Titre: Un regard anarchiste sur la vie
Auteur·e: Goldman Emma
Date: 1933
Source: Consulté le 8 août 2016 de racinesetbranches.wordpress.com
Notes: « An Anarchist Looks At Life », transcription d’une prise de parole d'Emma Goldman le 1er mars 1933 à Grosvenor House, Londres lors du vingt-neuvième déjeuner littéraire de Foyles.

Miss Emma Goldman, parlant d’une vision anarchiste de la vie, a dit :


Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, le sujet ce midi est « Une vision anarchiste de la vie. » Je ne peux pas parler pour mes camarades anarchistes, mais, en mon nom, je veux vous dire que j’ai été occupée si intensément à vivre ma vie que je n’ai pas eu un moment pour y réfléchir. Je sais que vient pour tout le monde un moment où, forcément, nous sommes obligés de nous asseoir et de regarder notre vie. Ce moment est celui du vieil âge et de la sagesse, mais n’étant jamais devenue sage, je n’espère pas atteindre un jour ce moment-là. La plupart des gens qui regardent leur vie ne l’ont jamais vécue. Ce qu’ils regardent n’est pas la vie mais seulement son ombre. Ne leur a t-on pas appris que la vie était une malédiction que leur a imposé un Dieu incompétent, qui les a fait à son image? Par conséquent, la plupart des gens considèrent la vie comme un tremplin vers un paradis dans l’au-delà. Ils n’osent pas vivre leur vie, ou tirer l’essence vivante de la vie, telle qu’elle se présente à eux. Ils considèrent cela comme risqué; cela signifie abandonner leurs petits biens matériels. Cela signifie aller contre « l’opinion publique », les lois et les règles d’un pays. Il existe peu de gens qui ont l’audace et le courage de renoncer à ce qui leur serre le cœur. Ils craignent que leurs bénéfices éventuels n’équivalent pas à ce qu’ils abandonneront. En ce qui me concerne, je peux dire que je suis comme Topsy. Je ne suis pas née ni ait été élevée — J’ai « grandi ». J’ai grandi avec la vie, la vie dans tous ses aspects, avec ses hauts et ses bas. Le prix à payer a été élevé, bien sûr, mais si je devais le payer à nouveau, je le ferai avec joie, car tant que vous ne voulez pas payer le prix, tant que vous ne voulez pas vous retrouvez au plus bas, vous ne pourrez jamais remonter jusqu’aux sommets.

Naturellement, la vie se présente sous différentes formes à différents âges. Entre huit et douze ans, je rêvais de devenir Judith. Je désirais ardemment venger les souffrances de mon peuple, les juifs, couper la tête des leurs Holophernes. Quand j’ai eu quatorze ans, je voulais étudier la médecine, pour pouvoir aider mes semblables. A quinze ans, je souffrais d’un amour non réciproque et je voulais me suicider d’une manière romantique en buvant du vinaigre. Je pensais que cela me donnerais un air éthéré et intéressant, très pâle et poétique lorsque je serai dans ma tombe, mais à seize ans, je me suis décidée pour une mort plus exaltante. Je voulais danser jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Puis vînt l’Amérique, l’Amérique avec ses immenses usines, pédaler sur une machine à coudre pendant dix heures par jours pour deux dollars cinquante la semaine. Et le grand événement de ma vie, qui m’a fait telle que je suis. Ce fut la tragédie de Chicago, en 1887, lorsque cinq des hommes les plus nobles furent assassinés légalement par l’état de l’Illinois. C’étaient les célèbres anarchistes américains — Albert Parsons, Spies, Fischer, Engels et Lingg, assassinés légalement le 11 novembre 1887. Le courageux jeune Lingg a échappé à ses bourreaux, préférant se donner la mort lui-même, pendant que trois autres de leurs camarades — Neebe, Fielden et Schwab — étaient condamnés à la prison. La mort de ces martyrs à Chicago constitua ma naissance spirituelle : leur idéal devint le but de toute ma vie.

