L’effet Chomsky ou l’anarchisme d’État

La rentrée 2001 a vu culminer un engouement éditorial et militant pour les textes de Noam Chomsky, perceptible depuis 1998. Plusieurs recueils ont été publiés (notamment par les éditions Agone), ainsi que des entretiens ; une partie de la presse anarchiste fait un usage immodéré des nombreux textes et interviews de Chomsky disponibles sur Internet. Le Monde libertaire lui consacrait ainsi la une de son premier numéro de rentrée, prélude à une longue série [1]. Les textes politiques du célèbre linguiste américain étaient en effet introuvables depuis une vingtaine d’années.

Cette redécouverte s’effectue presque toujours sur le mode du panégyrique. « Noam Chomsky est le plus connu des anarchistes contemporains ; il est aussi un des plus célèbres intellectuels vivants, écrit Normand Baillargeon (L’ordre moins le pouvoir, Agone, 2001). Dans la préface à De la guerre comme politique étrangère des États-Unis (Agone, 2001) Jean Bricmont le qualifie tout bonnement de « géant politique méconnu ». Les « auteurs » d’un entretien, curieusement intitulé Deux heures de lucidité (Les Arènes, 2001), n’y vont pas de main morte non plus, saluant « un des derniers auteurs et penseurs vivants véritablement rebelles de ce millénaire naissant », dont les plages de temps libre, nous apprennent-ils « se réservent six mois à l’avance ». Nul doute que ces formules, caractéristiques d’un culte de la personnalité étranger à la tradition libertaire, font rire le principal intéressé, auquel je ne songe pas à les imputer à crime. Elles visent, et c’est en quoi elles m’intéressent, à persuader le lecteur qu’il a la chance de découvrir une pensée absolument originale jusqu’alors méprisée et ignorée. De la part des journaux et commentateurs libertaires (Baillargeon, etc.), il s’agit d’utiliser la réputation internationale du linguiste Chomsky pour servir la diffusion de positions politiques qualifiées d’anarchistes, ainsi crédibilisées par la reconnaissance universitaire et scientifique de celui qui les défend. Il faut pour cela présenter Chomsky comme un linguiste célèbre doublé d’un penseur anarchiste. C’est sur la légitimité -et les conséquences- de ce dispositif que je souhaite m’interroger ici.

Il importe auparavant de noter que dans le même temps où l’anarchiste est présenté au public militant, l’analyste de la politique étrangère (militaire notamment) des États-Unis se voit ouvrir largement les colonnes de la presse respectueuse, sans qu’y soient jamais mentionnées ses sympathies libertaires. Le Monde, qui lui accorde une pleine page dans un supplément sur la guerre (22 novembre 2001) le qualifie tout de même d’« incarnation d’une pensée critique radicale ». Le Monde diplomatique, qui publie « Terrorisme, l’arme des puissants » (décembre 2001) ne souffle mot de ses engagements. C’est qu’aussi Chomsky lui-même s’abstient d’y faire la moindre allusion. Autant on peut admettre -sous réserve d’un examen approfondi que nous nous réservons de tenter dans l’avenir- la séparation qu’il revendique entre son travail de linguiste et son activité militante (justifiée par le fait que cette dernière ne doit pas apparaître réservée aux spécialistes), autant on comprend mal pourquoi l’« anarchiste » Chomsky néglige pareilles tribunes, et attend qu’on lui pose des questions sur son engagement anarchiste, comme s’il s’agissait de questions « personnelles », pour aborder cet aspect des choses. Ce faisant, il contribue à sa propre instrumentalisation par les fabricants d’idéologie, tantôt ignoré (aux USA même si son livre 9-11, pour 11 septembre, s’est vendu, sans grande couverture de presse, à plus de cent mille exemplaires), tantôt célébré (en France) dans un parfum d’antiaméricanisme.

Dans son opuscule de vulgarisation L’ordre moins le pouvoir, unanimement salué par la presse anarchiste, Baillargeon estime que Chomsky a « prolongé et rénové » la tradition anarchiste. Il s’abstient toutefois -et pour cause !- de signaler en quoi pourrait constituer cette « rénovation ». Chomsky lui-même semble plus proche de la vérité lorsqu’il précise (en 1976) : « Je ne me considère pas vraiment comme un penseur anarchiste. Disons que je suis une sorte de compagnon de route [2]. » En dehors de la filiation anarcho-syndicaliste, revendiquée dans nombre d’entretiens accordés à des revues militantes [3], il n’est pas si facile -malgré la pléthore récente de publications- de se faire une idée précise du compagnonnage anarchiste de Chomsky. J’ai limité mes investigations à la question, essentielle, de la destruction de l’État et de la rupture avec le système capitaliste.

J’indique ici, pour la commodité de mon propos et de sa lecture, que j’entends par « révolutionnaire » précisément celui ou celle qui prend parti pour une telle rupture, jugée préalable nécessaire à la construction d’une société égalitaire et libertaire. Symétriquement, est dit « contre-révolutionnaire » celui qui proclame la rupture impossible et/ou peu souhaitable.

Renforcer l’État

Dans l’un des textes récemment publiés [4], Chomsky recommande une politique qui a -du point de vue anarchiste- le mérite de l’originalité : le renforcement de l’État.

« L’idéal anarchiste, quelle qu’en soit la forme, a toujours tendu, par définition, vers un démantèlement du pouvoir étatique. Je partage cet idéal. Pourtant, il entre souvent en conflit direct avec mes objectifs immédiats, qui sont de défendre, voire de renforcer certains aspects de l’autorité de l’État [...]. Aujourd’hui, dans le cadre de nos sociétés, j’estime que la stratégie des anarchistes sincères doit être de défendre certaines institutions de l’État contre les assauts qu’elles subissent, tout en s’efforçant de les contraindre à s’ouvrir à une participation populaire plus large et plus effective. Cette démarche n’est pas minée de l’intérieur par une contradiction apparente entre stratégie et idéal ; elle procède tout naturellement d’une hiérarchisation pratique des idéaux et d’une évaluation, tout aussi pratique, des moyens d’action ».

Chomsky revient sur le sujet dans un autre texte, non traduit en français [5], dont je vais donner l’essentiel de la teneur, avant de critiquer l’un et l’autre.

Interrogé sur les chances de réaliser une société anarchiste, Chomsky répond en utilisant un slogan des travailleurs agricoles brésiliens :

« Ils disent qu’ils doivent agrandir leur cage jusqu’à ce qu’ils puissent en briser les barreaux. »

Chomsky estime que, dans la situation actuelle aux États-Unis, il faut défendre la cage contre des prédateurs extérieurs ; défendre le pouvoir -certes illégitime- de l’État contre la tyrannie privée. C’est, dit-il, une chose évidente pour toute personne soucieuse de justice et de liberté, par exemple quelqu’un qui pense que les enfants doivent être nourris, mais cela semble difficile à comprendre pour beaucoup de ceux qui se proclament libertaires et anarchistes. À mon avis, ajoute-t-il, c’est une des pulsions irrationnelles et autodestructrices des gens biens qui se considèrent de gauche et qui, en fait, s’éloignent de la vie et des aspirations légitimes des gens qui souffrent.

Hormis la référence, plus précise que dans le texte précédent, aux seuls États-Unis, c’est ici la même classique défense et illustration du soi-disant réalisme réformiste. Cette fois, malgré des précautions oratoires, les adversaires actuels de l’État sont supposés plus sots que n’importe quelle personne éprise de justice, et accessoirement, incapables de comprendre qu’ils contribuent à laisser des enfants mourir de faim ! Les « anarchistes sincères » sont donc invités à reconnaître honnêtement se trouver dans une impasse réformiste.

Observons immédiatement que ce fatalisme étatique, doublé d’un moralisme réformiste assez hargneux n’est pas sans écho en France. La revue libertaire La Griffe a publié dans sa livraison de l’été 2001 un « Dossier État » dont le premier article se conclut sur cette formule, calquée sur Chomsky :

« l’état [sic] est aujourd’hui le dernier rempart contre la dictature privée qui, elle, ne nous fera pas de cadeaux. »[6]

Puisque de pareilles énormités peuvent être publiées aujourd’hui dans une revue libertaire, sans que ses animateurs y voient autre chose qu’un point de vue aussi légitime que d’autres, il est indispensable de contrer les effets de la « pédagogie » chomskyenne en remettant quelques pendules à l’heure.

