Titre: Pour une fois j’ai dit NON
Auteur·e: Black Hood
Date: 2016
Source: Consulté le 2 février 2017 de infokiosques.net
Notes: “Pour une fois j’ai dit NON”, Black Hood, imprimée et diffusée par tout le monde, 2016 Blackhood [a] riseup.net

Dans cette brochure il est question de viol. Pas d’un viol dans une ruelle sombre, tard le soir, par un inconnu violent et déséquilibré. Non, il y est question d’un viol commis par un « camarade » sur un lieu de lutte.

Au départ, je souhaitais surtout écrire un témoignage, parce que lire d’autres écrits fait partie de ce qui m’a aidé à avancer. Lire que je n’étais pas seule à l’avoir vécu mais surtout ressenti, lire les mots d’autres pour pouvoir trouver les miens.

Témoigner aussi d’une situation qui n’est malheureusement pas unique. Parce que trop d’histoires ressemblent à la mienne mais qu’elles finissent souvent par s’évanouir dans les mémoires et ne restent que des histoires « individuelles ». Alors il était important pour moi de dire, en espérant que cela puisse aider d’autres personnes à ne pas se sentir seules, trouvent la force de réagir (au sens large, ça commence déjà par ne pas rester dans la culpabilisation et essayer d’en parler). J’ai aussi trouvé important d’ajouter quelques références théoriques pour aider à mieux comprendre certains mécanismes et ainsi peut-être donner des pistes aux survivant.e.s pour avancer et à leurs proches pour les soutenir.

Et puis, au fur et à mesure que je décrivais ma relation avec cet homme qui m’a violée, que j’y réfléchissais et en parlais, plein de liens ce sont faits avec mon éducation, la société dans laquelle j’ai grandi, l’intégration de certaines normes en bref avec ce qu’on appelle, je l’ai découvert, la « culture du viol ». Ce ne sont pas « que » des situations individuelles, elles s’inscrivent dans un contexte social sexiste que je tenais donc à repréciser.

En tout cas, j’espère que par ce témoignage et ces réflexions j’ai réussi à transmettre un peu de cette force, cette conviction que ce n’est pas encore perdu, nous sommes nombreus.es, on ne pourra pas nous faire taire, nous ne sommes pas les coupables et nous méritons tou.te.s d’être respecté.e.s et considéré.e.s.


Qu’est-ce qu’un viol ?

Le viol est défini comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit [y compris avec un objet ou un doigt], commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise ». Depuis une loi de 1980 c’est un crime et non plus un simple délit. S’il n’y a pas de pénétration, l’atteinte commise est une agression sexuelle. Il peut s’agir d’attouchements, de baisers forcés, de “pelotage”.

La contrainte suppose l’existence de pressions physiques ou morales (exemple typique : « mais j’ai fait toute la route pour te voir »).

Ce qui définit un viol, c’est l’absence de consentement clair et explicite de la victime.

Pas besoin de « forcer », pas besoin de coups ni de cris. Avoir un rapport sexuel avec une personne qui n’est pas consentante, c’est un viol.

On peut être violée par quelqu’un même si on est en couple avec cette personne, même si on a une relation intime avec cette personne, même si on avait effectivement envie d’avoir une relation sexuelle avec cette personne une heure plus tôt.

Le consentement peut être retiré à tout moment. Ramener un mec chez soi, coucher avec lui un soir, deux soirs, dix soirs, l’épouser, tout ceci peut constituer des signaux favorables, mais ne vaut pas systématiquement ni automatiquement consentement.

Avoir une relation sexuelle avec une personne qui a trop bu, qui est droguée ou inconsciente, et donc dans l’incapacité de donner son consentement, de s’opposer ou de réaliser ce qui se passe, c’est un viol.

Céder n’est pas consentir. Si la personne insiste jusqu’à ce qu’on se laisse faire, c’est un viol.

Quelques chiffres :

Au cours de leur vie, une femme sur sept (14,5 %) et un homme sur vingt-cinq (3,9 %) déclarent avoir vécu au moins une forme d’agression sexuelle (hors harcèlement et exhibitionnisme). Les femmes sont 6 fois plus souvent victimes de viol ou de tentative de viol que les hommes. Les violences sexuelles que subissent les femmes sont non seulement beaucoup plus fréquentes, mais elles se produisent dans tous les espaces de vie et tout au long de la vie.

Pour quasiment toutes les violences sexuelles subies par les femmes, les auteurs sont des hommes (entre 94 et 98 % des cas). [1]

Dans 90% des cas, les victimes connaissent leur agresseur. Dans 37% des cas l’auteur est le conjoint, dans 17% des cas c’est quelqu’un d’autre qui vit à la maison. Dans 36% des cas c’est une personne connue de la victime, mais qui n’habite pas avec elle. [2]

Pour une fois j’ai dit NON

J’ai décidé d’écrire ce texte parce que, alors que j’étais aux prises avec ma colère, ma honte, l’incompréhension de ce qui m’était arrivé, lire d’autres témoignages fait partie de ce qui m’a aidé à avancer. Lire que je n’étais pas seule à l’avoir vécu mais surtout ressenti, lire les mots d’autres pour pouvoir trouver les miens.

Il m’a fallu du temps pour me poser sur ce texte, et, alors qu’aujourd’hui je vais mieux, je tourne autour du pot pour ne pas pleurer...

J’ai honte de ce qui s’est passé, peur de le raconter, mais au fond, je sais que c’est aux violeurs d’avoir honte, que ma peur vient d’un conditionnement social qui apprend que le viol est “justifiable” voire “excusable”. Alors il est plus important pour moi de dire, pour que d’autres ne se retrouvent pas seules, aient la force de ré-agir.

Début 2016, j’ai rencontré X au cours de réunions militantes. Il semblait dynamique, investi et son assurance me rassurait je crois. A cette époque je souhaitais a nouveau avoir une relation avec un homme. Il semblait s’intéresser à moi et je me suis dit “pourquoi pas ?”.

Nous nous sommes retrouvé.e.s dans un bus de soutien peu de temps après et il s’est assis à côté de moi.

C’est là que tout a commencé. Pendant la nuit j’ai fini par poser ma tête sur son épaule et nous nous sommes touché.e.s, caressé.e.s. J’avais juste envie de câlins et plutôt peur de la suite mais je me disais “allez lance toi si tu ne veux pas finir vieille fille, dépasse tes peurs pour ne plus être seule”.

Il a déplacé ma main là où il voulait qu’elle soit (pas moi). J’ai été surprise. Je n’ai rien dit.

Une fois sur place chacun.e a fait sa vie, pas de discussion, pas d’échange. Ça m’allait je crois.

