Nous ne pouvons pas concevoir que les anarchistes établissent des règles à suivre systématiquement comme des dogmes fixes. Parce que, même si une uniformité de vues sur les lignes générales des tactiques à suivre est assumée, ces tactiques sont portées d’une centaine de façons différentes lorsqu’elles sont appliquées, avec un millier de détails variants.

Cependant, nous ne voulons pas de programmes tactiques, aucun, et par conséquent nous ne voulons pas d’organisation. Ayant établi le but, le but auquel nous nous tenons, nous laissons chaque anarchiste libre de choisir parmi les moyens que son sens, son enseignement, son tempérament, son esprit de combat lui suggère de meilleur. Nous ne formons pas de programmes fixes et nous ne formons pas de petits ou de grands partis. Mais nous nous rassemblons spontanément, sans critères permanents, selon des affinités momentanées, dans un but spécifique, et nous changeons constamment ces groupes aussitôt que le but pour lequel nous nous étions associés cesse d’être et aussitôt que d’autres buts et besoins surgissent et se développent en nous et nous poussent à chercher de nouveaux complices, des gens qui pensent comme nous dans les circonstances spécifiques.

Lorsque n’importe lequel d’entre nous ne se préoccupe plus de la création d’un mouvement factice de sympathisants, mais crée plutôt un ferment actif d’idées qui nous pousse à penser, comme les coups d’un fouet, il entend souvent ses amis répondre que pendant beaucoup d’années ils ont été habitués à une autre méthode de lutte, ou qu’il est un individualiste comme les capitalistes, ou un théoricien puriste de l’anarchisme.

Il n’est pas vrai que nous sommes des individualistes, si on essaye de définir ce mot en termes d’isolation et de séparation des éléments, évitant toute association dans la communauté sociale et supposant que l’individu puisse se suffire à lui-même. Nous soutenons le développement des initiatives individuelles. Quel anarchiste ne voudrait pas se rendre coupable de cet individualisme ? Si l’anarchiste est celui qui aspire à l’émancipation de toute forme d’autorité morale et matérielle, comment ne pourrait-il pas reconnaître que l’affirmation de son individualité, libre de toutes obligations et de l’influence autoritaire externe, est tout à fait bienveillante ? Car elle est la plus certaine des indications d’une conscience anarchiste. Nous ne sommes pas des théoriciens purs et durs parce que nous croyons en l’efficacité de l’idée. Comment peuvent être organisées les actions, si ce n’est à travers la pensée ? Produire et soutenir un mouvement d’idée est, pour nous, le moyen le plus efficace pour déterminer le flux des actions anarchistes, tant dans la lutte pratique que dans la lutte pour la réalisation de l’idéal.

Nous ne nous opposons pas nécessairement aux organisateurs. Ils continueront, s’ils le souhaitent, à user de leurs tactiques. Si, comme je le pense, cela ne nous fera aucun bien, cela ne nous fera pas grand mal non plus.[1] Mais il me semble qu’ils nous ont déjà rangés sur leur liste noire comme des sauvages ou comme des rêveurs théoriques.

Note biographique

Giuseppe Ciancabilla est né à Rome en 1872. Il fut une figure importante parmi le mouvement d’immigration anarchiste italien aux états-unis et ailleurs de la fin du 19ième siècle (comme Francesco Saverio Merlino, Pietro Gori, Errico Malatesta, Carlo Tresca, Luigi Galleani...). Fuyant la répression des révoltes de 1898, il part en Suisse, en Angleterre puis en Amérique, où il s’installe à Paterson, New Jersey, où vit une importante communauté anarchiste italienne. Il participe alors à La Questione Sociale, un bimensuel publié par le groupe Diritto all’ esistenza et imprimé par leur maison d’édition, Era nuova, avec Malatesta, Tresca, Luigi Galleani, Aldino Felicani et d’autres.

En 1902, il écrit, à Chicago, pour le journal La Protesta umana, dans lequel il défend, entre autre, les actions individuelles contre le pouvoir, telles que les attentats de Gaetano Bresci et de Leon Czolgosz.

Il meurt le 15 septembre 1904, à l’hôpital de San Francisco, âgé de 32 ans.

[1] De nombreux évènements, notamment durant la guerre d’Espagne et ses suites, ont depuis montré l’optimisme de cette position, et combien les "organisateurs" et leur idéologie unitaire pouvaient êtres nuisibles aux individus épris de liberté. Lire à ce sujet la Protestation devant les Libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937 (lisible sur http://infokiosques.net/spip.php?ar...) ainsi que Sabaté, guérilla urbaine en Espagne (1945-1960) d’Antonio Téllez. (Note d’Apache-éditions)