AVANT-PROPOS

L’OTAN est invité à un gala d’anniversaire à Strasbourg. Il n’y a rien d’étonnant dans le fait de voir la gauche parlementaire s’inviter à l’évènement pour vanter ses capacités à gérer plus efficacement et plus humainement le capitalisme. Mais nous qui ne voulons pas être ministres à la place des ministres, nous qui n’avons à vendre aucune solution social-démocrate et qui refusons la co-gestion de notre misère, que venons-nous faire à ce rendez-vous mondain ?

En y participant, nous en acceptons les règles du jeu.

Négociations avec la préfecture, compromis avec les parlementaires d’ATTAC, problèmes de gestion liés à l’inévitable arrivée massive de consommateurs de manifs, liste de noms de responsables donnée à la répression avant le carton... : cette triste sarabande est inéluctable et le comité organisateur en amont, malgré toute sa sincère volonté radicale, court le risque de se retrouver de fait en position de médiateur et de pacificateur. A moins de croire que même une action directe nécessite une médiation préalable ?

D’autres viendront en se disant qu’ils ne participent pas à tous ces salamalecs – ils pourront même affirmer être critiques vis-à-vis de ce folklore organisationnel – mais qu’ils cherchent un affrontement plus direct avec l’État et la propriété privée. Leur présence pourtant contribuera à la focalisation du public sur un évènement plus symbolique que décisif, un spectacle dans lequel leur rôle est prévu et leur costume taillé d’avance. La guerre sociale qu’ils viennent mener est ici mise en scène par leurs ennemis afin d’en occulter la réalité profonde. Même si les vitrines volent en éclat et que des flics sont blessés, nous n’aurons concentré nos forces que sur l’épouvantail qu’ils nous auront tendu, le temps d’un week-end, pour que nous ne nous en prenions pas à la récolte tout autour. La guerre de classe ne se résume pas de toute façon aux barricades, aux affrontements avec les flics et à l’attaque de quelques bribes de propriété privée.

Certains le savent très bien et n’y voient qu’un entraînement militaire, ce à quoi il n’y a finalement pas grand’chose à redire, excepté que, comme le dit le texte de ceux de Rovereto, dans ce type d’entraînement, l’Etat apprend plus que nous et perfectionne son contrôle policier généralisé sur la vie sociale. En tant que moment d’expérimentation militaire, le sommet est une étape dans l’installation de cet état d’urgence permanent par lequel le « monde libre » tente de transformer la guerre sociale en une confrontation terroriste idéologiquement et industriellement rentable. Ce serait donc se leurrer gravement que de voir dans ce rapport de forces une chance exceptionnelle de bouleversement, un instant authentiquement révolutionnaire, exactement comme se leurrent les Strasbourgeois (et les habitants de toutes ces villes réquisitionnées par les sommets) lorsqu’ils considèrent la militarisation de leurs lieux de vie comme un embêtement passager, une exception rendue nécessaire par des bandes de casseurs et des armées de terroristes kamikazes – alors qu’il s’agit de l’avenir ordinaire que leur prépare la démocratie.

Bien sûr, dans cette partie du monde, nous n’avons finalement qu’une saisie relativement floue de ce qu’est réellement la guerre de classe. Il est tout à fait compréhensible que certains se méprennent ou se disent que ce genre d’évènement est ce qui aujourd’hui ressemble le plus à une lutte réelle. Et pourtant, il nous semble que ça n’a rien à voir. Rappelons seulement trois aspects (aucunement exhaustifs) qui font la différence :

La guerre de classe se déroule partout et avant tout chez nous : le terrain qui nous est le plus favorable est celui où nous vivons, nos villes et nos quartiers, là où nous connaissons les lieux mieux que les flics, là où nous connaissons les habitants qui peuvent nous planquer, là où ça pourrait être n’importe qui, là où nous sommes un peu insaisissables. Dans les contre-sommets, c’est tout le contraire : presque personne ne connaît les lieux, les habitants de la ville ne se reconnaissent pas dans ces foules arrivées d’on ne sait où, et les flics savent où nous trouver, entre les manifs et le camp.

La guerre de classe n’est pas symbolique, elle consiste à s’attaquer directement à ce qui nous écrase chaque jour. Or les contre-sommets, en se concentrant sur une institution, réduisent notre lutte à l’assaut d’un symbole. On peut certes attaquer les bureaux ou les entreprises sous-traitantes de cette institution [1], il n’en demeure pas moins que la cible du contre-sommet est définie par l’indignation citoyenne devant les soi-disant excès du capital et de la guerre, et non devant son fonctionnement ordinaire . Une lutte symbolique ne peut pas se radicaliser au point d’atteindre la racine du système, cette racine est à attaquer dans son quotidien : agir contre l’extraction de plus-value, contre le racket des survies (grève des loyers, autoréductions...), contre les agents directs de l’État (huissiers, contrôleurs, îlotiers…) [2], etc.

Un affrontement de classe donne lieu à une réflexion, une rencontre avec l’autre, un approfondissement de notre critique en la voyant en acte. Elle suppose une possibilité d’extension, de contagion, d’ancrage. Les contre-sommets sont pensés de manière très contemporaine : rapides, massifs, brefs… Un nombre impressionnant de manifestants sur un temps remarquablement court : la communion de l’extrême gauche européenne. On pourra se compter, se faire plaisir, se faire croire qu’on est puissant, etc... Puis on volera vers d’autres causes, d’autres shows, d’autres indignations tout aussi passagères.