« Idéal » et « réalisme »

L’histoire récente nous fournit des exemples de luttes menées partiellement au nom de la défense du « service public » (transports, sécurité sociale, etc.), qui ne méritaient certes pas d’être condamnées au nom d’un principe antiétatique abstrait. J’ai, par exemple [7], analysé le démantèlement du réseau ferré traditionnel et son remplacement par le « système TGV » destiné à une clientèle de cadres, circulant entre les grandes métropoles européennes. Il s’agissait bien du constat historique de la privatisation croissante des « services » (transports, santé, poste et télécommunications, eau, gaz, électricité) et des conséquences néfastes qui en découlent. Il ne m’est pas venu à l’idée -parce qu’il n’existe aucun lien logique entre les deux propositions- d’en déduire la nécessité d’une « hiérarchisation pratique des idéaux », qui conduirait inéluctablement à théoriser un soutien à l’institution étatique que l’on prétend vouloir détruire.

Qu’il puisse exister, dans un moment historique donné, des ennemis différents, inégalement dangereux, et qu’un révolutionnaire puisse se trouver dans la pénible (et aléatoire) nécessité de jouer un adversaire contre un autre, il faudrait un sot dogmatisme pour ne pas en convenir. Ainsi n’est-il pas inconcevable de s’appuyer sur l’attachement au « service public » (à condition de le désacraliser) pour freiner, autant que faire se peut, les appétits des grandes entreprises. Il est inexact que cela soit équivalent à un nécessaire renoncement, dont la théorie léniniste du « dépérissement de l’État » -que Chomsky récuse précisément- fournit la version calculée. En d’autres termes : renforcer l’État pour mieux l’effacer ensuite, on nous a déjà fait le coup ! En revanche, si des mouvements d’opposition aux tendances actuelles du capitalisme conduisent à restaurer, temporairement, certaines prérogatives des États, je ne vois pas de raison d’en perdre le sommeil.

On remarquera que Chomsky inverse le processus. Pour lui, c’est l’idéal (du démantèlement de l’État) qui entre en conflit avec des objectifs immédiats. Or, l’objectif immédiat n’est pas de renforcer l’État (à moins que ?), mais par exemple de retarder la privatisation des transports, en raison des restrictions à la circulation qu’elle amène nécessairement. Le « renforcement » partiel de l’État est donc ici une conséquence et non un objectif. Par ailleurs, on voit bien que le fait de baptiser « idéal » la destruction de l’État revient à repousser cet objectif hors du réel. La qualification vaut disqualification.

Le véritable réalisme, me semble-t-il, consiste à se souvenir qu’un État ne dispose que de deux stratégies éventuellement complémentaires pour répondre au mouvement social et plus encore à une agitation révolutionnaire : la répression et/ou la réforme/récupération. Un mouvement révolutionnaire, porteur d’une volonté (consciente ou non) de rupture avec le système en place ne peut -par définition- obtenir satisfaction d’un État. En revanche, il peut contraindre celui-ci à jouer de la réforme, des reculades, de la démagogie.

L’inconvénient du réformisme comme stratégie (accroître la « participation populaire » à l’État démocratique, dit Chomsky) est qu’il ne réforme jamais rien. Et ce pour l’excellente raison que l’État auto-adaptateur s’arrange des réformes au moins aussi bien que de certaines émeutes. Il les désamorce, les phagocytes, les réduit à rien. Il n’existe pas, hors de la lutte, de garantie qu’une réforme « progressiste » ne sera pas vidée de son contenu, mais on doit se rendre à cette évidence, paradoxale seulement en apparence, que c’est bien l’action révolutionnaire le moyen le plus sûr de réformer la société. Nombre d’institutions et de dispositifs sociaux sont ainsi les résultats de luttes ouvrières insurrectionnelles. Le fait qu’elles soient remises en cause à la fois par les politiciens et par les capitalistes ne peut conduire à voir le salut dans un renforcement de « l’État », conçu comme entité abstraite ou comme une espèce de matière inerte, une digue par exemple, qu’il faudrait consolider pour se protéger des inondations. L’État institutionnalise à un moment historique donné les rapports de classe existant dans une société. Rappelons que la définition (en droit constitutionnel) de l’État moderne est qu’il dispose du monopole de la violence. Un antiléniniste comme Chomsky sait d’ailleurs qu’il n’existe pas d’État « ouvrier » ; c’est bien dire que l’État est par nature une arme de la bourgeoisie.

Critiqué aux USA

Les positions défendues par Chomsky et ses admirateurs canadiens ne reflètent pas, loin s’en faut, le point de vue général des milieux libertaires ou anarcho-syndicalistes aux États-Unis. Elles ont notamment été très critiquées dans le magazine trimestriel Anarcho-Syndicalist Review, auquel il avait accordé un entretien [8]. La métaphore de la cage à agrandir, que Chomsky juge particulièrement éclairante [9], déclenche l’ire de James Herod :

« Les prédateurs ne sont pas en dehors de la cage ; la cage, c’est eux et leurs pratiques. La cage elle-même est mortelle. Et quand nous réalisons que la cage est aux dimensions du monde, et qu’il n’y a plus d’"extérieur" où nous échapper, alors nous pouvons voir que la seule manière de ne pas être assassinés, ou brutalisés et opprimés, est de détruire la cage elle-même. »

Si l’ensemble des contributeurs reconnaissent à Chomsky le mérite d’avoir analysé la politique étrangère des USA [10], donné une visibilité au mouvement anarcho-syndicaliste américain, et fournit une critique des médias qui semble neuve outre-Atlantique, trois d’entre eux (sur quatre [11]) se démarquent absolument de son réformisme.

« Il est possible, comme Chomsky le fait, d’être syndicaliste [il est adhérent des Industrial Workers of the World (IWW), organisation syndicaliste-révolutionnaire] et de défendre les bienfaits de la démocratie libérale, mais ça n’est ni anarcho-syndicaliste ni anarchiste », écrit Graham Purchase. « Ce serait une erreur pour nous, ajoute James Herod, de nous tourner vers Chomsky pour lui demander son opinion sur des sujets qu’il n’a pas réellement étudiés, parce que ses priorités étaient ailleurs, notamment ce qui touche à la théorie anarchiste, à la stratégie révolutionnaire, aux conceptions d’une vie libre, etc. »

En France : au service de quelle stratégie ?

Pourquoi publier aujourd’hui les textes de Chomsky sur l’anarchisme ? Écartons l’hypothèse simpliste de l’occasion d’une coédition franco-québécoise, financièrement soutenue -y compris en France- par des institutions culturelles du Québec [12], même si l’originalité du dispositif éditorial mérite d’être signalée. S’agit-il plutôt de publier sans discernement un corpus théorique important -par son volume-, produit par un scientifique réputé, et apportant une caution sérieuse à un « anarchisme » dont le contenu précis importerait peu ? Cette deuxième hypothèse est infirmée par la publication simultanée des textes de Normand Baillargeon, lequel reprend et détaille le distinguo chomskyen entre les objectifs (à très long terme) et les buts immédiats, ces derniers étant « déterminés en tenant compte des possibilités permises par les circonstances » [13], lesquels servent à justifier un compromis -le mot est de Baillargeon- « certes conjoncturel, provisoire et mesuré avec l’État ». Baillargeon reprend également à Chomsky ses arguments larmoyants (les petits enfants affamés) et ses appels à l’« honnêteté intellectuelle » :

« Cela signifie donc, si on ne joue pas sur les mots, se porter à la défense de certains aspects [sic] de l’État. »

Il avance même, achevant ainsi le renversement chomskyen de la perspective historique, que l’obtention de réformes « est sans doute la condition nécessaire » au maintien d’un idéal anarchiste. Le réformisme n’est donc pas un pis-aller, mais le moyen immédiat de jeter les bases sur lesquelles sera construit un engin permettant d’atteindre les buts révolutionnaires. On s’en doute : ni la nature de l’engin ni son mode de propulsion ne sont indiqués.

