpopulation et la pauvreté dans le « tiers-monde ». Dans la « vraie » vie, le New Alchemy Institute propose un modèle plus petit mais plus délicieux, en transformant des trous de peau pollués en printemps arcadiens avec de basses technologies vertes dans des installations bon marché mais esthétiquement magnifiques. D’un autre côté, je préfère le fardeau de l’inconséquence (même « insensée ») au fardeau de l’Absolu.

Seule une théorie impure fera justice à l’impunité du présent — qui, comme chacun sait, est seulement une impossibilité psychologique entre un passé perdu et un futur qui n’existe pas. La « vie quotidienne » n’est pas une catégorie ; même « le corps » n’est pas une catégorie. La vie — comme le corps — est « pleine de trous », perméable, grotesque ; les constructions ad hoc se compromettent déjà avec un empirisme impur, elles sont condamnées à la « dérive », au « relativisme » et au pur désordre de l’organique. Et pourtant, c’est « précisement » ici, dans cette zone imprécise de contradiction et d’«existentialisme vulgaire », que l’acte créatif de l’autonomie et de l’auto-réalisation doit s’accomplir.

On peut diriger la critique vers le passé ou le futur, mais la praxis ne peut se produire que dans l’impur et ontologiquement instable ici-et-maintenant. Je ne veux pas abandonner la critique du passé-et-futur ; à vrai dire, j’en ai besoin, sous forme de poésie utopique, afin de situer la praxis dans le contexte d’une tradition (de fête et de résistance) et d’une anti-tradition (de l’«espoir » utopique). Mais je ne peux permettre à cette critique de se rigidifier en eschatologie. J’exige de la théorie qu’elle demeure souple quant aux situations, et capable de définir des valeurs selon les termes de « la lutte pour les libertés empiriques » (ainsi que le formulait un Zapatiste contemporain). La « Révolution » n’est pas moins coupable que la Religion de nous allécher avec des « promesses en l’air » (selon les mots de Joe Hill) — mais le vrai problème de la théorie, comme disait Alice, c’est « la confiture aujourd’hui ».

Le concept de la TAZ ne fut jamais pensé comme un abandon du passé ou du futur — la TAZ a existé, et elle existera — mais plutôt comme un moyen de maximiser l’autonomie et le plaisir pour le plus grand nombre d’individus et de groupes, et le plus tôt possible — voire ici et maintenant. La TAZ existe — l’utilité de la théorie fut simplement de la remarquer, de l’aider à se définir et à devenir « politiquement consciente ». Le présent et le futur nous aident à connaître nos « vrais » désirs (révolutionnaires) — mais seul le présent peut les réaliser — seul le corps vivant, malgré toute son imperfection grotesque.

Supposons que nous nous demandions — en tant qu’anarchistes — ce que nous devrions faire concernant le problème de la technologie « après la révolution ». Cet exercice de poésie utopique pourrait nous aider à clarifier la question du désir, et de notre praxis dans le « présent ». Les primitivistes pourraient objecter qu’il ne peut y avoir de révolution sans l’abolition de la médiation symbolique, ou tout au moins de l’impératif technologique ; les extropiens pourraient dire que la révolution ne peut se produire sans transcendance technologique. Mais l’une et l’autre partie doivent nécessairement admettre une phase de transition quandde facto la « Révolution » aura pris le pouvoir, mais que le plein développement de la société révolutionnaire ne se sera pas encore produit.

Imaginons que la seule ébauche de principe sur lequel « tout le monde » s’entende soit la liberté de l’individu par rapport à la contrainte du groupe, et la liberté du groupe (auto-organisé) par rapport à la contrainte de tous les autres groupes. Le seul « prix » de cette liberté est qu’elle ne porte atteinte à aucun des autres intérêts libres et autonomes. Cela semblerait être une définition minimaliste mais acceptable de l’anarchisme de base. Sur ce point, les primitivistes pourraient soutenir que la dialectique de la liberté progresse irrévocablement vers la ré-apparition du Paléolithique, encore qu’à un niveau « plus élevé » et plus conscient que la première fois, puisque cette ré-apparition aura été annoncé par la révolution, par la conscience.

De même, sur ce point, les extropiens pourraient faire valoir qu’un plus grand développement de la liberté ne peut être imaginé que comme une évolution dirigée vers soi à travers la co-création de l’humanité et de sa technologie. Bien, c’est épatant. Mais maintenant, quoi ? Faut-il que ces deux tendances anarchistes deviennent des armées et en décousent, jusqu’au dernier récalcitrant, athlète de l’ordinateur ou néo-sauvege ? Vont-ils les uns les autres s’imposer leurs visions du futur ? Une telle action serait-elle conséquente avec la prémisse anarchiste de base : non-contrainte réciproque ? Ou bien cela révèlerait-il que chacune de ces deux tendances a pour seul défaut ses contradictions destructrices et tragiques ? J’ai déjà dit que dans une telle situation, le problème de la technologie ne peut se résoudre que par le principe du désir révolutionnaire. Puisque nous avons « exclu » la contrainte chez tous ceux qui acceptent la prémisse de la non-contrainte réciproque, tous les modèles d’utopie en lice subiront l’épreuve du désir.

Jusqu’à quel point est-ce que je désire un ordinateur ? Je ne peux imposer à des femmes Taïwanaises ou Mexicaines de faire des microplaquettes en silicone pour des salaires d’esclaves. Je ne peux polluer l’air d’autres personnes avec le scandale de quelque usine de plastique qui fabriquera des consoles. Je suis libre d’avoir un ordinateur, mais je dois « payer le prix » de la non-contrainte réciproque.

Ou encore : jusqu’à quel point est-ce que je désire la nature sauvage ? Je ne peux obliger des personnes à sortir de « ma » forêt maintenant parce que c’est également « leur » forêt. Je peux faire ce que je veux avec « ma part » de la forêt, mais seulement à un prix sur lequel nous nous serons entendus. Si mes voisins souhaitent des ordinateurs artisanaux raffinés ou planter du blé, tant qu’ils respectent ma « Nature », je dois respecter leur « Culture ». Bien entendu, nous pouvons nous disputer sur les « seuils d’émission acceptables » ou la préservation de la forêt — sur le fait que telle ou telle « solution » technologique ou non-technologique donnée est pertinente dans une situation donnée — mais nous accepterons le prix de la non-contrainte réciproque sous sa forme de bordel et de compromis, d’impureté et d’imperfection — parce que « les libertés empiriques » ont pour nous plus de valeur que les impératifs catégoriques.

Bien sûr, chacun est libre de jouer à ce jeu de la poésie utopique avec des « règles » différentes et des résultats différents. Après tout le futur n’existe pas. Cependant j’aimerais pousser un peu plus loin les conséquences expérimentales de mes pensées. Je soupçonne cette « utopie » de s’avérer décevante à la fois pour les primitivistes et les extropiens. Je soupçonne une utopie réalisable de coller de plus près au modèle « bordélique » qu’à aucun des « purs » modèles des théoriciens pro ou anti-tech.

Comme bolo’bolo, j’imagine une multiplicité complexe de modèles sociaux co-existant sous l’égide du « prix » social de la non-contrainte réciproque. En effet, les primitivistes obtiendront moins de nature sauvage qu’ils n’en réclament, et les extropiens moins de tech. Néanmoins, à moins d’être un extrêmiste fanatique de l’un ou l’autre bord, chacun se réconciliera avec l’utopie bordélique du désir — ou du moins c’est ce que je prédis — parce qu’elle sera organisée autour du plaisir et du surplus plutôt qu’autour du refus et de la rareté qui s’expriment dans la totalité. Le désir pour la nature sauvage sera satisfait à un niveau dont on n’a plus rêvé depuis les débuts du Néolithique ; et le désir de créativité voire de co-création sera satisfait à un niveau que même la plus furieuse des sciences fictions n’a rêvé. Dans les deux cas, les moyens pour cette jouissance ne peuvent en appeler qu’à une techné adéquate : verte, de basse énergie et de haute information.

Je ne crois pas à l’abolition de la médiation symbolique, et je ne crois pas que la séparation puisse dépasser la séparation. Mais je fais l’hypothèse qu’une expérience de la création et de la convivialité bien plus immédiate et satisfante est possible, grâce à une économie et une technologie à l’échelle humaine (animal/animé) — et cela, quelque désordonné que ce soit, je l’appellerai utopie.

Si j’exprime ici des désaccords à la fois avec les primitivistes et les extropiens, je ne les rejette pas comme alliés. La seule utilité de notre jeu « après la Révolution » est d’éclairer notre situation présente, et nos possibilités d’option pour une action concrète ici et maintenant (plus ou moins). Il me semble que les P.s comme les E.s sont tout à fait capables de saisir la théorie du « désordre » et du modèle « impur » de la TAZ.

Une nuit, une semaine, un mois d’autonomie relative, de satisfaction relative, de réalisation relative, vaudrait bien plus pour la plupart des anarchistes qu’une vie entière d’amertume absolue, de ressentiment et de nostalgie pour le passé ou le futur. Un cyberpunk, fut-il le plus enthousiaste, peut continuer d’étreindre le « corps en fête », et on sait que les plus sauvages des primitifs ont succombé à des impuretés civilisées telles que la bière ou l’art. Je crains qu’une poignée de jusqu’au boutistes des deux camps ne continuent de tourner notre jouissance en ridicule — de la TAZ impure ou du soulèvement impur — parce qu’elle est loin de la révolution parfaite. Mais la réalisation ne peut surgir que de l’expérience directe, de la participation. Eux-mêmes l’admettent. Et pourtant l’action est toujours impure, toujours incomplète. Sont-ils trop tatillons ? Est-ce que rien ne peut venir combler le vide de l’un et de l’autre : qu’il s’agisse de la nature sauvage ou du cyberespace ? Sont-ils des dandys de l’Absolu ?

La TAZ est un projet de syncrétisme sans discrimination, pas un projet d’exclusion. En n’étant pas d’accord avec les deux parties, nous tentons de les réconcilier — au moins pour un temps — en une sorte de « front uni » ou tendance ad hoc, déterminé à expérimenter maintenant divers modes de contestation aussi bien que de jouissance, de lutte saussi bien que de fêtes. Le palimpseste de toutes les théories et désirs utopiques — avec toutes ses redondances et ses répétitions — donne forme à la matrice d’un mouvement anti-autoritaire capable de « mettre dans le même sac » et de réunir tout ce bordel d’anarchistes, libertaires, syndicalistes, communistes de conseils, post-situationnistes, primitivistes, extropiens et autres tendances « libres ». Cette « union»-sans-l’uniformité ne serait pas conduite (ou déchirée) par l’idéologie mais par une sorte de « bruit » ou de chaos insurrectionnaire de TAZs, de soulèvements, de refus et d’épiphanies. Dans la totalité « finale » du capital global, elle lachera des centaines de fleurs en pleine éclosion, un millier, un million de memes de résistance, de différence, de conscience non ordinaire — la volonté de puissance comme « étrangeté ».

Et tandis que le capital se retirera toujours plus profondément dans le cyberespace, ou dans la désincarnation, laissant derrière lui les coquilles vides du contrôle spectaculaire, la complexité de nos tendances anti-autoritaires et autonomistes commencera à voir la ré-apparition du Social. Mais pour le moment présent, la TAZ (au sens le plus large possible) semble être la seule manifestation de la possibilité d’une convivialité radicale. Toute tendance non-autoritaire devrait soutenir la TAZ parce qu’il n’y a que là (à part dans l’imagination) qu’on peut faire l’expérience d’un goût authentique de vie sans être opprimé.

La question vitale maintenant concerne la « technologie » de la TAZ, c’est-à-dire les moyens pour la potentialiser et la manifester le plus clairement et le plus fortement. Comparée à cette question, les problèmes de la technologie (ou du zéro technologie) prennent l’air d’un débat idéologique — une alter-mondialité fantomatique et grincheuse. Il y a du sens chez ceux qui me critiquent — mais il est tendu quelque part il y a environ 10 000 ans, ou « cinq minutes après dans le futur » et manque donc le but.

Je dois admettre que mes propres penchants n’inclinent ni vers le Monde Sauvage ni vers le vaisseau spatial Terre comme catégories exclusives. Si aujourd’hui je passe bien plus de temps à défendre le sauvage que la « civilisation », c’est parce qu’il est bien plus menacé. J’aspire à la ré-apparition de la Nature sans Culture — mais pas à l’éradication de toute médiation cymbolique. Le mot « choix » a tellement perdu de sa valeur ces derniers temps. Disons que je préfère un monde d’indétermination, de riche ambigüité, d’impuretés complexes. Apparemment, ce n’est pas le cas pour mes critiques. Je trouve beaucoup de choses à admirer et à désirer dans leur modèle, mais à aucun moment je ne peux croire en aucun des deux comme totalités. Leur futurisme ou leur eschatologie m’ennuie, à moins que je ne puisse l’amalgamer dans le ragoût de la TAZ — ou l’utiliser comme formule magique pour amener la TAZ à l’existence active, pour attiser la TAZ et l’amener à l’action.

Les TAZs sont assez « larges d’esprit » pour offrir l’hospitalité à plus de deux, ou même six idées impossibles « avant le petit déjeûner ». La TAZ est toujours « plus grande » que les simples idées qui l’ont inspirées. Même dans ce qu’elle a de plus petit et de plus intime, la TAZ englobe toutes les « totalités » et les emballe dans le même espace conceptuel kaléïdoscopique, le « monde imaginaire » qui est toujours un si proche parent de la TAZ et qui brûle du même feu. Mon cerveau peut bien être incapable de réconcilier le sauvage et le cyberespace, mais la TAZ en est capable — de fait, elle l’a déjà fait. Pourtant la TAZ n’est pas une totalité mais simplement, une passoire pleine de trous — qui, dans le conte, peut porter du lait ou même devenir un bateau. Pour la TAZ, la technologie est pareille à cet éventail de papier dans l’histoire Zen, qui est d’abord un « éventail », puis un instrument du genre « pelle à gâteau », et enfin une brise silencieuse.


XVII. Religion et Révolution

L'argent et la religion hiérarchisée semblent être apparus au même moment mystérieux quelque part entre le début du Néolithique et le troisième millénaire avant J.C. à Sumer ou en Egypte. Mais qui est apparu en premier de la poule ou de l'œuf ? L'un n’est-il que la réponse de l'autre ou bien l'un n'est-il qu'un aspect de l'autre ?

Il n'y a aucun doute que l'argent possède une profonde connotation religieuse car, depuis le tout début de son apparition, il tend à prétendre à la condition spirituelle -- se retirant lui-même du monde des formes matérielles --, à transcender la matérialité, à devenir le seul véritable symbole efficace. Avec l'invention de l'écriture aux environs de 3100 avant J.C., l'argent comme nous le connaissons émerge d'un système de jetons d'argile représentants des biens matériels et prend la forme de lettres de crédit inscrites sur des tablettes d'argile ; presque sans exception, ces "chèques" semblent être liés à des dettes détenues par le Temple d'Etat et en théorie pourraient avoir été utilisés dans un vaste système d'échange de notes de crédit "frappées" par la théocratie. Les pièces n'apparaissent pas avant environ 700 avant J.C. en Asie Mineure Hellénique ; elles étaient faites d'électrum (mélange d'or et d'argent) non du fait que ces métaux avaient une valeur marchande mais parce qu'ils étaient sacrés -- le Soleil et la Lune ; le ratio de valeur entre eux a toujours été de 14 :1 non parce que la terre contient 14 fois autant d'argent que d'or mais parce la Lune met 14 jours solaires pour passer de sa phase sombre à sa phase pleine. Les pièces peuvent avoir leur origine dans le fait que les jetons du temple symbolisant une part du sacrifice des fidèles -- souvenirs saints, pouvaient ensuite être monnayés pour obtenir des biens car ils avaient la "mana" et non une simple valeur utilitaire. (Cette fonction peut être à l'origine, à l'Age de la Pierre, du commerce de pierres "cérémonielles" utilisées dans des rites de distribution de type "potlach".) Au contraire des notes de crédit mésopotamiennes, les pièces furent gravées d'images sacrées et furent considérées comme des objets "liminaux", points nodaux entre la réalité quotidienne et le monde des esprits (ainsi, la coutume de plier les pièces afin de les "spiritualiser" et de les jeter dans des puits qui sont les "yeux" de l'Autre Monde.) La dette elle-même -- l'essence véritable de l'argent -- est un concept hautement "spirituel". Comme tribut (dette primitive) elle exemplifie la soumission face à un "pouvoir légitime" d'expropriation, masqué par une idéologie religieuse -- mais comme "dette réelle et véritable" elle atteint à l'unique capacité spirituelle de se reproduire elle-même comme un être organique. Encore aujourd'hui, elle reste la seule substance "morte" dans le monde entier à posséder ce pouvoir -- "l'argent attire l'argent". A ce stade, l'argent commence à prendre un aspect "parodique" vis-à-vis de la religion -- il semble que l'argent veuille rivaliser avec Dieu, devenir un esprit immanent en une forme purement métaphysique qui néanmoins "dirige" le monde. La Religion doit prendre conscience de la nature blasphématoire de l'argent et le condamner comme contra naturam. L'Argent et la Religion entrent en opposition -- on ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. Mais aussi longtemps que la religion continuera à se comporter en tant qu'idéologie de la "séparation" (Etat hiérarchisé, expropriation, etc.) elle n'arrivera jamais à s'atteler au problème de l'argent. Encore et encore des réformateurs apparaissent au sein de la religion pour chasser les marchands du Temple, et toujours ceux-ci reviennent -- et, en fait, assez souvent les marchands deviennent le Temple lui-même. (Ce n'est certes pas un accident si les bâtiments bancaires furent copiés de l'architecture religieuse.) Selon Weber, c'est Calvin qui a finalement résolu le problème avec sa justification théologique de "l'usure" -- mais cela ne porte pas crédit aux vrais Protestants, tels les Ranters et les Niveleurs qui proposèrent que la religion soit une fois pour toutes en opposition avec l'argent -- amenant ainsi l'avènement du Millenium. Il semble bien plutôt que l'on doit porter au crédit de l'Illuminisme la résolution du problème -- en se débarassant de la religion comme idéologie des classes dominantes et en la remplaçant par le rationalisme (et l'"Economie Classique"). Cette formule cependant fait mauvaise justice aux véritables Illuminati qui proposèrent le démantèlement de toutes les idéologies du pouvoir et de l'autorité -- cela n'aidera pas non plus à expliquer pourquoi les religions "officielles" ne réussirent pas à réaliser leur potentiel d'opposition et donne plutôt un support moral à l'Etat et au Capital.

Cependant, sous l'influence du Romantisme on voit apparaître -- à l'intérieur et à l'extérieur de la religion "officielle" -- un sens grandissant de spiritualité comme alternative aux aspects oppressifs du Libéralisme et de ses alliés artistiques/intellectuels. D'un côté ce courant mènera à une forme conservatrice-révolutionnaire à la réaction romantique (par exemple Novalis) -- mais d'un autre côté, il nourrira l'ancienne tradition hérétique (qui commença aussi avec l'"Aube des Civilisations" comme mouvement de résistance à la théocratie) -- et se trouva dans une étrange alliance avec le radicalisme rationaliste ; William , par exemple, ou les "Chapelles Blasphématoires" de Spence et de ses fidèles, représentent cette tendance. La rencontre de la spiritualité et de la résistance n'est pas un événement surréaliste ou anormal qui puisse être adouci ou rationalisé par l'"Histoire" -- elle occupe une position à la racine même du radicalisme ; -- et en dépit de l'athéisme militant de Marx ou de Bakounine (lui-même une sorte de mutant mystique ou "hérétique"), le spirituel reste inextricablement impliqué dans la "Bonne Vieille Cause" qu'il a aidé à créer.

Il y a quelques années, Régis Debray écrivait un article qui mettait en évidence la fait qu'en dépit des prédictions optimistes du matérialisme du XIXe siècle, la religion échappe toujours avec perversité à la disparition -- et que peut-être il était grand temps pour l'avènement d'une Révolution qui mette un terme à cette mystérieuse persistance. De culture catholique, Régis Debray s'était intéressé à la "Théologie de la Libération", elle-même une projection de la vieille quasi-hérésie des "Pauvres" Franciscains et de la redécouverte du "communisme de la Bible". S'il avait considéré la culture protestante, il aurait pu se souvenir du XVIIe siècle, et rechercher son véritable héritage ; s'il avait été musulman il aurait pu évoquer le radicalisme des Shi'ites ou des Ismaïli, ou l'anticolonialisme des néo-sufi du XIXe siècle. Chaque religion a ardemment appelé sa propre antithèse intrinsèque ; chaque religion a considéré les implications d'une opposition morale au pouvoir ; chaque tradition contient un vocabulaire de la résistance aussi bien que de la soumission à l'oppression. Pour parler largement, on peut dire que jusqu'à aujourd'hui cette "contre-tradition" -- qui est intérieure et extérieure à la religion -- a eu un "contenu répressif". La question de Debray concernait ce potentiel de réalisation. La Théologie de la Libération perdit beaucoup de son support au sein de l'église quand elle ne put plus servir cette fonction de rivale (ou de complice) au Communisme Soviétique ; et elle ne put plus servir cette fonction quand le Communisme s'effondra. Mais certains théologiens de la Libération semblèrent sincères -- et ils continuent à l'être (comme au Mexique) ; de plus, une tendance au sein du Catholicisme, exemplifiée dans le quasi-anarchisme scolastique d'Ivan Illich, subsiste encore dans ses origines. Des tendances similaires peuvent être identifiées au sein de l'Orthodoxie (Bakounine), du Protestantisme, du Judaïsme, de l'Islam, et (dans un sens quelque peu différent) du Bouddhisme ; de plus, dans les formes "survivantes" les plus pauvres de la spiritualité (Chamanisme) ou des syncrétismes afro-américains on peut trouver une cause commune avec de nombreuses tendances au sein des religions "majeures" sur des problèmes tels que l'environnement et la moralité de l'anti-Capitalisme. En dépit des éléments de la réaction romantique, de nombreux mouvements New-Age ou post New-Age peuvent également être associés à cette catégorie.

Dans un précédant essai, nous avons souligné les raisons de croire que l'effondrement du Communisme implique le triomphe de son unique opposant, le Capitalisme ; ainsi, selon la propagande néo-libérale globalisante, il n'y a plus qu'un seul monde qui existe aujourd'hui ; et cette situation politique a de grave implications pour la théorie de l'argent en tant que déité virtuelle (autonome, spiritualisée et toute puissante) de l'unique univers. Dans ces conditions, tout ce qui était auparavant une troisième voie (neutralité, retrait, contre-culture, le "Tiers Monde", etc.) se retrouve aujourd'hui dans une situation nouvelle. Il n'y a plus de seconde - et donc comment en concevoir une troisième ? Les "alternatives" se sont réduites catastrophiquement. Le Monde Unique est maintenant dans une position qui lui permet d'écraser tout ce qui a échappé son baisé extatique - grâce à cette malheureuse croisade essentiellement économique contre l'Empire du Mal. Il n'y a plus de troisième voie, plus d'alternative. Tout ce qui est différent sera maintenant réduit en une "mêmeté" de ce Monde Unique -- ou se trouvera en opposition avec ce monde. En acceptant cette thèse comme allant de soi, nous devons nous demander où la religion va se positionner sur cette nouvelle carte des "zones" de capitulations et de résistances. Si la "Révolution" a été libérée de l'incube oppressif soviétique et est redevenu un concept valable, sommes-nous finalement dans une position où nous pouvons tenter de donner une réponse à la question de Debray ?

Si l'on considère la "religion" dans son ensemble, en ce comprises des formes comme le chamanisme qui appartient plus à la Société qu'à l'Etat (selon les termes de l'anthropologie de Clastres) ; en ce compris les polythéismes, monothéismes et athéismes ; en ce compris le mysticisme et les hérésies tout comme les orthodoxies, les églises "réformées" et les "nouvelles religions" -- il est évident que le sujet ainsi considéré manque de définitions, de frontières, de cohérence et ne peut être remis en cause au risque de générer une kyrielle de réponses plutôt qu'une réponse simple. Mais la "religion" se réfère pourtant à quelque chose -- appelez cela une palette de couleurs dans le spectre du devenir humain -- et comme telle pourrait être considérée comme une entité dialogique et un sujet théorisable. Au sein du mouvement capitaliste triomphant - dans son instant processuel pour ainsi dire - toute religion peut être vue uniquement comme nulle, c'est-à-dire comme un bien qui doit être emballé et vendu, un actif à réaliser ou une opposition à éliminer. Toute idée (ou idéologie) qui ne peut être soumise à la "Fin de l'Histoire" du capitalisme doit être détruite. Ceci inclut à la fois la réaction et la résistance -- et plus encore l'"a-separatif" "re-liage" (religio) de la conscience avec l'"esprit" en tant qu'auto-détermination sans médiateur et créatrice de valeur -- le but originel de tout rituel et rite. La Religion, en d'autres mots, a perdu sa connexion avec le pouvoir au sein du monde du fait que ce pouvoir a migré hors de ce monde -- il a abandonné même l'Etat et parachevé la pureté de l'apothéose, comme dieu qui a "abandonné Antoine" dans le poème de Cavafy. Les quelques Etats (principalement Islamiques) où la religion détient le pouvoir sont localisés justement dans les régions les plus opposées au Capital -- (leur donnant ainsi d'aussi mauvais compagnons que Cuba !). Comme toute "troisième voie" la religion fait face une nouvelle dichotomie : capitulation totale ou révolte. Ainsi, le "potentiel révolutionnaire" de la religion apparaît clairement -- bien qu'il ne soit pas clair si la résistance peut prendre la forme de la réaction ou du radicalisme - ou si vraiment la religion n'est pas déjà battue - si son refus d'avancer est celle d'un ennemi ou d'un fantôme.

En Russie et en Serbie, l'Eglise Orthodoxe semble s'être impliquée dans la réaction contre le Nouvel Ordre Mondial et se trouve ainsi un nouveau sentiment de camaraderie avec ses anciens oppresseurs bolcheviques. En Tchétchénie, l'Ordre Sufi Naqshbandi continue sa lutte centenaire contre l'impérialisme russe. Au Chiapas, il y a une étrange alliance en les "païens" Mayas et les catholiques radicaux. Certaines factions du Protestantisme américain sont arrivées à un point de paranoïa et de résistance armée (mais même les paranoïaques ont des ennemis réels) ; alors que la spiritualité amérindienne semble animée d'un petit mais miraculeux regain de vitalité -- pas un simple Fantôme cette fois-ci, mais une position raisonnée et profonde contre l'hégémonie de la monoculture Capitaliste. Le Dalaï Lama apparaît parfois comme le seul "leader mondial" capable de parler vrai à la fois des reliefs de la répression Communiste et des inhumaines forces du Capitalisme, un "Tibet Libre" pourrait donner un certain point de focalisation pour un bloc "interconfessionnel" de petites nations et de groupes religieux alliés contre le social-darwinisme transcendantal du consensus. Le Chamanisme arctique peut réémerger en tant qu'idéologie de l'auto-détermination de quelques-unes des nouvelles républiques sibériennes -- et quelques "nouvelles religions" (comme le néo-paganisme occidental ou les cultes psychédéliques) appartiennent par définition au pôle de l'opposition.

