Titre: Repose en paix sociale…
Sous-titre: Quelques notes autour de la mort de Clément Méric
Auteur·e: Etrebilal Aviv
Date: 2014
Source: Consulté le 09/09/2016 de non-fides.fr
Notes: Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue anarchiste apériodique Des Ruines n°1, en décembre 2014, à l’intérieur du dossier « Ni héros ni martyrs – Contre le culte de la charogne ». Édité sous forme de brochure par Ravage Editions, avril 2015.

Nous ne reviendrons pas en détail sur les faits précis qui ont mené à la mort de Clément Méric, jeune militant antifasciste d’extrême-gauche, le 5 juin 2013, parce qu’au fond le déroulement précis de l’affaire ne nous intéresse que très peu ici. Nous laissons le sale travail d’enquêteur à ceux dont c’est le sale travail, qu’ils soient journalistes, juges, flics, ou les trois à la fois. Rappelons seulement qu’en cette fin d’après-midi là, un groupe de militants antifascistes a croisé le chemin d’un groupe de militants néo-nazis lors d’une vente privée de fringues de la marque « Fred Perry ».[1] Ce n’est que logiquement qu’une rixe a éclaté entre les deux groupes. Mais suite à un coup, Clément a perdu la vie. Ces quelques notes ont pour objectif de réfléchir un peu à quelques questions qui méritent selon nous d’être posées, et ce à tête reposée, maintenant qu’un peu d’eau est passée sous les ponts. Il s’agit ici de mettre en évidence les impasses d’un certain antifascisme et de questionner notre réactivité, mais aussi de reposer la question de la solidarité révolutionnaire.


Il y a forcément quelque chose de tragique lorsque meurt un jeune camarade, que nous n’avons jamais croisé mais qui si l’on en croit les témoignages et les hommages, était plein de vie. Il n’était qu’aux balbutiement d’une vie et d’un parcours qui lui ont été enlevés. Lorsque la mort est aussi brutale, donnée par un néo-nazi, probablement involontairement (mais cela ne change rien à l’affaire), il y a forcément de la rage, de la colère, puis de la haine.

Nous ne souhaitons rien enlever à la tristesse des proches de Clément en rappelant la banalité d’une situation telle que celle-ci. Une banalité qui n’altère pas la tragédie, mais l’horreur quotidienne est souvent, presque toujours, banale. C’est bien cela qui nous pousse à vouloir en finir avec ce monde.

Alerta ?

L’antifascisme est né de l’opposition aux fascistes, qui depuis quelques décennies en France ne représentent que quelques groupuscules isolés, détestés par tous et toutes et très circonscrits. Ils sont le plus souvent réprimés et/ou utilisés par le pouvoir en raison du rapport de force inexistant. On est bien loin en effet du triomphe fasciste de la Marche sur Rome d’octobre 1922 ou de la tentative de prise de pouvoir (avortée au dernier moment) des Croix-de-Feu lors des manifestations du 6 février 1934 à Paris, et c’est tant mieux.

L’antifascisme a lui aussi perdu quelque peu de sa maestria. Finie la guerre antifasciste espagnole, finis les Arditi del Popolo des années 20 en Italie, les Edelweißpiraten ne sont eux plus qu’un beau souvenir qui continue de nous donner force et courage, plus de soixante-dix ans plus tard. Les dernières véritables luttes et guerres antifascistes ont lieu aujourd’hui en Syrie ou en Irak, où des groupes armés s’activent sur les fronts asymétriques dans une lutte à mort contre Assad et son régime, et contre Daech et son califat, bien loin des antifascistes occidentaux et de leurs préoccupations artificielles. Rappelons qu’il y a moins d’une centaine d’années, les antifascistes du monde entier étaient venus rejoindre la lutte contre la dictature de Franco. C’était une époque où la couleur des lacets importait peu, une époque où la marque de mode Fred Perry n’existait pas encore, une époque où la valeur d’un combattant se mesurait au combat et à la sincérité, pas au look.