Je le retrouvais le soir au dortoir. On dormait côte à côte. Enfin, moi je voulais dormir mais les câlins allaient toujours plus loin. J’étais très gênée par le fait d’être dans un sleeping collectif, je crois que je l’ai un peu dit mais je n’osais pas refuser catégoriquement, j’avais peur de passer pour une “meuf coincée” et qu’il se désintéresse de moi.

Un soir lors d’un concert il m’a plusieurs fois embrassée longtemps, en pleine lumière, devant des gens qui regardaient le spectacle par delà nous. Quelqu’un a même dit “illes vont finir par le faire là” J’ai dit que je n’aimais pas me montrer comme ça en public, que c’était intime, que j’étais gênée. Il s’est “gentiment” moqué de moi. Et a recommencé plus tard. Je n’ai pas insisté.

Dans ma tête je me répétais : “tu devrais être contente”, “tu n’es pas normale”, “lâche toi”.

De retour après cette semaine, on s’est revu.e.s. Je ne savais pas trop ce que j’attendais de cette relation, on discutait peu, on se voyait ponctuellement surtout sur des événements (manifs, réunions...) mais je me disais “cool un mec qui s’intéresse à moi” et j’essayais de ne pas trop me prendre la tête, ne pas être reloue.

A chaque fois qu’on se retrouvait chez lui ou chez moi il était tout de suite très excité, se mettait dans un état où j’avais l’impression de ne rien pouvoir faire, que dire quoi que ce soit serait terrible, j’avais la pression.

La première fois qu’on s’est retrouvé.e.s chez moi, c’était pour aller à une conférence. Il est passé me chercher, a voulu monter avant de partir alors que nous étions en retard, m’a serré dans ses bras et très vite s’est excité tout seul. J’ai argué du fait que nous allions être en retard. Il s’est moqué. J’ai cédé. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans ma tête à ce moment, j’ai encore honte de le raconter, j’aurais du l’envoyer chier, mais au lieu de ça j’ai essayé d’avoir envie de coucher avec lui aussi. Au fil du travail d’analyse que j’ai fait depuis, je me suis rendue compte que j’ai souvent fait ça dans mes relations : essayer de me convaincre que j’avais envie de faire l’amour pour faire plaisir à l’autre, pour être “normale”, qu’on ne se moque pas de moi. [3] J’ai eu mal, mais ça aussi, j’avais l’habitude. On n’a même pas mis de capote. Inconscience totale. J’étais résignée.

Une autre fois, alors que nous dormions chez moi, il m’a harcelée toute la nuit (sur le moment je n’ai pas mis ce mot de harcèlement sur ce qu’il avait fait...). C’est à dire qu’il n’arrêtait pas de me toucher le dos, le ventre, les seins, des endroits sensibles. A chaque fois ça me réveillait, je repoussais sa main tant bien que mal et il recommençait une fois rendormie. Le matin j’ai voulu faire comme si de rien n’était. Sauf qu’il bandait encore et qu’il m’a dit “c’est douloureux quand on reste trop longtemps en érection”. J’ai culpabilisé, je l’ai laissé faire, il m’a pénétrée.

Lors des rapports, il ne me demandait jamais avant de s’adonner à telle ou telle pratique, parfois ça ressemblait à un film porno, méticuleusement comme “par obligation” avant de passer à la suite. Avec le recul, je crois qu’une poupée ça aurait été pareil. J’étais parfois sous le coup de la surprise, je avais peu de plaisir, parfois je me déconnectais complètement car j’avais mal, je ne disais rien, je me forçais, “apprend pauv’ fille ! Peut être que tu finiras par y trouver du plaisir”.

Dans un carnet où je note souvent ce qui me passe par la tête j’ai écrit à cette époque : “X a un côté autoritaire désagréable. Je ne peux pas m’exprimer pendant les rapports, je ne suis qu’un réceptacle. J’ai l’impression d’être morte dans ces moments”. La colère est montée contre moi quand j’ai relu ça. Pourquoi j’ai continué à le voir !?

Cette relation s’est terminée par un viol le jour où j’ai dit non et où il m’a forcée.

Un week-end d’avril, je me suis rendue avec des ami.e.s à un événement contre un projet d’enfouissement de déchets radioactifs que X co-organisait.

Il m’a quasiment ignorée tout le samedi, je me suis dit qu’il était concentré sur l’organisation et j’ai profité du temps passé avec les copaines. A la fin de la soirée, il s’est souvenu que j’étais là et m’a appelée pour qu’on se retrouve. J’avais beaucoup bu. Vraiment beaucoup. Un ami m’a proposé de dormir au chaud avec elleux dans le bâtiment en dur mais, j’avais prévu de dormir avec X, et je me disais que ce serait l’occasion de se retrouver un peu, d’échanger, après cette journée bizarre de mépris. Je regrette toujours de ne pas avoir suivi cet ami qui s’inquiétait de savoir si j’allais bien... Je m’en veux d’avoir été si naïve, d’avoir cru que c’était normal de faire ce qui était prévu malgré l’attitude ignorante et désagréable de X toute la journée, d’avoir voulu être dans la “norme”. Mais pourquoi aurais-je du me méfier ?

J’ai vomi plusieurs fois sur le trajet vers la tente. Je me suis couchée et endormie très vite. Et là, le harcèlement a commencé. Il n’a pas arrêté de me toucher. Je le repoussais, je répétais que je n’étais pas en état, que je voulais dormir. Tout mon corps lui disait “non”. Il recommençait dès que je m’endormais et que ma main se relâchait. Le matin lorsque je me suis réveillée avec la gueule de bois, il était nu sur son sac de couchage, exhibant son érection (je crois qu’il m’a ressorti le coup de la douleur !) Je ne sais plus ce qui s’est passé vraiment après. Je me souviens m’être dit “je ne vais pas avoir le choix”. Je sais qu’il s’est retrouvé sur moi, m’a pénétrée, et que je suis complètement sortie de mon corps.

Je ne me souviens pas de ce qu’il s’est passé ensuite. Je n’étais plus là. J’aurais voulu quitter la tente mais j’étais épuisée par une nuit de cuite et de harcèlement, je ne pouvais pas croire ce qui se passait, comme seule défense mon esprit s’est barré tout seul. Plus tard, j’apprendrai que cet état s’appelle “sidération psychique” et que c’est un phénomène bien connu dans les cas de traumatisme. [4]

J’ai du m’endormir. Le matin son téléphone a sonné, il est parti.

