Titre: Organiser l'espace social comme si les relations sociales comptaient
Auteur·e: MILSTEIN Cindy
Date: 2014
Source: Consulté le 18 mars 2018 (en anglais) de http://roarmag.org/2014/06/milstein-social-spaces-relations/ (anglais)
Notes: Paru dans ROAR Magazine en le 13 juin 2014. Il existe une version plus developpée sur le site de l'auteure (anglais) : https://cbmilstein.wordpress.com/2014/06/14/organizing-social-spaces-as-if-social-relations-matter/ Traduit et annoté par alalanterne.noblogs.org

        L'inconfort confortable

        Nous défaire et nous refaire

        L'ouverture en pratique

        Le début de la fin

Et si nous organisions nos espaces sociaux[1] en prenant en compte la valeur des relations sociales ? Si nous nous dédiions à être d'enthousiastes apprentis toute notre vie, nous préparant à des ouvertures révolutionnaires, pour mieux être les sortes de personnes qui pourraient peut-être fournir l'endurance d'une meilleure société —une société où nous et nos communautés s'amélioreraient aussi continûment ?

Vous protesterez peut-être, arguant que cela va de soi, que « Bien sûr qu'on est très soucieux des relations sociales sous-tendant nos espaces sociaux ! ». Mais je vous urge de vraiment repenser à vos expériences pour un moment. Trop d'entre nous ont eu le déplaisir d'entrer dans un lieu pour la première fois, accueilli·e·s par des regards vides ou hostiles —et à partir de là les choses vont généralement de mal en pis. Nous nous déchirons mutuellement de tellement de façons dans nos espaces, le long de tant de cicatrices douloureuses inscrites en nous par la suprémacie blanche, l'hétéronormativité, le patriarcat, le validisme, le colonialisme, le classisme, les politiques d'identité surdeterminée, et une longue lignée d'autres violences. Il est fréquemment supposé que l'étiquette “espace social” (ou librairie radicale, café collectif, co-op de vélo, et ainsi de suite) a déjà fait tout le travail pour nous, comme si nous étions déjà de parfait·e·s agent·e·s dans nos lieux parfaitement alternatifs.

La difficulté à nous réinventer nous-mêmes alors que nous tentons de réinventer la société semble nous entraver ici beaucoup plus rapidement qu'en des lieux ayant de plus forts vestiges de vie communale. Ça érige un obstacle d'autant plus grand pour les luttes sociales et mouvements aux États-Unis : pouvons-nous dépasser les comportements appris, inculqués par le mythe original et son rêve américain de l'individu[2] solitaire réussissant contre toute attente, le pionnier entreprenant ? Pouvons-nous surmonter la manière dont on a tendance à s'instrumentaliser les uns les autres, “valorisant” les autres comme de simples choses dans notre analyse coûts-avantages et notre plan stratégique d'organisation et de gestion des besoins du mouvement —des relations qui ont été naturalisées chez nous, rendues subtiles et presque invisibles, par le capitalisme ? Il est trop facile de seulement blâmer les répressions policière et étatique pour les échecs de nos projets et mouvements.

Bien sur, nous échouerons toujours de certaines manières. Mais si nous ne laissons pas les autres —et nous-mêmes— faire des erreurs ; si nous considérons les mésaventures comme des aberrations, ou pire, comme une condamnation de l'être du mésaventurier ou de la mésaventurière ; si nous croyons que l'erreur et la réussite sont des moments séparés, stables, incompatibles ; et si nous croyons qu'être humain·e, être imparfait·e, est en soit mauvais, alors nous avons déjà perdu. Nous sommes déjà perdu·e·s.

Raison de plus pour signaler qu'il est impératif de nous redécouvrir les un·e·s les autres, mais dans la plénitude et la complexité de nos imperfections ; et de reconnaître que de telles imperfections seront inhérentes à la transformation révolutionnaire de la société actuelle —faite non seulement d'institutions hiérarchiques et d'exploitation systémique, mais aussi de relations sociales abimées. Notre perspective sur l'échec compte alors d'autant plus.

Une amie enseignante-artiste, Carla, observait que son but est, en fait, de voir des projets échouer. C'est-à-dire qu'elle reste ouverte à la possibilité de l'échec et donc à comment nous pourrions “bien” échouer. Sa notion lucide touche les attributs génératifs du fait de rater son but initial. Les échecs-dans-l'action de Carla sont exceptionnels à contempler, faisant ressortir le meilleur des gens, pour eux, pour elles, et envers les autres. Elle crée des espaces d'autonomisation collaborative avec les autres, sans savoir ce qui en émergera, et s'efforce de nourrir divers contextes dans lesquels des personnes peuvent découvrir ensemble leur potentiel et celui de leurs espaces.