De tout cela, il ne reste malheureusement qu’un folklore confus, une esthétique mélangeant pêle-mêle imagerie anarchiste, bolchevique, gauchiste parlementaire, à celles des diverses contre-cultures des années 70 et 80, inoffensives aujourd’hui si elles ne l’étaient pas déjà hier. Il reste le souvenir de quelques anciens à moitié mythomanes des « années Bérus », racontant leurs anecdotes de castagne en roulant des mécaniques dans des DVD bien markétés et vendus cinquante euros à la Fnac. Il reste aussi un folklore vestimentaire partagé par les frères-ennemis, ce qui explique en l’occurrence la rencontre de fachos et d’antifachos dans des ventes privées de marques qui ne crachent pas sur ce marché, capitalistes qu’elles sont. Il reste des concerts, des matchs de foot et des lieux de socialisation divers pour une jeunesse libérale en recherche d’une nouvelle famille, d’un groupe social accueillant, d’une contre-culture pseudo-marginale, etc. Autant dire qu’il ne reste pas grand-chose… Le véritable antifascisme, c’est-à-dire la chasse aux fachos, est au point mort. Quelques petits face-à-face tendus encadrés par les forces de l’ordre persistent mais ne font pas de mal à une mouche, se terminant plus souvent au poste qu’à l’hôpital ou au cimetière, contrairement à ce que les slogans d’un côté comme de l’autre peuvent laisser entendre.

Mais cette fois-ci, avec la mort de Clément, c’est la surprise qui a frappé tout le monde. Car il ne s’agissait plus d’un jeu. Les fascistes peuvent réellement tuer des antifascistes, c’était pas juste pour rigoler. Il peut y avoir des vrais morts, comme dans les vraies luttes.

Et les gens n’en reviennent toujours pas.

Le culte de la charogne

L’antifascisme aurait pu soudainement redevenir un combat, avec de vraies conséquences, et pas une chanson à chanter en chœur ou une loi à faire voter. Mais à la place : unité nationale comme en 14. Une pluie de communiqués est apparue à droite à gauche. De chaque petite organisation politique insignifiante jusqu’aux partis au pouvoir de tous bords, tous ont eu leur petit mot à dire pendant quelques semaines, sur fond de manifs contre le mariage homosexuel, sur fond aussi de gauche au pouvoir. Condamnation unanime de la violence et union nationale pour allumer un cierge et passer à autre chose aussi rapidement que l’actualité, sous la coupe des médias, l’exigera. Vous êtes le maillon faible, affaire suivante.

L’Action antifasciste Paris-Banlieue, dont Clément était proche (au même titre que l’Union syndicale Solidaires ou Act-Up), se retrouve sous les feux de la rampe. Dépassés par les événements, ils n’offriront pas grand-chose d’autre que ce que n’importe quelle autre organisation politique aurait offert à leur place, c’est-à-dire conférences de presse, interventions médiatiques et télévisées à visage découvert sur les chaînes d’info en continu et dans des émissions de divertissement, communiqués victimisants sous forme de pétition de principe sur leur page Facebook et sur la « blogosphère » (?).

Dans la vraie vie, quelques rassemblements au flambeau où pleurer en levant le poing sous les yeux larmoyants des journalistes, des T-shirts imprimés quelques heures après la mort de Clément avec une symbolique chrétienne doloriste (le fameux « Rest in Peace »[2]), de belles images pour les chaînes d’info en continu, quelques visites polies et prévisibles (et d’ailleurs prévues par la police) de locaux fascistes, de jolies fresques murales à l’effigie du pauvre Clément, et autres bondieuseries… Que dire encore du festival "Les lendemains qui chantent" à La Maroquinerie, avec la gueule de Clément affichée en gigantesque par des salariés, à côté d’un bon vieux « 22 € » des familles. 1200 entrées vendues à 22 €, on espère que le comptable a bien bossé, content que l’antifascisme crée de l’emploi, mais sinon, aucune trace d’une quelconque explication de ce que fera le Comité pour Clément de cet argent.

Note à soi-même : Si pas du genre Star Academy, avant de mourir, penser à rayer les antifascistes de ses contacts.