C’est seulement au cours de la journée que je me suis rendue compte qu’il y avait un problème. Je suis restée avec mes ami.e.s, mais je ressentais une sorte de colère au fond de moi, je ne supportais pas de voir X se pavaner avec le mégaphone, je l’évitais tout en essayant de faire comme si de rien n’était... Je suis allée lui dire au revoir malgré tout, il a fallu que je lui dise plusieurs fois que je partais avant qu’il daigne me répondre. Quand j’y repense, c’était une humiliation de plus. Mais à ce moment je n’y croyais toujours pas, pour moi on faisait encore “couple”, ce qui s’était passé ne pouvait pas être une agression.

Il a fallu que je décrive ce qui s’était passé à une amie le soir même pour que je commence à faire des liens.

POUR UNE FOIS JE N’AVAIS PAS VOULU ME FORCER, POUR UNE FOIS J’AVAIS DIT NON, MAIS ÇA N’AVAIT PAS COMPTÉ, ÇA N’AVAIT FINALEMENT PAS D’IMPORTANCE QUE JE DISE OUI OU NON.

Je suis partie en vacances comme prévu quelques jours chez une amie, je lui ai tout raconté. Ce qui s’était passé pendant le weekend mais j’en suis venue aussi à évoquer ces autres situations de malaise décrites plus haut, ce qui a amorcé un début de prise de conscience que son attitude était malsaine depuis le début mais que j’avais balayé tous les signaux d’alerte au fur et à mesure, je m’étais convaincue du contraire.

Elle a utilisé le mot “viol”. Moi je ne pouvais pas. Pendant longtemps je n’ai pas pu, je ne voulais pas être une “victime”, j’avais honte.

A mon retour, X m’a recontactée pour qu’on se voit. Dans son message il disait qu’il voulait s’excuser parce qu’il “n’avait pas été très présent et avait “un peu abusé” le week-end précédent.

J’ai décidé d’accepter. Dans un lieu neutre. Je n’avais pas envie de le revoir mais j’avais besoin de lui dire que c’était terminé entre nous, que les choses soient claires, pour pouvoir avancer.

Il a effectivement demandé pardon, se rendant compte je crois au fur et à mesure de la discussion de la gravité de ce qu’il avait fait.

Il s’est auto flagellé “je me déteste parce que j’ai fait ce que je déteste chez les autres hommes”, mais pas trop “mais bon je ne veux pas me détester plus que ça”.

Il s’est trouvé des excuses “j’avais juste froid”, “je ne vais quand même pas m’empêcher d’avoir une sexualité [...] comme je l’ai fait pendant des années alors que je commence à me la réapproprier” (peut-être vaudrait-il quand même mieux s’abstenir quand on ne peut pas s’empêcher de violer des gen.te.s).

Il m’a parlé de sa précédente relation et des peurs de sa partenaire quant à la sexualité (elle apprécierait...).

Je ne sais pas si c’était une tentative sincère de s’excuser ou parce qu’il espérait qu’en “demandant pardon” notre relation pourrait continuer. Peu m’importe.

Il a confirmé que j’avais exprimé mon refus (ce qui a finalement permis de valider mon ressenti, de légitimer ma colère alors que je ne pouvais m’empêcher de culpabiliser) : “tu m’as dit non plusieurs fois et je n’en ai pas tenu compte”, “j’ai hésité à sortir de la tente car je n’avais pas à t’imposer ça”...malgré cette conscience de ce qu’il allait faire, il n’est pas sorti... je crois que c’est pire.

Il a qualifié lui même cela de “viol” alors que je venais de lui dire que je ne pouvais pas prononcer ou entendre ce mot, que c’était trop dur pour moi. Ça a été violent. Même là il n’a pas respecté ma limite.

Toutes ses phrases sont gravées en moi.

Il a voulu me raconter sa vie, donner des “raisons” à son comportement. Je me sentais mal à l’aise, fermée, sur la défensive, froide comme si je ne ressentais aucune émotion. J’ai fini par comprendre pourquoi. J’ai fini par lui dire que ça ne me concernait plus, que je ne voulais pas entendre ça, qu’il pouvait parler de ses états d’âmes à ses ami.e.s mais pas à moi. Il a insisté : “je veux te raconter des choses mais tu t’en fous”. Ça m’a énervée. Il aurait en plus fallu que je sois à son écoute ! Que je le comprenne ! Que je le plaigne ! Que je fasse sa “thérapie” ! Que je sois gentille ! Évidemment, le pauvre petit mâle était victime dans cette situation ! J’ai du répéter plusieurs fois que tout ça n’était plus mon problème.

Là encore j’aurais du partir. J’ai réussi à résister verbalement à ses tentatives mais là encore j’étais comme tétanisée sur cette terrasse de bar. Et puis, ça aurait été trop malpoli de partir et de le laisser en plan.

Pendant tout le temps de cette discussion, il y avait aussi une petite voix dans ma tête qui, face à ces “belles” paroles me disait “allez, regarde il est quand même cool ce mec il s’excuse, il se rend compte de ce qu’il a fait, peut être ça peut le faire, tu pourrais rester avec lui, il ne recommencera pas” ! J’ai lutté contre cette petite voix, contre l’air abattu qu’il prenait et contre ma culpabilité de le mettre dans cet état. J’ai répété que pour moi ça marquait la fin de notre relation, que ce n’était plus possible.

J’ai trouvé ma force dans toutes les réflexions féministes que j’avais pu avoir auparavant grâce à mes copines et dans les échanges autour des questions de domination et de culture du viol. Je crois que sinon, j’y serais retournée en me disant que c’était ma faute et que lui était un mec bien.

On m’a fait la proposition de déposer plainte plusieurs fois par la suite. Pour moi ce qu’il avait fait n’était pas “assez grave”. J’étais responsable. Et je n’avais absolument aucune envie de raconter ça à des inconnu.e.s ni aucune confiance en la police pour être bienveillante. D’ailleurs, les 2 médecins (hommes) à qui j’en ai parlé m’ont demandé pourquoi je n’étais pas partie de la tente et l’un d’eux, tout en m’incitant fortement à porter plainte, a fini par me dire qu’effectivement avec l’alcool en jeu ce serait parole contre parole... [5]

Après ça j’ai essayé de continuer ma vie normalement, de faire comme si de rien n’était même s’il m’arrivait d’en parler à des amies. J’ai multiplié les activités pour ne plus avoir le temps de penser, j’ai eu des comportements à risque, je recherchais la confrontation physique, j’avais envie de me battre, d’avoir mal, d’exploser, j’ai augmenté ma consommation d’alcool pour me calmer et j’ai décidé d’arrêter de travailler. C’était en projet depuis quelques temps, mais là c’était devenu insupportable, j’avais besoin de temps, de m’occuper de moi.