Cette réhabilitation « libertaire » du réformisme trouve son écho dans les milieux anarchistes français ou francophones, comme d’ailleurs dans des démarches comme celle d’Attac, déjà critiquée dans ces colonnes, qui ne se réfère certes pas à l’« idéal libertaire » mais recourt à la phraséologie et à l’imaginaire utopique du mouvement ouvrier (cf. Oiseau-Tempête n° 8). La mode réformiste-libertaire s’exprime également dans l’écho donné aux thèses « municipalistes », reprises de Bookchin, et dans la tentative de créer un pôle universitaire-libertaire, auquel participent les colloques savants organisés par les éditions ACL (Lyon) et dans une certaine mesure la revue Réfractions. Que telle ou telle de ces initiatives soit menée par d’excellents camarades n’entre pas ici en ligne de compte. À l’heure où les idées libertaires suscitent un certain regain d’intérêt éditorial et militant, dont témoignent la création de librairies anarchistes (Rouen, Besançon, etc.) et de nombreuses publications, se dessine une tendance à présenter comme compatible avec la tradition anarchiste une version sans originalité du réformisme, donné comme seul ersatz possible de bouleversement du monde.

Comme le rappelle l’un des critiques américains de Chomsky, chacun a bien le droit de prendre un parti qui est celui -à strictement parler- de la contre-révolution. Il doit être déconstruit et critiqué -en un mot combattu-, et cela avec d’autant moins de complaisance qu’il se drape dans les plis du drapeau noir pour donner du panache et un pedigree flatteur à un anarchisme d’opinion, devenu discipline universitaire, acteur de la pluralité démocratique ou curiosité muséologique.

La rupture avec le système capitaliste, voie nécessaire vers la construction d’une société communiste et libertaire, demeure l’une des lignes de fracture essentielles entre ceux qui acceptent ce monde -cyniques libéraux-libertaires ou supplétifs citoyens- et ceux qui veulent en inventer un autre. Dans l’immédiat, on aimerait que tous les honnêtes libertaires qui sollicitent Chomsky, publient Chomsky, et vendent du Chomsky en piles, en tirent les conséquences et nous disent si, réflexion faite, ils se rallient à la stratégie du compromis, à l’anarchisme d’État.

Claude Guillon.

Extrait de la revue Oiseau-tempête n°9, été 2002.

Sur le film « Chomsky et Compagnie » d’Olivier Azam

Soyons clairs, dans le titre de ce film ce qui compte c’est beaucoup plus les mots « et Compagnie » que « Chomsky » . En effet, je n’ai pas minuté, mais son interview ne doit pas durer plus de 20 ou 30 minutes sur les 100 minutes du film. Ceux qui veulent connaître les opinions de Norman Baillargeon, de Daniel Mermet ou de Jean Bricmont sur Chomsky ont plus de chances d’être satisfaits que ceux qui croyaient voir vraiment un film composé essentiellement d’interviews de… Chomsky.

De plus l’objet et le fil conducteur de ce documentaire sont un peu confus, tant sur le plan technique que politique. Ce documentaire est construit autour d’une interview radiodiffusée de Chomsky par Daniel Mermet, interview entrecoupée d’ images ou d’extraits hétérogènes de films et d’interviews [14] pour illustrer soit les idées du « plus grand intellectuel vivant » (sic) qui « travaille une centaine d’heures par semaine » (resic), un penseur « entre Bertrand Russel et le sous-commandant Marcos » (waouh ! pourquoi pas entre Marx et Jésus ?), soit d’interventions de disciples de ce grand « anarchiste socialiste ».

Mermet fait d’ailleurs partie de ces journalistes qui mélangent un peu tout par ignorance, ou alors (je ne le connais pas assez pour trancher) qui pratiquent délibérément des amalgames. Ainsi il déclare, dans le commentaire en voix off du film, que les défenseurs des mouvements de libération nationale des années 60 auraient tourné leur veste et seraient déçus parce que les gouvernements issus de ces mêmes mouvements « obligent leurs femmes à porter le voile ».

Cette affirmation est doublement fausse :

  • d’une part, on pouvait parfaitement, dans les années 60, lutter pour l’indépendance des colonies sans pour autant accepter de « porter les valises » des futurs exploiteurs de mouvements comme le FNL, le FLN, le PAIGC, le FRELIMO, etc. Peu d’hommes et de femmes anticolonialistes ont été lucides, mais on ne peut cacher et nier leur existence, leurs écrits et leurs actions (visiblement cela ne fait pas partie de la culture affichée de Mermet et Bricmont) ;

  • d’autre part, à l’époque, même si la dimension religieuse, musulmane était déjà présente dans les luttes de libération nationale, notamment en Algérie, elle n’avait pas du tout pris la même ampleur qu’aujourd’hui [15]. Cette affirmation est particulièrement vicieuse car elle sous-entend qu’il faudrait, si l’on est un authentique anticolonialiste, accepter inconditionnellement l’obscurantisme religieux quand il domine un mouvement de libération nationale. Mais elle a l’avantage d’expliquer pourquoi une certaine gauche (radicale) ou pas soutient aujourd’hui le Hamas et le Hezbollah.

La présentation de Mermet est bien typique de la pensée stalinienne ou tiersmondiste (souvent la différence entre les deux est très mince) selon laquelle : « Soit tu es avec moi, tu me soutiens sans exprimer la moindre opinion et tu fermes ta gueule ; soit tu me critiques et tu es du côté de l’impérialisme. »

On retrouve là d’ailleurs une des grandes faiblesses des livres de Chomsky : notre distingué linguiste est toujours extrêmement discret sur les tendances bureaucratiques, étatistes voire totalitaires des mouvements de libération nationale. Lorsque, dans le film, il critique avec raison les bolcheviks, Chomsky ne se rend pas compte qu’à l’époque (en 1917 et dans les années suivantes) ses critiques auraient été dénoncées comme « faisant le jeu de l’impérialisme »… Il ne s’en rend pas compte, mais il adopte exactement, vis-à-vis des mouvements de libération nationale ou des gouvernements tiersmondistes et pseudo-antiimpérialistes du Sud actuels, le profil bas que les bolcheviks ou leurs partisans, lui auraient imposé.

Dans un article du Monde diplomatique d’avril 2001 (« La mauvaise réputation ») Bricmont a écrit :

« Dans les mouvements anti-impérialistes dominait une mentalité de “prise de parti”. Il fallait choisir son camp : pour l’Occident ou pour les révolutions du tiers-monde. Une telle attitude est étrangère à Chomsky, rationaliste au sens classique du terme. Non pas qu’il se place “au-dessus de la mêlée” – rares sont les intellectuels plus engagés que lui -, mais son engagement est fondé sur des principes comme la vérité et la justice, et non sur le soutien à un camp historique et social, quel qu’il soit. » Et il répète exactement la même chose dans le film. Ce point de vue est aussi le nôtre, malheureusement on ne le retrouve pas vraiment exposé en détail dans les livres de Chomsky ni dans le film, tellement notre auteur se concentre sur une seule chose : la dénonciation (juste) de l’impérialisme américain. Ce n’est pas un hasard si Chomsky est cité par Chavez, icône de l’anti-impérialisme à sens unique. Et ce n’est pas un hasard non plus si Chomsky lui a renvoyé l’ascenseur en ces termes : “Je m’intéresse beaucoup à ses idées politiques. Je pense que beaucoup d’entre elles sont constructives.” »

(New York Times, 22 septembre 2006). Et d’ajouter, argument massue sans doute, que Chavez a « remporté 6 élections dont le fonctionnement avait été étroitement surveillé » (au sens de « vérifié »).

Il est amusant de noter qu’un intellectuel qui a bâti toute sa carrière et sa renommée, dans le champ politique en tout cas, sur la façon dont les médias et le pouvoir « fabriquent le consentement » de la population, ne s’intéresse absolument pas au fonctionnement de la propagande chaviste étatique et para-étatique…

Chomsky est donc bien dans une logique de « camp historique et social » (en fait purement diplomatique, car il y existe bel et bien un "camp de la classe ouvrière", du prolétarait, totalement différent des camps diplomatiques officiels), contrairement à ce que prétend Bricmont.

Si Chomsky et ses disciples se livrent dans ce film à de nombreuses affirmations péremptoires et contestables, nous n’en donnerons que quatre exemples.