Une quinzaine de jours après la mort de Clément, des groupes et individus autonomes ont décidé de fissurer la moisissure et d’arrêter de se lamenter avec l’ennemi dans des manifs plan-plan et ultra-médiatisées, et de renvoyer un peu de tout ce que l’on se prend chaque jour en apportant leur contribution à une de ces manifs, le 23 juin 2013, avec des casques et des marteaux. C’était drôlement plus mémorable que les cierges et les mouchoirs. C’était même encore plus drôle que les cadenas du Pont des Arts, et enragé comme la révolte.

Banques, agences immobilières et mobilier urbain en ont pris pour leur grade en plein Paris. Enfin ! Dirons certains. Mais c’était sans compter sur le service d’ordre, sortant d’on ne sait où, et se présentant comme la section musclée des proches de Clément qui, paraît-il, « n’aurait pas voulu ça » (car dans ce monde capitaliste, même les cadavres sont exploités). Allant jusqu’à filaturer des camarades un peu trop « speed » à leur goût, à s’interposer physiquement entre banques et marteaux et à démarrer des échauffourées avec ceux qui refusaient de se soumettre à leur autorité et à leur morale (comme à toute autre). La nuit même, on découvre dans la presse[3] qu’une permanence du parti au pouvoir du XXe a ses vitres détruites, le tag « mort au pouvoir (A) » est laissé sur place, comme un message à tous ceux qui pensaient que la mort de Clément allait servir au pouvoir à réunir tout le monde autour de sa table maudite.

Un an plus tard, le 7 juin 2014, une autre manifestation a lieu et rebelote ! Le service d’ordre, des membres de l’Action Antifasciste et du CAPAB, traquent les casseurs, mais ne réussissent pas, encore une fois, à garantir la violence de la paix sociale.[4]

Mais ce ne sont que de maigres consolations en l’absence d’une réelle coordination antiautoritaire de praxis, solide et capable de répondre à chaque attaque par l’attaque, et de prendre elle-même l’offensive.

En Grèce, un autre militant d’extrême-gauche, Pavlos Fyssas, lui proche des staliniens et plus connu sous son nom de rappeur « Killah-P », a été assassiné par des fachos peu de temps après Clément, de façon préméditée et à coups de couteau. Provoquant là aussi un vaste mouvement d’indignation tout aussi ridicule et teletubbies, et que n’avaient jamais provoqué les dizaines d’autres assassinats des nervis d’Aube Dorée qui avaient pour habitude de ne s’attaquer qu’à des immigrés dont, manifestement, tout le monde se fout.

Mais dans les jours et les mois qui ont suivi, c’est un antifascisme tout autre qui a montré son visage, un antifascisme réel et sans compromis, révolutionnaire et conséquent. Des fachos se sont donc fait casser la gueule aux quatre coins du pays, parfois jetés à la mer, des bombes et des attaques incendiaires ont détruit leurs locaux, leurs bagnoles et motos personnelles, des bars qu’ils fréquentaient ont été fermés de force en plein jour ou à coup de bombe, et point symbolique (mais pas seulement) de cette vengeance : le 1er novembre 2013, deux membres du parti sont assassinés par balles par deux hommes à moto, en représailles de cet assassinat. Le message est lancé aux néo-nazis dans la pure tradition révolutionnaire : pour une dent, la mâchoire.

Rien de tout ça en France.

Il faut dire qu’en Grèce, les mouvements révolutionnaires antiautoritaires et anarchistes ont une autre gueule. Il est vrai que l’antifascisme est là-bas aussi une source de folklore puéril, mais d’un autre côté les luttes et les attaques anarchistes constituent par moments à elles seules une forme de conflictualité permanente et sociale, dont l’antifascisme n’est qu’une infime partie, un combat spécifique qui n’est souvent pas séparé du combat contre toute autorité, au même titre que la lutte contre le patriarcat (malheureusement peu développée en Grèce), contre le travail, les politiciens, les prisons ou les nuisances environnementales. La solidarité révolutionnaire y est également très développée et les révolutionnaires incarcérés ont largement de quoi ne pas se sentir seuls et isolés. Mais la plus grosse différence entre les antifascismes grecs et français réside probablement dans le fait que l’antifascisme grec ne se repose pas seulement dans les mains d’antifascistes spécialisés, mais dans celle de tous les révolutionnaires. En France, les antifascistes ne s’intéressent qu’à l’antifascisme (et donc au fascisme…) et se sont séparés depuis belle lurette à la fois de l’action directe révolutionnaire et des luttes sociales.

