Titre: Débat sur la Palestine, l’antisémitisme et le sionisme
Date: 1938
Sujet: Palestine
Source: Consulté le 2 décembre 2017 de http://mondialisme.org/spip.php?article1147
Notes: Traduit et annoté par Ni patrie ni frontières.

Les 4 textes qui suivent comprennent une lettre d’Alexander Berkman à Emma Goldman en 1906 et 3 textes de 1938 qui retracent un débat entre Reginald Reynolds, partisan de l’indépendance de la Palestine, et Emma Goldman, hostile au sionisme tout en étant favorable à l’ouverture des frontières, y compris celles de la Palestine, aux Juifs d’Europe qui veulent fuir les persécutions. Les lecteurs découvriront que les débats sur le sionisme, la Palestine et les Juifs étaient tout aussi passionnés et violents en 1938 qu’ils le sont aujourd’hui en 2008.

Ni patrie ni frontières


Lettre d’Alexander Berkman à Emma Goldman

Cette lettre de Berkman, à propos d’anarchistes qui étaient devenus « nationalistes » (partisans du sionisme) après les pogromes de 1905 en Russie a été écrite au pénitencier d’Allegheny, le 11 février 1906. On la trouve dans la sélection d’écrits d’Emma Goldman, A Documentary history of the American years, Making Speech free, 1902-1909. Ces quelques lignes expriment bien une position finalement commune aux anarchistes et aux marxistes, que l’on pourrait résumer ainsi : l’antisémitisme est inévitable (l’auteur fait référence à un « instinct » antisémite séculaire chez les masses russes, mais n’en tire aucune conclusion politique), les Juifs doivent prendre leur mal en patience, lutter pour la Liberté, et attendre quelques générations jusqu’à ce que les exploités soient plus « éclairés » par les « lumières »…

Ni patrie ni frontières


(…) Bien qu’ils soient sincères et aient les idées claires sur de nombreuses questions, ils [les anarchistes devenus partisans du sionisme, NPNF] seront forcément amenés à comprendre que, même si leur action est constructive, elle repose sur une mauvaise architecture et qu’à long terme, elle sera essentiellement destructrice et contraire au progrès de l’humanité.

À l’époque actuelle, nous n’avons pas besoin de la ségrégation et du nationalisme ; bien au contraire, car la fraternité des hommes ne pourra se réaliser tant que l’on n’oubliera pas les frontières géographiques, nationales et raciales, et que l’on ne se débarrassera pas des préjugés qui vont de pair. Le nationalisme est une barrière, une barricade contre la fraternité internationale, un fossé que le progrès remplira et couvrira, sans compter l’impracticabilité du nationalisme qui représente une fausse solution aux problèmes des Juifs.

Le seul salut pour les Juifs russes repose sur la liberté de la Russie. C’est très bien de dénoncer les émeutes antijuives fomentées par le gouvernement, etc. Mais toi et moi qui avons vécu en Russie nous savons que la haine des Juifs est un instinct profondément ancré chez les Russes ; étant donné l’existence de cet instinct, il est facile d’inciter à des pogromes. Il faudra plus qu’une simple Constitution, il faudra une véritable éducation, de véritablelumières, pendant au moins deux générations ou plus, pour éradiquer les préjugés que le moujik russe partage depuis si longtemps. Seule la liberté peut accomplir une telle œuvre. Tant qu’elle ne sera pas instaurée, il y aura des pogromes sous les tsars, comme sous un régime constitutionnel en Russie. La liberté, les lumières sont après tout le seul remède aux maux sociaux et raciaux. (…)

Alexander Berkman


Reginald Reynolds : Les révolutionnaires et la Palestine

Le 19 juin 1936, un débat a eu lieu à la Chambre des Communes. Il portait sur la Palestine, et M. Lloyd George a expliqué l’origine du mandat [sur ce territoire] dans les termes suivants. Il a fait référence à la Déclaration Balfour :