Les fondements du nazisme

Lorsque Chomsky explique que le pouvoir du nazisme a été construit avec des « mots simples » diffusés par le « ministère de la Propagande » (donc après 1933) et qu’il s’agissait pour Hitler de « terroriser l’opinion » en jouant sur des « sentiments et des peurs », il passe sous silence ce qu’ont été les activités concrètes du NSDAP et des SA durant les années précédant la nomination de Hitler au poste de chancelier en janvier 1933 : attaque de meetings des partis communiste et socialiste, meurtres de militants de gauche, attaques de syndicats et de locaux militants, recrutement de dizaines de milliers d’hommes de main, formation de corps paramilitaires, noyautage des syndicats, de la police et de l’armée, tentative de putsch, etc.

Chomsky passe également sous silence ce qui s’est passé durant l’année 1933 et qui ne peut se réduire à quelques techniques habiles de conditionnement des esprits : création du camp de concentration de Dachau, autodafés de livres, attaques contre des magasins juifs, interdiction des partis politiques, généralisation des actions violentes et criminelles des SA, etc. Ceux qui croient, comme Chomsky et ses disciples dans ce film, que le nazisme a réussi à s’imposer à la population allemande principalement parce qu’il aurait mené une propagande habile inspirée des techniques de la communication publicitaire américaine feraient bien de lire les écrits de Daniel Guérin – un communiste libertaire, d’ailleurs : Fascisme et grand capital et La peste brune.

Cela dit, on comprend que Chomsky et ses disciples actuels sous-estiment le pouvoir de la violence réelle des nazis, leur rôle foncièrement anti-ouvrier et anti-révolutionnaire, leur fonction d’agent de destruction physique et matérielle du mouvement ouvrier le plus important d’Europe, et qu’ils surestiment le pouvoir symbolique des médias de l’époque, même si cela les conduit à une analyse complètement anachronique. En effet, une telle opération intellectuelle fondée sur l’escamotage des mécanismes réels du nazisme correspond à une vision du monde et à une sensibilité très actuelles.

Chomsky et ses disciples expriment en effet ce que pensent beaucoup de jeunes altermondialistes, gauchistes ou libertaires, qui aujourd’hui voient le fascisme ou le totalitarisme partout (cf. le ridicule « Sarkozy = Vichy 2 ») au point de banaliser totalement ces termes, et croient que la propagande médiatique serait toute-puissante au point de façonner la réalité sociale et les comportements sociaux. (Notons que Chomsky est parfois un peu plus subtil, comme nous l’explique Bricmont, quand il affirme que ce sont surtout les « classes moyennes » – en clair la petite-bourgeoisie salariée – qui gobent le mieux la propagande merdiatique et que les prolétaires sont doués d’un sens critique bien supérieur à celui des intellos ou des bobos.) Les comparaisons qu’établit Chomsky entre fascisme et démocratie, ou entre totalitarisme et démocratie sont extrêmement partielles et fragiles car il ne s’intéresse qu’aux mécanismes (symboliques) de la propagande, et pas à la violence quotidienne et massive (pas du tout symbolique, celle-là) que mobilisent les partis fascistes ou totalitaires avant d’arriver au pouvoir, puis ensuite pour garder le pouvoir.

Très récemment, le 16 septembre 2008, le massacre de paysans à Cobija, dans le département de Pando, en Bolivie, organisé avec l’aide de mercenaires étrangers, mais aussi de policiers et de cadres de la préfecture locale, tous opposés à Evo Morales, nous rappelle encore une fois que le pouvoir repose fondamentalement sur l’usage concret de la force matérielle. Pas sur des mots, des sentiments de peur et des techniques de lavage de cerveaux. Ce deuxième élément est secondaire dans l’explication de l’avènement et de la perpétuation d’un système dictatorial ou totalitaire.

La « préface » de Chomsky au livre de Faurisson

Sur le débat qui fait rage depuis 28 ans à propos de la pseudo- « préface » de Chomsky (en fait une lettre aux éditeurs non destinée à la publication, selon Chomsky ), Daniel Mermet nous livre son cruel dilemme avec une désarmante naïveté :

« C’est terrible pour nous car il y a deux personnes en qui on a confiance Vidal-Naquet et Chomsky. »

On a là une bonne illustration de la paresse intellectuelle, du suivisme, de beaucoup de gens de gauche ou d’extrême gauche. Avoir une pensée critique ce n’est pas « faire confiance » aveuglément à X ou à Y, mais se forger SOI-MEME une opinion, qu’elle que soit la sympathie ou l’admiration qu’on a pour le talent, les connaissances ou les qualités personnelles d’Untel ou Unetelle. Or, il est évident que Vidal-Naquet a raison dans ce film quand il dit que Chomsky refuse de reconnaître qu’il a commis une erreur [16] en accordant sa confiance à des individus comme Pierre Guillaume et Serge Thion. D’autant plus que Thion explique lui-même comment il a trompé Chomsky, dans le film Manufacturing Consent : Noam Chomsky, les médias et les illusions nécessaires de Mark Achbar et Peter Wintonick réalisé en 1993.

On peut respecter et comprendre la position de Chomsky sur le droit absolu à la liberté d’expression, y compris des négationnistes, mais dans ce film son argumentation est bancale. Selon lui, « entrer dans le jeu des négationnistes c’est leur donner de l’importance » (et donc il ne faut en aucun cas discuter avec eux ou même réfuter leurs pseudo-arguments). Très bien. Mais alors on ne comprend pas pourquoi signer une pétition et engager une correspondance avec des négationnistes ne serait pas… leur « donner de l’importance », quand on est un intellectuel aussi « prestigieux » et « mondialement connu » que lui ! Les négationnistes ont été nettement plus malins et retors que Chomsky sur ce coup-là. Il s’est fait avoir comme un débutant et n’est même pas capable de le reconnaître 28 ans plus tard… En soi, ce n’est pas grave, mais ce qui est inquiétant c’est que ses disciples continuent à défendre leur maître sur ce qui n’est quand même qu’un point de détail. On peut douter de leur sens critique sur des questions plus importantes.

On remarquera aussi que le même Chomsky qui trouve normal et juste de défendre le droit d’expression des négationnistes (individus et idées qu’il abhorre) est scandalisé par la publication de prétendues « caricatures racistes contre des musulmans » en France. Décidément, en 1980 comme en 2008, le « grand intellectuel prestigieux » Chomsky est bien mal informé. Les caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo n’étaient pas des caricatures « racistes » , mais d’abord et avant tout des caricatures dirigées contre une interprétation politique de l’islam et contre la religion… Ce n’est pas du tout la même chose. Et le prétendre c’est vraiment ne pas faire preuve d’un grand « rationalisme »…

Le Cambodge

Dans le film, Chomsky prétend que les méthodes sanguinaires des Khmers rouges auraient été une réponse à la barbarie des bombardements américains. Il explique que les Khmers rouges étaient un groupuscule de 3 000 personnes. A l’époque, 3 000 hommes armés (en fait plutôt 4000), c’était loin d’être un groupuscule insignifiant dans un pays de 9 millions d’habitants : imaginons dans la France actuelle de 66 millions d’habitants une guérilla rassemblant 30 000 combattants soutenus militairement par deux puissants Etats voisins. Personne ne qualifierait sérieusement un tel mouvement de « groupuscule ». Chomsky affirme que c’est à cause des bombardements américains que les Khmers rouges auraient recruté des dizaines de milliers de « paysans en colère, enragés par ces bombardements », et que le tout aurait ainsi engendré une « spirale de violence ».