J’ai recroisé X 2 ou 3 fois, à chaque fois je me forçais à rester en me répétant “c’est pas à toi de partir, c’est pas à toi d’avoir honte” mais ça me faisait mal au ventre, j’avais peur de lui, qu’il me parle, me touche et en même temps la colère grandissait.

Une fois, il m’a fait la bise comme si de rien n’était alors que la fois précédente j’avais montré que je ne voulais pas. J’ai été surprise, j’ai eu envie de vomir. Et de le frapper.

Plus tard, l’occupation dune forêt menacée par un projet nucléaire a commencé. J’en étais. Avec des ami.e.s. J’avais envie d’y être. Lui était très présent et prenait beaucoup de place, notamment dans les réunions, dans l’organisation etc

J’étais complètement dissociée. Je faisais comme si de rien n’était, je l’évitais, j’étouffais ma colère. Mais elle ressortait avec un peu d’alcool dès que les débats tournaient autour du sexisme, je m’enflammais et je finissais en larmes face aux discours tenus. Mes émotions me débordaient complètement et je n’arrivais plus à garder mon calme dans les échanges.

J’ai fini par mettre des proches au courant, leur expliquer les allusions que je faisais régulièrement comme un appel, comme un besoin de dire incontrôlé. Illes m’ont soutenue. Illes ne m’ont pas jugée. Illes n’ont pas demandé plus de détails. Illes n’ont pas remis en cause ma parole. Illes ne m’ont pas dit ce qu’il fallait faire mais que quelques soient mes choix et décisions illes seraient présent.e.s. Ces retours que j’ai pu avoir à ce moment, de la part de militant.e.s proches mais que je connaissais depuis peu de temps, ont facilité la suite de mon cheminement. C’était une première étape importante pour moi.

Mais je n’avais pas la force de rendre tout ça public. Je ne me sentais pas légitime à demander quoi que ce soit, à être responsable d’une action collective. X prenait beaucoup de place et de responsabilités dans cette lutte et je me serais sentie coupable de ne pas pouvoir compenser sa présence s’il en était exclu. J’avais peur de me retrouver toute seule. Beaucoup de personnes semblaient lui donner de l’importance.

Le jour où nous avons été expulsé.e.s de la forêt, après une matinée tendue, il est venu à côté de moi pour regarder des photos. J’ai réussi à lui dire de dégager, c’était la première fois. Je n’ai pas l’habitude d’être en colère, je ne sais pas faire ça, mais là c’était trop, c’est sorti tout seul. J’ai du le répéter, il s’est éloigné. Quelqu’un est venu me demander ce qu’il se passait avec lui car il n’avait pas l’air d’aller bien et était triste. J’ai répondu qu’il savait très bien pourquoi j’avais réagi ainsi. J’étais sous le choc. Je tremblais de rage et de peur.

Pendant l’été qui a suivi et pendant mes vacances, j’ai découvert que j’étais capable de ressentir une colère immense, qu’elle grondait au fond, que j’étais capable d’avoir des envies de meurtre, moi la petite fille sage, bien élevée et altruiste. Des flashs me revenaient, insupportables, obsédants. J’avais du mépris pour les hommes, tous sauf quelques proches, je ne supportais plus de constater qu’ils étaient partout, que les remarques et attitudes sexistes étaient partout. Je le savais déjà mais là, ça m’oppressait encore plus, j’avais envie de les tuer, de les faire tous payer, les détruire. Je ne me connaissais pas cette violence, pas envers les autres. J’aurais voulu me battre. J’ai failli. Je savais que j’avais raison d’être en colère, mais c’était un sentiment inhabituel pour moi. Je me disais que j’exagérais et en même temps la colère et la tension étaient physiques, incontrôlables, dures à supporter. Il fallait que ça sorte.

X m’a renvoyé un mail pour prendre de mes nouvelles, l’air de rien : “JE serais heureux qu’on arrive à se voir un jour”. J’ai explosé à l’intérieur en le lisant, j’aurais voulu me taper la tête contre un mur, hurler, et dans le même temps le tuer, lui faire mal. En fait, je suis tombée malade et suis restée alitée 4 jours sans pouvoir manger. Alors que mon esprit tenait coûte que coûte les derniers mois, mon corps a lâché. Moi qui pensait en avoir fini avec cette histoire, aller mieux, un simple mail a tout fait disjoncter.

J’ai fini par lui répondre : “La moindre des choses serait de me foutre la paix. Je ne veux plus que tu m’approches”. J’étais fière de moi. Ça marquait une étape importante pour ma reconstruction.

Ce que je n’ai pas encore dit, c’est qu’en parallèle de tout ça, j’avais la chance d’être en contact avec un psy de confiance. Les séances hebdomadaires m’ont aidée à avancer en plus du reste. Il y a des choses que je pouvais dire dans cet espace alors que c’était plus délicat avec mes ami.e.s. En parler dans un lieu neutre, mettre des mots, être moins dans la fuite... Ce n’est pas un outil qui convient à tou.te.s, il faut rencontrer la bonne personne et ça demande de l’énergie et du temps, mais personnellement ça m’a soutenue. J’ai déconstruit pas mal de choses et reconstruit de meilleures bases qui me permettent aujourd’hui d’avoir des relations plus harmonieuses et de me respecter. J’ose croire que ce ne sera plus jamais pareil.

A la rentrée, j’ai aussi démarré un sport de combat pour pouvoir me défouler et canaliser mon énergie.

Pour l’instant je ne suis pas retournée à ce lieu de lutte. Je me protège. J’ai peur de mes émotions. Je ne veux pas y aller seule. Je préfère m’investir ailleurs.

Il y a peu, je me suis empêchée d’aller à une réunion qui se tenait dans le lieu autogéré où je passe beaucoup de temps, et à laquelle X était présent.

C’est trop insupportable d’imaginer qu’il peut se pointer l’air de rien aussi dans un lieu qui est confortable pour moi, que je fréquente très souvent, qui m’est important. Ce n’est pas à moi de tout abandonner. Aujourd’hui j’ai donc passé le cap d’amener le sujet lors d’une réunion d’organisation.

J’ai peur et honte à la fois par rapport à cette future discussion.

Mes ami.e.s me soutiennent.

Amener cette situation personnelle dans la sphère politique et collective est pour moi indispensable pour dépasser ma souffrance et transformer ma rage en énergie positive, me réparer. C’est aussi une façon de ne plus porter tout ça seule et que la gravité des faits soit reconnue par le collectif.