Flatteuse répression

La question du flicage est essentielle. Cette volonté de se jeter délibérément dans la gueule du loup nous laisse dubitatifs et susciterait une légitime réticence de la part de n’importe qui. Vu nos forces actuelles (pas énormes), il semblerait plus judicieux de préférer des actions plus insaisissables, avec l’objectif premier de ne pas se faire choper. Il y a différentes pistes d’explication à cette course à la répression :

la martyrologie habituelle en milieu militant (« la répression, c’est classe [3] »),

le spectacle flatteur des gentils et des méchants, ou la tentation d’exciter la violence et la laideur de l’ennemi pour faire de lui l’origine spectaculaire de toute souffrance et oublier notre propre participation à l’ordinaire du règne du capital (plus ils ont l’air salauds, plus nous nous croyons angéliques),

une certaine illusion de puissance que procure le regroupement massif, le nombre palliant au manque d’organisation (« on est nombreux donc les flics pourront rien faire »),

l’impression trompeuse que l’affrontement physique compensera le sentiment de vide profond inhérent aux manifs traîne-savate [4],

la conviction que ce qui va se passer là est vraiment décisif, ce dont seuls les carriéristes d’extrême gauche peuvent être légitimement persuadés (« je suis expert ès contre-sommets, j’ai fait Gênes, Prague et Strasbourg… »).

D’autre part, on peut se douter que les manifs comme le camp seront correctement fliqués. Les fichiers sur qui connaît qui, qui fait quoi, comment s’organise qui, etc, seront joliment remplis. Il est assez désespérant de voir que beaucoup s’en foutent complètement ou que d’autres s’y résignent (« de toute façon je suis déjà fiché »), quant à ceux qui s’essaient quand même à la discrétion, la configuration de l’évènement ne leur laisse quasiment aucune marge de manœuvre par rapport à ça.

Quoiqu’on dise de ces pistes d’explication, nous serions curieux de voir ce qu’en pensent les participants eux-mêmes et d’entendre après coup un bilan de ce qui s’est passé. Comme le disait Einstein, la folie consiste à répéter le même geste en s’attendant à un résultat différent.

A quoi sert cette critique ?

« Pourquoi faut-il être absent d’Évian ? », la question est très bien posée, car évidemment la réponse inintéressante serait : « Parce que c’est bath, parce que c’est encore plus radical que d’y être, etc. »

Il ne s’agit pas de fétichiser le local, le spontané. Peut-être y a-t-il quelque chose d’intéressant dans le fait de se rassembler en grand nombre à un rendez-vous donné pour envisager des actions impensables autrement. Quoi qu’il en soit, il est nécessaire de rencontrer des gens et des collectifs venus de loin, de confronter des expériences, des tentatives, des modes d’organisation, d’échanger des tuyaux, etc... Mais pourquoi cela n’a-t-il lieu qu’à des moments où nous n’avons pas le temps de réellement nous rencontrer et d’approfondir, dans des situations dominées par l’urgence et dans lesquelles toute idée de discrétion est à oublier ? Ne serait-ce pas possible de manière plus large et en même temps confidentielle ? De fait, pas selon leur calendrier, pas là où ils s’y attendent le plus !

Il ne s’agit pas d’une course à l’intransigeance, ni de la justification d’une confortable inaction. Nous pensons que l’existence de ces contre-sommets est l’une des caractéristiques de la période dans laquelle nous sommes. Nous, prolétaires, brûlons toujours d’en découdre, de renverser le capitalisme, mais nous ne savons plus très bien qui nous sommes ni atteindre l’ennemi. L’altermondialisme s’est imposé comme l’alternative bourgeoise au « néolibéralisme », et sa force concrète (par ses réseaux et ses militants de terrains) comme sa force théorique (par ses beaux-parleurs et tous leurs porteurs de valises) s’exercent directement contre nous. Certains persistent à vouloir les concurrencer, à se targuer de les dépasser par la gauche, mais restent de fait englués dans les mêmes pratiques. Nous avons mieux à faire.

D’autres perspectives

Toutes les évidences modelées par ce monde remplissent des fonctions d’œillères pour nous empêcher d’explorer les chemins de traverse. Et au point où nous en sommes, il nous faudra partir de questionnements : Comment pouvons-nous agir aujourd’hui, avec nos moyens, dans le contexte présent ? Les actions offensives sont possibles, le renforcement de notre puissance aussi. Mais nous devons réenraciner notre lutte et généraliser notre critique. A force de vouloir porter ici et là à bout de bras des luttes spectaculaires, nous oublions que la domination capitaliste s’enracine dans notre vie présente, dans nos relations sociales ordinaires, dans la moindre de nos manières de faire. Partir de là, de nos faiblesses, du peu que nous sommes localement et internationalement, voilà qui peut nous donner l’occasion de construire quelque chose de solide, pas forcément visible, ni exemplaire [5]. Gardant cela en tête, nous devons utiliser au mieux notre énergie et savoir nous préserver face aux risques inconsidérés [6] pour être là, d’autant plus forts, lors d’affrontements de classe généralisés.

Ces critiques ne sortent pas de notre chapeau. De nombreux textes ont déjà été diffusés afin de dénoncer ces mises en scène pour ce qu’elles sont. Nous avons décidé de reproduire ici le texte de Zoé Wasc « Pourquoi faut-il être absent d’Evian ? » et un texte signé des Anarchistes de Rovereto, « Notes sur les sommets et les contre sommets ». Ces textes ne sont destinés à donner aucune leçon : beaucoup se posent ces questions dans l’intimité, il serait essentiel que nous nous mettions à les affronter ensemble.

Strasbourg, mars 2009.

POURQUOI FAUT-IL ÊTRE ABSENT D’ÉVIAN...

Réflexion autocritique sur les mobilisations anti-globalisation, et leur rôle dans les démocraties occidentales.

Le rituel

Aller à Evian ; plus encore qu’aller à Gênes ou Prague la question est devenue un rituel dans les milieux réformistes, gauchistes, anarchistes, ou anti-globalisation. Plusieurs mois avant le déroulement du sommet du G8 à Evian, elle se fait de plus en plus lancinante. La question même, sa récurrence, indique déjà le vide de cette éventuelle présence. Qu’importe de décrire quelle action on va y mener, dans quel objectif, ni surtout en quoi cela s’inscrit dans une continuité de comportement ou d’action, l’important est d’être à Evian, ou pas. La question se suffit à elle-même et devient vite accusatrice, voire agressive, provenant d’un militant, si l’interlocuteur ne répond sobrement et par l’affirmative.