Chomsky est bien mal informé sur les staliniens cambodgiens [17]. Autant on doit lui rendre hommage pour avoir dénoncé le silence de la presse occidentale et les complicités américano-françaises sur le génocide du Timor oriental, génocide qui commença la même année que le génocide cambodgien (1975), autant on doit souligner son ignorance de ce qu’étaient les Khmers rouges et de leurs origines politiques. Les dirigeants staliniens cambodgiens (Pol Pot, Ieng Sary et Khieu Samphan), loin d’être des « paysans en colère », étaient des fils de bourgeois dont une partie avaient fait leurs études supérieures en France dans les années 50. Dès 1962, ils participèrent à la guérilla du FNL sud-vietnamien et furent donc formés militairement et politiquement par les staliniens vietnamiens. Ils furent ensuite rejoints en 1970 par des centaines d’intellectuels cambodgiens des villes qui renflouèrent l’appareil des futurs Khmers rouges. Toutes les idées politiques et les méthodes d’organisation du Parti communiste cambodgien viennent du Nord-Vietnam et de la Chine (notamment celle de la pseudo-Révolution culturelle). Leur science militaire et leurs armes provenaient du Vietnam et de la Chine. Il est donc faux d’affirmer que leurs pratiques génocidaires ne seraient qu’une réaction de défense anti-impérialiste (même si, au niveau événementiel, ce sont les bombardements américains qui ont poussé une partie de la population dans les bras de la guérilla). Les pratiques génocidaires ont été préparées par l’organisation interne de la guérilla. Elles sont le fruit d’un projet idéologique, un produit dérivé du stalinisme [18] et du maoisme.

Ne pas l’expliquer, se contenter de dénoncer la barbarie de l’impérialisme américain (démarche indispensable, bien sûr), c’est s’empêcher de comprendre les sources du totalitarisme stalinien. Rien de sert de critiquer, comme le fait Chomsky, les bolcheviks des années 20, si c’est pour dissimuler ou sous-estimer les origines des mécanismes d’un système fondé sur un Parti-Etat totalitaire 50 ans plus tard. Il existe bien sûr des différences quantitatives et qualitatives entre l’URSS de Lénine, celle de Staline et les régimes de Mao et de Pol-Pot. Mais il est difficile de nier que l’idéologie et la pratique dites « marxistes-léninistes » ont été au centre de la construction de ces Etats.

Bricmont l’Etat et les « ex »

Dans le film et dans l’un des « plus » du DVD, Bricmont essaie de nous expliquer la nouveauté renversante de la pensée chomskienne en citant les noms « peu connus » (dit-il) de Rudolf Rocker et de Diego Abad de Santillan [19]. Il se garde bien de nous expliquer les liens précis entre ces deux penseurs anarchistes et Chomsky. Il se contente de nous laisser entendre que LUI il sait. Une attitude typiquement élitiste : en anglais, on appelle cela du « name dropping »…Du saupoudrage chic et choc de noms connus ou mystérieux ….

Bricmont prétend que Chomsky serait mal vu dans l’intelligentsia française à cause de l’hostilité d’ « ex-trotskystes, ex-maoistes, ex-communistes » (on notera qu’il ne dit pas « ex-staliniens »). Bricmont est fort mal informé ou alors très mal intentionné.

Ceux qui ont le plus attaqué Chomsky (BHL, Finkielkraut et Cie) n’ont jamais été trotskystes, et ce n’est pas « l’extrême gauche » qui mène des campagnes contre Chomsky (bien au contraire ses livres sont généralement encensés de façon totalement acritique par les gauchistes de tout poil), mais la droite « intellectuelle », la gauche ultramodérée et des journalistes ignorants (un pléonasme). Où l’on voit qu’on peut être un mec vachement cultivé comme Bricmont et lancer des accusations infondées et confuses contre l’extrême gauche et les trotskystes…

Bricmont veut nous faire croire que Chomsky serait un penseur original, « inclassable », parce qu’il explique que les « multinationales sont les organisations les plus proches des systèmes totalitaires ». Franchement, on ne voit pas ce que cette critique du fonctionnement du capitalisme a d’original. Marx comparait déjà le fonctionnement d’une usine à celui de l’armée ou d’une caserne. Et il dénonçait déjà la « discipline de fabrique ». Il est évident que la constitution d’entreprises multinationales ne pouvait que renforcer ces tendances que Marx avait déjà identifiées 100 ans avant Chomsky.

Par contre, quand Chomsky prétend que, contre les multinationales, les gens n’ont dans l’immédiat qu’une « seule défense, un seul outil c’est l’Etat », non seulement il confond la défense (absurde) de l’Etat bourgeois avec la défense et l’extension constante (indispensable) des droits démocratiques, mais il énonce une banalité réformiste plus que centenaire. Ringarde, quoi…

D’après Bricmont, Chomsky serait « trop original pour faire partie d’un courant » . (On remarquera au passage que, lorsqu’il parle de « courants » , il parle des courants à la mode dans la petite bourgeoisie intellectuelle, notamment française, pas des courants du mouvement ouvrier, ou des courants du mouvement anarchiste qui visiblement sont moins dignes d’être cités que Lacan, Foucault, Althusser ou Heidegger). Il illustre son propos en utilisant la métaphore suivante : « la cage » (de l’Etat) « nous protège des fauves » que sont les multinationales. On est confondu devant une telle naïveté politique de la part de théoriciens si « originaux » et « novateurs ».

Il existe une interaction telle entre les sommets de l’Etat et les sommets des multinationales que l’on ne voit pas comment la tête de l’Etat (les gouvernements, les hauts fonctionnaires) pourrait constituer le moindre bouclier contre les manigances, manipulations et crimes des multinationales. Quant aux petits fonctionnaires, en général, ils obéissent et n’opposent pas de résistance aux circulaires, consignes et directives qu’on leur distribue. On le constate déjà aujourd’hui, dans la France "démocratique", dans les préfectures et la majorité des services sociaux vis-à-vis des sans-papiers. On imagine quelle serait l’attitude de la majorité de ces fonctionnaires et des petits cadres de la fonction publique face à un gouvernement dictatorial ou fasciste.

À moins d’être un partisan des idées de Bernstein, ce social-démocrate allemand de la fin du XIXe siècle… Mais alors, Chomsky ne serait pas vraiment « le plus grand penseur du XXe siècle »….comme veut nous le faire croire Bricmont.

Les critiques ci-dessus exprimées ne doivent pas vous décourager d’aller voir ou d’acheter ce film plutôt confus, mais plein de bonnes intentions. Il souligne involontairement comment les ambiguités, les naïvetés et les lieux communs de l’idéologie citoyenniste et altermondialiste [20] coïncident si bien avec les livres et propos de Chomsky…. En cela, au moins, il est utile.

Yves Coleman

Vendredi 19 septembre 2008, mondialisme.org.

Chomsky, le bouffon de Chavez

Les livres de Chomsky sont ennuyeux, répétitifs, et enfoncent le plus souvent des portes ouvertes : l’impérialisme américain est sanguinaire, les médias sont au service du Capital, les grandes entreprises ont leurs pions au sein du pouvoir politique, etc. Il est quand même assez révélateur que sur ses 80 livres publiés en anglais un seul de ses livres (du moins son titre) soit consacré à la critique du stalinisme ! Comme si l’exploitation et l’oppression s’étaient arrêtées aux portes du rideau de fer ! Cette attitude rappelle les propos d’une brave conseillère municipale de Die Linke (le parti qui fait l’admiration de Jean-Luc Mélenchon et du Parti de Gauche en France) qui déclarait lors d’une récente émission consacrée à la « gauche » en Allemagne que le stalinisme n’avait, après tout, fait des misères qu’à un million d’Allemands de l’Est sur 16 millions… Avec cette logique comptable, beaucoup de crimes seraient pardonnés à Salazar, Pinochet ou aux dictateurs argentins ou brésiliens.

Les dernières embrassades de Chomsky avec le colonel Chavez ne pourront que renforcer sa popularité auprès de toute la « gauche » altermondialiste, mouvance qui, malgré sa dimension « globale », est en fait très nationaliste dans chaque pays, pour peu que l’on se mette à gratter un peu ce qu’il y a derrière ses proclamations pleines de bons sentiments. En France, Le Monde diplomatique est leur Bible, et ce n’est pas un hasard si ce mensuel ne critique jamais sérieusement l’impérialisme français et prône une « bonne coopération » internationale avec les pays du Sud dans le cadre d’un gentil capitalisme mondial. Mais c’est la même chose avec les altermondialistes aux Pays-Bas ou aux Etats-Unis comme l’ont montré les camarades de De Fabel van de illegaal dans leur livre traduit en français et édité par nos soins : La Fable de l’illégalité.

Nous ne partageons pas toutes les analyses de ce camarade de Cuba Libertaria, et avons placé en notes quelques remarques critiques, mais cet article pourra peut-être ouvrir une discussion utile, raison pour laquelle nous l’avons traduit.

