Titre: Philosophie de l'Anarchie
Sous-titre: (1888-1897)
Auteur·e: Malato Charles
Date: 1897
Sujet: philosophie
Source: Consulté le 12 janvier 2016 de fr.wikisource.org
Notes: PARIS : P.-V. STOCK, ÉDITEUR (Ancienne Librairie TRESSE & STOCK) 8, 9, 10, 11 Galerie du Théâtre-Français, Palais-Royal, 1897.

PRÉFACE

En 1888, étant mon propre éditeur, je publiai sous ce titre « Philosophie de l’Anarchie » une étude qui, aujourd’hui, revue, corrigée et très considérablement augmentée, est livrée au public par l’éditeur Stock, avec cette mention supplémentaire : 1888-1897.

Quelques-unes des propositions contenues dans ces pages pourront paraître, au critique, énoncées sous une forme trop péremptoirement affirmative. La cause en a été l’impossibilité alors d’éditer un gros volume et, par suite, l’obligation de résumer, beaucoup plus que la prétention à vaticiner. Cette explication donnée, j’ai préféré conserver au livre son allure : écrit en une période de vibration révolutionnaire, alors qu’immédiate apparaissait la bataille, il fut plutôt une sorte de manifeste jeté en courant pour montrer aux détracteurs que les anarchistes n’étaient point des violents sans but, rués en une poussée aveugle d’esclaves ivres, mais bien des hommes ayant leurs conceptions, leur idéal et, n’en déplaise aux railleurs, leurs moyens pratiques.

Charles Malato

1888

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Au sein de la révolution politique du siècle dernier, apparut le germe d’une révolution économique ultérieure. Jacques Roux, Chaumette, les Hébertistes et, plus tard, Babeuf avec ses amis, firent entendre le cri des revendications sociales. Ce socialisme hâtif, à peine compris par quelques-uns, ne pouvait triompher alors, mais, grâce à ces généreux précurseurs, il devint le mot d’ordre du siècle d’évolution qui suivit et, aujourd’hui, il tend à s’imposer.

Tout indique qu’il en sera de même de l’anarchie : pressentie par Proudhon, affirmée par Bakounine, entrevue plus distinctement depuis peu d’années et professée actuellement par un petit nombre d’adeptes [1], elle aura sa part dans la révolution sociale imminente sans toutefois triompher. Mais, une fois le socialisme vainqueur, les efforts, les études se porteront vers cette nouvelle venue et, elle aussi, aura son tour.

Et plus tôt qu’on ne le croit : la durée des évolutions humaines est singulièrement abrégée. Il a fallu toute la nuit des temps pour que l’esclavage antique se transformât en simple servage, une suite de siècles pour que le servage aboutît au libéralisme constitutionnel, un seul siècle pour mener à l’éclosion du socialisme. On peut hardiment présumer que quelques générations suffiront pour arriver à un état où la hiérarchie gouvernementale sera remplacée par la libre association des individus et des groupements ; la loi, imposée à tous et de durée illimitée, par le contrat volontaire ; l’hégémonie de la fortune et du rang par l’universalisation du bien-être et l’équivalence des fonctions, enfin la morale actuelle, toute d’hypocrite férocité par une morale supérieure découlant tout naturellement du nouvel ordre de choses.

Cela est l’anarchie : nous énonçons la chose avant le mot pour ceux que les mots épouvantent.

L’anarchie est le complément et, on peut bien reconnaître, le correctif du communisme. Qu’on le veuille ou non, la marche des peuples civilisés vers un large communisme est indéniable. « La démocratie coule à pleins bords », a dit Tocqueville. Or, vu en dehors du couvent et de la caserne, qu’est donc le communisme, sinon la confirmation, l’aboutissant de la démocratie, la généralisation des intérêts, non pas politiques — la politique, cette hypocrisie, est appelée à disparaître, — mais des intérêts matériels, tangibles, qui font vivre, des intérêts économiques ?

C’est là le communisme moderne, non plus sentimental et intuitif des tribus barbares, mais rationaliste et scientifique, qui, depuis Babeuf jusqu’à nos jours, a percé à travers les couches sociales, se précisant de plus en plus, de Saint-Simon à Fourier [2], de Fourier à Cabet, de Cabet à Karl Marx.

Les ignorants, qui ne voient pas plus loin que l’écorce, sont surpris par les changements qu’ils n’ont pas su prévoir, semblables au pilote qui, les yeux fixés sur la surface dormeuse de la mer, ne sent pas sourdre dans son sein les tempêtes prochaines. Vienne la révolution sociale, — et cela est affaire de quelques années seulement, — nombre de gens crieront au miracle, à l’imprévu.

L’humanité commence à avoir conscience d’elle-même ; la similitude et la solidarité des intérêts, le besoin de jouir ensemble des découvertes, les promiscuités plus ou moins passagères, — le simple fait, par exemple, de voyager réunis en wagon ou en tramway — mènent au communisme.

Mais, entendons-nous sur le mot, il y a communisme et communisme. Si, parmi les masses, se fait jour de plus en plus cette idée Socialisation des forces productrices, sol, sous-sol, machines, c’est-à-dire non pas partage mais jouissance du patrimoine universel, maintenu inaliénable, les uns veulent un contrôle, une réglementation émanant d’un pouvoir central, les autres, tout en admettant le concours de tous à la production, proclament l’autonomie absolue de l’individu ; ces derniers sont les anarchistes.

Le mot anarchie a été pendant longtemps pris en fort mauvaise part. De même que sous Louis XIV, les bourgeois du Marais ne concevaient pas qu’il pût y avoir des États subsistant sans un monarque à leur tête, de même, sans s’en tenir à l’étymologie qui dit simplement : an archie — absence de gouvernement, la pensée qu’un homme puisse être autonome, c’est-à-dire autre chose qu’un pantin, mû par un autre homme, paraît renversante à ceux qui ont végété toute leur vie avec cette idée reçue de leurs ancêtres : Il est indispensable qu’il y ait un gouvernement, c’est-à-dire une minorité d’individus chargés de mener la majorité et de penser pour elle.

Et cependant quel homme de bon sens, de bonne foi, pourrait nier que la vraie liberté, cette liberté dont on trace le nom sur les murs et que l’on cherche toujours à atteindre, consiste à être maître absolu de sa personne et de sa volonté, l’indépendance de chacun assurant naturellement l’indépendance de tous ?

La masse est inconsciente encore, nous dit-on ; certes, pourquoi la flatterions-nous ? son inconscience crève les yeux. Mais perpétuer les lisières qui l’enserrent, remplaçant par des neuves les vieilles lorsque celles-ci sont usées, lui pétrir le crâne sur un modèle unique pour tous, est-ce le moyen d’assurer son émancipation morale ?

Quel est l’homme providentiel, le génie incomparable, qui pourrait se vanter de penser sainement pour tous ? Et quant au gouvernement des assemblées, il vaut celui des individus isolés, avec peut-être plus d’indécision et de chaos. S’il est parfois moins despotique, c’est, non en vertu d’une moralité supérieure, mais parce que les intérêts s’y entrechoquant le neutralisent.

En un siècle, la France a expérimenté à peu près tous les modes de gouvernement : monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, république, consulat, empire, parlementarisme, dictature simple ou mitigée. Les résultats en ont-ils été, sinon le parfait bonheur — des charlatans pourraient seuls le promettre — du moins un sentiment à peu près général de bien-être suffisant, la conviction que plus n’était besoin de demander à la violence la conquête des progrès ultérieurs ? Nullement. Mêmes malaises sociaux : despotisme, corruption, misère, prostitution morale en haut, physique en bas. Et, chaque fois, appel a dû être fait à ce médecin, redouté cependant, la révolution.

De l’impuissance des modifications d’étiquette gouvernementale à équilibrer et harmoniser les intérêts en lutte au sein d’une société dont les rouages essentiels demeuraient les mêmes, est née la conception anarchiste.

Les gens, et ils sont nombreux, même dans l’armée révolutionnaire, qui affectent de considérer l’anarchie comme l’emploi exclusif de la force brutale et non comme une philosophie raisonnée, très raisonnée, font simplement preuve d’ignorance ou de mauvaise foi. La force n’a ici qu’à être la subordonnée, l’appui du droit : on peut être un homme violent et un esclave.

Les débuts un peu confus du parti anarchiste en France ne doivent en rien jeter de la défaveur sur les idées. Les groupements d’avant-garde renferment toujours les meilleurs et les pires éléments : à côté des penseurs qui rêvent l’humanité heureuse et libre, il y a les batailleurs par amour de la bataille, les romantiques et les fruits secs qui se disent sommairement du parti le plus avancé parce que, selon eux, cela dispense d’étudier, les amateurs de paradoxes, parfois brillants et agréables à entendre pour ceux qui, habitués aux joutes d’écoles, ne s’effraient pas d’un mot mais, le plus souvent, dangereux pour la masse simpliste. Mais les années se passent, les partis s’épurent, les idées se précisent, les formules se clarifient. L’anarchie, bien différente des systèmes morts-nés de Fourier et de Cabet, a tout un avenir de vitalité, parce qu’elle répond non à la conception d’un philosophe, mais à la marche des événements, à l’idéal des meilleurs et aux aspirations de tous.

Ce qui détourne de l’anarchie un grand nombre de révolutionnaires français, c’est que la plupart, malgré leurs discours imagés et leur turbulence apparente, sont très routiniers. Tandis que d’autres, plus socialistes que révolutionnaires, veulent imposer le système fruit de leurs recherches [3], les premiers, plus amoureux de l’action que de l’étude, en sont encore au fétichisme qu’on leur a inculqué pour les Géants de la Convention. Pour eux, les révolutions futures devront être calquées absolument sur celle de 92 ; il devra, chaque fois, y avoir une Commune, un Comité de Salut public et quatorze armées, pas une de plus, pas une de moins ; Robespierre et Saint-Just devront ressusciter et qui sait si ces pasticheurs ne pousseront l’amour de l’analogie jusqu’à vouloir porter leur tête sur le billot de la guillotine !

La grande erreur des esprits superficiels est de s’imaginer qu’après l’accomplissement de leur idéal à eux, l’humanité n’aura plus d’idéal à poursuivre. C’est ainsi que les républicains opportunistes, traités d’exagérés par les monarchistes, traitent d’exagérés les républicains radicaux, lesquels décernent cette même épithète aux possibilistes, lesquels l’appliquent aux anarchistes.

On peut dire, sans crainte de paradoxe, que tout homme est à la fois le réactionnaire d’un autre homme et le révolutionnaire d’un autre encore. Les conceptions les plus avancées n’ont été jusqu’ici que des étapes, des points de repère. Par exemple, de la famille à la tribu ou à la commune, de la commune à la province, de la province à la patrie, combien de modifications et d’élargissements l’idée de groupement n’a-telle pas reçu ? Aujourd’hui, sortant du patriotisme, on marche au racisme : panslavisme, panlatinisme, pangermanisme, et, au delà du racisme lui-même, c’est la notion d’humanité qui, déjà, commence à se former. Il en est de même pour tout, et cette marche ascensionnelle des conceptions humaines, si elle doit nous rendre indulgents pour les arriérés, doit surtout nous empêcher de traiter d’utopistes, ceux dont les vues dépassent les nôtres.

« Tout progrès, a dit Bakounine, suppose la négation du point de départ. » Toute idée, pouvons-nous dire, contient une négation destinée à disparaître tôt ou tard et une affirmation destinée à devenir la base d’une idée nouvelle.

Ainsi, dans l’idée de patriotisme, le principe positif, réel indestructible est celui de solidarité ; la partie négative est celle qui montre comme des ennemis ou tout au moins comme des suspects, les hommes vivant de l’autre côté de la frontière.

Ainsi, de la révolution de 89, ce qui est juste, logique et qui restera, c’est l’affirmation des droits de l’homme, de la liberté de l’individu au sein de la société. Ce qui, au contraire, est faux et destiné à s’évanouir au souffle du progrès, c’est la constitution d’un fonctionnarisme oligarchique et l’établissement d’un despotisme plus dangereux que le despotisme monarchique parce qu’il est insaisissable et impersonnel : celui de la loi. Les lois, considérées à tort comme la sauvegarde de la liberté, en sont au contraire les pires ennemies, puisqu’elles enchaînent indéfiniment, non seulement les censés contractants, mais même des générations à venir et que ces lois, fussent-elles au moment de leur promulgation, justes, merveilleuses, divines, deviendront forcément oppressives à une époque où les hommes, les mœurs et les idées auront changé, la mobilité incessante étant le propre de l’humanité.

Il faut en finir avec cette fable de l’humanité dominée et enchaînée par des principes éternels : patrie, religion, propriété, famille, mariage. S’ils sont immuables, leurs défenseurs n’ont pas à s’alarmer de nos attaques. Mais l’histoire nous montre qu’ils ont constamment varié selon les temps et les lieux. La patrie, où était-elle lorsque, aux débuts de l’humanité, nos ancêtres vivaient dans des grottes obscures ? La religion n’existait pas davantage ; il n’y avait que l’ignorance des phénomènes naturels qui devait, hélas ! faire passer l’homme par tant de phases : fétichisme, sabéisme, polythéisme, monothéisme, avant de lui faire entrevoir les réalités de la philosophie expérimentale.

La propriété a, tour à tour, été familiale, féodale, monarchique et individuelle. La famille a été patriarcale, matriarcale, despotique selon la forme grecque, romaine ou chrétienne. Le mariage a été amorphe (promiscuité), polygamique, monogamique, polyandrique (il l’est encore dans les îles de la Sonde), indissoluble, dissoluble ; les formalités qui l’ont accompagné ont varié à l’infini et sont devenues affaire de mode, rien de plus.

Il en sera de même dans la révolution qui se prépare. Cette révolution sera avant tout socialiste ou pour être plus exact, communiste, le socialisme n’étant plus que l’hypocrisie du communisme [4] ; la marche constante des hommes et des choses nous y mène inévitablement. Mais on est effrayé à la pensée de ce que serait un communisme codifié, ordonnancé par des législateurs dont chacun aurait son système favori duquel il ne voudrait pas démordre, système basé d’ailleurs sur de laborieuses études, mais où seraient tenus pour rien la volonté, le tempérament, les passions, en un mot, la liberté de chaque individu. L’anarchie, qui ne triomphera pas encore — malheureusement ! — à la prochaine révolution, qui ne peut triompher parce qu’elle n’aura pas eu le temps de pénétrer les masses, que la succession des événements sera plus rapide que l’évolution des cerveaux, l’anarchie sera le contrepoids indispensable pour empêcher la liberté de sombrer à jamais dans le débordement communiste, pour nous mener, en un mot, à un communisme de mœurs, non pas à un communisme de lois.

Alors, on travaillera par conscience et aussi par habitude, comme on a l’habitude de se laver. On consommera à sa suffisance, sans rien gâcher, sans rien accaparer non plus, parce qu’on aura la certitude que, la terre et les machines restant à tous, le lendemain les produits continueront à abonder dans les magasins communs.

L’appréhension, exprimée le plus souvent par d’oisifs jouisseurs, de voir les travailleurs se livrer à la paresse et aux excès, une fois qu’ils seront débarrassés de leurs patrons, est tout au moins exagérée. Il arrive fréquemment que ceux qui, manquant de tout, se promettent des goinfreries folles le jour où ils auront de l’argent, deviennent ce jour-là, très indifférents aux choses qu’ils convoitaient.

Nous le répétons, l’anarchie absolue, idéal supérieur à tous les systèmes en isme, ne se réalisera pas au lendemain de la révolution sociale. Ce n’est pas une raison pour la nier, encore moins pour la combattre.

À ne la considérer que comme un état extra-humain, — ce qui serait absurde, nul n’ayant qualité pour tracer une limite au progrès, — elle représenterait encore l’effort incessant vers le mieux, le contraire de l’immobilisme qui marque la mort des sociétés. Pour avoir un peu, il faut demander beaucoup ; sans une revendication complète, excessive même, des droits de l’individu, l’individu classé, enrégimenté, étouffera dans la masse, périra dans la collectivité.

Rien ne serait plus criminellement absurde que de vouloir, au nom de l’égalité, forcer tous les hommes à travailler le même nombre d’heures, à absorber la même quantité de nourriture, les mêmes mets, à se vêtir des mêmes habits, sans tenir compte des différences de tempérament, d’organisation, d’âge, de goûts, d’habitudes. Autant vaudrait décréter que tous les hommes auront les cheveux bruns et 1 mètre 65 centimètres de hauteur !

L’égalité, telle que la comprennent ces réglementateurs, n’est pas la vraie égalité, ce n’est qu’une égalité de surface, une égalité apparente. Les individus n’étant pas identiques, leur vie ne peut être soumise à des règles identiques. Le communisme doit se borner à mettre la richesse sociale à la portée de tous, sans permettre à quelques-uns d’accaparer ce qui est nécessaire au bien-être général, pas plus les machines, les mines ou les forêts que la lumière du soleil.

Chose étrange, d’ailleurs, les écrivains socialistes contemporains ont tiré presque tous leurs arguments de l’état de l’industrie, phénomène contingent, accidentel, qu’un événement imprévu, une découverte quelconque peut modifier de fond en comble [5], et bien peu se sont appuyés sur l’ethnologie, sur la connaissance des races, sur la tendance, les affinités, le passé historique des peuples.

En dépit des rapprochements et des fusions qui tendent heureusement de plus en plus à supprimer les frontières, chaque race a conservé un mode de vivre et de penser qui constitue son originalité, son génie. Si les Allemands systématiques à l’excès, offrent prise à un communisme autoritaire, à un socialisme d’État, les Latins, eux, plus mobiles et plus légers, ont de grandes tendances vers l’anarchie ; l’instabilité des gouvernements modernes chez les Français et les Espagnols, les révolutions populaires des républiques italiennes du moyen-âge en sont une preuve irréfutable.

Autonomie et fédération sont les deux grandes formules de l’avenir. Dorénavant, la plupart des mouvements sociaux seront orientés dans cette direction ; toutefois, tous les peuples ne marcheront pas du même pas vers ce but.

Le mélange de races différentes (la celtique, la latine, la germaine) a fait de la France, par excellence, une terre d’expérimentation. Or, en France, les socialistes qui ne relèvent ni des bureaux de bienfaisance ni du pape se divisent actuellement en :

  • Possibilistes ou modérés,

  • Marxistes ou révolutionnaires autoritaires,

  • Anarchistes.

Il convient de laisser en dehors de cette énumération les indépendants [6] qui forment non une école mais des groupements d’union dont les membres se rattachant à telle ou telle secte, et les blanquistes qui, n’ayant aucun corps de doctrines et cherchant avant tout à conquérir le pouvoir, plutôt pour faire des réformes politiques que pour révolutionner l’ordre social, sont, selon les circonstances, tantôt avec les marxistes, tantôt avec les bourgeois radicaux [7].

Chacune de ces trois écoles coexistantes semble correspondre à une race différente, s’adapter à son état d’esprit ou de mœurs. Certes, il faut se défier de toute classification, cependant, il est difficile de ne point constater que le possibilisme a pris racine surtout parmi les agglomérations celtiques, se propageant en Belgique avec le parti ouvrier, entraînant la Grande Bretagne, cette terre mi-celtique mi-saxonne, par des associations (coopératives, trades unions) analogues à celles qui composent en France l’armée du socialisme réformiste. Il apparaît non moins clairement que, tandis que le marxisme, doctrine d’importation, s’adapte aux allures allemandes, l’anarchisme dans sa spontanéité, dans sa fougue, dans son idéal plus brillant, reflète l’esprit des modernes latins.

Il y a loin, certes, des enthousiasmes méridionaux à l’esprit froidement analytique de l’Anglais ; celui-ci, en général, pénétré de loyalisme aborde les questions par leurs détails immédiatement réalisables. Malgré cette différence énorme, l’anarchie, sous sa forme la plus précise, la plus pratique, celle de groupement libre, a en Angleterre tout un avenir, car le sentiment de l’individualité y existe, bien moins comprimé qu’ailleurs par les institutions, et l’esprit d’association est également développé. Quant au tempérament révolutionnaire, il l’est beaucoup moins et, plus d’une fois, ce sont les éléments étrangers irlandais, émigrés latins ou germains qui, bien que peu nombreux, ont donné au mouvement social sa véritable orientation.

Les socialistes allemands, doctrinaires et amoureux de l’autorité, — car l’esprit de militarisme et de hiérarchie les a pénétrés — seront sans doute de violents révolutionnaires. Impitoyables destructeurs de l’ordre actuel, ils lui substitueront un communisme scientifique, disent-ils, mais lourd, qui donnera aux travailleurs, groupés sous la tutelle de l’État, plus de bien-être que de liberté.

Moins profond peut-être, moins exact à coup sûr, d’une fantaisie plus ailée, l’esprit mobile, léger des Latins ne se prêtera jamais à la prolongation d’un communisme de caserne fonctionnant à la prussienne.

Au lendemain de la révolution sociale, révolution qui, avec des phases diverses, peut durer dix ou douze ans, il est présumable que, des tendances diverses, doctrinaires et libertaires, se formera une résultante, un modus vivendi qui, s’il n’est pas encore l’anarchie, protégera toutefois l’autonomie individuelle contre l’oppression de la commune ou de la corporation.

Rien n’est plus tyrannique qu’un parvenu, qu’un être fraîchement émancipé. Débarrassée du joug de l’État, il est probable que la Commune [8] cherchera à régenter les corporations ; qu’à leur tour, celles-ci n’auront pas toujours un respect suffisant de la liberté individuelle.

Un tel organisme, disons le mot, un tel gouvernement, pourrait être plus oppressif que celui de l’État, parce qu’il serait un maître plus immédiat.

C’est en sens inverse qu’est appelée à se former une société harmonique : le point de départ sera non plus l’État, être fictif, au nom duquel des lois aveugles régissent des millions d’êtres dissemblables de tempérament, de goûts et de caractère, mais l’individu, — l’individu qui est le germe de l’humanité, qui est, à lui seul, un microcosme — un petit monde — et qu’on ne doit pas plus écraser au nom de la majorité du peuple qu’au nom du souverain. Sauf en période de lutte, où les nécessités amèneront les plus libertaires à faire de la pression et de l’autoritarisme, — prétendre le contraire serait aveuglement ou hypocrisie — le droit collectif n’est respectable qu’autant qu’il est l’expression du droit individuel, autrement il n’est que la plus tyrannique des abstractions.

Quoi qu’on ait dit, communisme et individualisme ne sont pas forcément deux termes inconciliables : au contraire, l’un renforce l’autre. L’avenir montrera que l’individu peut fort bien vivre libre au sein de la communauté.

Jusqu’à ce jour la vie des sociétés s’est passée en oscillations entre le communisme et l’individualisme. Privés de contre-poids, ils deviennent généralement, l’un trop étouffant pour que la personnalité humaine puisse le supporter impunément, l’autre férocement égoïste et écrasant les plus faibles. Cet excès appelle chaque fois une réaction. Actuellement la réaction se prépare dans le sens du communisme. Mais si celui-ci une fois les grandes secousses passées, ne s’équilibrait pas, avec la liberté individuelle, les revendications en faveur de cette dernière acquerraient bientôt une force irrésistible. D’autant plus irrésistible que, la vie matérielle étant garantie, la vie intellectuelle et morale deviendrait plus intense, partant plus exigeante.

L’insubordination latine [9], faite plus souvent encore du besoin d’expansion que de vrai libertarisme, apparaît il faut le reconnaître en dehors de tout préjugé patriotique, — nécessaire pour contrebalancer les instincts hiérarchiques des Allemands qui, très prolifiques, pourraient, à un moment donné, par suite de leur nombre, exercer sur les autres nations une prépondérance qui, pour être pacifique, n’en serait pas moins lourde. Du scientifique pays de Gœthe et de Schiller, les Hohenzollern ont fait une caserne, et même le socialisme y a revêtu une forme cassante : Liebknecht semble parfois parler comme Frédéric II. Peut-être est-il heureux que derrière la race germaine qui, au plein apogée de sa force, semble destinée à submerger le vieux monde latin, se dresse la race slave, encore neuve, encore barbare mais qui, au déclin du xxe siècle, alors que les Latins seront endormis et les Allemands épuisés, surgira à son tour et fera briller sur l’Europe une civilisation bien supérieure à toutes les précédentes et dont le poète Pouschkine, l’écrivain Tolstoï, les penseurs Bakounine, Herzen, Kropotkine auront été les brillants précurseurs. Saint-Pétersbourg sera alors à Paris ce que Paris aura été à Athènes. Cette civilisation légère, ailée, profondément humaine, combinant avec le sentimentalisme slave, l’art grec, la force latine et le génie allemand, s’épanouira sans entraves dans un pays destiné vraisemblablement à passer presque sans transition de l’autocratisme le plus absolu à l’entière liberté.

Dans l’histoire de l’humanité, on voit les races et les institutions sociales se développer parallèlement. Chaque peuple, prenant sa place dans la série des évolutions, apporte son contingent de faits et d’idées, jette une semence à l’avenir. De même que la Grèce nous a légué l’art et Rome l’État, — un mal qui a été nécessaire pour combattre et vaincre la féodalité gothique ; — que les barbares eux-mêmes ont revivifié l’Europe en proie à la pourriture du Bas-Empire, de même, il semble que, successivement, la France soit destinée à donner à l’Europe les premières notions de républicanisme, l’Allemagne à organiser le communisme autoritaire, la Russie à faire prévaloir l’anarchie.

La victoire de l’idée républicaine correspondant avec la suprématie de la France, a été le terme de l’évolution du xviiie siècle.

À la fin du xixe, le triomphe du communisme concorde avec l’hégémonie de l’Allemagne.

Le siècle prochain sera le siècle de la Russie, cela est hors de doute, et quel sera alors le but de l’évolution ? Cette idée, aujourd’hui naissante et encore mal comprise parce que la misère a abruti les masses : l’anarchie.

Les Russes qui, bien que vivant sous un gouvernement du moyen-âge, mordent à la civilisation du xixe siècle, s’imprègnent particulièrement de l’esprit français et voient se développer hors de chez eux des institutions et des régimes différents, n’auront pas besoin, lorsque tombera leur dernier tzar, de passer par les mêmes phases que les Occidentaux [10]. Instruits par nos vicissitudes et vivant de la vie de leur époque, ils iront droit au but. Tandis que, dans les campagnes, l’esprit de sociabilité, entretenu par la vie du mir [11], les fait communistes, dans les grandes villes, le besoin de liberté qu’ils ressentent de plus en plus à mesure qu’ils s’occidentalisent les prépare à devenir entièrement anarchistes [12].

Un jour viendra où les peuples européens se trouveront face à face avec la race jaune réveillée de sa léthargie. Sans qu’il soit besoin de guerres ou de conquêtes, par le seul fait d’une expansion inévitable, cinq cents millions d’inconscients à face humaine prosternés devant leurs dragons et leurs idoles, léchant la poussière aux pieds de leurs rois, remplaçant la femme par l’homme et la philosophie par le monosyllabisme, menaceront de déborder sur l’Europe. Ce sera un choc redoutable ; si nos petits-fils n’ont pas ce levier puissant, la conscience et la liberté de l’individu, comment pourront-ils réagir contre un nouveau moyen-âge, endiguer le torrent et faire triompher la civilisation ? À la suprématie du nombre qu’opposer sinon l’inviolabilité de l’être ? Comment combattre le fléau des vieux préjugés, des vieilles religions qui ont momifié l’Orient, le bouddhisme, frère du christianisme, si ce n’est par l’impitoyable rationalisme de la science, qui, délivrée de toute entrave officielle, aura pris un prodigieux essor ? Et à l’adoration de Dieu et du maître, par quoi répondre, si ce n’est par l’affirmation tout anarchiste : « Ni Dieu ni maître ! »

RELIGION ET PATRIE

Les écrivains bourgeois, qui ramassent, pour les jeter à la tête de leurs adversaires, toutes les stupidités courantes, tous les clichés usés, accusent les socialistes de vouloir détruire indistinctement religion, patrie, famille, propriété, arts et sciences. Ces reproches s’adressent surtout aux anarchistes qui, différents des socialistes parlementaires, repoussent tout palliatif.

Examinons ces imputations : nous verrons que les unes sont justement fondées, les autres erronées.

La religion ?

Il n’est pas sans étrangeté de voir les voltairiens qui ont supprimé Dieu pour leur usage personnel, préconiser son maintien ou même son invention pour l’usage du peuple. « À celui-ci, estiment-ils, il faut, ainsi que pour les enfants (et le peuple est-il autre chose qu’un éternel enfant) une religion »… Ils n’ajoutent pas mais ils pensent : « qui fasse supporter patiemment aux damnés de ce monde leur enfer terrestre en leur montrant au bout de cet enfer un paradis imaginaire. »

Les anticléricaux bourgeois de la troisième république, beaucoup plus préoccupés de conquérir le pouvoir que de défricher les intelligences populaires, n’abordèrent la question que par ses très petits côtés, combattant le culte officiel non dans son essence constitutive, mais seulement dans sa forme accessoire et à travers la vie de ses ministres, hommes ni meilleurs ni pires que d’autres. Ils attaquèrent le curé, ce qui eût été excellent s’ils se fussent donné la peine d’aller jusqu’au bout et de présenter, à la place du vieux mythe imposé aux esprits, la vérité scientifique mise à la portée des moins subtils. Au lieu de cela, ils se bornèrent à des pasquinades, ridiculisant la soutane pour glorifier le tricorne du gendarme et souvent reprochant au christianisme les seules choses qu’il eut de vraiment respectables, son primitif cri de révolte contre l’oppression sociale, son affirmation de la solidarité humaine.

Il est juste de séparer dans le christianisme, comme dans le boudhisme ou tout autre culte devenu officiel et conservateur avec l’âge, ce qui, initialement, fut revendication généreuse de ce qui plus tard devint spéculations intéressées, ergotages ou folie.

Les croyances religieuses basées soit sur l’observation superficielle des phénomènes naturels, soit sur l’ambition de faire prédominer une caste aux dépens de la masse ignorante, soit sur les conceptions personnelles d’un réformateur, conceptions qui, originairement, ont pu être sincères mais cessent peu à peu de se trouver en harmonie avec les progrès de l’esprit humain et les mœurs de l’époque, ont été de tous temps les fléaux de l’humanité [13]. Tous les dogmes sont appelés à être remplacés par la philosophie, édifiée sur les bases du rationalisme scientifique.


C’est une erreur grossière, digne au plus de M. Prudhomme, de croire que les religions ont été inventées tout d’une pièce. Elles ont été créées peu à peu par l’ignorance des foules, puis condensées, entretenues et exploitées par des charlatans. De l’adoration de la matière brute ou animée (fétichisme), l’homme s’est élevé à l’adoration des forces naturelles, l’eau, le feu, le vent, les astres (sabéisme), puis il leur a supposé des moteurs conscients qu’il a qualifiés du nom de dieux (polythéisme) ; enfin, réduisant de plus en plus le nombre de ces dieux en augmentant leur puissance, il est arrivé à n’en admettre qu’un seul (monothéisme). Aujourd’hui, on s’aperçoit que les phénomènes, aussi bien moraux que physiques, sont l’œuvre, non pas d’une volonté suprême, indépendante, mais d’un enchaînement de faits qui se déterminent les uns les autres, au point que, raisonnant sur un ensemble de faits connus, on peut en déduire ce qui résultera : une maison est épargnée par la foudre, non par suite de la protection divine mais parce que son toit est muni d’un paratonnerre ; une nation sera vaincue, non par l’effet du courroux céleste, mais parce que ses armées sont inférieures à celles de l’ennemi ou manquent d’officiers expérimentés. De même qu’on prédit qu’un homme mangeant outre mesure étouffera d’indigestion, qu’un temps sec amènera une mauvaise récolte ou que, dans telle circonstance, un individu nerveux agira différemment d’un lymphatique, de même, on conclut que tel fait s’est passé pour tel motif relié lui-même à une cause plus éloignée. Les lois naturelles, qui sont simplement la manière d’être des corps, éliminent donc de plus en plus l’idée de Dieu.

Les socialistes non anarchistes qui, ne comprenant pas que leur société idéale ne peut s’établir que sur la destruction complète de la société actuelle, ont commis la faute de s’engager dans l’engrenage parlementaire, seront aussi impuissants contre la religion que l’ont été les républicains radicaux qui, après avoir promis la séparation de l’Église et de l’État, la suppression du budget des cultes et le retour à la nation des biens accaparés par les congrégations religieuses, n’ont pu exécuter aucun des points de leur programme. De concessions en concessions, d’ajournements en ajournements, les socialistes parlementaires laisseraient toutes choses en l’état. Seuls les anarchistes, qui ont pris pour eux la devise de Blanqui : Ni Dieu, ni maître, résoudront le problème, non en séparant, mais en supprimant l’Église et l’État.


La pensée a tué la foi, toutes les religions sont irrévocablement condamnées [14].


Le christianisme se meurt ; né dans l’Orient, il n’a jamais pu y prendre racine ; l’islamisme lui fait échec en Afrique ; en Europe et en Amérique, il perd du terrain de jour en jour. Il ne lui reste à recruter que les peuplades primitives de l’Océanie, condamnées à la disparition dans un bref délai.

L’islamisme, d’autre part, ne peut convenir aux nations civilisées. Il a encore de longs jours assurés en Afrique et dans l’Inde, mais le moment viendra où l’industrie et la science auront pris définitivement possession du pays des Mille et une nuits : ce jour-là, l’islamisme aura vécu.