En finir avec l’extrême-droite, mais pas seulement

Les charognards d’extrême-droite, en France comme en Grèce, savent très bien profiter, avec leur populisme puant, de l’ambiance générale de « crise » que l’on nous sert à la petite cuillère dans tous les médias depuis maintenant des années. En jouant sur la peur, le repli communautaire et identitaire face à la « mondialisation », en donnant l’illusion de faire barrière au magma ambiant de concurrence et de guerre de tous contre tous, ils recrutent. Cette recrudescence actuelle du nationalisme (dont le régionalisme et le populisme sont des options qui séduisent de plus en plus, même chez les antifas…), notamment chez des groupes relativement jeunes, est un phénomène clairement lié au contexte social actuel. Cependant, si un jeune antifasciste, Clément Méric, est mort face à eux, cela n’est aucunement un événement significatif de ce contexte, ni même « le fruit d’un climat et d’une dynamique », comme on a pu le lire un peu partout. Dans ce cas, il ne s’agit visiblement pas d’un assassinat réfléchi ou théorisé, mais d’une baston entre fachos et antifas comme il y en a souvent, survenue au hasard de groupes qui se croisent, et dont l’issue a, cette fois-ci, été fatale pour l’un des participants et tragique pour ses proches. Tout le monde aurait préféré que cela n’arrive pas, pour sûr, mais quelqu’un vient-il réellement de découvrir que les nazis étaient des brutes dangereuses et des meurtriers ? Et ce avec ou sans « contexte favorable ». D’où sortent donc tous ces gens tombés soudainement de leurs cocotiers ? C’est qu’il n’y a probablement pas de fachos au pays des licornes et des arc-en-ciels.

Plus sérieusement, cela aurait pu ne pas arriver, tout comme cela aurait pu arriver à quelqu’un d’autre. Cela aurait pu arriver au bâtard Morillo. Cela aurait pu arriver sans le contexte de l’époque (avec des manifs homophobes et patriarcales dans les rues). Car nous en avons marre d’entendre des âneries… Aussi, nous refusons de rejeter avec facilité la responsabilité entière de la mort de Clément sur l’extrême-droite formelle, et sur les groupuscules où militait son meurtrier Esteban Morillo[5] ou sur la fameuse « lepénisation des esprits ». Faisons preuve d’une capacité d’analyse moins paresseuse et plus ambitieuse, et mettons à l’épreuve nos capacités d’auto-défense. Car les slogans belliqueux sont des idées, pas de l’art.

Que dire lorsqu’un communiqué pour le moins ambigu du « Comité pour Clément »,[6] sorti peu après l’annonce de la libération conditionnelle de Morillo, nous ressort le classique couplet pleurnichard, véritable tarte à la crème des antifascistes, de l’indulgence de l’Etat avec les fachos, en oubliant de se plaindre de l’indulgence dont eux aussi bénéficient la plupart du temps, les magistrats (souvent à gauche et toujours bourgeois) étant pour la plus grande partie complaisants de la lutte polie contre les épouvantails rasés, ces horribles prolétaires en haillons.[7] Un communiqué qui se termine par une déclaration que n’aurait pas rejeté… euh… Tout le monde en fait, du Front de Gauche au FN :

« Notre combat […] vise à refuser que soient mis sur un pied d’égalité les idées de haines et de violence de l’extrême droite avec les idées d’égalité et de progrès social que nous défendons. »

Tout le monde, oui, sauf peut-être des anarchistes, qui n’iraient jamais défendre des idées d’égalité et de progrès social contre la haine et la violence, mais plutôt tout le contraire.