L'Islam s'est posé lui-même comme l'ennemi de l'impérialisme chrétien et européen dès les premiers jours de son apparition. Tout au long du XXe siècle, l'Islam a fonctionné comme une "troisième voie" contre le Communisme et le Capitalisme, et dans le contexte du nouveau Monde Unique il constitue par définition un des rares mouvements de masse qui ne puisse être englobé dans l'unité d'un pseudo-"Consensus". Malheureusement, le fer de lance de la résistance -- le "fondamentalisme" -- tend à réduire la complexité de l'Islam à une idéologie artificiellement cohérente -- l'"Islamisme" -- qui échoue clairement à parler au désir humain normal de différence et de complexité. Le Fondamentalisme a déjà échoué à s'impliquer lui-même dans les "libertés empiriques" qui doivent constituer les revendications minimales de la nouvelle résistance ; par exemple, sa critique de l'"usure" est d'évidence une réponse inadéquate aux machinations du F.M.I. et de la Banque Mondiale. La "porte de l'Interprétation" de la Sharia doit être rouverte -- et non fermée à tout jamais -- et une alternative complète au Capitalisme doit émerger de cette tradition. Quoique l'on puisse penser de la Révolution Libyenne de 1969, elle a au moins eu la vertu d'être un essai de fusionner l'anarcho-syndicalisme de 68 avec l'égalitarisme néo-Sufi des Ordres Nord Africains et de créer un Islam révolutionnaire -- quelque chose de similaire peut être dit du "Socialisme Shi'ite" d'Ali Shariati en Iran, qui fut écrasé par l'ulémocratie avant d'avoir pu se cristalliser en un mouvement cohérent. Le fait est que l'Islam ne peut être rejeté en tant que puritanisme monolithique tel que décrit par les médias capitalistes. Si une coalition anticapitaliste originale doit apparaître dans le monde, cela ne peut se faire sans l'Islam. Le but de toutes théories capables de sympathie avec l'Islam, je crois, est d'encourager aujourd'hui ses traditions radicales et égalitaires et de réduire ses modes d'actions réactionnaires et autoritaires. Au sein de l'Islam persiste des figures mythiques comme le "Prophète Vert" et le guide occulté des mystiques, al-Khezr, qui pourraient devenir facilement des sortes de saints patrons de l'environnementalisme islamique ; et l'histoire offre de tels modèles comme le grand sufi algérien, le combattant de la liberté, l'Emir Abdel Kader, dont le dernier acte (en exil à Damas) fut de protéger les chrétiens syriaques contre la bigoterie des ulémas. A l'extérieur de l'Islam il existe un potentiel pour les mouvements "interconfessionnels" concernés par la paix, la tolérance et la résistance à la violence post-seculaire et post-rationaliste du néo-libéralisme et de ses alliés. En effet, le "potentiel révolutionnaire" de l'Islam même s'il n'est pas encore réalisé est toutefois réel.

Puisque c'est le Christianisme qui est la religion qui a donné "naissance" (selon la terminologie wébérienne) au Capitalisme, sa position par rapport à l'apothéose actuelle du Capitalisme est de fait plus problématique que celle de l'Islam. Pendant des siècles la Chrétienté s'est tournée vers elle-même et a construit une sorte de monde "fait pour croire", dans lequel un semblant de social peut persister (et encore seulement le dimanche) -- même lorsqu'elle maintenait l'illusion d'une quelconque relation avec le pouvoir. En tant qu'allié du Capital (avec son semblant d'indifférence à l'hypothèse de la Foi) contre le "Communisme Athée", la Chrétienté a pu préserver l'illusion du pouvoir -- au moins jusqu'aux cinq dernières années. Aujourd'hui, le Capitalisme n'a plus besoin du christianisme et du support social dont il a joui va bientôt s'évaporer. Déjà la reine d'Angleterre a du considérer le fait de ne plus être le Chef de l'Eglise anglicane -- et il est peu probable qu'elle sera remplacée par un quelconque Président de société commerciale ! L'Argent est Dieu -- Dieu est vraiment mort en fin de compte ; le Capitalisme a réalisé une hideuse parodie de l'idéal d'Illumination. Mais Jésus est un dieu mourant et en résurrection. Même Nietzsche a signé sa dernière lettre "insane" en tant que "Dionysos et le Crucifié" ; à la fin c'est peu être la seule religion qui puisse triompher de la religion. Au sein du christianisme, une myriade de tendances apparaît (ou ont survécus depuis le XVIIe siècle, tels les Quakers) cherchant à faire revivre ce Messie radical qui a purifié le Temple et promis le Royaume aux déshérités. En Amérique par exemple, il semble impossible d'imaginer un mouvement de masse qui puisse vraiment l'emporter contre le capitalisme (une certaine forme de "populisme progressiste") sans la participation des églises. De plus, la tâche théorique commence à se clarifier ; on n'a plus besoin de proposer une sorte d'"entrisme" au sein du christianisme organisé afin de le radicaliser par une conspiration de l'intérieur. Le but serait plutôt d'encourager un potentiel sincère et étendu du christianisme radical soit de l'intérieur en tant que fidèle honnête ou en tant que sympathisant sincère de l'extérieur.

Je m'attends à ce que ces idées rencontrent peu d'acceptation au sein de l'anarchisme traditionnel et athéiste ou des survivants du "matérialisme dialectique". Le radicalisme illuministe a longtemps refusé de ne reconnaître aucune racine autre qu'historique au radicalisme religieux. Comme résultat, la Révolution jette le bébé avec l'eau du bain de l'Inquisition ou de la répression puritaine. En dépit de l'insistance de Sorel au besoin de la Révolution à avoir un "mythe", elle préfère plutôt baser tout sur la "raison pure". Mais l'anarchisme et le communisme spirituel (tout comme la religion elle-même) ont échoué à disparaître. En fait, en devenant une anti-religion, le radicalisme est revenu à une sorte de mysticisme fait-maison, complet avec son rituel, son symbolisme et sa morale. Le remarque de Bakounine au sujet de Dieu -- que s'il existait, on devrait le tuer -- passerait pour de la pure orthodoxie au sein du Bouddhisme Zen ! Le mouvement psychédélique qui a offert une sorte de vérification "scientifique" (ou du moins expérimentale) de la conscience non-ordinaire, a mené à un degré de rapprochement entre la spiritualité et la politique radicale -- et la trajectoire de ce mouvement ne fait que commencer. Si la religion a "toujours" été impliquée dans une forme quelconque d'enthéogénèse ("naissance du dieu intérieur") ou de la libération de la conscience, certaines formes de propositions utopiques ou promesses d'un "paradis sur terre", et certaines formes d'actions militantes et positives pour une "justice sociale" comme plan de Dieu pour la création. Le Chamanisme est une forme de "religion" qui (comme Clastres l'a démontré) peut effectivement institutionnaliser la spiritualité contre l'émergence de hiérarchies et de séparations -- et toutes les religions possèdent en elles au moins une trace chamanique.

Toutes les religions peuvent démontrer une tradition radicale, d'une manière ou d'une autre. Le Taoïsme a produit les Bonnets Jaunes -- où les Tong collaborèrent avec l'anarchisme au sein de la révolution de 1911. Le Judaïsme a produit l'"anarcho-sionisme" de Marin Buber et Gershom Scholem (profondément influencé par Gustav Landauer et autres anarchistes de 1919), qui trouva sa voix la plus éloquente et paradoxale en Walter Benjamin. L'Hindouisme a donné naissance au parti terroriste Bengali ultra-radical -- et aussi à M. Gandhi, le seul théoricien de la révolution non-violent qui ait eu du succès au Xxe siècle. A l'évidence, l'anarchisme et le communisme n'arriveront jamais à s'entendre avec la religion sur des sujets tels que l'autorité et la propriété ; et peut-être peut-on dire que l'"Après-Révolution" verra de telles questions rester sans réponse. Mais il semble clair que sans la religion il n'y aura aucune révolution radicale ; l'Ancienne Gauche et la (vieille) Nouvelle Gauche ne peuvent se battre seules. L'alternative à l'alliance aujourd'hui est de regarder pendant que la Réaction coopte les forces de la religion et lance une révolution sans nous. Que vous le vouliez ou non, il est nécessaire de mettre en place une forme stratégie préemptive. La Résistance demande un vocabulaire au travers duquel notre cause commune peut être discutée.

Si tant est que l'on puisse classer tout ce qui précède sous la rubrique « sentiments admirables », nous nous trouverions nous-mêmes loin d'un programme d'action évident. La religion ne va pas nous "sauver" en ce sens (et peut-être que l'inverse est vrai !) -- en aucun cas la religion ne doit faire face à la même perplexité que toutes autres formes de la "troisième voie", en ce compris toutes les formes du radicalisme anti-autoritaire et anti-capitaliste. La nouvelle "totalité" et ses médias apparaissent tellement persuasifs que pour annihiler tout programme à tendance révolutionnaire, car tous les "messages" sont perçus de manière égale comme étant issus du Capital lui-même. Bien sûr la situation est désespérée -- mais la stupidité seule pourrait prendre cela comme raison de désespérer ou d'accepter la défaite. L'espoir contre l'espoir -- l'espoir révolutionnaire de Bloch -- appartient à une "utopie" qui n'est jamais tout à fait absente même lorsqu'il y est le moins présent ; et cela appartient aussi bien à la sphère religieuse dans laquelle le désespoir est le péché absolu contre l'Esprit Saint -- la trahison de la divinité intérieure -- l'échec à devenir humain. "Le devoir Karmique" au sens donné par la Bhagavad Gita -- ou au sens de "devoir révolutionnaire" -- n'est pas quelque chose d'imposé par la Nature, comme la gravité ou la mort. C'est un don gratuit de l'esprit -- on peut accepter ou refuser ce fait -- et chacune de ces attitudes est périlleuse. Le refuser c'est courir le risque de mourir sans avoir vécu. L'accepter est encore plus dangereux mais offre de plus intéressantes possibilités. Une version comme celle de Pascal Wager non pas celle sur l'immortalité de l'âme mais simplement sur sa simple existence.

Pour utiliser une métaphore religieuse (que nous avons jusqu'ici essayé d'éviter), le millenium a commencé 5 ans avant la fin de ce siècle, quand le Monde Unique est apparu et qu'il a banni toute dualité. Cependant, dans une perspective judéo-islamo-chrétienne, il est le faux millenium de l'"Anté-christ" ; qui n'est pas une personne (sauf peut-être dans le monde des Archétypes) mais une entité impersonnelle, une force contra naturam -- l'entropie travestie en Vie. Dans ce sens, le règne de l'iniquité doit et sera combattue dans le vrai millenium, l'avènement du Messie. Mais le Messie également n'est pas une simple personne issue du monde -- mais plutôt une collectivité dans laquelle chaque individualité est réalisée et donc (à nouveau métaphoriquement ou imaginalement) immortalisée. Le "Peuple-Messie" n'entre pas dans la "mêmeté" homogène ni dans la séparation infernale du capitalisme entropique mais dans la différence et la présence de la révolution -- la lutte, la "guerre sainte". Sur cette base seule nous pouvons commencer à travailler sur une théorie de la réconciliation des forces positives de la religion et des causes de la résistance. Ce qui nous est offert ici n'est que le début du commencement.


XVIII. Sabotage Artistique

Le Sabotage Artistique cherche à être parfaitement exemplaire mais en même temps garde une certaine forme d'opacité - pas de la propagande mais un choc esthétique - directement attirant tout en étant subtilement présenté - l'action comme métaphore.

Le Sabotage Artistique est le côté obscur du Terrorisme Poétique - la création par la destruction - mais il ne peut servir aucun Parti, ni aucune forme de nihilisme, ni même l'art. Tout comme le bannissement de l'illusion amplifie la conscience, la démolition du fléau esthétique adoucit l'air du monde du discours, de l'Autre. Le Sabotage Artistique sert uniquement la conscience, l'attention, l'éveil. Le Sabotage Artistique transcende la paranoïa, la deconstruction - la critique ultime - l'attaque physique sur l'art nausébond - le djihad esthétique. La moindre trace du plus insignifiant égoïsme ou même de goût personnel abîme sa pureté et vicie sa force. Le Sabotage Artistique ne cherche jamais le pouvoir - il ne fait que le libérer.

Les réalisations artistiques individuelles (même les pires) sont largement hors de propos - le Sabotage Artistique cherche à détruire les institutions qui utilisent l'art afin de diminuer la conscience et le profit par l'illusion. Tel ou tel poète ou peintre ne peut être condamné pour manque de vision - mais les Idées pernicieuses peuvent être combattues par les objets qu'elles génèrent. La musique de supermarché est destinée à hypnotiser et à contrôler - on peut détruire son mécanisme.

Les autodafés de livres - pourquoi les rednecks et les Douaniers devraient-ils avoir le monopole de cette arme ? Les histoires d'enfants possédés par le diable ; la liste des bestsellers du New York Times ; les tracts féministes contre la pornographie ; les livres scolaires (plus particulièrement les livres d'études sociales, civiques, de Santé) ; des piles de New York Post, Village Voice et autres journaux de supermarché ; un choix de glanures de publications chrétiennes ; quelques romans de la collection « Arlequins » - une atmosphère festive, du vin des joints passant de mains en mains par un bel après-midi d'automne.

Jetter de l'argent à la Bourse fut un acte intéressant de Terrorisme Poétique - mais détruire l'argent aurait été un excellent acte de Sabotage Artistique. Pirater les émissions TV et y programmer quelques minutes de Chaos incendiaire constituerait un exploit de Terrorisme Poétique - alors que faire exploser la tour de transmission serait un Sabotage Artistique parfaitement adéquat. Si certaines galleries et musées méritent qu'on lance à l'occasion un pavé dans leurs vitrines - pas de destruction, mais une décharge d'autosatisfaction - alors qu'en est-il des banques ? Les galleries transforment la beauté en produit, mais les banques transmutent l'Imagination en déchets et en dettes. Le monde n'y gagnerait-il pas plus en beauté à chaque banque qui tremble...ou s'écroule ? Mais comment y parvenir ? Le Sabotage Artistique devrait probablement se tenir à l'écart de la politique (c'est si ennuyeux) - mais pas des banques.

Ne faites pas grève - pratiquer le vandalisme. Ne protestez pas - défigurez. Lorsque l'on vous impose la laideur, de mauvaises conceptions et un gaspillage stupide, contestez, et lancez votre chaussure dans les oeuvres, ripostez. Brisez les symboles de l'Empire au nom de rien si ce n'est l'envie de grâce du coeur.


XIX. Silence

Le problème n’est pas que trop de choses ont été révélées, mais que chaque révélation se trouve un sponsor, un directeur général, un mensuel mielleux, un clone de Judas & un peuple de remplacement.

On ne peut devenir malade de trop de savoir, mais nous pouvons souffrir de la virtualisation du savoir, de ce qu’il s’éloigne de nous & de ce qu’il est remplacé par un substitut ou simulacre bizarre et terne, les mêmes informations, certes, mais mortes à présent, comme des légumes de supermarché ; pas d’ « aura ».

Notre malaise surgit de cela : nous n’entendons pas le langage mais l’écho, ou plutôt la reproduction à l’infini du langage, son reflet par-dessus toute une série de reflets de lui-même, encore plus auto-référentiel & corrompu. Les perspectives vertigineuses du paysage informatif de la réalité virtuelle nous donnent la nausée parce qu’elles ne contiennent aucun espace caché, aucune opacité privilégiée.

Un accès infini au savoir qui échoue simplement à interagir avec le corps ou avec l’imagination

— en fait l’idéal manichéen d’une pensée sans corps et sans âme —

les média/la politique modernes comme pure mentation gnostique, les ruminations anesthésiques des Archontes & des Eons, le suicide des Elus...

L’organique est secret : il sécrète le secret comme de la sève. L’inorganique est une démocratie démoniaque : tout est égal mais également sans valeur. Pas de dons, que des marchandises. Les Manichéens ont inventé l’usure. Le savoir peut agir comme une sorte de poison ainsi que le faisait remarquer Nietzsche.

Au sein de l’organique (la « Nature », la « vie quotidienne ») est enchâssé une sorte de silence qui n’est pas juste du mutisme, une opacité qui n’est pas simple ignorance : un secret qui est aussi une affirmation, un tact qui sait comment agir, comment changer les choses, comment leur réinsuffler de l’air.

Ce n’est pas un « nuage d’inconscient » ; ce n’est pas du « mysticisme » ; nous n’avons aucun désir de nous livrer à nouveau à ce triste prétexte obscurantiste pour le fascisme — néanmoins nous pourrions invoquer une sorte de sens taoïste de la « telleté des choses » : « une fleur ne parle pas » & et ce ne sont sûrement pas les organes génitaux qui nous dotent du logos. (A y repenser, peut-être cela n’est-il pas tout à fait vrai ; après tout, le mythe nous offre l’archétype de Priape, un pénis parlant.) Un occultiste demanderait comment « travailler » ce silence ; mais nous préférons demander comment le jouer, comme des musiciens, ou comme le garçon espiègle d’Héraclite.

Une mauvaise humeur pour laquelle chaque jour est semblable. Quand apparaîtront donc quelques protubérances dans cette époque sans relief ? Difficile de croire au retour du Carnaval, des Saturniales. Peut-être le temps s’est-il arrêté ici dans le Pléroma, ici dans le monde onirique des Gnostiques dans lequel nos corps ne sont riens mais nos « esprits » sont transférés dans l’éternité. Nous savons tant de choses : comment ne pouvons-nous pas savoir la réponse à la plus vexante des questions, celle-là ?

Parce que la réponse (comme dans Harpocrate d’Odilon Redon) ne se répond pas dans le langage de la reproduction mais dans celui du geste, du toucher, de l’odeur, de la chasse. Finalement la virtu est impraticable : manger & boire, c’est manger & boire - le péquenaud fainéant creuse un sillon tordu. Le Monde Merveilleux du Savoir s’est métamorphosé en une sorte d’émission spéciale de PBS en direct de l’Enfer. J’exige de la vraie boue dans mon ruiseseau, du vrai cresson de fontaine. Tiens, les indigènes ne sont pas seulement renfrognés, ils sont taciturnes, carrément non-communicatifs. Exact, gringo, nous sommes fatigués de vos sondages , tests & questionnaires puants. Il y a des choses que les bureaucrates n’étaient pas supposés savoir - & de même il y a des choses que même les artistes devraient tenir secrètes. Ce n’est pas de l’autocensure, ni de l’auto-ignorance. C’est du tact cosmique. C’est notre hommage à l’organique, à son flux accidenté, à ses courants inverses & à ses tourbillons, à ses marais & à ses cachettes. Si l’art c’est « travailler » alors il deviendra savoir & finira par perdre son pouvoir rédempteur & même son goût. Mais si l’art c’est « jouer » alors il pourra à la fois garder des secrets & raconter des secrets qui resteront secrets. Les secrets sont faits pour être partagés comme toutes les sécrétions de la Nature.

Est-ce que le savoir c’est mal ? Nous ne sommes pas un miroir inversé des Manichéens ici : nous comptons sur la dialectique pour casser quelques briques. Certains savoirs sont dadata, des dons, d’autres sont commodata, des marchandises. Certain savoir est sagesse, tel autre un simple prétexte pour ne rien faire, ne rien désirer. Le pur savoir académique, par exemple, ou la connaissance des postmodernes nihilistes, se dégrade jusqu’aux royaumes du Non-Mort & du Non-Né. Certain savoir respire, tel autre suffoque. Ce que nous savons & comment nous le savons doit avoir une base dans la chair — toute la chair pas seulement un cerveau dans un bocal de formol. Le savoir que nous vouons n’est ni utilitaire ni « pur » mais festif. Tout le reste n’est qu’une danse macabre de spectres d’information, le « signe à l’adresse des loyaux » fait par les média, le Culte Poids Lourd de l’épistémologie capitaliste en-retard.

Si je pouvais échapper à cette mauvaise humeur, bien sûr, je le ferais & vous emmènerais avec moi. Ce dont nous avons besoin c’est d’un plan. Une évasion ? Un tunnel ? Un révolver sculpté dans le savon, une cuillère affûtée, une lime dans un gâteau ? Une nouvelle religion ?

Permettez-moi d’être votre fou errant. Nous jouerons avec le silence & le ferons notre. Bientôt comme le Printemps qui arrive. Un rocher dans le courant, qui détourne sa turbulence. Voyez-le, mousseux, mouillé, verdissant comme du cuivre de jade oxydé par la pluie quand l’éclair le frappe. Un gros crapaud tel une émeraude vivante, tel un appel de détresse.

La force du vivant, comme la force de l’arc ou celle de la lyre, réside dans la courbure.


XX. TAZ : Zone Autonome Permanente

<strong><strong>Utopies Pirates

En attendant la Révolution

Psychotopologie de la vie quotidienne

Le Net et le Web

« Partis pour Croatan »

La Musique comme Principe d'organisation

La Volonté du Puissance comme Disparition

Des trous-à-rats dans la Babylone de l'Information</strong></strong>

<strong><strong>Annexe I

Annexe II

Annexe III

Notes</strong></strong>

« ... Cette fois-ci, pourtant, je viens en tant que Dionysos victorieux, qui va mettre le monde en vacances ... Mais je n'ai pas beaucoup de temps. » F. Nietzsche (dans sa dernière lettre "folle" à Cosima Wagner).

Utopies Pirates

Au XVIIIe siècle, les pirates et les corsaires créèrent un « réseau d'information » à l'échelle du globe : bien que primitif et conçu essentiellement pour le commerce, ce réseau fonctionna toutefois admirablement. Il était constellé d'îles et de caches lointaines où les bateaux pouvaient s'approvisionner en eau et nourriture et échanger leur butin contre des produits de luxe ou de première nécessité. Certaines de ces îles abritaient des « communautés intentionnelles », des micro-sociétés vivant délibérément hors-la-loi et bien déterminées à le rester, ne fût-ce que pour une vie brève, mais joyeuse.

Il y a quelques années, j'ai examiné pas mal de documents secondaires sur la piraterie, dans l'espoir de trouver une étude sur ces enclaves - mais il semble qu'aucun historien ne les ait trouvées dignes d'être étudiées (William Burroughs et l'anarchiste britannique Larry Law en font mention - mais aucune étude systématique n'a jamais été réalisée). J'en revins donc aux sources premières et élaborai ma propre théorie. Cet essai en expose certains aspects. J'appelle ces colonies des « Utopies Pirates ».

Récemment Bruce Sterling, un des chefs de file de la littérature Cyberpunk, a publié un roman situé dans un futur proche. Il est fondé sur l'hypothèse que le déclin des systèmes politiques générera une prolifération décentralisée de modes de vie expérimentaux : méga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves indépendantes spécialisées dans le piratage de données, enclaves socio-démocrates vertes, enclaves Zéro-travail, zones anarchistes libérées, etc. L'économie de l'information qui supporte cette diversité est appelée le Réseau ; les enclaves sont les Iles en Réseau (et c'est aussi le titre du livre en anglais : Islands in the Net).

Les Assassins du Moyen آge fondèrent un « ةtat » qui consistait en un réseau de vallées de montagnes isolées et de châteaux séparés par des milliers de kilomètres. Cet ةtat était stratégiquement imprenable, alimenté par les informations de ses agents secrets, en guerre avec tous les gouvernements, et son seul objectif était la connaissance. La technologie moderne et ses satellites espions donnent à ce genre d'autonomie le goût d'un rêve romantique. Finies les îles pirates ! Dans l'avenir, cette même technologie - libérée de tout contrôle politique - rendrait possible tout un monde de zones autonomes. Mais pour le moment ce concept reste de la science-fiction - de la spéculation pure.

Nous qui vivons dans le présent, sommes-nous condamnés à ne jamais vivre l'autonomie, à ne jamais être, pour un moment, sur une parcelle de terre qui ait pour seule loi la liberté ? Devons-nous nous contenter de la nostalgie du passé ou du futur ? Devrons-nous attendre que le monde entier soit libéré du joug politique, pour qu'un seul d'entre nous puisse revendiquer de connaître la liberté ? La logique et le sentiment condamnent une telle supposition. La raison veut qu'on ne puisse se battre pour ce qu'on ignore ; et le coeur se révolte face à un univers cruel, au point de faire peser de telles injustices sur notre seule génération.

Dire : « Je ne serai pas libre tant que tous les humains (ou toutes les créatures sensibles) ne seront pas libres » revient à nous terrer dans une espèce de nirvana-stupeur, à abdiquer notre humanité, à nous définir comme des perdants.

Je crois qu'en extrapolant à partir d'histoires d'«îles en réseau », futures et passées, nous pourrions mettre en évidence le fait qu'un certain type d'«enclave libre » est non seulement possible à notre époque, mais qu'il existe déjà. Toutes mes recherches et mes spéculations se sont cristallisées autour du concept de « zone autonome temporaire » (en abrégé TAZ). En dépit de la force synthétisante qu'exerce ce concept sur ma propre pensée, n'y voyez rien de plus qu'un essai (une « tentative »), une suggestion, presque une fantaisie poétique. Malgré l'enthousiasme ranteresque (1) de mon langage, je n'essaie pas de construire un dogme politique. En fait, je me suis délibérément interdit de définir la TAZ - je me contente de tourner autour du sujet en lançant des sondes exploratoires. En fin de compte, la TAZ est quasiment auto-explicite. Si l'expression devenait courante, elle serait comprise sans difficulté... comprise dans l'action.

En attendant la Révolution.

Comment se fait-il que « le monde chaviré » parvient toujours à se redresser ? Pourquoi la réaction suit-elle toujours la révolution, comme les saisons en Enfer ?

Soulèvement, ou sa forme latine insurrectio, sont des mots employés par les historiens pour qualifier des révolutions manquées - des mouvements qui ne suivent pas la courbe prévue, la trajectoire approuvée par le consensus : révolution, réaction, trahison, l'état s'érige plus fort, et encore plus répressif - la roue tourne, l'histoire recommence encore et toujours : lourde botte(2) éternellement posée sur le visage de l'humanité.

En ne se conformant pas à la courbe, le sous-lèvement suggère la possibilité d'un mouvement extérieur et au-delà de la spirale hégélienne de ce « progrès » qui n'est secrètement rien de plus qu'un cercle vicieux. Surgo - soulever, lever. Insurgo - se soulever, se lever. Une opération auto-référentielle. Un bootstrap. Un adieu à cette malheureuse parodie du cercle karmique, à cette futilité historique révolutionnaire. Le slogan « Révolution ! » est passé de tocsin à toxine, il est devenu un piège du destin, pseudo-gnostique et pernicieux, un cauchemar où nous avons beau combattre, nous n'échappons jamais au mauvais ةon, à cet ةtat incube qui fait que, ةtat après ةtat, chaque « paradis » est administré par encore un nouvel ange de l'enfer.

Si l'Histoire EST le « Temps », comme elle le prétend, alors le soulèvement est un moment qui surgit de et en dehors du Temps, et viole la « loi » de l'Histoire. Si l'ةtat est l'Histoire, comme il le prétend, alors l'insurrection est le moment interdit, la négation impardonnable de la dialectique - grimper au mât pour sortir par le trou du toit (3), une manoeuvre de chaman qui s'exécute selon un « angle impossible » dans notre univers.

L'Histoire dit que la Révolution atteint la « permanence », ou tout au moins une durée, alors que le soulèvement est « temporaire ». Dans ce sens, le soulèvement est comme une « expérience maximale », en opposition avec le standard de la conscience ou de l'expérience « ordinaire ». Les soulèvements, comme les festivals, ne peuvent être quotidiens - sans quoi ils ne seraient pas « non ordinaires ». Mais de tels moments donnent forme et sens à la totalité d'une vie. Le chaman revient - on ne peut rester sur le toit éternellement - mais les choses ont changé, des mouvements ou des intégrations ont eu lieu - une différence s'est faite.