Ni patrie ni frontières.

Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, la capacité de croire en des mensonges et d’accepter aveuglément une fiction, aussi ridicule et fausse soit-elle, n’est pas l’apanage des imbéciles et des ignorants. Le célèbre essayiste Noam Chomsky vient de nous montrer que les intellectuels, individus souvent cultivés, intelligents et perspicaces, peuvent, eux aussi, devenir crédules et accepter des comportements et des actes politiques clairement démagogiques, autoritaires et fallacieux. En tout cas, s’ils n’y croient pas, ils simulent bien.

Bien sûr, il n’y a rien de nouveau dans le fait qu’un intellectuel de grande qualité tombe dans une telle contradiction. Déjà avec l’Union soviétique et la Chine maoïste nous avions assisté au phénomène irrationnel [21] des « compagnons de route » ... Ces intellectuels, dont beaucoup d’entre eux croyaient de bonne foi [22] en l’instauration du « socialisme » et à la construction de « l’homme nouveau » dans ces pays, jusqu’à ce que les événements les forcent à comprendre la véritable nature de ces régimes.

Toutefois, même si de telles erreurs ne sont pas toujours motivées par la quête d’une récompense quelconque et semblent sincères, si elles ne sont que de simples fatalités anthropologiques, il est logique de se demander pourquoi de tels comportements existent et comment ils se manifestent. Et même s’il est plus facile de penser qu’il s’agit simplement d’un effet de la croyance, que nul être humain, même le plus rationnel, ne peut éviter en permanence, dans le cas de Chomsky il nous est impossible d’oublier qu’il a combattu les effets de la croyance dans le passé.

C’est pourquoi nous sommes obligés de nous demander : comment un homme apparemment capable de raisonner, d’analyser de façon critique ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, peut-il se rendre au Venezuela afin de louer les vertus du « socialisme du XXIe siècle » sans se rendre compte de la mentalité militaire de son inventeur, le Comandante Chavez, ni du grotesque populisme de sa prétendue « révolution bolivarienne » ?

Comment Chomsky peut-il commettre la même erreur que celle commise au siècle passé par ces intellectuels célèbres qui ont fait l’éloge de Staline puis, plus tard, de Mao et de son « Petit Livre rouge » ? Ceux-ci ont cru qu’en Russie et en Chine se construisait le « véritable » communisme et celui-là croit aujourd’hui que le Venezuela serait en train de créer « un monde nouveau, un monde différent ».

Comment a-t-il pu oublier que tous ces intellectuels ont été forcés de battre leur coulpe [23] pour cet aveuglement idéologique qui les empêchait de voir ce que dissimulait la rhétorique révolutionnaire stalinienne et maoïste ? Ce totalitarisme responsable de la mort de millions de personnes, par la faim ou la persécution, qui a inspiré Castro et lui a permis d’imposer une dictature cinquantenaire dont Chavez est un admirateur fervent.

Mais ce qui frappe, ces dernières années, chez Chomsky ce n’est pas seulement cette apparente amnésie historique, mais le fait qu’il soit sensible aux louanges d’un histrion militaire. ( « Je t’accueille très chaleureusement (...) il était temps que tu nous rendes visite et que le peuple vénézuélien te voie et t’entende directement ») et l’ait remercié pour ses « paroles aimables et généreuses ». Le bouffon Chomsky a aussi déclaré qu’il était « ému » de « voir comment au Venezuela se construit cet autre monde possible et de rencontrer l’un des hommes qui a inspiré cette situation ».

Le plus surprenant de cette conversion à la foi messianique, semblable à des conversions au catholicisme célèbres comme celles de Baudelaire, Péguy, ou Claudel, c’est que ce miracle se produise après l’effondrement du « socialisme réel » d’inspiration soviétique et l’introduction du capitalisme en Chine [24] par le Parti communiste que Mao laissa au pouvoir. Contrairement à ces jeunes intellectuels « idéalistes », qui ont tressé des louanges à Staline ou à Mao avant que se produisent ces événements historiques importants et significatifs, Chomsky a pu les observer tout au long de sa vie ; c’est pourquoi il est plus difficile de penser qu’il les ait aujourd’hui oubliés. Surtout que les échecs du messianisme révolutionnaire ont confirmé de manière indiscutable ses prophéties.

Il est vrai que nous assistons déjà depuis plusieurs années à l’instrumentalisation de Chomsky dans plusieurs directions. Et cela malgré le fait que sa position éthique, ses références idéologiques et ses actes politiques soient à l’exact opposé des positions de beaucoup de ceux qui prétendent aujourd’hui l’apprécier et le prennent comme maître à penser. Et il est facile de le constater à la simple lecture de ses livres. A moins que le Chomsky d’aujourd’hui ne soit plus le même qui écrivait :

« Nous sommes dans une période d’expansion du corporatisme, de consolidation, de centralisation du pouvoir . Certains supposent que cela est bon si ces mesures sont prises par un progressiste ou un marxiste-léniniste. Trois phénomènes importants ont les mêmes antécédents : le fascisme, le bolchevisme, et la tyrannie corporatiste. Tous trois ont en grande partie les mêmes racines hégéliennes ». (Chomsky, Class Warfare)

Nous pouvons aussi citer ce que, plus tard, il a écrit sur le pays issu du coup d’État bolchevique d’Octobre 1917. Pour Chomsky, ce coup d’Etat avait éliminé les structures socialistes émergentes en Russie :

« Ce sont les mêmes communistes imbéciles, les imbéciles staliniens qui étaient au pouvoir il y a encore deux ans, qui supervisent aujourd’hui les banques » et sont « les gestionnaires enthousiastes de l’économie de marché. »

Et de nous livrer une conclusion pessimiste :

« Ceux qui tentent de s’associer à des organisations populaires et d’aider la population à s’organiser par elle-même, ceux qui appuient les mouvements populaires de cette manière, ne peuvent tout simplement pas survivre dans la période actuelle où le pouvoir atteint un tel degré de concentration. » (Chomsky, To understand power)

Comment Chomsky peut-il aujourd’hui commettre la même erreur faite autrefois par les « compagnons de route » pro-chinois, tout aussi aveugles politiquement que la génération qui les avait précédés, celle des vieux staliniens qui se sont livrés à une auto-critique tardive, alors qu’il a lui-même été le témoin critique d’un tel aveuglement ? Le pire, dans son cas, c’est que ces expériences ne lui ont servi à rien, bien qu’il les ait connues et dénoncées.

L’attitude actuelle de Chomsky nous incite aussi à nous poser des questions sur le « mystère » de l’étrange cohabitation entre l’intelligence la plus aiguë et la crédulité la plus obtuse dans l’esprit d’un même être humain. D’autant plus que, autrefois, il a été l’un de ceux qui ont le plus fortement critiqué la cécité de beaucoup de ses collègues intellectuels qui constituaient avec lui la crème [25] de l’intelligentsia occidentale – Sartre et bien d’autres grands philosophes, historiens, sociologues, des journalistes ou universitaires de premier plan.

Il s’agit vraiment d’un « mystère » car la plupart [26] des intellectuels ont dû admettre qu’ils s’étaient trompés et reconnaître que Chomsky avait eu raison de dénoncer l’aveuglement qui les avait amenés à commettre une aussi grave erreur d’appréciation dans le passé. Comment Chomsky a-t-il pu oublier tout cela ? Il est vrai que la cécité des anciens staliniens, mille fois [27] avouée et analysée dans des articles, des interviews et des livres, n’a rien appris aux jeunes maoïstes occidentaux, puisque, vingt ans plus tard, ils ont reproduit le même type d’erreur. Et avec le même orgueil et la même fatuité que leurs prédécesseurs.

Mais il faut préciser que ces jeunes maoïstes adhéraient aveuglément à ce qui se présentait comme une révolution libératrice. Chomsky, lui, a suivi l’évolution inverse : il a commencé par la dénonciation, l’analyse objective, rationnelle, rigoureusement critique, puis finit aujourd’hui par l’aveuglement ...

Il est vrai que sa lutte contre l’impérialisme américain l’a amené à une relative discrétion au sujet de l’autoritarisme croissant des sandinistes au cours de leur passage au pouvoir dans les années 1980 au Nicaragua, et à propos de la dictature de Fidel Castro depuis des décennies. Cela malgré le fait que, parmi les victimes de ce dernier, certaines ont beaucoup de points communs avec les militants anti-impérialistes pro-cubains du reste de l’Amérique latine.