L'inconfort confortable

De telles expériences-de-l'échec signifient que nous prenons continuellement des risques, cherchant un sentiment palpable de sécurité en justement ne jouant pas la prudence. Un tel inconfort nous pousse à explorer les limites de notre savoir, de notre vision de monde, de nos expériences et nos habitudes. Ceci implique de tester des pratiques qui tendent vers les principes auxquelles nous aspirons, même si nous trébuchons et tombons souvent. Cela ressemble au processus d'essai et d'erreur transparent qui consiste en constituter les types de projets et de communautés dans lesquelles nous croyons vouloir prendre place, avec intentionnalité, aux côtés de personnes continuellement désireuses de réfléchir sur soi, avec une intentionnalité similaire, et d'être aussi ouvertes à constamment ajuster et même mettre fin à de telles expériences de façon bien.

Si nous échouons bien, nous dépasserons tous ces nombreux et subtils comportements socialisés qui semblent contrecarrer le meilleur de nos intentions et de notre rhétorique, permettant peut-être des soupçons de comment mieux façonner de meilleurs mondes. Nous aurons aussi beaucoup de moments d'illumination, éclairant des voies en avant qui nous nourrissent également. Et si on est chanceux et chanceuses, la connectivité que nous désirons —l'amour-propre et l'amour social couplé aux intimités de l'amour— se fera profondément et solidement ressentir. Tou·te·s ne seront pas autant épris·es l'un·e de l'autre ; mais peut-être que nous serons capables d'être voisin·e·s envers tou·te·s. Nous nous rappellerons à nouveau ce que signifie être humain·e, en relation avec d'autres qui sont aussi humain·e·s.

C'est facile à dire. Mais à quoi cela ressemble dans l'épreuve de la pratique ? Qu'est-ce qui permet de le faire naître ? Qu'est-ce qui crée les bases sur lesquelles s'appuyer et construire ? Pour savoir, sans autant de doutes qu'à présent, qu'il y en a d'autres dans ce monde sur lesquel·le·s compter, surtout pendant les jours les plus longs et sombres ?

Mon amie Carla qui est ouverte à l'erreur, ou même intentionnellement passionnée par ce que j'appellerais “partager la vulnérabilité” (quelque-chose qui semble de plus en plus devenir un acte politique pivotal et même une action directe), fut une des co-organisatrices du Sommet des Espaces Sociaux,[3] tenu dans les terres des populations amérindiennes Salishes de la côte (aussi appelées Vancouver) en novembre 2013, avec l'équipe formidable de Dani, Anthony, Kelsey, LeyAnn et Nick. Le sommet fut un rassemblement sur trois jours d'une cinquantaine de personnes, toutes appartenant à des lieux gérés collaborativement, surtout au Canada, mais avec quelques-unes du nord-ouest des États-Unis et au-delà. Le collectif organisateur emprunta quelques lieux politiques locaux, employés à d'autres projets en cours, pour cette convergence, sans intention de reconduire l'évènement. L'idée était d'expérimenter avec ce sommet juste une seconde fois —il avait organisé le premier l'année précédente— puis de le remettre à un autre collectif dans une autre ville, pour qu'il soit réinventé comme bon semblait à ce nouveau groupe organisateur. (En fait, des gens de Calgary acceptèrent volontiers d'étoffer et d'accueillir le prochain.)

Comme je m'en suis rendue compte pendant les trois jours qui suivirent, le but même du Sommet des Espaces Sociaux était de nous organiser comme si nous comptions en tant que personnes pour nous-mêmes et pour les autres. Étonnamment, comme je de découvrirais de manière ravissant, cela n'avait rien à voir avec l'organisation ou la discussion de lieux sociaux physiques, matériels.