Vous allez dire que ce n'est que le conseil du désespoir. Qu'en est-il alors du rêve anarchiste, de l'état sans ةtat, de la Commune, de la zone autonome qui dure, d'une libre société, d'une libre culture ? Allons-nous abandonner cet espoir pour un quelconque acte gratuit existentialiste ? Le propos n'est pas de changer la conscience mais de changer le monde.

J'accepte cette juste critique. Je ferai cependant deux commentaires : premièrement, la révolution n'a jamais abouti à la réalisation de ce rêve. La vision naît au moment du soulèvement - mais dès que la « Révolution » triomphe et que l'ةtat revient, le rêve et l'idéal sont déjà trahis. Je n'ai pas abandonné l'espoir ou même l'attente d'un changement - mais je me méfie du mot Révolution. Deuxièmement, même si l'on remplace l'approche révolutionnaire par un concept d'insurrection s'épanouissant spontanément en culture anarchiste, notre situation historique particulière n'est pas propice à une si vaste entreprise. Un choc frontal avec l'ةtat terminal, l'ةtat de l'information méga-entrepreneurial, l'empire du Spectacle et de la Simulation, ne produirait absolument rien, si ce n'est quelques martyres futiles. Ses fusils sont tous pointés sur nous, et nos pauvres armes ne trouvent pour cible que l'hysteresis, la vacuité rigide, un Fantôme capable d'étouffer la moindre étincelle dans ses ectoplasmes d'information, une société de capitulation, réglée par l'image du Flic et l'oeil absorbant de l'écran de télé.

Bref, nous ne cherchons pas à vendre la TAZ comme une fin exclusive en soi, qui remplacerait toutes les autres formes d'organisation, de tactiques et d'objectifs. Nous la recommandons parce qu'elle peut apporter une amélioration propre au soulèvement, sans nécessairement mener à la violence et au martyre. La TAZ est comme une insurrection sans engagement direct contre l'ةtat, une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d'imagination) puis se dissout, avant que l'ةtat ne l'écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l'espace. Puisque l'ةtat est davantage concerné par la Simulation que par la substance, la TAZ peut « occuper » ces zones clandestinement et poursuivre en paix relative ses objectifs festifs pendant quelque temps. Certaines petites TAZs ont peut-être duré des vies entières, parce qu'elles passaient inaperçues, comme les enclaves rurales Hillbillies au Sud des ةtats-Unis - parce qu'elles n'ont jamais croisé le champ du Spectacle, qu'elles ne se sont jamais risquées hors de cette vie réelle qui reste invisible aux agents de la Simulation.

Babylone prend ses abstractions pour des réalités ; la TAZ peut précisément exister dans cette marge d'erreur. Initier une TAZ peut impliquer des stratégies de violence et de défense, mais sa plus grande force réside dans son invisibilité - l'ةtat ne peut pas la reconnaître parce que l'Histoire n'en a pas de définition. Dès que la TAZ est nommée (représentée, médiatisée), elle doit disparaître, elle va disparaître, laissant derrière elle une coquille vide, pour resurgir ailleurs, à nouveau invisible puisqu'indéfinissable dans les termes du Spectacle. A l'heure de l'ةtat omniprésent, tout-puissant et en même temps lézardé de fissures et de vides, la TAZ est une tactique parfaite. Et parce qu'elle est un microcosme de ce « rêve anarchiste » d'une culture libre, elle est, selon moi, la meilleure tactique pour atteindre cet objectif, tout en faisant l'expérience de certains de ses bénéfices ici et maintenant.

En résumé, le réalisme veut non seulement que nous cessions d'attendre la « Révolution », mais aussi que nous cessions de tendre vers elle, de la vouloir. « Soulèvement » - oui, aussi souvent que possible et même au risque de la violence. Le spasme de l'ةtat Simulé sera « spectaculaire », mais dans la plupart des cas, la meilleure et la plus radicale des tactiques sera de refuser l'engagement dans une violence spectaculaire, de se retirer de l'aire de la simulation, de disparaître.

La TAZ est un campement d'ontologistes de la guérilla : frappez et fuyez. Déplacez la tribu entière, même s'il ne s'agit que de données sur le Réseau. La TAZ doit être capable de se défendre ; mais l'«attaque » et la « défense » devraient, si possible, éviter cette violence de l'ةtat qui n'a désormais plus de sens. L'attaque doit porter sur les structures de contrôle, essentiellement sur les idées. La défense c'est « l'invisibilité » - qui est un art martial -, et l'«invulnérabilité » - qui est un art occulte dans les arts martiaux. La « machine de guerre nomade » conquiert sans être remarquée et se déplace avant qu'on puisse en tracer la carte. En ce qui concerne l'avenir, seul l'autonome peut planifier, organiser, créer l'autonomie. C'est une opération de bootstrap. La première étape est une sorte de satori - prendre conscience que la TAZ commence par le simple acte d'en prendre conscience.

(Voir annexe III, citation de Renzo Novatore).

Psychotopologie de la vie quotidienne

Le concept de la TAZ ressort en premier lieu d'une critique de la Révolution et d'une appréciation de l'Insurrection, que la Révolution considère d'ailleurs comme « faillite » ; mais, pour nous, le soulèvement représente une possibilité beaucoup plus intéressante, du point de vue d'une psychologie de la libération, que toutes les révolutions « réussies » des bourgeois, communistes, fascistes, etc.

La deuxième force motrice de la TAZ provient d'un développement historique que j'appelle la « fermeture de la carte ». La dernière parcelle de Terre n'appartenant à aucun ةtat-nation fut absorbée en 1899. Notre siècle est le premier sans terra incognita, sans une frontière. La nationalité est le principe suprême qui gouverne le monde - pas un récif des mers du Sud ne peut être laissé ouvert, pas une vallée lointaine, pas même la Lune et les planètes. C'est l'apothéose du « gangstérisme territorial ». Pas un seul centimètre carré sur Terre qui ne soit taxé et policé... en théorie.

La « carte » est une grille politique abstraite, une gigantesque escroquerie renforcée par un conditionnement du type « carotte au bout du bâton » de l'ةtat « Expert », jusqu'à ce qu'elle devienne, pour la plupart d'entre nous, le territoire - l'«خle de la Tortue » est devenue l'«Amérique ». Et pourtant puisque la carte est une abstraction, elle ne peut pas couvrir la Terre à l'échelle 1:1. Des complexités fractales de la géographie réelle, elle ne perçoit que des grilles dimensionnelles. Les immensités cachées dans ses replis échappent à l'arpenteur. La carte n'est pas exacte ; la carte ne peut pas être exacte.

Donc - la Révolution est close, mais l'insurrectionisme est ouvert. Pour le moment, nous concentrons nos forces sur des « surtensions » temporaires, en évitant tout démêlé avec les « solutions permanentes ».

Mais si la carte est fermée, la zone autonome reste ouverte. Métaphoriquement, elle émerge de la dimension fractale invisible pour la cartographie du Contrôle. Ici, nous devrions introduire la notion de psychotopologie (et topographie) comme « science » alternative à celle de la surveillance et à la mise en carte étatique, à son « impérialisme psychique ». Seule la psychotopographie peut produire des cartes 1:1 de la réalité, car seul l'esprit humain maîtrise la complexité nécessaire à sa modélisation. Mais une carte 1:1, virtuellement identique au territoire, ne peut pas contrôler celui-ci. Elle ne peut que suggérer, au sens d'indiquer, certaines de ses caractéristiques. Nous recherchons des « espaces » (géographiques, sociaux-culturels, imaginaires) capables de s'épanouir en zones autonomes - et des espaces-temps durant lesquels ces zones sont relativement ouvertes, soit du fait de la négligence de l'ةtat, soit qu'elles aient échappé aux arpenteurs ou pour quelqu'autre raison encore. La psychotopologie est l'art du sourcier des TAZs potentielles.

Cependant la clôture de la Révolution et de la carte du monde n'est que la source négative de la TAZ. Il reste beaucoup à dire de ses inspirations positives. La réaction seule ne peut fournir l'énergie requise pour qu'une TAZ se « manifeste ». Le soulèvement doit aussi être pour quelque chose.

1. Tout d'abord, on peut parler d'une anthropologie naturelle de la TAZ. La famille nucléaire est l'unité de base de la société de consensus, mais pas celle de la TAZ. (« Familles ! - je vous hais ! ...possessions jalouses du bonheur ! » Gide.) La famille nucléaire, avec ses « misères oedipiennes », est une invention Néolithique, en réponse à la pénurie et à la hiérarchie imposée par la « révolution agraire ». Le modèle Paléolithique est à la fois plus primaire et plus radical : la bande. La bande typique de chasseurs/cueilleurs, nomade ou semi-nomade, compte environ une cinquantaine d'individus. Dans les sociétés tribales plus importantes, la structure de la bande se traduit par des clans à l'intérieur de la tribu, ou par des regroupements tels que les sociétés secrètes ou initiatiques, les sociétés de chasse ou de combat, les sociétés d'hommes ou de femmes, les « républiques d'enfants » etc. Alors que la famille nucléaire est issue de la pénurie (d'où son avarice), la bande est issue de l'abondance - d'où sa prodigalité. La famille est fermée par la génétique, par la possession par l'homme de la femme et des enfants, par la totalité hiérarchique de la société agraire/ industrielle. La bande est ouverte - certes pas à tous mais, par affinités électives, aux initiés liés par le pacte d'amour. La bande n'appartient pas à une hiérarchie plus grande, mais fait plutôt partie d'une structure horizontale de coutumes, de famille élargie, d'alliance et de contrat, d'affinités spirituelles etc. (la société Amérindienne a préservé certains de ces aspects jusqu'à aujourd'hui).

Dans notre société de Simulation post-spectaculaire plusieurs forces sont à l'oeuvre - dans l'ombre - pour faire disparaître la famille nucléaire et réinstaurer la bande. Les ruptures dans la structure du Travail se ressentent dans la « stabilité » brisée de l'unité-famille et de l'unité-foyer. La « bande » aujourd'hui inclut les amis, les ex-conjoint(e)s et amants, les gens rencontrés dans les différents boulots et fêtes, des groupes d'affinité, des réseaux d'intérêts spécialisés, de correspondances, etc. La famille nucléaire devient toujours plus évidemment un piège, un abîme culturel, une implosion névrotique secrète d'atomes en fission ; et la contre-stratégie évidente émerge spontanément : la redécouverte quasi inconsciente de la bande, plus archaïque et cependant plus post-industrielle.

2. La TAZ en tant que festival. Stephen Pearl Andrews proposa, comme image de la société anarchiste (cf. annexe III, 5), le dîner, où toute structure d'autorité se dissout dans la convivialité et la célébration. Ici nous pourrions également évoquer le concept des sens comme base du devenir social de Fourier - le « tactrut » et la « gastrosophie » - ainsi que son ode aux implications négligées du goût et de l'odorat. Les anciens concepts de jubilé et de saturnales se fondent sur l'intuition que certains événements échappent au « temps profane », à l'Arpenteur de l'ةtat et de l'Histoire. Ces jours de fête occupaient littéralement des vides dans le calendrier, des intervalles intercalaires. Au Moyen آge, près d'un tiers de l'année était férié, et il se pourrait que les luttes contre la réforme du calendrier aient moins tenu aux « onze jours perdus » qu'à l'idée que la science impériale conspirait à la disparition de ces espaces où la liberté du peuple avait trouvé refuge - un coup d'état, un formatage de l'année, une saisie du temps lui-même, transformant le cosmos organique en un univers réglé comme une montre. La mort du festival.

Ceux qui participent à l'insurrection notent invariablement son caractère festif, même au beau milieu de la lutte armée, du danger et du risque. Le soulèvement est comme une saturnale détachée de son intervalle intercalaire (ou qui a été forcée de le faire) et qui est désormais libre de surgir n'importe où et n'importe quand. Libérée du temps et du lieu, elle flaire cependant la maturité des événements, elle est en résonance avec le genius loci ; la science de la psychotopologie indique les « flux de forces » et les « points de puissance » (pour emprunter des métaphores occultistes) qui permettent de localiser la TAZ spatio-temporellement, ou du moins aident à définir sa relation au temps et à l'espace.

Les médias nous invitent à « venir célébrer les moments de notre vie » dans cette pseudo-unification de la marchandise et du spectacle, ce fameux non-événement de la pure représentation. En réponse à cette obscénité, nous disposons, d'une part de l'éventail du refus (illustré par les Situationnistes, John Zerzan, Bob Black et alii), d'autre part de l'émergence d'une culture de la fête, à l'écart et même ignorée des organisateurs auto-proclamés de nos loisirs. « Se battre pour le droit à la fête » n'est pas une parodie de la lutte radicale, mais une nouvelle manifestation de celle-ci, en accord avec une époque qui offre la télé et les téléphones comme moyens « de tendre la main et de toucher » d'autres êtres humains, comme moyens d'«تtre Là ! ».

Pearl Andrews avait raison : le dîner est déjà « le germe d'une société nouvelle en formation dans la coquille de l'ancienne » (Préambule IWW)(4). Le « rassemblement tribal » des années soixante, le conclave forestier d'éco-saboteurs, le Beltane idyllique des néo-païens, les conférences anarchistes, les cercles gays... les fêtes des années vingt à Harlem, les clubs, les banquets, les pique-niques libertaires du bon vieux temps - sont déjà, d'une certaine manière, des « zones libérées », des TAZs potentielles. Qu'elle soit accessible à quelques amis, comme le dîner, ou à des milliers de célébrants, comme un Be-in, la fête est toujours « ouverte » parce qu'elle n'est pas « ordonnée » ; elle peut être planifiée, mais si rien ne se passe, elle échoue. La spontanéité est un élément crucial.

L'essence de la fête c'est le face-à-face : un groupe d'humains mettent en commun leurs efforts pour réaliser leurs désirs mutuels - soit pour bien manger, trinquer, danser, converser - tous les arts de la vie, y compris le plaisir érotique ; soit pour créer une oeuvre commune, ou rechercher la béatitude même - bref, une « union des égoïstes » (comme l'a définie Stirner) sous sa forme la plus simple - ou encore, selon les termes de Kropotkine, la pulsion biologique de base pour l'«entraide mutuelle ». (Il faudrait aussi mentionner ici « l'économie de l'excès » de Bataille et sa théorie d'une culture de potlatch.)

3. Le concept de nomadisme psychique (ou, comme nous l'appelons par plaisanterie, « cosmopolitisme sans racine ») est vital dans la formation de la TAZ. Certains aspects de ce phénomène ont été discutés par Deleuze et Guattari dans Nomadology and the War Machine, par Lyotard dans Driftworks et par différents auteurs dans le numéro « Oasis » de la revue Semiotext(e). Nous préférons ici le terme de « nomadisme psychique » à ceux de « nomadisme urbain », de « nomadologie » ou de « driftwork » etc., dans le simple but de relier toutes ces notions en un seul ensemble flou à étudier à la lumière de l'émergence de la TAZ.

« La mort de Dieu » et, d'une certaine façon, le dé-centrage du projet « Européen » tout entier, a ouvert une vision du monde post-idéologique, multi-perspectives, capable de se déplacer « sans racine » de la philosophie au mythe tribal, des sciences naturelles au Taoïsme - capable de voir, pour la première fois, comme à travers les yeux d'un insecte doré, où chaque facette reflète un tout autre monde.

Mais cette vision a un prix : devoir habiter une époque où la vitesse et le « fétichisme de la marchandise » ont créé une fausse unité tyrannique qui tend à brouiller toute individualité et toute diversité culturelle, pour qu'«un endroit en vale un autre ». Ce paradoxe crée des « gitans », des voyageurs psychiques poussés par le désir et la curiosité, des errants à la loyauté superficielle (en fait déloyaux envers le « Projet Européen » qui a perdu son charme et sa vitalité) ; détachés de tout temps et tout lieu, à la recherche de la diversité et de l'aventure... Cette description englobe non seulement toutes les classes d'artistes et d'intellectuels, mais aussi les travailleur émigrés, les réfugiés, les SDFs, les touristes, la culture des Rainbow Voyagers et du mobile-Home, ou ceux qui « voyagent » à travers le Net et qui ne quittent peut-être jamais leur chambre (ou ceux qui, comme Thoreau, « ont beaucoup voyagé - en Concord(5) ») ; elle inclut finalement « tout le monde », nous tous, vivant avec nos autos, nos vacances, nos télés, nos bouquins, nos films, nos téléphones, nos boulots et nos styles de vies qui changent, nos religions, nos régimes, etc.

Le nomadisme psychique en tant que tactique, ce que Deleuze et Guattari appelaient métaphoriquement « la machine de guerre », déplace le paradoxe d'un mode passif à un mode actif, voire même « violent ». Les râles et l'agonie de Dieu sur son lit de mort durent depuis si longtemps - sous la forme du Capitalisme, du Fascisme et du Communisme par exemple - que les commandos post-bakounistes-post-nietzschéens et les apaches (les « ennemis » au sens littéral) du vieux Consensus doivent continuer à pratiquer massivement la « destruction créatrice ». Ces nomades adeptes de la razzia, sont des corsaires, des virus ; ils ont à la fois un besoin et un désir de TAZs, de campements de tentes noires sous les étoiles du désert, d'interzones, d'oasis fortifiées cachées le long des routes secrètes des caravanes, de pans de jungle « libérés », de lieux où l'on ne va pas, de marchés noirs et de bazars underground.

Ces nomades tracent leur route grâce à d'étranges étoiles qui pourraient être des amas lumineux de données dans le Cyberspace ou peut-être des hallucinations. Prenez une carte du territoire, superposez le tracé des changements politiques, posez là-dessus une carte du Net - et plus particulièrement du contre-Net avec son emphase sur les flux d'information et les logistiques clandestines - et enfin, par-dessus, la carte à l'échelle 1:1 de l'imagination créatrice, de l'esthétique et des valeurs. La grille ainsi obtenue prend vie, animée de tourbillons et d'afflux d'énergie, de coagulations de lumière, de passages secrets, de surprises.

Le Net et le Web

L'autre facteur contribuant à l'émergence de la TAZ est si vaste et si ambigu, qu'il nécessite un chapitre à lui seul.

Nous avons parlé du Net, qui peut être défini comme la totalité des transferts d'information et de communication. Certains de ces transferts sont privilégiés et limités à quelques élites, ce qui donne au Net un aspect hiérarchique. D'autres transactions sont ouvertes à tous, et le Net a aussi un aspect horizontal, non hiérarchique. Les données de l'Armée et de la Sécurité sont d'accès restreint, tout comme les informations bancaires, boursières et autres. Mais dans l'ensemble, le téléphone, le courrier, les bases de données publiques etc. sont accessibles à tous. Ainsi à l'intérieur même du Net émerge une sorte de contre-Net, que nous appellerons le Web (comme si le Net était un filet de pêche, et le Web des toiles d'araignées tissées dans les interstices et les failles du Net). En général nous utiliserons le terme Web pour désigner la structure d'échange d'information horizontale et ouverte, le réseau non hiérarchique ; et nous réserverons le terme de contre-Net pour parler de l'usage clandestin, illégal et rebelle du Web, piratage de données et autres formes de parasitage. Net, Web et contre-Net relèvent du même modèle global, ils se confondent en d'innombrables points. Les termes choisis ne visent pas à définir des zones particulières mais à suggérer des tendances.

(Digression : avant de condamner le Web ou le contre-Net pour son « parasitisme », qui ne constituera jamais une vraie force révolutionnaire, demandez-vous ce que signifie la « production » à l'آge de la Simulation. Quelle est la « classe productive » ? Peut-être serez-vous forcés d'admettre que ces termes ont perdu leur signification. Les réponses sont en tout cas si complexes, que la TAZ a tendance à les ignorer toutes pour ne retenir que ce qu'elle peut utiliser. « La Culture est notre Nature », et nous sommes les chasseurs/cueilleurs du monde de la TechnoCom.)

Les formes actuelles du Web non officiel, sont, on doit le supposer, encore assez primitives : fanzines marginaux, BBSs, logiciels pirates, hacking et piratage téléphonique, une certaine influence sur la presse et la radio, quasiment aucune sur les autres grands médias - pas de station-télé, pas de satellite, pas de câble ou de fibre optique etc. Pourtant le Net est en lui-même un nouveau modèle de relations évolutives entre les sujets - les « utilisateurs » - et les objets - « les données ». De McLuhan à Virilio, on a exploré avec exhaustivité la nature de ces relations. Cela prendrait des pages et des pages pour « démontrer » ce qu'aujourd'hui « chacun sait ». Au lieu de remâcher tout cela, je préfère me demander en quoi ces relations évolutives suggèrent des modes d'implémentation pour la TAZ.

La TAZ occupe un lieu temporaire, mais actuel dans le temps et dans l'espace. Toutefois, elle doit être aussi clairement « localisée » sur le Web, qui est d'une nature différente, virtuel et non actuel, instantané et non immédiat. Le Web offre non seulement un support logistique à la TAZ, mais il lui permet également d'exister ; sommairement parlant, on peut dire que la TAZ « existe » aussi bien dans le « monde réel » que dans l'«espace d'information ». Le Web compresse le temps - les données - en un « espace » infinitésimal. Nous avons remarqué que le caractère temporaire de la TAZ la prive des avantages de la liberté, laquelle connaît la durée et la notion de lieu plus ou moins fixe. Mais le Web offre une sorte de substitut ; dès son commencement, il peut « informer » la TAZ par des données « subtilisées » qui représentent d'importante quantités de temps et d'espace compactés.

Compte tenu de son évolution et de nos désirs de sensualité et de « face-à-face », nous devons considérer le Web avant tout comme un support, un système capable de véhiculer de l'information d'une TAZ à l'autre, de la défendre en la rendant « invisible », voire de lui donner de quoi mordre si nécessaire. Mais plus encore, si la TAZ est un campement nomade, alors le Web est le pourvoyeur des chants épiques, des généalogies et des légendes de la tribu ; il a en mémoire les routes secrètes des caravanes et les chemins d'embuscade qui assurent la fluidité de l'économie tribale ; il contient même certaines des routes à suivre et certains rêves qui seront vécus comme autant de signes et d'augures.

L'existence du Web ne dépend d'aucune technologie informatique. Le langage parlé, le courrier, les fanzines marginaux, les « liens téléphoniques » suffisent déjà au développement d'un travail d'information en réseau. La clé n'est pas le niveau ou la nouveauté technologique, mais l'ouverture et l'horizontalité de la structure. Néanmoins le concept même du Net implique l'utilisation d'ordinateurs. Dans l'imaginaire de la science-fiction, le Net aspire à la condition de Cyberespace (comme dans Tron ou Le Neuromancien) et à la pseudo-télépathie de la « réalité virtuelle ». En bon fan du Cyberpunk, je suis convaincu que le Reality hacking(6) jouera un rôle majeur dans la création des TAZs. Comme Gibson et Sterling, je ne pense pas que le Net officiel parviendra un jour à interrompre le Web ou le contre-Net. Le piratage de données, les transmissions non autorisées et le libre-flux de l'information ne peuvent être arrêtés. (En fait la théorie du chaos, telle que je la comprends, prédit l'impossibilité de tout Système de Contrôle universel.)

Indépendamment de toute spéculation sur l'avenir, nous devons nous confronter à de sérieuses questions concernant le Web et la technologie qu'il implique. La TAZ veut avant tout éviter la médiation. Elle expérimente son existence dans l'immédiat. L'essence même de l'affaire est « poitrine-contre-poitrine », comme disent les soufis, ou « face-à-face ». Mais... mais : l'essence même du Web est la médiation. Les machines sont nos ambassadeurs - la chair n'est plus de mise, sauf comme terminal, avec toutes les connotations sinistres du terme.

La TAZ pourrait peut-être trouver son propre espace en intégrant deux attitudes apparemment contradictoires à l'égard de la Haute Technologie et de son apothéose, le Net :

(1) ce que nous pourrions appeler la position Fifth Estate/Néo-paléolithique/Post-situ/ Ultra-Verte, qui se définit elle-même comme un argument luddite(7) contre la médiation et contre le Net ; et

(2) les utopistes Cyberpunk, les futuro-libertaires, les Reality Hackers et leurs alliés, qui voient le Net comme une avancée dans l'évolution et croient que tout éventuel effet nuisible de la médiation peut être dépassé - du moins, une fois les moyens de production libérés.

La TAZ est en accord avec les hackers puisqu'elle veut devenir - en partie - par le Net, et même par la médiation du Net. Mais elle est également proche des Verts puisqu'elle entend préserver une intense conscience du soi comme corps et n'éprouve que révulsion pour la Cybergnose, cette tentative de transcendance du corps par l'instantanéité et la simulation. La TAZ tend à voir cette dichotomie Techno/anti-Techno comme trompeuse, comme la plupart des dichotomies, où les oppositions apparentes s'avèrent être des falsifications ou même des hallucinations sémantiques. Ceci pour dire que la TAZ veut vivre dans ce monde, et non dans l'idée de quelqu'autre monde visionnaire, né d'une fausse unification (tout vert ou tout métal) qui n'est peut être qu'un autre rêve jamais réalisé (ou comme disait Alice : « Confiture hier, confiture demain, mais jamais confiture aujourd'hui. »).

La TAZ est « utopique » dans le sens où elle croit en une intensification du quotidien ou, comme auraient dit les Surréalistes, une pénétration du Merveilleux dans la vie. Mais elle ne peut pas être utopique au vrai sens du mot, nulle part, ou en un lieu-sans-lieu. La TAZ est quelque part. Elle existe à l'intersection de nombreuses forces, comme quelque point de puissance païen à la jonction de mystérieuses lignes de forces, visibles pour l'adepte dans des fragments apparemment disjoints de terrain, de paysage, des flux d'air et d'eau, des animaux. Aujourd'hui les lignes ne sont pas toutes gravées dans le temps et l'espace. Certaines n'existent qu'à « l'intérieur » du Web, bien qu'elles croisent aussi des lieux et des temps réels. Certaines sont peut-être « non ordinaires », en ce sens qu'il n'existe aucune convention permettant de les quantifier. Il serait sans doute plus aisé de les étudier à la lumière de la science du chaos qu'à celle de la sociologie, des statistiques, de l'économie etc. Les modèles de forces qui génèrent la TAZ ont quelque chose de commun avec ces « attracteurs étranges » du chaos, qui existent, pour ainsi dire, entre les dimensions.

Par nature, la TAZ se saisit de tous les moyens disponibles pour se réaliser - elle naîtra aussi bien dans une grotte que dans une Cité de l'Espace L5 - mais par-dessus tout, elle vivra, maintenant, ou dès que possible, sous quelque forme suspecte ou délabrée, spontanément, sans égard pour l'idéologie ou même l'anti-idéologie. Elle utilisera l'ordinateur parce que l'ordinateur existe, mais elle se servira aussi de pouvoirs qui sont si éloignés de l'aliénation ou de la simulation qu'ils lui garantissent un certain paléolitisme psychique, un esprit chamanique primordial qui « infectera » le Net lui-même (le vrai sens du Cyberpunk tel que je le comprends). Parce que la TAZ est une intensification, un surplus, un excès, un potlatch, la vie passée à vivre plutôt qu'à simplement survivre (ce shibboleth pleurnichant des années quatre-vingt), elle ne peut être définie ni par la Technologie ni par l'anti-Technologie. Comme quiconque méprise l'ordre établi, elle se contredit elle-même, parce qu'elle veut être, à tout prix, même au détriment de la « perfection », de l'immobilité du final.