Le judaïsme ne fait pas de prosélytes ; bien au contraire, ses adhérents l’abandonnent pour devenir libres-penseurs et athées. Cette religion s’éteindra doucement.

Le brahmanisme, bien que comptant 200 millions de fidèles, se débat difficilement contre l’islamisme professé par 50 millions d’Indous. Le jour où de grands changements sociaux, rendus de plus en plus inévitables par la rivalité des Anglais et des Russes, se produiront dans l’Asie centrale, le brahmanisme s’effondrera.

Le bouddhisme renferme, au fond, une conception de panthéisme matérialiste, mais l’ignorance et la superstition n’ont pas tardé à l’altérer profondément. Moins tyrannique que le brahmanisme contre lequel il eut à soutenir des luttes terribles, il mène cependant au mépris de la vie humaine et du progrès. Professé par l’immense majorité de la race jaune, il se trouvera, dans un siècle, en contact avec le matérialisme scientifique qui aura enterré le christianisme. Nul doute que, dans ce duel, la victoire restera à la pensée libre.


Une religion plus terre à terre, celle de la patrie, s’est, depuis un siècle surtout, substituée à la vieille foi, tombant peu à peu en désuétude. On a vivement reproché aux anarchistes de s’attaquer à l’une comme à l’autre ; avant d’aller plus loin, il est nécessaire de s’entendre.

Tout d’abord, il est évident que rien n’est plus absurde que de haïr un homme parce qu’il est né sur la rive droite de tel fleuve plutôt que sur la rive gauche. Prétendre qu’un habitant de Paris sente son cœur se dilater à Bayonne et se resserrer à Saint-Sébastien est le comble de l’absurde et l’on se demande comment une pareille folie peut encore trouver des adeptes. La nature humaine, non moins que la logique, proteste contre un raisonnement aussi barbare : qu’un individu tombe dans la Seine, les courageux citoyens qui risqueront leur vie pour sauver la sienne n’iront pas s’enquérir s’il est Français ou Allemand, ils ne verront en lui qu’un homme.


Génois et Vénitiens appartiennent aujourd’hui à la même patrie ; il n’en était pas de même au moyen-âge. C’était au nom de la patrie que les Doria et les Dandolo se faisaient la guerre et c’est au nom de la même abstraction que les Génois mouraient, en 1866, à Custozza pour arracher Venise au joug autrichien !


Et ces habitants de Tiflis et de Khiva, jadis ennemis de la Russie, aujourd’hui combattant pour elle ! Tout cela ne prouve-t-il pas que l’idée de patrie, si restreinte à son début et encore aujourd’hui tout étroite, finira, en s’élargissant, par se fondre dans celle d’humanité ?

L’humanité, dans son développement, a toujours élargi de plus en plus le cercle où elle était primitivement parquée. Au groupement familial [15] imposé par les besoins physiologiques et la nécessité de reproduction, a succédé la tribu chez les nomades, la cité chez les sédentaires. Cette forme, qui a duré longtemps, qui dure encore chez les moins civilisés, a fait place aux fédérations chez les peuples les plus libres, à l’État chez les autres. Au moyen-âge, la France n’existait pas moralement ; elle était remplacée par l’Île-de-France, la Champagne, la Bourgogne, la Flandre, la Normandie, etc. ; quatre-vingt-neuf vint, qui rompit les barrières et, de toutes ces provinces, différentes de mœurs, d’idiomes, de lois, longtemps ennemies mortelles les unes des autres, fit une nation, une patrie.

C’était là un immense progrès, et il fallut la défendre, cette patrie, contre les despotes du dehors, les réactionnaires et les immobilistes du dedans, qui voulaient maintenir l’ancien morcellement. Aujourd’hui, les immobilistes s’appellent des patriotes et les disciples des patriotes d’alors, développant l’idée primitive, sont des cosmopolites [16].

Il est deux manières de nier la patrie : l’une étroite, barbare, irréalisable d’ailleurs, qui serait de vouloir le dépècement d’un pays unifié par la langue et un ensemble de mœurs, ce serait le retour au provincialisme, au moyen-âge ; l’autre, noble, généreuse, juste d’ailleurs, parce qu’elle est conforme au mouvement des choses, qui est de préconiser la fédération des peuples libres, constituant une patrie unique, sans rivale [17].


On peut objecter que la fusion de tant d’éléments ethniques différents ne se fera pas du premier coup. Il est vraisemblable que les premières à se grouper entre elles seront les nations de même race ayant des affinités naturelles, des aspirations communes.

Nul doute qu’avant d’arriver à l’internationalisme complet, il y aura une étape qui sera le racisme ; mais il y a lieu d’espérer que la halte ne sera pas trop longue, que l’étape sera brûlée. Le communisme qui, au début de son fonctionnement, apparaît devoir être fatalement réglementé, surtout au point de vue des échanges internationaux, entraînera la constitution de fédérations racistes, (latine, slave, germaine, etc.) L’anarchie qu’on peut entrevoir au bout de deux ou trois générations, lorsque, par suite du développement de la production toute réglementation sera devenue superflue, amènera la fin du racisme et l’avènement d’une humanité sans frontières.

Ce que les anarchistes attaquent impitoyablement dans le patriotisme, c’est donc non un lien, plus ou moins réel de solidarité, entre hommes de la même région, mais, au contraire, le particularisme féroce qui empêche d’étendre ce lien aux hommes des autres régions. Alors que près de soi, parlant même langue et respirant même air, se trouvé l’ennemi impitoyable qui opprime et exploite, est-il logique de faire provision de haine contre les inconnus, eux aussi opprimés et exploités d’au delà les frontières ? Honneur à Rothschild ! paix à Galliffet ! mais sus au Jacques Misère allemand ou italien, telle est la leçon qu’apprennent les gouvernants aux gouvernés.

Quel homme vraiment conscient ne rougirait aujourd’hui de la réciter ?

Quant à l’antagonisme fondé sur la concurrence économique que se font les travailleurs des diverses nationalités, bien que vivace au sein des masses ouvrières, il est tout aussi déraisonnable. Si des ouvriers chassés de leur pays par le surcroît de population et le manque de travail sont trop souvent réduits à s’employer à des salaires de famine, la faute en est-elle à ces malheureux ou à ceux qui les exploitent ? Et, justement par manque de compréhension de la solidarité sociale, quel peuple n’a jamais fait supporter à d’autres le poids de sa propre misère ? Sans remonter aux temps passés, ne voyons-nous pas de nos jours les mêmes prolétaires français et anglais, qui reprochent aux Allemands, Italiens et Belges de venir travailler chez eux, se diriger par milliers vers les rivages du Nouveau-Monde pour y vendre leur force musculaire à des exploiteurs ?

Plus encore que le sentimentalisme, la conscience des intérêts fera disparaître ces illogismes barbares.

L’ANARCHIE DANS LA FAMILLE
L’UNION ET L’AMOUR LIBRES

« Malheureux ! vous prêchez le mépris de la famille », disent à tout propos aux révolutionnaires les moralistes bourgeois. — Et la famille n’existe pas.

Qu’est-ce que cette famille où l’homme, la femme et l’enfant, travaillant comme des mercenaires dans une fabrique pour ne pas mourir de faim, se font mutuellement concurrence ? où tous trois, séparés pendant dix ou douze heures de la journée par leur tâche de forçat, se retrouvent la nuit, fourbus, écœurés, n’ayant à la bouche, au lieu de paroles d’amour, que des imprécations qui retombent sur le compagnon de chaîne ?

Qu’est-ce que cette famille où la mère ne peut surveiller sa fille qu’un fils de bourgeois raccrochera dans la rue pour l’abandonner après l’avoir engrossée ? Cette famille où l’enfant, né d’un hasard, ne connaîtra jamais son père ? où la mère, tremblante d’être surprise par ses parents ou ses patrons, ne songera qu’à se débarrasser furtivement de sa progéniture ?

Qu’est-ce que cette famille où tous, vieux et jeunes, mâles et femelles, atrophiés, dépravés, blasés, par la misère, couchant dans la même pièce, sur le même grabat, se disputent avec une avidité jalouse une horrible pâtée ?

Qu’est-ce que cette famille de riches bourgeois, guindés, cérémonieux entre eux et courant : Monsieur les impures, madame les fêtes ; le fils rêvant actrices, la fille rêvant gommeux ou officiers, — dépravant de leurs ardeurs étouffées les camarades de lycée ou les compagnes de couvent ?

Qu’est-ce que cette famille, ribambelle de cousins, cousines, neveux, nièces, oncles, tantes, qui vous importunent, vous espionnent et attendent avec impatience le moment où vous trépasserez pour se partager vos dépouilles [18] ?


La famille est morte et, quand on reproche aux anarchistes de vouloir la supprimer, on fait preuve d’une singulière ignorance. Il ne s’agit pas de diviser des individus déjà moralement séparés mais, au contraire, d’étendre à tous le lien de solidarité d’amour.

Ce cercle familial qui n’existe plus, que la société actuelle, fondée sur l’intérêt d’un contre tous, a brisé, reformez-le en l’élargissant, brisez la chaîne, vous aurez l’union, voilà ce que prêchent les anarchistes.

C’est ce qu’a exprimé l’un d’eux [19] dans ce couplet qui est à la fois un Credo et un chant d’amour :

Autrement qu’aux civilisés,
Il faut à nos sens apaisés
Les caresses et les baisers
Des vieux, des bébés et des mères.
Tous les vieillards sont nos parents.
Tous les petits sont nos enfants
Et, qu’ils soient jaunes, noirs ou blancs.
Partout les hommes sont nos frères.

Jamais la fraternité, sur laquelle ont tant rabâché les tartufes de la philanthropie, n’a été glorifiée à la fois plus simplement et avec plus d’élan. Ces vers resteront comme l’hymne de la famille humaine.

Est-ce à dire que l’affection puisse devenir uniforme, égale pour tous ? Nous ne le croyons pas.

Dans toute société, si harmonique soit-elle, il y a toujours des individus qui inspirent, à leurs compagnons plus de sympathie que d’autres. Il est évident que les différences de caractères, de goûts, d’aptitudes créeront des liens non plus fictifs et conventionnels mais moraux, autrement puissants que la parenté.

D’autre part, il semble certain que si l’homme peut arriver à aimer comme siens les enfants qu’il n’a pas créés, la femme aura toujours une préférence pour ceux formés de sa chair et de son sang. Réciproquement, ceux-ci témoigneront à leur mère plus d’affection qu’aux autres femmes.

L’amour de la progéniture, — les phrénologistes l’ont constaté, — est plus développé chez les femelles de tous les animaux l’animal humain compris ; c’est une conséquence de leur structure interne et externe. La présence d’organes absents chez l’homme, adaptés à des fonctions spéciales : la matrice qui abrite le germe, les seins qui nourrissent, détermine évidemment sur la matière cérébrale des impressions et, partant, des sentiments et des idées distinctes. En général, l’amour du père est plus intellectuel, celui de la mère plus sensitif.

Le nouvel ordre social, en supprimant les causes de conflits, développera les sentiments affectifs comprimés dans notre société égoïste ; loin de diminuer l’amour maternel, il lui donnera plus de douceur et de charme.

Débarrassés des préjugés et des liens conventionnels, les êtres évolueront selon l’impulsion de leur organisme. On ne sera plus obligé à chaque instant de se bronzer, de se cuirasser le cœur.

L’union entre les sexes ne sera plus l’ignoble marchandage actuel : jeunes filles livrées à des vieillards impuissants, jeunes hommes convolant avec vieilles coquettes enrichies, un titre épousant un coffre-fort. Des tyrans au cœur glacé, aux sens éteints n’auront plus le droit ni le pouvoir d’immoler leurs enfants à leurs préjugés stupides ou à leur avarice.

Que si les défenseurs du matrimoniat actuel allèguent les erreurs de la jeunesse et le besoin qu’elle a d’être guidée par l’expérience des parents, il est facile de leur répondre que l’union anarchiste n’étant pas indissoluble, dès que la vie commune deviendra insupportable aux époux, ils reprendront leur liberté : ce sera l’amour libre autant que l’union libre [20]. Il serait curieux que les mêmes bourgeois qui ont institué le divorce comme correctif du mariage, — à l’usage surtout des riches, car les formalités qu’il nécessite sont trop coûteuses pour les pauvres, — fussent pris d’une pudeur hypocrite à l’idée de cette facilité de rupture. En réalité, c’est justement cette grande liberté qui fera que les unions pourront se rompre moins souvent ou avec moins de scandale que de nos jours ; ne voyons-nous pas, en effet, que dans les ménages appelés illégitimes, — sans doute parce que l’amour et le libre choix y ont seuls présidé ! — la crainte d’être quitté est le plus souvent un stimulant à la tendresse et aux prévenances.

« Mais la légalisation du mariage, l’église ou, tout au moins, la mairie qu’en ferez-vous ? » clament les pudibonds moralistes, trop portés à oublier sur le retour leurs entrechats de Bullier et leur mépris d’antan pour cette chose qu’ils traitaient eux-mêmes de bourgeoise, le mariage.

Eh bien, est-ce cela, le surplis du curé ou l’écharpe du maire qui constitue l’union de deux êtres ? Qu’un homme et une femme soient jetés sur une île déserte, attendront-ils, qu’elle qu’ait pu être l’austérité de leur éducation, qu’un maire problématique tombe du ciel pour leur permettre de s’unir ?

La comparution devant un étranger qui prononce votre enchaînement n’est qu’une formalité accessoire, variant selon les peuples, selon les temps et les lieux, instituée pour garantir un contrat d’intérêts. Dans une société communiste, où il n’y aura pas de privilégiés, il sera tout naturel de renoncer à l’indécente intrusion d’un tiers dans un acte que l’homme et la femme seraient portés par eux-mêmes à entourer d’un doux mystère. À une époque où le sentiment se confondait avec la foi, on pouvait admettre l’intervention du prêtre appelant sur les deux époux la bénédiction du ciel ; aujourd’hui que l’État, — cette église laïque, — a chassé l’église chrétienne, c’est l’article 212 du code civil qui préside aux palpitations du cœur, au trouble du marié, aux rougeurs de la jeune vierge. Au fond, rien n’est plus contraire à la pudeur que cette déclaration d’un acte physiologique à accomplir faite à un indifférent qui vous immatricule sur un gros livre.

L’union libre implique l’égalité de l’homme et de la femme ; l’union légale, au contraire, ne délivre la jeune fille, même majeure, de la tutelle de sa famille que pour la soumettre au despotisme de son mari. Malheur à celle dont la bonne foi aura été surprise, qui aura épousé un brutal ou un débauché ; la loi est formelle : « La femme doit suivre son mari partout où il résidera. » Ruinée, maltraitée, elle ne pourra quitter le domicile conjugal tant que la Justice (!), après beaucoup de lenteurs et beaucoup de frais, ne lui aura pas octroyé le divorce ou la séparation.

Comme conséquence, la femme, annihilée par la loi, livrée par un code d’un autre âge au bon plaisir du mari, cherche à lutter contre la force par la ruse ; elle devient astucieuse, revêche, souvent perfide. Dans cet état d’antagonisme ouvert ou latent, elle se dépouille de tout ce qui fait le charme de son sexe.

La raison et la dignité sont pour l’union libre ; bien mieux que le mariage légal, elle entretient l’affection et réveille l’amour. De tous temps, le sentiment humain, plus fort que les préjugés, n’a-t-il pas chéri ces types d’amoureux illégitimes transmis par l’histoire ou créés par la légende : Léandre et Héro, Abélard et Héloïse, Paul et Françoise de Rimini ? Quel honnête ménage de bourgeois excita jamais l’attendrissement qu’inspira le roman de l’abbé Prévost : Des Grieux et sa Manon Lescaut, tous deux si vicieux, si névrosés, mais ayant au cœur la flamme vivante de l’amour ? Et Faust et Marguerite ?

L’union libre répond, d’ailleurs, à la marche du progrès social. La statistique établit que, dans les grandes villes et surtout à Paris, le nombre des faux ménages et des naissances naturelles augmente de jour en jour et dans des proportions relativement bien supérieures à l’accroissement de population.

Les partisans du mariage légal accusent leurs adversaires de rechercher la satisfaction des sens au point de vouloir faire de la société un immense lupanar. Ce reproche, dicté par un reste de cet esprit chrétien de renoncement et de mortification qui faisait croire que, pour gagner le ciel, il fallait faire de ce monde un enfer, ce reproche est absolument faux : rien ne différerait plus qu’une société où régnerait l’amour libre, sincère, désintéressé, de ces repaires tolérés par l’État où des exploiteurs s’enrichissent en forçant des malheureuses à subir des caresses tarifées.

Il fut un temps où l’on enseignait que, pour plaire à Dieu, il fallait se priver de manger quand on avait faim et de boire quand on avait soif, qu’il fallait aller pieds nus, se vêtir de haillons et coucher sur la dure. Pour achever de dégrader la pauvre bête humaine, on lui prêchait la chasteté à outrance, le renoncement à la femme. Cela nous a donné le moyen-âge, l’abrutissement de l’Europe pendant onze siècles. Aujourd’hui, la lutte est entre ceux qui cherchent à continuer le passé et ceux qui veulent l’émancipation intégrale de l’individu. Émanciper l’individu, c’est augmenter sa valeur en donnant à ses aptitudes, à ses facultés, toute leur somme de développement.

C’est, au contraire, en comprimant ou en contraignant les sens qu’on arrive à les pervertir, à créer ces affections anormales, onanisme, sodomie, saphisme. Combien de victimes faites par le couvent et le cloître ? La fougue des passions est moins dangereuse que l’isolement qui finit par hanter de rêves étranges le cerveau des jeunes gens, qui les livre aux pratiques honteuses et en fait des impuissants ou des névrosés.

Le libre choix, déterminant seul les unions, régénérera moralement et physiquement l’espèce humaine abêtie par l’ignorance, atrophiée par la misère et le vice, étiolée par un industrialisme effréné. Les Taïtiens, jadis le peuple le plus librement amoureux, constituaient une race superbe ; l’arrivée de missionnaires catholiques et protestants qui bouleversèrent leur manière de vivre et voulurent régulariser leurs unions, fut une des principales causes de la décadence physique et de la dépopulation.

On peut hardiment affirmer que la suppression de tous les liens conventionnels qui permettra de faire ouvertement et sans crainte ce que la plupart font hypocritement, ne ramènera pas les orgies du Directoire, les débauches de la bourgeoisie émancipée. Certes, dans les premières années qui suivent une révolution, il règne forcément un certain désordre dans les idées et dans les mœurs, — le temps pour la génération d’essuyer les plâtres, — mais le bouillonnement se calme, les excès deviennent de plus en plus rares, l’équilibre se rétablit sur une autre base et avec d’autant plus de stabilité.

LA PROPRIÉTÉ

À une époque où l’amour du lucre, arrivé à son paroxysme, prime tout, rien ne pouvait être aussi vivement reproché aux anarchistes que leurs attaques à la propriété.

Naguère, on accusait les socialistes d’être des partageux ; cette calomnie a fait son temps, si les ignorants la reproduisent encore quelquefois, les écrivains tant soit peu sérieux n’osent plus la rééditer.

En effet, la mise en commun, la socialisation des capitaux est exactement le contraire du partage : c’est la propriété cessant d’être accaparée individuellement et rendue, indivisible, à la société, afin que tous puissent en avoir la jouissance.

De quoi se compose la richesse sociale ?

De capitaux (numéraire [21], terre, mines, machines, inventions), sources de production.

De produits (agricoles ou industriels).

Lorsque les communistes demandent que les sources de production soient à tous et que les produits ne soient pas enlevés à ceux-mêmes qui les créent, sont-ils dans la logique, dans la justice ?

Quel est l’homme, par exemple, qui pourrait se dire propriétaire légitime de la plus petite parcelle de terre ? quand l’a-t-il créée ? lequel de ses prédécesseurs a jamais eu un vrai titre de possession ?

Les propriétaires légitimes du sol français étaient-ils les Celtes, les Latins ou les Francs qui se le sont successivement arraché ? Les possesseurs dits légitimes du sol algérien furent les tribus arabes jusqu’en 1830 ; depuis, ce sont les gouvernants français qui, selon leur bon plaisir, distribuent les terres aux colons européens. L’histoire n’est qu’un conflit perpétuel de races et de peuples se bousculant, s’arrachant une place au soleil et prétendant légitimer par des lois leurs conquêtes dues à la force ou à la ruse. Les bons bourgeois qui, en France, prêchent le respect de la propriété, sont les mêmes qui acclament la dépossession des races indigènes au Tonkin et en Tunisie. Quels sont les voleurs, de ceux qui ayant accaparé, — pacifiquement ou non, peu importe, — le sol et ses richesses, prétendent condamner à l’indigence le reste de leurs semblables, ou de ceux qui, niant tout privilège et tout droit d’hérédité, veulent donner la jouissance de son domaine à l’humanité tout entière ?

Cependant, si les anarchistes proclament l’universalisation du sol, ils se montrent relativement modérés dans la pratique. Tenant compte de l’amour qu’a pour son lopin celui qui le cultive lui-même, ils ne veulent arracher la terre qu’aux grands accapareurs pour en faire une propriété commune où, peu à peu, viendront se fondre les parcelles des petits propriétaires. « Lorsque ceux-ci, disent-ils et avec raison, verront la supériorité de la grande culture opérée avec des machines sur la petite culture faite avec des instruments primitifs, ils déracineront leurs haies, raseront leurs murs, combleront leurs fossés pour joindre leur part à la propriété commune. » Cette manière de procéder est plus sensée que le système autoritaire qui, expropriant indifféremment grands et petits possesseurs, provoquerait des révoltes terribles [22].

La petite culture, a-t-on dit, stimule l’activité du paysan qui est obligé de se multiplier pour trouver sur un espace restreint des ressources suffisantes. Oui, mais elle tue l’homme et épuise le sol en demandant au même champ les produits les plus variés. Les terrains, en France, ont perdu de leur ancienne fertilité. Les populations rurales se lassent de cet état de misère ; en quête d’une augmentation de bien-être, elles émigrent de plus en plus vers les cités. La continuation du régime économique général mènerait droit à la banqueroute et à la famine. Dans une société communiste, au contraire, basée non sur l’exploitation mais sur la solidarité, les habitants des pays appauvris pourront laisser reposer le sol et se nourrir avec les récoltes des autres régions.

L’organisation sociale que nous subissons aboutit partout à l’expropriation des masses, à l’hégémonie d’une caste. De plus en plus, le nombre des possédants se restreint et il se reproduit, dans l’ordre économique, le même phénomène qui eut lieu autrefois dans l’ordre politique : une aristocratie se constituant à la suite de grandes commotions, puis les seigneurs luttant et s’éliminant réciproquement au point de n’être plus que quelques-uns dominés, absorbés par un seigneur plus puissant : le roi. Quand le roi fut seul, on lui coupa la tête. Voilà ce qui arriva à Louis XVI et qui arrivera, — au figuré ou non, — à ces rois modernes qui s’appellent Rothschild, Bleichrœder, Gould, Mackay, Vanderbilt.

Le sol et, ainsi que le sol, tous les capitaux ont des possesseurs de plus en plus limités. En France, si, dans quelques départements reculés, sans communications, sans débouchés, le nombre des petits propriétaires a augmenté, dans la masse des autres départements, complètement industrialisés, le sol appartient aux compagnies ou à un petit nombre de capitalistes. On ne peut s’en rapporter aux indications du cadastre, lequel montre, non le nombre des propriétaires mais celui des propriétés ; or, un individu ou une société possédant souvent plusieurs domaines soit dans la même région, soit dans des régions différentes, il convient de réduire singulièrement le nombre des propriétaires fonciers. D’après les calculs les plus sérieux, on peut l’évaluer à 900,000 individus, sur lesquels 100,000 possèdent à eux seuls les 2/5 du territoire [23].

En Italie et en Espagne, la situation des petits agriculteurs, accablés d’impôts, saignés par le fisc, est effroyable.

L’Irlande se débat sous le pied du landlord.

En Amérique, la nationalisation du sol est le cri d’un parti nombreux. Chirac constatait dès 1883 que, dans l’espace de cinq ans, vingt-neuf individus ou groupes capitalistes avaient accaparé environ 21 millions d’acres du sol arable américain, représentant une valeur de 6 à 8 milliards.

Pour les mines, l’exploitation est encore plus épouvantable. Quel contraste entre les malheureux travaillant pour un salaire quotidien de 3 francs 50 centimes [24] à six cents pieds du sol, dans les ténèbres, avec leur lampe pour soleil, et les oisifs actionnaires qui, grâce aux salariés, voient leurs coupons doubler, tripler, quadrupler de valeur ! Des chiffons de papier, passant de mains en mains, donnent au premier capitaliste venu la propriété du sous-sol, de ceux qui le creusent, de leur liberté, de leurs muscles, de leurs sueurs. Et ce troupeau, obligé de travailler jusqu’à la limite des forces humaines pour ne pas mourir de faim, ignorant de la richesse qu’il produit, ne connaît même pas le nom de ses maîtres !

Sans avoir pâli sur les gros livres, sur les manuels des économistes, n’est-ce pas une idée simple, qui frappe tout d’abord, que ces richesses incréées, préexistantes à l’humanité : sol et sous-sol, ne peuvent être l’apanage de quelques-uns, pas plus que l’Océan, l’air, la lumière du soleil ?

Quant aux richesses créées par l’homme, si abondantes aujourd’hui que tous pourraient, sans crainte, y puiser [25], tout au moins si elles devaient avoir une classe de possesseurs immédiats, ne serait-ce pas la classe des producteurs ?

La machine, et ce mot s’étend aux engins les plus divers, depuis le bateau jusqu’à la charrue, — ne peut, en tant que source de production utile à la société entière, être le monopole de quelques individus. Toutefois il serait hasardé de croire qu’elle deviendra la propriété immédiate de tous ; des engins compliqués, d’un maniement difficile ne pourraient, sans péril ou désavantage, être laissés à la disposition du premier venu. Les machines semblent devoir être, du moins au début de la prochaine transformation économique, propriété non plus individuelle non pas absolument commune mais collective, appartenant aux groupes qui les feront fonctionner.

De même que le champ, la mine ou l’outil, l’idée est un capital, — le plus important de tous, qui doit être universalisé au profit de la masse. Instruction, inventions, découvertes, perfectionnements, tout cela a un but social et résume le travail collectif des contemporains et des générations précédentes. Les Pascal, découvrant une série de théorèmes de géométrie sans avoir reçu d’un maître les premiers éléments de cette science, sont une exception et encore, sans le secours d’autrui, leurs découvertes ne peuvent recevoir aucune application ; les conceptions les plus audacieuses de ces génies Copernic, Kepler, Galilée, Newton, Laplace, se basent sur les travaux, parfois éclatants, souvent modestes d’une foule d’autres hommes. Que serait la locomotive sans le forgeron, le fondeur, le mineur, le chauffeur, le mécanicien ? Les ingénieurs, jeteurs de ponts ou perceurs d’isthmes, seraient-ils jamais arrivés à concevoir et faire exécuter les gigantesques travaux dont ils ont seuls l’honneur, sans le concours du carrier, du maçon, du charpentier, de tous ces obscurs manouvriers et aussi sans le professeur qui leur a enseigné jadis la géométrie et l’algèbre ?

La propriété intellectuelle, que l’on est forcé de défendre avec acharnement dans un milieu où tout est monopole et exploitation, où le pauvre de génie est à la merci du riche ignorant, n’a plus raison d’exister dans une société communiste-anarchiste ; elle tombera immédiatement dans le domaine public. Les inventeurs, jusqu’ici dupés, frustrés, affamés par les capitalistes, n’y perdront rien. Ils auront la joie de voir leurs travaux connus, utilisés ; ils assisteront avec un orgueil intérieur bien admissible au développement de leur œuvre qui, de nos jours eût peut-être été étouffée par la jalousie ou la routine. L’universalisation de la propriété intellectuelle n’empêchera nullement l’admiration pour le génie, admiration nécessaire pour stimuler les initiatives et d’autant plus légitime que, dans une société où tout le bien-être possible sera à la portée de tous, ce sentiment ne créera pas à quelques-uns une situation privilégiée. L’harmonie sociale ne pourra, d’ailleurs, plus être troublée par cette éternelle cause d’ambitions, de conflits et de crimes : l’or.

Le numéraire sous toutes ses formes : argent monnayé, billets de banque, chèques, effets commerciaux, etc., n’a qu’une valeur représentative, ce n’est pas un instrument de production. Dans une société abondant en produits mis à la portée de tous, l’argent devient d’autant plus inutile que les conditions de l’échange sont profondément modifiées. À vrai dire, ce n’est plus l’échange, — sauf entre pays vivant sous un régime économique différent, — c’est une circulation ininterrompue, production et consommation, réglée par les besoins dûment constatés par la statistique. Sans argent, sans bons de travail, les membres de la société, à la fois producteurs et consommateurs, prennent librement ce qui leur est nécessaire, sachant bien que la production sera toujours supérieure à la consommation. Le numéraire, déprécié pendant la crise violente qui précédera l’établissement d’une société communiste et où chacun prendra un peu partout selon ses besoins, inutilisé au lendemain de la révolution, n’est donc pas un capital socialisable. Vouloir lui maintenir sa valeur fictive serait provoquer, au bout d’un temps plus ou moins long, le rétablissement du salariat et de l’inégalité sociale actuelle.

En effet, rien n’empêcherait les plus économes ou les plus aptes au travail de transmettre à leurs enfants (secrètement si l’héritage était supprimé) l’argent qu’ils auraient légitimement touché pour rétribution de leur concours à la production, tandis que les enfants d’un infirme ou d’un paresseux, ne possédant rien, seraient amenés à se faire les serviteurs des premiers pour amasser de quoi satisfaire leurs besoins ou leurs caprices. Au bout de plusieurs générations, l’exploitation capitaliste aurait reparu avec toutes ses conséquences. Un tel système n’est pas compatible avec le communisme. Si les instruments de production et la richesse sociale sont à tous, plus n’est besoin de numéraire.

La petite propriété qui, écrasée fatalement par la grande, engendre la misère matérielle, produit comme corollaire, la misère morale. Que l’on étudie les mœurs des petits patrons, des petits commerçants, des boutiquiers, on trouvera presque partout la bassesse, la cupidité sordide, la défiance, l’égoïsme le plus brutal, et cela se conçoit : ils sont les esclaves de leur situation ; contraints par leurs riches concurrents à une lutte impossible, ils n’ont qu’un but, se rattraper le plus chèrement sur ceux qui tombent entre les mains, exploiter sans merci le malheureux. Chauvins par haine de la concurrence étrangère, ils réclament avec chaleur l’extermination des peuples ; réactionnaires à outrance, soutenant le gouvernement quel qu’il soit : Louis Philippe, Napoléon III ou la République, ces gens, refoulés peu à peu dans le prolétariat sont les plus redoutables ennemis du socialisme. Au moment de la révolution, ils mordront et plus que ceux qui, habitués à la misère, ne seront pas stimulés de même par la pensée d’un bien-être à reconquérir [26] ; mais il faudra s’en défier et leur barrer à temps le chemin, car, foncièrement hostiles au communisme, ils n’auront qu’une pensée : renverser les grands propriétaires, et les grands industriels, non au profit de tous, mais pour prendre leur place.

C’est avec des larmes et du sang qu’on trouve écrite partout l’histoire de la propriété. Chose monstrueuse, elle ne se borna pas aux objets inanimés, elle comprit et comprend encore les êtres raisonnables pensant et souffrant. L’esclavage, le servage, le droit de mort des patriarches et des chefs de famille latins sur leurs enfants, furent des formes de la propriété. Et si le code français, inspiré du droit romain, déclare la femme mineure, subordonnée à son mari, lui devant obéissance, il ne fait que sanctionner la possession de l’être faible par l’être fort.

En résumé, après s’être modifiée à l’infini au cours des siècles et suivant les milieux, la propriété, dans son mode présent, l’accaparement individuel, ne répond plus aux besoins sociaux, aux aspirations des masses. Trois formes se dessinent, qui semblent destinées à prévaloir au lendemain de la révolution sociale.

La propriété commune ou universelle, s’étendant aux sources naturelles de production (terre, mines, eaux) et comprenant le capital-idée (instruction, inventions, découvertes).

La propriété collective, embrassant la possession de l’outillage industriel par les groupements ouvriers.

La propriété individuelle, affectée aux objets d’un usage personnel [27].

Il est évident que, si la justice et l’intérêt public veulent que les sources de richesse soient à la disposition de la société entière, il est une sorte de propriété privée qu’il convient absolument de respecter, sous peine de méconnaître toute liberté et de provoquer des conflits incessants, c’est la propriété des choses servant à l’individu pour ses besoins particuliers. Venir enlever le pain ou l’habit de quelqu’un serait un acte inconcevable, d’autant plus que pain et habits ne manqueront pas dans les magasins généraux où les consommateurs pourront puiser selon leurs besoins.

Le communisme débutera simplement par la socialisation des moyens de production ; entrant peu à peu dans les mœurs, il multipliera la circulation des produits passant de mains en mains, au point que la propriété individuelle arrivera à être en quelque sorte partout et nulle part.

PRODUCTION — CONSOMMATION
ÉCHANGE

Le communisme-anarchiste, généralisant la richesse, entraîne la suppression de l’argent devenu inutile. Le numéraire, source perpétuelle d’inégalités, n’aura plus de raison d’être alors que tous les membres de la société, concourant à la production pourront, à ce titre, aller chercher ce qui leur est nécessaire dans les magasins généraux où seront accumulés les produits de la nature et de l’industrie.