« D’après les informations que nous avons reçues, nous sommes arrivés à la conclusion (…) qu’il était vital pour nous de gagner la sympathie de la communauté juive (…). Elle nous a aidés en Amérique et en Russie, à un moment où ces deux pays se désengageaient et nous laissaient tout seuls. »

En clair, un pacte fut scellé durant la Première Guerre mondiale entre l’impérialisme britannique et le nationalisme juif dont les Arabes allaient être les victimes. M. Lloyd George l’a nié dans son discours en faisant de vagues références au fait que nos troupes, à l’époque, « combattaient pour l’émancipation arabe et contre les Turcs ». On appréciera la sincérité de cette déclaration en lisant l’observation du colonel Lawrence dans Les Sept Piliers de la Sagesse : « Bien sûr, nous combattons pour la victoire des Alliés (…). En dernier ressort, nous serons obligés de leur sacrifier les Arabes. »

Et sacrifiés, les Arabes l’ont été. Probablement Lawrence désirait-il sincèrement que les Arabes soient libérés du joug des Turcs ; mais, en 1919, ceux qui connaissaient parfaitement l’objectif de la guerre allaient révéler quel était pour eux le véritable objectif de la paix. Au cours du débat susmentionné, M. Amery, ancien secrétaire aux Colonies et premier lord de l’Amirauté expliqua ces objectifs concernant la Palestine :

« En matière de défense, la Palestine occupe une position stratégique d’une importance énorme. C’est le carrefour décisif de toutes les routes aériennes entre ce pays, l’Afrique et l’Asie. Elle occupe une position navale extrêmement importante dans les nouvelles conditions que connaît la Méditerranée. »

Il mentionna ensuite l’importance de Haïfa par rapport à tous les approvisionnements et au développement d’une route alternative vers le canal de Suez. D’autres personnes, y compris le commandant Locker Lampson, ont soutenu cet argument. Leur langage a sûrement dû choquer ceux qui croient encore que les mandats incarnent les « vérités sacrées de la civilisation ».

L’immigration juive en Palestine a commencé peu après la première guerre mondiale.[1] Elle a été puissamment soutenue par des intérêts capitalistes importants, qui ont obtenu des concessions profitables dans la Mer morte. Les propriétaires fonciers arabes ont vendu leurs terres aux nouveaux venus, mais les Arabes, dans leur ensemble, n’avaient rien à gagner et tout à perdre, dans cette opération. Quelques paysans ont trouvé un marché pour leurs produits, tandis que certains salariés agricoles ont trouvé du travail dans des entreprises juives. Mais cela ne pouvait naturellement pas durer. « Achetez des produits juifs » et « Employez des salariés juifs » sont inévitablement devenus les slogans du sionisme. Les travailleurs et les « socialistes » juifs dont nous entendons tellement parler ont en fait pris la tête de cette campagne de propagande.

Mais quelle que soit la prospérité temporaire que cette situation a pu apporter à une section quelconque de la communauté arabe, le résultat pour le sionisme a été très gratifiant. Le pays qui avait été une patrie pour les Arabes pendant des générations fut livré à une race (sic) étrangère en raison du prétexte fragile qu’il avait appartenu aux Juifs 2000 ans auparavant ! (Il serait intéressant d’imaginer ce qui se passerait si ce principe était universellement appliqué. On viderait l’Amérique actuelle de l’immense majorité de ses habitants et on rendrait l’Angleterre aux Gallois.) Les sionistes n’ont jamais cherché à s’installer parmi les Arabes en vivant parmi eux comme leurs égaux. Ils ont eu l’intolérable arrogance de gens qui considèrent leur propre race comme « supérieure », et les Arabes les haïssent pour la même raison que les Noirs haïssent les Blancs.