FIN

Colères de femmes [6]

Ou comment on devient une sale féministe

Je partage ce texte ici car lorsque je l’ai lu, il a fait profondément écho avec ce que je ressentais, chaque phrase a résonné en moi.

« On me dit que ma colère n’est pas constructive, qu’elle n’est pas légitime ; que tout analyser en terme de rapports de genre et de domination sexiste est réducteur.

Oui, je suis en colère. Je suis révoltée parce que depuis toute petite, on m’a appris la soumission. On m’a expliqué que je devais être douce et compréhensive, ne pas m’énerver, ne jamais être violente. Parce qu’on m’a forcé à rentrer tout ça en moi, à subir les agressions et à ne pas broncher.

Je suis en colère parce que tous les jours, je suis renvoyée à mon rôle de femme, à ma place de femme. Femmes qui doivent gérer le quotidien, femmes qui ont le sens des responsabilités, femmes qui doivent toujours être capables de s’exprimer posément, femmes à qui tant d’activités sont interdites, parce qu’elles sont masculines.

Je suis en colère parce que je suis une bizarrerie : femme qui boit, qui crie, qui bricole, qui se bat. Parce que j’ai été contrainte d’adopter les codes masculins pour pouvoir exister dans des espaces publics, parce que j’ai été obligée de me battre pour être écoutée, crue, prise au sérieux, reconnue. Parce que je ne suis pas une femme, puisque je n’ai pas le comportement attendu d’une femme ; que je ne suis pas un homme, parce qu’il me manque une bite. Du coup, je suis la chieuse, l’emmerdeuse.

Je suis en colère parce que je me croyais forte. Et que j’ai laissé un homme me soumettre, m’humilier, me culpabiliser. Parce que je n’ai jamais voulu regarder cette situation de domination, parce que je ne voulais pas me voir comme la victime.

Je suis en colère parce que je n’ai pas le droit d’exprimer cette colère, parce que la femme qui s’insurge de ce qu’elle subit exagère toujours, va trop loin, est antimec. Je suis en colère parce qu’être féministe est un stigmate infamant. Parce que quand on gueule, c’est encore nous qui sommes jugées. Parce que c’est nous les hystériques, les lesbiennes, les mal baisées, les folles.

Je suis en colère parce que je parle avec des femmes, que nous avons toutes la même histoire, que cette histoire est celle du patriarcat et que la dénoncer nous expose à la répression de ceux qui n’y ont pas intérêt. Je suis en colère parce que l’homme arrive toujours à se faire passer pour la victime : victime de sa compagne qui l’a quitté, victimes des sales féministes qui l’oppresse par leurs blagues, victime de son conditionnement. Alors que merde, c’est nous femmes qui trinquons !

Je suis en colère parce que j’ai peur des hommes. De ce qu’ils peuvent faire subir, à moi ou à d’autres femmes. Parce qu’aujourd’hui il n’y a qu’en non-mixité que je me sens en confiance. Parce que oui, c’est dommage, mais que je n’ai simplement pas d’autre choix.

Je suis en colère parce que même quand des mecs réfléchissent à ces questions, c’est encore à nous, femmes, de les prendre par la main, de leur expliquer, de comprendre leurs doutes, de leur demander de prendre position, de les inciter à s’organiser.

Je suis en colère parce que dans tous les cas c’est à la femme de porter. De porter son histoire, les violences qu’elle subit, de porter la critique, les attaques antiféministes, le déni de sa rage. De porter la responsabilité de toujours réexpliquer.

Je suis en colère parce que je ne veux plus compatir. Je ne veux plus m’interroger des heures sur comment expliquer sans renvoyer un truc agressif ou blessant aux hommes. Je ne veux pas m’excuser d’être en colère.

Ce que nous exigeons, c’est d’être enfin entendues et reconnues, en tant que femmes, en tant que féministes, en tant que catégorie socialement opprimée.

Que crève le patriarcat. Maintenant, tout de suite. »

Epilogue

Suite à la réunion (à laquelle je n’ai pas souhaité assister pour me préserver), il a été décidé que X était désormais exclu du local.

Un mail lui a été envoyé pour l’en informer et un ami l’a appelé pour s’assurer qu’il en avait eu connaissance. X a dit qu’il allait respecter la décision. Il aurait aussi reconnu qu’il s’était passé un truc “pas cool”. Et il se serait inquiété de savoir s’il allait être montré du doigt par tout le monde, si les autres collectifs et orgas seraient mis.e.s au courant.

Il a également dit qu’il aimerait qu’on puisse discuter, quitte à ce que ce soit avec une tierce personne, sous-entendant apparemment qu’il m’avait relancée plusieurs fois mais que j’avais soit refusé soit pas répondu. J’ai presque trouvé ça drôle. Une fois de plus, il essayait de donner une bonne image de lui et de passer pour le gentil fasse à une connasse qui refuse le dialogue. Le pauvre chouchou... J’ai donc réaffirmé ma position aux ami.e.s présent.e.s : ce n’est pas à moi d’en parler avec lui, je n’ai rien à lui raconter, rien à “discuter”, je n’ai surtout plus envie de l’écouter, il n’a qu’à voir ça avec ses potes et/ou un.e professionnel.le.

Une fois de plus il dit accepter de respecter mes limites mais finalement ne se préoccupe que de son image et n’est pas en mesure de prendre ses responsabilités.

Son image, il n’avait qu’à y penser au lieu de se dire : “ah, elle a beaucoup trop bu” puis “ah elle dort” puis “je pourrais aller me masturber dehors plutôt mais j’ai la flemme” et enfin “alors tant pis je vais la violer”.

Un médecin m’a reparlé du commissariat. Je me suis renseignée mais après réflexion je ne souhaite toujours pas faire cette démarche. Contrairement à l’action collective qui a du sens par rapport à mes activités et à ma vie quotidienne, je ne vois pas en quoi une procédure judiciaire changerait quelque chose à mon quotidien. Une reconnaissance ? Une vengeance ? Au prix de quelle énergie, quel temps, quelle participation à un “système” qui n’est pas le mien et que je critique par ailleurs ? Est ce que cette démarche peut servir à guérir mes blessures ? à réparer ? Combien de plaintes aboutissent ? Quels risques pour mon équilibre ? [7] Comme l’a résumé une amie, c’est plus important pour moi que cette histoire soit prise en compte par ma “communauté”, mon “groupe d’appartenance” plutôt que par un État que je ne reconnais pas. Pour l’instant.