Tous les communistes ont adopté l’idée de ces établissements, assez analogues à nos grands bazars. Les autoritaires les conçoivent fonctionnant sous la tutelle de l’État avec une administration assez compliquée, délivrant des produits en échange de bons de travail. Les anarchistes, partisans de la production selon les forces de l’individu et de la consommation selon ses besoins [28], préconisent la prise au tas par les travailleurs des objets qui leur sont nécessaires ; les bons de travail aussi bien que la monnaie se trouvent ainsi supprimés ; toutefois, une comptabilité, très simple il est vrai, est indispensable pour se tenir au courant de la production et des besoins de la consommation.

Certes, il serait naïf de s’imaginer que la valeur conventionnelle du numéraire pourra être annulée ex-abrupto par décret d’un gouvernement ou par décision d’une partie du peuple. L’argent s’effacera peu à peu, à mesure qu’augmentera la production ; il s’effacera parce qu’il n’aura plus d’utilité, tout étant à tous ; il en sera pour les produits de toutes sortes comme pour ces fruits des régions tropicales, si abondants que les habitants les donnent au lieu de les vendre.

Toutefois, il serait non moins naïf de se figurer que le communisme s’établira identiquement partout au lendemain de la révolution sociale. La forme économique sera déterminée surtout par l’esprit et les mœurs des peuples. Les Latins seront entraînés rapidement par le courant libertaire, les Allemands s’en tiendront pour un laps de temps assez long au collectivisme ; nul doute que cette différence d’organisation ne contribue à retarder la fusion complète des races.

Il est évident que les nations vivant avec des formes sociales sensiblement différentes seront obligées d’adopter des conventions pour régler l’échange de leurs produits. En un mot, le communisme pourra exister entre groupes ou communes d’une même région, mais ce sera le collectivisme ou communisme réglementé et restreint qui, au début, réglera les rapports des nations entre elles.

La diversité des productions dans les différents pays contribuera pour beaucoup à cet état de choses : il faudra bien assurer la satisfaction des besoins locaux avant de pourvoir à ceux des régions éloignées. L’Inde et les États-Unis ne pourront exporter leurs cotons, la Russie ses blés, la France ses vins, sans tenir compte des indications de la statistique. Toutefois cela ne durera qu’un temps, la socialisation des forces productrices donnera un essor prodigieux à toutes les branches de l’activité humaine. Travaillant pour leur compte direct, les hommes s’efforceront d’augmenter leur bien-être, les inventions et les perfectionnements se multiplieront, tandis que, l’usage des machines supprimant de plus en plus la fatigue musculaire, le travail deviendra une simple surveillance ou un exercice agréable.

Les socialistes autoritaires, qui sacrifient la liberté de l’individu à la régularité des rouages sociaux, rêvent de transformer toutes les branches de l’activité humaine en services publics fonctionnant sous la tutelle du gouvernement ; services publies : la vidange et l’enseignement, la poste et la voirie, la pharmacie, la parfumerie, le télégraphe, la boulangerie, la boucherie, l’imprimerie, l’ameublement, etc.

Le plus grand inconvénient de ce système est qu’il créerait une innombrable armée de fonctionnaires recevant leur impulsion d’un seul moteur, lequel posséderait ainsi une puissance formidable. Ce moteur, — l’État, — réglant la production et la consommation, joignant le pouvoir économique au pouvoir politique, unifiant peu à peu la vie de tous les membres du corps social, finirait par absorber toute initiative privée, par annihiler toute liberté, ce serait le communisme de la caserne, transformant en automates les producteurs-consommateurs. Et cependant, la régularité des services publics serait encore plus apparente que réelle. L’État, ce maître aveugle parce qu’il est trop puissant, n’acquerrait pas plus qu’aujourd’hui l’omniscience ; à force de diriger tous les services, il finirait par les négliger et s’y confondre : Qui trop embrasse, mal étreint. Une foule d’intérêts locaux, plus ou moins éloignés seraient en souffrance, oubliés, méconnus.

Au contraire, en laissant les différents groupements se développer et agir chacun dans sa spécialité, on arriverait, après les difficultés inhérentes à tout début, à un fonctionnement beaucoup plus rapide. Les travaux entrepris actuellement par des associations ne s’exécutent-ils pas aussi bien que ceux des administrations de l’État et ne s’exécuteront-ils pas beaucoup mieux lorsqu’il y aura concordance d’intérêts et parfaite égalité entre les membres de l’association ? Cessera-t-on de creuser des tunnels, de jeter des ponts, de percer des isthmes parce que les charpentiers, les maçons, les forgerons et les mécaniciens y trouveront le même avantage que les ingénieurs et que tous bénéficieront directement de leur tâche, ainsi que les autres membres du corps social, au lieu d’enrichir, moyennant salaires scandaleusement inégaux, d’oisifs actionnaires ? L’absence de cette hiérarchie inhérente à toutes les administrations de l’État est, au contraire, bien propre à développer l’esprit d’initiative que s’efforcent d’annihiler avec tant de soin, dans les bureaux, les chefs, sous-chefs, contrôleurs, commis-principaux, etc., petits autocrates pour lesquels la routine et la forme sont tout.

D’autres socialistes, autoritaires honteux, n’osant pas préconiser ouvertement la conservation de la machine gouvernementale, déclarent que, dans la société future, le pouvoir appartiendra seulement à des commissions techniques et de statistique réglant la production, la consommation et l’échange, — un gouvernement anodin, presque nul, à les entendre. En réalité, ces commissions, régissant les groupes ouvriers, au lieu de fonctionner à côté d’eux, à titre consultatif, jouiraient d’un pouvoir effrayant. Ce serait ressusciter le patronat avec le bien-être en plus, mais avec une plus grande somme d’esclavage ; la sujétion morale serait permanente : le travailleur qui, aujourd’hui, peut quitter son patron, ne saurait, dans la dite société, se soustraire un instant à l’autorité de l’État-patron. L’État, quelle que soit sa forme, quel que soit son nom, est toujours une institution basée sur la dépendance de la masse à la volonté d’un petit nombre.

Est-ce à dire que la production devra être absolument irrégulière, désordonnée, la consommation devenir gaspillage, l’échange avec les peuples vivant sous un régime économique différent s’effectuer au hasard, sans méthode ? Ce serait une grave erreur qui, si elle avait cours, préparerait de cruelles déceptions : les anarchistes ne nient aucunement la nécessité de la statistique ; seulement, ils ne veulent pas qu’elle serve de prétexte à l’instauration d’un pouvoir déguisé.

Abolition du gouvernement ne veut pas dire désorganisation, isolement de l’individu. Il faut se garder de confondre autorité avec organisation [29] ; il est vrai que certains anarchistes, par haine et par peur de l’autorité, en sont venus à nier toute organisation, disant, non sans vraisemblance, qu’il n’est pas toujours facile de déterminer où l’organisation finit et où l’autorité commence. Mais c’est là un excès dangereux : l’organisation est la condition indispensable de tout développement, de tout progrès, il faut seulement faire en sorte qu’au lieu de reposer sur l’autorité d’un ou de quelques-uns, elle soit basée sur l’accord mutuel, de manière à laisser à chacun sa plus grande liberté. Les sociétés, les corporations qui vont se multipliant de jour en jour et qui, sans ou malgré l’ingérence de l’État, vivent de leur vie propre, nous offrent d’une façon rudimentaire, l’image de ce que sera la société de demain.

L’homme est surtout un être sociable, et c’est l’esprit d’association, développé d’une façon incroyable depuis le commencement de ce siècle, qui finira par avoir raison de ce pouvoir central, qui s’introduit jusque dans les actes de notre vie privée, nous épie, nous bâillonne et nous frappe et qui, aujourd’hui, à l’odieux de l’autoritarisme, joint le ridicule de la caducité.

La crainte de voir l’homme, maître de prendre les produits nécessaires à sa vie, se condamner à l’isolement, à vivre en paria pour ne pas apporter sa part de travail à la société, est fort exagérée. D’ailleurs, ce qui est possible à un individu isolé ne l’est pas dans les associations où existent le contrôle et l’esprit d’émulation.

En résumé, autonomie de l’homme au sein de son groupe, autonomie des groupes au sein de la commune [30] cité ou village — autonomie des communes se fédérant par régions selon les nécessités de la production et de la consommation ; union des peuples qui, rapprochés d’abord par affinités naturelles, arriveront progressivement à se fondre dans l’unique patrie humaine : voilà l’idéal social des anarchistes.

LES PASSIONS

Dans une société libre, vivant sans maîtres et sans lois, ayant fait litière des préjugés, en un mot, assurant à l’individu sa plus grande somme d’indépendance, les dangers les plus à craindre seraient, dit-on, ces ruptures d’équilibre moral appelées passions. Un grand nombre de socialistes autoritaires y voient la pierre d’achoppement de l’anarchie.

Examinons l’argument, il en vaut la peine.

C’est un vieux cliché mis à la mode par le christianisme et repris par l’hypocrisie bourgeoise que de déblatérer contre la fougue de ces vilaines passions qui entraînent l’homme et lui font perdre, en même temps que la sagesse ! — cette douce sagesse consistant à obéir et se résigner ! — le repos et le bonheur. Oui, les passions bouleversent la vie, rendent souvent malheureux et, cependant, elles sont le plus grand élément de progrès. Toute amélioration sociale vient d’une lutte contre le passé et cette lutte n’est jamais entreprise par ceux dont les sens, parfaitement pondérés, s’accommodent sans résistance au milieu où ils vivent. Ceux-là sont les sages qui trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et que chercher à modifier les idées reçues ou les institutions établies, est faire œuvre de fous. Fous : Socrate, Caïus et Tibérius Gracchus, Wicleff, Colomb, Marat, Clootz, Babeuf, Fulton, Blanqui, Garibaldi, Darwin, Reclus, Louise Michel ; M. Prudhomme est un sage ! Cependant, les années s’écoulent ; grâce à la poussée des fous, la vie sociale s’est améliorée, le cercle des découvertes et des jouissances s’est agrandi et tel bourgeois, acharné contre les novateurs de son époque, élève des statues à ceux qu’il aurait fait brûler vifs s’il avait vécu de leur temps.

La passion de la liberté a fait les Grecs vainqueurs de l’Asie, la passion de la haine a fait Annibal, la passion de l’aventure Cortez, Pizarre, Magellan, Cook toute la foule des conquistadores et des grands navigateurs ; la passion de la science a fait Galilée, la passion de l’amour a inspiré Dante, Pétrarque, le Tasse et Musset, la passion de la justice a fait John Brown mourant pour l’émancipation des noirs.

Connaît-il vraiment l’existence, celui qui n’a jamais senti ses artères battre, son cœur se dilater, son être entier grandir à la pensée d’une femme à conquérir, d’un oppresseur à écraser, d’un péril à braver, d’un secret à arracher à la nature ou à la science ? Cet être amorphe et aphone, visqueux, glacé, n’éprouvant que des sensations molles, traçant sa vie au cordeau et à l’équerre, est-il véritablement un homme ?

Trois mots suffisent pour déshabiller le bourgeois : égoïsme, hypocrisie, lâcheté ; un seul pour l’habiller : parvenu. Tant que M. Prudhomme vivra, il poursuivra de ses colères de pygmée les grands passionnés qui troublent son repos et font baisser la rente.

L’orateur, le général, le tribun, l’artiste, à quoi s’adressent-ils ? À la passion.

Supprimez ce grand moteur et l’humanité retombe dans les ténèbres.

Les passions sont donc par elles-mêmes chose noble et utile ; si, dans la société actuelle, elles mènent l’homme à des écarts parfois monstrueux, c’est que, contrariées à chaque instant dans leur essor par des conventions et des règlements anti-naturels, elles se faussent et se dépravent. Dans une société basée sur la liberté individuelle, l’égalité sociale et l’harmonisation des intérêts, il n’en sera pas ainsi. Qui peut affirmer que Pranzini, dans un autre milieu, n’eût pas été un homme fort utile, mettant au service de tous ses remarquables facultés d’assimilation ; que Cartouche, Mandrin [31] sans cet or qui les tentait et les lois qui, donnant les fonctions au hasard de la naissance, inutilisaient les talents, n’eussent pas été des Hoche et des Garibaldi ? Jetez Washington chez un peuple vieilli, abâtardi par le byzantisme parlementaire et les préjugés, vous aurez Boulanger. Une société où l’or n’existe pas, où tout est à tous, supprime l’avarice ; une société où tous sont libres et égaux, supprime ou tout au moins atténue beaucoup la jalousie et l’orgueil. La colère, plus noble, certes, que la résignation chrétienne, n’aura plus à soulever des opprimés contre des tyrans ; l’élan pour la lutte se transformera en une activité mise au service du bien-être général.

La chute du régime économique et des institutions caduques que subissent actuellement les peuples d’Europe et d’Amérique, amènera tout un bouleversement dans l’ordre psychologique, l’homme fera peau neuve.

Il est cependant un sentiment qui, plus intense que les autres, est moins susceptible de se ressentir des modifications sociales. Ce sentiment, auquel nous devons nos plus grandes joies et nos plus grandes douleurs, c’est l’amour ou, pour mieux dire, la convoitise sexuelle, — l’amour, même sous sa forme la moins brutale, n’étant que le raffinement d’un besoin physiologique.

Certes, la liberté absolue des unions est une puissante cause d’harmonie. Que de désespoirs, de crimes évités ! mais la dispute de la même femme par deux ou un plus grand nombre de rivaux est un cas à prévoir et la préférence donnée à l’un des amoureux peut, dans une société anarchiste tout comme dans une société bourgeoise, causer de graves conflits. Ces conflits seront-ils plus dangereux pour le corps social tout entier lorsqu’il ne se trouvera plus des lois et des juges pour les punir ? Non, car ils ne seront que des cas isolés, regrettables sans nul doute, mais que toutes les lois et tous les juges du monde ne sauraient prévenir. Les codes et les gendarmes empêchent-ils actuellement un jaloux de se venger d’une femme infidèle ? Aucunement : tout au plus détermineront-ils le meurtrier à user de précautions pour échapper au châtiment légal, mais l’acte n’en sera pas moins commis.

Mieux vaut prévenir que châtier : le vrai remède est dans une éducation basée sur le respect de la liberté individuelle. L’éducation et le milieu font l’homme ; l’histoire entière en est la preuve. Si l’éducation chrétienne a pu faire supporter pendant onze siècles à cent millions d’hommes le joug du moyen-âge, l’éducation anarchiste saura, sans prêtres, sans juges et gendarmes, faire régner la véritable harmonie sociale.

JUSTICE ET RESPONSABILITÉ

Deux forces, le plus souvent antagonistes, agissent sur l’homme : l’une, l’hérédité, tend à l’immobiliser dans le passé ; l’autre, l’influence du milieu, le fait s’adapter à des formes nouvelles et changeantes.

Aveugle qui méconnaît le poids de l’atavisme ! Ne nous surprenons-nous pas, à tout instant, à reproduire involontairement tel geste, telle attitude de nos parents sans cependant avoir jamais cherché à les imiter ? Tel enfant n’est-il pas le portrait frappant d’un ancêtre ? Enfin, dans les pays peuplés par des habitants de couleurs différentes, n’arrive-t-il pas qu’une mère blanche, mariée à un quarteron, par exemple, donne le jour à un enfant nègre, reproduisant le type de quelque ancêtre paternel ? Nous citons cet exemple de régression atavique parce qu’il est le plus frappant.

L’embryologie ne nous montre-t-elle pas que l’être humain, au cours des neuf mois de sa vie intra-utérine, présente successivement toutes les formes des espèces animales desquelles, par un long processus, s’est dégagée notre race. Le spermatozoïde devient ver, poisson, têtard, quadrupède, mammifère, puis enfin, fils de l’homme.

Une fois né à la vie terrestre, l’évolution, insensiblement, se poursuit, mais contrariée ou accélérée par les conditions ambiantes et la force de résistance ou d’adaptation des individus. Combien, favorisés, arrivent à se dépouiller des grossièretés ancestrales et à sembler, au milieu de voisins plus abrupts, comme les précurseurs d’un type humain plus hautement cérébralisé que le type actuel. Phénomène analogue à l’apparition, dans le monde animal inférieur, de ce que les paléontologues ont appelé les « espèces prophétiques », êtres qui, en général, ne font qu’apparaître, les conditions favorables à leur vie et à leur propagation n’étant pas encore atteintes. D’autres, au contraire, subissent un arrêt de développement ou même une régression. Dépourvus d’armes ou de force pour lutter contre un milieu délétère, ils retournent à la bête ancestrale : à tout moment, on s’attend à les voir tomber à quatre pattes et rugir.

Combien aussi, sous le masque humain le plus affiné et le plus trompeur, sont demeurés de véritables brutes !

L’homme n’est pas né bon, comme l’affirment en dépit de toutes preuves quelques optimistes. Quoique descendant d’êtres primitifs, il n’est pas non plus essentiellement mauvais. Il est, par dessus tout, modifiable.

En conséquence, non seulement les répressions draconiennes sont impuissantes à moraliser mais elles n’ont aucune juste raison d’être.

Les spiritualistes ont beau prêcher âme indépendante, libre arbitre, les gens sensés, aujourd’hui, haussent les épaules. Qu’est-ce que cette âme indépendante qui vagit chez l’enfant, qui s’emporte chez l’adulte, qui s’éteint chez le vieillard ? Qu’est-ce que ce libre arbitre, qu’une maladie enchaînera, qu’un doigt de vin fera divaguer, qu’une tasse de café exaltera ?

Comme il a été fort bien dit, la croyance au libre arbitre, n’est que l’ignorance des causes premières qui nous font agir.

Un homme rencontre dans un lieu isolé un enfant sans défense ; il se jette sur lui et le tue. Ne considérant que l’atrocité du fait, douze jurés, pères de famille, enverront l’homme à l’échafaud ou aux galères.

Il est admis que le tigre tue en raison de sa conformation physiologique, qui le condamne à manger de la viande au lieu de racines, et de la structure de son cerveau, déprimé sur la face, renflé aux tempes et à l’occiput.

Il est admis que le requin, armé d’une formidable mâchoire et doué d’un robuste estomac, ne peut avoir les mœurs inoffensives du marsouin.

Et cette fatalité qu’on admet pour les animaux, on la nie pour l’homme !

Il n’y a pas de milieu : ou le hasard ou la fatalité prise dans son vrai sens, c’est-à-dire l’enchaînement logique des choses.

L’univers forme un tout dont les parties réagissent les unes sur les autres, le moindre mouvement atomique a sa répercussion à l’infini.

Sur les hauts plateaux des glaciers suisses, le plus faible son ébranlant les couches d’air peut déterminer la chute d’un flocon de neige qui, entraînant sur son parcours des masses de plus en plus considérables, finit par engloutir des villages, sous une formidable avalanche. Ainsi, une simple émission des cordes vocales et non le hasard, aura pour résultat la mort de plusieurs personnes.

Le hasard, c’est l’absurde idée d’effets sans cause ; il peut convenir à des ignorants, la science le répudie.

« Heureux celui qui peut connaître le pourquoi des choses » s’est écrié Virgile, il y a dix-huit cents ans. C’est à connaître ce pourquoi que l’intelligence humaine a, jusqu’à ce jour, multiplié ses efforts.

Mais cette interrogation que l’on a adressée aux forces régissant la matière brute, on tremble de l’adresser à l’esprit humain.

L’âme, d’essence divine, disent les spiritualistes, domine la matière qui ne peut rien faire que par son ordre. Conséquence logique, si la matière a été malfaisante, le bras lourd, le sang bouillonnant, c’est à l’âme qu’on s’en prend et, pour la corriger, on la supprime.

Si, encore, on ne supprimait que cette abstraction, l’âme, le mal ne serait pas grand ; mais c’est qu’on enlève du même coup quelque chose de bien plus réel : la vie !

« Quand le bras a failli, on en punit la tête. » a dit le vieux Corneille.

De quel droit condamner les tortionnaires du moyen-âge, alors que notre civilisation maintient le bourreau ?

Les pénalités sont impuissantes à protéger la société contre des actes qui ne sont pas imputables à leurs auteurs, parce qu’ils sont déterminés par des causes physiologiques ou sociales.

Pourquoi les attentats contre les personnes sont-ils plus fréquents en été qu’en hiver ? — Parce que le sang est plus échauffé et le système nerveux plus impressionnable. C’est cette influence indéniable de la température qui fait que les méridionaux, Italiens, Espagnols, Portugais, Grecs, Arabes, Américains du Sud, sont si prompts à vider leurs querelles à l’arme blanche.

Pourquoi les attentats contre la propriété sont-ils plus fréquents en hiver qu’en été ? — Parce que, soumis comme tous les animaux aux lois de conservation, l’homme, en cette saison plus qu’en toute autre, a besoin d’un abri, de vêtements, d’aliments pour ranimer la circulation du sang engourdie par le froid et que la nature le force à prendre, sous peine de mort, ce que la société marâtre lui refuse.

Or, si les pénalités sont impuissantes à réprimer ces actes ; si, par dessus tout, il appert que ceux qui les commettent ne sont que des machines agissant en vertu de causes plus ou moins apparentes, supérieures à leur volonté, il est évident qu’une société basée sur la justice et l’intérêt bien entendu se hâtera de supprimer bourreaux, bagnes, prisons, geôliers.

« Mais le droit de défense, crient les adversaires de l’anarchie, qu’en ferez-vous ? Comment donnerez-vous à la société les moyens de se protéger ? »

Du moment que les actes anti-sociaux sont déterminés par des causes plus fortes que les lois, il n’existe qu’un moyen réel de les prévenir, c’est de s’attaquer à ces causes.

Lorsque la propriété sera universalisée, commune, il n’y aura plus d’attaques à la propriété : on ne se vole pas soi-même.

Lorsque les causes de conflits : hiérarchie, despotisme, exploitation, ignorance auront disparu, les attentats contre les personnes deviendront extrêmement rares.

Les seuls criminels seront les quelques malheureux, victimes d’une organisation cérébrale défectueuse. Ceci ressort non plus du Code mais de la pathologie ; la véritable conduite à suivre à leur égard sera de les soigner avec dévouement [32], non de les emprisonner ou de leur couper la tête.

INSTRUCTION ET ÉDUCATION

Il est cependant une branche qui, dans la société la plus libertaire, exige une certaine somme d’autorité, c’est l’instruction.

Certes, les systèmes pédagogiques reposant sur les punitions corporelles, les menaces terrifiantes, la compression cérébrale et le surmenage seront absolument proscrits, mais il ne s’en suit pas que toute autorité doive être bannie dans les rapports des professeurs avec les élèves et qu’on puisse reconnaître à des enfants ignorants de tout la même liberté illimitée qu’à des hommes faits.

Le vrai précurseur de l’anarchie, Bakounine, est d’avis que les enfants doivent être soumis à une discipline de plus en plus atténuée à mesure qu’ils avancent en âge ; parvenus au couronnement de l’adolescence, ils ne trouveront plus en leurs maîtres que des conseillers et des amis.

C’est cette progression rationnelle qui a marqué les phases de l’existence des peuples. Soumis dans leur enfance au despotisme absolu de la force, ils s’émancipent peu à peu, obtiennent des garanties, des constitutions sur lesquelles ils piétineront demain, les trouvant insuffisantes : le droit électif remplace le droit héréditaire et bientôt l’élection elle-même sera jugée incompatible avec l’autonomie de tous ; le pouvoir imposé ou consenti sera brisé.

L’humanité, en effet, est un homme qui se perfectionne toujours et ne meurt jamais : l’homme est un résumé de l’humanité.

Il faut se garder de confondre instruction et éducation : cette dernière, qui est l’assimilation d’habitudes sociales, doit s’inspirer du plus grand principe de liberté ; l’instruction, au contraire, enseignement de connaissances utiles mais souvent arides, suppose un plan, une méthode qui, rendue aussi attrayante que possible, sera toujours autoritaire [33].

L’enseignement universitaire, qui fait perdre un temps précieux dans l’étude des langues mortes, qui incarne l’histoire dans les faits et gestes des souverains et dans quelques dates douteuses, qui bourre les cervelles encore non développées de mathématiques apprises dans le livre ou sur le tableau noir et non dans la pratique journalière, est depuis longtemps et malgré les pseudo-réformes qu’on y a apportées, condamné par tous les esprits sérieux. L’instruction donnée dans les écoles professionnelles est préférable ; moins brillante mais plus solide, elle se perd moins vite que les formules latines ou les mathématiques inappliquées ; toutefois, il faut reconnaître que ce n’est encore qu’une ébauche de l’enseignement de l’avenir. L’internat, cette forme de réclusion qui tient l’élève dans l’ignorance du monde extérieur, aboli ; les études rendues aussi attrayantes que possible et continuées insensiblement dans les récréations ; l’émulation entretenue tout autrement que par la crainte de punitions ; l’histoire apprise dans la vie des peuples et non dans celle des rois ; l’étude des langues vivantes primant celle des langues mortes, ces dernières enseignées dans leurs racines et leur mécanisme, non plus à travers les documents poudreux d’auteurs momifiés dans la nuit des siècles ; les mathématiques montrées insensiblement et d’une façon pratique au cours des promenades et des récréations ; la géologie apprise sur place dans des excursions amusantes ; la mécanique montrée à l’atelier plus souvent qu’au tableau ; des exercices corporels marchant de front avec les études techniques ; enfin, et comme couronnement, la philosophie expérimentale synthétisant toutes les sciences et éclairant l’humanité dans sa marche ininterrompue vers le progrès indéfini, telles seront à grands traits les bases de l’enseignement nouveau [34].

Les États-Unis, qui n’ont pas notre vieux barbarisme universitaire, produisent plus que nous des ingénieurs, des physiciens, des chimistes, des savants de la science pratique, en un mot, des hommes vraiment utiles. Leur système d’enseignement, mis entièrement en rapport avec les tendances nouvelles et affiné par le génie des races latines, prévaudra sur les pédagogies du passé.

L’éducation diffère de l’instruction : deux individus également instruits peuvent être, l’un une brute orgueilleuse, l’autre un homme modeste et serviable.

L’éducation commence dès le berceau ; on peut dire qu’elle se continue toute la vie, car le milieu social se modifiant indéfiniment, les habitudes contractées et les idées reçues sont forcées de se modifier aussi. Il est évident aussi qu’elle ne peut avoir la même prise sur un vieillard fixé dans ses idées, ancré dans ses habitudes que sur un enfant à l’esprit éveillé, à l’imagination confiante et naïve.

La véritable éducation, celle que l’on ne donne pas aujourd’hui, doit être non l’enseignement de conventions plus ou moins ridicules, de formules apprises par cœur, mais le développement normal des aptitudes et leur adaptation au milieu social, le redressement des penchants mauvais légués par hérédité ou plutôt leur déviation, de manière à les utiliser, car il est à remarquer que même les défauts : orgueil, avarice, colère, peuvent, lorsqu’ils sont orientés d’une certaine façon, tourner au profit des individus et de la société tout entière. Elle doit viser surtout à faire de l’enfant un homme libre, ayant conscience de sa liberté, considérant son indépendance et son bien-être comme intimement liés à l’indépendance et au bien-être de ses semblables.

La première éducation se fait par les yeux, les sens sont éveillés bien avant la raison. Il importera donc que l’enfant n’ait jamais devant lui de spectacle dégradant : père et mère se maltraitant ou s’humiliant, camarades frappés par leurs parents, délations même puériles, terreurs devant un danger soit réel soit imaginaire.

L’amour-propre et l’esprit de solidarité sont deux sentiments qu’il convient d’éveiller et développer parallèlement chez l’enfant, l’un corrigeant ce que l’autre pourrait avoir d’excessif. Tandis que le christianisme prêchait la dégradante résignation, « la joue gauche après la joue droite », l’individu vivant au sein d’une société anarchiste ne doit pas souffrir le moindre empiétement sur son droit imprescriptible d’être libre. Tandis que le mot d’ordre de la bourgeoisie est « Chacun pour soi et Dieu pour tous », égoïsme bête qui ne garantit pas la digestion des heureux contre la révolte des affamés, — la devise du communisme est : « Tous pour un, un pour tous ».

La curiosité, insupportable quand elle s’exerce aux dépens d’autrui, dirigée dans un sens scientifique, sera un stimulant précieux à l’esprit d’initiative. Elle contribuera à entretenir l’activité que des pessimistes redoutent de voir s’éteindre dans une société où les hommes, gorgés de bien-être, pourront, sans une grande somme de travail, satisfaire tous leurs besoins.

L’émulation, nécessaire pour entretenir le progrès, agira sur les enfants et sur les hommes ; elle sera nourrie par le contentement moral et aussi par ce sentiment, moins parfait peut-être, mais tout aussi nécessaire : la recherche d’une approbation flatteuse. Il ne faut pas, sous le prétexte d’une étroite égalité, briser toute initiative individuelle et couper les ailes au génie. S’il est faux de prétendre qu’un savant ait droit à des privilèges et à des distinctions qu’on n’accorde pas au charpentier ou au maçon, par contre, l’admiration est un sentiment qu’on ne peut ni ne doit proscrire. Admirer les vers d’un poète, les ciselures d’un orfèvre, les costumes d’un tailleur, les meubles d’un ébéniste ne trouble pas la paix sociale, ne blesse en rien les sentiments égalitaires.

Avec son caractère artistique, la race latine est portée à s’enthousiasmer plus spécialement pour les œuvres agréables ; la race saxonne, au contraire, donne la préférence à l’utile : un tableau admiré par les Français sera négligé par les Américains pour un outil perfectionné [35]. De ces tendances différentes, se formera, lorsque le communisme aura internationalisé les peuples et fusionné les mœurs, un juste milieu, une résultante.

Les races tendent à s’équilibrer ; les qualités qui manquent aux unes sont, chez d’autres, poussées à l’excès. C’est ainsi que les peuples latins sont doués d’une vivacité de sentiment qui fait défaut aux nations saxonnes plus savantes, mais savantes avec raideur. Quel contraste entre l’Anglais flegmatique et le Napolitain traduisant toutes ses impressions par ses cris, ses rires et ses pleurs, par le jeu de sa physionomie mobile !

Proscrire la passion comme le rêvent quelques sectaires effrénés, serait proscrire la vie même, faire, selon la maxime jésuite, de l’être humain un cadavre. Certes, il faudra, aux approches de la tempête qui balaiera le monde bourgeois, se garder du sentimentalisme, mais, au lendemain de la crise, le sentimentalisme revivra. C’est la loi naturelle qui veut que des excès contraires se succèdent avant le rétablissement de l’équilibre. Tant que la révolution n’aura pas accompli son œuvre, les champions de la nouvelle société devront se bronzer le cœur ; trop souvent, les effusions de pitié, les attendrissements intempestifs ont fait perdre la bataille et abouti au massacre des prolétaires, salué par les acclamations des philanthropes à la Jules Simon. Mais après, quand le bien-être sera général, qu’il n’y aura plus de papes, de rois, d’empereurs, de gouvernants d’aucune sorte, que les luttes du passé ne seront plus qu’un souvenir, on sentira combien il est bon de vivre en aimant ; le nouvel état social amènera une détente, une explosion de sentimentalisme, mais non plus de ce sentimentalisme hypocrite qui prévalait au xviiie siècle chez les fausses bergères de Trianon, non plus de ce sentimentalisme bête qu’au lendemain de son triomphe, la bourgeoisie sut inculquer au peuple ignorant. Ce qui se manifestera alors dans toute son ampleur, ce sera ce sentiment jusqu’ici entrevu plutôt que réalisé, irréalisable d’ailleurs dans notre société pourrie : la fraternité.

DÉFENSE SOCIALE : L’ANARCHIE AU POINT DE VUE MILITAIRE [36]

S’il est un état absolument opposé à l’anarchie, développement libre et pacifique des individus, c’est l’état de guerre, restant de la sauvagerie des âges préhistoriques.

Considérée aujourd’hui à juste titre comme un fléau, la guerre fut l’état normal des êtres humains alors que, dégagés à peine de la plus grossière animalité, étrangers à toute conception de morale, à toute idée abstraite, ils durent combattre désespérément pour le droit à la vie, contre les fauves d’abord, puis entre eux. L’homme n’est pas « un Dieu déchu, qui se souvient des cieux », comme l’a dit un poète menteur, et les sciences qui, aujourd’hui, reconstituent son origine, nous le montrent marquant ses lentes étapes à travers les siècles par la bestialité, l’anthropophagie, l’esclavage et le servage féodal. À mesure qu’il s’éloigne de son point de départ, que les masses apprennent à penser, en un mot que l’humanité se constitue, la guerre devient moins fréquente et excite plus d’horreur : de nos jours, le carnage est réglementé, limité, les prisonniers de guerre sont épargnés, les blessés ennemis recueillis et soignés. Certes, les luttes entre nations sont autrement sanglantes que ne le furent les combats de tribu à tribu et, si la révolution sociale universelle n’y met ordre, les guerres de race produiront des hécatombes épouvantables, mais, si, par suite des progrès incessants de l’outillage militaire et aussi du plus grand nombre de combattants engagés, les batailles modernes nous apparaissent plus redoutables [37], ces duels de peuples ont lieu à des intervalles plus éloignés, la cupidité d’un chef, le ressentiment d’un roi ne suffisent plus à les occasionner ; il faut tout un ensemble de causes qu’invoquent, avec plus ou moins d’à propos, il est vrai, les chefs d’États pour se justifier de la cruelle nécessité où ils se prétendent de verser le sang.