Aucun des discours de Hitler n’a autant contribué à créer un mouvement contre les Juifs que cette attitude des sionistes. En Palestine, les Juifs ne sont pas une minorité persécutée, mais le pilier de la politique impériale britannique. Ils savent que leur position n’est tenable que tant que la puissance étrangère reste sur place avec son armée d’occupation. Les Arabes exigent leur indépendance nationale et une constitution démocratique, mais les organisations juives s’opposent à cette revendication. Elles soutiennent la dictature et la domination étrangères.

Pour écraser les différentes tentatives des Arabes de se révolter, de terribles mesures de répression ont été et sont prises. Grâce à une législation d’urgence, promulguée officiellement par le gouvernement britannique, il est désormais possible de pendre un homme pour la simple fait de posséder une arme à feu, après qu’il a été jugé par un tribunal militaire. Il n’est guère nécessaire de souligner qu’il est très facile de fabriquer un tel motif d’inculpation. Et l’on remarquera que cette mesure, en pratique, a été rigoureusement appliquée aux Arabes, tandis que les infractions des Juifs ont soit été ignorées soit traitées de façon très indulgente. La destruction d’un bien peut être punie d’une peine de prison à vie. Pourtant, le gouvernement [britannique en Palestine] a le droit de supprimer n’importe quel article de loi ou disposition s’il le désire, et de démolir – sans verser la moindre compensation – toute maison où des crimes ou délits sont censés avoir été commis ou planifiés, « même si l’on n’en connaît le responsable réel ». Rien qu’à Jaffa, 600 maisons arabes ont été dynamitées en vertu de cette réglementation. On impose des « amendes collectives » à des villages entiers, parce que « l’on a des raisons de croire que leurs habitants ont commis, ou soutenu, des crimes ou des actes illégaux ou de violence ». En Palestine, l’existence de camps de concentration, les perquisitions sans mandat, la censure des lettres, télégrammes et publications, complètent le tableau.

On peut avoir une petite idée de la façon dont fonctionne ce régime – qui n’est en rien meilleur que celui de Hitler – en lisant nos journaux. Nous y lisons que, au moindre soupçon, de courageux Anglais tirent à vue sur des Arabes. Mais la presse ne publie pas les informations les plus graves, même si l’autorité qui ordonne ces actes ne vaut pas mieux que les autorités fascistes. Une pétition rédigée par les habitants du village d’Al Tirah nous raconte ce qui s’est passé le 4 juin 1936 :

« Les soldats ont pénétré dans les maisons, ils ont rassemblé la nourriture, les vêtements et les meubles, et y ont mis le feu (…). Les propriétaires de ces maisons – qui assistaient, impuissants, à ce spectacle – ont été tabassés à coups de crosse. »

Les soldats britanniques n’ont trouvé aucune arme, malgré les menaces qu’ils avaient proférées, et, après avoir tout détruit, ils ont emporté l’argent des villageois. Dans un autre village (Al Taibah), 150 hommes ont été arrêtés et forcés de marcher en rond pendant toute la journée. Ceux qui étaient épuisés étaient frappés et l’armée a tué deux personnes qui tentaient de s’échapper. L’une d’elles a été blessée à coups de crosse, mais toutes deux sont mortes à l’hôpital. Nous pourrions citer bien d’autres cas de brutalités et de meurtres.

Tous ceux qui connaissent un tant soit peu l’impérialisme britannique ne seront pas surpris d’apprendre de tels faits. L’impérialisme est comme le fascisme – un système qui repose sur l’esclavage, sauvage et brutal quand il est aux abois. Mais si les Britanniques utilisent de telles méthodes contre les Arabes, ils n’ont pour le moment exécuté qu’un seul Juif. À quelques exceptions près, les Juifs soutiennent le gouvernement [britannique] ou se montrent encore « plus royalistes que le roi ». La principale critique qu’adressent les Juifs au gouvernement [britannique] est que les mesures répressives de celui-ci ne sont pas allées assez loin !