Dans l'ةquation de Mandelbrot et sa traduction infographique, nous voyons - dans un univers fractal - des cartes qui sont contenues et en fait cachées dans d'autres cartes, qui sont elles-mêmes cachées dans des cartes, qui sont dans des cartes etc. jusqu'aux limites de la puissance de calcul. A quoi sert donc cette carte qui, dans un sens, est à l'échelle de la dimension fractale ? Que peut-on en faire, si ce n'est admirer son élégance psychédélique ?

Si nous devions imaginer une carte de l'information - une projection cartographique de la totalité du Net - nous devrions y inclure les marques du chaos, celles qui sont déjà visibles, par exemple, dans les opérations de calcul parallèle complexe, les télécommunications, les transferts d'«argent électronique », les virus, la guérilla du hacking etc.

La représentation topographique de ces « zones » de chaos serait similaire à l'ةquation de Mandelbrot, contenues ou cachées dans la carte comme les « péninsules » et qui semblent y « disparaître ». Cette « écriture » - dont une partie se volatilise et une partie s'auto-efface - est le processus même qui compromet déjà le Net ; incomplet, ultimement non contrôlable. Autrement dit, l'équation de Mandelbrot, ou quelque chose de semblable, pourrait s'avérer utile au « complot(8) » pour l'émergence du contre-Net comme processus chaotique, pour une « évolution créatrice » selon le terme de Prigogine. A défaut d'autre chose, l'équation de Mandelbrot est une métaphore pour le « mapping » de l'interface de la TAZ et du Net comme disparition de l'information. Toute « catastrophe » à l'intérieur du Net est un noeud de pouvoir pour le Web et le contre-Net. Le Net souffrira du chaos, tandis que le Web pourrait s'en nourrir.

Soit par le simple piratage de données, soit par un développement plus complexe du rapport réel au chaos, le hacker du Web, le cybernéticien de la TAZ, trouveront le moyen de tirer avantage des perturbations, des ruptures ou des crashs du Net (histoire de produire de l'information à partir de « l'entropie »). En tant que bricoleur, nécrophage de fragments d'information, contrebandier, maître chanteur, peut-être même cyber-terroriste, le pirate de la TAZ oeuvrera à l'évolution de connections fractales clandestines. Ces connections, et l'information différente qui circule entre et parmi elles, formeront des « dérivations de pouvoir » servant l'émergence de la TAZ elle-même - tout comme on doit voler de l'électricité au monopole de l'énergie pour éclairer une maison abandonnée, occupée par des squatters.

Le Web va donc parasiter le Net, afin de produire des situations favorables à la TAZ - mais nous pourrions également concevoir cette stratégie comme une tentative de construction d'un Net alternatif, « libre », qui ne soit plus parasitaire et qui servira de base à une « nouvelle société émergeant de la coquille de l'ancienne ». Pratiquement, le Contre-Net et la TAZ peuvent être considérés comme des fins en soi - mais, théoriquement, ils peuvent aussi être perçus comme des formes de lutte pour une réalité différente.

Ceci étant dit, admettons que l'ordinateur suscite quelques inquiétudes, quelques questions toujours sans réponse, en particulier en ce qui concerne l'Ordinateur Personnel [PC].

L'histoire des réseaux informatiques, des BBSs et des diverses expérimentations de la démocratie électronique a été, jusqu'à maintenant, essentiellement celle du hobbisme. Bien des anarchistes et des libertaires ont une foi profonde dans le PC comme arme de libération et d'auto-libération - mais n'ont pas de gains réels à montrer, pas de liberté palpable.

J'éprouve peu d'intérêt pour une hypothétique classe entrepreneuriale émergente de traiteurs de textes-et-données indépendants, bientôt capable de développer une vaste industrie des chaumières ou de réaliser à la pièce des boulots merdeux pour des corporations et des bureaucraties variées. Qui plus est, il n'est pas nécessaire d'être devin pour prédire que cette « classe » développera sa sous-classe - une sorte de lumpen yuppetariat : des femmes au foyer, par exemple, qui alimenteront leur famille avec des « revenus secondaires » en transformant leur foyer en atelier électronique, petites dictatures du Travail où le « patron » est un réseau informatique.

Je ne suis pas davantage impressionné par le type d'information et de services proposés par les réseaux « radicaux » actuels. Il existe quelque part, nous dit-on, une « économie de l'information ». Peut-être. Mais l'information échangée dans ces BBSs « alternatifs », semble se limiter à du techno-blabla. Est-ce une économie ? Ou plutôt un passe temps pour enthousiastes ? D'accord, les PCs ont engendré une autre « révolution de l'imprimerie », d'accord, les réseaux marginaux évoluent, d'accord, je peux désormais tenir six conversations téléphoniques en même temps ; mais quelle différence cela fait-il dans ma vie de tous les jours ?

Franchement, j'avais déjà accès à un tas de données pour enrichir mes perceptions, que ce soit par les livres, les films, la télé, le théâtre, le téléphone, la Poste, des états de conscience altérés etc. Ai-je vraiment besoin d'un PC pour en obtenir encore plus ? Vous m'offrez de l'information secrète ? OK... c'est tentant, mais alors je demande des secrets merveilleux et pas simplement des numéros rouges ou le trivial des politiciens et des flics. Je veux surtout que l'ordinateur m'offre des informations liées aux biens véritables - aux « bonnes choses de la vie », comme le dit le Préambule IWW. Et puisque j'accuse ici les hackers et les BBSers de rester dans un flou intellectuel, je dois moi-même descendre des nuages baroques de la Théorie et de la Critique et expliquer ce que j'entends par « biens véritables ».

Disons que pour des raisons à la fois politiques et personnelles, je désire une bonne nourriture, meilleure que celle que je peux obtenir du Capitalisme, non polluée, encore bénie d'arômes forts et naturels. Et pour compliquer le jeu, imaginons que la nourriture que je désire ardemment soit illégale - par exemple du lait non pasteurisé ou encore ce fruit cubain exquis, le mamey, qui ne peut pas être importé frais aux ةtats-Unis parce que sa graine est hallucinogène (du moins c'est ce qu'on m'a dit). Je ne suis pas fermier. Disons que je suis importateur de parfums et d'aphrodisiaques rares, et affinons le jeu en supposant que la plus grande partie de mon stock est également illégal. Ou disons que je veuille simplement échanger mes services en traitement de texte contre quelques navets organiques, mais que je refuse de faire le rapport de mes transactions au fisc (comme la loi m'y oblige, croyez-le ou non !). Ou encore que je souhaite rencontrer d'autres êtres humains pour des pratiques consensuelles, mais illégales, de plaisir mutuel (il y a eu quelques tentatives, mais tous les BBSs pornos durs ont été neutralisés - à quoi sert un underground avec une sécurité nulle ?). En bref, supposons que j'en ai plein le dos de la pure information, du fantôme dans la machine. Selon vous, les ordinateurs devraient déjà être capables d'assouvir mes désirs de nourriture, de drogue, de sexe, d'évasion fiscale. Soit ! Mais alors pourquoi est-ce que ça ne se produit pas ?

La TAZ a été, est et sera, avec ou sans ordinateur. Mais le fait qu'elle atteigne son plein potentiel est moins une question de combustion spontanée qu'un phénomène d'«Iles sur le Net ». Le Net, ou plutôt le contre-Net, contient la promesse d'une TAZ intégrale, un plus qui augmentera son potentiel, un « saut quantique » (bizarre comme cette expression a fini par signifier un grand saut) dans la complexité et le sens. La TAZ doit maintenant exister à l'intérieur d'un monde d'espace pur, le monde des sens. Liminaire, évanescente même, la TAZ doit combiner information et désir pour mener à bien son aventure (son « à venir »), pour s'emplir jusqu'aux frontières de sa destinée, se saturer de son propre devenir.

L'Ecole Néo-paléolithique a peut-être raison lorsqu'elle affirme que toute forme d'aliénation et de médiation doit être détruite ou abandonnée avant que nos buts ne soient atteints - ou encore, il se peut que la véritable anarchie ne se réalisera que dans l'Espace, comme l'affirment certains futuro-libertaires. Mais la TAZ ne se soucie guère du « a été » ou du « sera ». Elle s'intéresse aux résultats - raids réussis sur la réalité consensuelle, échappées vers une vie plus intense et plus abondante. Si l'ordinateur n'est pas utilisable pour ce projet, alors il devra être rejeté. Pourtant, mon intuition me dit que le contre-Net est déjà en gestation, qu'il existe peut-être déjà - mais je ne peux pas le prouver. J'ai fondé la théorie de la TAZ en grande partie sur cette intuition. Bien sûr le Web implique aussi des réseaux d'échange non-informatisés comme le samizdat, le marché noir etc. - mais le vrai potentiel de la mise en réseau non hiérarchique de l'information désigne l'ordinateur comme l'outil par excellence. Maintenant j'attends que les hackers me prouvent que j'ai raison, que mon intuition est bonne. Alors où sont mes navets ?

« Partis pour Croatan ».

Nous n'avons aucune envie de définir la TAZ ou d'élaborer des dogmes sur la manière dont elle doit être créée. Nous nous contentons de dire qu'elle a été, qu'elle sera et qu'elle est en devenir. Il serait alors plus intéressant et plus utile d'examiner quelques TAZs passées et présentes, et d'envisager ses manifestations futures ; en évoquant quelques prototypes, nous pourrions être à même d'apprécier l'étendue possible de l'ensemble, et d'apercevoir éventuellement un « archétype ». Abandonnant toute tentative d'encyclopédisme, nous adopterons une technique d'éparpillement, une mosaïque d'aperçus, en commençant tout à fait arbitrairement avec le xvie-xviie siècle et la colonisation du Nouveau Monde.

L'ouverture du « nouveau » monde fut conçue d'emblée comme une opération occulte. Le mage John Dee, conseiller spirituel d'Elizabeth I, semble avoir inventé le concept d'«impérialisme magique », et avoir contaminé de fait une génération entière. Halkyut et Raleigh tombèrent sous son charme, et Raleigh usa de ses contacts avec « l'Ecole de la Nuit » - une kabbale de penseurs avancés, d'aristocrates et d'adeptes - pour pousser la cause de l'exploration, de la colonisation et de la cartographie. La Tempête de Shakespeare était une pièce de propagande pour la nouvelle idéologie et la Colonie Roanoke fut sa première vitrine expérimentale.

La vision alchimiste du Nouveau Monde associa celui-ci à la materia primera ou hylè, à l'«état de Nature », à l'innocence et au tout-est-possible (« Virgin-ia »), un chaos que l'adepte transmuerait en « or », c'est-à-dire en perfection spirituelle aussi bien qu'en abondance matérielle.

Mais cette vision alchimiste relève également d'une fascination actuelle pour l'originel, une sympathie rampante, un sentiment d'envie pour sa forme sans-forme, et qui prend pour cible le symbole de « l'Indien » : « L'Homme » à l'état de nature, non corrompu par le « gouvernement ». Caliban, l'Homme Sauvage, est comme un virus qui habite la machine même de l'Impérialisme Occulte. Les humains forêt/animaux sont investis d'emblée du pouvoir magique du marginal, du méprisé et de l'exclu. D'un côté Caliban est laid, et la Nature est une « étendue sauvage hurlante ». De l'autre, Caliban est noble et sans chaînes et la Nature est un Eden. Cette fracture dans la conscience européenne précède la dichotomie Romantique/Classique ; elle s'est enracinée dans la Haute Magie de la Renaissance. La découverte de l'Amérique (l'Eldorado, la Fontaine de Jouvence) l'a cristallisée, et elle a pris forme dans les schémas réels de la colonisation.

ہ l'école primaire on a appris aux Américains que les premières colonies de Roanoke avaient échoué ; les colons disparurent, ne laissant derrière eux que ce message cryptique : « Partis pour Croatan ». Des récits ultérieurs d'«indiens-aux-yeux-gris » furent classés légendes. Les textes laissent supposer que ce qui se passa véritablement, c'est que les indiens massacrèrent les colons sans défense. Pourtant « Croatan » n'était pas un Eldorado, mais le nom d'une tribu voisine d'indiens amicaux. Apparemment la colonie fut simplement déplacée de la côte vers le Grand Marécage Lugubre et absorbée par cette tribu. Les indiens-aux-yeux-gris étaient réels - ils sont toujours là et s'appellent toujours les Croatans.

Ainsi - la toute première colonie du Nouveau Monde choisit de renoncer à son contrat avec Prospero (Dee/Raleigh/l'Empire) et de suivre Caliban chez l'Homme Sauvage. Ils désertèrent. Ils devinrent « Indiens », « s'indigénèrent » et préférèrent le chaos aux effroyables misères de la servitude, aux ploutocrates et intellectuels de Londres.

Là où se trouvait jadis l'«خle de la Tortue », l'Amérique venait au monde, et Croatan resta enfouie dans sa psychè collective. Par-delà la frontière, l'état de nature (i.e. l'absence d'ةtat) prévalut - et dans la conscience du colon, l'option de l'étendue sauvage était toujours latente, la tentation de laisser tomber l'église, le travail de la ferme, l'instruction, les impôts - tous les fardeaux de la civilisation et de « partir pour Croatan » d'une manière ou d'une autre. En outre, quand en Angleterre la révolution fut trahie, tout d'abord par Cromwell, puis par la Restauration, des vagues de Protestants radicaux s'enfuirent ou furent déportés vers le Nouveau Monde (qui était devenu une prison, un lieu d'exil). Antinomiens, Familistes, Quakers fripons, Levellers, Diggers, Ranters furent alors lâchés dans l'ombre occulte de l'étendue sauvage et se précipitèrent pour l'embrasser.

Anne Hutchinson et ses amis n'étaient que les plus connus des Antinomiens (c'est-à-dire les plus élevés socialement) - ayant eu la mauvaise chance d'être impliqués dans la politique de la Colonie de la Baie - mais il est clair qu'il y eut une aile beaucoup plus radicale du mouvement. Les incidents relatés par Hawthorne dans The Maypole of Merry Mount sont rigoureusement historiques ; apparemment les extrémistes avaient décidé d'un commun accord de renoncer au Christianisme et de se convertir au paganisme. S'ils étaient parvenus à s'unir avec leurs alliés indiens, il en aurait résulté une religion syncrétique Antinomienne/ Celtique/Algonquine, une sorte de Santeria nord-américaine du dix-septième siècle.

Sous les administrations plus lâches et plus corrompues des Caraïbes, où les intérêts des rivaux européens avaient laissé de nombreuses îles désertes ou délaissées, les sectaristes purent mieux prospérer. La Barbade et la Jamaïque en particulier ont dû être peuplées par de nombreux extrémistes, et je crois que les influences des Levellers et des Ranters ont contribué à l'«utopie » Boucanière sur l'île de la Tortue. Là, pour la première fois, grâce à Oexmelin, nous sommes en mesure d'étudier en profondeur une proto-TAZ du Nouveau Monde réussie. Fuyant les terribles « avantages » de l'Impérialisme comme l'esclavage, la servitude, le racisme et l'intolérance, les tortures du travail forcé et la mort vivante dans les plantations, les Boucaniers adoptèrent le mode de vie indien, se marièrent avec les Caribéens, acceptèrent les Noirs et les Espagnols comme égaux, rejetèrent toute nationalité, élirent leurs capitaines démocratiquement, et retournèrent à l'«état de Nature ». Après s'être déclarés « en guerre avec le monde entier », ils partirent piller ; leurs contrats mutuels, appelés « Articles », étaient si égalitaires que chaque membre recevait une part entière, et le capitaine pas plus d'une-un-quart ou une-et-demie. Le fouet et les punitions étaient interdits, les querelles étaient réglées par vote ou par duel d'honneur.

Il est tout simplement erroné de la part de certains historiens de stigmatiser les pirates comme de simples brigands des mers ou même des proto-capitalistes. En un sens, c'étaient des « bandits sociaux », bien que leurs communautés de base ne soient pas des sociétés paysannes traditionnelles, mais des « utopies » créées ex nihilo sur des terres inconnues, des enclaves de liberté totale occupant des espaces vides sur la carte. Après la chute de l'île de la Tortue, l'idéal boucanier resta vivant pendant tout « l'آge d'Or » de la Piraterie (1660-1720 environ) et aboutit, par exemple, au peuplement de Belise qui avait été fondée par les Boucaniers. Puis, quand la scène se déplaça à Madagascar - une île qui n'avait pas encore été annexée par un pouvoir impérial et qui n'était gérée que par un ensemble informel de rois natifs (des chefs) désireux de s'allier aux pirates - l'Utopie Pirate atteignit sa plus haute forme.

Le récit que fait Defoe du Capitaine Misson et de la fondation de Libertalia, est peut-être - comme le disent certains historiens - un canular littéraire destiné à faire la propagande des théories radicales Whig (les libéraux anglais), mais il était imbriqué dans L'Histoire générale des plus fameux Pyrates (1724-1728), qui est en grande partie toujours considérée comme véridique et précise. En outre, l'histoire du Capitaine Misson ne fut pas critiquée à la parution du livre, alors que beaucoup d'anciens membres des équipages de Madagascar étaient encore vivants. Il semble que ceux-ci y aient cru, sans aucun doute parce qu'ils avaient connu des enclaves pirates très semblables à Libertalia. Une fois de plus, des esclaves libérés, des natifs, et même des ennemis traditionnels comme les Portugais, avaient été invités à s'unir en toute égalité. (Libérer les bateaux d'esclaves était une préoccupation majeure.) La terre était gérée en commun, les représentants élus pour de courtes durées, le butin partagé ; la doctrine de la liberté était prêchée bien plus radicalement que celle du Sens Commun.

Libertalia espéra durer, et Misson mourut en la défendant(9).Mais la plupart des utopies pirates étaient faites pour être temporaires ; en fait les vraies « républiques » corsaires étaient leurs vaisseaux voguant sous la loi des Articles. Les enclaves terrestres n'avaient pas de loi du tout. Exemple classique, Nassau aux Bahamas, un village balnéaire de cabanes et de tentes, consacré au vin, aux femmes (et probablement aux garçons aussi, si l'on en juge par ce qu'écrit Birge dans Sodomie et Piraterie), aux chansons (les pirates étaient très amateurs de musique et avaient l'habitude de louer des groupes de musiciens pour des croisières entières) et aux pires excès ; il disparut en l'espace d'une nuit lorsque la flotte britannique apparut dans la Baie. Barbe Noire et « Calico Jack » Rackham et sa bande de femmes-pirates partirent vers des rivages plus sauvages et de pires destins, tandis que d'autres acceptèrent le Pardon et se réformèrent. Mais la tradition des Boucaniers subsista à Madagascar, où les enfants sang-mêlés des pirates constituèrent leurs propres royaumes, et dans les Caraïbes, où les esclaves en fuite et les groupes mixtes noir/blanc/ rouge prospérèrent dans les montagnes et l'arrière-pays, sous le nom de « Maroons ». Quand Zora Neale Hurston visita la Jamaïque dans les années vingt (voir son livre Dis à mon cheval), la communauté maroon avait gardé un certain degré d'autonomie et quelques vieux usages populaires. Les Maroons du Surinam quant à eux, pratiquent encore le « paganisme » africain.

Au cours du dix-huitième siècle, l'Amérique du Nord produisit également quelques « communautés tri-raciales isolées », en marge de la société. (Ce terme « clinique » fut inventé par le Mouvement Eugéniste, qui réalisa les premières études scientifiques sur ces communautés. Malheureusement ladite « science » ne fit que servir d'alibi à la haine des pauvres et des « bâtards », et la « solution au problème » fut généralement la stérilisation forcée.) Les noyaux était toujours constitués d'esclaves et de paysans en fuite, de « criminels » (c'est-à-dire les plus pauvres), de « prostituées » (c'est-à-dire les femmes blanches mariées à des non-blancs), et de membres des différentes tribus natives. Parfois, dans certains cas, comme chez les Seminoles et les Cherokees, la structure tribale traditionnelle absorba les nouveaux arrivants ; en d'autres cas, de nouvelles tribus étaient constituées. Ainsi les Maroons du Grand Marais Lugubre, qui vécurent aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, adoptaient les esclaves évadés et fonctionnaient comme des étapes sur l'Underground Railway (les circuits d'évasion des esclaves), servant de centre religieux et idéologique pour les rebelles. La religion était le HooDoo, un mélange d'éléments africains, indigènes et chrétiens, et selon l'historien H. Leaming-Bey, les aînés de la foi et les chefs Maroons du Grand Marais étaient connus comme « The Seven Finger High Glister ».

Les Ramapaughs du nord du New Jersey (incorrectement connus sous le nom de « Jackson Whites ») ont, eux aussi, une généalogie romantique et archétypique : esclaves libérés des soldats hollandais, clans divers du Delaware et de l'Algonquin, habituelles « prostituées », « Hessiens » (une appellation pour les mercenaires britanniques égarés, les déserteurs Loyalistes etc.), et bandes locales de bandits sociaux comme celle de Claudius Smith.

Certains groupes se réclament d'une origine africano-islamique : les Moors du Delaware et les Ben Ishmael, qui émigrèrent du Kentucky en Ohio au milieu du dix-huitième siècle. Les Ishmaels pratiquaient la polygamie, ne buvaient jamais d'alcool, gagnaient leur vie comme ménestrels, se mariaient avec des indiens et adoptaient leurs coutumes et étaient si enclins au nomadisme qu'ils mettaient des roues à leurs maisons. Leur migration annuelle passait par des villes frontières nommées Mecca ou encore Medina. Au dix-neuvième siècle certains d'entre eux épousèrent les idéaux anarchistes et furent la cible des Eugénistes lors d'un pogrom particulièrement pervers de sauvetage-par-extermination. Quelques-unes des toutes premières lois eugénistes furent passées en leur honneur. Ils « disparurent » en tant que tribu dans les années vingt, mais allèrent probablement gonfler les rangs des premières sectes « Islamistes Noires » et du « Moorish Science Temple ».

J'ai moi-même grandi avec les légendes des « Kallikaks » du New Jersey Pine Barrens (et bien sûr avec Lovecraft, un raciste fanatique, fasciné par les communautés isolées). Ces légendes s'avèrent être la mémoire populaire des calomnies eugénistes ; depuis leur quartier général de Vineland (New Jersey), ils ont entrepris les « réformes » habituelles contre « le mélange des gènes » et « la faiblesse d'esprit » dans les Barrens (en publiant entre autres des photographies des Kallikaks, grossièrement et visiblement retouchées sur lesquelles ils ressemblaient à des monstres dégénérés).

Les « communautés isolées » - du moins celles qui ont préservé leur identité jusqu'au vingtième siècle - refusent constamment d'être absorbées par la culture dominante ou par la « sous-culture » noire, au sein de laquelle les sociologues modernes préfèrent les ranger. Dans les années soixante-dix, inspirés par la renaissance des Natifs Américains, un certain nombre de groupes - parmi lesquels les Moors et les Ramapaughs - s'adressèrent au Bureau des Affaires Indiennes (BIA) pour être reconnus comme tribus indiennes. Ils reçurent le soutien des activistes indigènes mais se virent refuser la reconnaissance officielle. Après tout, s'ils avaient obtenu gain de cause, leur victoire aurait pu établir un précédent dangereux pour les marginaux de toutes sortes, des « Peyotistes blancs » et autres Hippies aux nationalistes noirs, ariens, anarchistes et libertaires - une « réserve » pour tout le monde et pour n'importe qui ! Le « Projet Européen » ne peut pas reconnaître l'existence de l'Homme Sauvage - le chaos vert reste une trop grande menace pour le rêve impérial d'ordre.

Les Moors et les Ramapaughs rejetèrent essentiellement l'explication « diachronique » ou historique de leur origine au profit d'une identité « synchronique » fondée sur le « mythe » de l'adoption indienne. Autrement dit, ils s'auto-proclamèrent « Indiens ». Si tous ceux qui veulent « être indien » pouvaient ainsi s'auto-proclamer indien, imaginez quel départ pour Croatan ce serait. Cette vieille ombre occulte hante encore les restes de nos forêts (qui, soit dit en passant, se sont largement accrues dans le Nord-Est depuis les XVIII-XIXe siècles, alors que de vastes étendues de terre cultivée sont retournées à la broussaille. Sur son lit de mort, Thoreau rêvait du retour de « ...Indiens... forêts(10) » : le retour du réprimé).

Les Moors et les Ramapaughs avaient évidemment des raisons bien concrètes pour se vouloir indiens - après tout ils avaient des ancêtres indiens - mais si nous considérions leur auto-proclamation en termes aussi bien « mythiques » qu'historiques nous en apprendrions davantage sur notre quête de la TAZ. Il existe dans les sociétés tribales ce que les anthropologistes appellent le mannenbunden : en changeant de forme, en s'incarnant dans le totem animal (loups garou, chamans jaguar, hommes léopard, sorcières chat etc.), les sociétés totémiques se vouèrent à une identification avec la Nature. Dans le contexte général d'une société coloniale (comme le souligne Taussig dans Chamanisme, Colonialisme et Homme Sauvage), le pouvoir de changer de forme est partie prenante de la culture indigène - ainsi la partie la plus réprimée de la société acquiert un pouvoir paradoxal fondé sur le mythe d'un pouvoir occulte, à la fois redouté et désiré par les colonisateurs. Bien sûr les indiens ont réellement une certaine connaissance occulte ; mais, parce que l'Empire perçoit cette culture indienne comme une sorte d'«état sauvage spirituel », les indiens en sont arrivés à croire de plus en plus consciemment à ce rôle. Même s'ils sont marginalisés, la Marge acquiert une aura magique. Avant l'homme blanc, ils n'étaient que de simples tribus d'individus - ils sont maintenant les « gardiens de la Nature », les habitants de l'«état de Nature ». Finalement le colonisateur lui-même est séduit par ce « mythe ». Chaque fois qu'un Américain veut être en marge de la société ou revenir à la terre, il « devient indien ». Les démocrates radicaux du Massachusetts (descendants spirituels des Protestants radicaux) qui organisèrent la Partie de Thé et crurent réellement que les gouvernements pourraient être abolis (toute la région de Berkshire s'auto-proclama « état de Nature » !), se déguisèrent en « Mohawks ». De cette façon, les colonisateurs qui se trouvèrent soudain en marge de la mère patrie, adoptèrent le rôle des indiens marginaux, cherchant ainsi (d'une certaine façon) à s'approprier leur pouvoir occulte, leur rayonnement mythique. Des Hommes des Montagnes aux Scouts, le rêve de « devenir indien » s'inscrit en filigrane dans l'histoire, la culture et la conscience américaines.

Cette hypothèse est également confortée par l'imagerie sexuelle associée aux groupes « tri-raciaux ». Les « natifs » sont bien sûr toujours immoraux, mais les renégats raciaux et les marginaux sont carrément des pervers-polymorphes. Les Boucaniers étaient des sodomites, les Maroons et les Hommes des Montagnes des dégénérés, les « Jukes and Kallikaks » pratiquaient la fornication et l'inceste (entraînant des mutations telle que la polydactylie), les enfants couraient nus et se masturbaient ouvertement etc. Retourner à un « état de Nature » semble paradoxalement autoriser la pratique de tout acte « non naturel », du moins si l'on en croit les Puritains et les Eugénistes. Et comme dans les sociétés répressives racistes et moralistes beaucoup de gens désirent précisément ces actes licencieux, ils projettent leurs désirs sur les marginalisés, et se convainquent ainsi eux-mêmes qu'ils restent purs et civilisés. De fait, certaines communautés marginalisées rejettent effectivement la moralité du consensus - chez les pirates c'est certain ! - et réalisent sans aucun doute les désirs refoulés de la civilisation. (Ne le feriez-vous pas ?) Devenir « sauvage » est toujours un acte érotique, un acte de nudité.