Autrefois, le corps à corps engendrait la stupide admiration de la force physique, suffisante à déterminer la victoire. L’invention de l’artillerie fut toute une révolution dans l’art de s’anéantir ; elle élimina progressivement les lourdes armes défensives : casque, cuirasse, bouclier, et remplaça les sanglants pugilats par des combinaisons savantes. Aujourd’hui, la guerre est devenue exclusivement affaire de calcul ; le temps des charges de cavalerie, des assauts à la baïonnette, de toute cette brillante fantasia, est passé ; la furia est annihilée par la puissance supérieure du feu. Le soldat, qui ne mâche plus sa cartouche, qui ne croise plus la baïonnette, qui, bientôt, n’entendra plus le fracas de l’artillerie couvrant les hurlements d’agonie, n’est plus surexcité par l’odeur de la poudre, l’aveuglement de la fumée [38], toute cette griserie du combat qui lui communiquait une ardeur factice. Aussi, maintenant, aime-t-il de moins en moins la guerre et, souvent, dans son for intérieur, se moque-t-il des radotages patriotiques des bourgeois.

Les hommes apprennent, — chèrement, il est vrai, — à réfléchir ; les perfectionnements mêmes apportés aux machines à tuer, contribuent à propager la crainte et la haine de la guerre. Sauf quelques vétérans endurcis ou quelques jeunes fanatiques, élevés dans l’ignorance des besoins de leur époque, les peuples soupirent après le moment où leur travail ne servira plus à entretenir ces armées permanentes prêtes à s’entredéchirer.

En dépit des réformes, la troupe constitue entre les mains de la caste gouvernementale une arme dirigée surtout contre le peuple. Excellente pour fusiller les grévistes et mettre à l’ordre les ouvriers mécontents, elle ne peut guère défendre le sol, — l’histoire le démontre — sans la coopération de ce même peuple.

En effet, l’esprit de l’armée, sa fonction, sa raison d’être en temps de guerre, c’est la marche en avant, l’invasion du territoire ennemi, la terreur imposée à grands renforts de réquisitions, d’exécutions sommaires, d’états de siège, de contributions. Réduite à la défensive par une série d’échecs au début d’une campagne, elle est atteinte profondément dans son moral, son organisation s’en ressent non moins que des coups de l’ennemi ; la discipline disparaît avec la confiance dans les chefs et c’est la défaite irrémédiable, à moins que le peuple ne soit prêt à se soulever contre les envahisseurs, contrariant leurs mouvements, déroutant leurs plans, coupant leurs communications, permettant, en un mot, aux armées vaincues de reprendre haleine et de se réorganiser pour l’offensive.

L’armée, telle qu’elle existe actuellement, est donc un rouage oppressif et coûteux pour le peuple, peu utile pour la défense et par lequel, souvent, se perpètrent de véritables atrocités au nom de la discipline et de l’intérêt général ; c’est un rouage à supprimer ; mais s’en suivrait-il qu’une société absolument libre et égalitaire dût être laissée sans moyens de défense contre les nations despotiques ou barbares qui l’entoureraient ?

Évidemment non. Aussi, en attendant l’époque harmonique où la guerre sera devenue un hideux souvenir du passé, peut-on concevoir l’armement général du peuple comme une solution, sinon parfaite, du moins préférable au maintien des armées permanentes.

La nouvelle force ainsi créée pourrait-elle se passer d’instructeurs, de cadres, disons le mot qui détonne chez des anarchistes, de chefs ? Ce n’est guère admissible ; des milliers et même des millions de combattants, éparpillant confusément leurs efforts, incapables d’exécuter tout mouvement d’ensemble faute d’unité de direction, seraient vite vaincus par un nombre bien inférieur d’adversaires. Sauf quelques combats d’avant-postes, quelques épisodes isolés ; coups de main, attaque d’un convoi, défense d’un défilé, la résistance serait impossible.

Que la guerre soit offensive ou défensive, elle nécessite toujours l’autorité d’une part, la subordination de l’autre ; certes, les efforts d’un peuple défendant ses foyers revêtent un tout autre caractère que l’invasion d’armées despotiques : ils laissent une bien plus large place à l’esprit de liberté, d’égalité et d’initiative, à la spontanéité des masses, mais ils exigent, pour être couronnés de succès, une certaine somme de discipline et de réelle organisation [39].

Fatalement, il doit en être ainsi : une société de combat ne peut ressembler à une société de paix et travail : on ne violente pas la nécessité. Mais aussi, l’autorité des chefs militaires ne devra-t-elle pas survivre aux besoins qui l’auront créée et appartiendra-t-il à tous les citoyens d’y tenir la main ; là encore, l’éducation anarchiste sera le meilleur préservatif contre les pronunciamientos.

D’ailleurs, il n’y a pas lieu de s’alarmer outre mesure : l’art de la guerre, en attendant qu’il disparaisse, est condamné à une transformation à laquelle la vieille discipline ne survivra pas. L’homme cessera d’être un zéro noyé dans la foule ; par suite des inventions pyrotechniques rendant les masses de plus en plus vulnérables, le combat tend à s’individualiser, le soldat à conquérir son autonomie. Si le bataillon est resté l’unité tactique, la compagnie est devenue l’unité de combat (règlement du 12 juin 1875 sur les manœuvres de l’infanterie) ; avec les canons portant à 24 kilomètres et les fusils à répétition, cet ordre est encore trop serré, la véritable unité de combat devra se réduire à une vingtaine d’hommes et l’unité tactique à une centaine : ce sera la guerre de francs-tireurs, la plus appropriée à un peuple qui se défend chez lui. Cette transformation, rendue inévitable par les progrès de la science militaire, supprimera toute la hiérarchie des sous-Ramollots ; dans ces petits corps susceptibles de manœuvrer isolément ou de se relier entre eux pour une action commune, il n’y aura plus guère qu’un chef temporaire en contact immédiat avec la troupe, ce qui est le meilleur moyen d’entretenir l’esprit d’égalité, de confiance et d’initiative. D’un autre côté, l’organisation communiste du pays laissant ses défenseurs libres de prendre sans formalités et sans délais, partout où il y aura, pour leur nourriture et leur équipement, supprime la kyrielle des fournisseurs, intendants et autres riz-pain-sel, ces affameurs constamment maudits des soldats. Plus de ces dépôts, de ces files interminables de bagages, de ces impedimenta qui embarrassent la marche des armées et font perdre la bataille ; d’ailleurs, grâce aux procédés chimiques qui permettent de concentrer sous un volume réduit une grande quantité de nourriture, les combattants pourront emporter des vivres pour plusieurs jours.

La centralisation peut être une nécessité du moment, toutefois, il faut s’en défier : elle s’approprie plus à l’agression qu’à la défense. Elle expose en une fois les forces d’un peuple et retire toute la vie du pays pour la porter à un moment donné sur tel ou tel point : si l’effort suprême échoue, tout est perdu.

Tandis que les vices de la centralisation au triple point de vue militaire, administratif et politique nous apparaissent d’une manière frappante dans l’histoire avec l’empire romain ouvert aux barbares, celui de Charlemagne croulant par son étendue, l’Espagne incapable de défendre ou de reconquérir ses colonies, l’Autriche tiraillée entre ses sujets latins, tchèques, slaves, magyars, la France, livrée à l’arbitraire d’un fonctionnarisme aussi absolu que routinier, nous pouvons reconnaître partout les avantages de l’autonomie quand elle est combinée avec une entière solidarité. Les Suisses, autonomes et solidaires, repoussent au moyen-âge toutes les attaques de l’Empire ; les communes flamandes chassent leurs seigneurs et tiennent tête aux Français ; les Hollandais secouent le joug de l’Espagne et les Espagnols, à leur tour, reprennent leur pays aux puissantes armées de Napoléon Ier. Que si les adversaires de l’autonomie citent l’exemple des Gaulois succombant sous les efforts de César, l’exemple est faux : les Gaulois succombèrent non parce qu’ils furent autonomes mais parce qu’ils étaient ennemis les uns des autres, et encore les confédérations qui surent s’allier tinrent-elles en échec les Romains bien plus longuement que ne l’eût fait un État fortement centralisé qui, au bout de trois ou quatre grandes défaites, n’aurait plus su opposer de résistance au vainqueur. Que l’on compare encore la défaite de la France centralisée à outrance par Napoléon Ier, bondée de fonctionnaires, d’administrateurs, de généraux, avec la victoire sur l’Europe presque entière de cette même France en 93, de cette France encore fédéralisée, défendue par des armées de sans-culottes organisées, équipées, et nourries sur place par les municipalités, les commissaires et une foule de comités locaux.

Au lendemain de la guerre franco-allemande de 1870-71, Juarez, avec son expérience de vieux guérillero, écrivait que la véritable tactique, qu’eussent dû employer les Français pour épuiser et détruire leurs adversaires était la création d’une foule de petites armées de 10 à 15 mille hommes, faciles à conduire et à ravitailler, au lieu de ces grandes armées de cent mille hommes disloquées au moindre choc et dégénérant en cohues sous le commandement de chefs traîtres ou incapables. Les luttes de toutes sortes qui marqueront la révolution sociale montreront que cette méthode est la meilleure pour une guerre défensive [40].

Voilà pour les combats en rase campagne. Quant à la résistance des villes, les moyens scientifiques y joueront le principal rôle. Une cité comme Paris, Londres ou Berlin a des ressources incalculables : toutes les armées assiégeantes fondraient sous la pluie de feu lancée par des aérostats, s’engloutiraient dans le sol déchiré par des substances explosives, tomberaient foudroyées par l’électricité. Plus de citadelles, de remparts, de murs crénelés, tout cela a fait son temps et doit rejoindre dans le musée des antiques le casque et le bouclier ; la vieille barricade agonise et, à la place des bastions où les sentinelles montaient la garde, l’arme au bras, s’allongeront, fortifications mobiles, les lignes de chemin de fer, sillonnées de locomotives armées de canons [41], meurtrières et insaisissables aux coups de l’ennemi.

La découverte de la direction des aérostats aura pour résultat, un jour, — bientôt peut-être, — de rendre la guerre si effroyable qu’elle deviendra impossible [42]. Le problème de la navigation sous-marine n’est pas encore résolu, on le trouvera ; en attendant, les cuirassés géants, malgré tous leurs engins protecteurs, blindages et filets, sont livrés aux atteintes mortelles des invisibles torpilleurs : dix hommes dans une coquille de noix peuvent faire sauter un navire avec tout son équipage. C’est la révolution de la tactique sur mer comme sur terre.

On le voit, tout contribue à détruire cette vieille machine oppressive et disciplinée : les armées permanentes, pour les remplacer par l’action spontanée du peuple valide tout entier. Si cette organisation admet en temps de crise, l’autorité, fondée du moins sur les talents et justifiée par les nécessités, ce n’est qu’un accident qui finit avec le danger. D’ailleurs, et ceci doit être un stimulant énergique pour les propagandistes du socialisme international, il n’y a pas à douter que lorsque les gouvernements auront sombré sous la colère des masses et que les frontières seront effacées, tout motif de guerre entre les humains aura disparu.

ART ET SCIENCE

La haine dont les anarchistes poursuivent les monuments d’un passé odieux indigne les partisans de la science et de l’art officiels.

« Vous êtes des barbares ! » crient-ils aux révolutionnaires.

Il s’en faut, mais, d’abord, qu’on se rappelle que jamais les barbares n’ont amoncelé autant de ruines que les prétendus civilisés.

Les Romains, vainqueurs incultes, respectèrent les tableaux et les statues de la Grèce conquise ; les Goths épargnèrent les monuments de Rome, que devaient détruire les papes ; les Arabes civilisèrent l’Espagne que désolèrent les pieux chrétiens ; les brigands de 93 transformèrent Paris, élargirent les rues, percèrent des voies, jetèrent bas des cloaques, célébrèrent des fêtes pompeuses, défrichèrent le sol français ; Bonaparte, homme d’ordre, pilla les musées de l’Italie et, devenu empereur, dévalisa l’Europe de ses chefs-d’œuvre.

« La force est l’accoucheuse des sociétés », a dit Karl Marx : les anarchistes sont les accoucheurs du xxe siècle. Au cours de leur rude travail peuvent-ils marchander leurs coups ? Quand il s’agit de délivrer l’humanité, qu’importe si quelque joyau rare vient à être brisé !

L’homme, n’ayant pas encore de raison et ignorant la science, s’est fait une religion. C’est cette religion, dont il se détache de plus en plus, qui continue à peser sur lui et dont il faut détruire les vestiges. Jusqu’ici, elle s’est transformée, atténuée même, sans disparaître. Les chrétiens brisèrent les statues des divinités olympiennes tout en s’appropriant les pompes du paganisme susceptibles de séduire ; ce fut, du reste, la fusion de deux mythologies : le dogme ancien disparut, les cérémonies plus ou moins modifiées restèrent.

À leur tour, les déistes du xviiie siècle proscrivirent le culte chrétien et le remplacèrent par celui de la Raison, — quelle folie ! — puis de l’Être-Suprême : une grave mascarade. De Numa à Grégoire VII, de Grégoire VII à Robespierre, il y a toute une filiation.

Et aujourd’hui, la Franc-Maçonnerie est une religion ; la Libre-Pensée en est une autre : le matérialisme a ses rites, tout comme le déisme : autrefois, on mangeait maigre le vendredi-saint, c’était la règle, aujourd’hui, on mange gras, c’est la mode, — mode qui devient tradition, — où est la différence ? Le respect de l’État est un restant de religiosité.

Ce sont les rêveries métaphysiques qui rendent l’homme esclave sur la terre, lui ouvrant en échange les régions vides du ciel, que les anarchistes doivent combattre sans pitié. Tout ce qui symbolise le mysticisme doit être brisé : l’autel, devant lequel l’homme agenouillé perd son moi, fait abstraction de son être ; le confessionnal, où un espion enjuponné se fait Dieu ; la croix, emblème de ces odieuses vertus chrétiennes : l’humilité, la résignation.

Vous êtes-vous jamais promené sous ces hautes voûtes, frappant du pied la dalle sonore qui vous renvoyait un écho ? Vous êtes-vous arrêté demi-perdu dans l’ombre des colonnades, fixant les vitraux gothiques où, parmi les rosaces violacées, se joue mystérieusement la lumière ? Avez-vous respiré cette odeur à la fois fade et pénétrante de l’encens, pendant que des chants inintelligibles montaient à votre oreille comme une harmonie d’outre-monde ? Oh ! tout est bien combiné pour saisir, annihiler l’être humain ; de cette ombre, de ces vitraux, de cet encens, de ces chants latins, il se dégage un ensemble d’impressions qui, comme un haschich, monte au cerveau et le déséquilibre.

Tout cela est à détruire de fond en comble, il n’y a pas de modification possible : ou toute la vérité ou toute l’erreur. Après Lamarck, Darwin, Büchner, Moleschott, il n’y a plus place pour l’Être-Suprême ou la déesse Raison.

Les saints sacrements au creuset ! les Bons Dieux de plâtre au mortier ! les confessionnaux au chantier pour faire des fagots ! si c’est là être iconoclastes, oui les anarchistes le sont. Quant à la carcasse des églises, elle pourra servir d’école ou de grenier public.

Un autre fanatisme, c’est celui de la patrie. À grand accompagnement de cuivres, on rugit :

« Tremblez, ennemis de la France. »

Et des violons pleureux, des accordéons enrhumés, des orgues criardes renchérissent.

« Quand les pioupious d’Auvergne iront en guerre. »

Et les drapeaux claquent au vent, les cocardes s’arborent, des centaines de milliers d’images représentent des généraux chamarrés, le laurier au front, l’épée à la main, — on est si enthousiaste qu’on assommerait un Allemand par amour de la patrie, comme au moyen-âge on offrait à Dieu la grillade d’un hérétique, — pendant que quelque peintre de médiocre talent, spéculant sur les sentiments patriotiques du jury, présente à l’Exposition un tableau de bataille qu’on ne pourra faire autrement que d’accepter.

Tout cela est à supprimer, mais tout cela n’est pas l’art.

Qu’est-ce donc que l’art ? Eh ! tout ce qui, en charmant l’esprit, flattant les sens, contribue au progrès humain. Qu’on éventre les églises, qu’on brûle les drapeaux, l’art n’en reculera pas d’une ligne : bien au contraire. Mais celui qui détruirait par plaisir le Louvre ou la Bibliothèque Nationale serait un insensé.

La nature ne fait pas de saut, a dit Leibnitz. On peut faire table rase de toutes les institutions politiques et sociales de l’humanité, on n’anéantira ni en un jour ni en un siècle le souvenir de son histoire, de ses efforts, de ses ébauches. À quelques pas des massives divinités assyriennes, la Vénus de Milo apparaît comme une évocation du génie grec. Les madones déjà vivantes de Raphaël reposent des froides vierges de marbre couchées sur les sépulcres chrétiens. Murillo, Rubens, Watteau, vos personnages si différents, nerveux, hâlés, épanouis, débordant de chair, roses et pomponnés font revivre les siècles écoulés. Qu’on déboulonne une deuxième fois la colonne Vendôme monument élevé à la gloire du crime ; qu’on jette bas les statues de Louis XIV, de Henri IV, ce renégat royal, et de Gambetta, ce renégat bourgeois, mais qu’on respecte dans le Louvre le musée de l’art international.

Il n’est meilleur terrain pour faire germer et développer l’art qu’une société libre, entièrement libre. Tous les tyrans de génie qui, sous prétexte d’encourager les talents, ont pensionné leurs flatteurs aux frais des peuples, n’ont fait que fausser l’esprit, couper les ailes à l’inspiration, rapetisser tout à leur goût personnel.

L’art grec n’avait pas attendu Périclès. Quelle différence entre les œuvres d’Eschyle et celles des poéticules de l’époque démétrienne et de la domination romaine, entre les Philippiques de Démosthènes et les harangues des rhéteurs enseignant à prix d’or l’éloquence selon les règles ! À l’Agora, on parle une autre langue : tout est subtilisé, quintessencié, maniéré ; on sent que la liberté n’enflamme plus les cœurs des petits-fils de Thrasybule.

Partout où règne la servitude, l’inspiration fait défaut, le génie se tarit. Les meilleures odes d’Horace, ne sont pas celles où il célèbre Auguste et Mécène [43] ; l’Énéide, monument de flagornerie élevé à la gloire de la maison de César, ne vaut pas les Géorgiques qui chantent l’impérissable nature et, peut-être, Virgile s’en rendit-il compte, lorsqu’à sa mort, il ordonna de brûler son œuvre. De tous, le plus grand est peut-être le plébéien Plaute, qui anime d’un souffle de vie ses personnages : marchands, parasites, esclaves, courtisanes [44].

Du reste, les Latins n’eurent guère qu’un art d’importation ; chez eux, le culte exclusif de la force tua le culte de l’esprit. On sait les vers du poète :

Græcia capta ferum victorem cepit et artes

Intulit agresti Latio [45].

Après Auguste, il n’y eut plus à Rome que des professeurs grecs enseignant la routine et les règles qu’ils avaient apprises. Ce fut un malheur ; ils créèrent un peuple de copistes qui se croyaient des écrivains et de bavards qui se croyaient des orateurs.

Quelques historiens indignés, Tacite, Suétone ; deux poètes pamphlétaires ; puis, la pourriture du bas-empire, l’effondrement irrémédiable : personne n’ose ramasser le fouet de Juvénal. Plus rien, sauf quelques passages de Tertullien et d’Origène, qui ont encore la flamme de l’apostolat ; aussi, combien ces champions du christianisme encore naissant sont-ils supérieurs à leurs successeurs déjà gangrenés, les disputeurs bavards des conciles, les moines fanatiques et ignorants !

Au moyen-âge, il fut défendu de penser : tout art fut réduit à l’architecture religieuse.

Mais des commotions politiques commencent à faire chanceler la tyrannie féodale et voici une littérature qui se forme : chroniques, romans, poésies.

Secouant le joug du latin, Dante ose écrire dans sa langue. Les idées théologiques du proscrit républicain font sourire aujourd’hui ; mais la forme de l’œuvre reste et elle est bien supérieure aux fadasseries des poètes courtisans d’un Léon X ou d’un Alphonse d’Este.

Et Villon, le gamin frondeur et voleur, Rabelais, le curé anarchiste, combien ne sont-ils pas au-dessus d’un Boileau ?

La Réforme et la Renaissance font à l’Europe une vie nouvelle. Des républiques italiennes débordent des légions de glorieux artistes qui traitent d’égal à égal avec les rois, les empereurs et les papes.

Dans les libres communes des Flandres, à l’abri des brutalités féodales, des peintres audacieux osent reproduire la vie telle qu’elle est. Plus de ces madones chlorotiques, de ces archanges anémiés ! place au sang plébéien, aux chairs roses et vivantes de Rubens et de Rembrandt.

Richelieu se piquait de protéger les arts et il ne put souffrir un Corneille. Les vers enflammés du vieux poète sonnaient aux oreilles du cardinal comme une évocation de la république romaine dangereuse pour la foi monarchique. L’Académie lui plaisait mieux avec son cortège de nullités officielles : Conrard, Chapelain, Desmarets, Boisrobert.

Louis XIV voulut renforcer sa cour d’une basse-cour : les hommes de plume furent pensionnés presque à l’égal des valets de chambre. Tandis que le bon Lafontaine, vivant prudemment loin du Roi-Soleil mettait dans la bouche des animaux ce qu’un homme n’eût pas osé dire : Notre ennemi, c’est notre maître, et que Molière philosophe mélancolique et railleur, trouvait l’homme avec ses vices et ses ridicules, là où l’harmonieux Racine ne voyait que des courtisans de Versailles, transformés en Grecs et en Romains, un pédant chagrin, Despréaux, qui eût pu se contenter d’être un bon critique, crut devoir formuler les règles de l’art d’écrire.

Se figure-t-on une chose aussi intangible que la pensée, aussi subtile que l’inspiration, soumise à des règles, chargée de chaînes ! Défense de voler de ses propres ailes : arrière les adjectifs vulgaires et les mots roturiers : place au style noble ! Arrière l’imagination, l’audace, le caprice : place à l’unité d’action, de temps et de lieu. Faites amende honorable, Arioste, Camoëns, Hercilla ! cache-toi, Shakespeare, qui t’imagines qu’il est permis d’avoir du génie en dépit des législateurs de l’art ! Mais, qui daigne s’occuper de Shakespeare ? Et Valmiki, sait-on s’il a écrit le Ramayanâ ?

Le propre du génie, c’est de s’élever d’un coup d’aile au-dessus de toutes les règles ; les aristarques ont engendré la foule des misérables copistes.

Après la mort du Grand Roi, il y eut en France une détente : tout le monde voulant vivre, on eut presque le droit de penser ; l’idée commença à se dégager de la forme ; on interrogea moins les maîtres et davantage la nature. Résultat : Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot.

Sous Napoléon Ier, il y eut pour la parole un bâillon et pour la pensée un éteignoir. Les poètes ne pouvaient que célébrer sur commande les lauriers de Bellone ; les élèves de David peignaient des Romains : beaux-arts, littérature, poésie, tout fut guindé, contrefait, atroce.

La Restauration remit un peu d’ombre sur l’ombre : le père Loriquet écrivit l’histoire et Cuvier se chargea de marier la science et la Bible. Un seul homme, Courrier, fouetté par l’indignation, s’éleva dans le pamphlet à l’éloquence de Juvénal.

Mais le xixe siècle rompt ses lisières : on arrive à 1830. De toutes parts, déborde le besoin de liberté : guidée par un poète de génie, une pléiade de beaux talents part en guerre contre les classiques : « À bas Despréaux ! à bas ce polisson de Racine ! à l’eau les académiciens ! » Et les Gautier, les Banville, les Musset, les Barbey d’Aurevilly, les Méry, les Sandeau, les Dumas brillent tout d’un coup dans le roman, dans la critique, dans le théâtre, renversant les vieilles idoles, traçant des voies nouvelles, pendant que les écrivains socialistes formulent avec chaleur la critique de la vieille société et que, révolutionnaire malgré lui, Henri Heine, ce Prussien si français et si parisien, crible des traits de son esprit mordant les politiciens de France, les chauvins d’Allemagne et salue le communisme [46].

Le 2 décembre marqua un recul : Napoléon III, en bon tyran, proscrit la pensée. Sous son règne, le roman est nul, — Montépin remplace Balzac, — le journal est au-dessous de rien, le théâtre tourne à la féerie et aux exhibitions de chair. Mais quel est ce refrain d’opérette qui arrive ? Aux applaudissements de spectateurs couronnés, deux hommes, révolutionnaires à leur façon, bafouent sur des airs d’Offenbach les rois et les dieux. Laissez clamer les rigoristes, cette folie réveillera le bon sens ; l’esprit revient par le rire et, avec l’esprit, la dignité : la satire va devenir pamphlet. Dans les dernières années de l’empire, la révolte souffle partout : elle se traduit par le pinceau, par le crayon, par la plume ; Rochefort allume sa Lanterne, vingt journaux criblent le pouvoir de leurs fines attaques.

Enfin, l’empire est à terre ! à terre la censure et les tribunaux ! l’art va être libre… non, pas encore : ce n’est la vraie révolution, les hommes seuls ont changé. Mais n’importe, une bouffée d’air frais passe sur les fronts alourdis. Malgré la chute de la Commune, de la Commune qui compta tant de beaux talents : le peintre Courbet, le poète Vermersch, le chansonnier Pottier, le réaliste Vallès, le romantique Pyat, le sincère Vermorel, l’élégant Grousset ; malgré la répression, l’état de siège, le retour offensif de la littérature vénale, on se détache des vieilles idoles. On commente Darwin, on lit Büchner, on délaisse les froids rabâchages, on cherche l’art dans la vie et la science dans l’observation. Zola et les naturalistes livrent une guerre à mort aux romantiques : sous leurs coups, la vieille ferblanterie vole en éclats. Démolisseurs avant tout, ils manient la plume brutalement, comme une massue : on sent qu’on n’est encore qu’à une époque de transition.

La liberté seule peut permettre à l’art d’atteindre tout son développement, aux connaissances de se vulgariser dans les masses. Demain, l’art devenu vraiment populaire et accessible à tous, brillera plus radieux que jamais.

Certes, au début de la révolution sociale, la satisfaction des besoins vitaux, si longtemps inassouvis, primera toutes les aspirations esthétiques. Il faudra assurer le pain, le logement, pourvoir à l’avenir et consolider l’œuvre accomplie, avant de songer aux brillantes superfluités ; mais, attendez un peu, et ces superfluités seront devenues un besoin. Les prolétaires, sevrés jusqu’ici de toutes distractions intellectuelles, condamnés au cabaret parce que l’art n’a pas été mis à leur portée, une fois devenus de bêtes de somme des créatures pensantes, ne resteront pas en retard sur les bourgeois [47].

Il en est de même pour les sciences. Qu’on n’argue pas de quelques princes philosophes tenant en laisse des savants dans leur ménagerie : découplés, ces savants eussent peut-être été plus redoutables. Faut-il rappeler le grand nombre des inventeurs méconnus, repoussés par la routine des corps officiels : Jacquart, Cugnot, Fulton ; les Aristarque, les Colomb, les Vésale, les Palissy et les Galilée persécutés ; les autres, comme Cuvier, achetés pour concilier ce qui est inconciliable : la science et la foi ?

L’ignorance des masses fait la force des gouvernants ; de tout temps, la grande question a été de soustraire au peuple les bribes du savoir humain. Profane qui osait jeter un coup d’œil sur la mystérieuse Nature ! Les prêtres d’Égypte et de Chaldée, les brahmanes de l’Inde ont préféré laisser perdre des trésors de connaissances plutôt que d’en faire profiter l’humanité. La science, désormais, doit être vulgarisée, car si elle demeurait l’apanage d’un petit nombre d’hommes, une aristocratie ne tarderait pas à se reformer : c’est ainsi que se sont créées la plupart des religions et des castes.

Dans une société communiste-anarchiste, la liberté de tout penser et de tout dire, la certitude de ne pas manquer du nécessaire pendant la période d’étude et d’expérimentation, la faculté de se procurer les engins spéciaux, aujourd’hui si coûteux, demain mis à la disposition de tous, feront faire aux sciences des pas de géant.

QUELQUES ANTITHÈSES

DROIT ET LOI — SUFFRAGE ET DÉLÉGATION — LIBERTÉ ET IDENTITÉ — INITIATIVE ET AUTORITÉ

Rien n’est plus fréquent que de voir la masse, jugeant sur l’apparence, confondre des idées en réalité fort contradictoires.

Ainsi droit est négation de loi. Le premier vient de la nature ; la seconde du caprice d’un maître. Le droit, résultant des rapports et de la manière d’être des individus, est imprescriptible et inaliénable, il est inhérent à l’humanité : dans mille ans, comme aujourd’hui, comme jadis, tous les hommes auront le droit de vivre et d’être libres ; chez les Lapons comme chez les Français, comme chez les Chinois, chacun, en dépit des lois plus ou moins baroques, a le droit de manger, de se vêtir et de s’abriter, et, tandis que la loi défend au malheureux vagabond d’apaiser sa faim avec les fruits de la terre et de reposer sa tête même sur le sol nu, le droit lui crie : « Mange et dors ! »

Le droit est la négation de la loi humaine par cela seul qu’il est l’affirmation de la loi naturelle.

Les lois naturelles, auxquelles nous sommes tous soumis, qui nous ont faits ce que nous sommes, ont donné à l’homme un estomac, — et il a le droit de manger ; — un cerveau, — et il a le droit de penser ; — des sens, — et il a le droit d’aimer.

Le droit est juste parce qu’il est essentiellement humain ; la loi, au contraire, est essentiellement tyrannique parce qu’elle est faite par des hommes contre d’autres hommes. Tout individu sain d’esprit connaît, sent son droit, mais les lois, souvent obscures et contradictoires, ne sont que l’expression d’une volonté despotique, que ce soit celle d’un souverain ou d’une assemblée. Tibère, Néron, Alexandre VI, Louis XIV, Bonaparte ont fait des lois ; les lois de Louis-Philippe proscrivaient les bonapartistes et les républicains ; les lois du second Empire proscrivaient les républicains et les orléanistes ; les lois de la troisième république proscrivent les princes d’Orléans et les Bonaparte. Parmi ces lois contradictoires, quelles sont les vraies, les justes, les respectables ? Affaire d’appréciation, d’opportunité !

Dans notre société criblée de lois, le droit est partout méconnu. Dans une société libre, respectueuse du droit de tous, la loi despotique doit céder la place au contrat toujours modifiable et révocable, aux décisions prises d’un commun accord.

Cela nous amène à la question du suffrage universel : est-il juste que la volonté du plus grand nombre doive l’emporter ?

Tout d’abord, remarquons qu’il est absurde de prétendre que le nombre ait quelque chose à faire avec la logique. Bien au contraire, dans la longue histoire de l’humanité, tous les progrès ont été conquis de haute lutte par des minorités. Colomb était minorité lorsqu’il affirmait l’existence d’un nouveau monde ; Galilée était minorité lorsqu’il attestait le mouvement de la terre ; Babeuf, proclamant le droit à la vie, était minorité, et les anarchistes, qui ont certainement le mot de l’avenir, sont actuellement minorité.

Le suffrage universel n’a donc rien à voir dans les questions de philosophie où de science.

Dans les questions politiques ? Ne l’a-t-on pas vu acclamer successivement la royauté, l’empire et la république ? Et, d’ailleurs, les travailleurs ne vivent pas de la politique, ils en meurent : leur rôle doit être de la supprimer.

Cependant, il est un point sur lequel le suffrage seul peut décider : c’est sur ces questions primordiales qui touchent à la vie quotidienne de tous : l’allègement du travail, la production, l’échange, la répartition des produits, la nourriture, le logement. Là, les plus simples comprennent à merveille leurs intérêts, et les intérêts de chacun devant, dans une société communiste, s’identifier aux intérêts de tous, il n’y a plus à craindre ces divisions profondes d’opinion, ces émiettements, ces intrigues qui, dans les assemblées parlementaires, empêchent toute réforme d’aboutir. D’ailleurs, il n’y a pas d’autres moyens de se rendre compte des besoins d’une société que de consulter chacun de ses membres. Dire qu’il n’y aura point parfois quelques heurts serait hasardeux, mais là, encore, le remède est dans la liberté, les mécontents ayant toute latitude de quitter les groupements dont l’esprit leur déplairait pour s’associer à des citoyens partageant leur manière de voir.

Le suffrage, c’est la liberté qu’a un citoyen de régler ses affaires dans la chose publique. Par quelle monstrueuse aberration ce suffrage a-t-il pu être confondu avec la délégation de pouvoir qui enlève aux citoyens leur souveraineté pour en investir un petit nombre d’individus ?

C’est justement au nom de sa souveraineté que le peuple doit refuser de se donner des maîtres dans la personne de soi-disants représentants qui le gouvernent à leur gré. Quelle triste comédie que d’entendre l’électeur de Bonaparte, Thiers ou Ferry dire avec orgueil : « Je suis souverain ! » Eh ! non, tu n’es qu’un pauvre esclave.