La sympathie que nous éprouvons pour les Juifs en Allemagne et dans bien d’autres pays ne doit donc pas nous cacher un seul instant la nature réactionnaire du sionisme. Quel que soit le point de vue d’où l’on se place, l’attitude des dirigeants de la classe ouvrière en Grande-Bretagne est écœurante : ils soutiennent à fond le « mandat » et toutes ses implications.

Faisant preuve d’une hypocrisie caractéristique, le Parti travailliste a voté à l’unanimité, à son congrès de 1936, une résolution soutenant le mandat britannique en Palestine « dans l’intérêt de la paix mondiale ». Selon eux, « la situation de la Palestine fait de cette région un lieu d’une importance stratégique considérable et donc l’objet d’ambitions et de rivalités impérialistes » : c’est pourquoi elle devrait, selon eux, rester sous le contrôle des Britanniques. Mais l’existence de la Caverne des Brigands à Genève a permis à ces « internationalistes » de travestir leur position avec une phraséologie adéquate pour dissimuler l’impérialisme grossier de leur propre politique.

Cependant, personne n’a agité le drapeau de l’Union Jack avec plus d’enthousiasme que M. McGovern, qui en contradiction avec la politique déclarée de son parti, l’Independent Labour Party,[2] a constamment insulté les Arabes et a exigé que l’on emploie des méthodes de répression encore plus dures contre eux. Quand McGovern s’est rendu en Palestine, le discours qu’il proposait de prononcer à la radio était tellement arrogant que même le gouvernement britannique, qui sait parfaitement qu’on ne brandit pas le poing sans nécessité, a refusé de le laisser parler en public. Dans ce discours (qui n’a pas été prononcé en public, mais a été ensuite publié dans le New Leader avec une note critique de la rédaction), McGovern a présenté sa version sioniste du Fardeau de l’Homme Blanc. Le Juif « allait apporter la civilisation au pauvre Arabe » et si l’Arabe n’appréciait pas, « la loi » (c’est-à-dire l’impérialisme britannique) allait intervenir « de façon juste mais sévère ». Que les habitants de la région l’apprécient ou pas, écrit McGovern, « Je pense qu’il faut envoyer en Palestine un nombre illimité de Juifs. » Ces Juifs montreront aux Arabes « une vie plus civilisée et plus noble ». La plus grande partie de son discours ressemble à du Melchett,[3] mais la conclusion péremptoire fait penser aux déclamations de Mussolini contre les Abyssiniens « mécontents ».

Plus récemment, McGovern nous a régalé d’une autre tirade fasciste, cette fois au Parlement. Dans le journal Hansard du 14 juin 1938, un article décrit un débat sur les colonies durant lequel McGovern, après avoir critiqué avec mépris la pauvreté des Arabes et vanté la prospérité des Juifs, nous explique que les jeunes femmes et hommes juifs se promènent en shorts [en Palestine] et il ajoute : « et cela stimule l’esprit des femmes arabes ». J’ignore à quel bienfait de la civilisation pensait notre catholique romain, mais le même jour il a déclaré : « Nous devons envoyer la torche du Progrès en Orient pour y enflammer les esprits de la population arabe et l’extirper de sa crasse. » Quel que soit l’avantage de voir des Juifs et des Juives porter des shorts, j’ai du mal à croire qu’un Arabe qui lirait ce genre de propos puisse être « enflammé » par autre chose que le désir de botter les fesses de M. McGovern.

Le discours de Mc Govern se termine par une déclaration très claire dans laquelle il affirme soutenir le mandat [britannique sur la Palestine] et souhaite le succès au ministre des Colonies – des paroles étranges dans la bouche du représentant d’un parti qui prétend lutter contre l’impérialisme. Et il espère que lorsque le gouvernement actuel terminera ses fonctions, le ministre des Colonies pourra affirmer que « son bon et fidèle serviteur a bien travaillé. » Il n’explique pas comment le ministre des Colonies pourrait être autre chose que le serviteur du capitalisme, ni pourquoi il souhaiterait le féliciter pour l’avoir servi. Une telle explication serait sans doute trop embarrassante, car elle supposerait que M. McGovern est lui-même un bon serviteur d’un système que ses flots de rhétorique parlementaire prétendent détruire aux yeux de ses innocents électeurs.