Est-ce cette lutte opiniâtre contre l’impérialisme américain, le fait que (pour lui) le plus important soit de dénoncer les injustices qui règnent aux Etats-Unis et celles créées par ce pays à l’échelle mondiale, est-ce cela qui le conduit à prendre des positions aussi déconcertantes à propos de ce qui se passe sur le continent américain ? En effet, même si Chomsky se considère toujours comme « anarcho-libertaire », il est clair que, pour lui, les considérations idéologiques doivent passer au second plan et qu’il faut établir une sorte de gradation entre les injustices, selon le degré de danger planétaire des cibles contre lesquelles la critique est dirigée.

Le problème est que ce relativisme politique permet à beaucoup de marxistes-léninistes, de populistes et de politiciens, dont la seule préoccupation est de conquérir le pouvoir, l’exercer et le conserver, de s’appuyer uniquement sur ses arguments anti-impérialistes au lieu de se préoccuper d’aider la population à s’organiser elle-même. Et c’est un vrai problème parce que Chomsky ne dit rien pour les décourager de le faire. Au contraire, en conservant, avec tant de persévérance, cette discrétion immorale et en se laissant photographier à côté de Castro et Chavez il se fait le complice des bouffonneries et des dérives autoritaires, dictatoriales, de ces nouveaux oligarques – même si ses éloges sont discrets et de circonstance.

Malheureusement, ce maintien persistant d’une discrétion aussi manichéenne (parce qu’il considère moins dangereuse l’accession de ces populistes au pouvoir que les ravages commis par l’impérialisme américain dans le monde), cette attitude est non seulement inefficace pour prévenir de tels ravages (en effet, ces populistes continuent à faire des affaires avec les multinationales de l’empire), mais elle contribue aussi à démobiliser les gens et à rendre la tâche encore plus difficile à ceux qui luttent avec cohérence contre la domination mondiale du Capital et de l’Etat.

Peut-être que, vu son âge, Chomsky ne peut pas le reconnaître [28], mais il est impossible de penser qu’il n’est pas conscient de la distance qui le sépare de tous ceux qui récupèrent ses arguments contre l’impérialisme américain et qui, en même temps, se montrent très réticents, par intérêt ou par convenance, à dénoncer les formes de domination imposées par ces régimes populistes pseudo-révolutionnaires.

Octavio Alberola.

Cuba Libertaria, septembre 2009.

(Notes de NPNF.)

Je n’ai pas de désaccords importants avec les remarques reproduites ci-dessus. Je maintiens simplement que la question religieuse n’était pas centrale dans la lutte du FLN dans les années 50, et qu’il faut différencier le FLN de l’islam politique actuel, au risque de commettre un anachronisme et d’affirmer qu’en terre d’islam tous les chats ont toujours été... verts.

Ajout du 1er octobre 2008 : En ce qui concerne les staliniens, il est comique de lire, dans un commentaire à propos de cette chronique, un certain « Anarced » sur le site de la CNT-AIT de Caen traiter par-dessus la jambe, lui aussi, la responsabilité spécifique et écrasante des staliniens cambodgiens dans le génocide. Il raisonne comme l’historien « révisionniste » (pas au sens antisémite mais « anticommuniste ») Ernst Nolte qui expliquait que le nazisme était surtout une réponse au réponse au lénino-stalinisme. Appliquant cette méthode douteuse au Sud-Est asiatique, mais renversant l’argument, notre anarchiste distingué veut nous faire croire que le stalinisme cambodgien serait surtout une réponse au génocide commis par les Américains au Vietnam. On voit là un excellent exemple de la pensée binaire, héritée de la guerre froide et de l’influence délétère du stalinisme dans les rangs des « radicaux », incapables de forger leurs propres analyses.

Il écrit ainsi : « La critique du régime des Khmers rouges et ses liens avec la Chine et l’URSS a été faite des millions de fois, resservie, rabâchée, rabattue, encore et encore par la propagande U.S. Mais qui parle du génocide commis par les Américains au Vietnam ? »

Il est significatif qu’Anarced croie que seule la propagande américaine ait quelque chose à dire sur les staliniens cambodgiens et vietnamiens… Qu’en pense-t-il, LUI ? Nul ne le saura. Quant à l’argument selon lequel personne ne parlerait du génocide américain au Vietnam, Anarced devrait allumer sa télé de temps en temps : il y a une foultitude de feuilletons américains actuels qui le mentionnent, sans compter toutes les émissions historiques consacrées aux années 60. Et toute la presse de gauche et d’extrême gauche depuis 40 ans.

Son indignation et sa diatribe ne sont donc qu’un piètre effet de manches d’avocat pour éviter le débat sur le fond.

[1] « Le capitalisme en ordre de guerre » (20 au 26 septembre ; texte pris sur Internet ; on le retrouve en quatrième de couverture de la revue Les temps maudits (revue théorique de la CNT), octobre 2001) ; « À propos de la globalisation capitaliste » (27 sept. au 3 octobre) ; interview prise sur le Net (15 au 21 novembre 2001).

[2] De l’espoir en l’avenir. Entretiens sur l’anarchisme et le socialisme, Agone, Comeau & Nadeau, 2001. Ce texte n’est pas inconnu en français ; il figurait déjà en 1984 dans le recueil publié par Martin Zemliak chez Acratie (Écrits politiques 1977-1983).

[3] Cf. notamment le site du magazine Z-net

[4] Responsabilité des intellectuels, Agone, 1998, p.137.

[5] Réponses à huit questions sur l’anarchisme, 1996, Z-net (en anglais)

[6] « L’autogestion n’est pas une institution mais un comportement », P. Laporte.

[7] Gare au TGV ! 1993 (épuisé).

[8] ASR, n° 25 et n° 26, 1999 (Anarcho-Syndicalist Review, P.O. Box 2824, Champaign IL 61825, USA).

[9] Outre dans le texte que je cite, Chomsky use de cette métaphore dans ses entretiens avec D. Barsamian, The Common Good, Odonian Press, 1998.

[10] Dans l’analyse géopolitique, le domaine où ses compétences sont le moins sujettes à caution, Chomsky adopte la même tournure démocratique et réformiste. Le nouvel humanisme militaire. Leçons du Kosovo (Éditions Page deux, Lausanne, 2000) se clôt sur un appel à méditer les mérites du droit international dont la principale avancée serait, selon un auteur que Chomsky cite élogieusement, « la mise hors la loi de la guerre et l’interdiction du recours à la force ». Ce que le préfacier qualifie de « raisonnement d’une rigueur quasi mathématique » confine ici à la niaiserie juridiste.

[11] Seul Mike Long se livre à un long plaidoyer pour un pragmatisme confus qui le mène, par exemple, à une évaluation sympathisante du régime de Castro.

[12] C’est le cas pour Instinct de liberté et De l’espoir en l’avenir (Chomsky) et pour Les Chiens ont soif (Baillargeon ; cf. note suivante).

[13] Les chiens ont soif. Critiques et propositions libertaires, Agone, Comeau et Nadeau, 2001. Imprimé au Québec. Publié avec le concours du Conseil des Arts du Canada, du programme de crédit d’impôt pour l’édition du gouvernement du Québec et de la SODEC.

[14] Dont des interviews sans intérêt sur des journalistes français qui se prétendent « parfaitement libres » et une déclaration hallucinante d’Arno Klarsfeld. Mais n’était-il pas démago et trop facile d’utiliser les propos de journalistes ou des présentateurs de la télé pas vraiment connus pour leur subtilité politique ou ceux d’un épouvantail UMP mou du bulbe (Klarsfeld) qui considère que « les dictatures tranquilles ne posent pas de problèmes » (sic) ? Qui peut-être mystifié par de avocats affichés du système ?

