Le titre est peut être bien trompeur parce que d’un point de vue technique, je ne suis pas sans pays. Légalement, je suis un « sujet de sa Majesté Britannique ». Mais dans un sens profond, spirituel, je suis effectivement une femme sans pays, ainsi que je vais essayer de l’expliquer clairement au cours de cet article.

Avoir un pays implique, tout d’abord, la possession d’une certaine garantie de sécurité, l’assurance d’avoir un endroit que vous pouvez considérer comme le votre et que personne ne peut vous retirer. C’est la signification essentielle de l’idée de pays, de citoyenneté. Dépouillé de ces notions, cela devient une pure moquerie.

Jusqu’à la guerre mondiale, la citoyenneté effectivement offrait une telle garantie. En dehors de quelques exceptions occasionnelles dans les pays Européens les plus reculés, les natifs ou les citoyens naturalisés avaient la certitude que quelque part sur cette planète ils étaient à la maison, dans leur propre pays, et qu’aucun revers de fortune personnel pourrait les priver de ce droit héréditaire à se trouver en ces lieux. De plus, ils avaient la liberté de visiter d’autres pays et où qu’ils soient ils savaient qu’ils bénéficiaient de la protection de leur citoyenneté.

Mais la guerre a totalement changé la situation. En même temps qu’un nombre incalculable de vies elle a également détruit le droit fondamental d’être, d’exister dans un endroit défini avec un minimum de sécurité. Cette situation particulière et inquiétante a été amenée par une usurpation d’autorité qui est vraiment incroyable, mais qui n’a rien de divine. Chaque gouvernement aujourd’hui s’attribue le pouvoir de déterminer quelle personne a le droit ou pas de vivre dans ses frontières, avec comme résultat que des milliers, voir mêmes des centaines de milliers de personnes, sont littéralement expatriées. Contraints de quitter le pays dans lequel ils vivaient à cette époque, ils sont envoyés à la dérive dans le monde, leur destin à la merci de quelques bureaucrates investis de l’autorité de décider s’ils ont le droit d’entrer dans « leur » pays. Un grand nombre d’hommes et de femmes, et même d’enfants, ont été soumis à cette terrible situation par la guerre. Chassés d’une ville à l’autre, poussés ici et là dans leur recherche d’un endroit où ils pourraient être autorisés à respirer, ils ne sont jamais certains qu’on ne leur ordonne à tout moment de partir pour d’autres endroits – où le même sort les attends. Ces véritables Juifs Errants, malheureux, sont victimes d’une perversion étrange de la raison humaine qui ose remettre en question le droit de toute personne à exister.

Dans chaque pays « civilisé » des hommes et des femmes peuvent dorénavant être expulsés à chaque instant si cela convient à la police et au gouvernement. Ce ne sont donc plus seulement les étrangers qui sont ainsi virtuellement chassés de la surface de la terre. Depuis la guerre mondiale, les citoyens sont aussi assujettis au même traitement. La citoyenneté est devenue caduque : elle a perdu sa signification essentielle ; sa garantie intemporelle. Aujourd’hui le natif n’est pas plus en sécurité dans « son propre » pays que le citoyen d’adoption. Le retrait de la citoyenneté, l’exil et la déportation sont pratiqués par chaque gouvernement ; ce sont devenues des méthodes établies et reconnues. Ces procédures sont si courantes que cela ne choque plus personne et qu’elles ne sont plus présentées comme indigne au point de provoquer l’expression d’ une protestation efficace. Cependant, malgré leur « légalité », dé-naturalisation et expatriation sont de la plus primitive et cruelle inhumanité.

La guerre a exigé un prix terrifiant dans le nombre stupéfiant de perte de vies humaines, des hommes estropiés et handicapés, un nombre infini de coeurs brisés et de foyers détruits. Mais encore plus effrayant est l’effet de cet holocauste auprès des vivants. Il a déshumanisé et brutalisé l’être humain, il a injecté le poison de la haine dans nos coeurs ; il a fait resurgir les pires instincts de l’homme, a considérablement appauvri la vie, et rendu la sécurité et la liberté humaine comme une considération des plus lamentables. Intolérance et réaction sont rampants, et leur esprit destructeur est nulle part aussi évident que dans le despotisme croissant de l’autorité officielle et ses attitudes autocratiques envers toute critique et opposition. Une vague de dictature politique balaye l’Europe, avec ses affres inévitables d’arbitraire irresponsable et oppressif. Les droits fondamentaux sont reniés, les conceptions éthique vitales sont dédaignées et bafouées. Nos plus précieuses possessions, les valeurs culturelles qui nous ont demandé des siècles pour se créer et se développer, sont détruites. La force brute est devenue le seul arbitre, et son verdict est accepté avec le consentement servile du silence, souvent avec approbation.