Oui maintenant je suis une meuf en colère. Je ne suis plus autant en capacité de faire de la “pédagogie”. Je me suis “radicalisée”. Et je me fous complètement que des gen.te.s puissent trouver mes propos ou attitudes agressives car ce qui est violent c’est le viol, ce qui est violent c’est que dans un milieu sensé être safe se revendiquant anti-sexiste des camarades violent et agressent. Ce qui est violent c’est de devoir lutter contre un traumatisme pour continuer à exister. De devoir lutter en permanence pour se sentir en sécurité.

Notre colère est légitime et nous pouvons la transformer en force d’action.

Mais je vais bien. Je ne veux pas de compassion. J’ai été victime, oui, mais je ne veux pas être “victimisée”.

Je ne serai jamais, JAMAIS, réduite à mon statut de victime, au viol qu’on m’a fait subir, aux cauchemars, aux hurlements, aux larmes.

Grâce à mes ami.e.s, à tous ces moments où il.le.s m’ont écoutée et soutenue, à la psychothérapie, au self-defense et aux lectures féministes j’ai pu avancer, ne pas rester bloquée, prendre conscience d’un tas de choses et être plus forte.

Il y a encore des hauts et des bas, mais aujourd’hui je me sens bien.

Depuis peu, je réussis même à avoir une relation belle et intime avec un homme, alors que je ne pensais pas que ce serait à nouveau possible.

J’espère que par ce témoignage et ces réflexions j’ai réussi à transmettre un peu de cette force, cette conviction que ce n’est pas encore perdu, nous sommes nombreuses, on ne pourra pas nous faire taire, nous ne sommes pas les coupables et nous méritons toutes d’être respectées et considérées.

Culture du viol

Ceci est une compilation de réflexions qui ont fait écho au fil de ma déconstruction (et en aucun cas des excuses au comportement de X) et que je trouve intéressantes à mettre en parallèle de mon histoire.

Elles sont très succinctes, non exhaustives et issues principalement d’extraits des textes cités en sources. Je ne rentre pas dans les détails car ce n’était pas le but premier de cette brochure, ce ne sont que des pistes à creuser pour celleux qui veulent.

Une définition

La culture du viol est un concept établissant des liens entre le viol (ainsi que d’autres violences sexuelles) et la culture de la société où ces faits ont lieu, et dans laquelle prévalent des attitudes et des pratiques tendant à tolérer, excuser, voire approuver le viol.

Tout le monde est bien d’accord pour lutter contre le viol si on en reste à l’inconnu moche du parking ; beaucoup moins quand on commence à parler des vrais coupables.

La culture du viol aujourd’hui, c’est de se rendre compte qu’un•e Français•e sur cinq affirme que beaucoup de femmes qui disent non à une proposition veulent en fait dire oui. C’est aussi découvrir que 40% des répondant estiment que si la victime a eu une “attitude provocante” en public, cela atténue la responsabilité du violeur… Et que 29% pensent que, à l’origine du viol, il y a souvent un malentendu. [8]

Une autre étude, portant initialement sur les liens entre alcool et agression sexuelle, a montré que 30% des hommes pourraient être l’auteur d’un viol, à condition d’être assuré qu’aucune poursuite judiciaire ne soit engagée. [9]

Environnement favorisant
Éducation genrée

Les futurs hommes sont élevés dans l’idée qu’ils ont des besoins sexuels qu’ils ne peuvent réprimer et de la violence qu’on naturalise, mais que jamais on ne remet en question. Les femmes sont élevées dans l’idée que leurs désirs ou leurs absences de désir n’existent pas, que leur sexualité n’est là que pour faire plaisir aux hommes. De là, découle l’idée que le viol est inévitable puisque les hommes ont ces fameux besoins à assouvir.

Cette sexualité des filles et des femmes est par ailleurs sans cesse observée et jugée : être une “salope” est mal, être une “vierge” est mal.

Dès le plus jeune âge, on apprend donc, non pas aux garçons à ne pas violer, mais aux filles à ne pas l’être. Et même si ce principe est de toute façon contestable, en réalité on n’apprend même pas aux filles à se prémunir contre le viol, leur capacité à se défendre est inhibée par leur éducation : une fille ne se bat pas, ne dit pas non pour ne pas blesser, ne se défend pas (les hommes sont là pour “les protéger”), est “douce et gentille”.

Injonction à la sexualité

“Une part du discours social est porteuse d’injonctions à une vie sexuelle conçue comme élément fondateur de la personnalité. L’idéal de réalisation de soi par le plaisir sexuel devient alors un impératif social. Les femmes sont comme les hommes soumises à cette injonction au plaisir, mais celle-ci semble toujours cadrée par des attentes masculines.” [10]

Il existerait même un nombre tacite de rapports sexuels à avoir par semaine pour être « heureu.x.ses », véhiculé notamment par les médias. Aussi, des films comme 40 ans toujours puceau font passer l’inactivité sexuelle pour une espèce de stigmate honteux.

Pour être “normale”, les injonctions sociales et culturelles sont donc de baiser et d’y prendre du plaisir (bon attention bien sûr toujours à rester en équilibre entre “salope” et “coincée”).

Et évidemment, la définition même de ce qu’est un “vrai rapport sexuel” ou un “rapport sexuel accompli” reste étroitement associée à la pénétration vaginale. [11]

Slut shaming

Cette expression, traduisible en français par “intimidation (ou humiliation) des salopes” ou “couvrir de honte les salopes”, regroupe un ensemble d’attitudes individuelles ou collectives, agressives envers les femmes dont le comportement sexuel serait jugé “hors-norme”. Le slut-shaming consiste donc à stigmatiser, culpabiliser ou disqualifier toute femme dont l’attitude ou l’aspect physique seraient jugés provocants ou trop ouvertement sexuels.

Il est commis par des hommes comme par des femmes, dans les sphères publique et privée. Les attaques peuvent être physiques ou morales. Elles peuvent par exemple concerner le nombre de partenaires sexuels, la manière de se vêtir, de se maquiller, ou encore l’attitude générale d’une personne. Ce peut être simplement par le fait de qualifier une femme d’allumeuse ou de “salope”, un qualificatif qui, rappelons-le, ne connaît pas d’équivalent masculin. (“salaud” n’a pas de connotation sexuelle).

Le slut-shaming entretient l’idée que le sexe est dégradant pour les femmes mais est aussi utilisé comme moyen de blâmer les victimes de viol, en accusant ces dernières d’avoir provoqué leur agression – notamment à cause de leurs vêtements.

C’est aussi un concept utilisé pour faire de “l’humour”.

Harcèlement de rue

Pour résumer, ce sont toutes ces petites attitudes quotidiennes incessantes et plus ou moins insultantes selon les individus, que nous devons subir calmement tout au long de notre vie c’est à dire le fait de se faire aborder dans la rue, voire verbalement ou physiquement agresser par des inconnus.