Il est impossible de définir dans ses détails ce que sera la société de demain ; elle ne se laisse entrevoir que dans ses grandes lignes. Toutefois, on peut hardiment déclarer que Chambre et Sénat disparaîtront comme disparurent les antiques parlements qui, sous la monarchie absolue, pouvaient être le palliatif mais jamais le frein de l’arbitraire royal. Les groupements et corporations constituant la commune seront en pleine vie et c’est là que s’élaboreront contrats et décisions, mesures d’intérêt général, en un mot, tout ce qui concerne la vie sociale.

Une société libre pourrait-elle être une société d’égaux ? liberté, égalité, ces deux idées ne sont-elles pas incompatibles ?

Incompatibles, oui évidemment, si, par égalité, on entend identité. Certains socialistes, poussant l’esprit de système à des limites invraisemblables, voudraient que tous, mangeant à la même table, consommassent le même nombre et la même qualité de mets, fussent habillés d’une même étoffe, logés et meublés pareillement : on a peine à croire à un pareil fanatisme. Si un tel genre de vie prévalait, le spleen ne tarderait pas à s’emparer de l’humanité et le suicide à devenir le grand refuge.

Mais, par égalité, les hommes sensés ne peuvent entendre l’égalité physique, intellectuelle, et morale qui réduirait notre espèce à un seul homme tiré à des millions d’exemplaires. Ce serait la mort du progrès qu’alimentent seuls la diversité, le choc des idées et des efforts.

Par égalité, il s’agit pour les anarchistes d’égalité sociale, tous les êtres humains ayant le même droit à la jouissance de la richesse collective et le même devoir de contribuer à sa production. Il ne peut plus être question d’égalité politique, la politique disparaissant avec ses mensonges, ni d’égalité civile, les lois et les codes cessant de régir la libre humanité.

La femme n’aura plus à s’agiter pour conquérir des droits dont elle n’eût pas fait un meilleur usage que l’homme. Plus de parlements, donc point de femmes électrices et éligibles. Plus de lois, donc plus de revendications en faveur de l’égalité civile des sexes.

Un cordonnier sera autant qu’une institutrice et une couturière autant qu’un astronome, pas de différence entre ces fonctions. Point de commandants, point de commandés : ce sera la véritable harmonie basée sur la liberté individuelle et l’égalité sociale.

Cependant, beaucoup, tablant sur l’apathie actuelle des masses, redoutent que la disparition d’un gouvernement chargé de penser pour le peuple n’entraîne l’affaiblissement de l’activité humaine.

Cette activité, sans laquelle nous tomberions dans l’immobilité des vieux peuples d’Orient, se manifestera au contraire avec d’autant plus d’intensité qu’elle ne sera plus entravée par un pouvoir s’efforçant d’absorber, de concentrer toutes les forces vives de la société.

Le rôle des gouvernements n’a-t-il pas été jusqu’ici de servir non de stimulant mais de frein ?

Les individus libres jetant au vent leurs idées, se groupant par affinités, impulsant la masse, l’activité, non plus de quelques dirigeants mais de millions de citoyens, voilà la garantie que l’anarchie donnera au progrès humain [48].

L’esprit d’initiative d’un individu peut, à la vérité, se transformer insensiblement en esprit d’autorité : le correctif, le remède tout-puissant, réside justement dans l’esprit d’initiative de tous.

Grâce à cette constante émulation, l’homme croîtra en valeur sans être à même pour cela de devenir le tyran de ses semblables.

NOUVEL ORGANISME. — LES AFFINITÉS

En ce moment, le monde de la politique s’écroule, le monde du travail se crée.

Sénat, Chambre, conseils municipaux et généraux, présidence de la république, ministères, conseil d’État, tous ces rouages d’une société usée, s’arrêtent ; ils ont fait leur temps, ils ne comptent plus dans la vie publique ; si quelque chose se fait encore, c’est sans eux ou malgré eux.

Ces corps majestueux, devenus de véritables superfétations, n’ont plus de base ; ils s’effondreront au premier choc.

Quel signe des temps, quand on entend le campagnard inculte, celui qui dans son ignorance assommerait un anarchiste, appeler les ânes des ministres et les cochons des sénateurs ; quand on voit l’ouvrier des villes, tout enclin qu’il est à politicailler, poursuivre de ses lazzis les députés, les vingt-cinq francs !

La politique, vieille prostituée qui voudrait, mais ne peut, se faire passer pour vierge !

Tant que le régime des castes, aboli nominalement par la grande révolution, subsiste, la bourgeoisie étant implicitement considérée comme le centre et le cœur de la nation, les institutions bourgeoises ont leur raison d’être. Mais voilà que le prolétariat, de plus en plus nombreux et conscient, refoule à son tour la bourgeoisie comme celle-ci a refoulé la noblesse. Les institutions de la bourgeoisie ne peuvent convenir au prolétariat, elles tomberont avec la classe dont elles sont l’émanation.

Les bourgeois, qui vivent sans travailler, font des avocats, qui vendent leurs paroles et qui font des députés, les députés font des sénateurs et des ministres. Les prolétaires, qui n’ont ni temps, ni argent, ni instruction, n’entrent guère dans cet Olympe ; quand ils y entrent, c’est pour s’y corrompre.

Et cela se comprend : pris dans l’engrenage, députés, sénateurs, ministres sont obligés de subir l’impulsion qui régit leur milieu. Les voilà, malgré leurs résolutions primitives, obligés de vivre au jour le jour d’intrigues, de parlottages, de cabales de couloirs, de subordonner leurs projets à des coalitions de groupes. Les affaires sérieuses sont délaissées, abandonnées à des secrétaires, à des bureaux et, en route, tout s’arrête, se déforme [49].

Ce sont les groupements ouvriers, syndicats, corporations, qui briseront un jour la puissance de la bourgeoisie. Mais troquer un despotisme contre un autre serait une véritable duperie ; rien n’est plus oppressif que ces parvenus si humbles à leurs débuts. Remplacer l’autorité d’un parlement par celle d’un conseil syndical ne peut être l’idéal des prolétaires désireux de s’émanciper ; si ceux-ci laissent quelques délégués s’ériger en maîtres, ils sont perdus : le petit pouvoir grandira, le temps consacrera les usurpations et une hiérarchie nouvelle viendra détruire l’égalité sociale.

Dans la peau de tout Français, a-t-on dit, il y a un fonctionnaire qui sommeille. Dans la peau de combien de révoltés n’y a-t-il pas un oppresseur du lendemain ? Or il s’agit non de déplacer l’oppression, mais de la détruire.

Le groupement des efforts est nécessaire pour la lutte, il est nécessaire aussi pour assurer au lendemain le fonctionnement de la machine sociale.

Mais comment doit s’effectuer ce groupement ? — Suivant les nécessités, disent les autoritaires. Suivant les affinités, répondent les anarchistes.

Il faut se garder d’être absolu et de se payer de mots.

Les nécessités ne se violentent pas, cela est de toute évidence, mais si, sous prétexte de nécessité, les éléments les plus divers viennent s’agglomérer, on n’a qu’un je ne sais quoi hybride, sujet à des déchirements perpétuels, tiraillé dans tous les sens et incapable d’efforts.

Les groupements opérés à la diable se dissolvent rapidement ; seuls, les groupements, basés sur la communauté de but, la sympathie et l’étroite solidarisation des intérêts résistent au temps et aux obstacles.

C’est ce qui explique pourquoi l’union des révolutionnaires des différentes écoles, souhaitée pourtant par un grand nombre, a toujours été impossible, chacun voulant tirer de son côté dans le sens de ses idées et de ses préférences théoriques, tandis que l’union de certains petits groupes, fondée sur l’entente absolue et l’amitié, a toujours été inébranlable.

Certes, le bouleversement révolutionnaire amènera des coalitions disparates, des alliances singulières, mais ces coalitions et ces alliances se dissiperont avec les événements qui leur auront donné naissance et l’individu reprendra sa liberté pour s’associer à ceux dont le caractère et le genre de vie lui plairont davantage.

Le groupement corporatif est aujourd’hui une nécessité, mais il est à souhaiter qu’il ne soit que transitoire ; il porte en lui le germe d’une autorité dangereuse si on ne l’arrête à temps. L’humanité, au seuil du xxe siècle, ne peut retourner au système social du moyen-âge. Dès maintenant, les groupes ouvriers doivent prendre en main la direction de leurs affaires et n’abandonner à leurs commissions et délégations syndicales que les questions de détail et de coordination, impossibles à traiter dans des assemblées générales. Pendant la période révolutionnaire, les plus conscients auront à veiller à ce que, sous prétexte de bon ordre et de division du travail, un nouveau fonctionnarisme ne vienne pas remplacer l’ancien. Du reste, la socialisation des forces productrices aura pour effet de multiplier prodigieusement la richesse mise à la portée de tous ; dans une telle société, toute réglementation devient superflue, les associations autoritaires céderont la place aux groupements libres qui seront la base de la commune anarchiste.

DÉVELOPPEMENT DE L’HUMANITÉ

Dans le présent, l’avenir est en germe : à l’époque où la terre, à l’état de vapeur brûlante, flottait dans l’espace, elle contenait déjà tous les éléments de sa future vie géologique.

Que de phases parcourues ! de millions d’années et de siècles qui s’effacent comme une lueur au tableau noir de l’éternité !

Arrière les cosmogonies primitives ! arrière les Védas, l’Iliade, la Bible ! voici l’épopée selon Darwin, le livre de la nature et de l’humanité.

Le globe de feu s’est refroidi, les vapeurs se sont condensées, l’astre lumineux est mort, une planète s’est formée, et les vagues de flamme deviennent les flots d’un océan sans bornes.

Dans les eaux profondes, s’élaborent des organismes. Quelle est cette gelée amorphe [50] qui tremble au soleil sur le rivage ? Eh ! doucement, cette matière que vous dédaignez, c’est la première ébauche des créatures vivantes qui, de modifications en modifications aboutiront à vous, ô homme orgueilleux ! là où commence le mouvement commence aussi la vie.

Des successives combinaisons de la matière incréée, surgiront peu à peu végétaux, zoophytes, poissons, reptiles, oiseaux, mammifères. La chaîne des êtres se ramifie, s’étend et se perfectionne. Humbles lichens des premiers âges ! vous êtes parents des superbes fougères et des palmiers de la période houillère, de nos chênes et de nos sapins. Ptérodactyles, ancêtres de nos chauves-souris ! ichtyosaures, vénérables pères de nos crocodiles ! singe, précurseur de l’homme !

Eh ! oui, en dépit de la Bible qui, considérant comme étrangères les unes aux autres toutes les parties de l’univers, admet à chaque instant l’intervention d’une force créatrice faisant quelque chose avec rien, tout se passe le plus simplement du monde : tout se transforme et rien ne se crée parce que rien ne se détruit, — la mort n’est que le point de départ d’une forme nouvelle. De l’homme au ciron, du rocher à la fleur, de l’Océan au nuage, toutes les parties de l’éternelle matière se relient, sont solidaires les unes des autres.

Partout et toujours contre la force d’inertie, — force de réaction, — agit la force de mouvement, — force de progrès. Au moral, à l’intellectuel, au physiologique, comme au physique, — car, au fond tous ces mondes n’en font qu’un seul, dominé par les mêmes lois, — le même combat se livre. La réaction, c’est le sol refusant à l’arbre sa sève, l’écorce emprisonnant le bourgeon, l’animal subissant son sort avec résignation, l’homme cherchant des modèles dans le passé. Le progrès, c’est la vie, circulant partout, se communiquant du sol à la plante, faisant jaillir des vieilles prisons rompues les germinations nouvelles, aiguillonnant la créature organisée et lui donnant de nouvelles armes pour le combat de la vie ; c’est l’homme rejetant bien loin son restant d’animalité et, sans rougir de son origine, cherchant l’idéal dans la négation du passé.

Dans sa marche ascendante, le progrès décrit une immense spirale ; à chaque instant, des obstacles semblent devoir le ramener à son point de départ ; mais, après ces reculs, il acquiert une nouvelle impulsion grâce à laquelle il renverse tout ce qui semblait devoir l’enrayer.

Derniers venus et, par cela même, les plus élevés dans l’échelle des êtres, les anthropoïdes [51] ont essaimé : leur progéniture couvre toute la partie centrale de l’ancien continent. Des rivages de l’Océan Indien, des plateaux de l’Iran et du Thibet, des familles se mettent en marche dans tous les sens, et, à chaque étape de l’émigration, les sédentaires se fixent, le climat, la nourriture, les habitudes les différencient, chaque variété animale devient la souche de plusieurs variétés humaines.

En s’éloignant des forêts, les quadrumanes sont devenus peu à peu des bimanes, leur torse s’est redressé, ils marchent à demi-courbés, les genoux infléchis. Les nuits sont fraîches dans la vallée, ils s’abritent sous des monceaux de branches, ébauche de la cabane humaine. Les vivres sont rares sur la montagne, et les montagnards deviennent industrieux, chasseurs, carnivores et cannibales.

L’Inde, cette terre antique entre toutes, a conservé le souvenir de la parenté homo-simienne. Dans ses villes et dans ses temples, les singes sont accueillis comme des frères et vénérés comme des ancêtres. Et le plus grand poème de l’Inde, le Ramayanâ, consacre dans l’embrassade de Rama et du singe Hanouman l’universel lien de tous les êtres vivants.

Avec le langage articulé, l’humanité s’est élaborée. Quel est cet être noir et velu, couchant dans les cavernes et affrontant les fauves une hache de pierre à la main ? C’est l’homme préhistorique, sauvage au crâne déprimé et aux mâchoires épaisses, qui dévore crue et sanglante la chair de ceux de son espèce. C’est le règne de la violence et de la force aveugle.

La loi du combat pour la vie crée des luttes incessantes : malheur à ceux qui s’endorment ! l’adversaire, fauve ou homme, est là qui les guette. Le premier art de l’humanité naissante est l’art de faire des flèches et des haches de silex.

Un commencement de vie sociale s’ébauche : les familles se groupent, deviennent tribus, les fonctions se différencient : au mâle la guerre et la chasse, à sa compagne les soins de l’intérieur ; l’esclavage, — domestication de l’homme plus profitable que celle des animaux, — remplace le carnage et l’anthropophagie : l’exploitation humaine commence.

Avec la main-d’œuvre de l’esclavage, la culture reçoit une impulsion, le commerce se propage. La bête humaine de l’âge paléolithique [52] a disparu ; des Callots inconnus gravent sur leurs instruments de corne l’image des mammouths et des rennes.

Les habitudes sont devenues des lois et les lois, partout, consacrent l’empire de la force ; la femme sera la propriété de son mari parce qu’elle est plus faible que lui ; la même disposition subsiste chez les sauvages australiens et dans le droit romain qui nous régit encore.

La plupart des lois sont la consécration de vieilles habitudes : les habitudes du passé ne peuvent convenir à l’avenir : donc plus de lois.

Cette brute, qui nous lègue des lois, se crée et nous crée aussi une religion. Ignorant la physique comme tout le reste, elle invente un dieu par peur du tonnerre. Et des intrigants, des astucieux, des poètes font parler ce dieu, s’en emparent pour créer leur domination : origine des castes. La première idée métaphysique fut la destruction de l’égalité humaine.

Cela est si vrai que tous les grands mouvements sociaux donnant des résultats émancipateurs se matérialisent de plus en plus. Le bouddhisme et le christianisme, populaires à leur origine, se stérilisent au contact des théologiens. L’islamisme, mêlant aux élucubrations religieuses un matérialisme sensuel, soulève tout l’ancien monde et refoule le christianisme. Plus hardi que Wicleff, Jean Huss et Ziska, le chef de paysans Munzer parle tout haut d’égalité et de communisme ; complétée par lui, la Réforme est la révolution des cerveaux contre le dogme et des pauvres serfs contre les riches évêques. La révolution anglaise est la dernière où l’idée religieuse joue un rôle important ; 89 est un mouvement purement politique conduit par la société civile agissant pour son propre compte. Et, aujourd’hui plus que jamais, les nuages de la métaphysique se dissipent : la révolution sociale sera celle des estomacs vides contre les estomacs pleins.

Depuis sa naissance, l’humanité est en révolte contre elle-même, et c’est cette perpétuelle révolte qui est le plus grand facteur du progrès, — progrès chèrement acheté mais enfin progrès ! Tous ces soulèvements, ces guerres fusionnent les peuples, rompent les barrières derrière lesquelles se retranchaient les vieilles races. Mis violemment en contact, Aryas, Touraniens, Sémites, Chamites, Négritos entrent mélangés dans le grand tourbillon qui emporte l’humanité.

Après le heurt brutal, le repos se rétablit peu à peu, les forces tendent à s’équilibrer jusqu’à ce qu’une force nouvelle survienne qui changera l’ordre de choses. Dans l’Asie, fourmilière de peuples et berceau des religions, des castes naissent des races superposées : soudras et vaycias, descendants des vaincus, vous travaillerez pour entretenir dans leur superbe abondance les brahmanes et les kchatryas. Des despotes, bientôt divinisés, ont conquis vos ancêtres, il vous faut porter le joug en attendant que, dans des siècles et des siècles, le démocrate Bouddha tente d’émanciper vos descendants.

Mais, pendant que les Indiens adorent autant de dieux qu’ils eurent de tyrans, que les Perses vénèrent le soleil et les Chinois leurs dragons ; pendant que les pasteurs de Chaldée et d’Égypte fondent l’astronomie, que des Phéniciens affrontent la pleine mer pour se procurer non plus des armes de pierre mais des métaux, et que les conquérants de Ninive et d’Assur étayent sur d’épouvantables holocaustes leur puissance de rois-dieux ; pendant que des hordes de barbares mugissent aux portes du jeune monde, un peuple divinise la nature. Hardis, riants et mobiles comme les flots de cette Méditerranée au bord de laquelle ils viennent s’asseoir, les Grecs, race vivifiée par des éléments étrangers, échappent à l’atmosphère de servitude qu’on respire partout. En place de ces énormes divinités monolithiques qui attristent et qui écrasent, ils mettent des arbres, des ruisseaux, des fleurs ; les dieux que, par une aberration commune à toute l’antiquité, ils se donnent, ont, au moins, forme humaine et l’œil, fatigué par les blocs assyriens, par les monstrueuses Trimourtis indiennes aux milliers de bras et de têtes, se repose sur la Vénus de Milo et l’Apollon de Praxitèle.

À une époque où tout était barbarie ou monocratie, les Grecs firent entendre cette parole qui les rendit le premier peuple de l’antiquité : « Liberté. »

Dans la pratique, ce furent des marchands astucieux et pillards, plus jaloux de leur indépendance que respectueux de celle de leurs voisins, entretenant d’ailleurs soigneusement cette plaie que leur avaient léguée leurs pères de l’âge préhistorique : l’esclavage. Mais ils favorisèrent l’éclosion de la pensée, vivifièrent l’art en le popularisant et, à l’encontre des Latins centralisateurs, s’inspirèrent souvent de cette idée qui, mieux comprise, deviendra le mot d’ordre de l’avenir : Autonomie, Fédération. Enfin, plusieurs de leurs philosophes [53] entrevirent, sous une forme peu séduisante, il est vrai, cette solidarisation des intérêts humains : le communisme.

Le communisme s’ébauche surtout chez les barbares du nord. Le mark germanique et le clan celtique sont la forme rudimentaire d’association que nous retrouvons aujourd’hui dans le mir russe : groupement de familles apparentées, possédant en commun les terres en friche, forêts, marais, pacages et répartissant périodiquement entre elles les terres arables. La propriété n’est plus accaparée par un seul maître comme chez les patriarches sémites et les chefs de famille latins : elle est accessible à tous. Pas de malheureux réduits au désespoir par des créanciers impitoyables comme Rome : la bonne et la mauvaise fortune se font ressentir pour tous. Que la récolte soit abondante et tous sont en liesse ; qu’une irruption de la mer détruise les champs et les voici tous en route, familles, clans, tribus, entraînant des flots de barbares sur les fertiles pays du midi.

Cependant, la conquête romaine met en communication toutes ces races. La fusion de tant d’éléments divers se prépare mais elle portera un coup terrible au vieux monde. L’art grec et le luxe asiatique ont tué la simplicité primitive des Latins ; l’avidité des marchands carthaginois s’est communiquée aux enfants de Romulus. Mais voici venir le véritable ennemi, ennemi d’autant plus dangereux qu’il a débuté inaperçu. Drainant tous les espoirs de révolte, toutes les aspirations confuses, toutes les amertumes philosophiques, le christianisme passe d’Orient en Europe. Il appartenait à cette forte race juive qui avait réalisé la centralisation des dieux en un seul et qui devait, dix-huit siècles plus tard, réaliser celle des capitaux, d’abattre la puissance de Rome, cette centralisatrice politique par excellence. Prêcheurs nazaréens et disciples de Platon se coalisent contre les anciennes divinités.

En deux siècles, le christianisme s’est infiltré en Afrique, en Grèce, et Italie et a poussé des racines en Gaule. Le peuple immense des esclaves, qui avait cherché en vain son affranchissement dans la révolte, en Italie avec Spartacus, en Sicile avec Eunus et Athénion, tressaille. Ah ! que leur importent, à ceux-là, les subtilités théologiques ! les prêcheurs d’Évangile leur crient : « Égalité ! » donc Liberté ! Allons, tous debout ! et les Bagaudes chrétiens se soulèvent avec Ælianus et Amandus. Mais, que veut dire ceci ? d’autres chrétiens marchent contre eux avec César Maximien ; Maurice, Victor, Candide, Exupère et tous ceux de la légion thébéenne sont là pour les combattre ? Eh ! oui, les grands chefs du christianisme ont baisé les genoux de César, l’assurant qu’ils ne voulaient en rien compromettre son autorité : leur royaume n’est pas de ce monde. Éternelle lâcheté des novateurs qui n’osent pas aller jusqu’au bout dans la voie de la révolte ! lâcheté qui n’empêchera pas César de faire mettre à mort ces soldats chrétiens dont il se défie et qui tendent le cou docilement. Robespierre le mystique devait, lui aussi, tendre le cou en place de Révolution quinze cents ans plus tard, après avoir immolé à ses meurtriers les meilleurs amis du peuple.

Le christianisme a déjà jeté son cri désolant : « Résignation ! » cri funèbre qui retentira dans toute la nuit du moyen-âge et courbera les déshérités jusqu’au jour où une autre voix, celle de la conscience humaine, leur criera : « Révolte ! » Trahissant l’espoir des masses opprimées, il s’allie aux Césars, persécuteurs de la veille, fait la courbette aux Barbares, dominateurs de demain.

Cette rencontre du christianisme et des barbares fut un des plus grands événements historiques. Sans le christianisme, les Barbares eussent trouvé l’empire romain plus compact, plus apte à se défendre ; sans les Barbares, le christianisme, diversement interprété par les philosophes, déjà sophistiqué par la foule des docteurs et des évêques, eût périclité ou végété modestement jusqu’au jour où sa fusion avec le paganisme se serait accomplie. Mais voici que tout un monde de sauvages ignorants et crédules se précipite sur l’Europe. Et, à mesure que le danger s’approche, les Césars de baisser le ton ; les évêques chrétiens de jouer double jeu, comprenant qu’entre les deux parties, Romains et Barbares, ils auront le rôle d’arbitres, c’est-à-dire de maîtres. Et les voilà, zélés défenseurs de l’empire avec les empereurs, zélés convertisseurs avec les Barbares.

Ils arrivèrent à leurs fins : ils éliminèrent d’abord le César, poussant l’imbécile Constantin dans Byzance et s’installant solidement à Rome. Puis, ils s’attachèrent à diviser [54] politiquement les Barbares ; les ayant divisés, ils les annulèrent et fondèrent leur royaume temporel, royaume suzerain de tous les autres.

Les deux plus grands mouvements sociaux de l’antiquité, le bouddhisme et le christianisme, commencés par la révolte, continués par la philosophie, s’étaient terminés en autocratie. Mais, moins humains que les prêtres asiatiques, les pontifes romains firent peser sur l’Europe la plus détestable des tyrannies, celle des consciences.

Au milieu de tous ces événements, l’esclavage ne s’était qu’insensiblement modifié. Placés entre leurs maîtres dégénérés et les hordes barbares, les esclaves, qui étaient le nombre, eussent pu, avec un peu de vigueur, écraser complètement les premiers et arrêter les seconds ou tout au moins traiter avec eux. Moment solennel dans l’histoire et qui semble se représenter à cette heure où, entre le vieux monde latin et le monde germain, prêts à s’exterminer, se dresse le socialisme international ! Mais l’esclavage avait avachi cette multitude et, plus que l’esclavage, le christianisme, parlant sans cesse de soumission et d’humilité lui avait ôté tout ressort. Elle subit presque sans résistance le joug des conquérants. Une hideuse fusion de la barbarie gothique et de la pourriture romaine se fit dans les ténèbres du moyen-âge et, sur toute cette nuit, l’Église étendit son règne.

De l’Océan Indien à l’Océan Atlantique, toute cette grande race aryenne initiatrice du progrès humain, halète sous le talon du prêtre. Où donc s’est réfugiée la vie ? Peut-être dans ce mystérieux continent entrevu par Platon sous le nom d’Atlantide, que les Islandais découvriront au xe siècle [55] pour l’abandonner bientôt et que Colomb mettra au jour en 1492 : l’Amérique. Moins barbares que les hommes du vieux monde, les Peaux-Rouges vivent libres par tribus, se fédèrent et n’adorent que la nature. Des races intelligentes et fortes s’établissent au Mexique, au Pérou, y créent des villes, y font fleurir la civilisation, une civilisation qui n’est pas mercantile et qui coûte peu de sang. Aztèques, Mayas, Incas, hâtez-vous de vivre votre vie libre : les jours de deuil ne sont pas loin.

Car le vieux monde se remue. Le christianisme est attaqué : Mahomet a entrepris la fusion des croyances [56] ; ses disciples conquièrent l’Arabie, la Perse, l’Asie mineure, partie de l’Inde et de la Chine, tout le nord de l’Afrique et passent en Europe. Les deux religions sont aux prises. Et, pendant que, de l’Orient, il arrive toujours des fanatiques, du nord, il descend toujours des Barbares [57]. Foulés par les prêtres, par les conquérants de toutes races, les serfs, esclaves des champs, se révoltent enfin et, en France, en Germanie, dans les Flandres, les châteaux brûlent. Les habitants des cités suivent l’exemple, ils se révoltent aussi et proclament la commune. Sera-ce la délivrance ? Non, car la révolte, pour être féconde, doit être consciente et la foi a tué toute intelligence. Que d’efforts et de sang il faudra encore pour arracher aux tyrans une reconnaissance platonique des droits de l’être humain ! Mordue par les Pastoureaux, les Jacques, les bourgeois, les montagnards suisses, la féodalité a toujours bonne griffe et bonne dent. À Lyon, à Londres, à Rome, en plein cœur du catholicisme, jusqu’à la fin du xiiie siècle, on vend des hommes, sous l’œil bienveillant des chefs de l’Église qui, plus que jamais, prêchent soumission et résignation. Et bientôt, l’esclavage ne suffit plus : la viande humaine rôtit sur les bûchers.

Quel plus puissant argument à jeter à ceux qui nient l’origine animale de l’homme pour en faire un dieu déchu, que ces mutilations barbares infligées à la chair : hommes châtrés, hommes brûlés, hommes roués ! Dans les yeux des mystiques disciples de Saint-Dominique, brille la volupté du tigre qui entend craquer les os et gicler le sang. La différence est-elle plus grande du cerveau de l’anthropoïde à celui de l’homme primitif que de Torquemada à Darwin ?

L’humanité va-t-elle croupir dans son abaissement ? Va-t-elle retourner à l’animalité ? Non, car après Schwarz qui invente la poudre, Gutenberg invente l’imprimerie et Colomb découvre l’Amérique. Les idées longtemps comprimées jaillissent, des sciences inconnues s’ébauchent et, pendant que la vieille scolastique chancelle sur ses bases, des novateurs attaquent l’omnipotence du pape. Au nom de l’Évangile ? Eh ! qu’importe ! l’esprit d’examen, de critique se révèle enfin. Aujourd’hui niant le pape, demain il niera le roi et il niera Dieu.

Comme toujours, hélas ! les penseurs et les héros sont minorité. Combien de Sigismond pour un Ziska, de Borgia pour un Rabelais ! Au prix de flots de sang, de minuscules libertés sont conquises par les bourgeois des villes, mais un despotisme n’est-il destiné à disparaître que pour être remplacé par un autre ? Dans l’air vicié, on ne respire qu’oppression : pontifes, seigneurs, rois, marchands, qui se succèdent, se gonflent d’or et de pourpre aux dépens de la masse.

La masse, jadis esclave, aujourd’hui serve, différence de mots qui n’est qu’apparente [58], il faudra encore près de trois siècles pour lui donner l’émancipation… réelle ? non, nominale. À la fin du dix-septième siècle, les paysans sont encore des animaux noirâtres, maigres et velus, déchirant le sol avec leurs mains pour se nourrir de racines [59]. Et, si des pinceaux italiens et flamands multiplient des chefs-d’œuvre, si des philosophes, laissant la scolastique aux moines, créent la science par l’observation, si des écrivains expriment la pensée dans une langue claire et brillante, la masse, elle, n’a point part à tout cela.

Le coup de tonnerre de 89-92 ne résout rien pour elle. Chassés les seigneurs, arrivent les bourgeois : la domination par l’hérédité fait place à la domination par les écus, c’est-à-dire à la fraude, à l’exploitation lâche. Comme au temps des Bagaudes, comme au temps des Jacques, un peuple innombrable travaille et souffre pour entretenir dans l’abondance une poignée de parasites. Certes, des patriciens ne jettent plus en pâture aux poissons de leurs viviers des hommes vivants [60] ; des seigneurs n’attellent plus leurs vassaux à la charrue, — c’est un progrès dont peuvent jouir les philanthropes. L’ergastule n’est plus le donjon féodal ; mais, en place, se dressent le bagne, l’usine et le lupanar où s’entassent les êtres que la misère a marqués de sa griffe. La loi impersonnelle, majestueuse, souveraine partout, vulnérable nulle part, a remplacé la religion à laquelle on ne croit plus, et, comme elle, crie : « Soumission ! »

Soumission ! ah ! non ! révolte ! révolte tant qu’un homme sera chair à canon ! révolte tant qu’une femme sera chair à plaisir ! Par la révolte contre le dogme, le croyant s’est fait penseur ; par la révolte contre l’autorité, le citoyen achèvera de se faire homme. Pourquoi donc les peuples, qui ont conquis le droit de penser, ne conquerraient-ils pas le droit de vivre ?

L’Europe et l’Amérique possèdent environ trois fois plus de produits agricoles et industriels que leurs habitants n’en pourraient consommer et partout la misère chasse les travailleurs des champs dans les villes et des villes dans les pays inconnus où, sous un mirage parfois brillant, les attendent de nouvelles déceptions. L’Asie renferme d’incalculables richesses qui se perdent faute de débouchés ou sont accaparées par un petit nombre de privilégiés, tandis que, chaque année, des millions d’êtres humains se débattent dans les tortures de la faim.

Seule, la prise de possession des forces productrices et, avant tout, du sol, cette source primitive de toutes les richesses, donnera à l’humanité le bien-être, le développement physique de l’espèce, raffinement intellectuel, l’urbanité de mœurs.

Le bien-être et la liberté avaient fait des anciens Grecs une des races les mieux douées. Que l’on compare au Turc abruti par le despotisme l’Arabe indépendant, aux formes affinées, à l’esprit ouvert, propre à la fois à la poésie et au calcul.

Les sauvages communistes de Taïti et de la plupart des îles océaniennes étaient doux et hospitaliers ; les habitants de la Terre de Feu, misérables et affamés, sont farouches. Transporté sur le radeau de la Méduse, le meilleur homme du monde, au bout de six jours, optera entre le suicide ou l’anthropophagie.

L’homme, on ne saurait se lasser de le répéter, est ce qu’en fait l’ambiant dans lequel il vit : goitreux dans un pays de marais, sauvage au milieu des forêts, rêveur au bord de l’Océan.

Des différences profondes distinguent les races. Chez les septentrionaux, le caractère a quelque chose de la gravité de la nature hyperboréenne ; chez les montagnards suisses et écossais, il reflète la sérénité des lacs et des glaciers. Chez les peuples du midi, où l’air pur enivre comme une liqueur, la respiration est intense, fréquente ; l’homme absorbe la vie qui l’entoure, tend à se confondre avec la nature : aussi, est-il moins lui-même, plus mobile, plus impressionnable. De sa bouche grande ouverte, la parole s’échappe spontanément ; il devient plus loquace que l’homme du Nord qui, dans son atmosphère de brume, en face de ses paysages monotones, desserre à peine les dents pour laisser pénétrer dans ses poumons un peu d’air glacé.

Peu à peu, toutes ces différences s’atténueront : par la science, par les relations internationales, par la diffusion des idées, notre globe est en train de s’unifier. Jusqu’à ce jour, un grand obstacle au progrès a été la difficulté pour les peuples d’échanger leurs idées. Frappés de cet inconvénient, certains savants se sont arrêtés à l’idée chimérique de ressusciter une langue morte ; d’autres, poussés par l’orgueil national, luttent pour imposer au reste de l’humanité l’idiome de leur patrie ; quelques-uns, plus logiques, se sont arrêtés à l’idée de créer ce parler universel en y faisant entrer les racines des principales langues européennes, [61] invention qui, en dépit des railleries, pourra rendre d’inappréciables services mais qui, selon toute vraisemblance, demeurera toujours peu accessible aux masses. Or, pendant ce temps, s’ébauchaient trois dialectes appelés à jouer un grand rôle dans les transactions internationales et dont le développement nous montre ce que sera un jour la langue universelle.