Depuis 1917 les Etats Unis n’ont heureusement pas été contaminés par la folie « fratricide » qui a dévasté le vieux monde. L’idée de la guerre était très impopulaire, et le sentiment américain était virtuellement opposé unanimement à prendre part à l’imbroglio Européen. Puis, soudainement, toute la situation changea : une nation fortement pacifique fut transformée, pratiquement en une nuit, en un amoc frénétique, maniaque et martial.

Une étude de cet étrange phénomène serait très certainement une contribution intéressante pour notre compréhension de psychologie collective, mais le sujet est en dehors de l’actuelle discussion. Ici il doit suffire de rappeler que, après avoir élu Woodrow Wilson à la présidence parce qu’il les « avait tenus à l’écart de la guerre », le peuple américain fut, pour une raison ou une autre persuadé de participer à la guerre Européenne. La décision du président, involontairement soutenue par un Congrès anti-guerre, eu l’effet de changer totalement la psychologie des Etats Unis. Le pays tranquille devient une terre de « jingoïsme » passionné, et un déluge d’intolérance et de bigoterie persécutrice envahit la population. Les poisons de la suspicion mutuelle et compulsive furent déversés du nord au sud et de l’est à l’ouest, opposant les hommes entre eux, les frères entre eux. Dans les couloirs de la chambre l’esprit du militarisme nouveau se manifesta par des lois draconiennes qui furent adoptées envers et contre toute critique ou protestation.

Le combat européen sanglant pour des territoires et des marchés fut proclamé comme une croisade sainte au nom de la liberté et de la démocratie, et une conscription forcée fut présentée comme « la meilleur expression d’une citoyenneté libre ». L’orgie guerrière démontra une psychose à l’échelle d’une nation entière comme cela ne s’était jamais vu auparavant aux Etats Unis. En comparaison l’aberration américaine temporaire qui suivit la mort violente du président MC Kinley en 1901, était un débordement de peu d’importance. A cette occasion, on s’en souviendra, le gouvernement fédéral s’empressa au travers d’une législation spéciale de déclarer hors la loi tout ce qui pouvait indiquer le moindre symptôme de non conformisme ou de dissidence. Je fais référence à la loi anti anarchiste notoire, qui pour la première fois dans l’histoire des Etats Unis introduit le principe de gouverner en utilisant la déportation. Les personnes suspectées de tendances anarchistes ; réfractaires à un gouvernement organisé, n’étaient pas autorisées à entrer aux Etats Unis ; le pays de la liberté ; ou s’ils étaient déjà présents sur le territoire pouvaient être expulsés pendant une période de trois ans. Selon cette loi des hommes comme Tolstoï ou Kropotkine se seraient vu refuser l’autorisation de visiter les Etats Unis, ou auraient été expulsés s’ils étaient déjà sur le territoire.

Une chasse nationale contre les "indésirables"

Cette loi, cependant, produit d’une panique de courte durée, resta virtuellement lettre morte. Mais la psychose de la guerre raviva les textes de loi anti anarchistes oubliés et l’élargit alors pour inclure tout individu considéré personne non grata par les pouvoirs en place et cela sans le bénéfice de la limitation dans le temps. Une chasse nationale contre les "indésirables" s’ouvrit. Des femmes et des hommes furent rassemblés par centaines, arrêtés dans la rue ou à leur poste de travail afin d’être administrativement déportés, sans interrogatoire ni procès, et souvent seulement à cause de leur apparence étrangère ou parce qu’ils portaient une écharpe ou une cravate rouge.