Avant de quitter le thème des « tri-raciaux isolés », j'aimerais rappeler l'enthousiasme de Nietzsche pour le « mélange des races ». Impressionné par la vigueur et la beauté des cultures hybrides, il proposa le mélange des gènes, non seulement comme une solution au problème de race, mais aussi comme le principe d'une nouvelle humanité, libérée du chauvinisme ethnique et national - sans doute fut-il en cela un précurseur du « nomadisme psychique ». Le rêve de Nietzsche semble toujours aussi éloigné de nous qu'il le fut de lui. Le chauvinisme règne toujours. Les cultures mélangées restent submergées. Mais les zones autonomes des Boucaniers et des Maroons, des Ishmaels et des Moors, des Ramapaughs et des « Kallikaks », ou plutôt leurs histoires respectives, sont révélatrices de ce que Nietzsche aurait pu appeler la « Volonté de Puissance comme Disparition ». Une idée à laquelle il nous faut revenir.

La Musique comme Principe d'organisation.

Entre-temps, tournons-nous vers l'histoire de l'anarchisme classique à la lumière du concept de la TAZ.

Avant la « fermeture de la carte du monde », une grande énergie anti-autoritaire a été investie dans des communes « sécessionnistes » comme celle des Modern Times, Phalanstères et autres. Il est intéressant de noter que certaines d'entre elles n'étaient pas destinées à durer « toujours », mais seulement tant que le projet s'avérerait satisfaisant. Selon les standards Socialistes/Utopiques, ces expériences « échouèrent », et de fait nous savons peu de choses les concernant.

Quand il devint impossible de fuir au-delà des frontières, l'ère des Communes urbaines révolutionnaires commença en Europe. Les Communes de Paris, Lyon et Marseille ne survécurent pas assez longtemps pour endosser un caractère permanent, et on se demande si elles en eurent même jamais l'intention. De notre point de vue, l'élément essentiel de fascination est l'esprit de ces Communes. Pendant et après cette période, les anarchistes adoptèrent la pratique du nomadisme révolutionnaire, passant de soulèvement en soulèvement, veillant à garder vivante en eux l'intensité spirituelle expérimentée au moment de l'insurrection. En fait, certains anarchistes du courant stirnerien/nietzschéen en vinrent à considérer cette activité comme une fin en soi, une manière de toujours occuper une zone autonome, l'interzone qui s'ouvre au beau milieu ou dans le sillage d'une guerre ou d'une révolution (voir la « zone » de Pynchon dans L'Arc en ciel de la Gravité). Ils déclarèrent qu'ils seraient les premiers à se retourner contre toute révolution socialiste réussie. Sauf anarchie universelle, ils n'avaient aucune intention de s'arrêter. Ils accueillirent avec enthousiasme les Soviets libres de la Russie de 1917, qui correspondaient à leur objectif. Mais dès que les bolcheviques trahirent la Révolution, les anarchistes individualistes furent les premiers à reprendre le sentier de la guerre. Après Cronstadt, bien sûr, tous les anarchistes condamnèrent l'«Union Soviétique » (une contradiction dans les termes) et partirent à la recherche de nouvelles insurrections.

L'Ukraine de Makhno et l'Espagne anarchiste étaient conçues pour durer, et malgré les exigences d'une guerre continuelle, elles furent, dans une certaine mesure, des réussites : non qu'elles durèrent « longtemps », mais elles furent organisées avec succès et, sans agression extérieure, elles auraient pu se maintenir. Des expériences de l'entre-deux-guerres, je retiendrais plutôt la folle République de Fiume, beaucoup moins connue et qui n'était pas conçue pour durer.

Gabriele D'Annunzio, poète Décadent, artiste, musicien, esthète, coureur de jupons, pionnier casse-cou de l'aéronautique, sorcier, génie et goujat, émergea de la Première Guerre Mondiale en héros, avec une petite armée à ses ordres : les « Arditi ». En manque d'aventure, il décida de prendre la ville de Fiume à la Yougoslavie et de la donner à l'Italie. Après une cérémonie nécrophage au cimetière de Venise en compagnie de sa maîtresse, il partit conquérir Fiume et y parvint sans difficulté particulière. Mais l'Italie refusa son offre généreuse, et le Premier Ministre le traita de fou.

Vexé, D'Annunzio décida de déclarer l'indépendance et de voir combien de temps il pouvait tenir. Avec un ami anarchiste, il rédigea la Constitution, qui instaurait la musique comme principe central de l'ةtat. La Marine (constituée de déserteurs et de marins unionistes anarchistes milanais) prit le nom d'Uscochi, d'après le nom des pirates disparus qui vécurent sur des îles au large de la côte locale et dépouillèrent les navires vénitiens et ottomans. Les Uscochi modernes réussirent quelques coups fumants : de riches navires marchands italiens offrirent soudain un avenir à la République : de l'argent dans les coffres ! Artistes, bohémiens, aventuriers, anarchistes (D'Annunzio correspondait avec Malatesta), fugitifs et réfugiés apatrides, homosexuels, dandys militaires (l'uniforme - plus tard récupéré par les SS - était noir, orné du crâne et des os croisés pirates), et réformateurs excentriques de toute tendance (y compris Bouddhistes, théosophistes et Védantistes) arrivèrent en foule à Fiume. La fête ne s'arrêtait jamais. Chaque matin d'Annunzio lisait des poèmes et des manifestes depuis son balcon ; chaque soir avait lieu un concert, puis des feux d'artifice. C'était toute l'activité du gouvernement. Dix huit mois plus tard, quand le vin et l'argent vinrent à manquer et que la flotte italienne se montra enfin et balança quelques obus sur le Palais Municipal, personne n'eut l'énergie de résister.

D'Annunzio, comme bon nombre d'anarchistes italiens, vira ensuite au fascisme - en fait Mussolini (l'ex-syndicaliste) séduisit lui-même le poète. Quand D'Annunzio comprit son erreur, il était trop tard. Alors qu'il était déjà vieux et malade, le Duce le fit assassiner - jeter de son balcon - et en fit un « martyr ». Bien que Fiume n'ait pas le sérieux de l'Ukraine libre ou de Barcelone, elle nous en apprend probablement plus sur certains aspects de notre recherche. C'était, d'une certaine manière, la dernière des utopies pirates (ou le seul exemple moderne) - et peut-être même la toute première TAZ moderne.

Je crois que si l'on compare Fiume avec le soulèvement de Paris en 1968 (ou les insurrections urbaines italiennes du début des années soixante-dix), ou encore avec les communautés de la contre-culture américaine et leurs influences anarcho-Nouvelle Gauche, on peut relever quelques similitudes : l'importance de la théorie esthétique (voir les Situationnistes) et ce que l'on pourrait appeler « les économies pirates » - vivre bien sur le surplus de la surproduction sociale -, jusqu'à la popularité des uniformes militaires bigarrés et la musique comme facteur social révolutionnaire ; enfin un air finalement commun d'impermanence, une aptitude à bouger, à changer de forme, à se re-localiser dans d'autres universités, d'autres montagnes, des ghettos, des usines, des maisons, des fermes abandonnées, ou même dans d'autres niveaux de réalité. Personne n'essayait d'imposer encore la énième Dictature Révolutionnaire, ni à Fiume, ni à Paris, ni à Millbrook. Soit le monde changerait, soit il ne changerait pas. En attendant continuons à bouger et à vivre intensément.

En 1919, le Soviet de Munich (ou la République du Conseil), présenta quelques-uns des aspects de la TAZ, même si - comme la plupart des révolutions - ses buts avoués n'étaient pas exactement « temporaires ». La participation de Gustave Landauer - comme Ministre de la Culture - de Silvio Gesell - Ministre de l'Economie - et de quelques autres socialistes anti-autoritaires et libertaires extrémistes, comme les poètes et dramaturges Ernst Toller et Ret Marut (le romancier B. Traven), conféra au Soviet un net parfum d'anarchie. Landauer, qui avait passé des années dans l'isolement - pour travailler sur sa grande synthèse de Nietzsche, Proudhon, Kropotkine, Stirner, Meister Eckardt, les mystiques radicaux et les volk-philosophes romantiques - savait depuis le début que le Soviet était voué à l'échec ; il espérait simplement qu'il durerait assez longtemps pour être compris. Kurt Eisner, le fondateur martyr du Soviet, croyait littéralement que les poètes et la poésie devaient être à la base de la révolution. On élabora des plans pour consacrer une bonne partie de la Bavière à une expérience d'économie anarcho-socialiste et de communauté. Landauer fit des propositions pour un système d'Ecole Libre et de Théâtre du Peuple. Le soutien au Soviet resta confiné aux travailleurs les plus pauvres, aux banlieues bohémiennes de Munich et à des groupes comme les WanderVogel (le mouvement néo-romantique de la jeunesse), les juifs radicaux (comme Buber), les Expressionnistes et autres marginaux.

C'est pourquoi les historiens le considèrent comme une « République de Comptoir » et minimisent sa signification en lui opposant celle des participations Marxiste et Spartakiste aux révolutions allemandes de l'après-guerre. Dépassé par les Communistes, et finalement assassiné par des soldats diligentés par la société occulte/ fasciste Thule, Landauer mérite qu'on se souvienne de lui comme d'un saint. Pourtant même les anarchistes d'aujourd'hui ont tendance à ne pas le comprendre et le condamnent pour s'être « vendu » à un « gouvernement socialiste ». Si le Soviet avait duré ne serait ce qu'une année, on pleurerait au souvenir de sa beauté - mais avant même que les premières fleurs de ce Printemps ne soient fanées, le Geist et l'âme de la poésie avaient été écrasés, et nous avons oublié. Imaginez le bonheur de respirer l'air d'une ville où le Ministre de la Culture vient d'annoncer que les écoliers vont bientôt étudier les oeuvres de Walt Whitman. « Ah ! for a time machine... »

La Volonté de puissance comme Disparition

Foucault, Baudrillard et consorts ont longuement discuté des différents modes de « disparition ». Je voudrais suggérer ici que la TAZ est dans un certain sens une tactique de la disparition.

Quand les Théoriciens parlent de la disparition du Social, ils expriment d'une part l'impossibilité d'une « Révolution Sociale », et d'autre part l'impossibilité de « l'ةtat » - l'abîme du pouvoir, la fin du discours du pouvoir. La question anarchiste dans ce cas devrait être : pourquoi se soucier d'affronter un « pouvoir » qui a perdu toute signification et qui n'est plus que pure Simulation ? De tels affrontements ne produiront que d'horribles et dangereux spasmes de violence de la part des têtes pleines de merde-en-guise-de-cerveau qui ont hérité des clés de toutes les armureries et toutes les prisons. (Peut-être n'est-ce qu'une grossière incompréhension américaine de la sublime et subtile Théorie Franco-Germanique. Si c'est le cas, tant pis ; qui a dit qu'il fallait comprendre une idée pour s'en servir ?)

Telle que je la comprends, la disparition semble être une option radicale tout à fait logique pour notre époque et nullement un désastre ou une mort du projet radical. Contrairement à l'interprétation nihiliste morbide de la Théorie Franco-Germanique, j'entends miner celle-ci pour l'exploiter à des fins stratégiques au service d'une « révolution de la vie quotidienne » de tous les instants : une lutte que rien ne peut arrêter, pas même l'ultime échec de la révolution politique ou sociale, parce que rien, hormis la fin du monde, ne peut mettre fin à la vie quotidienne, ni à nos aspirations aux bonnes choses, au Merveilleux. Comme le disait Nietzsche, si le monde pouvait finir, logiquement il l'aurait déjà fait ; s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il ne finit pas. Ou, selon la formule d'un soufi, peu importe le nombre de pintes de vin interdit que nous buvons, nous emporterons notre soif furieuse dans l'éternité.

Zerzan et Black ont tous deux noté quelques « éléments du Refus » (selon le terme de Zerzan), qui apparaissent d'une certaine manière comme les symptômes d'une culture radicale de la disparition, en partie inconscients mais en partie conscients, et qui influencent bien plus les gens qu'aucune idée gauchiste ou anarchiste. Ces gestes vont contre les institutions et sont, en ce sens, « négatifs », mais tout geste négatif suggère aussi une tactique « positive » pour remplacer plutôt que simplement refuser l'institution honnie.

Par exemple, le geste négatif contre la mise à l'école est « l'analphabétisme volontaire ». Etant donné que je ne partage pas la vénération libérale pour l'alphabétisation, au nom de l'amélioration sociale, je ne peux pas vraiment m'associer aux cris de consternation que l'on entend partout à ce sujet : j'ai de la sympathie pour les enfants qui refusent les livres et les ordures qu'ils contiennent. Cependant, il y a des alternatives positives qui ont recours à cette même énergie de la disparition. L'école à la maison et l'apprentissage de l'artisanat, comme l'absentéisme scolaire, ont pour effet d'échapper à la prison de l'école. Le piratage informatique est une autre forme d'«éducation » assez proche de l'«invisibilité ».

Contre la politique, un geste négatif de masse consiste tout simplement à ne pas voter. L'«apathie » (c'est-à-dire le sain ennui du Spectacle éculé), éloigne la moitié de la nation des urnes ; l'anarchie n'a jamais obtenu autant ! (Pas plus qu'elle n'avait à voir avec l'échec du dernier Recensement). Là encore, il y a des parallèles positives : le « réseautage » comme alternative à la politique est pratiqué à bien des niveaux de la société, et l'organisation non hiérarchique a atteint une grande popularité, même en dehors du mouvement anarchiste, simplement parce que ça marche. (ACT UP et Earth First ! en sont deux exemples. Les Alcooliques Anonymes en est un autre, aussi bizarre que cela puisse paraître.)

Le refus du Travail peut prendre la forme de l'absentéisme, de l'ivresse sur le lieu de travail, du sabotage, et de la pure inattention - mais il peut aussi faire naître de nouveaux modes de rébellion : davantage d'auto-emploi, la participation à l'économie « noire » et au lavoro nero, les magouilles des chômeurs et autre options illégales, culture d'herbe etc. - autant d'activités plus ou moins « invisibles » comparées aux tactiques traditionnelles d'affrontement de la gauche, comme la grève générale.

Refus de l'Eglise ? Eh bien, « l'acte négatif » ici consiste probablement à... regarder la télévision. Mais les alternatives positives incluent toutes sortes de formes non autoritaires de spiritualité, du Christianisme « sans église » au néo-paganisme. L'Amérique marginale regorge de ce que j'aime bien appeler des « Religions libres » - autant de petits cultes auto-créés, mi-sérieux/mi-délirants, influencés par des courants tels que le Discordianisme et l'anarcho-Taoïsme - qui proposent une « quatrième voie en pleine croissance », échappant aux églises traditionnelles, aux bigots télévangélistes et au consumérisme froid du New Age. On peut également dire que le principal refus de l'orthodoxie, consiste à créer des « moralités privées » au sens nietzschéen : la spiritualité des « esprits libres ».

Le refus négatif du Foyer est « le sans-logisme », que nombre de ceux qui ne souhaitent pas être contraints à la nomadologie perçoivent comme une forme d'exclusion. Mais le « sans-logisme » peut, d'une certaine manière, être une vertu, une aventure - c'est du moins ainsi qu'il est perçu par l'énorme mouvement international des squatters, nos routards modernes.

Le refus négatif de la Famille est évidemment le divorce, ou autre symptôme de « rupture ». L'alternative positive naît de la prise de conscience que la vie peut être plus heureuse sans la famille nucléaire ; à partir de là s'épanouissent des centaines de fleurs - du parent unique au mariage de groupe et au groupe d'affinité érotique. Le « Projet Européen » mène un combat d'arrière-garde pour défendre la « Famille » - la misère oedipienne est au centre du Contrôle. Les alternatives existent - mais elles doivent rester cachées, en particulier depuis la Guerre contre le Sexe des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix.

Où est le refus de l'Art ? « L'acte négatif » ne réside pas dans le nihilisme stupide de la « Grève de l'Art(11) », ou dans la dégradation d'une peinture célèbre - il se trouve dans l'ennui quasi universel qui gagne tout le monde à la simple mention du mot. En quoi consisterait l'«acte positif » ? Est-il possible d'imaginer une esthétique qui n'engage pas, qui se dégage elle-même de l'Histoire et même du Marché ? ou au moins qui tende vers cela ? Qui voudrait remplacer la représentation par la présence ? Comment la présence peut-elle se faire ressentir dans (ou à travers) la représentation ?

« La linguistique du Chaos » révèle une présence qui échappe continuellement à toutes les prescriptions du langage et des systèmes de sens ; une présence élusive, évanescente, latîf (« subtile », un terme de l'alchimie soufie) - l'Attracteur ةtrange autour duquel les mèmes s'accumulent, chaotiquement, en nouveaux ordonnancements spontanés. Nous avons ici une esthétique du territoire-frontière entre le chaos et l'ordre, la marge, la zone de « catastrophe » où la panne du système équivaut à une soudaine illumination (voir annexe I).

La disparition de l'artiste est, en termes situationnistes, « la suppression et la réalisation de l'art ». Mais d'où disparaissons-nous ? Est-ce que jamais on nous verra et on nous entendra à nouveau ? Nous partons pour Croatan - quel est notre destin ? Tous nos arts sont un mot d'adieu à l'histoire - « Partis pour Croatan » - mais où est Croatan, et que ferons-nous là-bas ?

En premier lieu nous ne parlons pas ici de disparaître littéralement du monde et de son avenir : pas de retour dans le temps vers une « société de loisir originel » paléolithique, pas d'utopie éternelle, pas de retraite dans les montagnes, pas d'île ; pas non plus d'utopie post-Révolutionnaire - et plus probablement pas de Révolution du tout ! - pas de disparition volontaire (vonu(12)), pas de Stations Spatiales anarchistes - nous n'acceptons pas non plus la « disparition baudrillardienne » dans le silence d'une hyperconformité ironique. Je n'ai rien contre les Rimbauds qui fuient l'Art pour quelque possible Abyssinie. Mais on ne peut pas construire une esthétique, même de la disparition, sur le simple acte de ne jamais revenir. En affirmant que nous ne sommes pas une avant-garde, et qu'il n'y a pas d'avant-garde, nous avons écrit notre « Partis pour Croatan » - la question qui se pose alors est : comment envisager la « vie quotidienne » à Croatan ? surtout si nous ne savons pas si Croatan existe dans le Temps (à l'آge de Pierre ou de la Post-Révolution) ou dans l'Espace, en tant qu'utopie, ville oubliée du Midwest, ou Abyssinie ? Où et pour quand est le monde de la créativité sans médiation ? S'il peut exister, il existe réellement - mais peut-être seulement comme une sorte de réalité alternative que nous n'aurions pas encore appris à percevoir. Où chercherions-nous les graines de cet autre monde - les mauvaises herbes qui lézardent nos trottoirs ? Quels sont les indices, les bonnes directions ? Le doigt pointé vers la lune ?

Je crois, ou du moins j'aimerais dire que la seule solution à la « suppression et à la réalisation » de l'Art réside dans l'émergence de la TAZ. Je rejetterais fermement la critique selon laquelle la TAZ n'est « rien d'autre qu'une oeuvre d'art », même si elle en a quelques-uns des atours. Je suggère que la TAZ est le seul « temps » et le seul « espace » où l'art peut exister, pour le pur plaisir du jeu créatif, et comme une réelle contribution aux forces qui permettent à la TAZ de s'agréger et de se manifester.

Dans le Monde de l'Art, l'Art est devenu une marchandise ; mais plus profondément encore, il y a le problème de la re-présentation elle-même et le refus de toute médiation. Dans la TAZ, l'art-marchandise est tout simplement impossible ; il sera au contraire une condition de vie. La médiation est plus difficile à dépasser, mais la suppression des barrières entre artistes et « utilisateurs » d'art tendra vers une situation où (comme l'a décrit A. K. Coomaraswamy) « l'artiste n'est pas une personne particulière, mais toute personne est un artiste particulier ».

En résumé : la disparition n'est pas nécessairement une « catastrophe » - excepté au sens mathématique d'un « soudain changement topologique ». Tous les gestes positifs énumérés ici semblent impliquer différents degrés d'invisibilité et non le traditionnel affrontement révolutionnaire. La « Nouvelle Gauche » n'a jamais vraiment cru en sa propre existence avant de se voir aux infos du soir. A l'opposé, la Nouvelle Autonomie infiltrera les médias ou les subvertira de l'intérieur - sans quoi elle ne sera jamais « vue » du tout. La TAZ existe non seulement au-delà du Contrôle, mais par-delà la définition, au-delà de l'acte ervissant de voir et de nommer, par-delà la compréhension de l'ةtat, par-delà l'apasstitude de l'ةtat à voir.

Des trous-à-rats dans la Babylone de l'Information.

La tactique radicale consciente de la TAZ émergera sous certaines conditions :

1. La libération psychologique. C'est-à-dire que nous devons réaliser (rendre réels) les moments et les espaces où la liberté est non seulement possible mais actuelle. Nous devons savoir de quelles façons nous sommes opprimés, et aussi de quelles façons nous nous auto-réprimons, ou nous nous prenons au piège d'un fantasme dont les idées nous oppriment. Le travail, par exemple est une source de misère bien plus actuelle pour la plupart d'entre nous, que la politique législative. L'aliénation est beaucoup plus dangereuse que de vieilles idéologies surannées, édentées et mourantes. S'accrocher mentalement à des « idéaux » - qui s'avèrent n'être en fait que de pures projections de notre ressentiment et de notre impression d'être des victimes - ne fera jamais avancer notre projet. La TAZ n'est pas le présage d'une quelconque Utopie Sociale toujours à venir, à laquelle nous devons sacrifier nos vies pour que les enfants de nos enfants puissent respirer un peu d'air libre. La TAZ doit être la scène de notre autonomie présente, mais elle ne peut exister qu'à la condition que nous nous reconnaissions déjà comme des êtres libres.

2. Le contre-Net doit s'étendre. A l'heure actuelle, il est plus une abstraction qu'une réalité. L'échange d'information des fanzines et des BBSs fait partie du travail de base nécessaire de la TAZ, mais une faible part de cette information a trait aux biens concrets ou aux services utiles à la vie autonome. Nous ne vivons pas dans le Cyberespace ; en rêver serait tomber dans la CyberGnose, dans la fausse transcendance du corps. La TAZ est un espace physique : nous y sommes ou nous n'y sommes pas. Tous les sens doivent être impliqués. D'une certaine manière, le Web est un sens nouveau, mais il doit s'ajouter aux autres - on ne doit pas, comme dans une piètre parodie de transe mystique, éliminer les autres. La totale réalisation du complexe-TAZ serait impossible sans le Web. Mais le Web n'est pas une fin en soi. C'est une arme.

3. L'appareil de Contrôle - « l'ةtat » - doit (ou c'est ce que nous devons croire) continuer simultanément à se déliter et se pétrifier, il doit suivre son cours actuel où une rigidité hystérique vient de plus en plus masquer un vide, un abîme du pouvoir. A mesure que le pouvoir « disparaît », notre volonté de pouvoir doit être la disparition.

Quant à savoir si la TAZ doit être envisagée « simplement » comme une oeuvre d'art, nous en avons déjà discuté. Mais, demanderez-vous aussi, n'est-ce qu'un pauvre trou à rats dans la Babylone de l'Information, ou plutôt un labyrinthe de tunnels de plus en plus interconnectés, et uniquement voué à l'impasse économique d'un parasitisme pirate ? Je répondrai que je préfère être un rat dans le mur qu'un rat dans une cage - mais j'insisterai aussi sur le fait que la TAZ transcende ces catégories.

Un monde dans lequel la TAZ réussirait à prendre racine ressemblerait au monde imaginé par p. m. dans son roman bolo'bolo(13).La TAZ est peut-être une « proto-bolo ». Et pour autant que la TAZ existe maintenant, elle est beaucoup plus que la négativité mondaine ou que la marginalité de la contre-culture. Nous avons souligné l'aspect festif de l'instant non Contrôlé qui adhère en auto-organisation spontanée, mais brève. C'est une « épiphanie » - une expérience forte aussi bien au niveau social qu'individuel.

La libération se réalise dans la lutte - c'est l'essence de la « victoire sur soi » de Nietzsche. Cette thèse peut également prendre pour signe son idée de l'errance. C'est le concept précurseur de la dérive, au sens situationniste et de la définition de Lyotard du travail de dérive. Nous pouvons apercevoir une géographie complètement nouvelle, une sorte de carte de pèlerinage sur laquelle on a remplacé les lieux saints par des expériences maximales et des TAZs : une science réelle de la psychotopographie, que l'on pourrait peut-être appeler « géo-autonomie » ou « anarchomancie ».

La TAZ implique une certaine sauvagerie, une évolution du domestique au sauvage, un « retour » qui est aussi un pas en avant. Elle implique également un « yoga » du chaos, un projet d'organisation plus « raffinée » (de la conscience ou simplement de la vie), que l'on approche en « surfant la vague du chaos », du dynamisme complexe. La TAZ est un art de vivre en perpétuel essor, sauvage mais doux - un séducteur, pas un violeur, un contrebandier plutôt qu'un pirate sanguinaire, un danseur et pas un eschatologiste.

Admettons que nous ayons participé à des fêtes où, l'espace d'une nuit, une république de désirs gratifiés a été atteinte. Ne devrions-nous pas admettre que la politique de cette nuit a pour nous plus de force et de réalité que celle du gouvernement américain tout entier ? Quelques-unes des « fêtes » que nous avons citées ont duré deux ou trois années. Est-ce quelque chose qui mérite d'être imaginé, qui mérite qu'on se batte pour elle ? Etudions l'invisibilité, le nomadisme psychique, travaillons avec le Web - qui sait ce que nous atteindrons ?

Annexe I - La Linguistique du Chaos

Pas encore une science mais une proposition : que certains problèmes linguistiques puissent être résolus en considérant le langage comme un système dynamique complexe, un « champ chaotique ».

Parmi toutes les réponses à la linguistique de Saussure, nous en retiendrons deux : la première, « l'antilinguistique », dont la piste, dans la période moderne, suit le départ de Rimbaud pour l'Abyssinie, Nietzsche - « je crains que nous ne nous libérions jamais de Dieu, tant que nous continuerons de croire à la grammaire » -, dada, « la Carte n'est pas le territoire14) » de Korzybski, les cut-ups de Burroughs et « la traversée dans la Chambre Grise », ou encore Zerzan attaquant le langage lui-même comme représentation et comme médiation.