Le sabir [62], mélange d’arabe, de français, d’espagnol, d’italien et de maltais, se parle sur toute la côte septentrionale de l’Afrique. Le pidgeon-english [63], mélange d’anglais, de portugais et de chinois, permet aux races indigènes et étrangères de communiquer entre elles d’un bout à l’autre du littoral sud de l’Asie. Le bichelamare [64], composé de mots français, anglais, espagnols, portugais et canaques, est destiné à régner définitivement sur toute l’Océanie.

Nés au contact de peuples différents, ces idiomes forment dans les pays où ils sont parlés la langue démocratique et internationale en opposition à la langue officielle des fonctionnaires. Qui sait s’ils ne sont pas destinés à se rencontrer et à fusionner pour devenir, pendant de longues années le vrai parler maritime de l’Afrique occidentale aux côtes du Pacifique ?

D’importants mouvements ethniques sont à prévoir avant peu ; la grande poussée libératrice qui se produira en Europe, à la fin de ce siècle, très vraisemblablement, jetant bas gouvernants et frontières, aura des répercussions profondes dans les autres parties du monde : souverains protégés, ambassadeurs, résidents, toute la kyrielle des parasites européens, disparaîtront, laissant, en maintes contrées, les populations, redevenues autonomes élaborer elles-mêmes les formes de leur vie sociale.

Les grands travaux exécutés à la surface de notre planète auront pour résultat d’en modifier considérablement l’aspect, les productions et même les climats. Le simple percement de l’isthme de Suez a, par l’évaporation de la mer, amené des nuages et, par suite, des pluies dans une région où, auparavant, il ne tombait pas une goutte d’eau. La dérivation des glaces qui, pendant six mois de l’année, obstruent l’embouchure du Saint-Laurent, mise plusieurs fois à l’ordre du jour, aura pour effet d’augmenter la température sur un parcours de plusieurs centaines de mille. Qui peut dire que le courant chaud du Gulf Stream ne servira pas à revivifier les côtes de l’hémisphère boréal, tandis que la création d’une mer intérieure au Sahara tempérait les chaleurs de l’Afrique centrale ? Le problème de la direction des aérostats, sinon résolu du moins bien près de l’être, réduira les explorations, aujourd’hui encore si périlleuses, à de simples promenades.

De la fusion de tous les peuples, sortira vraisemblablement, dans un nombre de siècles qu’on ne peut déterminer, une race unifiée, résumant les principaux caractères de celles qui auront servi à la constituer. Cette race, qui sera la race humaine tout simplement, différera de nous plus encore que nous ne différons de nos sauvages ancêtres de l’âge de pierre. Nul ne peut assigner des limites au progrès ; qui dit que l’humanité n’acquerra pas de nouveaux sens ?

Bien plus, on peut se demander si, dès maintenant, un sixième sens n’est pas en germe, tout au moins dans les cerveaux les plus affinés. Qu’est-ce que cette faculté de transmettre ou de recevoir la pensée sans le secours d’agents extérieurs, cette sorte de télégraphie sans fils, tour à tour exagérée par les simples, exploitée par les charlatans, raillée par les sceptiques, niée par les pontifes de la science sous le nom de magnétisme, admise aujourd’hui de tous sous le nom d’hypnotisme ? On rit du pressentiment, on admet l’intuition : jusqu’à quel point, cependant, l’intuition diffère-t-elle du pressentiment [65] ?

Tout en se défiant du merveilleux autant que des préjugés, n’est-on pas en droit d’avancer que le cerveau humain, qui se développe de plus en plus, tend à s’adapter à de nouvelles fonctions.

Nos cinq sens ne se résument-ils pas en un seul dont les autres sont dérivés : le toucher ? Qu’est-ce que la vue ? sinon le toucher par notre rétine des ondes lumineuses ; l’ouïe ? sinon le toucher par notre tympan des ondes sonores, le goût sinon le toucher par les papilles de la langue, l’odorat ? sinon le toucher par la membrane pituitaire ; — impressions transmises au cerveau par le toucher de la matière nerveuse. Aux premiers organismes, aux êtres qui occupent le bas de l’échelle zoologique, il n’a été dévolu que ce sens unique ; c’est encore celui qui s’éveille le premier chez l’enfant nouveau né.

Le progrès continue sa marche : nous voyons les races encore éparses qui composent notre humanité marcher d’un pas lent mais sûr à leur fusion et à la prise de possession du globe. Dans la vieille Europe, le groupement des peuples en trois ou quatre faisceaux distincts : latin, germain, slave et peut-être gréco-danubien, ne précédera que de peu la fédération de ces peuples aujourd’hui rivaux.

L’Amérique est mûre, peut-être plus que nous pour sa révolution sociale. Tandis que les expériences de colonisation socialiste, tentés sur divers points [66], répandent des idées et mieux que des idées, des exemples, l’arrivée d’une foule d’immigrants latins et saxons, introduit aux États-Unis et à la Plata des éléments intelligents et énergiques. La vie des forêts et des pampas développe les mœurs indépendantes ; la révolution trouvera en Amérique ses soldats les plus résolus.

Émancipés politiquement et économiquement, ces régions, dont la population dépassera alors 150 millions d’habitants, acquerront au commencement du siècle prochain une importance prédominante. Très probablement la civilisation humaine y aura son principal foyer, les nations momentanément épuisées de l’Europe étant appelées à jouer par rapport à la jeune Amérique le rôle que, par rapport à elles-mêmes, jouent les peuples de l’Asie.

Et cependant l’Asie, n’est pas morte : elle n’est qu’endormie. Ce grand réservoir de races qui a lancé successivement sur le vieux monde les Scythes, les Arabes, les Mongols et les Turcs, tient encore en réserve 500 millions d’êtres humains entassés dans la Chine, l’Indo-Chine et le Japon. Il y a là une éventualité redoutable. L’invasion de la race jaune, pour ne pas s’exercer violemment, n’en constitue pas moins un péril et si, d’ici à la fin de ce siècle, les travailleurs n’avaient repris à leurs maîtres le sol et les instruments de production pour les exploiter eux-mêmes, ils se trouveraient dépossédés de leurs maigres salaires et acculés au suicide par l’arrivée d’ouvriers chinois [67]. Contre ceux-là, la résistance est impossible : une écuelle de riz et une pincée de thé, coût total 25 centimes par jour, voilà pour leur nourriture. Pour logement, un taudis où l’on s’entasse à quinze ou vingt. Pas de superfluités : théâtre, café, livres, journaux et… pas de femmes, ils se suffisent. Pour les plus raffinés, une pipe de cet opium qui empoisonne l’individu et atrophie la race.

Contre ce danger, quel est le remède !

Prohiber l’immigration chinoise qui, après l’Amérique et l’Australie, menace l’Europe ? Outre que ce palliatif est barbare, jamais les gouvernements capitalistes ne voudront perdre une belle occasion d’écraser le prolétariat, car les envahisseurs jaunes pourront servir, non seulement à peiner dans les usines, mais aussi à fusiller le peuple. Carthage, dans l’antiquité et les républiques de marchands, au moyen-âge, n’avaient-elles pas des mercenaires plus redoutables à la plèbe insoumise qu’aux ennemis du dehors ?

Les États-Unis ont essayé de la prohibition ; n’empêche que les États de l’ouest pullulent de Chinois ; nul doute, d’ailleurs, que les richissimes bourgeois qui composent le gouvernement de l’union ne prendront à un moment donné, prétexte des grèves ouvrières pour rapporter le décret.

Le remède souverain, le seul, est dans la révolution sociale. Quand les travailleurs auront exproprié leurs patrons, ils n’auront plus à craindre la concurrence des ouvriers chinois.

« Mais, pourra-t-on dire, une fois la révolution accomplie, le contact d’une race façonnée à la servitude, ayant des mœurs et une civilisation aussi différentes des nôtres, cessera-t-il de constituer un danger ? Ne sera-t-on pas obligé d’en venir à des guerres d’extermination, de recommencer l’éternel duel de l’Europe et de l’Asie ? »

Le danger existera encore ; seulement plus facile à conjurer : l’Orient barbare trouverait pour lui résister l’Europe unie et unie précisément par la destruction des patries qui la divisent en une vingtaine de nations ennemies les unes des autres. En outre, la race jaune, sortie de sa longue léthargie, commence actuellement l’apprentissage de la civilisation. Ces ouvriers chinois, qui font aux ouvriers européens et américains une si rude concurrence, subissent et rapportent chez eux quelques idées de progrès. Les voyages, les relations internationales sont autrement efficaces que les conquêtes qui dépravent vainqueurs et vaincus.

À l’est de la Chine, se trouve un peuple de même race, les Japonais, mais jeune, vigoureux, plein de sève, doué d’affinité pour les mœurs européennes [68]. Les Japonais qui sont en quelque sorte les Français de l’Extrême-Orient, contribueront à désinfecter la vieille Asie de ses religions et de ses autocraties.

Car, il n’y a pas à s’y tromper, ce n’est que par une propagande incessante, une croisade pacifique que l’on pourra se délivrer définitivement du péril chinois en poussant la race jaune à s’affranchir. Une guerre d’extermination serait fatale aux Européens, même vainqueurs ; elle nécessiterait la reconstitution d’armées permanentes et de tout l’attirail de l’État bourgeois ; au prix de flots de sang, les Asiatiques pourraient être matés, mais alors la race blanche formerait tout entière une nouvelle bourgeoisie opprimant un immense prolétariat, car c’est ainsi, par la conquête, que naissent les castes et les révoltes. Et ce serait condamner l’humanité à de nouvelles luttes.

Outre la propagande, moyen moral, il existe une autre manière de parer à l’invasion de la race chinoise ou, du moins, de la retarder jusqu’au moment où cette race, émancipée, cessera d’être dangereuse, c’est de la faire dévier sur l’Afrique [69].

Ce continent, merveilleusement fertile, trois fois plus étendu que l’Europe et trois fois moins peuplé, contient des richesses prêtes à être exploitées. Une immigration chinoise, consciencieusement entreprise, favorisée non plus par d’ignobles trafiquants mais par des groupements sérieux et honnêtes, pénétrés d’une haute idée de civilisation, stimulerait l’activité des populations nègres et, multipliant la main d’œuvre, porterait le coup mortel à l’esclavage. Le sang ardent des Africains revivifierait la race asiatique.

Nul doute que, pendant longtemps encore, l’initiative et la direction des grands mouvements sociaux, direction non plus égoïste, non plus autoritaire, mais morale, mais fraternelle, resteront aux Ariens, représentés surtout par les éléments latins, saxons et slaves. Deux ou trois siècles de relations et de croisements sont nécessaires pour amener des races que nous n’avons pas le droit d’assassiner, à se fondre sans péril dans l’unique race humaine.

Libre, désormais, pacifiée et unie, l’humanité poursuivra sa marche vers le progrès sans limites, comme pour justifier cette fière parole d’un philosophe : « Les hommes descendent des animaux et doivent devenir des dieux. »

1897

MOYENS PRATIQUES

Une des plus grandes objections qui aient été formulées contre l’anarchie, c’est son absence de « moyens pratiques. »

— L’idée est belle, avouent maints adversaires, elle peut séduire, encore que d’aucunes fois compromise ou obscurcie par les exagérations de quelques-uns de ses adeptes ; mais elle n’est, ne peut être qu’un rêve, aussi éphémère qu’enchanteur, destiné à s’évanouir bien vite devant les froides réalités de la vie.

Traités d’utopistes par les républicains bourgeois, les socialistes parlementaires sont enchantés de pouvoir, à leur tour, décocher à d’autres cette épithète.

Il serait puéril de contester que la réalisation de l’idéal anarchiste n’est ni très aisée ni très immédiate. Si conforme soit-il aux aspirations, et aux meilleures, de l’être humain, cet idéal se heurte à trop d’obstacles : routine, ignorance, atavisme de la servitude, résistance des privilégiés, institutions sociales, pour pouvoir être mis en pratique du jour au lendemain. Tout progrès implique lutte et plus l’un est élevé plus l’autre est intense : il y a certainement beaucoup plus de facilités à transformer le premier beau parleur venu en député qu’à habituer les hommes à se passer de maîtres.

Néanmoins, il serait beaucoup plus ridicule de crier à l’impossible, à une époque qui a vu l’éclosion, la mise en pratique de tant d’impossibilités : emmagasinement de la voix dans le phonographe, photographie du mouvement, de la couleur, du son et de l’invisible même, analyse et reconnaissance des mondes distants de millions de lieues, qui demain aura sans doute trouvé le moyen de correspondre avec les habitants de ces mondes.

L’anarchie, on ne saurait trop le répéter, est non une doctrine fabriquée de toutes pièces par quelques songeurs, mais la résultante de tendances, d’aspirations, le phare brillant vers lequel, à tâtons et au milieu des obstacles, se dirige le voyageur. « C’est l’avenir de l’humanité », constatait Blanqui, déclaration d’autant plus remarquable que le vieux lutteur révolutionnaire n’était pas anarchiste.

Ce n’est pas en quelques années qu’une humanité sur laquelle pèsent, douloureux atavisme, des siècles de servitude, peut conquérir l’intégrale liberté : c’est vrai. Mais, l’histoire nous apprend, d’une part, que toute idée, éclose au sein des masses, ayant eu ses propagandistes et ses martyrs, finit par s’imposer, passer du domaine de la théorie pure dans celui de la pratique ; d’autre part, que la rapidité des progrès humains croît de plus en plus, proportionnellement aux connaissances que s’assimile l’humanité et aux moyens de perfectionnement qu’elle conquiert chaque jour.

Ce n’est pas aux propagandistes d’une idée à l’amoindrir pour la faire adopter plus vite. Les résistances du milieu, des intérêts hostiles, de la routine, etc., se chargent suffisamment de cette œuvre. Une révolution n’accomplissant jamais entièrement l’idéal de ceux qui la font, mais laissant l’accomplissement d’une partie de cet idéal aux efforts de la génération suivante — ceci est une loi historique — il est nécessaire de viser si possible plus haut même que le but pour parvenir à s’en approcher. Il en est sur ce point en sociologie révolutionnaire comme en balistique.

Ce n’est donc point par manque de lucidité, comme on l’a prétendu maintes fois, que les anarchistes proclament leur idéal dans toute sa largeur.

Toutefois, il est évident que se croiser les bras après avoir formulé leurs desiderata et attendre, enfermés dans une tour d’ivoire inaccessible aux profanes, que l’harmonie sociale se réalise toute seule, serait absurde. La fatalité de la révolution, affirmée principalement par les disciples de Karl Marx, ne l’a pas toujours été de façon heureuse. Oubliant que l’activité humaine est un facteur puissant, peut hâter, retarder ou modifier les événements en gestation, nombre de convaincus en arrivaient à se croiser les bras, figés dans un espoir messianique et éloignés de tout effort.

Ce fut contre cet état psychique très néfaste que se produisit la réaction de l’initiative individuelle, très préconisée par les théoriciens anarchistes, quoique souvent très mal appliquée.

N’avoir pas à s’emprisonner dans la routine du parlementarisme révolutionnaire — quelle antithèse que ces deux mots ! — pouvoir agir d’après sa conception sans s’attarder aux enquêtes, rapports, débats, votes, amendements d’individualités le plus souvent parfaitement étrangères aux questions traitées, c’est une force immense. C’est ce qui a permis aux militants anarchistes, au début presque isolés et sans ressources, d’arriver à des résultats remarquables. Combien de leurs journaux, par exemple, créés avec un capital de quelques francs, comme le Révolté (fondé à Genève en 1881), eussent sombré au bout de quelques mois s’ils avaient dû subordonner leur existence aux décisions d’une majorité fluctuante et dépourvue d’esprit de suite ! Il est vraisemblable aussi que les insurrections anarchistes de Benevent (1877) et de Xérès (1891), qui, bien que vaincues ont eu leurs résultats moraux, n’auraient non plus jamais pu se produire.

Suivre son idée, rechercher les hommes sûrs qui la partagent, travailler avec eux à sa réalisation, s’organiser avec eux sans peur du mot — car tout but tant soit peu complexe demande une organisation réelle — telle est la vraie méthode anarchiste, celle qui, dans le passé même, a assuré le succès aux résolus confiants en eux-mêmes. N’est-ce point grâce à son initiative individuelle que Colomb, raillé, entravé par l’immense majorité de ses contemporains, put à la fin organiser l’expédition qui lui fit découvrir un monde ? N’est-ce point ainsi que Garibaldi, honni par les bien pensants, désavoué par les modérés, abandonné par les hommes d’État, put, par ses coups d’audace, combinés avec quelques poignées de braves, arriver à réveiller l’Italie encore alourdie de son sommeil séculaire ? Il y avait, plus ou moins altérée par les idées de leur milieu et de leur temps, une forte dose d’anarchisme chez ces hommes d’initiative individuelle.

N’attendant rien, sinon des persécutions, du gouvernement qu’il combat, l’anarchiste doit agir directement sur les milieux populaires. La prochaine révolution sera avant tout, il est facile de s’en rendre compte, celle du travail contre le capital, du déshérité contre le possédant : c’est donc principalement dans les masses ouvrières et aussi parmi les parias privés même du bonheur relatif de trouver exploiteur que le propagandiste aura bonne besogne à faire. À l’atelier, au syndicat, au restaurant, dans la mansarde du pauvre, à l’asile de nuit, sous l’arche des ponts, sur la route où passe le trimardeur, il y a pour le convaincu qui rêve autre chose que la conquête d’un mandat, œuvre utile à faire : une conscience à éveiller, des droits à évoquer, des espérances, un désir de révolte et de mieux-être à faire naître.

Plus encore que les joutes oratoires ou les réunions retentissantes, la conversation intime, qui se prête à la franche discussion, aux développements, aux réfutations, est féconde en résultats. La réunion publique, surtout dans les pays latins où elle a conservé une allure quelque peu théâtrale, est propre plutôt à affirmer l’existence d’un parti, sa volonté et sa force, qu’à convaincre très sérieusement les auditeurs. Elle sert aussi à mettre en rapports mutuels les adeptes d’une même idée et, donnant un aliment à leur activité, à les retenir dans l’orbe du mouvement.

La propagande syndicale a été longtemps assez négligée : c’est là une erreur dont, actuellement, les anarchistes tendent à revenir.

Le syndicat ouvrier, comme jadis les corporations et compagnonnages, a été institué par le travailleur comme un moyen de défense. Contraint à poursuivre l’âpre lutte au jour le jour, il n’a évidemment pu s’élever à la haute conception des transformations futures : les questions de salaire doivent primer pour lui celles de philosophie et même d’une transformation sociale à laquelle il ne peut subordonner son existence présente. Obligé dans sa lutte inégale contre le patronat de s’appuyer sur tous les supports qu’il croit entrevoir ; protection des pouvoirs publics, philanthropie, coopération, il est forcément aussi modéré dans sa tactique que dans ses aspirations. Il reflète, d’ailleurs, l’état d’esprit des membres qui le composent.

Ces raisons ont jusqu’à ces dernières années détourné non seulement les anarchistes mais encore les blanquistes de la propagande et de l’action syndicales.

Il est bien évident cependant que les groupements économiques sont, dans une révolution économique, appelés à jouer un rôle prépondérant. Qu’on le veuille ou non, ils auront, lors du règlement de comptes entre le travail et le capital, un mot décisif à dire. Si on les laisse à leur timidité et à leur routine, on aura un avortement ; si les socialistes autoritaires s’en emparent comme, à l’exception des blanquistes, ils cherchent à le faire, ce sera, tout au moins jusqu’à ce qu’une réaction s’opère, le triomphe de la tyrannie étatiste, toute vie des groupes et des individus broyée sous l’hégémonie du pouvoir central ; comme l’avait prévu Bellamy dans « Looking backward, » les armées industrielles remplaceraient les armées militaires, embrigadement qui ne serait pas du goût de tout le monde. Or, bien que leur éducation intellectuelle et révolutionnaire tende chaque jour à se perfectionner, les syndicats ouvriers n’ont encore que trop de tendances à se mettre à la remorque d’un gouvernement fort : il est donc de toute nécessité pour ceux qui n’entendent pas être broyés par cette lourde machine de ne point la laisser entre des mains ennemies. C’est justement parce que les syndicats sont animés encore d’un esprit autoritaire et routinier qu’il convient d’y pénétrer pour, tout en participant à la lutte au jour le jour, élargir le cadre du groupement et y semer des germes d’idées fécondes.

Nombre d’anarchistes de la première heure, après avoir essayé de la propagande dans les syndicats, étaient tout découragés de les voir demeurer réfractaires à des idées très belles, très justes, mais souvent peu accessibles à des travailleurs incultes, préoccupés avant tout des nécessités immédiates. Ils parlaient affinités, libre entente, abolition du salariat, on leur répondait ordres du jour, collectes et prix de série. Oubliant alors que tout progrès demande un effort proportionnel et que le temps est un grand facteur, ils se retiraient, cédant la place à d’autres, moins sincères peut-être mais plus habiles et plus persistants.

Depuis un an ou deux, les anarchistes ont reconnu combien leur était nuisible ce manque de ténacité, contre lequel les plus clairvoyants n’avaient cessé de s’élever. Ils reparaissent dans les syndicats et, plus habiles qu’autrefois, ils réussissent à y prendre pied : ils en créent à côté de ceux dans lesquels l’intolérance des adversaires les empêche de se maintenir. Cette tactique si naturelle, qui gagne aux idées libertaires les vraies forces prolétariennes, a une double et heureuse influence : ramené dans les milieux ouvriers, l’anarchiste, qui s’en était parfois écarté jusqu’à l’isolement, y puise l’esprit de cohésion et d’organisation, en même temps qu’il communique à son milieu l’esprit de libre examen, d’initiative et d’autonomie.

Plus clairvoyants que certains révolutionnaires, les hommes de tête du parti clérical ne s’étaient pas trompés sur l’importance du mouvement syndical et son rôle dans un avenir certainement peu éloigné. Pour dominer la société, ils l’avaient autrefois prise entre deux couches : celle d’en haut, formée par le pape, vicaire de Dieu, les prélats, princes et hauts dignitaires de l’église ; celle d’en bas, formée par le bas clergé, les moines et les ordres mendiants ; une hiérarchie savamment étagée, des liens quelquefois invisibles, rattachaient ces deux couches l’une à l’autre, emprisonnant les masses dans un réseau formidable.

Aujourd’hui, pape, prélats, princes et hauts dignitaires de l’église ont perdu leur prestige sur les foules ; mais, d’autre part, le révoltant égoïsme de la bourgeoisie, qui voltairienne maintient une religion pour le peuple, et libérale règle les questions sociales à coups de fusil, a créé un état d’esprit dont les ultramontains croient pouvoir profiter. Tandis que quelques-uns adjurent les pouvoirs d’endiguer le mouvement révolutionnaire, d’autres plus audacieux ou plus habiles s’efforcent de faire dévier le courant qu’ils ne peuvent attaquer de front. Une révolution ne leur déplairait pas si, à un moment donné, ils pouvaient l’orienter et s’en servir, balayant les institutions de la bourgeoisie républicaine, pour revenir au passé, comme ils tentèrent de le faire à la Restauration.

Ayant perdu le pouvoir par les hauteurs d’où démocrates et francs-maçons les ont délogés, ils ne peuvent le réconquérir qu’en l’escaladant d’en bas : c’est ce qu’ils tâchent de faire. De là l’activité avec laquelle, depuis plusieurs années, les champions du socialisme chrétien ont fondé des syndicats mixtes, des cercles d’ouvriers catholiques, des coopératives à leur dévotion. À la tête de ces troupes, ils s’efforceraient au moment psychologique de la conflagration qu’ils prévoient de réorganiser la société au mieux de leurs intérêts. Et si les choses n’allaient pas jusqu’à l’extrême, ils se disent qu’entre gouvernants et gouvernés, exploiteurs et exploités, ils auront une fois de plus le rôle fructueux d’arbitres qui, au sortir de l’antiquité et pendant tout le moyen-âge, leur a assuré la domination.

La naïveté populaire est grande et, au premier moment, il n’a pas manqué de bonnes gens pour considérer, comme un témoignage d’audace et de sincérité cet avatar de cléricaux en socialistes, qui n’était qu’une profonde roublardise de l’éternel Basile. Ils oubliaient ou ignoraient, ceux-là, les enseignements de l’histoire : les persécutés devenant persécuteurs, les abbés patriotes du Tiers-État se transformant, trois ans plus tard, en fougueux Vendéens, les curés de 1848, bénisseurs d’arbres de la liberté, poussant bientôt après à l’étranglement de la république romaine et chantant un Te Deum à Louis Bonaparte au lendemain du 2 décembre.

Mais d’autres ont vu plus clair, signalé le péril, et aujourd’hui les anarchistes disputent victorieusement à leurs ennemis masqués ou non l’orientation des forces ouvrières. Ils s’inspirent, d’ailleurs, dans leur tactique au sein du groupement ouvrier de ces deux principes qui leur permettent de participer à l’action au jour le jour, si modérée soit-elle, sans cesser de poursuivre intégralement leur idéal :

Ne représenter les améliorations partielles que comme transitoires, insuffisantes et, sans s’opposer à leur application qui, mieux que tous raisonnements, convaincra les intéressés de leur inefficacité, ne cesser de montrer le vrai but : la substitution de la propriété commune au salariat ;

Dans tous les conflits entre travailleurs et capitalistes, s’adresser directement à ceux-ci, sans jamais faire intervenir les pouvoirs publics, lesquels, d’ailleurs, ne peuvent s’écarter de leur rôle historique : la défense du capital.

La propagande dans les campagnes a été longtemps négligée. Sans cesse, les paysans épuisés par l’âpre lutte contre le sol, parqués sous le ciel pur, c’est vrai, mais loin des grandes agglomérations où véhiculent les idées, nourris dans la défiance et la jalousie du travailleur des villes, écrasaient sous leur nombre toutes les tentatives généreuses de ces derniers. Chair exploitable à merci par le hobereau, le fonctionnaire et le grand propriétaire, les ruraux, masse enténébrée, longtemps n’agissant que sous l’impulsion du maire et du curé, ont, depuis la révolution, soutenu de leurs votes tous les régimes réactionnaires. De là un éloignement marqué de la démocratie bourgeoise pour les paysans : n’ayant guère de suffrages à en attendre, les républicains chercheurs de sièges législatifs négligeaient les campagnes.

Mais ceux qui évoquent la grande transformation sociale et non la conquête d’un mandat se rendent compte qu’un nouveau régime économique ne serait pas viable s’il voyait, dès son avènement, se dresser contre lui, comme autant de Vendées, la contre-révolution paysanne. Le laboureur au cerveau jusqu’ici déprimé par le dur travail de la glèbe et surtout le manque d’impressions variées, n’a, dit Michelet, qu’une idée tous les mille ans. Celle qu’il poursuit obstinément à l’heure actuelle, c’est la conquête de la terre, de cette terre que 1789 lui a donnée nominalement, mais qu’une nouvelle féodalité est en train de lui ravir.

Étant donné cet état d’esprit, on concevra que le paysan ait toujours prêté l’oreille aux calomnies qui lui représentaient les « rouges » comme des pillards avides de se partager ses dépouilles — maigres dépouilles ! Au lieu de voir son ennemi naturel là où il est, il se trouvait toujours prêt à s’incliner devant le seigneur terrien ou le satrape gouvernemental et à saisir sa fourche pour courir sus au communiste.

Peu à peu les anarchistes ont compris et ensuite expliqué à l’agriculteur propriétaire d’un maigre lopin qu’il cultive seul ou avec sa famille qu’il n’était nullement question de l’exproprier, mais au contraire d’exproprier au bénéfice de tous, petits cultivateurs et déshérités, l’oisif détenteur de la grande propriété foncière et de former de celle-ci un patrimoine commun à côté des microscopiques possessions individuelles. Ils ajoutaient que la vue des avantages résultant de la grande culture modifierait insensiblement le vieil esprit particulariste des paysans et les entraînerait à associer leurs parts, puis à les fondre dans la propriété commune.

Ainsi comprise, la nouvelle conception économique n’a plus rien qui puisse épouvanter les fils de la glèbe.

S’il n’a jusqu’à ce jour montré que de l’hostilité contre toute doctrine qui lui paraissait mettre en péril sa modeste part de biens, le paysan est, par contre, bien moins éloigné qu’on ne croit de l’idée anarchiste. N’entrevoyant guère l’État que par le percepteur et le conseil de recrutement, il nourrit une sourde animosité pour cet État qui le grève d’impositions et lui enlève ses fils.

Bien plus que les socialistes autoritaires, qui conservent le mécanisme gouvernemental, les anarchistes ont donc dans les campagnes un excellent champ d’opérations. C’est ce qu’a démontré la rapidité avec laquelle certaines brochures de vulgarisation, telles que Les travailleurs des villes aux travailleurs des campagnes ont été enlevées et aussi le succès qu’avait, dès le début, rencontré l’idée d’une fédération libertaire des ouvriers et paysans, idée malheureusement entravée dans son exécution par différentes causes, mais qui est tout entière à reprendre.

En somme, avec mille centres d’action, groupes, comités, fédérations, autonomes mais en rapport constant les uns avec les autres et n’ayant pas peur, lorsque les circonstances l’exigent, de subordonner leurs préférences personnelles à la nécessité d’une action commune, l’anarchisme est plus fort et surtout moins vulnérable que le socialisme autoritaire avec sa hiérarchie, ses mots d’ordre, ses parlements et ses ficelles rudimentaires que le gouvernement peut trancher du premier coup de sabre.

Si on joint à l’influence de tous ces petits foyers de mouvement syndical l’action des individus, la propagande écrite et orale, les journaux, brochures, livres, car la littérature anarchiste, symptôme caractéristique, s’enrichit tous les jours, tandis que la littérature socialiste demeure stationnaire, on reconnaîtra que les moyens pratiques ne manquent pas aux propagandistes de l’idée libertaire. Si, lorsque s’ouvrira la période révolutionnaire, leur influence n’est pas prédominante, du moins, elle sera assez considérable pour enrayer la tyrannie d’un nouvel État, tout en assurant le bien-être, et pour féconder l’avenir.

MYSTICISME

Nous avons constaté, dans la première partie de ce livre, que la pensée libre était appelée à l’emporter sur les religions : cependant, il n’est que juste de reconnaître que des retours offensifs du mysticisme se manifestent de temps à autre.

D’une part le désir de savoir et de savoir tout de suite entraîne des imaginations impressionnables sur un terrain qui n’est pas toujours celui du raisonnement et de l’observation. Si féconds qu’aient été depuis un siècle les résultats de la science expérimentale, ses procédés ne peuvent être ni infaillibles ni instantanés. Et alors, beaucoup, de découragement ou d’impatience, en arrivent à nier la méthode qui a cependant révélé l’histoire du globe terrestre et de ses habitants, dégagé les lois d’évolution, commencé à expliquer l’homme moral et physique, exploré les mondes planétaires, soulevé, mieux qu’en trois mille ans de raisonnements abstraits, un coin du voile qui nous enveloppe. Alors que nombre de problèmes, que l’avenir résoudra, demeurent encore indéchiffrables pour le faible cerveau humain, il est si commode de se contenter de légendes fabriquées tout d’une pièce, présentées parfois sous des apparences quasi scientifiques !

D’autre part, le sectarisme de certains savants, qui font du matérialisme une nouvelle religion étroite et fermée et non un procédé d’investigation, ne peut que choquer nombre d’esprits et les rejeter dans le spiritualisme qui, s’il ne prouve pas, affirme.

C’est ainsi que des pontifes de la science, ne comprenant pas que cette science intimement liée à révolution de l’esprit humain, est appelée à se transformer et grandir avec lui, ont nié de parti pris jusqu’à ces derniers temps tous les phénomènes nerveux et psychiques qui leur étaient présentés sous le nom de magnétisme. Au lieu de condescendre à les étudier, ils déclaraient péremptoirement qu’ils ne pouvaient se produire et que tous ceux qui s’en occupaient étaient des charlatans ou des fous. Aujourd’hui, les mêmes faits sont officiellement admis et constatés sous le nom d’hypnotisme.

Amalgamant à des bribes de science, des conceptions propres à séduire les sentimentalistes ou les amis du merveilleux, une morale certainement plus large, plus en harmonie avec les tendances modernes que la morale des vieilles religions, le spiritisme a pu un moment sembler appelé à prendre la succession du christianisme qui tombe en morceaux. L’intolérance prétentieuse de certains savants proscrivant toute étude de l’inconnu, tout comme saint Augustin et ses pareils imposaient la foi à l’absurde, le favorisait : les faits, si troublants au premier abord, pouvaient d’autant plus frapper les imaginations et passer pour surnaturels que les hommes à même de les analyser s’en écartaient avec empressement, les laissant exploiter par la tourbe des charlatans sans scrupules.

Ce n’est que tout récemment, après avoir accepté, présenté par Charcot ce qu’on repoussait autrefois présenté par Mesmer et ses continuateurs, qu’on en vint à étudier d’assez près la catalepsie, la suggestion, les altérations dont la personnalité mentale, la lucidité somnambulique, la projection de la pensée, la transformation de l’activité nerveuse en activité dynamique, simple conséquence de l’unité et de la corrélation des forces physiques, et que Rochas a baptisée du nom scientifique d’extériorisation de la motricité.