Pour l’essentiel des participants à cette mobilisation, cette présence devra répondre à un refus romantique de l’ordre du monde, dont le sommet du G8 symboliserait l’un des piliers. Romantique parce que ce refus provient d’un raisonnement intellectuel, d’une séduction de l’idée avant tout, d’une réduction des enjeux et des actions à une confrontation idéale. J’y reviendrai.

On ne peut guère douter de la sincérité de chacun en la matière, d’une réelle volonté de compassion avec les premières victimes de cet ordre du monde. Mais il reste que cette sincérité n’amène qu’à une confrontation rituelle avec la symbolique du G8. Rituelle parce qu’elle obéit à des codes très établis, différents pour chaque groupe. Rituelle y compris dans les risques pris par les manifestants au cours des rencontres avec les forces de l’ordre. Rituelle parce qu’elle revient à intervalle régulier - quelle déception ce serait à la fin d’un sommet de ne pas se donner rendez-vous au prochain. Rituelle parce qu’il y a une véritable délectation, un profond plaisir à se retrouver quelques heures, quelques jours au plus, entre communiants d’une même utopie, et je connais bien ce plaisir.

La valse des icônes

La force et la présence du rituel permettent d’occulter toutes les autres questions. A rechercher le rôle et l’impact d’un sommet du G8, quelle devrait être alors la réponse la plus appropriée ? Mais surtout qu’est-ce qui, dans l’impact du G8, nous impose le rituel de la confrontation idéale 1 à 2 fois par an ? De quoi nous détourne-t-il ?

Le G8, l’OMC, les institutions de Bretton Woods (FMI, Banque Mondiale), les méchantes multinationales sont devenues nos cibles. Mais surtout nous en avons fait nos cibles. Il y a une photo prise à Seattle pendant le blocus de l’OMC en novembre 99. Cadrée en plongée, on y voit un flic américain caparaçonné des pieds à la tête, matraque à la main, masque à gaz à la ceinture, immobile et le regard froid, à ses pieds une jeune femme est assise en tailleur, les mains jointes, elle évoque le courage d’une résistance non-violente. Cette photo raconte une situation, un avant et un après. Mais nous ne voulons plus voir le hors-champ. Nous ne recherchons plus qu’une icône, une figure idéale. Un robocop froid, bras armé de l’OMC, protecteur de l’ordre du monde. Nous lui enlevons sa réalité pour construire l’iconographie d’un combat idéal, pour nous construire un ennemi rassurant parce que conforme à nos fantasmes. Je le regrette d’autant plus que je connais, là, le hors-champ. A reproduire les rassemblements nous ne construisons plus que ce rituel romantique et il n’y a rien à gagner ainsi contre des icônes, contre des photos, contre nous-mêmes.

Ce besoin d’icônes, de figures simples du mal, de confrontation idéale, cette photo de Seattle nous détourne de l’essentiel : Quel est l’état du monde qui permet la domination des institutions de Bretton Woods ? Quel est l’état du monde qui permet l’émergence des multinationales ? Quel est l’état du monde qui ouvre à l’invention des OGM ? Quel est l’état de la société qui crée la nécessité du G8 ? Qu’est-ce qui fonde ces figures, quel est le hors-champ, qu’est-ce qui est derrière le spectacle et lui donne sa raison d’être ? Nous ne sommes même plus à nous poser ces questions. Nous en sommes à reconstruire régulièrement la figure de nos ennemis, à faire valser les icônes, un coup le G8, un coup l’UNICE, un coup Davos.

J’imagine que les membres des communautés noires de Colombie qui sont venus en Europe de janvier à mars 2001 pour témoigner n’ont guère le besoin d’iconographier leurs oppresseurs. L’oppression existe parce qu’elle s’oppose fondamentalement à eux, parce qu’elle détruit leur mode de vie. S’ils luttent contre les multinationales pétrolières américaines, c’est qu’elles sont chaque jour criminogènes de leur existence. Ce n’est pas notre cas. Notre vie quotidienne, largement hors sol, s’accommode assez bien de ces multinationales. Prétendre le contraire est profondément hypocrite. Et pour les combattre, par compassion avec les colombiens, dans une résistance hors sol, nous avons besoin de réduire les enjeux à de simples figures, d’en faire des icônes, de nous inscrire dans une confrontation idéale, sans réalité.

Les trois sommets

Se retrouver à Evian, dans cette seule définition, est le rouage bien huilé d’une démocratie médiatique, en aucun cas le grain de sable qu’espèrent certains. Outre le sommet du G8, on y trouvera donc le contre-sommet in, celui d’ATTAC et des grandes ONG, des réformistes, des verts et des communistes lorsqu’ils sont dans l’opposition. Ce sera celui des propositionnels, que le véritable sommet commence à écouter dans ses requêtes les plus acceptables, c’est-à-dire les plus inoffensives. Il est certain qu’une grande porosité existe entre le sommet et le contre-sommet in, permettant aux uns d’apprendre le vocabulaire nécessaire à la soumission ultérieure de l’opinion, permettant aux autres d’approcher les antichambres du pouvoir, de se préparer à la cogestion.

On trouvera également à Evian le contre-sommet off, celui des radicaux, des vrais gauchistes, des anarchistes, des autonomes. Le sommet leur laissera un bac à sable, pour jouer. Ils feront un village, ou même des villages, pendant trois jours ou une semaine pour montrer que l’on peut vivre autrement. Il n’y aura pourtant aucune réalité à Evian. Ce sera pour beaucoup une projection artificielle pendant trois jours de ce qui restera toute l’année un fantasme. Ce sera pour quelques uns la reproduction artificielle - parce que face aux G8 et autres propositionnels, sourds à ce témoignage - d’un équilibre de vie attaché à d’autres lieux qu’Evian. La plupart manifesteront leur opposition, radicale et non-violente. Ils montreront malgré eux que la démocratie fonctionne, qu’elle accepte la présence des opposants, même les plus turbulents, et qu’elle sait aussi les réprimer lorsque les limites, communément admises, sont dépassées. Ils seront utilisés comme caution médiatique d’un système démocratique, que le G8 représente, qui a besoin d’opposants fussent-ils énervés dans un bac à sable, pour valider complètement ses décisions.