J’ai conscience que la plupart d’entre vous a une conception inexacte, très curieuse et, en général, fausse de l’anarchisme. Je ne vous le reproche pas. Vous êtes informés par la presse quotidienne. Mais c’est le dernier endroit sur terre pour chercher la vérité. L’anarchisme, pour les grands éducateurs et guides des aspects spirituels de la vie, n’était pas un dogme, pas quelque chose qui draine le sang du cœur et transforme les gens en fanatiques, dictateurs ou raseurs invivables. L’anarchisme est un élément déclencheur et une force libératrice car elle apprend aux gens à avoir confiance en leurs propres possibilités, leur enseigne la foi dans la liberté, et encourage les hommes et les femmes à lutter pour un état de vie sociale où tout le monde vivra libres et en sécurité. Il n’existe ni liberté, ni sécurité dans le monde aujourd’hui: que l’on soit riche ou pauvre, que sa situation soit élevée ou inférieure, personne n’est en sécurité tant qu’il existe un seul esclave dans le monde. Personne n’est en sécurité tant qu’il doit obéir aux ordres, aux caprices ou aux volontés de quelqu’un d’autre qui possède le pouvoir de le punir, de l’envoyer en prison, de prendre sa vie, ou de lui dicter les conditions de son existence, du berceau jusqu’à la tombe.

Ce n’est pas seulement par amour du prochain — mais pour leur propre bien que les gens doivent apprendre le sens et la signification de l’anarchisme et il ne leur faudra pas longtemps pour apprécier l’importance et la beauté de cette philosophie.

L’anarchisme refuse toute tentative d’un groupe d’hommes ou d’un individu de disposer de la vie des autres. Il repose sur la foi en l’humanité et dans ses capacités, alors que les autres philosophies sociales n’ont pas cette foi. Elles insistent sur le fait que les hommes ne peuvent pas se gouverner eux-mêmes et qu’ils doivent être dirigés. Aujourd’hui, la plupart des gens pensent que plus le gouvernement est fort, plus grandes seront les avancées sociales. Il s’agit de la vieille croyance dans le fouet. Plus il sera utilisé avec l’enfant et plus il atteindra pleinement sa condition d’homme ou de femmes. Nous nous sommes émancipés de ces stupidités. Nous avons fini par comprendre que l’éducation ne consistait pas à maltraiter, paralyser, déformer ou rabattre les jeunes pousses. Nous avons appris que la liberté au cours de l’évolution de l’enfant garantit de meilleurs résultats, à la fois pour lui-même et pour la société.

Voilà, Mesdames et Messieurs, ce qu’est l’anarchisme. Plus grandes sera la liberté et les opportunités pour chaque membre de la société, plus l’individu s’améliorera et mieux ce sera pour la société avec une vie collective plus créative et constructive. Voilà brièvement l’idéal auquel j’ai consacré ma vie.

L’anarchisme n’est pas une théorie toute faite. C’est un esprit vital qui englobe toute la vie. Par conséquent, je ne m’adresse pas seulement à quelques éléments particuliers de la société: Je ne m’adresse pas seulement aux ouvriers. Je m’adresse aussi aux classes supérieures parce qu’en réalité, elles ont besoin d’éducation davantage encore que les ouvriers. La vie éduque d’elle-même les masses et est un professeur strict et efficace. Malheureusement, elle n’enseigne rien à ceux qui se considèrent comme les privilégiés sociaux, les mieux éduqués, les supérieurs. J’ai toujours considéré que toute forme d’instruction et d’information qui aident à élargir l’horizon mental des hommes et des femmes est des plus utiles et devait être employé. Car, en dernière analyse, la grande aventure — c’est à dire la liberté, la réelle inspiration de tous les idéalistes, les poètes, les artistes — est la seule aventure humaine qui vaut la peine de lutter et d’être vécue.

Je ne sais pas combien d’entre vous ont lu le merveilleux poème en prose de Gorki, Le Serpent et le Faucon. Le serpent ne peut pas comprendre le faucon. Le serpent demanda :

«Pourquoi ne te reposes tu pas un peu ici dans le noir, dans la belle et glissante humidité? Pourquoi voler dans le ciel? Ne connais-tu pas les dangers qui t’y guettent, la violence et la tempête qui t’y attend et le pistolet du chasseur qui t’y abat? »

Mais le faucon ne lui prêta pas attention. Il déploya ses ailes et se mit à voler; Son chant triomphal s’entendit et fît écho dans le ciel.

Un jour, le faucon fût abattu, le sang coulait de son cœur, puis le serpent dit :

« Idiot, je t’avais prévenu, je t’ai dit de rester là où tu étais, dans l’obscurité, dans la belle humidité, la chaleur, où personne ne pouvait te trouver ni te blesser… »

Pourtant, dans son dernier souffle, le faucon lui répondit:

« J’ai volé, j’ai gravi jusqu’à des altitudes immenses, je l’ai vu la lumière, j’ai vécu, j’ai vécu!»