Le cyclone guerrier, qui balaya l’Europe, augmenta considérablement en amérique. Le mouvement pour rendre le monde sécurisé pour la démocratie et la liberté, fortement soutenu par les élites de la presse et les universitaires « libéraux », transforma les Etats Unis en l’endroit le plus dangereux pour les démocrates et les libertaires. Un règne officiel de terreur gouverna le pays, et des milliers de jeunes hommes furent litérallement forcés à entrer dans l’armée et la marine par peur de leur voisins et du label de « lâche » qui était attribué à toute personne en civil – attribué essentiellement par des femmes bourgeoises orgueilleuses qui paradaient dans les rues pour aider la cause de « l’humanité ». Toute personne qui osait lever la voix pour dénoncer la vague de la folie de la guerre était forcée à se taire et traitée comme un ennemi, un anarchiste, et une menace publique. Les prisons et les geoles étaient remplis d’hommes et de femmes qui furent déportés. la plus grande partie étaient des personnes qui avaient vécu de très nombreuses années dans leur pays d’adoption, pacifiquement en vivant leur vocations, un certain nombre avaient passé pratiquement toute leur vie en amérique du nord. Mais la longueur du séjour et les activités productrices ne faisaient aucune différence. Le grand gouvernement des Etats Unis se plia et utilisa le subterfuge de retirer en secret la naturalisation des citoyens, afin de pouvoir les déporter en tant « qu’étrangers indésirables ».

Psychose de guerre

Les historiens du futur seront interpellés par le phénomène particulier de la psychologie de guerre américaine, alors que l’Europe vivait ses pires réactions comme résultat de la guerre, les Etats Unis – tout en conservant son esprit d’ « arriver là-bas en premier » - atteignit son plus grand niveau réactionnaire avant d’entrer en guerre. Sans prévenir, tel quel, ils trahirent toutes leur traditions et coutumes révolutionnaires, ouvertement et sans vergogne, et introduisit les pires pratiques issues du vieux monde. Sans plus d’hésitation que nécessaire, ils appliquèrent en amérique les méthodes d’autocratie qui avaient demandé des siècles pour se développer en Europe, et ils commencèrent les expatriations, les déportations, l’exil et sur une grande échelle, manquant de respect pour toute considération d’équité et d’humanité.

Les intellectuels pacifistes qui préparaient l’Amérique à la guerre affirmèrent solennellement que l’abolition sommaire des droits constitutionnels et des libertés était une mesure temporaire nécessitée par les exigences de la situation, et que toute législation de guerre serait abolie dès que le monde aura été sécurisé pour la démocratie. Mais plus d’une dizaine d’années ont passé depuis, et j’ai vainement parcouru les journaux, les éditoriaux et les revues américaines en cherchant la moindre indication du retour à la normalité promise. Il est plus facile de faire des lois que de les abolir, et les lois oppressives sont particulièrement connues pour leur longévité.

Avec leur habituelle arrogance, ils ont surpassé le vieux monde affaibli « dans leur préparation ». La grande démocratie de Thomas Jefferson, le pays de Paine et d’Emerson, l’ancien rebelle contre l’Etat et l’Eglise, est devenu le persécuteur de chaque protestataire social. Le champion historique du principe révolutionnaire « pas de taxation sans exposé au parlement », obligea son peuple à faire une guerre engagée sans leur consentement.

Les réfugiés des Garibaldis, des pratiques de déportation des hérétiques de Kossuths et Schurzes. L’Amérique, dont les fonctions officielles commencent toujours avec une prière au nazaréen qui avait commandé : « Tu ne tueras point » a emprisonné et torturé des hommes qui avaient des scrupules à prendre la vie humaine, et a pourchassé ceux qui proclamaient « paix aux hommes de bonne volonté ». Auparavant un pays idéal pour les persécutés et les opprimés des autres pays, les Etats Unis ont depuis fermé leurs portes à la figure de ceux qui cherchaient refuge pour échapper aux tyrans. Un Golgoth du nouveau 20ème siècle pour ses « étrangers » Saccos et Vanzetti, il silence ses natifs « indésirables », ses Mooneys et Billingses, en les enterrant vivants dans des prisons. Il glorifie ses aviateurs comme Lindbergh, mais condamne ses pères spirituels. Il crucifie l’humanité et expatrie les opinions.

La pratique de la déportation place l’Amérique, dans un sens culturel, bien en dessous du niveau européen. Effectivement, il y a moins de liberté de pensée aux Etats Unis que dans le vieux monde. Peu de pays sont aussi dangereux pour l’homme ou la femme indépendant et idéaliste. Il n’y a pas d’offense plus haineuse que celle contre les attitudes non conventionnelles ; chaque crime peut être pardonné sauf celui d’une opinion contraire. L’hérétique est un anathème, l’iconoclaste le pire des coupables. Pour ceux là il n’y a pas de place dans les immenses Etats Unis. D’une façon singulière ce pays combine l’initiative industrielle et l’auto suffisance économique avec un tabou pratiquement absolu envers la liberté d’éthique et l’expression culturelle. Morale et comportements sont prescrits par une censure draconienne, et malheur à celui qui ose sortir du chemin désigné. En substituant les règlements pour la déportation à ses lois fondamentales, l’Amérique est fermement devenue réactionnaire. Elle a érigé des barrières formidables contre son développement culturel et contre son progrès. En dernière analyse, de telles politiques sont des moyens de priver le peuple de valeurs plus raffinées et d’aspirations plus élevées. Le grand corps du travail, est naturellement, la victime la plus directement exposée à cette menace. Il est désigné pour subir le mécontentement industriel, pour éliminer les portes paroles des révoltes populaires, et pour soumettre les masses inarticulées aux volontés des maîtres de la vie.

