Il y a un problème général de tactique révolutionnaire qu’il convient toujours de discuter et de rediscuter, parce que de sa solution peut dépendre le sort de la révolution qui viendra.

Je n’entends pas parler de la manière dont peut être combattue et abattue la tyrannie qui, aujourd’hui, opprime tel peuple en particulier. Notre rôle est de faire simplement oeuvre de clarification des idées et de préparation morale en vue d’un avenir prochain où lointain, parce qu’il ne nous est pas possible de faire autrement. Et, du reste, nous croirions arrivé le moment d’une action effective... que nous en parlerions moins encore.

Je m’occuperai donc seulement et hypothétiquement du lendemain d’une insurrection triomphante et des méthodes de violence que certains voudraient adopter pour « faire justice « , et que d’autres croient nécessaires pour défendre la révolution contre les embûches de ses ennemis.

Mettons de côté « la justice « , concept trop relatif qui a toujours servi de prétexte à toutes les oppressions et à toutes les injustices, et qui souvent, ne signifie pas autre chose que la vengeance. La haine et le désir de vengeance sont des sentiments irréfrénables, que l’oppression, naturellement, réveille et alimente; mais s’ils peuvent représenter une force utile pour secouer le joug, ils sont par la suite une force négative quand on tente de substituer à l’oppression, non une oppression nouvelle, mais la liberté et la fraternité entre les hommes. Pour ces raisons, nous devons nous efforcer de susciter ces sentiments supérieurs qui puisent leur énergie dans le fervent amour du bien, tout en nous gardant cependant de briser cette impétuosité, issue de facteurs bons et mauvais, qui est nécessaire à la victoire. Mieux vaut que la masse agisse suivant son inspiration, que, sous prétexte de la mieux diriger, de lui mettre un frein qui se traduirait par une nouvelle tyrannie, mais souvenons-nous toujours que nous, anarchistes, nous ne pouvons être ni des vengeurs, ni des justiciers. Nous voulons être des libérateurs et nous devons agir comme tels, par les moyens de la prédication et de l’exemple.

Cela dit, occupons-nous ici de la question la plus importante : la défense de la révolution.

Il y en a encore qui sont fascinés par l’idée de la terreur. A ceux-là, il semble que la guillotine, les fusillades, les massacres, les déportations, les galères (potence et galères, me disait récemment un communiste des plus notoires) soient les armes puissantes et indispensables de la révolution, et ils trouvent que si tant de révolutions ont été écrasées et n’ont pas donné le résultat qu’on en attendait, ce fut à cause de la bonté, de la faiblesse des révolutionnaires qui n’ont pas persécuté, réprimé, massacré à suffisance.

C’est là un préjugé courant dans certains milieux révolutionnaires, préjugé qui trouve son origine dans la rhétorique et dans les falsifications historiques des apologistes de la grande révolution française, et qui s’est trouvé renforcé dans ces dernières années par la propagande des bolchevistes. Mais la vérité est précisément l’opposé : la terreur a toujours été un instrument de tyrannie. En France, elle a servi la tyrannie de Robespierre. Elle a aplani les voies à Napoléon et à la réaction qui suivit. En Russie, elle a persécuté et tué des anarchistes, des socialistes, a massacré des ouvriers et des paysans rebelles, et a arrêté, en somme, l’élan d’une révolution qui pouvait cependant ouvrir à la civilisation une ère nouvelle.

Ceux qui croient à l’efficacité révolutionnaire,libératrice, de la répression et de la férocité ont la même mentalité arriérée que les juristes qui croient qu’on peut éviter le délit et moraliser le monde par le moyen des peines sévères.

La terreur, comme la guerre, réveille les sentiments ataviques de férocité encore mal couverts par le vernis de la civilisation et porte aux premiers postes les éléments mauvais qui sont dans la population. Plutôt que de servir à défendre la révolution, elle sert à la discréditer, à la rendre odieuse aux masses, et, après une période de luttes féroces, aboutit nécessairement a ce que, aujourd’hui, j’appellerai « normalisation « , c’est-à-dire, à la légalisation et à la perpétuation de la tyrannie. Quel que soit le parti vainqueur, on arrive toujours à la constitution d’un gouvernement fort, lequel assure, aux uns, la paix aux dépens de la liberté, et aux autres la domination sans trop de périls.

Je sais bien que les anarchistes terroristes (si peu nombreux qu’ils soient) dénoncent toute terreur organisée, faite par ordre d’un gouvernement, par des agents payés, et voudraient que ce fût la masse qui, directement, mît à mort ses ennemis. Mais ceci ne ferait qu’aggraver la situation. La terreur peut plaire aux fanatiques mais elle convient surtout aux vrais méchants, avides d’argent et de sang. Inutile d’idéaliser la masse et de se la figurer composée uniquement d’hommes simples, qui peuvent évidemment commettre des excès, mais sont toujours animés de bonnes intentions. Les flics et les fascistes servent les bourgeois, mais sortent de la masse !

En Italie, le fascisme a accueilli beaucoup de criminels et ainsi a, jusqu’à un certain point, purifié préventivement l’ambiance dans laquelle agira la révolution. Mais il ne faut pas croire que tous les Dumini et tous les Cesarino Rossi sont fascistes. Il y en a parmi eux qui, pour une raison quelconque, n’ont pas voulu ou n’ont pas pu devenir fascistes, mais ils sont disposés à faire, au nom de la « révolution « , ce que les fascistes font au nom de la « patrie « . Et, d’autre part, comme les coupe-jarrets de tous les régimes ont toujours été prêts à se mettre au service des nouveaux régimes et à en devenir les plus zélés instruments, ainsi les fascistes d’aujourd’hui seront prêts demain à se déclarer anarchistes ou communistes ou ce qu’on voudra, simplement pour continuer à faire les dominateurs et à satisfaire leurs instincts mauvais. S’ils ne le peuvent dans leur pays, parce que connus et compromis, ils s’en iront ailleurs et chercheront les occasions de se montrer plus violents, plus « énergiques « que les autres, traitant de modérés, de lâches, de pompiers, de contrerévolutionnaires, ceux qui conçoivent la révolution comme une grande oeuvre de bonté et d’amour.

Certainement, la révolution a à se défendre et à se développer avec une logique inexorable, mais on ne doit, et on ne peut la défendre avec des moyens qui sont en contradiction avec ses fins.

Le grand moyen de défense de la révolution reste toujours d’enlever aux bourgeois les moyens économiques de la domination, d’armer tout le monde (jusqu’à ce qu’on puisse amener tout le monde à jeter les armes comme des objets inutiles et dangereux) et d’intéresser à la victoire toute la grande masse de la population.

Si, pour vaincre, on devait élever des potences sur les places publiques, je préférerais être battu.