Citoyens,

Nous ne venons pas vous adresser de beaux discours, mais nous entretenir fraternellement avec vous des mesures qu’il convient de prendre, dans les circonstances critiques que nous traversons, pour assurer le triomphe de notre bien-aimée Révolution.

Nous ne cherchons point à vous plaire, mais à vous éclairer.

Aucun d’entre nous n’aspire ni à la fortune ni aux honneurs ; toute notre ambition consiste à réaliser l’avènement du régime de la justice sociale, qui a été le rêve de notre vie entière.

Nous ne voulons pas occuper plus de place au soleil de la Liberté que le dernier de nos concitoyens ; mais nous ne souffrirons pas que d’autres se fassent un marchepied de notre dévouement à la République ni qu’ils s’arrogent le droit de nous parler en maîtres, quand le peuple seul est souverain et doit être consulté, non pas seulement au gré des passions ou des intérêts de nos élus d’un jour, mais toutes les fois que les nécessités publiques en font une loi.

Nous avons les maîtres en horreur, de quelque masque qu’ils osent se couvrir, et nous n’hésiterons pas à dévoiler leurs manœuvres, fussent-ils ceints d’une écharpe rouge à triple frange d’or.

Nous ne sommes pas plus disposés à subir le joug de nos égaux de la veille que de nos tyrans d’hier.

Il faut que les exploiteurs du régime de transition en fassent leur deuil ; toutes les vanités, toutes les convoitises, doivent être immolées sur l’autel de la Commune.

Citoyens, nous avons beaucoup à faire pour empêcher la Révolution d’être détournée du but qu’elle poursuit ; mais loin de laisser sommeiller notre patriotisme ou paralyser nos efforts, c’est une raison de plus pour redoubler de vigilance et d’énergie.

La plupart des journaux, vous le savez, sont des entreprises particulières où les termes magiques de Liberté et d’Egalité servent de mots de passe à bien des maraudeurs, à nombre de malintentionnés.

Ici toutes les forces vives de la publicité sont consacrées à faire fructifier les fonds d’un financier. Là, on laisse à l’écart et on sacrifie impitoyablement tout ce qui pourrait tendre à amoindrir la popularité de l’idole de céans. Ailleurs, c’est une coterie jalouse qui ne favorise que les amis de la maison.

Tandis que les uns tirent parti, pour la publication de leurs feuilles, de leurs rapports avec les membres de la Commune, d’autres, plus adroits, les attaquent avec virulence, sauf à détruire l’effet de leurs diatribes de la veille par les coups d’encensoir du lendemain.

Mais tous, indistinctement, quelle que soit leur nuance, s’entendent à merveille pour organiser la conspiration du silence contre les légitimes revendications du peuple qu’ils ne daignent pas honorer de leur protection.[1]

C’est pour faire cesser ces abus scandaleux que le journal le Prolétaire a été fondé, malgré des entraves et des difficultés de toute nature.

Nous ne faisons pas appel aux professeurs de littérature, aux polisseurs de phrases ; mais nous considèrerons comme les bienvenus tous les hommes de cœur et de bonne volonté qui se sentent disposés à mettre, sans restriction, leur dévouement au service de la Révolution sociale.

Nous sommes bien décidés à lever tous les masques et à signaler toutes les fraudes et tous les abus.

Si nous refusons d’insérer dans nos colonnes des tartines qui mériteraient peut-être un prix de rhétorique à leur auteur, en revanche, tout citoyen, lettré ou non, qui aura une idée utile à émettre, sera sûr de ne pas se voir repoussé.

Loin de chercher à étouffer les idées d’autrui, comme cela ne se voit que trop souvent dans la presse, sauf à les exploiter ensuite au profit d’une personnalité-vampire, nous nous ferons un scrupule de mettre en lumière toute proposition qui paraîtra offrir un caractère d’intérêt général.

Que les citoyens qui hésiteraient à nous apporter leur concours, parce qu’ils n’ont pas l’habitude d’écrire ou ne savent pas s’exprimer correctement, nous fassent connaître leurs projets.

Il est toujours facile d’élaguer les mots superflus et de faire tenir une idée dans les limites d’un article.

L’essentiel est de ne pas laisser se perdre une seule idée utile à l’humanité ; c’est là un crime bien plus grand que celui de faire avorter les corps.

Combien de pensées, d’observations, d’inventions ingénieuses éclosent chaque jour dans le cerveau d’hommes s’exerçant dans les différentes branches de l’activité humaine et meurent stériles faute d’avoir été recueillies à temps !

Les prétendus inventeurs ne sont souvent que les plagiaires des idées d’autrui, qu’ils exploitent tardivement au grand préjudice de l’intérêt collectif.

Qu’on ne se méprenne cependant pas sur nos intentions ; nous faisons la guerre aux choses, non aux hommes ; aucune haine ne nous anime contre les particuliers.

A nos yeux, les malfaiteurs politiques et sociaux, aussi bien que les vicieux vulgaires, sont plutôt à plaindre qu’à blâmer ; il faut moins s’efforcer de les punir que les mettre dans l’impuissance de nuire. Nous les étudions avec la même sérénité qu’un physiologiste ou un médecin met à examiner les phénomènes de la nature, et si nous sommes bien déterminés à leur déclarer la guerre, c’est que nous savons, par expérience, que les moyens les plus énergiques sont en même temps les plus efficaces et les moins cruels.

Un vrai républicain doit toujours avoir présent à la mémoire ce mot de Jean Jacques Rousseau à l’adresse d’un des héros de ses ouvrages :

« Un tel homme sera juste si toutefois l’on peut être juste lorsqu’on n’est pas miséricordieux. »

E. G. Jacqueline

[1] NdE : Nous avons replacé les mots de cette phrase à leur place pour qu’elle ait un sens.