Anticipant sur les manifestations du 15 février contre la guerre en Irak, Tony Blair annonçait le 14 qu’elles seraient preuve d’une véritable démocratie, libre et juste jusque dans sa décision de faire la guerre ! Il précisait que les manifestants pouvaient être un million, ils seraient toujours moins nombreux que les victimes de Saddam. Il a tristement raison. C’est une profonde erreur d’attendre une quelconque légitimité du nombre de personnes rassemblées dans un cortège ou un village de trois jours. C’est reprendre à son compte les règles d’un système politique versé dans la manipulation médiatique, le contrôle de l’opinion et le progrès des intérêts militaro-industriels.

Je n’irai pas au sommet du G8 d’Evian, parce que je n’y suis pas invitée. Je n’irai pas au contre-sommet in - je n’y suis pas invitée non plus - parce que je me méfie presque autant de celui-ci que du premier tant il travaille à l’accompagnement de la catastrophe et donc à son acceptation. Je n’irai pas enfin au contre-sommet off, même si je suis sûre d’y retrouver une forte illusion de liberté, de combat juste et de fraternité. J’aurais participé au village, qui reste à ce jour pour moi un fantasme, pour essayer qu’il ne devienne un folklore bio éthique alternatives et biniou.

Lorsque la fête est finie

Si je devais réagir à la tenue du G8 à Evian - mais dois-je vraiment répondre au G8 - si je devais répondre à la violence inouïe des membres de ce sommet, je quitterai ma famille, ma maison, j’irai brûler Evian ou plus précisément le G8. Je ferais le choix de l’action directe, certainement violente. Je n’ai pas ce courage, je n’ai pas non plus le désespoir des vraies victimes qui m’amènerait à prendre les armes, non par choix mais par survie.

Mais je ne participerai pas pour autant à un rassemblement qui se fonde sur le rituel et la nostalgie de résistances passées. La non-violence de Gandhi, les rassemblements contre la guerre du Vietnam, le blocus de Seattle, sont utilisés en vrac et parmi d’autres pour légitimer les mobilisations actuelles. Est-ce pourtant possible de comprendre les différences et les spécificités entre chacune de ces résistances et qu’elles répondaient précisément à des oppressions et des situations distinctes ?

Les rassemblements sont clonés les uns derrière les autres et lorsque la fête est finie chacun reprend ses habitudes. C’est quelque chose de traverser la France, brûler du pétrole, prendre tout un week-end, pour aller crier "tous ensemble", agiter des masques, à gaz ou pas, sous le nez des flics, pendant trois jours. Pourquoi aller à Evian ? Pour réclamer d’être entendu du G8 et intégré aux inflexions sociales, ou pour retrouver le plaisir romantique d’une résistance non-violente et radicale, debout face aux puissants ? Le sommet du G8 ne tombera pas face au village anticapitaliste, il sait désormais jouer de cette opposition pour renforcer son argumentaire démocratique. Tomberait-il qu’il serait remodelé en une institution plus fine, plus présentable, un G8 durable. L’évolution de ces institutions et de leur vocabulaire depuis cinq ans, depuis la reproduction régulière des contre-sommets anti-globalisation, devient significative de souplesse et d’adaptation. Cela indique que le G8 est aussi une cape rouge qui s’agite sous nos yeux, remplaçable au besoin. Mais surtout, s’il devait réellement être la cible, le G8 ne pourrait tomber que sous les coups de personnes déjà, ou encore, prêtes à vivre sans ce système, et pour qui il constitue véritablement un obstacle. Je ne crois pas que cela soit profondément notre cas. Avant d’aller sur le gazon d’Evian, posons-nous la question de savoir ce que le G8 détruit de si indispensable dans nos vies, aujourd’hui. Cela supposerait de savoir répondre à une autre question : Que voudrions-nous conserver de ce monde-ci ?

Nous prétendons nous opposer à la dissémination des OGM, la fermeture d’une petite maternité en milieu rural, le déclenchement des grandes manœuvres en Irak, mais nous sommes fondamentalement déjà prêts à vivre avec ces événements. Comment revendiquer que nous nous approprions la gestion de l’eau quand nous avons accepté depuis longtemps qu’elle soit un bien de consommation, traitée, conditionnée et distribuée ? En se satisfaisant d’une revendication réduite à un plaisir intellectuel, à moins qu’il ne s’agisse seulement de substituer les gestionnaires, façon lutte des classes ? Nous nous satisferons évidemment du prochain label OGM Bio, et du projet de voie rapide pour rejoindre la plate-forme médicale régionale - nous l’emprunterons, bien sûr, pour aller manifester. Nous nous sommes déjà satisfaits d’une guerre ininterrompue depuis douze ans, via un embargo et des bombardements quotidiens, contre les populations irakiennes. Plus d’un million de morts, annonce-t-on. Comme partout ailleurs notre opposition ne s’est exprimée qu’en réponse au spectacle : elle fut donc tout à fait discrète et mesurée. Et chaque jour depuis douze ans nos vies ont construit la légitimité d’une prise de contrôle de l’Irak par les occidentaux. Les communistes, si loquaces après avoir quitté la collaboration gouvernementale, ont récemment produit et affiché une figure symbolique : une pompe à essence pointant comme une arme le front d’un enfant [d’Irak]. Une image forte, mobilisatrice. Ils se sont bien gardés d’identifier la main qui tient la pompe, laissant à chacun le soin d’y mettre un autre que soi. Plutôt que le slogan révélateur et dérisoire de la LCR qui annonce "nos vies valent plus que leur pétrole", mieux vaudrait comprendre et travailler à ce que leur vies valent plus que notre pétrole. Et maintenant faisons un jeu : retrouvons qui est derrière leur, et qui est derrière notre.