Nous défaire et nous refaire

L'accueil donna le ton. Ou, plus précisément, il modela la façon dont nous pratiquerions la vulnérabilité comme moyen de nous défaire. Même le dispositif d'alimentation força un inconfort dans la connection. Les petites tables servaient comme facilitatrices silencieuses pour des “groupes annexes” informels, aléatoires ; la chaleur de l'accueil et de la nourriture fonctionnèrent en bris-de-glace ; et de vives discussions s'élevèrent, comme si les gens avaient été ami·e·s depuis longtemps. Deux de ces nouveaux et nouvelles ami·e·s à ma petite table me parlèrent de leur nouvelle idée du potentiel révolutionnaire de la “lenteur”, et de ce qu'il pourrait signifier dans la construction de nouvelles relations dans une nouvelle société, au contraire des high-speed, high-tech sensibilités qui semblent produire de plus en plus d'isolement.

Alors que nos assiettes se vidaient, les trois d'entre nous devenaient de plus en plus proches. Nous nous rendîmes aussi compte que nous serions tous logé·e·s dans la même demeure collective, donc nous décidions d'expérimenter la lenteur en y allant ensemble par un chemin détourné. Une balade d'a priori quinze minutes nous en prit donc trente, avec des pauses pour apprécier un jardin collectif ou de magnifiques plantes devant quelques maisons. Curieusement, nous parlions peu de nos espaces respectifs durant les divers ateliers. Conversement, nous échangions de plus en plus sur nous-mêmes, reconnaissant ensemble nos bontés, nos failles, nos blessures.

Nous évitions d'aborder les aspects pragmatiques et les mécanismes de mise en place et de maintient de nos espaces chez nous —une version plus douce de la logique dure et instrumentale de la société actuelle, une version qui ne se focalise pas sur qui nous sommes en tant qu'individu·e·s mais seulement sur ce que nous avons à offrir au projet d'un·e·tel·le, par exemple, ou à quel point notre espace peut être vu comme cool depuis l'extérieur. Nous plongions plutôt dans les nouvelles formes de socialité qui seraient leur raison d'être —l'écologie sociale désordonnée, compliquée, poignante et belle qui pourrait étayer les projets et lieux auto-organisés.

Cela nous mis en contact intime avec tous les systèmes de domination, d'exploitation et d'oppression que nous aussi incarnons, mais dans la compréhension mutuelle, permettant chacun·e d'entre nous de commettre des erreurs et d'en grandir. Ou mieux encore, cela nous permit de lutter collectivement, de rire ou de pleurer ensemble à travers toutes sortes de situations difficiles en face à face, en apprenant à se connaître et se faire confiance.

Le pivot ici était que les “défaillances” de chaque séance étaient mises au premier plan. Les séances étaient toutes des expériences sur comment s'efforcer vers de nouvelles relations est co-égal avec comment lutter humainement contre toutes les manières dont le patriarcat, le validisme et le colonialisme, pour en nommer trois, font ressortir toutes sortes de comportements, de douleurs, d'inégalités de pouvoir, et de dichotomies ami·e/ennemi·e dans nos espaces sociaux et nos projets politiques. Ces derniers servent alors à répliquer ou exacerber les -ismes que nous rêvons de détruire. Plutôt que de se mettre sur la figure lorsque des erreurs furent commises —calling-out, shaming, bannissement— nous traitions ces dérapages allégués comme autant de dons, nous présentant avec le mastic social et les matières premières pour construire collaborativement de nouvelles relations sociales dans l'ici et maintenant.

Ce n'était pas accidentel, comme j'ai pu indiqué ci-dessus en discutant l'attention dévouée à la bienvenue. Cela semblait, en fait, résonner à dans la plupart des groupes organisateurs. Beaucoup d'entre nous visiteur·e·s, par exemple, étions stratégiquement logé·e·s dans des maisons spécifiques durant le sommet. Le collectif organisateur s'efforça de nous placer non seulement dans des endroits où passer la nuit qui conviendraient à nos besoins et désirs physiques ; il fit également son possible pour trouver des hôtes avec qui nous résonnerions, politiquement et personnellement. De plus, quand l'un·e de nous arrivait pour le sommet, un·e organisateur·e (ou deux, ou plusieurs) fit en sorte de nous accueillir chaleureusement et nous présenter à d'autres. De tels petits actes d'amitié en font naître d'autres en retour, établissant une culture dans laquelle il semble devenir seconde nature d'être sociable, même sur l'échelle de quelques jours. Encore une fois, ce n'est pas la révolution en soi, ni est-ce suffisant pour en finir avec les hiérarchies. Mais c'est absolument un terrain fertile pour faire de telles choses.