En tant qu’anarchistes, c’est bien l’Etat et le capitalisme ainsi que toute autre forme d’autorité que nous combattons. Les esprits pourris qui nous gouvernent n’ont pas attendu d’être « lepénisés » pour abattre des migrants aux frontières, pour enfermer, torturer et tuer les individus réfractaires à leurs normes. La pratique du pouvoir n’a en effet pas attendu Le Pen ou l’extrême-droite moderne pour se servir du racisme et de la violence de classe pour diviser les pauvres et unifier la bourgeoisie.

Nous haïssons le fascisme, le racisme et le nationalisme comme nous haïssons toutes les logiques de politiciens, toutes les revendications et les idéologies identitaires ou culturalistes qui ne visent qu’à séparer et endormir les gens, à leur jeter de la poudre aux yeux, faisant passer les gouvernants, leurs tribunaux, flics et la bourgeoisie (de gauche comme de droite) pour des protecteurs, et certaines classes d’indésirables pour les ennemis intérieurs de la farce. Mais ne nous trompons pas de cible, et ne laissons pas le prétexte de l’antifascisme justifier la démocratie, sa justice, sa paix sociale et sa soi-disant « non-violence » qui n’est en fait rien d’autre que le monopole de la violence légale et sa guerre aux indésirables. Il n’échappera d’ailleurs à personne que la démocratie a toujours su utiliser les fascistes pour justifier sa perpétuation d’une part, et d’autre part pour assurer certains de ses sales travaux comme à Calais en 2014, ou bien les deux à la fois comme dans l’Italie des années 70 et sa stratégie de la tension.

Voila pourquoi, entre autre questions, nous ne demanderons jamais « justice pour Clément » comme on a pu le lire ici ou là. Car nous n’avons personne à qui la demander, à moins de reconnaître et collaborer avec les institutions de l’ennemi. Car la Justice et son exercice appartiendront toujours à l’ennemi, contrairement à la vengeance et l’action directe, qui sont des armes que pourront toujours se réapproprier les exploités.

Solidarité révolutionnaire ?

Et encore une fois le culte de la charogne a fait battre les tambours. A croire qu’il y a bien peu de gens chez qui la haine des vermines nationalistes donne l’envie de s’attaquer à cette société de domination, de nationalités, d’identités et de guerre entre pauvres, qui constitue pourtant le fertile terreau de leurs idées moisies, plutôt que de se recueillir en silence ou de dresser des statues. Comme si la mort de ce jeune antifa n’avait rien à voir avec les assassinats quotidiens aux frontières de tous les Etats démocratiques, même gouvernés par des « antifascistes ». Car, rappelons-le encore, les frontières tuent tous les jours bien plus que les quelques crânes rasés qui passent le plus clair de leur temps à boire des bières dans leurs bars de merde.

La solidarité révolutionnaire consiste alors selon nous à relier les fils entre eux, et à continuer le combat. Nous saluons par exemple la diffusion d’un tract a Paris,[8] pendant que partis de gauche et politiques de tous bords tentaient de récupérer la mort de Clément, qui rappelait que ce jeudi 6 juin 2013, la police de Valls (lui-même autoproclamé « antifasciste ») avait organisé une rafle de sans-papiers au cours de l’après-midi dans le quartier de Barbès (Paris XVIIIe) : des centaines de flics avaient encerclé le quartier pendant plus de deux heures et des cars d’embarquement repartaient remplis de migrants réduits à l’état de bétail. Une grosse rafle au faciès, certes banale et moins spectaculaire, mais totalement invisibilisée par la couverture médiatique de l’affaire Méric et par le manque d’intérêt subséquent que lui portaient les antifascistes de tout poil, bien trop occupés à dénoncer la « lepénisation des esprits » en allumant des cierges à la télévision.