Quel genre de remarques ? Hmm voyons parmi les exemples que j’ai entendus et ceux racontés par mes amies :

“Vous êtes très belle” (on t’as rien demandé !) ; “Vous êtes toute seule ?” ; “Je peux vous offrir un verre ?”, “Ho la pute là-bas, tu suces ?” ; “Eh viens voir deux minutes !” “Joli p’tit cul !” ; “Hmm, c’est beau ça, j’peux toucher ?” ; “Vous êtes charmante mademoiselle !” ; “Eh, eh t’as un mec ?” (sous-entendu, est ce que tu appartiens déjà à un homme) ; “Vas-y viens, monte, j’vais t’montrer c’est quoi un vrai mec !” ; “Viens m’baiser grosse pute !” ; “Pourquoi tu fais la gueule ? T’es tellement plus jolie quand tu souris ! Allez, fais-moi un sourire !” ; “Pourquoi tu réponds pas quand je te dis bonjour, tu te crois belle ?!” ; “T’es lesbienne ou quoi ?” (Ceci n’est évidemment pas une insulte en soi, cela révèle juste 1. la lesbophobie ordinaire, 2. l’obligation de rendre des comptes sur sa sexualité).

Et ça, c’est verbal, parce qu’il y a aussi les mains au cul ; dans les cheveux ; les mains qu’on attrape au vol, juste pour avoir un contact physique ; les baisers volés sur la moindre partie du corps qui traîne ; la main sur la cuisse ; le mec qui se colle à toi en remuant du bassin dans un transport bondé ; se faire suivre, etc !

Et ça n’a rien à voir avec une question de physique (parce qu’on s’entend parfois répondre “Pff, tu t’la pètes” quand on tente de l’expliquer) : femme = proie potentielle. Qu’elle soit “belle” ou pas selon les standards de celui qui l’accoste, peu importe. Le fait même qu’elle soit une femme suffit à justifier qu’on lui fasse une remarque ou qu’on la touche sans lui demander son avis.

Le harcèlement de rue peut être subi de manière quotidienne par les femmes, et contribue à renforcer l’atmosphère de violence et d’impuissance qui permet à la culture du viol de prospérer. Stopstreetharassment.org explique qu’un monde où les hommes sont à l’aise avec l’idée de faire des avances non-sollicitées dans la rue à des femmes qu’ils ne connaissent pas est un monde où les hommes sont à l’aise avec le viol.

Humour sexiste

L’humour n’est pas une entité abstraite détachée de tout code social. L’humour s’inscrit dans une logique, dans des règles définies par un mode de pensée global. L’humour peut donc être oppressif. Il l’est même souvent. Il existe peu (pas ?) de blagues qui ont pour objet les dominants, pour la bonne raison que l’humour oppressif est la première marche de l’échelle des discriminations.

Les blagues sexistes ne font rire que deux catégories de personnes. Soit les personnes qui trouvent qu’il y a un fond de vérité, quand même, pas pour toi bien sûr, mais pour la majorité des femmes, enfin certaines, enfin c’est le cliché quoi, enfin tu as compris. Soit les personnes qui s’assimilent à la catégorie des dominants (en l’occurrence, les hommes).

La plupart des blagues sur le viol ou sur les soi-disant caractéristiques propres à “les femmes” (souvent à travers le stéréotype des “blondes”), ont ainsi pour seul effet d’affirmer le pouvoir de l’homme sur la femme, et ne font que perpétuer une dynamique qui rend l’agression sexuelle normale et acceptable.

Sauf circonstances particulières (réappropriation des clichés par les personnes concernées et seulement par elles), il semble déplacé de demander à une victime d’oppression de rire d’une blague mettant en scène cette même oppression. Les seules personnes susceptibles de trouver cela drôle sont les personnes qui n’ont aucune idée de ce que c’est que de vivre le “fond de vérité” auquel cette “blague” fait appel.

Mythes sur le viol

Lonsway et Fitzgerald (1994) ont défini les mythes sur le viol comme étant des : “Attitudes et croyances généralement fausses, mais répandues et persistantes, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes” (mais c’est valable pour toutes les victimes).

Les mythes sur le viol peuvent être regroupés en trois catégories.

1. Négation ou minimisation du viol Cela consiste à affirmer qu’il ne s’est rien passé ou que “ce n’est pas si grave”. Il est par exemple courant de remettre en cause la parole de la victime ou d’entendre parler du viol comme d’une chose normale. La culture du viol amène à relever tous les éléments du récit de la victime qui ne correspondent pas au mythe du” viol typique”, commis de nuit, dans la rue et par un malade mental inconnu.

2. Négation du non-consentement Il s’agit ici d’affirmer que la victime désirait secrètement le rapport sexuel, ou a aimé cela.

Ce mythe se retrouve dans les rapports de séduction : il est ainsi courant d’entendre dire qu’une femme qui dit “non” pense “oui”, et que la séduction consiste à la faire céder, que la violence est sexuellement excitante pour les femmes, que la victime aurait pu et su résister si elle n’était pas consentante.

L’amant entreprenant voire autoritaire, qui néglige de s’assurer du consentement de sa partenaire, voire outrepasse délibérément son refus (c’est-à-dire la viole) est présentée comme viril, fort.

3. Blâme de la victime Lorsqu’un viol est rendu public, il est courant de faire porter sur la victime la responsabilité du viol. Il arrive ainsi que soient soulignés des aspects des mœurs de la victime qui pourraient être interprétés comme des incitations à avoir des rapports sexuels avec elle : sa tenue vestimentaire, le fait d’avoir marché seule la nuit ou d’avoir été saoule (cf slut-shaming). En cela, elle sera accusée d’avoir “mérité” ou “cherché” ce qui lui est arrivé.

Blâmer la victime offre un double avantage : faire peser sur la victime la responsabilité du crime et nier le viol, renforçant ainsi le premier mythe.

A l’inverse, les sanctions encourues par l’auteur du crime peuvent être déplorées, en même temps que l’on relève ce qui en fait une personne ordinaire, voire exemplaire

Défense des violeurs

Très souvent l’agresseur désigné, d’autant plus s’il est connu, bien inséré, d’un bon niveau socio-professionnel et intellectuel, s’il est considéré comme quelqu’un d’important et s’il rend de nombreux services à la communauté, bénéficie spontanément d’un mouvement pour le défendre et d’une solidarité de classe. Il est forcément innocent de ce crime sexuel et victime d’une accusation injuste : “je le connais, ça ne lui ressemble pas, il n’est pas capable de faire une chose pareille” ; “c’est quelqu’un de bien”.