Enrayer la catastrophe

Bien sûr, la réponse à apporter à Evian est de se soustraire à l’emprise de la catastrophe, et pas seulement durant trois jours. Cela demande d’en comprendre la nature même, de comprendre notre rôle fondamental dans sa progression. Cette catastrophe, technologique, industrielle, se nourrit de notre acceptation quotidienne bien plus qu’elle ne freine face à notre opposition rituelle. Si nous avons un rôle à jouer pour enrayer l’artificialisation du monde, cela ne peut être en jouant au chat et à la souris avec les membres du G8, mais en comprenant combien notre quotidien nourrit cette artificialisation, en commençant par enrayer ce lien. Chaque action, si action il doit y avoir, menée directement contre les piliers de la catastrophe ne sera alors qu’une conséquence, un geste logique dans une survie quotidienne. Ces actions auront alors un sens.

Si nous travaillons chacun sur l’état du monde, sur le hors-champ, sur ce qui fonde la catastrophe, si nous ré-ancrons profondément nos vies dans le sol, si nous savons retrouver ce qui partout dans les pays en développement disparaît chaque jour, produire et échanger localement notre nourriture, nos vêtements, nos maisons, nous reconnecter avec les autres et notre environnement, ré-apprendre des gestes et des métiers nécessaires à notre survie, à notre autonomie, nous réorganiser politiquement, casser localement les institutions, alors je ne doute pas que des actions quotidiennes harcèleront le G8 et consorts qui ne seront plus des icônes mais de véritables menaces. Nous ne répondrons plus alors au spectacle, au jeu des sommets et contres-sommets. Nous agirons directement là où la catastrophe progresse contre nous, où elle détruit nos vies. Evian est une scène, un théâtre, certainement pas un de ces lieux de lutte.

Zoé Wasc, mars 2003.

NOTES SUR LES SOMMETS ET LES CONTRE-SOMMETS

Du 10 au 14 septembre 2003, avait lieu le sommet de l’OMC — organisation mondiale du commerce — à Cancun (Mexique). Auparavant, du 4 au 6 septembre, les ministres des affaires extérieures de l’union européenne se réunissaient à Riva del Garda, une petite ville de la région du Trentino (nord de l’Italie), afin d’adopter une position commune. Des anarchistes de Rovereto — la "grande ville" la plus proche de Riva, avec Trente — ont rédigé le texte ci-dessous à propos des sommets en général et de celui-ci en particulier.

L’illusion d’un centre

Le capitalisme est un rapport social et pas une citadelle des puissants. C’est en partant de cette banalité qu’on peut affronter la question des sommets et des contre-sommets. Représenter la domination capitaliste et étatique comme une sorte de quartier général (s’agissant du G8, de l’OMC et de n’importe quel autre organisme similaire) est fonctionnel pour ceux qui voudraient opposer à un tel centre de décision un autre centre : les structures politiques du soi-disant mouvement ou, mieux, leurs porte-paroles. En somme, c’est fonctionnel pour ceux qui proposent simplement un changement de personnel dirigeant. Cette logique, en plus d’être réformiste dans son essence et dans ses fins, se révèle collaborationniste et autoritaire dans ses méthodes, puisqu’elle vise à centraliser la contestation. De là découle l’intérêt, pour ces opposants de gauche si impatients d’être entendus par les "maîtres de la terre", d’investir de l’argent et faire du battage politique autour des sommets dans lesquels les puissants se donnent de plus en plus souvent rendez-vous avec leurs comparses. Qu’au cours de ces sommets il s’agisse simplement de formaliser des décisions prises ailleurs ne perturbe certainement pas les différents représentants des "social forum" : du reste, même leur opposition est totalement formelle, consistant en des séminaires payants dans lesquels on démontre que le néolibéralisme a tort et que l’humanité a raison ou, pour les plus vifs, en quelque performance combative opportunément accordée par la police. D’ailleurs, comment une contestation subventionnée par les institutions, représentée par des conseillers municipaux et des parlementaires, et protégée par les fossoyeurs historiques du mouvement ouvrier (on fait référence ici au service d’ordre confié à la Cgil en collaboration avec les flics) pourrait-elle être réelle ? Le paradoxe est qu’on appelle les gens à descendre dans la rue au nom d’un autre monde possible, avec pourtant l’intention... qu’il ne s’y passe absolument rien.

Chaque fois qu’une foule plus ou moins océanique se déplace placidement, surveillée à vue, on crie que c’est une grande victoire pour le mouvement. Pourtant ces pacificateurs sociaux savent très bien que leur capacité à se poser comme des interlocuteurs des institutions ne dépend pas tant du nombre de personnes qu’ils rassemblent dans la rue (des millions de manifestants contre la dernière agression militaire contre l’Irak n’ont pas beaucoup préoccupé les gouvernements impliqués dans la guerre), mais plutôt de la force de médiation et de répression qu’ils réussissent à mettre en pratique - ou à justifier - contre toute rébellion sociale. En fait, si on parle tant des sommets et des contre-sommets, si les représentants des social forum sont accueillis aux tables des négociations et flattés par les médias, c’est uniquement parce qu’à Seattle pour la première fois puis à d’autres occasions, il s’est passé quelque chose : des milliers de compagnons et de jeunes pauvres ont attaqué les structures du capital et de l’Etat, ont renversé les plans policiers de l’urbanisme ouvrant des espaces de communication et se sont affrontés avec les serfs en uniforme. Sans cette menace subversive - signe, au même titre que les nombreuses explosions insurrectionnelles qui ont secoué les dernières années, de l’époque dans laquelle nous sommes entrés - les dirigeants ne sauraient que faire des différents Casarini et Agnoletto. Ne s’est-il pas passé quelque chose d’identique avec les syndicats ? Écoutés et engraissés par le capital lors des périodes de grande conflictualité sociale dans le but de diviser, démoraliser et dénoncer les prolétaires rebelles, ils ont été rangés au grenier dans des temps plus récents ; c’est pour cela qu’ils sont maintenant contraints de gueuler à nouveau contre ces attaques patronales qu’ils ont eux-mêmes justifiées et ratifiées.