La seconde, la linguistique de Chomsky avec sa croyance en une « grammaire universelle » et ses diagrammes-arbres, qui constitue (je le crois) une tentative de sauvetage du langage par la découverte de ses « invariants cachés ». Assez similaire à la tentative de certains scientifiques voulant « sauver » la physique de l'«irrationalité » de la mécanique quantique. On aurait attendu Chomsky l'anarchiste du côté des nihilistes, mais en fait sa belle théorie a plus de choses en commun avec Platon ou avec le soufisme. La métaphysique traditionnelle décrit le langage comme une pure lumière brillant à travers le verre coloré des archétypes ; Chomsky parle de grammaires « innées ». Les mots sont des feuilles, les phrases des branches, les langues maternelles des membres, les familles de langage des troncs, et les racines sont au « paradis »... ou dans l'ADN. J'appelle ça de l'«hermétalinguistique » - hermétique et métaphysique. Il me semble que le nihilisme (ou la « Heavy-métalinguistique » en hommage à Burroughs) ait conduit le langage dans une impasse et l'ait dangereusement exposé à l'«impossible » (un tour de force, mais un tour de force déprimant). Chomsky, lui, tient jusqu'au bout la promesse et l'espoir d'une révélation de dernière minute, ce qui me paraît tout aussi difficile à accepter. Moi aussi j'aimerais bien « sauver » le langage, mais sans avoir recours à un quelconque « esprit », à une prétendue règle divine, à une martingale universelle.

Mais revenons à Saussure et à ses notes, publiées à titre posthume, sur les anagrammes dans la poésie latine : nous y trouvons quelques allusions à un processus échappant, d'une certaine manière, à la dynamique signe/signifié. Saussure s'est trouvé confronté à la suggestion d'une sorte de métalinguistique qui se produit à l'intérieur du langage, et non pas issue d'un impératif catégorique imposé de l'extérieur. Dès que le langage se met à jouer, comme dans les poèmes acrostiches qu'il a étudiés, il entre en résonance - une résonance dont la complexité s'auto-amplifie. Saussure a tenté de quantifier les anagrammes, mais ses statistiques lui échappaient (comme si quelque équation non linéaire intervenait). Il voyait des anagrammes partout, même dans la prose latine, et commençait à se demander s'il n'avait pas des hallucinations - ou si les anagrammes relevaient d'un processus conscient naturel de la parole. Il abandonna le projet.

Je me pose la question : si ces données étaient digérées par un ordinateur, parviendrions-nous à modéliser le langage en terme de systèmes dynamiques complexes ? Alors les grammaires ne seraient pas innées, mais émergeraient du chaos comme des « ordres supérieurs » évoluant spontanément - au sens de l'«évolution créatrice » de Prygogine. Les grammaires pourraient être des « attracteurs étranges », comme le motif caché qui est la « cause » de l'anagramme - des motifs qui sont réels mais n'ayant d'«existence » que par la manifestation de sous-motifs. Si le sens est insaisissable, c'est peut-être parce que la conscience elle-même, et donc le langage, est fractale.

Je trouve cette théorie bien plus anarchiste que l'antilinguistique ou la conception de Chomsky. Elle suggère que le langage dépasse la représentation et la médiation, non parce qu'il est inné, mais parce qu'il est chaos. Elle suggère que toutes les expériences dadaïstes (Feyerabend qualifiait son école d'épistémologie scientifique d'«anarchiste-dada »), la poésie sonore, le geste, les cut-ups, les langages d'animaux etc. - tout cela concourrait non pas à découvrir ou à détruire le sens, mais à le créer. Le nihilisme désigne obscurément un langage créant « arbitrairement » du sens. La linguistique approuve joyeusement, mais ajoute que le langage peut dépasser le langage, que du déclin et de la confusion tyrannique de la sémantique, il peut créer de la liberté.

Annexe II - Hédonisme Appliqué

La Bande à Bonnot était végétarienne, et ne buvait que de l'eau. Ils eurent une mauvaise (quoique pittoresque) fin. La consommation des légumes et de l'eau, qui sont en soi d'excellentes choses - du pur zen - ne devraient pas être un martyre mais une épiphanie. Le déni de soi comme praxis radicale, l'impulsion de Leveller, un goût d'obscurité millénariste - et ce courant dans la Gauche refleurit historiquement, comme le fondamentalisme néo-puritain et les réactions moralisantes de notre décade. La Nouvelle Ascèse, qu'elle soit pratiquée par des dingues de la santé anorexiques, des sociologues-policiers aux lèvres pincées, des nihilistes-centre-ville bon chic bon genre, des baptistes fascistes fait maison, des torpilles socialistes, des Républicains anti-drogue... a dans tous les cas le même moteur : le ressentiment.

Pour affronter l'anesthésie persiflante contemporaine, nous érigerons une galerie de prédécesseurs, des héros qui continuent la lutte contre la mauvaise conscience mais qui savent encore faire la fête, une équipe génétique géniale, une catégorie rare et difficile à définir, des grands esprits, pas seulement à la recherche de la Vérité, mais de la vérité du plaisir, sérieux mais sachant boire, que leur heureuse disposition ne rendent pas paresseux mais aigus, brillants mais pas tourmentés. Imaginez un Nietzsche avec une bonne digestion. Pas les ةpicuriens tièdes ou les Sybarites bouffis. Une sorte d'hédonisme spirituel, un actuel Chemin des Plaisirs, une vision de la bonne vie, à la fois noble et possible, enracinée dans la magnifique sur-abondance de la réalité.

<em>Shaykh Abu Sa'id de Khorassan

Charles Fourier

Brillat-Savarin

Rabelais

Abu Nuwas

Abu Khan III

Raoul Vaneigem

Oscar Wilde

Omar Khayyam

Sir Richard Burton

Emma Goldman

ajoutez les vôtres ...</em>

Annexe III - Autres Citations

1. Et pour nous, Il a prévu le travail

de chômeur perpétuel.

Après tout, s'Il avait voulu que nous travaillions,

Il n'aurait pas créé ce vin.

Avec une outre pleine, monsieur,

Vous précipiteriez-vous pour faire de l'économie ?

Jalaloddin Rumi, Diwan-e Shams

2. Ici, avec une miche de pain sous la Branche, une bouteille de vin, un livre de poésie - et Toi à mes côtés, chantant dans la Nature, - Et la Nature qui est maintenant un Paradis.

Ah ! mon aimée, remplis ma coupe qui libère l'aujourd'hui des douleurs passées et des craintes futures - Demain ? Oui, demain je pourrais être moi-même avec les sept mille ans d'hier.

Ah ! mon Amour, puissions-nous conspirer toi et moi avec le Magicien pour capturer tout cet Ordre triste des choses, sans pourtant le détruire - et le refaire alors selon le Désir du Coeur !

Omar FitzGerald

3. « L'histoire, le matérialisme, le monisme, le positivisme, et tous les mots en « ismes » de ce monde sont des outils vieux et rouillés dont je n'ai plus besoin et auquel je ne prête plus attention. Mon principe c'est la vie, ma fin c'est la mort. Je veux vivre ma vie intensément pour embrasser ma vie tragiquement. Vous attendez la révolution ? La mienne a commencé il y a longtemps ! Quand vous serez prêts (Mon Dieu, quelle attente sans fin !) je ferai volontiers un bout de chemin avec vous. Mais quand vous vous arrêterez, je continuerai ma voie folle et triomphale vers la grande et sublime conquête du néant ! Toute société que vous bâtirez aura ses limites. Et en dehors des limites de toute société, les clochards héroïques et turbulents erreront, avec leurs pensées vierges et sauvages - eux qui ne peuvent vivre sans concevoir de toujours nouveaux et terribles éclatements de rébellion ! Je serai parmi eux ! Et après moi, comme avant moi, il y aura ceux qui disent à leurs frères : « Tournez-vous vers vous-mêmes plutôt que vers vos Dieux ou vos idoles. Découvrez ce qui se cache en vous-mêmes ; ramenez-le à la lumière ; montrez-vous ! » Parce que toute personne qui, cherchant dans sa propre intériorité, extrait ce qui y était caché mystérieusement, est une ombre qui éclipse toute forme de société pouvant exister sous le soleil ! Toutes les sociétés tremblent quand l'aristocratie méprisante des clochards, les inaccessibles, les uniques, les maîtres de l'idéal et les conquérants du néant, avance résolument. Avancez donc iconoclastes ! En avant ! "Déjà le ciel menaçant devient noir et silencieux!" »

Renzo Novatore, Arcola Janvier 1920

4.La tirade du Pirate. Capitaine Bellamy

Daniel Defoe, sous le nom de plume de Capitaine Charles Johnson, écrivit ce qui devait devenir le premier texte de référence historique sur les pirates : « Histoire générale des pillages et des crimes de Pyrates les plus fameux ». Selon Patrick Pringle, dans Jolly Roger, le recrutement des pirates se faisait surtout parmi les sans-emploi, les esclaves et les criminels déportés. En haute mer, ils mirent le cap sur un nivellement immédiat des inégalités de classe. Defoe raconte qu'un pirate nommé Capitaine Bellamy tint ce discours au capitaine d'un navire marchand qu'il avait capturé. Le capitaine venait de décliner son invitation à se joindre aux pirates.

« ? Je regrette bien qu'ils ne vous rendent pas votre chaloupe, car je déteste faire du tort à quelqu'un quand ce n'est pas mon avantage. Maudite chaloupe, nous devons la couler, et vous devez en avoir besoin. Quoique vous soyez un sale fouineur, comme tous ceux qui acceptent d'être gouvernés par des lois faites par les riches pour assurer leur propre sécurité, car ces petits peureux n'ont pas le courage de défendre autrement ce qu'ils ont acquis par friponnerie ; mais soyez tous maudits : maudits soit cette bande de fieffés fripons, et vous, le paquet de têtes-molles au coeur de femmelette, qui les servez. Ils nous dénigrent, les escrocs nous dénigrent, alors qu'il n'y a qu'une différence, ils volent les pauvres sous couvert de la loi, alors que nous volons les riches sous la seule protection de notre courage. Ne voyez-vous pas que vous feriez mieux d'être l'un des nôtres, plutôt que de tourner autour de ces vilains pour du travail ?

Quand le capitaine répondit que sa conscience ne le laisserait pas briser les lois de Dieu et de l'homme, le pirate Bellamy reprit :

... Vous êtes un coquin à la conscience diabolique, je suis un prince libre, et j'ai autant d'autorité pour faire la guerre dans le monde entier que celui qui a une flotte de cent vaisseaux à la mer et une armée de cent mille hommes sur le terrain. Voilà ce que me dit ma conscience. Mais à quoi bon discuter avec des pantins pleurnichards qui permettent à leurs supérieurs de les jeter par-dessus bord à coups de pieds au cul, selon leur bon plaisir. »

5.Le Dîner

« La plus haute forme de la société humaine dans l'ordre social existant se trouve dans les salons. Dans les réunions élégantes et raffinées des classes aristocratiques il n'y a pas d'interférence impertinente de la législation. L'Individualité de chacun est pleinement admise. Les relations, alors, sont parfaitement libres. La conversation est continue, brillante et variée. Les groupes se forment par attraction. Ils se défont continuellement et se reforment par l'opération de la même influence subtile et omniprésente. La déférence mutuelle s'insinue dans toutes les classes, et la plus parfaite harmonie, jamais atteinte dans les relations humaines complexes, se réalise précisément dans des circonstances que les Législateurs et les Politiciens redoutent comme les conditions d'une anarchie et confusion inévitables. S'il y a des lois d'étiquette, ce ne sont que des suggestions de principe, acceptées et appréciées par chaque individu selon son propre esprit. Dans tout progrès futur de l'humanité, avec tous les innombrables éléments de développement que l'on voit actuellement, est-il concevable que la société en général, dans toutes ses relations, ne puisse atteindre un niveau de perfection aussi élevé, déjà atteint par certaines parties de la société, dans certaines situations particulières ? Imaginons que les relations de salon soient régulées par des législations spécifiques. Fixons par décret le temps de parole entre chaque homme et chaque femme ; régulons précisément la position dans laquelle chacun devra s'asseoir ou se tenir debout ; les sujets autorisés, le ton de parole et les gestes d'accompagnement avec lesquels chaque sujet serait traité, seraient définis soigneusement, tout cela sous le prétexte d'empêcher le désordre et de protéger les droits et privilèges de chacun ; pourrait-on concevoir quelque chose de mieux calculé et de plus certain pour transformer les relations sociales en un esclavage intolérable et une confusion sans espoir ? »

S. Pearl Andrews, La Science de la Société

NOTES

1. Ranterish ... Les Ranters étaient une secte de protestants radicaux au XVIIe siècle, connus pour parler dans des langues étranges quand ils étaient possédés par le saint-esprit.

2. Jackboot ... Le jackboot est la botte que portaient les soldats nazis. En anglais le mot est devenu synonyme de fascisme et de dictature.

3. Up the pole & out the smokehole ...Référence au chamanisme, surtout sibérien, où le chaman dans un état d'extase grimpe le mât de bois qui sert de support central à la maison et sort sur le toit par le trou de la cheminée. Symboliquement c'est la façon de monter vers le monde des esprits.

4. IWW... The Industrials Workers of the World, union anarcho-syndicaliste, dont la constitution est un classique de la littérature révolutionnaire.(R)

5. H.D.Thoreau (1817-1862) est né et mort à Concord, Massachusetts.

6. Reality Hacking , Reality hacker... Le hacker est celui qui rentre illégalement dans les réseaux informatiques pour y prendre des données, les détruire, ou plus généralement pour accéder à l'information. Le terme peut aussi signifier un bricoleur inspiré des télécoms ou de l'informatique. Le Reality Hacking pousse cette idée plus loin en l'appliquant à la réalité elle-même. (voir Libres enfants du savoir numérique)

7. Luddite : Mouvement éphémère (1811-1816) des ouvriers anglais qui s'attaquèrent aux machines de l'industrie textile, et qui ne reconnaissaient comme Roi qu'un certain Ned Lud qui en 1779, avait détruit deux métiers à tisser. Lord Byron les défendit au Parlement et composa une ballade à leur gloire.Le terme, devenu synonyme d'«opposants au progrès », a été appliqué aux anti-nucléaristes et plus récemment aux anti-technologistes. Les Luddites avaient, en fait, une position beaucoup plus complexe et ne détruisaient que les machines produisant du travail de moindre qualité et s'opposaient à la montée d'une classe de petits exploitants.

8. Complot ...En anglais « plotting » signifie tracer une route sur une carte, mais aussi comploter.

9. Capitain Misson... Dans un texte intitulé « Misère du lecteur de TAZ », en réponse à un article (très critique) de John Zerzan, attribué faussement à Hakim Bey, l'auteur revient sur certains détails de TAZ pour les corriger et surtout pour expliquer ce qu'il considère comme un malentendu absolu concernant la TAZ : « Ecrire sans que personne ne te lise véritablement est déprimant.Se heurter à un mur de méfiance est tragique.Mais avoir des lecteurs trop facilement influençables est la pire chose qui soit.Ces lecteurs s'imaginent qu'il suffit de lire et de répéter comme des perroquets les formules les plus étranges ; leur véritable désir est en fait d'obéir à quelqu'un, de lire avec les yeux d'un autre, de se soumettre à l'autorité du "maître". Fascisme de perroquet. »

D'autre part, le pseudo-Bey apporte une précision d'importance : « TAZ comportait également une erreur historiographique qui, par effet boule de neige, s'est transformée en erreur idéologique.Le capitaine Misson n'est pas mort en défendant Libertalia ; après la destruction de la colonie, Misson, triste et déçu, voulut revenir en Europe et vivre à l'écart du monde, mais aux abords des côtes de Guinée son bateau fit naufrage au cours d'une tempête.Il n'y eut aucun survivant (cf. « The Story of Misson and Libertalia retold by Larry Law », Spectacular Times, 1980). Ainsi, l'histoire de Libertalia est encore plus instructive - le martyre la tenait à distance, en une sorte d'apologue exotique... Le caractère temporaire de l'utopie pirate est également inconfort, dépression, retraites déshonorantes, volonté de disparaître de la face de la Terre (et même de la surface de la Terre)...Pourquoi croire que le nomadisme psychique correspond à une "légèreté" qui ne peut exister nulle part ? Pourquoi croire qu'on la doit prendre comme elle vient ? Les trendies de l'alam-i-ajsam [le monde des corps et de l'activité manuelle] ont banalisé et détruit la TAZ, ils l'ont rendue trop facile dans les mots et irréalisable dans les actes.C'est impardonnable. » Ce texte a paru dans Hakim Bey (sic), A ruota libera, a cura di Fabrizio P.Belletati, Castelvecchi, Roma, 1996, qui regroupe un certain nombre d'essais postérieurs à la TAZ et ce faux, somme toute assez convaincant.

10.« Indiens ... forêts »...Ce furent les derniers mots de H.D.Thoreau sur son lit de mort.(R)

11. La Grève de l'Art fut une initiative d'un groupe d'artistes anglais et américains qui commença à la fin des années quatre-vingt et culmina entre 1990 et 1993 au cours des « trois années sans Art » (cf. Art Strike Handbook, Sabotage éditions, London, 1989 et The Art Strike Papers, AKPress, Edimburg, 1991).Dans un article repris dans le volume cité note 8, Bey revient sur la grève de l'art et modifie sensiblement sa position : « Je voyais le slogan "Arrête de créer!" comme une injonction par trop chargée de Radiations Orgoniques Mortelles, une sorte de psychodrame de la Fin du Monde...Sans doute devrais-je revoir cette position : à y repenser, les fameuses "trois années sans art" ont été trois années de disparition, une guérilla-Zazen (la méditation d'un Bodhisattva guerrier...). » « Art Strike : appunti per un ripensamento », in A Ruota libera, cit., p.54-55.(R)

12.vonu... Disparition volontaire, généralement dans la campagne, propre à un mouvement populaire des années soixante-dix.

13. bolo'bolo... Bey revient en plusieurs endroits sur ce roman de P.M.décrivant une utopie non autoritaire, publié en anglais par Autonomedia, et en français à l'éclat (voir le lyber).

14. Quelques essais d’Alfred Korzybski ont été rassemblés sous le titre Une carte n'est pas le territoire, dans cette même collection (voir le lyber).


XXI. Terrorisme Poétique

C'est une danse étrange et nocturne dans les guichets automatiques des banques.

Des feux d'artifice tirés illégalement. L'art-paysager, des travaux de terrassement, ou des objets bizarres dans les Parcs Publics. Rentrez par effractions dans des maisons, mais au lieu de les cambrioler, laissez y des objets de terrorisme poétique. Kidnappez quelqu'un et rendez-le heureux. Prenez une personne au hasard et persuadez la qu'elle vient d'hériter d'une fortune colossale, inutile et surprenante - 1000 hectares en Antarctique, un éléphant de cirque trop vieux, un orphelinat à Bombay, ou une collection de vieux manuscrits alchimiques. Cette personne réalisera plus tard que durant un moment, elle a cru en quelque chose d'extraordinaire, et elle sera peut-être amenée à rechercher un autre mode de vie, plus intense.

Erigez des plaques commémoratives en cuivre dans les endroits (publiques ou privés) où vous avez connu une révélation ou une expérience sexuelle particulièrement satisfaisante...

Go naked for a sign.

Organisez une grève dans votre école ou sur votre lieu de travail sous prétexte que vos besoins en indolence et en beauté spirituelle n'y sont pas satisfaits.

Les graffitis apportent une certaine grâce aux métros si laids et aux monuments publiques si rigides - le Terrorisme Poétique peut également servir dans les endroits publiques : des poèmes gribouillés dans les toilettes des palais de justice, de petits fétiches abandonnés dans les parcs et les restaurants, des photocopies artistiques placées sous les essuie-glaces des pare-brise des voitures en stationnement, des Slogans écrits en Caractères Enormes collés sur les murs des cours de récréations ou des aires de jeux, des lettres anonymes postées au hasard ou à des destinataires sélectionnés (fraude postale), des émissions radio pirates, du ciment humide....

La réaction du public ou le choc esthétique produit par le Terrorisme Poétique devra être au moins aussi intense que le sentiment de terreur - de dégoût puissant, de stimulation sexuelle, de crainte superstitieuse, d'une découverte intuitive subite, d'une peur dadaesque - il n'est pas important que le Terrorisme Poétique soit destiné à une ou plusieurs personnes, qu'il soit " signé " ou anonyme, car s'il ne change pas la vie de quelqu'un (hormis celle de l'artiste), il échoue.

Le Terrorisme Poétique n'est qu'un acte dans un Théâtre de la Cruauté qui n'a ni scène, ni rangées, ni sièges, ni tickets, ni murs. Pour fonctionner, le Terrorisme Poétique doit absolument se séparer de toutes les structures conventionnelles de consommation d'art (galeries, publications, médias). Même les tactiques de guérillas Situationnistes comme le théâtre de rue sont peut-être actuellement trop connues et trop attendues.

Une séduction raffinée, menée non seulement dans l'optique d'une satisfaction mutuelle, mais également comme un acte conscient dans une existence délibérément belle - pourrait être l'acte ultime de Terrorisme Poétique.

Le Poète Terroriste se comporte comme un farceur de l'ombre dont le but n'est pas l'argent mais le CHANGEMENT.

Ne pratiquez pas le Terrorisme Poétique pour d'autres artistes, faites le pour des gens qui ne réaliseront pas (du moins durant quelques temps) que ce que vous avez fait est de l'art. Evitez les catégories artistiques identifiables, évitez la politique, ne traînez pas pour éviter de raisonner, ne soyez pas sentimentaux ; soyez sans pitié, prenez des risques, pratiquez le vandalisme uniquement sur ce qui doit être défiguré, faites quelque chose dont les enfants se souviendront toute leur vie - mais ne soyez pas spontanés à moins que la Muse du Terrorisme Poétique ne vous possède.

Déguisez-vous. Laissez un faux nom. Soyez mythique. Le meilleur Terrorisme Poétique va contre la loi, mais ne vous faites pas prendre. L'art est un crime ; le crime est un art.".


XXII. Un Potlach Immédiatiste

1. Le nombre des participants peut varier, mais il doit être déterminé à l’avance.

2. La structure de base est un banquet ou un pique-nique. Chaque participant doit apporter nourriture ou boisson, etc..., en quantité suffisante pour que tout le monde soit servi au moins une fois. Les plats peuvent être préparés ou terminés sur place, mais on s’abstiendra d’apporter des produits préparés commercialement (sauf le vin & la bière, bien que, dans l’idéal, ceux-ci devraient être élaborés chez soi). Il est essentiel que les plats soient le plus recherchés possible. Efforcez-vous d’être mémorable. Il n’est pas nécessaire que le menu soit une surprise (bien que cette option puisse rester ouverte). Certains groupes peuvent préférer coordonner le banquet, ceci dans le but d’éviter les duplications et les combinaisons malheureuses. Peut-être est-il bon d’organiser le banquet autour d’un thème, chaque participant étant responsable d’un plat particulier (amuse-gueule, soupe, poisson, légumes, viande, salade, dessert, glaces, fromages, etc.). Exemples de thèmes : La Gastrosophie de Fourier, le Surréalisme, les Amérindiens, Noir & Rouge (tous les plats seraient de couleur rouge ou noire, en l’honneur de l’anarchie),

3. Le banquet devrait comporter un certain degré de cérémonie : On portera des toasts, par exemple. Peut-être serait-ce une bonne idée de « s’habiller pour dîner », d’une façon ou d’une autre ? (Imaginez par exemple que le thème du banquet soit « le surréalisme ». Le concept « s’habiller pour dîner » prendrait dans ce cas un sens bien particulier). Il est possible de faire jouer des musiciens durant le banquet, à la condition que certains d’entre eux acceptent d’offrir leur musique aux autres convives en tant que « cadeau » & acceptent de manger plus tard. (La musique enregistrée est à exclure).

4. Le but principal du Potlatch est, bien sûr, l’échange de cadeaux. Chaque participant doit arriver avec un ou plusieurs cadeaux & repartir avec un ou plusieurs cadeaux différents. Ceci peut être accompli de plusieurs façons :

(A) chaque participant apporte un cadeau qu’il offrira à la personne assise près de lui à table (ou tout autre arrangement similaire) ;

(B) chacun apporte un cadeau pour chacun des autres convives.

Le choix peut dépendre du nombre des participants, l’option (A) convenant mieux aux grands groupes et l’option (B) aux petits rassemblements. Si l’on a choisi (B), il peut être bon de décider à l’avance si les cadeaux seront tous de même nature ou s’ils seront différents. Par exemple, si je joue avec cinq autres personnes, vais-je apporter, disons cinq cravates peintes à la main ou bien cinq cadeaux totalement différents ? Les cadeaux seront-il offerts à des personnes spécifiques (auquel cas ils pourraient être choisis en fonction de la personnalité du destinataire) ou bien seront-ils distribués au hasard ?

5. Les cadeaux doivent être l’œuvre des participants, et non pas des articles manufacturés. ce point est essentiel. Certains éléments pré-manufacturés peuvent entrer dans la fabrication des cadeaux, mais chaque cadeau doit être une œuvre d’art en soi. Si, par exemple, j’apporte cinq cravates peintes à la main, je devrai peindre chacune moi-même, du même motif ou de motifs différents. Il me sera permis, toutefois, d’acheter des cravates toute faites qui serviront de support à mon travail.

6. Les cadeaux n’ont pas nécessairement besoin d’être des objets physiques. Un participant peut offrir de jouer de la musique durant le dîner, un autre peut jouer une scène. Il faut néanmoins se rappeler que dans le potlatch amérindien, les cadeaux se devaient d’être superbes, et même ruineux pour les donateurs. ہ mon sens, ce sont les objets physiques qui conviennent le mieux, & il est important qu’ils soient aussi beaux que possible — pas nécessairement coûteux à fabriquer, mais vraiment impressionnants. Le potlatch traditionnel était une occasion de gagner du prestige. Il est important que les participants fassent preuve d’un désir de compétition dans le choix de leurs présents, d’une détermination à offrir des cadeaux d’une réelle splendeur ou de grande valeur. Certains groupes peuvent vouloir discuter de ce point à l’avance — certains parmi eux peuvent insister pour que les cadeaux soient des objets physiques, auquel cas musique ou représentation théatrale deviendraient simplement des actes de générosité supplémentaires, mais hors-potlatch, pour ainsi dire.

7. Notre potlatch, toutefois, est non-traditionnel par le fait que, théoriquement, tous les participants gagnent — chacun donne et reçoit également. Il est certain, néanmoins, qu’un convive ennuyeux ou pingre perdra de son prestige, alors qu’un joueur imaginatif et/ou généreux verra le sien augmenter. Dans un potlatch vraiment réussi, chaque participant se montrera également généreux pour que tous se sentent contents. L’incertitude du résultat final ajoute un soupçon de hasard à l’événement.

8. L’hôte, qui procure le lieu, peut bien sûr s’attendre à des soucis et des dépenses supplémentaires, aussi un potlatch idéal devrait-il faire partie d’une série dans laquelle chaque participant sert d’hôte à son tour. Cette série serait l’occasion d’une nouvelle compétition : Qui offrira l’hospitalité la plus mémorable ? Certains groupes peuvent choisir d’établir des règles visant à limiter les devoirs de l’hôte, alors que d’autres désireront laisser celui-ci libre de s’en donner à cœur joie. Dans ce dernier cas, toutefois, il conviendra d’organiser une série complète d’événements, pour que nul ne se sente lésé par les autres ou supérieur à eux. Mais, dans certaines régions & pour certains groupes, toute la série serait impossible à compléter pour des raisons de faisabilité. ہ New York, par exemple, tout le monde ne bénéficie pas de l’espace nécessaire pour accueillir même un petit groupe. Dans ce cas, les hôtes gagneront inévitablement un prestige supplémentaire. Et pourquoi pas ?