Le problème de la Palestine doit être traité avec un réalisme courageux. Dans un article à propos de la Conférence d’Evian sur les réfugiés, le News Chronicle du 8 juillet 1938 nous apprend que le colonel White, ministre australien du Commerce et des Douanes, qui a présidé l’une des commissions, a déclaré que des gens d’origine britannique avaient créé le Commonwealth d’Australie ; selon lui, les personnes originaires de Grande-Bretagne doivent être prépondérantes parmi les migrants, tant qu’il y aura des colons britanniques disponibles. Aucun socialiste, ou anarchiste, ne soutiendra ce type de position, du moins je l’espère, mais personne ne propose de forcer l’Australie à reconsidérer son attitude en faisant débarquer une armée d’occupation et en obligeant les Australiens à accepter, par la force, une politique d’immigration à laquelle ils sont opposés.

Le peuple de Palestine a le même droit à décider de ses propres affaires, y compris en matière d’immigration, et de décider y compris de soutenir une politique que nous considérons mauvaise. Il n’est peut-être pas trop tard pour rassembler les Arabes et les Juifs, si ces derniers abandonnent la cause du sionisme. Dans ce cas, cela marquerait un premier pas dans un processus qui aboutirait à chasser d’abord l’impérialisme britannique, et ensuite les féodaux arabes et les capitalistes juifs. Mais si ce tournant n’est pas pris rapidement, il sera trop tard, et le problème, en ce qui concerne les Juifs, sera de les réinstaller dans une autre partie du monde où ils pourront vivre en paix avec leurs voisins sur la base d’un accord mutuel. Cela ne concerne pas Madagascar ou l’Afrique de l’Est, régions où les habitants n’ont pas été consultés et où ils auraient les mêmes raisons de s’y opposer que les Arabes de Palestine.

Il est très clair que le soutien qu’apportent de prétendus « socialistes » à l’impérialisme britannique ne peut que pousser les Arabes dans les bras des agents de l’Allemagne et de l’Italie. Ils verront dans le fascisme l’ennemi des Juifs et des socialistes ; ils voient déjà en Allemagne et l’Italie des ennemis de l’Angleterre. Que faudra-t-il de plus qu’un peu de propagande et d’argent supplémentaires pour convaincre les Arabes que les fascistes sont leurs meilleurs amis ? Et cependant, si cela se passe ainsi, et que le monde arabe se tourne vers Hitler et Mussolini motivé par un faux espoir de salut, toute la faute en incombera aux politiciens travaillistes britanniques qui ont montré que la « démocratie » n’est pour eux qu’un slogan bon marché, qu’ils emploient quand cela convient aux intérêts de l’empire britannique et dont ils se moquent dès que quelqu’un prend ce terme au sérieux.

Tous ceux qui critiquent les dirigeants arabes parce qu’ils sont réactionnaires ou financés par des puissances étrangères racontent n’importe quoi, parce que ceux qui utilisent ce type d’argument savent qu’il n’a pas de valeur et est hypocrite. Si une revendication est juste, qu’est-ce qui est le plus important ? Celui qui exprime cette revendication ? La raison pour laquelle elle est avancée ? Ou celui qui paie la note ? Rejeter une revendication légitime, c’est soutenir la tyrannie et l’oppression : l’accepter et la défendre est non seulement notre devoir, mais aussi la seule politique qui puisse dévoiler les prétentions de nos ennemis. Si McGovern et ses amis veulent vraiment démasquer les dirigeants arabes, la meilleure façon de le faire, c’est de prendre leurs revendications au sérieux.