Les porte-paroles "désobéissants" doivent alors se distinguer des mauvais, des extrémistes, des violents (c’est-à-dire de ceux qui pratiquent l’action directe) et donner une visibilité politique aux autres. D’un côté, donc, les slogans des différents social forum conviennent parfaitement aux bourgeois éclairés : taxation du capital financier, règles démocratiques et transparentes sur le commerce global, plus d’État et moins de marché, consommation critique, banques éthiques, pacifisme, etc. D’un autre, ce qu’ils vendent avec leurs "mobilisations démocratiques" est une marchandise précieuse : l’illusion de faire quelque chose contre les injustices du monde. Les contre-sommets sont, en ce sens, un savoureux spectacle. Les quelques méchants réprimés et les gentils écoutés dans leurs justes revendications : fin du conte ?

La domination sait que ce n’est pas si simple. Les propositions si dégoûtantes de réalisme de l’opposition domestiquée ne disent absolument rien aux millions de pauvres parqués dans les réserves du paradis marchand et réprimés par la police. Une nouvelle preuve, petite, en a été donnée à Gênes : c’est uniquement aux cours des affrontements et des saccages de supermarchés que les jeunes des quartiers prolétaires se sont joints aux autres insurgés. Tandis que les Tute Bianche avec leurs kermesses apparaissaient à leurs yeux comme des martiens et des bouffons, ces exclus de tout racket politique ont tout de suite compris le langage de la révolte.

Un souffle d’imprévisibilité

Il n’y a pas de doute qu’à Seattle et à Gênes, comme à Salonique plus récemment, s’est manifestée une critique sans médiations de la domination et de tous ses faux ennemis. Malgré le fait que l’échéance ait été fixée par les dominants, la gestion de la rue par les réformistes a échouée. Nous disons ceci, tout en ayant été parmi les compagnons qui soutenaient que Gênes est partout : que si la domination et la dépossession sont dans chaque partie de la société et de la vie quotidienne, l’attaque n’a pas besoin de rendez-vous fixés par l’ennemi. Nous avons trouvé intéressante la pratique de ceux qui, désertant la mise en scène d’une "zone rouge" à violer et le piège de l’affrontement frontal avec les flics, se sont bougés en frappant et en disparaissant avec agilité (l’assaut contre la prison de Marassi à Gênes fut, en ce sens, remarquable). Ce puissant souffle d’imprévisibilité, ce "fédéralisme" subversif des actions et des groupes a marqué une rupture importante d’avec la logique de ceux qui centralisent l’ennemi pour centraliser (et rendre symbolique) la lutte.

Nous pensons toutefois qu’être présent là où l’ennemi ne t’attends pas, loin des échéances, reste une meilleure perspective. Les contre-sommets, même dans leurs aspects les plus intéressants, limitent cette perspective. En outre, sans rien retirer, répétons-le, aux explosions de Seattle et Gênes, il semble que la poursuite de telles échéances soit devenue un cliché, qui plus est dévoreur d’énergie : un contre-sommet terminé, il s’en prépare un autre. Se sont toujours plus les médias qui fixent les échéances, au point que si de nombreux révolutionnaires ont par exemple manifesté contre la guerre en Irak, presque personne n’a réussi à exprimer une quelconque solidarité pratique avec les insurgés d’Argentine ou d’Algérie. On prête souvent plus d’importance aux affrontements qui impliquent quasi exclusivement des "militants" qu’aux authentiques émeutes sociales et de classe.

Nous connaissons très bien les raisons pour lesquelles de nombreux compagnons se rendent aux contre-sommets : l’action directe diffuse et l’affrontement généralisé avec les flics ne sont possibles qu’en situations de masse. Étant donné que la perspective d’attaquer ailleurs est extrêmement minoritaire, c’est uniquement en situations plus élargies qu’on peut expérimenter une certaine guérilla de rue. Les autres actions peuvent être réalisées à tout moment, sans incompatibilité avec certaines pratiques de rue au cours des contre-sommets. Pourtant, nous croyons qu’à la longue une telle pratique limite l’autonomie d’analyse et d’action (combien de conflits sociaux nous sommes-nous contentés de regarder passer ?), se transformant malgré soi en une sorte de version extrémiste à l’intérieur de la pétaudière des "Désobéissants". Sans compter que ce serait aussi l’occasion de se demander peut-être pourquoi le pouvoir publicise ainsi tant de sommets dans lesquels sont entérinées des décisions déjà prises. Tout ceci semble un grand terrain d’étude et d’expérimentation de techniques de contre-émeutes de la part des policiers. Une sorte de traitement homéopathique : la domination s’inocule le virus de la subversion à petite dose pour renforcer ses propres dispositifs immunitaires en vue d’une contagion sociale plus vaste. Ils doivent savoir comment se meuvent et s’organisent les mauvais, et avec quels bons il est possible de dialoguer afin que rien ne change réellement.

Une expérimentation à ciel ouvert

Mais les sommets constituent par-dessus tout un autre type d’expérimentation : voir quel est le degré de vexations que la population est disposée à endurer. Portant dans le "riche Occident" un bout de Palestine, avec ses check-point, ses zones rouges permanentes et ses blindés à chaque coin du rue, la domination passe en informant ses citoyens que, jusqu’à preuve du contraire, ce sont tous des délinquants ; que rien n’est assez sûr pour l’appareil policier et technologique ; que l’urbanisme est la continuation de la guerre sociale par d’autres moyens. Il y a plus de 70 ans, Walter Benjamin écrivait, dans ses Thèses sur le concept d’histoire, que " "l’état d’exception" dans lequel nous vivons est devenu la règle ". Si ceci est vrai, nous devons comprendre ce qui relie un camp pour immigrés sans papiers aux stades dans lesquels sont entassés les réfugiés de guerre, certains quartiers populaires occupés par la police aux différents Guantanamo éparpillés à travers le monde, certaines opérations d’évacuation absolument disproportionnées par rapport aux objectifs déclarés (des quartiers entiers évacués pour désamorcer quelque engin de la première guerre mondiale) aux rationnements en électricité effectués sans préavis - comme sous le fascisme - par l’Enel [7]. Jusqu’ici il s’agit d’expériences réussies, qui confirment bien ce qu’écrivait un compagnon dans les années 70 : le peuple du capital est un peuple de stoïques. Ils bouleversent la circulation dans les villes, mettent des caméras de surveillance partout, installent des antennes nocives sur les toits des maisons, criminalisent toujours plus les comportements : personne ne bronche.