Mais ce n’est pas le seul cas particulier d’une solidarité véritablement révolutionnaire, le 15 juin 2013 paraissait sur internet le communiqué suivant :

Ni justice ni paix ![9]

Une semaine après l’assassinat d’un camarade à Paris par des fascistes, une semaine après la très démocratique rafle policière de Barbès… Le distributeur de billets d’une banque a cramé à Montreuil (93), la vitre de la section PS du Pré-St Gervais (93) a été transpercée sous les coups, le QG du Front de Gauche situé aux Lilas (93) a été entièrement recouvert de tags. Sur les deux locaux et les murs du quartier, on pouvait notamment lire : « Charognards », « ni 6e République, ni fascisme : révolution ! ».

Ni démocratie, ni fascisme ! A bas l’Etat et le capital !

Le 20 juin 2013 paraissait celui-ci :

Fini de se plaindre[10]

« Pas une minute de silence, une vie de combat ! »

Il n’y a rien de plus tragique que la mort d’un camarade, que ce soit sous les coups de l’Etat et de ses flics ou de leurs alliés historiques : les sales nazillons qui aujourd’hui ne se comptent que sur les doigts de quelques mains mais qui sont en partie responsables de la mort de Clément. L’ennemi est ailleurs, dans l’Etat et le Capital, et dans n’importe quel mode de gestion de ceux-ci, démocratique comme fasciste.

Mais le temps de la tristesse est passé, vient celui de la colère et de la vengeance. Finis les T-shirts et les « repose en paix », finis les hommages vibrants sous les yeux mécaniques des charognards journalistiques, finies aussi les négociations politiques et la récupération. L’heure est à l’attaque de ce monde qui produit les déchets fascistes et leurs faux ennemis démocrates. Deux distributeurs de billets de banques fracassés à la masse entre Belleville et République [Paris], un citoyen essayant de nous arrêter perd une dent à défaut de se faire fracasser lui aussi, nuit du mardi 18 juin.

Telle est notre contribution, tel est notre antifascisme.

Autant d’exemples d’une solidarité révolutionnaire et du refus des infâmes fronts unis qui n’apparaissent pas, et n’apparaîtront logiquement jamais sur les sites antifas officiels ou les comités pour Clément.[11] Oui, logiquement.

La petite maison dans la prairie

Présenter Clément comme un pauvre garçon jeune et frêle qui n’avait rien demandé, étudiant respectable à sciences po tout juste sorti d’une leucémie, agressé en pleine rue par des fachos, en quelque sorte une victime, est pour nous tout le contraire d’un hommage. Est-ce que même après la mort, il faut montrer patte blanche devant la justice et les médias ? Et que dire d’un mouvement qui préfère ses agneaux-martyrs-victimes-innocentes à ses combattants ?

Nous ne connaissons pas exactement le déroulement des événements et nous nous garderons bien de spéculer dessus, mais nous serions beaucoup plus touchés d’apprendre que c’est Clément qui est allé au combat le premier. Car pour nous le courage est une belle qualité, et prendre l’offensive plutôt que de toujours subir est la plus courageuse et révolutionnaire des praxis qui soient. Surtout lorsque sur les plateaux télé, des membres de l’Action Antifasciste viennent défendre la thèse selon laquelle Clément aurait été agressé gratuitement et que les fachos auraient démarré les hostilités. En face, le fasciste Serge Ayoub (qui se voit offrir pour l’occasion un temps de parole de grande écoute dont il avait rêvé toute sa vie) vient défendre la thèse contraire, « c’est eux qu’ont commencé m’sieur l’inspecteur », « légitime défense ! », « poing américain » ou « pas poing américain », en somme, une succession de problématiques de cour d’école ou de justice. De notre côté, nous espérons que ce sont les camarades qui ont démarré les hostilités, nous espérons aussi que si c’était un facho qui était mort, nous serions nombreux à nous en féliciter, et pas à chanter en chœur avec tous les charognards pour s’en remettre à la civilisation et appeler à la cessation des hostilités, à la fin de la violence… Et donc à la fin de toute aspiration insurrectionnelle ou révolutionnaire.