C’est grâce à l’éternelle tension de l’esprit humain vers l’inconnu que se réalisent tous les progrès. Le réveil momentané du mysticisme mérite de préoccuper ceux qui poursuivent l’œuvre d’émancipation, car l’ennemi, sans cesse à l’affût, cherche à s’en prévaloir pour obscurcir les idées nouvelles et faire perdre de vue le but véritable, mais, comme l’établit Auguste Comte, c’est le sort de toute science nouvelle de se dégager peu à peu d’un fatras métaphysique pour prendre peu à peu la voie sûre de l’expérimentation. Ce qui, très vraisemblablement restera, une fois la crise passée, de l’épidémie religiosâtre, des évocations, des esprits frappeurs, des réincarnations, de la magie noire, c’est la découverte de nouvelles lois naturelles, inhérentes à des états particuliers de la matière. Celui qui, au moyen âge, eût affirmé la possibilité d’emmagasiner la voix, de créer la communication instantanée à distance, de photographier le mouvement et l’invisible, n’aurait-il pas été qualifié d’imposteur, et sans doute torturé ? La routine humaine n’a pas encore abdiqué et sans cesse elle ressasse sa phrase bête : « Cela a toujours été, cela sera toujours. » Les clairvoyants, les chercheurs n’ont qu’à aller de l’avant, sans s’arrêter aux ricanements de monsieur Prudhomme, quelquefois déguisé en âne savant, mais aussi en se garant, autant que possible de toute glissade dans le champ, sans cesse ouvert, de la foi aveugle et de la folie.

Il est indéniable que l’éducation religieuse et l’atavisme ont entretenu chez l’homme, même chez celui qui lutte le plus énergiquement contre ces influences un grand fond de mysticisme. Pour beaucoup de socialistes et d’anarchistes, la révolution est une sorte de divinité qui doit, à un moment donné, apparaître et, par sa propre force, transformer le monde. Les commémorations de la semaine sanglante, de la mort de Blanqui, Eudes, des martyrs de Chicago, d’Auguste Vaillant ont, à maintes reprises, revêtu un caractère religieux, donné lieu dans les cimetières à des défilés avec accompagnement d’emblèmes valant tout juste ceux du catholicisme. À la suite des exécutions d’anarchistes qui marquèrent la période 1892-95, on vit même refleurir le culte des images. Enfin, croyant combattre la vieille religion, des libres-penseurs sont allés jusqu’à en instituer une nouvelle : on avait déjà les banquets gras du vendredi saint, cérémonial gastronomique à rebours du jeûne catholique, on a eu le baptême civil, qui n’est aucunement plus logique que l’autre. Il n’est pas bien sûr que les autres sacrements ne soient pas exhumés et remis en honneur par les mêmes personnes, sous une forme laïque.

Les meilleurs échappent difficilement à cette rage de pasticher les formes de la société qu’ils combattent. Au troisième siècle de l’ère chrétienne, les Bagaudes, révoltés contre l’oppression romaine, se donnent un Auguste et un César. La première république imite alternativement Londres, Rome, Sparte et Athènes ; les jacobins dégradent Jéhovah pour adorer un Être Suprême ; les athées encensent une déesse Raison ; les communards de 71 se donnent un comité de salut public, qui ne peut rien sauver.

Il y a fort à compter, certes, avec cette tendance régressive, aussi importe-t-il de la signaler chaque fois qu’elle se manifeste. Il importe surtout de démasquer les tentatives de ceux qui falsifiant les idées de rénovation, de science et de progrès voudraient jeter l’humanité dans des chemins de traverse pour la ramener à son insu en arrière de plusieurs siècles. La récente campagne, véritablement abominable, entreprise par certains jésuites de robe courte [70], absolument sceptiques dans l’intimité, pour agir sur les cerveaux impressionnables et créer dans la masse un état d’esprit analogue à celui du moyen-âge, mérite d’être signalée et combattue sans relâche. Ce n’est pas par un dogme, même matérialiste, qu’on peut réfuter leurs impostures mais par une science large, claire et précise n’écartant de parti pris aucun fait, quel qu’il soit, de son champ d’observation.

CONJECTURES — GRÈVE, BANQUEROUTE OU GUERRE

La vie des sociétés, comme celle des individus qui les composent, se passe en un duel permanent entre les idées et les mœurs, celles-là étant toujours en avance sur celles-ci.

Sentir le mal présent et désirer le mieux-être, rien de plus simple ; laisser errer son esprit à l’exploration de l’inconnu ou si l’on est d’une mentalité plus positive, déduire du présent l’avenir, entrevoir par le raisonnement et l’étude des faits les phases d’évolutions futures, cela n’implique ni des efforts ni une hardiesse extraordinaires. Il est autrement difficile de rompre en visière avec les préjugés et les intérêts ambiants pour harmoniser sa manière de vivre avec celle de penser.

De là vient le contraste frappant que présentent souvent les paroles et les actes des personnes les plus émancipées intellectuellement. « Faites ce que je dis et non ce que je fais, » pourraient répéter après Jean-Jacques Rousseau nombre de révolutionnaires.

C’est surtout dans les habitudes qu’on est la proie de l’atavisme. Tandis que des objets nouveaux font naître des impressions, et par suite des pensées nouvelles, les mœurs transmises par l’hérédité, entretenues par l’éducation, viennent ressaisir et clouer au passé celui qui, en esprit, s’en éloignait.

C’est ce qui a causé l’avortement partiel de tant de révolutions, empêché que le but atteint fût plus en rapport avec les efforts faits. Après avoir proclamé de fort belles choses, les novateurs, effrayés de se sentir inaptes à vivre dans l’idéal rêvé, retenus qu’ils étaient au passé par mille liens, s’arrêtaient à moitié chemin et se contentaient pour le surplus de phrases grandiloquentes.

D’une très belle étude publiée par Jean Grave dans les Temps Nouveaux [71] nous extrayons le passage suivant :

« La révolution n’est pas une entité dont la puissance agit par elle-même. Ce n’est pas un personnage métaphysique doué de toutes les vertus. C’est un fait qui s’accomplit sous l’impulsion d’individualités qui ne pourront opérer autour d’elles que les transformations qu’elles auront su, au préalable, déjà opérer en leur cerveau. Voilà pourquoi je concluais que les individus devraient, en leurs conceptions, en leurs actes, essayer de faire table rase des anciens préjugés dont ils ont compris l’absurdité, afin d’opérer déjà en eux, en leur petit cercle, la transformation qui doit s’opérer en l’état social. Celui qui ne sait pas se réformer lui-même, serait, du reste, toujours très mal venu à vouloir réformer les autres. »

Les anarchistes doivent donc être et sont évolutionnistes en même temps que révolutionnaires. Les partisans confiants de la transformation pacifique peuvent se cantonner dans la propagande peu périlleuse des idées qui leur sont chères ; les socialistes autoritaires, qui rêvent l’amélioration du genre humain à coups de décrets, n’ont besoin que de grouper des hommes-machines leur servant, soit par le vote soit autrement, à conquérir le pouvoir. Pour ceux qui veulent vivre et apprendre aux autres à vivre sans maîtres, il faut de toute nécessité qu’ils éveillent la conscience des foules par le raisonnement et plus encore par l’exemple, tout en guettant l’heure révolutionnaire.

Quand et dans quelles circonstances sonnera cette heure ? C’est ce qu’on ne peut prédire d’une façon positive ; peut-être cependant est-il possible de déterminer approximativement quelles catégories d’événements peuvent produire le choc attendu.

Les révolutions qui, aux différentes époques de l’histoire, ont secoué les sociétés ont été tantôt politiques, tantôt économiques, ou religieuses. Le bas-empire fut même, à plusieurs reprises, bouleversé pour des questions de moindre importance : la victoire des bleus ou des verts aux courses des cirques soulevait la foule byzantine, badaude, et imbécilement disputeuse. Les révoltes du moyen-âge, époque de foi vive et d’âpres souffrances, furent mi-sociales mi-religieuses ; la révolution anglaise, d’où naquit la puissance de la bourgeoisie puritaine, s’opéra au nom de la Bible ; la révolution française, au contraire, fut avant tout politique.

Or, il est facile de voir par l’idée dominante de tout notre siècle et les tendances populaires, parfois latentes, parfois affirmées dans des luttes de plus en plus sanglantes (1831, juin 1848, 1871) que la révolution qui, en Europe, semble appelée à clore le dix-neuvième siècle, sera, avant tout, économique. Sans doute, penseurs et idéologues, qui voient en l’homme autre chose qu’un sous-ventre, la veulent-ils intégrale, mais il est certain que la clameur des déshérités affirmant leur droit à la vie et au bien-être dominera cette fois les harangues des politiciens, les pétarades romantiques des dilettantes et même les considérations des philosophes. Les progrès de l’esprit viendront après la conquête du pain.

Un peuple ne fait de révolution que pour des besoins qu’il ressent ou des choses, sinon des idées, auxquelles il croit.

Les prolétaires de France ne croient plus du tout à la religion, croient de moins en moins à la politique et n’ont guère le temps ou la possibilité de se passionner pour des questions d’esthétique. Par contre, sous la prodigieuse poussée de l’industrialisme moderne, les problèmes économiques ont surgi tout naturellement : les serfs de l’atelier et de l’usine veulent cesser d’être chair exploitable, livrée à toutes les exigences du capitaliste, à toutes les fluctuations de l’offre et de la demande ; les sans-travail, de plus en plus évincés par les progrès du machinisme, veulent trouver un régime social qui leur garantisse la vie.

À une époque où le clergé omnipotent persuadait aux hommes que la pensée était un crime, les révoltes, lorsque l’excès de misère les faisait naître, devaient être très peu conscientes : aussi étaient-elles facilement écrasées. Du moins, les révoltes populaires, car la bourgeoisie, elle, nettement séparée du peuple dès le xiie siècle, témoignait d’autant de ténacité et d’esprit politique que d’égoïste âpreté. Albigeois, Pastoureaux et Jacques, animés d’un farouche mysticisme révolutionnaire, ne faisaient guère que promener leurs bandes dévastatrices, terribles au premier abord, bientôt dégénérées en cohues, torrent qui s’épuisait en éparpillant ses ondes de ci de là et finissait par se dessécher.

Babeuf et ses amis, à la fin du siècle dernier, donnèrent une nouvelle orientation à la poussée prolétarienne. Ils ne pouvaient résoudre le problème social ; du moins, ils posèrent quelques-uns de ses termes : bonheur commun, égalité de fait. Toutefois, ce n’était encore là qu’une minorité, élite d’avant-garde, qui cherchait sa voie à tâtons, tendant parfois à son insu à reconstituer et à étendre à la société tout entière le communisme monacal.

Durant la première moitié de ce siècle, le prolétariat, écrasé par un impitoyable industrialisme, acheva de se séparer de la bourgeoisie, sa moderne exploitrice ; mais cette séparation s’opérait encore plutôt d’instinct que par une nette conscience du but et des moyens. Le développement du machinisme cassait les bras à la classe ouvrière : « détruisons les machines ! » criaient les ouvriers, qui, menacés de mourir de faim, réclamaient comme un suprême bien la continuation de leur esclavage. La pensée ne leur venait pas qu’ils pussent revendiquer pour eux-mêmes la possession commune de cet outillage, le transformant de moyen d’oppression en moyen d’émancipation et de bien-être pour tous.

Cette idée de socialisation a enfin pris naissance dans les milieux populaires et, sous l’impulsion d’un petit nombre d’hommes plus préoccupés des problèmes économiques que des phrases à effet, la Commune de 1871, ébaucha quelques décrets en ce sens. Des ateliers, des usines, abandonnés par leurs patrons furent déclarés propriété ouvrière : décision qui devait demeurer platonique, mais qui n’en indiquait pas moins la tendance du mouvement prolétarien.

Depuis, l’idée a fait son chemin, et il n’est pas douteux que l’enjeu de la prochaine bataille entre la bourgeoisie et le peuple sera la possession du capital productif.

« Tout est à tous ! » déclarent avec Kropotkine les communistes français et italiens. « À chacun le produit intégral de son travail ! », affirment les collectivistes-anarchistes d’Espagne. Quelle que soit de ces deux formules la plus appropriée aux circonstances, il n’est pas douteux que l’une comme l’autre implique un complet renversement des bases économiques actuelles.

Comme conséquence de cette tendance, de ce mouvement d’idées, il s’est dégagé la conception de la grève générale.

La grève fut longtemps, est encore la plupart du temps une arme défensive et dérisoire. La concurrence que se font entre eux les meurt-de-faim, la possibilité pour les capitalistes de se recruter des esclaves à bas prix, en nombre illimité dans les régions les moins favorisées, et l’impossibilité pour des travailleurs sans ressources de faire durer la lutte des « bras croisés » jusqu’à ce que leurs riches exploiteurs capitulent, ont fini par montrer l’inanité de la vieille grève passive et limitée.

Mais, en même temps, germait dans les cerveaux cette idée : si tous les travailleurs peuvent s’entendre pour cesser leur tâche simultanément et revendiquer leur droit à la richesse qu’ils produisent, la vie sociale se trouvera interrompue et la bourgeoisie affolée, menacée de mourir de faim devant ses coffres-forts, sera obligée de capituler.

Il y a bien des objections à formuler à cela. D’abord l’impossibilité d’organiser une grève absolument générale, étant donné les différences de salaires, partant d’intérêts relatifs, et d’esprit de tous les syndicats ouvriers, la possibilité pour la coalition patronale de recruter dans l’immense armée des sans-travail de nouveaux esclaves et enfin ce fait que la force armée est tout entière entre les mains du gouvernement, qui ne demeurerait pas spectateur désintéressé de la lutte. Toutefois, il est certain qu’à défaut de grève générale, des grèves de plus en plus généralisées sont possibles, telles celles qui, depuis dix ans, mettent debout en Angleterre des armées de cent et deux cent mille ouvriers. La cessation de trois ou quatre grandes industries, par exemple celle des mines, de l’alimentation et des transports, entraînerait la grève d’une foule d’autres. Il est vraisemblable alors que le mouvement n’aurait pas une allure seulement passive et que, d’autre part, l’intervention obligée du gouvernement créerait une situation qui pourrait tout précipiter.

Sans donc professer une foi superstitieuse en la grève générale, il est permis de croire à l’efficacité de grèves généralisées. Ce serait peut-être le meilleur terrain pour la révolution économique et l’évolution de la grande industrie rend cette éventualité possible.

Non moins que la grève, une banqueroute colossale, un krach dans lequel s’engloutirait l’épargne de la bourgeoisie grande et petite peut mettre le feu aux poudres. La haute banque, devenue la maîtresse du monde, est à même, en une heure, par quelque prodigieux coup de bourse, de ruiner une partie des possédants, capitalistes et rentiers, en produisant par répercussion faillites, fermeture de maisons commerciales ou industrielles, chômages, misère et révoltes. L’effondrement prévu par beaucoup de certains grands établissements de crédit, dont l’encaisse métallique est notoirement inférieure à la valeur totale du papier qu’ils émettent, ne manquerait pas de produire des résultats violents, car la fraction de la bourgeoisie ruinée, menacée d’être refoulée dans les rangs du prolétariat, n’abdiquerait pas sans lutte l’indépendance et le bien-être qu’elle a connus.

À plus forte raison s’il s’agit de la débâcle financière non plus d’une banque mais de l’État lui-même, croulant sous le poids de ses charges et incapable de faire face à ses obligations.

Plus encore que la banqueroute et que la grève elle-même, il est — et en disant ceci nous exprimons une opinion personnelle — un événement qui peut, déplaçant où disloquant les forces sociales, ouvrir la voie à la révolution : c’est la guerre.

Le régime, si écrasant pour le peuple producteur et contribuable de paix armée sous lequel, depuis 1871, vivent les nations européennes, ne trompe personne. Certes, le sentiment guerrier, vestige de sauvagerie et d’animalité ancestrales, diminue à mesure que s’élève le niveau intellectuel ; d’autre part, l’universalisation du service militaire faisant entrer à la caserne une foule d’éléments instruits et raisonneurs qui, auparavant, en étaient exemptés, a contribué à montrer sous son véritable jour l’esclavage en uniforme auquel sont soumis pendant leurs plus belles années des hommes qui n’ont à défendre en réalité que la richesse de quelques privilégiés, dissimulée sous le nom prestigieux et menteur de patrie.

À part quelques officiers, professionnels assoiffés d’avancement, et quelques chauvins endurcis qui rêvent avec un orgueilleux attendrissement aux entr’égorgements futurs, on peut donc dire que la guerre n’est pas désirée. Du moins, une grande guerre qui menacerait les nations européennes dans leurs foyers mêmes, car si la mentalité humaine s’est développée considérablement, les progrès apparaissent moins appréciables au point de vue moral et, tout en détestant l’extermination à ses portes, on trouve encore fort bien d’aller, sous prétexte de civilisation, mitrailler à distance et sans danger quelques peuplades mal armées pour s’emparer de leurs territoires. Mais, qu’on le veuille ou non, les événements se déterminent, les situations ont leur issue logique et, en dépit des congrès, des Ligues pour la paix, des efforts humanitaires des philosophes et même du sentiment anti-militariste des masses travailleuses, il est probable que l’Europe verra encore le choc des masses armées.

D’une part, les budgets de la guerre et de la marine absorbent chaque année des sommes plus formidables et si la perspective de l’enjeu terrible à risquer a, jusqu’à ce jour, fait hésiter les gouvernements, ceux-ci pourront se trouver, à la fin, acculés à cette alternative : ou arrêter les frais ruineux de leur armement sans cesse renouvelé, ou s’en servir. Il n’est pas jusqu’aux petits États, comme la Suisse, la Belgique, la Hollande qui, gagnés par la contagion et préoccupés aussi du souci de faire respecter leur neutralité et de se défendre contre des annexions futures, ne soient entrés dans cette voie au bout de laquelle se trouve non plus seulement le déficit mais la banqueroute.

D’autre part, l’état politique autant que l’état social de l’Europe actuelle est éminemment instable. La Grande-Bretagne, maîtresse commerciale du monde, a derrière elle l’Irlande affamée ; la Russie, arbitre de la paix européenne, a la Pologne asservie ; l’Allemagne a l’Alsace-Lorraine ; l’Italie la question romaine, l’Autriche-Hongrie ses redoutables conflits de nationalités ; la Turquie se débat entre les révoltes de ses sujets de toutes races et la protection intermittente des grandes puissances européennes, qui ne la laissent provisoirement debout que parce qu’elles ne s’entendent pas pour la dépecer.

Il est donc très possible que la paix boiteuse dans laquelle vit l’Europe soit brusquement détruite par tel événement d’Orient déjouant les efforts de la diplomatie internationale ou par l’initiative d’une grande puissance jugeant les circonstances favorables pour lui permettre d’accabler l’adversaire qu’elle redoute.

Cette guerre peut — tout au moins dans le pays vaincu — entraîner la révolution, tout comme la révolution, éclatant la première, entraînerait vraisemblablement la guerre. Les deux événements apparaissent, du moins, inséparables l’un de l’autre. Car s’il est évident que l’Europe monarchique et capitaliste formerait une ligue internationale — oh ! ironie des mots ! — pour s’opposer à l’avènement d’un nouveau régime social (resterait à compter avec les peuples), il est non moins évident que la guerre, arrêtant net l’industrie, le commerce, les affaires, enlevant les hommes valides à la vie civile et jetant sur le pavé leurs familles par milliers produirait dans tout le pays un ébranlement profond dont il sortirait quelque chose de nouveau.

Dans ces conditions, quel pourrait être, en France, par exemple, le rôle des révolutionnaires ?

Attendre, estiment un grand nombre, qu’une défaite ait montré au peuple l’incapacité et la trahison de ses maîtres et l’amène à prendre lui-même en mains ses destinées, profitant de la dislocation des forces militaires qui eussent pu faire obstacle à son action.

Nous ne croyons pas que cette tactique soit la bonne, et l’éventualité d’une guerre nous ayant toujours paru probable, nous demandons au lecteur la permission d’ouvrir une parenthèse pour exposer en quelques lignes notre opinion personnelle.

La révolution du 4 septembre, faite à un point de vue républicain national, et celle du 18 mars, mi-patriotique mi-sociale, n’ont pas abouti, justement parce qu’en face d’une population atteinte et, à la fin épuisée, par des défaites sanglantes, se dressaient à la fois les armées française et allemande prêtes, après s’être combattues, à s’unir pour le rétablissement de l’ordre. Après avoir jeté bas l’empire, les démocrates les plus fougueux, ceux qui estimaient que l’avènement d’une commune révolutionnaire, prête à employer tous moyens, pouvait seule avoir raison de l’envahisseur, se sont sentis paralysés par la foule crédule qui leur criait : « Pas de divisions devant l’ennemi ! » Et le 18 mars, malgré la victoire du début, était aussi condamné à l’avortement final parce que, les troupes de l’ordre eussent-elles été battues, la réaction française était prête à faire appel aux baïonnettes allemandes.

Ce qui s’est passé alors se reproduirait sûrement si les révolutionnaires français, inférieurs à leur tâche, attendaient une défaite pour donner signe de vie. Il serait trop tard pour tirer parti au profit du prolétariat du désarroi gouvernemental. D’ailleurs, la défaite, bien que prédite par des écrivains militaires [72] n’est pas une certitude : c’est une possibilité. La victoire pourrait favoriser un général français qui n’hésiterait pas, alors, à violer à son profit, Monk ou Cromwell, les quelques libertés politiques péniblement conquises et à résoudre la question sociale par d’opportunes fusillades.

C’est avant la solution, dès le début du conflit que les révolutionnaires, s’ils sont autre chose que des rabâcheurs de clichés, doivent payer d’audace et montrer au peuple qu’en engageant la guerre au profit et sous la direction d’une oligarchie qui a fait ses preuves, il irait au devant de nouveaux désastres. La masse se trouvera à ce moment dans un état psychologique dont, sous peine de mort, il faudra savoir profiter. Lui prêcher au milieu de sa fièvre des théories antipatriotiques, souvent mal entendues, ne servirait à rien qu’à détourner sur les révolutionnaires les défiances et les colères. Mais patriotes sincères et internationalistes pourront fort bien et devront même se coaliser pour engager le peuple à se ressaisir. Une épuration rapide, quelques grandes mesures sociales décidées et appliquées d’emblée, un appel vibrant aux prolétariats étrangers ; en même temps, l’organisation ininterrompue de la défense, et la situation change de face : ce n’est plus la banque de Rothschild et le comptoir de Jaluzot que les déshérités défendent ; c’est leur avènement au bien-être et en même temps une idée plus haute que celle d’entr’égorgements. C’est le prélude de la révolution sociale : après, les événements ne tarderont pas à se précipiter.

La parole devra être non plus aux sectaires ou aux illuminés mais aux clairvoyants. De la décision des révolutionnaires à l’heure solennelle qui ne sonne qu’une fois dépendra la transformation de tout un monde. Autrement, s’ils mentaient à leur rôle historique, les sociétés européennes devraient, transformées en troupeaux humains à l’instar des agglomérations asiatiques, se courber pour longtemps sous le joug d’un kaiser ou d’un tzar, pendant qu’ailleurs, en Amérique, en Afrique et au Japon, de jeunes peuples s’éveilleraient au progrès humain et à la liberté.

COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF
IDÉES ET FAITS

Depuis l’époque où parut, sous forme de brochure, la première partie de ce livre, neuf années se sont écoulées. La profonde révolution, qui, alors, semblait toute proche, ne s’est pas encore réalisée : elle reste, cependant, le but vers lequel nous emportent des tendances incompressibles et la logique de l’histoire. D’ailleurs, que les impatients — et nous avons l’honneur d’être parmi ces impatients — ne s’y trompent pas : la révolution consiste beaucoup moins dans le coup de fusil — ou de dynamite — cher aux romantiques, qui n’en est, à proprement parler, que le corollaire, que dans l’effondrement d’un vieil ordre de choses. La révolution de 1789 était accomplie dans les esprits avant la prise de la Bastille : la révolution morale, prélude nécessaire à une refonte sociale, s’accomplit partiellement autour de nous.

Le progrès dans les idées n’a guère eu d’égal, depuis une dizaine d’années, que l’enlisement dans les institutions du passé. La peine de mort est jugée par tous les esprits clairvoyants, mais on conserve le bourreau ; on ne croit plus au dogme religieux, , mais on continue à subventionner le curé, le pasteur et le rabbin ; partout des voix s’élèvent contre le militarisme, et les armées permanentes subsistent ; la magistrature, jadis objet d’un respect sacro-saint, a subi les plus rudes attaques tant dans son principe que dans la personne de ses membres, et le juge d’instruction jouit toujours de son pouvoir discrétionnaire, des victimes de l’incohérence sociale sont, chaque jour, condamnées par fournées. Qui croit aujourd’hui à la légitimité de la propriété capitaliste ? Bien peu. Mais comme autrefois, le capitaliste et le propriétaire écrasent la masse serve.

Que de Bastilles restent encore à prendre !

Cette différence entre l’état moral et l’état social constitue une situation éminemment instable, d’où peut, à tout moment, surgir le choc depuis si longtemps attendu.

L’écrasement de la Commune, en 1871, avait plus fait qu’une victoire pour la propagation d’idées sociales, timides d’abord, plus impérieuses par la suite. Les prolétaires d’Europe et d’Amérique voulurent savoir pourquoi ceux de Paris avaient combattu et, lorsque les proscrits arrivèrent au milieu d’eux, un travail latent de propagande s’ébaucha.

Au lendemain de l’amnistie, commença en France un éveil révolutionnaire : des groupes et syndicats se formaient en parti ouvrier ; les blanquistes s’organisaient militairement ; à côté d’eux apparaissaient des éléments libertaires, — indépendants et anarchistes, — les uns, le plus petit nombre séduits par les théories de Bakounine, Kropotkine et Reclus, les autres impulsés, par leur tempérament ou le dégoût du sectarisme.

Car, à peine formés, ces groupements entraient déjà en antagonisme : le parti ouvrier se scindait en deux ; puis survinrent les compétitions électorales qui achevèrent de transformer des divergences de vues et de tactique en haines mortelles. Sans les élections, essayées d’abord comme moyen de protestation, puis pour se compter, puis pour conquérir les pouvoirs publics, aujourd’hui, en fin de compte, par simple intérêt personnel — on embrasse le métier de candidat comme celui de marchand de vins, en dehors de toute idée généreuse et impersonnelle — ces divergences eussent subsisté, mais sans doute avec moins d’animosité.

Enfin il fallait donner, un aliment aux groupes révolutionnaires et, une prise d’armes immédiate paraissant impossible, la lutte terre-à-terre d’expédients et de palliatifs dans les syndicats ne pouvant absorber toutes les activités, on en vint aux tentatives électorales, quitte à s’y diviser et à s’y briser : l’intérêt personnel y trouva trop bien son compte pour qu’on y renonçât ensuite.

Ces luttes intestines, d’ailleurs, se reproduisent fatalement à toute époque de fermentation sociale. La même idée n’est pas saisie identiquement par tous ses adeptes : de là conflit ; Luthériens, Zwingliens et anabaptistes du xvie siècle ; presbytériens, indépendants et niveleurs du xviie siècle ; girondins, montagnards et hébertistes du xviiie siècle sont des types, on pourrait dire éternels, s’il était quelque chose d’éternel sur notre planète, qui revivent sous d’autres noms à chaque grande convulsion de l’humanité. On peut déplorer cette loi historique : il est moins facile de l’enrayer et les appels les plus sincères adressés en faveur d’une union dans laquelle chacun sacrifierait quelque chose de ses convictions n’ont autant dire jamais de réalisation. La révolution n’est pas enrégimentable ; elle se fait avec le concours tumultueux de toutes les écoles, usant les unes après les autres.

De 1881 à 1887, il y eut en France une véritable effervescence révolutionnaire, tout au moins dans la partie active et pensante du prolétariat. Il était trop dur de renoncer aux espérances de liberté et de bien-être pour tous qu’avait fait naître l’avénement de la république : si cet idéal demeurait irréalisé, c’était sans doute parce qu’après la réaction, l’opportunisme accaparait le pouvoir, barrant la route à tout progrès politique et économique. La vraie république, la sociale, celle de tous — res publica — il fallait la conquérir par la révolution.

Il n’est pas sans intérêt de jeter un coup d’œil rétrospectif sur ces événements et, après avoir étudié succinctement l’anarchisme en tant que philosophie, d’étudier le rôle des anarchistes en tant que parti : faits et idées sont connexes, du passé se dégage l’avenir.

Les partis révolutionnaires épris de forte organisation craignirent de se briser en se risquant dans la lutte autrement qu’avec des métaphores enflammées. Cela montrait bien le défaut de la cuirasse : il eût fallu des groupements tenaces mais très plastiques : on avait une armée en bois. C’était sans doute la faute des circonstances plus que des hommes. À défaut de conceptions très larges, le grand nombre de ces militants témoignaient d’une sincérité et d’une ferveur grandes. Période bien curieuse ! on eut les « flamboyantes bannières », le « coq rouge battant des ailes », les « mitrailles de gros sous » destinées à « faire crouler la forteresse capitaliste », les « triomphes écrasants » remportés avec « l’arme vengeresse du bulletin de vote », les « protestations énergiques » par voie d’ordres du jour. À côté de cette déclamation parfois littéraire, les idées cheminaient plus vite que les faits.

La rage électorale et l’excès d’organisation des socialistes autoritaires avaient leur contre-poids dans les groupements anarchistes, mais encore n’était-ce qu’un contre-poids. Disons-le bien haut, jamais idéal plus noble ne fut proclamé à la face du vieux monde : c’était la vision superbe, lointaine mais réelle, entrevue par des penseurs à l’avant-garde du mouvement social, non le système d’un homme se croyant appelé à légiférer pour tous. Mais c’est le sort des idées nouvelles de n’apparaître à la foule qu’à travers les bouillonnements et le mirage : lorsque Bakounine, Reclus, Kropotkine, déduisant des faits sociaux l’avenir de l’humanité, parlaient autonomie, groupements par affinités, organisation spontanée, ils entrevoyaient de haut et dans toute leur largeur les mouvements des masses créant l’histoire de demain. Beaucoup qu’entraînait le tempérament seul, apprirent par cœur les mots sans pénétrer l’esprit : pour eux le groupe d’affinité se séparant après avoir accompli sa tâche fut la bande de quatre ou cinq « bons copains » se quittant et se retrouvant au hasard des réunions familiales.

Ce n’était pas tout à fait ainsi que l’entendaient les penseurs anarchistes. Lorsque Kropotkine cite comme exemples la Société de la Croix Rouge, les associations scientifiques, qui toutes se sont donné des bases et un fonctionnement très réguliers, il serait singulièrement injuste de prétendre que la conception anarchiste est ennemie née de tout mode défini de groupements. Mais, voilà : l’étroitesse des organisations existantes, chapelles et casernes, faisait naître la tendance irrésistible à l’inorganisation.

Nous avons fait ailleurs [73] cette critique, nous la renouvelons ici, croyant accomplir œuvre utile pour le triomphe de l’idée même que nous revendiquons. Que l’ennemi la combatte et cherche à la discréditer, c’est son rôle logique ; celui de ses défenseurs est de la faire comprendre et respecter.

L’impuissance des partis révolutionnaires à agir pour leur propre compte, d’une part, le besoin d’un changement mal défini chez la masse, d’autre part, créèrent le mouvement boulangiste.

Mouvement hétérogène et d’une psychologie curieuse où, à côté de démocrates convaincus et désintéressés, se rencontrèrent les pires réactionnaires à l’affût de l’occasion pour revenir au passé. Quant aux pêcheurs en eau trouble, personnages prêts à abjurer toutes les opinions, à trahir tous les partis, il serait profondément injuste de les représenter comme les vrais champions du parti : les mêmes types se retrouvent aux aguets de toute agitation populaire et prêts à en tirer tout le profit personnel possible. En 1889, Fouché s’est appelé Mermeix, voilà tout.

Possédant ce que n’avaient pas les fractions révolutionnaires : l’argent et la presse, le boulangisme remua profondément les couches populaires. Beaucoup de révoltés instinctifs que rebutait l’aridité des doctrines marxistes ou la hauteur de la philosophie anarchiste, vinrent à lui.

En présence de ce nouveau facteur, imprévu, et qu’ils avaient cependant contribué à créer par leur inertie, les socialistes se divisèrent. Les uns, les blanquistes hommes d’agitation, allèrent au boulangisme, espérant en faire surgir tout au moins une république radicale s’acheminant vers une solution étatiste des problèmes économiques. Les autres, les possibilistes, s’allièrent au gouvernement pour combattre la dictature militaire qu’ils entrevoyaient : leur concours assura la victoire aux politiciens opportunistes, et l’on eut la dictature civile.

Peut-être eût-il été d’une politique machiavélique de laisser les forces en présence s’user mutuellement pour intervenir au dernier moment comme arbitres de la situation. Mais les partis révolutionnaires ont, en général, plus de fougue exubérante que de diplomatie : cela se comprend et il ne peut guère en être autrement. Si Hébert était Talleyrand, il ne serait plus Hébert. L’attitude des anarchistes, au cours de ce duel, fut très droite : Ni parlementarisme ni dictature, tel fut leur programme ; mais c’était un programme négatif : après avoir proclamé ce qu’ils ne voulaient pas, il leur fallait dire ce qu’ils réclamaient. Ils synthétisèrent leurs espérances dans ce cri : « Vive la sociale ! »

La sociale, c’est-à-dire l’avénement d’un régime de bien-être et de liberté. Le boulangisme avait fait sa plate-forme de la révision de la constitution, et c’était très logique au point de vue purement politique ; les anarchistes continuèrent à affirmer que la révision qui s’imposait était celle de la société tout entière.