Les sommets sont la représentation concentrée de tout ceci, la suspension juridique de tout droit. " Qu’est-ce qui arrive ? ", se demande le citoyen moyen, contraint d’emprunter un trajet insolite pour aller faire ses courses. " Rien, ce sont les No Global ", lui répond la dame du supermarché. Pendant qu’ils privatisent même l’eau qu’il boit, et que la police est partout.

Mais c’est justement parce qu’il s’agit de la représentation concentrée d’une situation quotidienne, que la critique pratique du contrôle social doit être constante et diffuse, par exemple à travers la destruction des caméras et autres systèmes de surveillance électronique. Il est important de réaliser la carte de la localisation des appareils de contrôle, de diffuser leur connaissance et de soutenir théoriquement la nécessité de les attaquer.

La nouvelle gueule de la domination

Le pouvoir est toujours plus impudent. D’un côté, les patrons savent que les conditions sociales actuelles, placées toujours plus sous le signe de la précarité et dépendantes des marchandises, ne peuvent être imposées qu’à travers la terreur : cette terreur se manifeste à l’extérieur sous forme de guerre, à l’intérieur sous forme de peur du futur (par exemple de rester sans travail) ou à travers la répression de couches sociales toujours plus vastes. D’un autre côté, des décennies de pacification sociale - dans lesquelles chaque ignominie est passée pour la simple raison qu’il ne s’est rien fait pour empêcher la précédente, en une accélération inouïe de l’abjection - ont donné aux dominants une arrogance sans précédent. Nous l’avons vue à l’oeuvre par exemple à Gênes dans les tabassages, les tortures, l’assassinat de Carlo Giuliani. Et ça continue. Le nouveau préfet de Trento est Colucci, préfet de Gênes au cours du G8, charogne patentée. Ce sera à lui de gérer le sommet des ministres des affaires extérieures de l’Union Européenne qui se tiendra à Riva del Garda, entre les 4 et 6 septembre prochains. Bien compris, le message ? Un comité du Trentino "pour la vérité et la justice" n’a rien trouvé de mieux à faire que de l’inviter à un débat public contradictoire.

Pluies acides et feuilles de figue

Les ministres des affaires extérieures qui se rencontreront à Riva entre les 4 et 6 septembre devront parvenir à élaborer une sorte de plateforme commune à présenter au sommet de l’OMC de Cancun, au Mexique, du 10 au 14 septembre. Le thème est celui de l’Accord général sur le commerce et les services (GATS en anglais) qui prévoit, précisément, la libéralisation à un niveau mondial des principaux "services publics". Parmi les nombreuses décisions en cours, la plus scandaleuse est sûrement celle de la privatisation de l’eau, qui pourrait devenir une réalité pour les 144 pays membres de l’Organisation mondiale du commerce. Il s’agit d’un processus entamé depuis longtemps, étant donné que sept multinationales se disputent depuis des décennies la concession d’embouteiller l’eau minérale, et ces dernières années également celle de gérer les aqueducs. "Il Tavolo trentino per un’Europa sociale" (Table de la région du Trentino pour une Europe sociale) insiste elle aussi sur la privatisation de l’eau et sur sa pénurie dûe à la pollution, comme un emblème du néolibéralisme le plus effréné. A part les lamentations habituelles sur l’aspect non démocratique de ces accords (comme si ceux que passe chaque gouvernement de son côté étaient sujets, à l’inverse, à qui sait combien de débats publics... ; en outre, ce ne sont donc pas les institutions étatiques qui sont censées nous sauver du marché sauvage ?), ce qui est autant scandaleux dans les discours de ces réformistes est l’écart entre l’ampleur du désastre qu’ils dénoncent et les solutions qu’ils proposent.

D’un côté ils ébauchent comme cause l’industrialisation de l’agriculture, la concentration des populations dans des villes toujours plus gigantesques, la pollution rejetée par les usines, le gaspillage d’eau potable pour les machines industrielles ou pour les cultures destinées aux élevages intensifs d’animaux, en somme l’essence même du système techno-industriel ; de l’autre côté, ils proposent... de nouvelles lois, des règles transparentes, jusqu’à transformer les citoyens en actionnaires des sociétés qui privatisent l’eau. Il y a des pays entiers dans lesquels, grâce aux merveilles du progrès, un effondrement du système bancaire laisserait les campagnes sans eau, et ces citoyens fiers de l’être réclament d’autres lois. Un peu comme si, face à une averse de pluies acides, on suggérait de se couvrir la tête avec des feuilles de figue biologiques. Les propositions des différents social forum, raisonnables selon la rationalité politique et marchande, sont simplement décervelées du point de vue concret et social. Il ne s’agit pas de dénoncer un monde en ruine, mais plutôt d’arracher l’espace pour résister et le temps pour attaquer. Ce n’est pas uniquement une question de combien on est radical dans la rue. Le point est quelle vie on désire, combien on est soumis matériellement et spirituellement à un ordre social toujours plus inhumain et artificiel ou, vice et versa, pour quels rapports on est prêts à se battre.

Nul besoin d’aller à Riva pour s’opposer au racket de l’eau. Les responsables directs de cette marchandisation absolue (par exemple les grosses firmes qui embouteillent l’eau minérale) sont à deux pas de nous, toujours. Si les civilisés ne sont même pas en mesure de défendre l’eau qu’ils boivent - ou au moins de comprendre que d’autres le fassent d’une façon claire et directe -, nous pouvons tous aller nous coucher. Encore une fois une longue chaîne de dépendances et de vexations nous présente aujourd’hui un compte exorbitant. C’est uniquement dans l’autonomie contre la société industrielle de masse et dans la révolte ouverte contre l’État qui la défend que pourra naître quelque chose de différent.