Malheureusement ce sont les travailleurs eux mêmes qui sont les piliers de la réaction. Aucune corporation dans aucun pays n’est aussi mentalement sous développé et manque autant de conscience économique que la Fédération américaine du travail. L’horizon de ses chefs est tristement limité, leur myopie sociale positivement infantile. Leur rôle dans la période de la guerre mondiale était plus que pitoyable et servile dans leur façon de se combattre entre eux comme des bateleurs commerciaux pour le moloch du carnage. Ils soutinrent fortement les mesures les plus réactionnaires, trop stupides pour comprendre qu’elles allaient rester et devenir une arme d’après guerre dans les mains des employeurs du travail. Ils n’ont rien appris de l’expérience passée et ont oublié les leçons de la loi Sherman, passée grâce aux efforts des travailleurs pour contrôler les trusts industriels mais qui fut depuis appliquée par les tribunaux américains pour affaiblir et émasculer les organisations du travail. Comme il était prévisible, la législation « temporaire » de guerre, soutenue par la Fédération américaine du travail, est maintenant utilisée dans les luttes industrielles contre les travailleurs.

Le passeport Nansens

C’est Fridjof Nansen, l’explorateur bien connu, qui fut le premier à réaliser les effets à long terme de la psychose de la guerre en relation avec ceux qui furent expatriés. Il introduisit le passeport spécial qui porte son nom et qui est désigné pour assurer au moins un minimum de sécurité pour le nombre croissant de réfugiés. Grâce à Nansens qui organisa les millions de sans domicile et d’enfants orphelins durant la guerre, la Ligue des nations fut conduite à approuver son projet et réalisa ledit passeport Nansen. Peu de pays, cependant, reconnaissent sa validité, et à contre coeur, et il ne guarantit aucunement ses possesseurs contre l’exil et la déportation. Mais le fait explicite de son existence amène à prouver les ravages provoqués par les développements d’après guerre en ce qui concerne la citoyenneté des milliers d’expatriés et d’apatrides.

Il ne faudrait pas croire que ces derniers seraient constitués essentiellement de réfugiés politiques. Dans cette immense armée d’exilés il y a un grand nombre de personnes entièrement a-politiques, d’hommes et de femmes pour lesquels la cupidité territoriale et la « paix » de Versailles les ont privé de leur pays. La plus grande partie d’entre eux ne bénéficient même pas du passeport Nansen, puisque celui-ci est destiné seulement aux réfugiés politiques de certaines nationalités. Donc des milliers de personnes se retrouvent sans aucun document légal d’aucune sorte et en conséquence ne sont pas autorisées à séjourner dans aucun pays. Une jeune femme que je connais, par exemple, une personne qui n’a jamais été impliquée dans aucune activité sociale ou politique, est actuellement à la dérive dans ce monde chrétien qu’est le notre, sans avoir le droit de s’installer dans aucun pays, sans patrie ni domicile, et constemment à la merci du visa de la police. Bien qu’elle soit née en Allemagne, on lui refuse cette nationalité dans ce pays car son père (actuellement décédé) était un Autrichien. L’Autriche, d’autre part, ne la reconnaît pas comme une de ses citoyens parce que le lieu de naissance de son père, appartenant précédemment à l’Autriche est devenu selon les termes du traité de Versailles une partie de la Roumanie. La Roumanie, finalement, refuse de considérer la jeune femme comme une de ses citoyennes parce qu’elle n’y est pas née, et qu’elle n’a jamais vécu dans le pays, et ne parle pas la langue et n’y a aucune famille. La pauvre femme est litérallement sans pays, avec aucun droit légalement de vivre quelque part sur terre, à l’exception de tolérance temporaire de quelques officiers qui délivrent les passeports.