9. Les cadeaux ne devront en aucun cas être « utiles », mais devront être agréables pour les sens. Certains groupes peuvent préférer des œuvres d’art, d’autres des conserves maison & des bocaux de cornichons, ou de l’or, de l’encens et de la myrrhe, ou même des actes sexuels. Il convient de s’accorder à l’avance sur quelques règles de base. Les offrandes de cadeaux ne doivent pas faire l’objet de quelque médiation que ce soit — pas de vidéocassettes, pas d’enregistrements sonores, textes imprimés, etc. Tous les cadeaux doivent être présents sur le lieu de la « cérémonie » du potlatch : pas de billets pour d’autres événements, pas de promesses, pas de remises à plus tard. souvenez-vous que le but du jeu et sa règle la plus essentielle consiste à éviter toute médiation & même toute représentation.

être « présent », pour offrir des « présents ».


XXIII. Vernissage

Qu’est-ce qu’il y a de si drôle dans l’art ? Est-ce que l’art a fait crever de rire dada ? Ou peut-être que ce rictussicide a eu lieu plus tôt, avec la première représentation d’Ubu Roi ? Ou avec le rire sarcastique du fantôme de l’opéra de Baudelaire, qui dérangea tant ses bons bourgeois d’amis ?

Ce qu’il y a de si drôle dans l’art (quoi qu’il soit plus drôle-bizarre que drôle-marrant) c’est la vision d’un corps qui refuse de se coucher, ce grand rassemblement de zombies, ce théâtre de marionnettes charnelles avec toutes leurs ficelles attachées au Capital (ploutocrate bouffi dans le style Diego Rivera), ce simulacre de pauvre type moribond qui s’agite frénétiquement partout, prétendant être la seule et unique chose la plus vivante de l’univers.

Face à une ironie comme celle-là, une duplicité si extrême qu’elle équivaut à un abîme infranchissable, tout le pouvoir de guérison du rire-dans-l’art ne peut paraître que suspect, propriété illusoire d’une élité auto-proclamée ou d’une pseudo avant-garde. S’il voulait avoir une véritable avant-garde, l’Art devrait aller quelque part, et cela a depuis longtemps cessé d’être le cas. Nous mentionnions Rivera : il n’y a sûrement pas dans notre siècle de peintre plus véritablement drôle et politique. Mais dans quel but ? le trotskisme ! Le cul-de-sac le plus cul-de-sac de la politique du 20ème siècle ! Aucun pouvoir de guérison, ici — seulement le son creux de la moquerie impuissante qui résonne au-dessus de l’abîme.

Pour guérir, on doit d’abord détruire — et l’art politique qui échoue à détruire la cible de son rire finit par renforcer les forces même qu’il cherchait à attaquer. « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » raille la figure porcine dans son haut-de-forme luisant (se moquant de Nietzsche bien sûr, pauvre Nietzsche qui essaya de rire à crever de tout le dix-neuvième siècle, mais finit en cadavre vivant, avec sa sœur nouant des cordes à ses membres afin de le faire danser pour les fascistes).

Il n’y a rien de particulièrement mystérieux ou métaphysique dans ce processus. Les circonstances, la pauvreté, ont un jour obligé Rivera à accepter une commande et à venir aux USA peindre une fresque murale — pour Rockefeller, l’archétype même du porc de Wall Street ! Rivera fit de son travail une pièce criante d’agit-prop’ coco — et Rockefeller la fit effacer. Comme si ce n’était pas assez drôle, la vraie blague, c’est que Rockefeller aurait pu savourer une victoire encore plus douce en ne détruisant pas l’œuvre mais en la payant et en l’exhibant, la transformant en Art, ce parasite édenté du décorateur intérieur, cette blague.

Le rêve du Romantisme : Le monde-de-la-réalité des valeurs bourgeoises pourrait d’une manière ou d’une autre être amené à consommer, à inclure en lui-même, un art qui à première vue semblerait pareil à n’importe quel autre art (des livres à lire, des tableaux à accrocher au mur, etc...) mais qui contaminerait secrètement cette réalité avec quelque chose d’autre, quelque chose qui changerait sa façon de se voir, la renverserait, la remplacerait par les valeurs révolutionnaires de l’art.

Ce rêve fut aussi celui que rêva le surréalisme. Même Dada, en dépit de ses manifestations extérieures de cynisme, osait encore espérer. Du Romantisme au Situationnisme, de Blake à 1968, le rêve de chaque hier qui s’est succédé est devenu le décor d’arrière-salle de chaque demain — acheté, mâché, reproduit, vendu, confiné dans des musées, bibliothèques, universités et autres mausolées, oublié, perdu, ressuscité, transformé en nostalgiemania, reproduit, vendu, etc., etc., ad nauseam.

Afin de comprendre combien Cruikshank ou Daumier ou Grandville ou Rivera ou Tzara ou Duchamp ont détruit de fond en comble la vision du monde bourgeoise de leur temps, il faut s’enfoncer dans un blizzard de références historiques et halluciner — car en fait la destruction-par-le-rire fut théoriquement un succès mais concrètement, un bide. Le poids mort de l’illusion n’a pas réussi à bouger ne fût-ce que d’un centimètre dans les grands éclats de rire, les attaques du rire. Ce ne fut pas la société bourgeoise qui s’effondra, en fin de compte, ce fut l’art.

ہ la lumière de ce mauvais tour que l’on nous a joué, il nous apparaît que l’artiste contemporain est confronté à deux choix (puisque le suicide n’est pas une solution). Le premier est de continuer à lancer attaque sur attaque, mouvement sur mouvement, dans l’espoir qu’un jour (bientôt) « la chose » sera devenue tellement faible, tellement vide, qu’elle s’évaporera et nous laissera subitement seuls à occuper le terrain. Ou le deuxième qui est de commencer tout de suite, immédiatement, à vivre comme si la bataille était déjà gagnée, comme si aujourd’hui l’artiste n’était plus une personne particulière mais que chaque personne soit un artiste particulier. (C’est ce que les situationnistes appelaient « la suppression et réalisation de l’art ».)

L’une et l’autre de ces options sont tellement « impossibles » qu’agir suivant l’une ou l’autre serait une blague. Nous n’aurions pas à faire de l’art « drôle » tout simplement parce que faire de l’art serait suffisamment drôle pour choper une hernie. Mais au moins ce serait notre blague. (Qui peut dire avec certitude que nous échouerions ? « J’adore ne pas connaître le futur », Nietzsche). Pour pouvoir commencer à jouer ce jeu, cependant, nous devrons probablement établir quelques règles pour nous-mêmes.

1. Il n’y a pas de problèmes. Il n’y a pas de trucs comme le sexisme, le fascisme, le spécisme, le regardisme ou n’importe quelle autre « question de suffrage » qui puisse être séparé de la complexité du social et puisse être traité par le « discours » comme un « problème ». Ce qui existe, c’est seulement la totalité qui subsume tous ces « problèmes » illusoires dans la facticité complète de son discours, transformant ainsi toutes ces opinions, les pour et les contre, en pures marchandises du prêt-à-penser destinées à être achetées et vendues. Et cette totalité est en soi une illusion, un mauvais cauchemar dont nous essayons de nous réveiller (à travers l’art, l’humour, ou tout autre moyen).

2. Autant que possible, tout ce que nous faisons doit être fait en dehors de la structure psychique et économique mise en place par la totalité comme espace autorisé pour le jeu de l’art. Comment, allez-vous demander, est-il possible de « gagner sa vie » sans les galeries, les agents, les musées, les publications commerciales, le National Endowment for the Erts, et autres bureaux d’aide sociale pour les arts ? Eh bien, on ne peut pas demander l’improbable. Mais vraiment, on doit exiger l’«impossible » — ou sinon pourquoi est-on un artiste, bordel ? اa ne suffit pas de trôner en toute sécurité sur le Saint-Siège appelé Art, du haut duquel on peut se moquer de la stupidité et de l’injustice du monde « carré ». L’art est partie prenante du problème. Le Monde de l’Art a le cul par-dessus la tête et il est devenu indispensable de dégager — ou alors de vivre dans un paysage rempli de merde.

3. Bien sûr, il faut bien continuer de « gagner sa vie » d’une manière ou d’une autre — mais l’essentiel est de vivre sa vie. Quoi que nous fassions, quelle que soit l’option que nous choisissions (peut-être les choisirons-nous toutes) ou quelques graves soient nos compromis, nous devrions prier pour ne jamais confondre l’art et la vie : l’art est court, la vie est longue. Nous devrions essayer d’être préparés à plonger, à devenir nomades, à nous faufiler entre toutes les mailles, à ne jamais nous installer, à vivre à travers plusieurs arts, à rendre nos vies plus belles que notre art, à faire de l’art notre fierté plutôt que notre excuse.

4. Le rire guérisseur (en tant qu’il s’oppose au rire empoisonné et corrosif) ne peut surgir que d’un art qui est sérieux — sérieux mais pas sobre. La morbidité gratuite, le nihilisme cynique, la frivolité postmoderne très dans le coup, le gémissement/râlage/roumégage (le culte libéral de la « victime »), l’épuisement, l’hyperconformité ironique à la Baudrillard : aucune de ces options n’est assez sérieuse ; en même temps aucune n’est assez intoxiquée pour poursuivre notre propos, encore moins pour arracher notre rire.


XXIV. Vision Nue

Les catégories de l’art naïf, art brut et de l’art fou ou excentrique qui se fondent en diverses catégories supplémentaires d’art néo-primitif ou ubano-primitif, toutes ces manières de catégoriser & de labelliser l’art sont absurdes : c’est-à-dire qu’elles ne sont pas seulement absurdes en dernière analyse, elles le sont par essence, déconnectées du corps & du désir. Qu’est-ce qui caractérise réellement toutes ces formes d’art ? Ce n’est pas leur marginalité rapportée à un courant dominant de l’art/discours... Dieu du Ciel ! Quel courant dominant ? ! Quel discours ? ! Si nous devions dire qu’il se tient actuellement un discours « post moderniste », alors le concept de « marge » ne contient plus aucune signification. Le post-postmodernisme cependant n’admettra même pas l’existence d’aucun discours d’aucune sorte. L’art est tombé dans le silence. Il n’y a plus de catégories, il y a beaucoup moins de cartographies du « centre » & des « marges ». Nous sommes débarrassés de toute cette merde, pas vrai ?

Faux. Parce qu’une catégorie survit : le Capital. Le Capitalisme-en-reTard. Le Spectacle, la Simulation, Babylone, qu’importe le nom que vous voulez lui donner. Tout art peut être positionné ou labellisé en relation à ce « discours ». Et c’est précisément & seulement en relation à ce spectacle « métaphysique » de la marchandise que l’art « étranger » (1) peut être vu comme marginal. Si ce spectacle peut être considéré comme un para-médium (dans toute sa sinueuse complexité), alors l’art « étranger » doit être appelé im-médiat. Il ne passe pas par le para-medium du spectacle. Il n’est destiné qu’aux artistes & à « l’entourage immédiat » des artistes (amis, familles, voisins, tribu) & il participe seulement d’une économie du « don » dans la réciprocité positive. Par conséquent, seule cette non-catégorie de l’«immédiatisme » peut approcher une compréhension & une défense adéquates des aspects corporels de l’art « étranger », de sa connexion avec les sens & le désir, & du soin qu’il met à éviter ou même de son ignorance de la médiation/aliénation inhérente à la récupération & re-production spectaculaires. Prenez garde, cela n’a rien à voir avec le contenu d’aucun genre venant d’ailleurs ; cela ne concerne pas non plus, d’ailleurs, la forme ou l’intention du travail, ni le navite (2) ou la science de l’artiste ou les destinataires de l’art. Son « immédiatisme » réside uniquement dans ses moyens de production imaginale. Il communique ou est « donné » de personne à personne, « poitrine-à-poitrine » comme disent les soufis, sans passer par le mécanisme de distorsion du paramedium spectaculaire.

Quand on a « découvert » & marchandisé l’art yougoslave, haïtien ou les graffitis new-yorkais, les résultats étaient insatisfaisants sur plusieurs points. 1 : Dans les termes du pseudo discours du « Monde de l’Art », toute soi-disant « naïveté » est condamnée à rester pittoresque, voire même kitsch & résolument marginale — même si elle se vend très cher (pour un an ou deux). L’entrée obligée de l’art venant d’ailleurs dans le spectacle de la marchandise est une humiliation. 2 : La récupération comme marchandise engage l’artiste dans la « réciprocité négative » — i.e. là où, au début, l’artiste « recevait l’inspiration » comme un cadeau gratuit, puis « faisait un don » directement aux autres, qui pouvaient ou pouvaient ne pas « offrir en retour » leur compréhension, ou leur perplexité, ou une dinde & un baril de bière (réciprocité positive), l’artiste aujourd’hui crée d’abord pour de l’argent & reçoit de l’argent, tandis que tous les aspects de l’échange dans le « don » reculent à des niveaux secondaires d’importance & finissent par s’évanouir (réciprocité négative). Pour finir, nous avons l’art touristique, & le divertissement condescendant, & puis l’ennui condescendant de ceux qui ne veulent plus payer pour de l’«inauthentique ». 3 : Ou encore le Monde de l’Art vampirise l’énergie de l’étranger, la pompe toute entière & puis fait passer le cadavre dans le monde de la publicité ou le monde des divertissements « populaires ». Par cette re-production l’art finit par perdre son « aura », il se ratatine, il meurt. C’est vrai, il peut rester la « trace utopique », mais dans son essence l’art a été trahi.

L’injustice de termes tels que « fou » ou « néoprimitif » en art réside dans le fait que l’art n’est pas produit seulement par le fou ou l’innocent, mais par tous ceux qui échappent à l’aliénation du paramedium. Sa véritable séduction réside dans l’aura intense qu’il acquiert à travers une présence imaginale immédiate, pas seulement dans son syle « visionnaire » ou son contenu, mais, et c’est le plus important, par sa pure présen-ce (i.e., il est « ici » et il est un « don »). En ce sens, il est plus — et non moins — noble que le « courant principal » de l’art à l’époque post-moderne, qui est précisément l’art d’une absence plutôt que d’une présence.

La seule manière juste (ou « voie de la beauté » comme disent les Hopis) de traiter l’art « étranger » semblerait être de le garder « secret », de refuser de le définir, de le transmettre comme un secret, de personne-à-personne, de poitrine-à-poitrine, plutôt que de le transmettre par le biais du paramedium ( journaux mielleux, publications trimestrielles, galeries, musées, beaux livres grand format, MTV, etc.). Ou même mieux, de devenir « fous » & « innocents » nous-mêmes — car c’est ainsi que Babylone nous étiquettera quand nous cesserons de la vénérer ou de la critiquer — quand nous l’aurons oubliée (mais ne lui aurons pas « pardonné »), & que nous nous souviendrons de nos propres Moi prophétiques, de nos corps, de notre « volonté vraie ».

Notes :

(1) outsider : J'ai choisi de rendre parfois par étranger parfois par venant d'ailleurs. L'idée est celle d'un art d'altérité ; on pourrait dire « en dehors de ». Le premier paragraphe exclut la possibilité de se référer aux « marges » qui est un des sens évoqués par le mot outsider.

(2) navite : Je le « sens » mais n'arrive pas à le rendre en français. C'est un terme de marine ancienne, qui a quelque chose à voir avec le gouvernail, la direction du navire. Toute suggestion sera bienvenue, merci...


XXV. Zone Autonome Périodique

Je parierais que la manière de transhumer de l’ancien temps s’est toujours avérée être à la fois agréable et pratique, du moins dans des économies de petite échelle. Deux fois par an, vous vous levez et vous partez, vous voyagez, vous changez de vie et même de régime : un goût de liberté nomade. Mais toujours les mêmes deux endroits. L’un deux est typiquement plus heimlich que l’autre : le village, l’âtre ; tandis que l’autre est typiquement plus sauvage que le premier, et celui-là pourrait être appelé l’endroit du Désir, de l’Eté. Dans les contes de Finn Mac Cumal et sa bande de Fenians, nous les rencontrons presque toujours dans cette extrémité plus sauvage du spectre, la forêt verdoyante, le paysage de la chasse qui « remonte » le temps jusqu’à une époque plus dorée qui précède l’agriculture, et qui « traverse » aussi le temps, vers Tir nan Og, le Pays de l’Ete, royaume des Tuatha de Danaan, qui sont à la fois les Morts et les Fées.

Nous oublions que les Fenians ne passaient que la moitié de l’année dans les forêts. Ils étaient comme des transhumants : ils devaient passer l’autre moitié de l’année à travailler pour le Roi (service militaire). De ce point de vue, ils ressemblaient aux paysans Irlandais, qui jusqu’à récemment pratiquaient la transhumance pastorale. Il en survit encore des traces aujourd’hui. Le folklore irlandais préserve sans aucun doute l’image de cette liberté estivale. La « Nature » semble toujours plus ou moins entrelacée, voire confondue avec la « Culture » dans la tradition irlandaise (comme dans les initiales zoomorphiques du Book of Kells), de façon qui marqua souvent l’observateur étranger comme spécifiquement irlandaise.

Les colons Elizabethains comparaient les indigènes irlandais avec les indigènes indiens d’Amérique : les uns et les autres furent perçus comme « sauvages » et les uns et les autres reçurent le même traitement de la part des Anglais. La transhumance donne à un peuple la chance de rester au contact de la Nature dans sa dimension « joyeuse » — ainsi que Morton of Merrymount l’aurait tourné —, même si la vie économique de ce peuple dans la pratique est définie par l’agriculture, le péonage, et les corvées. Ceci explique la dimension « radicale » du braconnage, de Robin des Bois aux Black Laws, mais aussi la romantisation universelle chez l’homme de la chasse. Ce romantisme commence déjà dans les sociétés mêmes des chasseurs/cueilleurs, dans lesquelles le prestige (et le plaisir) de la chasse procure bien moins de nourriture à la tribu que la cueilette, une corvée comparativement à la chasse — et ce romantisme continue à ce jour. Je pense à mes deux défunts oncles, qui cultivaient la romance campagnarde de la chasse comme des personnages tout droit sortis d’un carnet de croquis de Tourgueniev. Il m’est impossible de mépriser ce romantisme qui m’apparaît si clairement comme un dernier vestige de la liberté paléolithique dans un monde livré au fers de la charrue et à l’autoroute.

En fait on peut dire du Romantisme lui-même qu’à défaut de la résoudre, il tourne autour de cette tension dans le spectre nature /culture. Le transhumant doit être une sorte de romantique pratique, un « schizophrène ambulatoire » qui sert de personnalité, se partage entre les pôles magnétiques, et va et vient en suivant le temps qu’il fait.

<em>Hiver/Eté

Village/Montagne ou forêt

Travail/Jeu

Agriculture/Festival

Pastoralisme/Chasse

Coin du feu (axes de l’une et l’autre narration de l’année [cabane de verdure ] aventure

Rêverie/Désir

etc.</em>

Quand l’agriculture se reproduit, à travers un processus de rationalisation et d’abstraction de plus en plus grandes, et crée la culture industrielle, alors le fossé s’élargit au-delà de la brèche. Les transhumants perdent la structure basique de leur économie par la clôture des communs villageois et la perte des « droits forestiers » ou des terres traditionnelles de pâture. Les purs nomades qui procuraient (comme le reconnaissait ibn Khaldun) une tension dialectique nécessaire dans les sociétés traditionnelles (agricoles), deviennent « redondants » sous le régime industriel — mais ils ne disparaissent pas. Les Tinkers et les Travelers continuent de vadrouiller en Irlande comme aux 18è et 19è siècles (et peut-être même à la préhistoire). Mais les transhumants sont simplement condamnés. L’espace liminal qu’ils occupaient autrefois, entre sédentarisation et nomadisme, entre Culture et Nature, a tout simplement été effacé.

L’espace psychique de la transhumance ne peut pourtant pas disparaître si facilement. A peine s’est-il évanoui de la carte qu’il ré-apparaît dans le Romantisme — dans l’appréciation de fraîche date des paysages, voire des espaces sauvages, dans le culte de la Nature et la Naturphilosophie, dans les randonnées dans les Alpes, les mouvements des Parcs, dans les pique-nique, les camps de nudistes, les maisons d’été, et même les vacances d’été. De nos jours, les « réformateurs » voudraient que les enfants aillent à l’école toute l’année, et critiquent les vacances d’été qui durent deux ou trois mois comme scorie inefficace d’une économie agricole. Mais du point de vue « romantique » des enfants, l’été est consacré à la liberté — une zone autonome temporaire (mais périodique). Les enfants sont des transhumants intransigeants.

Dans une certaine mesure — et d’un certain point de vue — nous habitons maintenant dans un monde « post-industriel » ; et l’on a pu remarquer que c’est précisément dans la mesure où c’est ainsi que le « nomadisme » est réapparu. Cela a ses bons aspects (comme chez Deleuze et Guattari) et ses mauvais aspects — comme par exemple le tourisme. Mais qu’est devenue la transhumance dans ce nouveau contexte ? Quelles situations pourrions-nous élucider en recherchant ses traces ?

Une trace (ou un reliquat) très clair de la transhumance psychique s’est exprimée dans l’Amérique des années 1920 à 1950 avec le mouvement des camps d’été. Un grand nombre de ces camps s’inspirait de diverses tendances progressives et radicales — naturisme, communisme et anarchisme, Reichianisme et autres écoles psychologiques, mysticisme oriental, spiritualisme — une pléthore de forces « marginales ». Les communes utopiques rurales comme Book Farm se fondaient dans les locations d’été bon marché pour excentriques. Durant la même période, un nombre incalculable de « communautés de vacances » se créerent, avec des cabanes à peine moins primitives que celles des camps.

Ma famille en possède une au bord d’un lac pourrissant dans une station balnéaire au Nord de l’Etat de New York ; toutes les rues portent le nom d’Indiens, de forêts, d’animaux sauvages. Ces humbles communautés représentent la version « individualiste » ou entrepreneuriale du communalisme du camp d’été ; mais aujourd’hui encore il y survit des vestiges de l’esprit communautaire saisonnier. De même que pour les camps, la majorité finit par s’adresser aux enfants, ces citoyens naturels de l’été. Tandis que les prix de ce simple hédonisme oisif ne cessaient de grimper, bientôt seuls les enfants de familles aisées purent se permettre de séjourner dans ces camps — puis même eux ne le purent plus. Un à un les camps commencèrent à fermer, un lent déclin au cours des années 70, 80 et 90. Des mesures désespérées continuent d’être tentées (« Camp Marxiste de Diète Informatique » ; rassemblement néo-paganiste et séminaires holistiques, etc.) — mais à présent le Camp d’Eté a presque une allure d’anachronisme.

Certes, le Camp d’Eté semble être une version extrêmement diluée de l’utopie de la transhumance — bien moins que l’utopie de l’utopie ! —, cependant j’avancerais comme argument que cela mérite d’être défendu, voire mieux d’être ré-organisé. Même si l’ancienne économie n’a pas réussi à les soutenir, peut-être qu’une nouvelle économie peut être envisagée et mise en œuvre. De fait une telle tendance est déjà apparue. Tandis que les vieux Camps d’Ete ont fait faillite et sont arrivés sur le marché, un petit nombre d’entre eux ont été acquis par des groupes qui tentent de les préserver comme camps (avec peut-être quelques résidents à l’année), comme « communes » estivales soit privées, soit semi-privées. Quelques-uns de ces néo-camps serviront seulement de retraites de vacances pour les groupes qui les ont acquis ; mais d’autres auront besoin de fonds supplémentaires et seront donc amenés à tenter des expériences en matière de jardinage de subsistance, de travail artisanal, d’organisation de conférences, d’événements culturels ou autres fonctions semi-publiques. Dans ce dernier cas, nous pouvons parler de néo-transhumance puisque le camp ne servira pas seulement d’espace de « plaisir » mais également de « travail » pour les premiers participants.

Le « travail » estival apparaît pour les transhumants comme une sorte de « jeu » comparé au travail au village. Le pastoralisme laisse du temps pour quelques plaisirs arcadiens inconnus de l’agriculture ou de l’industrie à plein temps ; et la chasse est un pur sport. (Le jeu est l’objet de la chasse ; le « gibier » est en prime). Un peu de la même manière, le néo camp estival devra « travailler » pour s’en sortir, mais son labeur sera « auto-géré » et « indépendant » dans une plus grande mesure que les salaires hivernaux, et ce sera du travail de nature « festive » — de la « récréation », dans le sens originel du mot, espérons-le — voire même de la « création ». (Les artistes et les artisans font de bons citoyens de l’Eté.)

Si le rôle de l’économie a été déterminant dans la chute de l’ancien mouvement des camps d’été, l’été a également joué un rôle : des régulations, des restrictions, des précautions, des exigences d’assurance, des codes, etc., ont participé à élever le coût réel pour faire tourner un camp au-dessus du niveau de faisabilité. On pourrait presque commencer à soupçonner l’«Etat » d’avoir d’une certaine manière senti une sorte de vague menace dans le mouvement des camps. En premier lieu, parce que les camps échappent au regard du contrôle quotidien en se tenant à l’écart du flux de la marchandise et de l’information.

Ensuite également, les camps sont suspects parce que communaux, foyers de résistance possible à l’aliénation et à l’atomisation du consumérisme et de la « démocratie moderne ». Les camps recèlent une subversion érotique, ainsi qu’en témoignera tout ancien des camps d’Eté, un côté sauvage et un relâchement du super-ego, un air de désordre, de songe d’une Nuit d’Ete, baignades à poil, cohue, langueur de juillet. Le camp ne peut se réconcilier avec l’idéal de la production industrielle du loisir (« les vacances organisées »), ni avec la reproduction et la simulation de l’été dans les parcs à thème, le processus des vacances, l’épuisement systématique de toute différence, de tout désir authentique.

Vu que l’Etat se méfie des camps, le néo-camp devra (en partie) cultiver certaines formes d’invisibilité ou de camouflage social. Un déguisement possible du néo-camp serait cependant de se présenter précisément sous l’aspect d’un camp d’été démodé au bord de la faillite. Après tout, le camp d’Eté n’est pas illégal, et si votre groupe peut fournir les garanties d’assurance, pourquoi ne pas vous glisser dans un archétype déjà existant ? Pourvu que vous ne teniez pas un camp pour les enfants, ou une retraite anarcho-nudiste ouvertement proclamée, vous pourriez fort bien passer pour une nouvelle bande de types inoffensifs qui jouent aux Indiens et qui ont un mois de vacances à perdre.

Ma défense du (néo) camp d’été s’appuie sur ces deux prémisses simples : — le premier, c’est qu’un mois ou deux de relative liberté vaut mieux qu’absolument aucun ; — le deuxième, c’est qu’il est accessible. Je suppose que votre groupe n’est pas composé de « nomades » ou de combattants de la liberté à plein temps, mais de personnes qui ont besoin de travailler pour gagner leur vie ou qui sont coincés dans une ville ou une banlieue la plus grande partie de l’année — des transhumants potentiels. Vous voulez quelque chose qui soit plus que des vacances d’été — vous voulez une communauté estivale. Plonger dans le modeste lac d’Adirondack vous procure plus de plaisir que Disney World — car vous pouvez le faire avec des gens que vous appréciez. Le fait de partager les frais rend cela possible, mais cela en fait également une aventure de communication et de mutualisme accrus.