Car on ne peut pas crier à tout bout de champ des slogans comme « un faf une balle » et autres sucreries de la violence révolutionnaire et s’étonner ensuite qu’un jour le sang coule, dans un camp comme dans l’autre. C’est en fait la conséquence d’un discours, car nous espérons bien que les mots ne sont pas que des mots, et que nous sommes assez conséquents pour en assumer les conséquences. Citons un compagnon italien, qui écrivait en 1995 :

« Celui qui tire à boulets rouges sur les patrons, les politiciens, les juges, les flics, les scientifiques, les prêtres et combien d’autres encore, doit être conscient aussi du fait qu’il y a toujours quelqu’un pour le prendre à la lettre et qui agit en conséquence. Celui qui souffle sur le feu ne peut pas ensuite s’en tirer en disant « tout cela était une blague ». Parce que dans la violence verbale, c’est bon de le savoir, la suggestion de frapper les personnes et les choses qu’on désigne est implicite. Dans le cas contraire, l’écriture et les mots deviennent un succédané de l’action ; un exutoire à ses frustrations ; un hymne chanté à tue-tête à son impuissance. Mais je ne veux pas penser que la violence verbale qui déborde de tous les journaux anarchistes existants est seulement un fleuve de bile sur les eaux duquel flottent des âmes mortes. »[12]

* * *

Alors qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Une marche silencieuse pour « commémorer » ? Ou alors on s’attaque à la racine même de ces ordures identitaires en faisant tout péter, ce monde de merde avec ses valeurs, ses nations, ses identités imaginaires, ses politiciens de tous bords et son culte de la charogne ?!

Il y aura toujours mieux à brûler qu’un cierge…

Aviv Etrebilal.

[1] Si les idées différent largement entre fascistes et antifascistes, la coquetterie, le foot et la musique les rassemblent régulièrement aux mêmes endroits

[2] Requiescat in pace (RIP) est une locution catholique latine signifiant « Qu’il/elle repose en paix » et que l’on traduit généralement en français par « Repose en paix ». Cette formule apparaît sur les tombes ou les stèles funéraires dans la plupart des pays chrétiens.

[3] Le local PS du 20e arrondissement de Paris vandalisé, Metro du 25 juin 2013.

[4] Cf Antifascisme : “Par tous les moyens”, mais restons chrétiens… publié sur Attaque.noblogs.org le 9 juin 2014.

[5] Les JNR et Troisième Voie ont été rapidement dissoutes par le ministre de l’intérieur, l’antifasciste Manuel Valls.

[6] Communiqué du « Comité pour Clément » sur la mise en liberté de M. Morillo. publié le 2 septembre 2014 sur le site pourclement.org.

[7] En effet, si l’on regarde un peu la composition sociale des milieux antifa, on constatera que dans un tribunal, un antifa a plus de chances d’appartenir à la famille des magistrats qu’à celle des fascistes d’en face, si l’on parle de groupes de skinheads comme Troisième Voie. Des organisations plus respectables et bien plus dangereuses telles que le Bloc Identitaire sont elles composées de membres beaucoup plus aisés.

[8] Paris, le 6 juin 2013 dans l’après-midi, tract trouvé dans les rues de Paris en juin 2013.

[9] Paru sur Indymedia Nantes, 15 juin 2013.

[10] Paru sur Indymedia Nantes, 20 juin 2013.

[11] Quoique le site La Horde, probablement saisi d’un montée d’exotisme, a publié on ne sait pas trop bien pourquoi, un communiqué d’action directe revendiqué aux Etats-Unis. Celui-ci, mais pas des dizaines et des dizaines d’autres à travers le monde ni même en France à deux pas de chez eux. Voir États-Unis : à Portland, action végan en hommage à Clément Méric sur lahorde.samizdat.net.

[12] Une occasion de réflexion, texte d’Antonio Gizzo extrait de The Angry Brigade, 1967 – 1984. Documenti e cronologia, édité par Il Culmine/GAS – Infinita, avril 1995. Traduit de l’italien par Ravage Editions et publié en annexe du livre Angry Brigade – Elements de la critique anarchiste armée en Angleterre, paru en juillet 2012.