Mais il ne suffisait pas de crier : « Vive la sociale ! », il fallait la faire. En 1890, le boulangisme étant aux trois quarts vaincu, au lieu de s’acharner maladroitement à écraser ses tronçons au profit du pouvoir, il n’y avait qu’à tenter un retour offensif hardi sur le terrain révolutionnaire redevenu libre. On se fût sans doute grossi d’éléments très divers ; qu’importe ! n’est-ce pas le sort de toutes les révolutions ? On donnait ainsi l’orientation au lieu de la subir, on était en tête non en queue.

Aux approches du 1er mai, il y eut un peu de vibration : la date avait été jetée dans un congrès comme celle d’une manifestation internationale des travailleurs. Qu’allait-il en sortir ? L’inconnu planait.

Les partis socialistes autoritaires, qui se montraient surtout socialistes parlementaires, craignirent de trop s’affirmer et, après avoir parlé très haut, baissèrent le ton. On vit même un des excitateurs de la veille, et non des moindres, inviter dans son journal la foule à livrer à la police ceux qui commettraient des actes de révolte.

Seuls, les anarchistes montrèrent des dispositions sinon à provoquer — le pouvaient-ils ? — du moins à accepter la lutte si les circonstances la faisaient naître. Il y eut de nombreuses arrestations à Paris, quelques échauffourées en province et ce fut tout : la révolution ne s’accomplit pas à date fixe.

Certains ultra-conservateurs, plus clairvoyants que la masse de leurs amis, avaient entrevu de près la révolution sociale et cherché le moyen de la faire avorter : Louis Veuillot laissait des successeurs. Selon la vieille tactique, ils conçurent l’idée d’y parer par une diversion ; sous le masque socialiste, ces hommes, qui rêvaient nouvelles Vendées et Satory, commencèrent une campagne très habile, bien que l’idée n’en fût pas neuve.

Leur cri de guerre fut : « Sus aux Juifs ! » Le peuple qui, depuis longtemps, englobe sous ce nom le monde peu sympathique des agioteurs et des usuriers, n’y vit pas malice et fit chorus ; des révolutionnaires même se laissèrent ébranler. Il était cependant facile de pressentir que l’objectif véritable était beaucoup moins une défense économique — les exploitations juive, chrétienne ou athée se valant — qu’un retour déguisé à l’obscurantisme passé, aux haines de races, aux guerres religieuses nécessaires pour consolider l’autorité. Une propagande soutenue en ce sens commença, en même temps que quelques ecclésiastiques, pressentant le futur rôle des groupements économiques, s’efforçaient de constituer des cercles ouvriers, des associations coopératives et des syndicats à leur dévotion.

On aurait eu ainsi, un jour, non plus le libre groupement des travailleurs émancipés moralement et matériellement, mais l’analogue des corporations du moyen-âge, massives et hiérarchisées.

Peu à peu, une réaction de l’esprit s’opérait. Certaines grossièretés de la littérature naturaliste avaient réveillé le besoin d’idéal, mais sous une forme exacerbée, maladive ; la science, dont les progrès en un siècle ont été si prodigieux, n’avait pu, cependant, tout expliquer ; en outre, grief plus justifié bien qu’imputable seulement à quelques pontifes laïques, elle s’était, par peur des retours offensifs du surnaturalisme, faite plus d’une fois sectaire, dogmatisante à rebours, niant a priori ce qui se présentait enveloppé de merveilleux, au lieu de chercher à l’élucider. On se trouva tout d’un coup en plein mysticisme : la crise aura sa fin, mais elle dure encore.

Il faut bien reconnaître que les bouleversements introduits dans la vie sociale et les mœurs par un siècle d’industrialisme à outrance ont profondément perturbé la race. On a vécu à la vapeur et les moins résistants s’y sont brûlés. Dans l’atmosphère étiolante, empuantie des usines, dans le travail automatique du bureau ou du comptoir, les corps se sont déprimés, les cerveaux ossifiés ; la science, sans cesse plus complexe, n’ayant pas encore trouvé les formules claires qui assurent son assimilation, a troublé bien des esprits. Que de malheureux, d’une intelligence et d’une intuition réelles, dont la raison naufrage faute d’avoir pu se guider au milieu des formules inintelligibles ! Autres résultats de notre régime social, la falsification générale des denrées et l’empoisonnement légalisé, dans le commerce, l’alcoolisation continue des classes travailleuses obligées de surchauffer leur pauvre carcasse en s’intoxicant pour fournir la somme de travail exigée par le patron, la propagation des maladies infectieuses par l’armée et les expéditions coloniales. Qu’on y joigne les grandes guerres de la révolution du premier et du second empire, les répressions des mouvements prolétariens, qui ont tiré des veines du peuple des flots de sang, et qu’on s’étonne encore du déséquilibre général !

Il est temps, certes, sous peine de mort pour la race, que la grande commotion amène un renouveau : on étouffe faute d’air respirable.

Cet état psychique et moral, auquel les plus forts ne pouvaient complètement échapper, a influé fortement sur le mouvement social. L’esprit enthousiaste mais désordonné des anciens Gaulois semble revivre avec, en moins, la vigueur de la barbarie et, en plus, une fièvre maladive parmi même les plus intelligents, les plus hardis de ces prolétaires livrés depuis des générations à l’anémie et à l’alcoolisme. Savoir c’est prévoir, dit-on : ignorant le passé, exécrant le présent qui les écrase, nombre d’entre eux s’acheminent en aveugles, de simple intuition, vers l’avenir, inconscients de tout ce qui les entoure, hommes et choses. Ils croient à Drumont socialiste comme d’autres à Rothschild philanthrope !

Dans ces conditions, rien n’était plus difficile que de diriger les événements au lieu de se laisser emporter par eux. Un parti ne vit pas seulement de théories mais aussi d’agitation : une action continue, bien orientée, avec plans de campagne et plate-formes était nécessaire, si l’on ne voulait choir au rang de simple secte philosophique impuissante à réaliser son idéal. Cette action, les socialistes autoritaires ne semblaient pas la vouloir ou, du moins, l’oser entreprendre ; les anarchistes, eux, ne pouvaient.

Plusieurs, cependant, essayèrent. Pendant que quelques-uns s’efforçaient de prendre pied plus solidement qu’auparavant dans la masse ouvrière et de rendre au mouvement social, menacé par la réaction mystico-religieuse son vrai caractère de marche vers l’avenir, non de retour au passé, les plus impatients, las d’attendre sans cesse, partirent en guerre, soit isolément soit à quelques-uns, et firent parler la dynamite.

Nous aborderons sans doute un jour l’étude plus détaillée du grand mouvement libertaire et des individualités qu’il fit surgir. En ces pages, il nous est impossible d’analyser scrupuleusement, comme le réclamerait la vérité historique, la psychologie d’hommes tels que Ravachol, Pauwels, Vaillant, Émile Henry, Caserio. La philosophie anarchiste avait eu à Chicago ses héros, martyrs sublimes, immaculés, en les personnes de Spies, Parsons, Engels et Fischer. Les dynamiteurs et propagandistes par le fait qui, de 1892 à 1895, terrorisèrent la bourgeoisie française, provoquant par la contagion de l’exemple des actes similaires en Italie et en Espagne, furent surtout l’incarnation de la passion révolutionnaire exacerbée et, après avoir été longtemps comprimée, cherchant une issue.

Très différents les uns des autres par la culture et la mentalité, quelques-uns sentimentalistes, d’autres raisonneurs, d’autres agissant sous l’impulsion irrésistible du tempérament, ils eurent néanmoins, cette caractéristique commune : le mépris indomptable du danger, la croyance en un idéal supérieur, la conviction que, quels que fussent leurs actes, ce n’était pas à la société gangrenée qui, plus forte qu’eux, les jugeait, qu’il appartenait de s’indigner et de parler morale.

Avec eux, les magistrats passèrent quelques mauvais moments et, plus d’une fois, ce fut le président en robe rouge qui se trouva sur la sellette.

Leur action individualiste fut-elle pratique, utile à la cause de l’affranchissement humain ? Ceci est une autre question ; on peut, certes, regretter que des hommes de pareille trempe n’aient pas pesé tous leurs actes et opéré sur un terrain où les masses déshéritées pouvaient plus facilement les suivre : au sein, d’une grande grève, par exemple, ou dans quelque manifestation contre le pouvoir. Decamps et quelques-uns de ses amis avaient, d’intuition, au 1er mai 1891, ébauché quelque chose dans ce genre, avec moins de succès que de courage, à la vérité. Sans doute, cet isolement dans l’effort n’était-il pas tout à fait la faute des hommes qui risquaient ainsi leur vie. On s’était isolé de la foule tumultueuse pour penser, édifier son idéal ; on n’avait pas encore eu le temps d’y rentrer d’une façon sérieuse.

Quelles que puissent être les opinions sur certains attentats dont les mobiles apparurent parfois avec un caractère moins net, il est incontestable que l’attitude hautaine des condamnés vis-à-vis de la mort — aucun ne défaillit — et certaines paroles vibrantes jetées à la face de la vieille société, non seulement compensèrent ce que tels de ces actes avaient pu avoir de regrettable, mais encore firent faire à la propagande libertaire, une fois la première terreur passée, un chemin immense. Le fracas de la dynamite parvint aux oreilles de beaucoup restés sourds au paisible exposé des théories et les arracha à leur torpeur. La foule, malheureusement, est encore ainsi, qu’on ne peut l’attirer qu’avec du bruit.

En somme, si les conséquences matérielles n’apparurent pas immédiatement heureuses, il en résulta une commotion, et un progrès indéniable dans les esprits.

Les défenseurs du vieil ordre de choses ont surtout flétri ces attentats au nom des « victimes innocentes ». Il serait férocement absurde de prétendre, comme l’ont avancé quelques dilettantes de l’anarchie, bien refroidis depuis la répression, qu’il n’y a pas d’innocents dans la société actuelle ; il serait bien plus conforme à la rigoureuse vérité scientifique de déclarer qu’il n’y a pas de coupables, tous les êtres étant soumis à la double loi de l’atavisme et du milieu. Mais, sans discuter à perte de vue sur cette question, comment ne pas hausser les épaules devant l’indignation hypocrite de ceux qui admettent parfaitement l’écrasement silencieux et continu des faibles, baptisé du beau nom d’ordre social ?

Cette iniquité est jugée, elle ne peut durer. L’humanité est grosse d’une révolution qui la remuera jusqu’aux entrailles, révolution aux conséquences incalculables. Émancipation de l’esprit par la liberté, émancipation du corps par l’universalisation du bien-être, c’est l’avenir de demain. En dépit des résistances de la classe privilégiée et de l’inconscience grande encore des déshérités, cet avenir s’accomplira. Vaincus momentanément sur tel point, qu’importe aux propagateurs de l’idée anarchiste ? leur champ de bataille, c’est le monde.

FIN

[1] Depuis 1888, ce petit nombre « demi-quarteron », disait-on alors, a singulièrement augmenté (1897).

[2] Bien que Saint-Simon et Fourier n’aient pas été des communistes, ils ont contribué à l’éclosion du communisme en développant puissamment l’esprit d’association, qui est l’essence même d’un communisme libertaire.

[3] Les faiseurs de systèmes, qui ont leur utilité tant qu’ils se bornent à émettre des idées sans prétendre y soumettre leurs contemporains, éclosent à toutes les époques de fermentation. Dès que les circonstances leur paraissent favorables, ils accourent, sortant de leurs poches décrets, projets de loi et plans de reconstruction sociale. En général, cependant, ils s’effarent lorsque souffle trop fort la tempête. C’est pour cela que depuis la période d’attentats anarchistes et de répressions gouvernementales 1892-95, ils ont à peu près disparu, après s’être fort agités vers l’époque où parut la première édition de ce livre ; mais cette éclipse n’est que momentanée : on les verra revenir (1897).

[4] Si nous maintenons le mot, ce n’est pas sans faire encore expressément remarquer que nous entendons par là le transfert à la société tout entière de la propriété des moyens de production et d’échange, le moyen d’assurer l’existence à tous, mais non l’assujettissement de la pensée individuelle à la pensée du plus grand nombre. Quant à la « prise au tas », préconisée par Kropotkine, c’est-à-dire à la main mise indistinctement sur les produits, nous y voyons surtout un expédient révolutionnaire pendant une lutte de quelques jours, et plus tard seulement une conséquence de la surabondance dans la production.

[5] Par exemple, l’avènement du petit commerce et de la petite bourgeoisie, favorisé par un pouvoir intelligent, au détriment à la fois des grands capitalistes et du prolétariat, reculerait la révolution en reculant la concentration des capitaux ; en effet si cette concentration se poursuit, le jour où la fortune publique sera possédée par quelques centaines d’individus (les grands capitalistes), au lieu d’être par plusieurs milliers (les petits capitalistes) le peuple sera forcé de s’insurger. De même, l’emploi d’une nouvelle force motrice supprimant le grand outillage, la simplification d’appareils compliqués et coûteux, pourraient changer l’état de l’industrie. Et, cependant, le communisme resterait le point de mire de notre évolution actuelle, parce que l’esprit d’association se développe de plus en plus.

[6] Néanmoins, un grand nombre d’indépendants, autrefois rapprochés des marxistes, ont évolué sensiblement vers l’anarchie.

[7] Depuis l’époque où ces lignes ont été écrites, le mouvement boulangiste a fractionné en deux camps le parti blanquiste. Quelques-uns de ses chefs, écœurés ou lassés, se sont retirés, les autres ont perdu de leur influence. À la vérité, restent des militants actifs mais qui semblent s’acheminer vers la révolution plutôt sous leur propre impulsion que sous la direction des anciens leaders (1897).

[8] Nous entendons ici non la Commune anarchiste idéale, mais la Commune qui naîtra au lendemain de la révolution et qui, sorte de Conseil des corporations, jouira d’une autorité dont elle sera fatalement portée à abuser si la masse des travailleurs ne prend soin de la maintenir dans ses attributions.

[9] Quoi qu’en puissent dire des écrivains comme Félix Pyat, il est évident que les Latins que n’ont pas abrutis la misère et le fanatisme ont très développé le souci de leur liberté individuelle ; leur indiscipline, si souvent critiquée, en est la preuve. Dans l’antiquité si les Germains furent plus libertaires que les Latins, c’est qu’ils étaient encore barbares ; en se civilisant, ils sont devenus plus autoritaires.

[10] Ces lignes, faut-il le rappeler, étaient écrites cinq ans avant la conclusion de l’alliance franco-russe. Pour bon nombre de réactionnaires français, le tzar est le gendarme appelé de tous leurs vœux qui pourra vaincre la révolution sociale. Mais en dehors du tzar, il y a aujourd’hui cent vingt millions de Russes, chez lesquels s’éveille la conscience humaine : la tendance des peuples est plus forte que la politique des dirigeants (1897).

[11] Commune agricole analogue à l’ancien clan celtique et au mark germanique, où la terre, considérée comme un capital inaliénable, est répartie périodiquement entre les diverses familles.

[12] Cette affirmation peut faire sourire ; les indulgents se borneront peut-être à montrer que la plupart des nihilistes en vue, ceux qui parlent dans les Congrès, maintenant que la période d’action terroriste est suspendue, se réclament de l’étiquette démocrate-socialiste. Nous leur répondrons que ce sont là tournois ayant certainement une publicité momentanée mais nullement une influence éducatrice comparable à celle de Kropotkine, et de Tolstoï lequel, en dépit de ses tendances mystiques, fait presque toujours œuvre d’anarchiste.

[13] Le bouddhisme et le christianisme, ces deux religions qui ont tant de rapports et qui, au début, ont été, sans contredit, réformatrices, ont abouti, le premier, à la momification de l’Orient, en exaltant le désir de l’anéantissement, le nirvana ; le second à l’Inquisition, au moyen âge, à la monstrueuse tyrannie des papes. Le protestantisme, progrès à sa naissance, n’a pas tardé à constituer une religion hypocrite et égoïste comme la société moderne à laquelle il convient admirablement, religion devenue plus redoutable que le catholicisme, parce que, plus jeune et en apparence moins stupide, elle a plus de vitalité.

[14] N’a-t-on pas naguère assisté à ce fait d’un haut comique, le sultan, chef de l’islamisme, priant le pape, chef du catholicisme de se réconcilier avec le prince de Bulgarie, coupable de complaisances schismatiques et de lui permettre de faire ses pâques ; et le pape se rendant à requête de son concurrent !

[15] Ce groupement arriva à comprendre presque partout, non seulement la famille immédiate formée des parents et des enfants, mais aussi des groupes apparentés (gens chez les Latins, clan chez les Celtes, mark chez les Germains, etc.)

[16] Ou internationalistes. Depuis 1888, époque à laquelle furent écrites les lignes ci-dessus, certains jésuites de robe courte, poursuivant un but facile à comprendre, se sont efforcés de faire tomber en discrédit le mot « cosmopolite » (pour discréditer ensuite l’idée) en l’appliquant tout spécialement aux loups-cerviers de la finance (1897).

[17] Le principal sinon le seul obstacle à la fédération des peuples, c’est l’existence des gouvernements même républicains. Ainsi, par suite des intérêts de la classe capitaliste et gouvernementale, les Républiques de l’Amérique latine, quoique de même race et de même langue, sont souvent en guerre les unes contre les autres. Croit-on qu’une république universelle pourra s’établir tant qu’il y aura des préjugés de patrie et des gouvernements rivaux à Washington, Paris, Londres, Berlin, Vienne Saint-Pétersbourg, Rome, Mexico ? Ces gouvernements consentiraient-ils à se dissoudre ou à se subordonner les uns aux autres pour opérer le rapprochement des nations ? Certes non, l’unité humaine, à laquelle nous marchons indiscutablement, ne s’établira donc que par la suppression des frontières et des gouvernements.

[18] Les bourgeois ont donné au mot espérance une acception épouvantable. Quand ils disent d’une jeune fille à marier qu’elle a des espérances, cela signifie que la mort de ses parents viendra bientôt l’enrichir !

[19] Le chansonnier Paul Paillette, dans les Enfants de la nature.

[20] Il ne serait même pas utile de faire cette remarque qui tombe sous le sens commun si certains timorés, cherchant une transition entre la morale bourgeoise et la morale nouvelle, n’acceptaient l’union libre qu’à la condition implicite de la rendre quoi qu’il arrive aussi indissoluble que l’union légale. Cet excès de rigorisme, qui démontre tout simplement un fonds bourgeois chez nombre de révolutionnaires, a, pendant quelque temps, produit un excès en sens inverse et on a vu d’aimables fantaisistes, doués sans doute d’un heureux tempérament, proscrire au nom d’amour libre, toute union d’un caractère continu. Cette effervescence s’est calmée depuis : en réalité, nuls autres que les deux intéressés n’ont quoi que ce soit à décider en matière de cœur et de sens (1897).

[21] Nous mentionnons le numéraire, parce que, actuellement, il est considéré comme un capital ; en réalité, il est improductif par nature et n’aura plus lieu d’exister dans une société communiste. (Voir plus loin.)

[22] Il est juste de constater que nombre de socialistes autoritaires ont modifié leurs vues à ce sujet (1897).

[23] Ne sont compris dans ce chiffre ni les propriétaires de bâtisses ni les paysans qui, ne possédant qu’un lambeau de terre insuffisant pour les faire vivre, sont les véritables non-possédants, obligés de travailler comme salariés pour le compte des vrais propriétaires.

[24] C’est le prix moyen de la journée d’un mineur.

[25] La statistique officielle montre, qu’il y a environ 3 fois plus de produits manufacturés et 2 fois 1/2 plus de produits agricoles que l’on n’en consomme. Et c’est surtout à la statistique à trancher la querelle entre communistes et collectivistes. D’ailleurs, même en n’accordant aux indications de la statistique qu’une valeur approximative, il est indéniable que, plus encore que la surabondance des produits, existe la capacité presque illimitée de production. Si prolifique soit la race humaine, il y aurait de quoi assurer la subsistance et le bien-être matériel à tous ses fils.

[26] Ceux qui firent trembler Rome avec Spartacus étaient non des esclaves façonnés à la servitude dès la naissance, mais des prisonniers barbares, récemment privés de leur liberté et bien décidés à la reconquérir.

[27] À ce genre de propriété, se rattache celle des objets auxquels est attaché un souvenir de famille ou d’amitié. Cette propriété est la seule dont on puisse raisonnablement soutenir la transmission et, en 1869, le Congrès de Bâle de l’Association internationale des Travailleurs, acceptant l’abolition de l’héritage sous toutes ses formes, en exceptait à juste raison, la forme sentimentale.

[28] La formule produire selon ses forces et consommer selon ses besoins, dont se servent les communistes-anarchistes, ne reflète cependant pas exactement leur pensée. Voulant assurer à l’homme toute son autonomie, ils doivent le laisser libre de travailler non selon son pouvoir mais selon son vouloir. Du reste, la socialisation de l’outillage devant amener logiquement la réduction des heures de travail en même temps qu’un énorme accroissement de production, peu importera que, tel jour, un individu délaisse sa tâche s’il se rattrape le lendemain ou les jours suivants. D’ailleurs comment pourrait-on déterminer exactement les forces et les besoins de chacun ? Le mieux sera encore de s’en rapporter aux individus eux-mêmes qui, certes, n’abandonneront pas le labeur parce qu’ils travailleront pour eux et non pour des parasites et n’accapareront pas les produits au delà de leurs besoins s’ils sont sûrs d’en retrouver le lendemain.

[29] Autant l’organisation imposée par un individu ou une caste est haïssable, autant l’organisation élaborée et consentie par tous est juste, logique, nécessaire.

[30] Il s’agit non de la commune politique, écrasée par l’État ou gouvernée despotiquement par un conseil municipal. La commune communiste, dont nous parlons, est l’ensemble des groupements existant sur une certaine portion de territoire : ce sera un organisme social intermédiaire entre le groupe et la fédération régionale.

[31] Mandrin fut, non un scélérat comme on le croit généralement, mais un rebelle, aimé des paysans qu’il défendait contre les gens du roi. Un autre brigand, Poulailler fut humain, poli, bienfaisant pour les pauvres auxquels il distribuait ce qu’il avait enlevé aux riches, en somme, un niveleur de fortunes, un socialiste à main armée.

[32] Tandis que la mécanique, la physique, la chimie et la chirurgie ont réalisé de véritables prodiges, la médecine est restée à peu près stationnaire. Tout porte à croire que, rompant avec la routine et s’aidant des autres sciences, elle fera, au siècle prochain, des progrès immenses. Il n’est pas téméraire d’affirmer que si, dès aujourd’hui, on peut remplacer des organes absents, entretenir artificiellement les fonctions vitales, on pourra, avec l’aide de la science, moralement et physiologiquement, refaire l’homme.

[33] Infiniment moins qu’aujourd’hui, certes, mais autoritaire en ce sens que l’élève ne peut être absolument abandonné à lui-même ; les initiatives étant éveillées, c’est au professeur à les contrôler et à les guider vers ce but qu’il connaît et que les élèves ignorent. C’est ce que semble démontrer une tentative d’enseignement sans autorité, faite à Yasnaïa Touliana (Russie), sous les auspices de Léon Tolstoï et qui a donné des résultats excellents dans certaines branches, négatifs dans d’autres.

[34] Un établissement réalisait d’aussi près que possible cet idéal : celui de Cempuis, dirigé par un novateur audacieux en même temps que pédagogue de haute valeur, Paul Robin. Une guerre ininterrompue réussit à amener le renvoi du savant éducateur. À Cempuis était réalisée la coéducation des sexes. Normale aux États-Unis, elle fut trouvée abominable en France et fut une des raisons apparentes de la mesure prise contre le chef de l’établissement. Cela prouve, une fois de plus, combien les réformes sérieuses sont difficiles, pour ne pas dire impossibles, dans le milieu actuel.

[35] Bien entendu, nous parlons ici au point de vue de la masse et non de quelques exceptions. Les richissimes bourgeois américains qui couvrent d’or les tableaux d’un Meissonnier, obéissent non à un sentiment artistique mais à un orgueil de parvenu. Ils font généralement preuve d’ignorance et de mauvais goût.

[36] Ce chapitre ayant, lors de l’apparition du premier ouvrage, suscité de vives controverses dans la presse et les groupes anarchistes, l’auteur croit devoir déclarer qu’il y a exposé des idées purement personnelles. Il considère naturellement la guerre comme une monstrueuse antithèse de l’idéal anarchiste, mais il a dû se préoccuper de la façon dont pourraient le plus efficacement se défendre les membres d’une société libertaire (1897).

[37] Plus redoutables que les luttes de peuplades primitives, mal armées, ou que les rencontres du moyen-âge entre chevaliers bardés de fer qui pouvaient à peine se blesser, mais moins meurtrières que ces chocs de races qui remplissent l’antiquité : Grecs contre Perses, Latins contre Africains, Cimbres, Teutons, Germains. Alors, le massacre accompagnait et suivait toujours le combat : de là, ces cent cinquante mille hommes tués dans une seule bataille lors de l’invasion d’Attila en Gaule. Aujourd’hui, l’éloignement des combattants, l’écartement des rangs, tendent à neutraliser l’effet des armes modernes. Il semble d’ailleurs qu’il arrive un moment psychologique où, quel que soit le nombre d’hommes hors de combat, la résistance doive être brisée.

[38] Avec la poudre sans fumée et presque sans détonation, employée aujourd’hui par presque toutes les armées européennes.

[39] La guerre qui, depuis, deux ans, se déroule à Cuba et dans laquelle trente mille insurgés, insuffisamment armés et approvisionnés tiennent en échec deux cent mille hommes de troupes régulières est la plus frappante confirmation de ce que nous avançons (1897).

[40] Nous avouons avoir eu en vue, en écrivant ce chapitre, beaucoup moins des conflits hypothétiques en l’an 2000 que d’autres luttes à plus brève échéance. La guerre européenne et la révolution sociale nous ont toujours apparu deux fatalités historiques, inséparables l’une de l’autre (1897).

[41] Ce système de défense, le plus logique, est recommandé pour les camps retranchés par le commandant Mougin et le général Brialmont.

[42] Et d’internationaliser les peuples : octrois, douanes, frontières seront, du fait, annihilés.

[43] Sauf une, l’ode « Justum ac tenacem… » où, après avoir célébré avec beaucoup d’élan l’homme qui ne fléchit devant aucun maître, il place modestement Auguste au rang des dieux.

[44] Le théâtre se développe surtout chez les peuples à tendances libertaires ; les nations croupies dans l’idolâtrie monarchique n’ont que de froides et immobiles statues.

[45] « La Grèce conquise subjugua son farouche vainqueur et introduisit les arts dans le grossier Latium. »

[46] Notamment dans la préface de Lutèce.

[47] Actuellement, la misère forçant les familles pauvres à envoyer en apprentissage leurs enfants avant l’âge où une vocation se dessine, le dégoût s’empare de ces petits sacrifiés qui gâchent le métier auquel ils sont attachés. Quel soin peut apporter à son travail l’apprenti serrurier, qui, regardant une statue ou un tableau, a senti s’éveiller en lui le goût des beaux-arts, tandis que tel autre enfant, mis à l’école de dessin, ne fera jamais qu’un artiste médiocre et eût pu faire un excellent serrurier ? Que de forces, de talents ainsi inutilisés, contrariés, perdus !

[48] Dans une telle société, il est évident que la presse aura un rôle immense à jouer. Ce sera elle qui recueillant, concentrant la pensée éparse dans les foules, servira de grand moteur. Et son action, dirigée exclusivement vers les entreprises utiles, ne sera plus à craindre puisqu’il n’y aura plus ni politique, ni numéraire, ni gouvernement. Quelle différence avec le journalisme actuel où la sincérité et le talent ne peuvent être qu’exception !

[49] Une preuve entre mille de cette impuissance, c’est la situation d’annihilement pénible même pour leurs adversaires dans laquelle se sont trouvés trois leaders socialistes considérés comme de hautes valeurs : Granger, Lafargue et Guesde. Le premier, organisateur puissant et chef du vieux parti blanquiste, se retira de la vie politique, écœuré. Le second, savant nourri, se fit ramasser d’importance par le clérical de Mun, et Guesde, l’infatigable importateur et propagandiste du marxisme en France ne parut au parlement que pour s’y faire souffler son prestige par l’ex-centre gaucher Jaurès, bel orateur sans convictions, et abdiquer la direction de son parti aux mains du radical-socialiste Millerand, chef désigné du futur cabinet socialiste (1897).

[50] Le Bathybius, considéré comme la forme primitive et la plus rudimentaire de la matière animée. C’est une masse gélatineuse de dimensions extrêmement variables. On l’a dragué dans le nord de l’Atlantique par des fonds de 4 à 8 mille mètres, mais on peut le rencontrer à la surface et nous-même avons trouvé sur le rivage d’Oubatche (nord de la Nouvelle Calédonie) un organisme protoplasmique tout à fait analogue au bathybius.

[51] Il est admis par la plupart des savants matérialistes, partisans des théories darwiniennes, que les hommes descendent, non pas des variétés de singes que nous connaissons actuellement, mais bien d’une souche de singes anthropoïdes (anthropos homme, éidos forme), d’où sont parties en se différenciant de plus en plus les espèces humaine et simienne.

[52] Paleos ancienne, lithos pierre (âge de la pierre brute). Les étapes de l’humanité antérieures aux temps historiques ont été divisées en : âge de la pierre brute, âge de la pierre polie (néolithique), âge du bronze, âge du fer.

[53] Minos, Lycurgue, Platon.

[54] Ce qui était facile ; aux rivalités de langues et de races, se joignirent les rivalités religieuses ; catholicisme, arianisme, priscillianisme, etc.

[55] L’Amérique septentrionale fut découverte par Éric le Rouge en 970. Les Islandais y formèrent quelques établissements qu’ils abandonnèrent. Il paraît que cette découverte n’était pas connue de Colomb lorsqu’il partit, en 1492, à la recherche d’un nouveau monde.

[56] La religion formulée par Mahomet dans le Coran est une fusion du christianisme, du judaïsme et même du sabéisme.

[57] Invasions des Saxons, Danois, Normands.

[58] En effet, serf vient de servus, qui veut dire esclave, condamné à servir.

[59] L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines… (La Bruyère. — Les Caractères.)

[60] Et encore ! Il y a peu de temps, des chasseurs de crocodiles, dans l’Inde, n’amorçaient-ils pas leur gibier avec des êtres humains vivants !

[61] Le volapük, langue artificielle, renferme des racines françaises, anglaises, allemandes et russes.

[62] Sabir, mot qui signifie savoir.

[63] Pidgeon, corruption du mot busines affaires. Pidgeon english veut donc dire l’anglais d’affaires.

[64] Bichelamare, langage des pêcheurs de rholoturie ou biche de mer, très abondante en Océanie.

[65] Au fond, rien de merveilleux dans le pressentiment ou intuition. Étant donné que le hasard n’existe pas, que les faits réagissent les uns sur les autres, se déterminent, un cerveau assez vaste, assez affiné pour embrasser tout ce qui se fait, pourrait en déduire sûrement tout ce qui se fera : le résultat est donc tracé d’avance. Il n’y a rien d’extravagant à supposer que le cerveau des individus doués d’une nervosité excessive, saisissant des perceptions qui échappent à la masse, en tire spontanément, par un travail psychique, sorte d’opération algébrique, si prompte qu’elle leur échappe à eux-mêmes, des déductions qui déconcertent les esprits superficiels. Il y a, dans l’ordre psycho-physiologique tout un monde de faits mal définis, que l’on commence à peine à étudier.

[66] Notamment au Texas et dans l’Illinois où Cabet fonda un centre communiste à Nauwoo. L’expérience, tentée sur des bases trop autoritaires, ne réussit pas mais les idées socialistes se répandirent de là dans la région. À Diamenti, au Paraguay, une colonie de 3000 Russes fonctionne avec un plein succès sur des bases à peu près communistes anarchistes.

[67] Il ne serait même pas nécessaire pour affamer le prolétariat européen et américain, que les capitalistes fissent venir des ouvriers chinois ; il suffirait qu’ils créassent dans l’Orient des fabriques et des usines qui, vu le bon marché invraisemblable de la main-d’œuvre, leur permettraient d’inonder le monde de leurs produits.

[68] Ces lignes étaient écrites huit ans avant la guerre sino-japonaise. Les Japonais ont démontré leur vitalité : au point de vue industriel et maritime, ils ont devant eux un rôle considérable. Il est à souhaiter que l’esprit militaire et chauvin, momentanément développé par leurs victoires, ne les contamine pas (1897).

[69] Le percement de l’isthme de Panama, rapprochant l’Extrême-Orient de l’ancien continent, rend encore plus imminente cette rencontre de peuples, grosse de conséquences économiques.

[70] La grotesque voyante de la rue de Paradis ; les apparitions miraculeuses de Tilly-sur-Seine, etc.

[71] Les Temps Nouveaux, 2e année, n° 33, du 12 au 18 décembre 1896.

[72] Entre autres le capitaine Nercy dans la Future Débâcle et le commandant Picard-Destelan dans Notre Marine.

[73] De la Commune à l’Anarchie, Paris, 1894, chez Tresse et Stock, éditeurs.