“Contrairement aux idées reçues et entretenues par les discours dominants, être un violeur n’est pas la conséquence d’une maladie ni de pulsions incontrôlables, mais celle d’une décision consciente. [...] Les violeurs sont des individus responsables de leurs crimes car ils sont lucides, au moins au moment des faits. En effet, ils ne pourraient agir comme ils le font s’ils étaient délirants. Il est donc aberrant d’affirmer que les violeurs ont besoin qu’on prenne soin d’eux et qu’on leur vienne en aide.

[...] Celles et ceux qui défendent les violeurs ou leur cherchent des excuses ne sont pas animé.e.s par une prétendue neutralité, mais par la lâcheté, ainsi qu’une complaisance confortable pour leur “bonne conscience”, soucieuse de faire l’économie d’un positionnement clair. Au contraire, la seule attitude qui soit courageuse, juste et digne est fondée sur la solidarité envers les victimes de viol. Cela implique de cesser de remettre systématiquement en question leurs témoignages (les cas d’affabulation sont d’ailleurs extrêmement rares). Cela implique aussi de n’accorder aux violeurs et à leurs soutiens aucun pardon ni aucun crédit.

Pourtant presque toujours, au sein du système judiciaire, comme au sein des familles et dans l’environnement social en général c’est au violeur, présenté comme une victime, que le bénéfice du doute est spontanément accordé. On assiste à chaque fois plus ou moins au même scénario : loi du silence au nom de la “cohésion” », culpabilisation de la victime qui est accusée de “trop parler” voire de mentir et de se “victimiser” avec injonction de “dédramatiser” et de pardonner…” [12]

Sources

Brochures et sites qui m’ont aidée

[1] Enquête Virage, pour Violences et Rapports de Genre, menée par l’Institut national des études démographiques (Ined) sur un échantillon représentatif de la population française de 27 000 personnes, âgées de 20 à 69 ans de février à novembre 2015.

[2] Enquête « Cadre de vie et sécurité » 2010 2015 – INSEE ONDRP

[3] L’injonction sociale à être une fille “équilibrée” : avoir des relations sexuelles oui, mais pas trop, mais quand même un peu, pour rentrer dans le cadre “acceptable” défini par la société, entre être une salope ou une prude/vieille fille...

[4] Les mécanismes psychotraumatiques sont mis en place par le cerveau pour échapper à un risque vital. Cela se produit quand la situation stressante ne va pas pouvoir être intégrée, on parle alors d’une effraction psychique responsable d’une sidération psychique. Le non-sens de la violence, son caractère impensable sont responsables de cette effraction psychique, ce non-sens envahit alors totalement l’espace psychique et bloque toutes les représentations mentales. La vie psychique s’arrête, le discours intérieur qui analyse en permanence tout ce qu’une personne est en train de vivre est interrompu, il n’y a plus d’accès à la parole et à la pensée, c’est le vide...
[..] La réponse émotionnelle s’éteint brutalement et les victimes dissociées décrivent alors un sentiment d’irréalité, voire d’indifférence et l’insensibilité, comme si elles étaient devenues de simples spectateur.ice.s de la situation du fait d’une anesthésie émotionnelle et physique. La conséquence immédiate est que la mémoire émotionnelle de l’événement ne pourra devenir un souvenir autobiographique « racontable ». Elle restera condamnée à rester inaccessible à la conscience, mais susceptible de se rallumer lors de n’importe quelle stimulation rappelant les violences subies, et faisant alors revivre à la victime les mêmes souffrances physiques et psychiques. http://www.memoiretraumatique.org/

[5] Je tiens à préciser que ce même médecin, très maladroit et pas suffisamment à l’écoute pour moi, m’a quand même assuré de son soutien dans le cas où je déciderai de porter plainte, même dans plusieurs années, par le biais d’un certificat médical.

[6] Initialement paru dans la brochure “De la misère sexiste en milieu anarchiste”

[7] “En effet le retournement de la parole de la victime peut renforcer les dysfonctionnements mentaux produits par le viol. Autrement dit, la victime s’approche une nouvelle fois de la rupture mentale quand elle est niée dans son témoignage. [...] Parler comporte donc le risque d’une nouvelle humiliation et d’une nouvelle désillusion, ce qui peut vider définitivement les victimes de tout optimisme. Après avoir subi une dégradation de leur corps et de leur psychisme, elles doivent en effet encore trouver la force de résister à la dégradation de leur image et à l’alourdissement du masque social (jouer l’illusion de croire les rouages sociétaux sains et justes).
Ce phénomène contribue fortement à dissuader les victimes de porter plainte et les incite à taire ce qu’elles ont subi, de peur que leur parole, mais aussi leur personne, ne soit discréditée publiquement.” Article de Wikipédia en anglais intitulé « Rape Culture »

[8] Etude IPSOS “Les Français et les représentations sur le viol” pour l’association Mémoire Traumatique et Victimologie - Décembre 2015 - 1001 personnes constituant un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. http://www.memoiretraumatique.org/assets/files/campagne2016/Resultats-Enquete-Ipsos-pour-Memoire-Traumatique-et-Victimologie-Les-Francais-et-les-representations-sur-le-viol.pdf

[9] Enquête menée par Massil Benbouriche, docteur en psychologie et criminologie à l’université de Montréal et de Rennes 2 sur 150 participants âgés entre 21 et 39 ans, issus de milieux sociaux différents. Dans cette étude, les participants écoutent une scène au cours de laquelle une certaine Marie émet des réticences de plus en plus fortes face aux avances de Martin, au retour d’une soirée arrosée. 50% des interrogés déclarent qu’ils seraient prêts à user de stratagèmes pour amener Marie à avoir une relation sexuelle. Et 30% d’entre eux seraient même prêts à violer Marie s’ils étaient sûrs qu’elle ne porterait pas plainte. Ce taux monte à 60% pour le groupe de jeunes hommes alcoolisés et qui adhèrent à la culture du viol (d’après le 1er test de l’étude). Pour le chercheur, la conclusion est sans appel : l’alcool a un rôle bien moins important, en termes d’agressions sexuelles ou de viols, que les “distorsions cognitives” induites par la culture du viol.

[10] http://www.liens-socio.org/Entre-plaisir-et-contrainte

[11] D’ailleurs 1 fille de 15 ans sur 4 ne sait pas qu’elle a un clitoris d’après un rapport publié par le Haut Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes le 15 juin 2016.

[12] Extrait de Anarchafeministe.noblogs.org Communiqué du CLAS contre le viol.