[15] Sur le site de la CNT-AIT un internaute s’oppose à cette affirmation en apportant les précisions suivantes : « La déclaration du 1er novembre du FLN est sans ambiguité. Le premier objectif de sa lutte est : « L’Indépendance nationale par :1) La restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques. »(http://www.elmouradia.dz/fran....) « Depuis l’indépendance, l’Islam est religion d’Etat ... l’Algérie n’a jamais été un état "laique" de ce que je sache ... La constitution de 96 définit « l’Islam, l’Arabité et l’Amazighité » comme « composantes fondamentales » de l’identité du peuple algérien et le pays comme « terre d’Islam, partie intégrante du Grand Maghreb, méditerranéen et africain. ) « De même l’emblème du FLN, devenu depuis celui de l’Algérie, est un drapeau en partie vert (l’islam) avec un croissant (rouge certes). « Le mouvement des Ulema algériens a su négocier avec le FLN (plus influencé par le nationalisme, concept "occidental" opposé à la oumma islamique) pour prendre sa part du gâteau dans la lutte pour le pouvoir dans le camp des indépendantistes (alors que les rapports avec les "progressistes" de Ferrat Abbas et le MNA étaient le mépris affiché ... Liauzu, L’Europe et l’Afrique méditerranéenne de Suez (1869) à nos jours, Editions Complexe, Questions du xxème siècle, Bruxelles, 1994) « De même, les créateurs du FIS sont d’anciens du FLN ... (http://www.humanite.fr/1997-07-16_A...) « La dimension religieuse musulmane était déjà très présente dans la lutte du FLN, mais d’une part il se peut qu’elle ait été dissimilée aux "porteurs de valises", pour qu’ils entendent ce qu’ils avaient envie d’entendre (Marcos fait exactement pareil aujourd’hui, ressortant des fables aux occidentaux émerveillés de sa poésie ...). Et d’autre part, on était alors en pleine époque du socialisme réel triomphant, et il se peut que à l’époque on voyait la religion comme une survivance de vieilles traditions qui de toute façon ne tarderaient pas à succomber avec le progrès social et scientifique amené par l’indépendance. »

[16] Pour plus de détails cf. http://www.anti-rev.org/textes/Vida...

[17] Il est d’ailleurs tout aussi mal informé quand il prétend dans ce film qu’il n’y aurait pas eu de manifestations en France contre la première guerre d’Indochine. Comme l’écrit l’historien Daniel Hémery : « A partir de janvier 1949 - l’on est au cœur de la guerre froide – [le PCF] lance sa première grande campagne de masse contre la “sale guerre” et organise grâce au soutien de la CGT manifestations et grèves ouvrières sur les mot d’ordre “ plus un homme, plus un sou ”, “rapatriement du corps expéditionnaire ”, “ paix au Vietnam ”. Cette campagne a eu un réel écho dans la classe ouvrière qui s’explique notamment parce qu’elle ouvre une perspective de rechange au combat ouvrier après la grave défaite des grandes “grèves rouges ” de 1947-1948. Elle culmine en 1949 et au début de 1950 avec les multiples refus des dockers des ports français et algériens, à l’exception de Cherbourg, de charger et décharger les navires et des cheminots de transporter le matériel de guerre par chemin de fer. » Cf.http://www.europe-solidaire.org/spi...

[18] On oublie qu’en 1976 le Parti communiste français fit éditer un livre aux Editions sociales Cambodge, l’autre sourire de Jérôme et Jocelyne Steinbach pour répondre aux critiques contre les polpotistes.

[19] Ceux qui voudraient mieux connaître Rudolf Rocker pourront lire le numéro spécial que lui a consacré la revue Itinéraire ainsi que Nationalisme et Culture (Editions libertaires et CNT Editions) et Les soviets trahis par les bolchéviks (Editions Spartacus) Quant à Diego Abad de Santillan ils pourront se reporter au numéro 10 de la revue À contretemps de décembre 2002, intégralement sur le Net. http://www.plusloin.org/acontretemps/n10/index.htm

[20] Parmi lesquels des poncifs comme « la lutte contre l’islamisme a remplacé la lutte contre le communisme » ; « pour provoquer une guerre avec un pays comme l’Iran il suffit de monter quelques provocations », etc. Il s’agit généralement de demi-vérités qui demanderaient chaque fois à être méticuleusement démontées, mais nous n’en avons pas le temps ici. Disons seulement qu’elles ne font que perpétrer l’interprétation du monde par les staliniens soviétiques pendant la guerre froide (c’est d’ailleurs pourquoi cette vision est si facilement acceptée et diffusée par les post-staliniens de tout poil) : d’un côté il y aurait le bloc de la paix (les altermondialistes et les Etats du Sud qui dénoncent en paroles l’impérialisme américain) et de l’autre le bloc de la guerre (l’Axe « américano-sioniste »). Comme s’il n’existait aucune puissance impérialiste secondaire en dehors des Etats-Unis (et… d’Israël !!!), et aucun Etat aspirant à devenir une puissance impérialiste majeure y compris dans le Sud…

[21] Ce phénomène n’avait rien d’irrationnel. Un compagnon de route, surtout s’il débutait dans le domaine littéraire ou artistique, se voyait invité aux fêtes du Parti, ses œuvres étaient promues, vendues, mises en scène ou projetées dans les municipalités communistes, son travail était loué dans la presse du parti. Il pouvait faire des piges dans la presse communiste, être embauché dans une entreprise du PC, avoir un logement au loyer très économique, etc. Sans compter les invitations dans les pays « socialistes » ou amis du camp « socialiste »

[22] Quiconque se rendait, ne serait-ce qu’une journée dans un pays stalinien (ce fut mon cas à Berlin Est en 1966), ne pouvait que se rendre immédiatement compte de la distance entre la propagande et la réalité

[23] En fait, proportionnellement au nombre impressionnant de « compagnons de route », il y a eu peu de « mea culpa » et encore moins d’analyses de qualité de ce qu’était le stalinisme. En France on peut les compter sur les doigts d’une seule main

[24] Le capitalisme n’a jamais été chassé de Chine, aussi n’y eut-il nul besoin de l’introduire après la mort de Mao. L’auteur confond la forme (l’appropriation privée ou publique de la plus value ou du surtravail) avec le fond (la domination du Capital sur le Travail). Un comble pour un libertaire !

[25] La « crème » en question est toute relative. Ce ne sont pas les philosophes, économistes ou historiens staliniens ou philo staliniens qui ont laissé les œuvres les plus utiles pour les générations révolutionnaires suivantes. Combien de jeunes « radicaux » lisent aujourd’hui Soboul, Bettelheim ou Althusser, voire Sartre ?

[26] L’auteur de l’article confond une poignée d’intellectuels qui ont fait leur carrière post-stalinienne dans la dénonciation du « communisme », avec un phénomène qui serait d’une ampleur significative. Pour prendre un exemple en dehors de l’Hexagone, les excellents historiens marxistes britanniques qui ont quitté le PCGB après 1956 se sont bien gardé d’étudier… le stalinisme qu’ils avaient adoré. Ou les historiens ou économistes marxistes américains, ex compagnons de route du PC, n’ont rien produit d’intéressant sur leurs Partis-Etats préférés. En cela d’ailleurs Chomsky ne déroge pas à une tradition de la gauche intellectuelle anglosaxonne, traditionnellement discrète, pour ne pas dire muette, sur les crimes du stalinisme…

[27] Les militants d’extrême gauche ou libertaires ont en général une culture politique très fragmentaire et très orientée. Lors des beaux jours du stalinisme, la plupart des témoignages des repentis ex-staliniens étaient publiés dans des maisons de droite quand ce n’est pas d’extrême droite. Et tout comme aujourd’hui à propos du Venezuela ou de Cuba, la plupart des militants ne lisaient pas ces ouvrages…

[28] Ce n’est pas une question d’âge : lors de la polémique à propos de Faurisson, il y a trente ans, Chomsky fut tout autant incapable de reconnaître qu’il s’était fait manipuler par les négationnistes, comme l’explique d’ailleurs Serge Thion dans le film hagiographique sur Chomsky (« Les médias ou les illusions nécessaires ») où le distingué linguiste nous apprend par ailleurs que ce qui se rapprochait pour lui le plus du socialisme libertaire à une époque était le… « kibboutz »… Une absurdité (sympathique par ailleurs quand on connaît la réputation « antisémite » que lui taillent ses détracteurs ignorants) qu’aucun de ses admirateurs, anarchistes ou tiersmondistes « antisionistes », n’a jamais relevée !