La même chose est valable, par exemple, avec la question des brevets, y compris ceux sur le code génétique. Face à l’entrée du capital dans le corps humain, il est tout simplement idiot de réclamer des lois de protection opportunes. Le délire techno-scientifique, qui consiste à vouloir transformer la nature et les hommes en une sorte de variable d’ordinateur, a dépassé depuis longtemps le seuil de non-retour : toute illusion de réformer une science entièrement au service de la domination n’est qu’une lugubre plaisanterie. Les actions survenues dans plusieurs pays contre les cultures transgéniques ou contre les laboratoires privés et étatiques qui mènent des expériences sur le génome humain ont bien démontré que la critique de la raison mercantile n’a pas besoin d’échéance spectaculaire.

Plus généralement, ce que l’on définit en un euphémisme comme mondialisation serait impensable sans la base matérielle fournie par l’appareil technologique. Pensons simplement a ce qui est présenté comme les facteurs principaux du développement et des guerres économiques et militaires : l’énergie et l’information. Ce qui peut sembler un Moloch inattaquable est en réalité un gigantesque réseau formée de câbles, d’antennes, de relais, de pylônes et de répétiteurs facilement frappables.

Riva est partout

C’est la Cgil qui va s’occuper du service d’ordre au cours du contre-sommet de Riva. Le préfet sortant de Trento a précisé - justement - que plus les manifestants se feront policiers, moins il y aura besoin de ces derniers.

Après de longues négociations entre le social forum et la préfecture (gérée évidemment par les leaders nationaux), il semble que la mairie mettra à disposition des "Désobéissants" et compères un palais des sports en dehors de Riva, leur concédant le droit de manifester (toujours hors de la ville, dans des rues désertes) le dimanche. Riva sera fermée, ce qui signifie pour les flics bloquer trois routes d’accès. Le commissaire du gouvernement a ordonné d’interdire ou de suspendre toute manifestation dans plus de vingt communes du Trentino (y compris les manifestations culturelles et sportives). La police veut des routes libres, la population doit comprendre que le Grande Fratello [8] n’est pas seulement une série télévisée. Et nous ?

Reprenons un fil qui vient de loin. Günther Anders écrivit dans les années cinquante " Hiroshima est partout " et dans les années quatre-vingt " Tchernobyl est partout ". Quelques rebelles au monde technologisé disaient dans les années quatre-vingt-dix " Mururoa est partout " (à l’époque où le gouvernement français soumettait cette île du Pacifique à des essais nucléaires assassins), d’autres compagnons répétaient il y a deux ans " Gênes est partout ". Pour que la révolte explose sans limites et contre tout spectacle, pour que l’Appareil attende un ennemi qui n’est pas là et révèle encore plus son caractère totalitaire, nous disons Riva est partout. Nous ne serons pas dans la rue contre le sommet de l’Union européenne, parce qu’avec les luttes de ces dernières années et avec celles à venir, nous voulons emprunter d’autres routes. Parce que suivant la logique " cette fois c’est à côté de chez moi " on ne sort pas du cercle, du moment que les sommets se déroulent toujours près de chez quelqu’un. Parce que le conflit réel est ailleurs. Il y a d’autres modes pour s’opposer au blindage de la ville et des vallées dans lesquelles on vit, modes à la portée de tous. Nous voulons nous libérer de la dictature du Nombre et de ses adorateurs. Nous savons que c’est une perspective qui donnera peut-être de faibles résultats dans l’immédiat, mais c’est en décidant comment, où et quand frapper, et en défendant avec fermeté les raisons, que nous ferons avancer l’insubordination individuelle et sociale.

Quelques anarchistes de Rovereto.

Traduit de l’italien. Texte publié sur a-infos le 22 août 2003, Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, pp.47-48.

[1] Nous pouvons nous reconnaître dans le choix des cibles de l’autoproclamé « black block ». Pourtant, dans ce cadre précis, leurs offensives se réduisent à une activité destinée à la promotion d’elle-même. L’efficacité destructrice compte alors moins que la démonstration. Cette identification à un aspect particulier de la lutte reproduit le schéma du spécialisme, même s’ils s’en défendent.

[2] Voir par exemple les récits de balade de l’assemblée de Jussieu, à Paris en 1998. Sans vouloir faire l’apologie de ce moment particulier, c’est un exemple intéressant de l’effort entrepris pour ramener l’indignation contre « le chômage » à l’attaque d’ennemis bien précis. Cf. Le lundi au soleil, éd. L’insomniaque.

[3] Ainsi, lors d’une manifestation devant le Parti Démocrate à Denver, Colorado, USA, au mois d’août 2008, les manifestants couraient après les flics en espérant la répression qui les aurait conforté dans leur rôle. Or ces flics avaient reçu la consigne d’encadrer sans réprimer, d’où une amère déception.

[4] En cela, l’autoproclamé « black bloc » ne dépasse pas le schéma du spécialisme. Lorsque tout le monde se met à tendre des embuscades aux flics ou à casser les joyaux de l’urbanisme, la désespérante course à la légitimité ne se pose plus de la même manière séparée.

[5] Certains diront légitimement qu’ils font cela toute l’année et qu’ils voient les contre-sommets comme quelque chose de plus et non pas à la place. Soit, nous les croyons sur parole, notre problématique n’est pas celle d’un boycott. Pour autant, nous restons sceptiques sur ce « plus ».

[6] Combien de camarades arrêtés, combien de dépressions profondes, combien d’angoisses conduisant à la résignation pourraient être évitées en considérant nos actions dans la mesure de leur efficacité réelle et de notre organisation actuelle ?

[7] Avec le prétexte de la sécheresse cet été, l’Enel (EDF italienne) a pratiqué des coupures sauvages.

[8] Nom italien de l’émission américaine Big Brother, qui a donné Loft Story en France.