Si le lieu est autofinancé ou même s’il tourne un petit peu sur des profits non comptables, votre groupe se transforme en authentiques néo transhumants, avec deux foyers économiques dans vos vies. Même si vous recherchez un statut légal (en tant que centre d’éducation, retraite religieuse ou camp d’été, exonéré d’impôts) votre statut de propriétaire vous autorise un certain degré d’intimité qui — si l’on en use discrètement — pourra excéder toutes les limites légales en termes de sexe, de nudité, de drogue, ou d’excès païens. Tans que vous ne faites pas peur aux chevaux et que vous ne concurrencez pas les intérêts locaux, vous êtes seulement une nouvelle bande d’«estivaliers », et en tant que tels, on s’attend à ce que vous soyez un peu bizarres.

De toutes les versions de la TAZ imaginées jusqu’à présent, cette zone « périodique » ou saisonnière est celle qui se prête le plus à la critique comme palliatif social ou « Club Med Anarchiste ». Elle échappe cependant au simple égoïsme par le fait nécessaire qu’elle doit s’auto-organiser. Votre groupe doit créer cette zone — vous ne pouvez payer pour son organisation dans une agence de tourisme. Le camp d’été ne peut être la « Révolution » sociale, c’est bien vrai. Je suppose qu’on pourrait appeler ça un camp d’entraînement pour l’Insurrection, mais cela sonne trop sérieux et prétentieux. Je préfère simplement mettre l’accent sur le désespoir ressenti par beaucoup d’un simple avant-goût de l’autonomie, dans le contexte d’un romantisme valable de la Nature.

Tout le monde ne peut pas être un néo-nomade — alors pourquoi ne pas être au moins un néo-transhumant ? Que se passera-t-il si l’insurrection n’a pas lieu ? Ne pourrons-nous jamais reconquérir le pays de l’été ne serait-ce que pour un mois ? Ne pourrons-nous jamais disparaître des grilles ne serait-ce qu’un moment ? Le camp d’été n’est pas la guerre, ce n’est même pas une stratégie — mais c’est une tactique. Et un plaisir im-médiat, après tout, est toujours sa propre justification.


XXVI. Zones Autonomes Permanentes

<em>La question de la publicité

Accès

L'urgence d'une économie authentiquement alternative

Le " monde " finit en 1972

Festivals

La terre vivante

Typologie de la ZAP</em>

La théorie de la TAZ (1) (I) essaie de s'occuper de situations existantes

ou émergentes plus que du pur utopisme. Partout dans le monde il y a des

gens qui sont en train de quitter ou en train de " disparaître " du gril

de l'aliénation, qui sont en train de chercher des manières de restaurer

le contact humain. Un exemple intéressant de cela - au niveau de la "

culture populaire urbaine " - peut être trouvé dans la prolifération de

réseaux et de conférences sur les hobbies. Récemment j'ai découvert les

zines de 2 de ces groupes, les joyaux de la couronne du suprême fil

électrique (dédié à la collection d'isolants électriques en cristal) et

une revue de cucurbitologie (La Calebasse). Une énorme quantité de

créativité est dédiée à ces obsessions. Les diverses rencontres

périodiques de compagnons-maniaques aboutissent à d'authentiques

festivals face-à-face (sans médiations) d'excentricité. Ce n'est pas

seulement la " contre-culture " qui cherche ses TAZs, ses campements

nomades et ses nuits de libération du consensus. Des groupes

auto-organisés et autonomes sont en train d'apparaître parmi toutes les "

classes " et " sous-culture ". De vastes étendues de l'empire babylonien

sont maintenant vides, peuplés seulement par les agents secrets des médias

de masse et par quelques policiers psychotiques.La théorie de la TAZ se rend compte que C'EST EN TRAIN DE SE PRODUIRE -

nous ne disons pas " devrait " ou sera - nous sommes en train de parler

d'un mouvement qui existe déjà. Notre usage de diverses expériences de la

pensée, des poétiques utopiques, de la critique paranoïaque, etc.,

prétend aider à clarifier ce mouvement, complexe et encore en grande

partie non documenté, lui donner un certain foyer théorique et conscience

de lui-même, suggérer des tactiques basées sur des stratégies intégrales

cohérentes - agir comme sage-femme ou comme panégyriste, pas comme "

avant-garde " ! Et ainsi nous avons du considérer le fait que toutes les

zones autonomes existantes ne sont pas " temporaires ". Quelques unes

sont (au moins en intention) plus ou moins " permanentes ". Certaines

lézardes dans le monolithe babylonien paraissent si vides que des groupes

entiers peuvent se mouvoir jusqu'à elles et s'y installer. Certaines

théories, comme la " permaculture " (II) ont été développées pour

affronter cette situation et en tirer tout le possible. " Villages ", "

communes ", " communautés ", et jusqu'aux " arcologies " et " biosphères

" (ou d'autres formes de villes utopiques) sont en train d'être

expérimentées et menées à bien. Néanmoins même ici la théorie de la TAZ

peut offrir quelques outils de pensée et des clarifications utiles. Qu'en

est-il d'une poétique (une " manière de faire ") et d'une politique (une

" manière de vivre ensemble ") pour la TAZ permanente (ou " PAZ ") ?

Qu'en est-il de la relation entre la temporalité et la permanence ? Et

comment la PAZ peut-elle se rénover et se rafraîchir périodiquement avec

l'aspect " festif " de la TAZ ?

La question de la publicité

De récents succès aux USA et en Europe ont montré que les groupes

auto-organisés/autonomes portent la crainte au cœur de l'Etat. MOVE à

Philadelphie (III), les koreshites de Waco (IV), les deadheads, les

tribus de l'Arc en ciel, les pirates informatiques, les squats, etc., ont

été les objectifs de divers niveau d'intensité d'extermination. Et même

ainsi d'autres groupes ne sont pas perçus, ou au moins ne sont pas

persécutés. Qu'est ce qui cause cette différence ? Un facteur peut être

l'effet pervers de la publicité ou de la médiatisation. Les médias

ressentent une soif vampirique pour l'œuvre de l'ombre et une passion

pour le " Terrorisme ", le rituel public d'expiation, les

boucs-émissaires et les sacrifices sanglants de Babylone. Une fois qu'un

quelconque groupe autonome permet que ce " regard " particulier tombe sur

lui, les choses deviennent pourries : les médias tenteront d'organiser un

mini-armageddon pour satisfaire leur sale désir de spectacle et de mort.

Maintenant, la PAZ représente une bonne cible immobile pour une telle

bombe intelligente médiatique. Assiégé à l'intérieur de son " composé ",

le groupe auto-organisé peut seulement succomber à un type quelconque de

martyr prédéterminé et bon marché. Probablement, ce rôle peut seulement

attirer des masochistes névrosés ? ? ? En tout cas, la plupart des groupes

voudront vivre leur durée ou trajectoire naturelle dans la paix et le

calme. Une bonne tactique ici peut être d'éviter la publicité des médias

de masse comme la peste. Un peu de paranoïa naturelle est utile, pour

autant qu'elle ne se transforme pas en une fin en soi. Il faut être rusé

pour pouvoir être audacieux et bien s'en sortir. Une touche de

camouflage, une aptitude pour l'invisibilité, un sens du tact comme

tactique pourrait être utiles aussi bien à une PAZ qu'à une TAZ. Humbles

suggestions : utiliser seulement des " médias intimes " (zines, réseaux

téléphoniques, BBSs (V), radios libres et mini-FM, télé câblée d'accès

public, etc.) ; éviter les attitudes confrontationnistes de macho fanfaron

- vous n'avez pas besoin de 5 secondes au journal télévisé (" La police

donne l'assaut à une secte ") pour donner du sens à votre existence. Notre

slogan pourrait être : " Cherche la vie, pas un style de vie (2) ".

Accès

Les gens devraient probablement choisir avec quelles personnes vivre. Les

communes à " participation ouverte " finissent invariablement inondées de

parasites et de pitres pathétiques affamés de sexe. Les PAZ doivent

choisir mutuellement leur propre membres - ceci n'a rien à voir avec "

l'élitisme ". La PAZ peut exercer une fonction temporairement ouverte -

comme héberger des festivals ou distribuer de la nourriture gratuite -,

mais n'a pas besoin d'être ouverte en permanence à n'importe quel

sympathisant auto-proclamé qui passe par là.

L'urgence d'une économie authentiquement alternative

Une fois de plus, ceci est déjà en train de se produire, mais nécessite

encore une énorme quantité de travail avant de sortir à la lumière. Les

sous-économies du " travail au noir ", les transactions non-taxées, le

troc, etc., tendent à être sévèrement limitées et localisées. Les BBSs et

autres systèmes de réseaux peuvent être utilisés pour unir ces économies

régionales/marginales (" entreprises domestiques ") en une économie

alternative viable d'une certaine ampleur. " P. M ." a déjà ébauché

quelque chose comme cela dans " bolo'bolo " (VI) - de fait il existe déjà

de nombreux systèmes possibles, au moins en théorie. Le problème est :

Comment construire une véritable économie alternative, c'est à dire une

économie complète sans attirer le ministère des Finances et autres chiens

de chasse capitalistes ? Comment puis-je échanger mes aptitudes de,

disons, plombier ou distillateur d'alcool pour les aliments, les livres,

le toit et les plantes psycho-actives que je veux - sans payer d'impôts,

ou y compris sans utiliser aucun argent forgé par l'Etat ?Comment puis-je vivre une vie confortable (et même luxueuse) libre de

toute interaction et transaction avec le monde de la marchandise ? Si nous

prenions toutes les énergies que les gauchistes mettent dans les manifs et

toute l'énergie que les libertaires (3) mettent à jouer à de futiles

petits jeux de troisième parti, et si nous redirigions tout ce pouvoir

vers la construction d'une véritable économie souterraine, cela ferait

longtemps que nous aurions atteint " la révolution ".

Le monde finit en 1972

L'effigie creuse de l'Etat absolu est finalement tombée à terre en " 1989

". L'ultime idéologie, le capitalisme, n'est plus qu'une maladie de peau

du Néolithique très tardif. C'est une machine-désirante qui tourne à

vide. J'ai l'espérance de la voir se dissiper durant ma vie, comme un des

paysages mentaux de Dali. Et je veux avoir un endroit où " aller " quand

la merde tombe. Evidemment la mort du capitalisme n'implique pas

nécessairement la destruction à la Godzilla de toute la culture humaine ;

ce scénario est simplement une image de terreur propagée par le

capitalisme lui-même. Néanmoins, il est évident que le cadavre rêvant

aura de violents spasmes avant que la rigor mortis (VII) ne s'installe -

et New-York ou Los Angeles peuvent ne pas être les endroits les plus

intelligents pour attendre que se termine la tempête. ( Et la tempête

peut avoir déjà commencé). [D'un autre coté NYC et LA pourraient ne pas

être les pires endroits pour créer le Monde nouveau ; on peut imaginer

des quartiers entiers squattés, des gangs transformés en Milices

Populaires, etc.]. Maintenant, le mode de vie gitano-Réalité Virtuelle

peut être une manière d'affronter la dissolution en cours du Capitalisme

Trop tardif - mais en ce qui me concerne, je préfèrerai un beau monastère

anarchiste quelque part, un endroit typique pour que les " érudits "

supportent " l'âge obscur " (4). Plus nous organisons cela MAINTENANT,

moins nous aurons de problèmes à affronter ensuite. Je ne suis pas en

train de parler de " survie " -- je ne suis pas intéressé par la simple

survie. Je veux m'épanouir. RETOURNONS A L'UTOPIE.

Festivals

La PAZ a une fonction vitale, comme un nœud dans le réseau des TAZ, un

point de rencontre pour un ample cercle d'amis et alliés qui peuvent ne

pas vivre de fait à temps complet dans la " ferme " ou dans le " village

". Les anciens villages célébraient des foires qui apportaient richesse à

la communauté, fournissaient des marchés pour les voyageurs et créaient

un temps/espace festif pour tous les participants. Aujourd'hui le

festival est en train d'émerger comme une des formes les plus importante

pour la TAZ elle-même, mais il peut aussi apporter une rénovation et une

énergie fraîche pour la PAZ. Je me rappelle avoir lu quelque part qu'au

Moyen-آge il y avait cent onze jours fêtés par an ; nous devrions prendre

ceci comme notre " minimum utopique " et nous efforcer de faire encore

mieux. [ Note : les minimas utopiques proposés par C. Fourier (VIII)

consistaient en plus de nourriture et de sexe que ce dont profitait

l'aristocrate français moyen du XVIIIème siècle ; B. Fuller proposa

l'expression " minimum dénudé " pour un concept similaire]

La terre vivante

Je crois qu'il y a une abondance de bonnes raisons égoïstes pour désirer

l' " organique " (c'est plus sexy), le " naturel " (ça a meilleur goût),

le " vert " (c'est plus beau), le " sauvage " (5) (c'est plus excitant).

La communitas (comme Paul Goodman (IX) l'appelait (6)) et la convivialité

(comme l'appelait Ivan Illich (X) ) sont plus plaisantes que leurs

opposés. La terre vivante n'a pas besoin d'exclure la ville organique -

la petite mais intense conglomération d'humanité dédiée aux arts et aux

plaisirs légèrement décadents d'une civilisation purgée de tout son

gigantisme et solitude forcée - mais même ceux d'entre nous qui aimons

les villes nous pouvons voir des motifs immédiats et hédoniques de lutter

pour " l'environnement ". Nous sommes des militants biophiles. Ecologie

profonde, écologie sociale, permaculture, technologie appropriée… nous ne

sommes pas trop minaudiers avec les idéologies. Que fleurissent 1000

fleurs.

Typologie de la PAZ

Une " religion étrange " ou un mouvement d'art rebelle peut se convertir

en une espèce de PAZ non locale, comme un réseau de hobby plus intense et

accaparant. La Société Secrète (comme le Tong chinois (XI) ) fournit

aussi un modèle pour une PAZ sans limites géographiques. Mais le "

scénario du cas parfait " implique un espace libre qui s'étend dans un

temps libre. L'essence de la PAZ doit être l'intensification prolongée

des joies - et des risques - de la TAZ. Et l'intensification de la PAZ

sera… l'Utopie Maintenant.


XXVII. Qu’est-ce que l’Anarchisme ?

Le Prophète Mahomet a dit que tous ceux qui vous saluent par « Salam ! » (paix) doivent être considérés comme musulmans. De la même manière, tous ceux qui s’appellent eux-mêmes « anarchistes » doivent être considérés comme des anarchistes (à moins qu’ils ne soient des espions de la police) – c’est-à-dire, qu’ils désirent l’abolition du gouvernement. Pour les soufis, la question « Qu’est-ce qu’un musulman ? » n’a absolument aucun intérêt. Ils demandent, au contraire, « Qui est ce musulman ? Un dogmatique ignorant ? Un coupeur de cheveux en quatre ? Un hypocrite ? Ou bien est-ce celui qui tend à expérimenter la connaissance, l’amour et la volonté comme un tout harmonieux ? »

« Qu’est-ce qu’un anarchiste ? » n’est pas la bonne question. La bonne question c’est : « Qui est cet anarchiste ? Un dogmatique ignorant ? Un coupeur de cheveux en quatre ? Un hypocrite ? Celui-là qui proclame avoir abattu toutes les idoles, mais qui en vérité n’a fait qu’ériger un nouveau temple pour des fantômes et des abstractions ? Est-ce celui qui essaye de vivre dans l’esprit de l’anarchie, de ne pas être dirigé / de ne pas diriger – ou bien est-ce celui qui ne fait qu’utiliser la rébellion théorique comme excuse à son inconscience, à son ressentiment et à sa misère ? »

Les querelles théologiques mesquines des sectes anarchistes sont devenues excessivement ennuyeuses. Au lieu de demander des définitions (des idéologies), posez la question : « Qu’est-ce que tu sais ? », « quels sont tes véritables désirs ? », « que vas-tu faire à présent ? » et, comme Diaghilev le dit au jeune Cocteau : « Etonne-moi ! »

Qu’est-ce que le gouvernement ?

Le gouvernement peut être décrit comme une relation structurée entre les êtres humains par laquelle le pouvoir est réparti inégalement, de telle manière que la vie créatrice de quelques-uns est réduite pour l’accroissement de celle des autres. Ainsi, le gouvernement agit dans toutes les relations dans lesquelles les intervenants ne sont pas considérés comme des partenaires à part entière agissant dans une dynamique de réciprocité. On peut ainsi voir à l’œuvre le gouvernement dans des cellules sociales aussi petites que la famille ou « informelles » comme les réunions de voisinage – là où le gouvernement ne pourra jamais toucher des organisations bien plus grandes comme les foules en émeute ou les rassemblements de passionnés par leur hobby, les réunions de quaker ou de soviets libres, les banqueteurs ou les œuvres de charité.

Les relations humaines qui s’engagent sur un tel partenariat peuvent, au travers d’un processus d’institutionnalisation, sombrer dans le gouvernement – une histoire d’amour peut évoluer en mariage, cette petite tyrannie de l’avarice de l’amour ; ou bien encore une communauté spontanée, fondée librement afin de rendre possible une certaine manière de vivre désirée par tous ses membres, peut se retrouver dans une situation où elle doit gouverner et exercer une coercition à l’encontre de ses propres enfants, au travers de règles morales mesquines et des reliquats d’idéaux autrefois glorieux.

Ainsi, la tâche de l’anarchie n’est jamais destinée à perdurer qu’à court terme. Partout et toujours les relations humaines seront concrétisées par des institutions et dégénéreront en gouvernements. Peut-être que l’on pourrait soutenir que tout cela est « naturel »… Mais quoi ? Son opposé est tout aussi « naturel ». Et s’il ne l’était pas, alors on pourrait toujours choisir le « non-naturel », l’impossible.

Cependant, nous savons que les relations libres (non gouvernées) sont parfaitement possibles, car nous en faisons l’expérience assez souvent – et plus encore lorsque nous luttons pour les créer. L’anarchiste choisit la tâche (l’art, la jouissance) de maximiser les conditions sociales afin de provoquer l’émergence de telles relations. Puisque c’est ce que nous désirons, c’est ce que nous faisons.

Et les criminels ?

Les considérations ci-dessus peuvent être comprises comme impliquant une forme d’« éthique », une définition mutable de la justice dans un contexte existentiel et situationniste. Les anarchistes ne devraient probablement considérer comme « criminels » que ceux qui contrarient délibérément la réalisation des relations libres. Dans une société hypothétique sans prison, seuls ceux que l’on ne peut dissuader de telles actions pourront être livrés à la « justice populaire » ou même à la vengeance.

Aujourd’hui, cependant, nous ferions bien de réaliser que notre propre détermination à créer de telles relations, même de manière imparfaite et utopique, nous placera inévitablement dans une position de « criminalité » vis-à-vis de l’Etat, du système légal et probablement de la « loi non écrite » du préjugé populaire. Depuis longtemps être un martyr révolutionnaire est passé de mode – le but présent est de créer autant de liberté que possible sans se faire attraper.

Comment fonctionne une société anarchiste ?

Une société anarchiste œuvre, partout où deux ou plusieurs personnes luttent ensemble, dans une organisation de partenariat original, afin de satisfaire des désirs communs (ou complémentaires). Aucun gouvernement n’est nécessaire pour structurer un groupe de potes, un dîner, un marché noir, un tong (ou une société secrète d’aide mutuelle), un réseau de mail ou un forum, une relation amoureuse, un mouvement social spontané (comme l’écosabotage ou l’activisme anti-SIDA), un groupe artistique, une commune, une assemblée païenne, un club, une plage nudiste, une Zone Autonome Temporaire. La clé, comme l’aurait dit Fourier, c’est la Passion – ou, pour utiliser un mot plus moderne, le désir.

Comment pouvons-nous y parvenir ?

En d’autres termes, comment maximiser la potentialité que de telles relations spontanées puissent émerger du corps putrescent d’une société asphyxiée par la gouvernance ? Comment pouvons-nous desserrer les rênes de la passion afin de recréer le monde chaque jour dans une liberté originelle du « libre esprit » et d’un partage des désirs ? Une question à deux balles – et qui ne vaut réellement pas beaucoup plus puisque la seule réponse possible ne relève que de la science-fiction.

Très bien. Mon sens de la stratégie tend vers un rejet des vestiges des tactiques de l’ancienne « Nouvelle Gauche » comme la démo, la performance médiatique, la protestation, la pétition, la résistance non-violente ou le terrorisme aventurier. Ce complexe stratégique a été depuis longtemps récupéré et marchandisé par le Spectacle (si vous me permettez un excès de jargon situationniste).

Deux autres domaines stratégiques, assez différents, semblent bien plus intéressants et prometteurs. Le premier est le processus résumé par John Zerzan [1] dans Elements of Refusal – c’est-à-dire, le refus de mécanismes de contrôle étendus et largement apolitiques inhérents aux institutions comme le travail, l’éducation, la consommation, la politique électorale, les « valeurs familiales », etc. Les anarchistes pourraient tourner leur attention vers des manières d’intensifier et de diriger ces « éléments ». Une telle action pourrait bien tomber dans la catégorie traditionnelle de l’« agitprop », mais éviterait la tendance « gauchiste » à institutionnaliser ou « fétichiser » les programmes d’une élite ou avant-garde révolutionnaire autoproclamée.

L’action dans le domaine des « éléments du refus » est négative, « nihiliste » même, tandis que le second secteur se concentre sur les émergences positives d’organisations spontanées capables de fournir une réelle alternative aux institutions du Contrôle. Ainsi, les actions insurrectionnelles du « refus » sont complétées et accrues par une prolifération et une concaténation des relations du « partenariat original ». En un sens, c’est là une version mise à jour de la vieille stratégie « Wobbly » [2] d’agitation en vue d’une grève générale tout en bâtissant simultanément une nouvelle société sur les décombres de l’ancienne au travers de l’organisation des syndicats. La différence, selon moi, c’est que la lutte doit être élargie au-delà du « problème du travail » afin d’inclure tout le panorama de la « vie de tous les jours » (dans le sens de Debord).

J’ai essayé de faire des propositions bien plus spécifiques dans mon essai Zone Autonome Temporaire (Autonomedia, NY, 1991) ; donc, je me restreindrai ici à mentionner mon idée que le but d’une telle action ne peut être désigné proprement sous le vocable de « révolution » — tout comme la grève générale, par exemple, n’était pas une tactique « révolutionnaire », mais plutôt une « violence sociale » (ainsi que Sorel l’a expliqué). La révolution s’est trahie elle-même en devenant une marchandise supplémentaire, un cataclysme sanglant, un tour de plus dans la machinerie du Contrôle – ce n’est pas ce que nous désirons, nous préférons laisser une chance à l’anarchie de briller.

L’anarchie est-elle la Fin de l’Histoire ?

Si le devenir de l’anarchie n’est jamais « accompli » alors la réponse est non – sauf dans le cas spécial de l’Histoire définie comme auto-valorisation privilégiée des institutions et gouvernements. Mais, l’histoire dans ce sens est déjà probablement morte, a déjà « disparu » dans le Spectacle, ou dans l’obscénité de la Simulation. Tout comme l’anarchie implique une forme de « paléolithisme psychique », elle tend traditionnellement vers un état post-historique qui refléterait celui de la préhistoire. Si les théoriciens français ont raison, nous sommes déjà entrés dans un tel état. L’histoire comme l’histoire (dans le sens de récit) continuera, car il se pourrait que les humains puissent être définis comme des animaux racontant des histoires. Mais l’Histoire, en tant que récit officiel du Contrôle, a perdu son monopole sur le discours. Cela devrait, sans aucun doute, travailler à notre avantage.

Comment l’anarchie perçoit-elle la technologie ?

Si l’anarchie est une forme de « paléolithisme », cela ne signifie nullement que nous devrions retourner à l’Age de la pierre. Nous sommes intéressés par un retour au Paléolithique et non en lui. Sur ce point, je crois que je suis en désaccord avec Zerzan et le Fifth Estate [3] ainsi qu’avec les futuro-libertariens de CaliforniaLand. Ou plutôt, je suis d’accord avec eux tous, je suis à la fois un luddite et un cyberpunk, donc inacceptable pour les deux partis.

Ma croyance (et non ma connaissance) est qu’une société qui aurait commencé à approcher une anarchie générale traiterait la technologie sur la base de la passion, c’est-à-dire, du désir et du plaisir. La technologie de l’aliénation échouerait à survivre à de telles conditions, alors que la technologie de l’amélioration survivrait probablement. La sauvagerie, cependant, jouerait aussi nécessairement un rôle majeur dans un tel monde, car la sauvagerie est le plaisir. Une société basée sur le plaisir ne permettra jamais à la techné [4] d’interférer avec les plaisirs de la nature.

S’il est vrai que toute techné est une forme de médiation, il en va de même de toute culture. Nous ne rejetons pas la médiation per se (après tout, tous nos sens sont une médiation entre le « monde » et le « cerveau »), mais plutôt la tragique distorsion de la médiation en aliénation. Si le langage lui-même est une forme de médiation alors nous pouvons « purifier le langage de la tribu » ; ce n’est pas la poésie que nous haïssons, mais le langage en tant que contrôle.

Pourquoi l’anarchie n’a-t-elle pas marché auparavant ?

Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? Elle a marché des milliers, des millions de fois. Elle a fonctionné durant 90 % de l’existence humaine, le vieil Age de la pierre. Elle marche dans les tribus de chasseurs/cueilleurs encore aujourd’hui. Elle marche dans toutes les « relations libres » dont nous avons parlé auparavant. Elle marche chaque fois que vous invitez quelques amis pour un piquenique. Elle a « marché » même dans les « soulèvements ratés » des soviets de Munich ou de Shanghai, de Baja California en 1911, de Fiume en 1919, de Kronstadt en 1912, de Paris en 1968. Elle a marché pour la Commune, les enclaves de Maroons, les utopies pirates. Elle a marché dans les premiers temps du Rhodes Island et de la Pennsylvanie, à Paris en 1870, en Ukraine, en Catalogne et en Aragon.

Le soi-disant futur de l’anarchie est un jugement porté précisément par cette sorte d’Histoire que nous croyons défunte. Il est vrai que peu de ces expériences (sauf pour la préhistoire et les tribus primitives) ont duré longtemps – mais cela ne veut rien dire quant à la valeur de la nature de l’expérience, des individus et des groupes qui vécurent de telles périodes de liberté. Vous pouvez peut-être vous souvenir d’un bref, mais intense amour, un de ces moments qui aujourd’hui encore donne une certaine signification à toute votre vie, avant et après – un « pic d’expérience ». L’Histoire est aveugle à cette portion du spectre, du monde de la « vie de tous les jours » qui peut aussi devenir à l’occasion la scène de l’« irruption du Merveilleux ». Chaque fois que cela arrive, c’est un triomphe de l’anarchie. Imaginez alors (et c’est la sorte d’histoire que je préfère) l’aventure d’une importante Zone Autonome Temporaire durant six semaines ou même deux ans, le sens commun de l’illumination, la camaraderie, l’euphorie – le sens individuel de puissance, de destinée, de créativité. Aucun de ceux qui ont jamais expérimenté quelque chose de ce genre ne peut admettre, un seul moment, que le danger du risque et de l’échec pourrait contrebalancer la pure gloire de ces brefs moments d’élévation.

Dépassons le mythe de l’échec et nous sentirons, comme la douce brise qui annonce la pluie dans le désert, la certitude intime du succès. Connaître, désirer, agir – en un sens nous ne pouvons désirer ce que nous ne connaissons déjà. Mais nous avons connu le succès de l’anarchie pendant un long moment maintenant – par fragments, peut-être, par flashes, mais réel, aussi réel que la mousson, aussi réel que la passion. Si ce n’était pas le cas, comment pourrions-nous la désirer et agir peu ou prou à sa victoire ?