De manière similaire, il apparut comme tout sauf accidentel qu'il fut créé, pour les faciliteur·e·s des ateliers, le climat sain nécessaire sur laquelle tester hardiment leurs notions sur d'autres façons d'être et de se comporter. Cela établit une culture de vulnérabilité partagée, une volonté de nous défaire l'un·e devant l'autre, et une empathie correspondante vis-à-vis de nous tou·te·s. Si l'empathie de quelqu'un·e était un peu rouillée, le sommet créa une façon de s'entrainer, à l'inverse de la société actuelle, qui ne nous soutient pas dans la pensée et l'action empathétiques —qui est, au fond, une manière de vraiment sentir et agir en fonction de notre humanité partagée, et est donc une menace pour les formes diviser-pour-régner de contrôle social.

Les organisateur·e·s le firent en urgeant les gens d'essayer des choses qu'ils et elles n'avaient jamais faites auparavant, sans savoir ce qui se passerait. Les faciliteur·e·s des ateliers furent accordé·e·s la liberté de partager et d'êtres ell·eux-mêmes. Ceci nous permit à tou·te·s de traverser les nombreux (nombreux !) moments gênants qui se présentèrent lors de ces jours, dans la compassion et le pardon —des moments de blessure inintentionnelle et, parfois, des moments qui pourraient être qualifiés de politiquement incorrects. En retour, ceci libéra de nouvelles relations sociales, ou ce qui pourrait être vu comme des éléments embryoniques d'une nouvelle société. Et nous pourvut généreusement d'une inspiration à rapporter chez nous, sur comment renforcer intentionnellement les relations sociales dans nos espaces sociaux.

L'ouverture en pratique

En écrivant et réécrivant ceci, je me suis rendue compte de la difficulté à capturer les qualités de gentillesse dont les gens sont capables en personne. Et même le fait de tenter de le dépeindre fait grave injustice à ces relations nuancées de bienveillance. Dans l'ère de l'information, nous avons pratiquement oublié que la communication humaine —même notre psyche— est retravaillée ainsi que diverses technologies, y compris ce que nous considérons être le “social”. Que des gens désirent de plus en plus une connection authentique et des communautés bienveillantes, et ont de plus en plus presque oublié comment le mettre en pratique en personne, avec une patience et lenteur tendre, ne fait que plus souligner le rôle critique de couver des espaces de vulnérabilité collective et d'expérimentation compassionnée.

En plus de laisser divers présentateur·e·s d'ateliers expérimenter de nouvelles idées —et donc dévier vers des échecs honnêtes qu'ils et elles se sentirent à même de partager en toute transparence avec les participant·e·s, encore plus lorsqu'ils et elles s'en rendirent compte ell·eux-mêmes par inadvertence— la deuxième manière dont d'autres et moi commencèrent à essayer des relations sociales plus humaines fut à travers des ateliers basés sur des exercices de mise en pratique.

Pour beaucoup de gens, de tels exercices pratiques peuvent paraître gênants, générer du “trac” ou de la compétition. D'habitude, les exercices brise-glace[4] sont mécaniques et obligatoires. Ce sont un jeu pour nous permettre d'apprendre les noms, mais pas les qualités de la personne, ou elles blessent par inadvertence, faisant ressurgir des -ismes et des douleurs, mais le côté “léger” et “amusant” du brise-glace fait qu'il semble inapproprié d'évoquer des choses sérieuses, moins que plaisantes. Et parce-que les facilitateur·e·s les concevoient comme amusants, peu de réflexion est mise dans ces activités en termes de comment elles vont se construire l'une sur l'autre, comment elles vont renforcer la confiance, et comment elles pourraient être précisément des points de départ pour amorcer le façonnement de formes de socialité nouvelles, différentes. Les brise-glace peuvent être des moments bien froids, nous renfermant fréquemment.

J'évite donc presque toujours toute trace de brise-glace ou jeu, trouvant soudainement une excuse aussi gracieuse que possible pour sortir temporairement. Mais par esprit d'expérimentation, et surtout pour faire face à mon inconfort personnel, je participais à de tels ateliers au Sommet des Espaces Sociaux. Je découvris que lorsqu'ils sont élaborés avec soin, en aspirant à conjurer de nouvelles relations dans les espaces sociaux, de tels exercices peuvent œuvrer par magie à ces fins. (En fait, je me surpris par combien moi, aussi, fut ouverte par des activités pratiques, malgré mes a priori —tellement, que deux semaines plus tard, j'en utilisait même l'une d'entre elles comme partie pertinente d'une courte introduction à un atelier que je facilitais dans un nouveau centre social, où l'exercice servit à mieux “socialiser” et l'espace, et nous les étrangers à lui.)