L’existence de l’immense armée de réfugiés politiques et d’expatriés est encore plus hasardeuse. ils vivent avec la peur perpétuelle d’être déportés, et un tel danger équivaut à une sentence de mort quand ces hommes sont renvoyés, comme c’est souvent le cas, dans des pays gouvernés par des dictateurs. Il n’y a pas longtemps un homme que je connais fut arrêté dans son lieu de résidence et déporté dans son pays natal, qui en fait était l’Italie. Si l’ordre avait été suivi, cela aurait signifié de la torture et son exécution. Je connais un certain nombre de situations de réfugiés politiques qui n’étaient pas autorisés à rester dans le pays où ils avaient cherché refuge et qui furent déportés en Espagne, Hongrie, Roumanie ou Bulgarie, où leur vies sont en danger. Car le bras de la réaction est long. Ainsi la Pologne a récemment et à plusieurs reprises décrété la déportation de réfugiés politiques russes vers leur pays natal, où le bourreau de la Tcheka était prêt à les recevoir. C’est seulement grâce à l’intervention opportune d’amis influents vivant à l’étranger que les hommes et leur familles furent sauvés d’une mort certaine. Le despotisme Européen parvient jusqu’au-delà de l’océan, aux Etats Unis et en Amérique du Sud ; maintes fois des politiciens de descendance espagnole et italienne ont été déportés vers leurs pays d’origine comme un acte de « courtoisie » envers un pouvoir ami.

Ce ne sont pas là des situations exceptionnelles. Un grand nombre de réfugiés sont dans des positions similaires. Sans parler des milliers d’a-politiques, dénaturalisés ou expatriés et privés de domicile. En Turquie et en France, pour signaler deux pays seulement, il y a actuellement environ un demi million de ces personnes, victimes de la guerre mondiale, du fascisme, du bolchévisme, des échanges de territoire d’après guerre et de la manie d’exiler et de déporter. La plus grande partie sont seulement tolérés, pour l’instant, et sont toujours soumis à un ordre de « partir » quelque part ailleurs. Un moins grand nombre de personnes ; mais un nombre considérable cependant, sont éparpillés au travers du monde, particulièrement en Belgique, Hollande, Allemagne et dans d’autres divers pays d’Europe du Sud.

Il n’y a rien de plus tragique que le destin de ces hommes et de ces femmes jetés à la merci de notre monde chrétien. Je connais d’expérience personnelle ce que cela signifie d’être retiré de l’environnement de toute une vie, arraché des racines du sol même d’où vous avez été conçu, obligé de quitter le travail pour lequel toutes vos énergies ont été dévolues, et de devoir vous séparer des personnes les plus proches et les plus chères. Les effets de telles expatriations sont très dommageables particulièrement pour les personnes d’âge mûr, comme c’était le cas pour la plus grande partie de ceux qui furent déportés d’Amérique. Les jeunes s’adaptent plus facilement à un nouvel environnement et s’acclimatent dans un monde étrange. Mais pour ceux d’un âge plus avancé, un tel déplacement est une véritable crucifixion. Cela demande des années d’application pour acquérir le langage, les coutumes et les habitudes d’un pays nouveau, et une très longue période de temps pour prendre racine, pour créer des liens nouveaux et pour sécuriser sa propre existence matériellement – sans parler de l’angoisse mentale et de l’agonie dont souffre une personne sensible face à l’erreur et à l’inhumanité.

En ce qui me concerne, dans la signification profonde de valeurs spirituelles, je considère les Etats Unis comme « mon pays ». Bien sûr pas les Etats Unis du Ku Klux Klan, ni des censures morales qui se partagent le pouvoir, ou des partisans de la répression et réactionnaires de toutes sortes. Pas l’Amérique de Tammany ou du Congrès, d’ineptie respectable, des plus hauts gratte ciels ou des porte feuilles les plus gras. Pas les Etats Unis d’un provincialisme ringard, d’un nationalisme étroit, d’un matérialisme vain et d’une exagération naive. Il existe heureusement, un autre Etats-Unis – le pays de Walt Whitmans, de Lloyd Garrisons, de Thoreau, de Wendell Phillip. Le pays de l’Amérique jeune de vie et de pensée, ou des arts et des lettres, l’Amérique de la nouvelle génération qui frappe à la porte, d’hommes et de femmes avec des idéaux, avec des souhaits pour de meilleurs jours, l’Amérique de la rébellion sociale et des promesses spirituelles, de tous les glorieux « indésirables » contre qui les lois de l’exile, l’expatriation et la déportation sont réclamées.

C’est à CETTE Amérique que je suis fière d’appartenir.