Le début de la fin

Carla et le collectif du Sommet des Espaces Sociaux permirent et encouragèrent les erreurs et échecs en permettant et encourageant l'expérimentation. Ils et elles nous permirent à tou·te·s d'être les êtres humain·e·s et imparfait·e·s que nous sommes, et de se rendre compte que nous tombons nous dans le piège tendu par notre socialisation dans une société structurée par le racisme, le patriarcat, le validisme, l'âgisme, la suprématie blanche, l'hétéronormativité, et toutes sortes de relations sociales (sans compter de systèmes !) basées sur la domination. Nous avons tous la capacité de blesser, d'insulter, de faire violence au corps et à l'esprit de l'autre, de faire ressortir le pire parfois, même si tout cela est bien loin de nos intentions. Mais que nous ayons si peu d'espaces qui nous tiennent chaleureusement, collectivement et individuellement lorsque nous tentons de nous défaire et de défaire notre socialisation, est notre plus grand échec.

Ainsi le climat soigneusement couvé à ce sommet, la rencontre sur le terrain de la vérité, de la dignité, et de la vulnérabilité partagée était bien rare —et un succès dont nous faisons rarement l'expérience. Nous générions un espace de socialité à travers notre propre socialité à ce sommet, un espace que l'on sentait plus sincèrement anarchist(iqu)e et bienveillant que la vaste majorité des projets anarchistes en cours qui proclament des principes similaires sur papier.

Que tout le monde se trouva à la hauteur d'un tel défi —choisissant ardemment mais gentiment de ne pas battre en retraite— n'était pas dû au fait que les organisateur·e·s auraient précautionneusement choisi un groupe de personnes remarquable. C'était parce-que la culture que nous sommes capables de créer ensemble dans nos espaces a de l'importance pour qui nous sommes tou·te·s capable de devenir, et donc pour quels types de communautés partagées nous sommes capables d'amorcer et, j'ai confiance, de constituer plus fréquemment. Carla et le collectif organisateur ne sont pas non plus remarquables dans ce sens-là. Ce qui les distingua fut leur perspective sur comment atteindre une société sans hiérarchie, mais avec de la liberté, de la dignité, de la démocratie et de l'amour. Ils et elles aspiraient à la bonté, généralisée et déterminée par cell·eux qui se retrouvent face à face, plutôt que par un a priori sur ce quoi les anarchistes (ou n'importe quel·le·s acteurs ou actrices politiques) seraient pour ou, surtout, contre. Ou dit autrement, le sommet devint pour moi une façon de mettre en œuvre la bonté sociale comme un pouvoir.

Être bienveillant·e·s l'un·e envers l'autre, forger de nouvelles relations sociales dans la coquille vide des anciennes, ne met pas terme au capitalisme ou l'état, et ne fera pas disparaître toutes les oppressions. C'est cependant une moitié préfigurative de cette tâche herculéene. Nous avons besoin de simultanément constituer et expérimenter de nouvelles formes d'organisation sociale. Et tous deux processus ne seront qu'aussi “bons” que la dialectique entre la bonté vers laquelle nous nous efforçons dans nos pratiques individuelles et institutionnelles, grandissant, et s'affirmer, se renforcer l'un·e l'autre contre toutes les horreurs hiérarchiques et oppressives qui nous cernent de tous côtés.

La fin du capitalisme ne sera pas un jour unique et magique, ou un saut par-dessus une barricade vers l'arc-en-ciel d'une société parfaite. Ce sera une séries d'ajustements et de sursauts, chancelants, irréguliers, et parfois douloureux, de part les gens et les communautés, jusqu'à ce que nous atteignions une époque qui pourra être qualifiée avec certitude de quelque chose au-delà du capitalisme. Et si nous sommes chanceux et chanceuses, et très bon·ne·s à tester perpétuellement nos formes de bonté, peut-être que ce sera quelque chose approximant une société beaucoup plus bienveillante,[5] emplie de relations sociales et d'une organisation sociale égalitaires.

[1] Social spaces, en anglais.

[2] Bien masculin dans ce mythe.

[3] Le “Social Spaces Summit”, on peut en lire plus par exemple sur https://briarpatchmagazine.com/articles/view/social-spaces-summit (en anglais).

[4] “Icebreaker”, exercice pour faire connaissance, pour solidifier une équipe.

[5] “Caring” : soucieuse, consciente, attentive, bienveillante.