Reginald Reynolds
29 juin 1938

(Traduit de l’anglais par Ni patrie ni frontières.)


Lettre d’Emma Goldman à l’éditeur de Spain and the World

Cher camarade,

J’ai été intéressé par l’article « Les révolutionnaires et la Palestine », écrit par notre bon ami Reginald Reynolds dans Spain and the World du 29 juin 1938. J’approuve une partie de son contenu, mais une partie plus importante encore de son argumentation me semble contradictoire avec les idées d’un socialiste aux positions quasiment anarchistes. Avant que je souligne ces incohérences, je souhaite dire que l’article de notre ami peut laisser croire qu’il est un antisémite enragé. Plusieurs personnes m’ont d’ailleurs demandé pourquoi Spain and the World avait publié un article antisémite. Elles étaient encore plus surprises que Reginald Reynolds en ait été l’auteur. Comme je le connais bien, j’ai pu assurer en toute tranquillité à mes amis juifs que Reginald Reynolds n’a pas le moindre atome d’antisémitisme dans son esprit, même s’il est vrai que son article donne malheureusement une telle impression.

Je ne conteste pas les critiques que notre bon ami adresse aux sionistes. De fait, je m’oppose depuis de nombreuses années au sionisme, qui n’est que le rêve des capitalistes juifs dans le monde entier de créer un Etat juif avec tous ses accessoires : gouvernement, lois, police, militarisme, etc. En d’autre termes, ils veulent créer une machine étatique juive pour protéger les privilèges d’une minorité [de Juifs] contre une majorité [de Juifs].

Cependant, Reginald Reynolds a tort lorsqu’il affirme que les sionistes sont les seuls partisans de l’émigration juive en Palestine. Peut-être ignore-t-il que les masses juives, dans tous les pays, et particulièrement aux Etats-Unis, ont contribué à rassembler des sommes importantes dans le même but. Ils se sont généreusement défait de leurs maigres économies dans l’espoir que la Palestine devienne un asile pour leurs frères, cruellement persécutés dans presque tous les pays européens. Le fait qu’il existe beaucoup de communes non sionistes en Palestine prouve que les ouvriers juifs qui ont aidé les juifs persécutés et pourchassés l’ont fait non pas parce qu’ils sont sionistes, mais pour la raison que je viens d’exposer, parce qu’ils pensent qu’en Palestine on les laissera tranquilles, qu’ils pourront s’y installer et vivre leur propre vie.

Le camarade Reynolds s’oppose aux Juifs qui prétendent que la Palestine était leur patrie il y a deux mille ans. Il insiste sur le fait que cela n’a aucune importance puisque les Arabes vivent en Palestine depuis des générations. Pour moi, aucun des deux arguments n’a de grande valeur, à moins de croire aux vertus du monopole de la terre et aux droits des gouvernements de chaque pays de refuser l’entrée à de nouveaux arrivants.

Reginald Reynolds sait bien que les peuples arabes ont tout autant le droit de décider qui a le droit (ou pas) d’entrer dans leurs pays que les exploités de n’importe quelle autre région du monde. En fait, notre ami l’admet lorsqu’il écrit que les féodaux arabes ont vendu la terre aux Juifs sans en informer le peuple arabe. Cela n’est pas un phénomène nouveau dans ce monde. La classe capitaliste possède, contrôle ses richesses et en dispose partout pour satisfaire ses intérêts. Qu’elles soient arabes, anglaises ou autres, les masses ont très peu de choses à dire à ce sujet.

En défendant le droit des Arabes d’empêcher les Juifs d’immigrer en Palestine, notre bon ami porte autant atteinte aux principes socialistes que son camarade John McGovern. Certes, ce dernier se fait le défenseur [des intérêts] de l’impérialisme britannique, tandis que Reginald Reynolds soutient les droits des capitalistes arabes. Mais c’est une aussi mauvaise position pour un révolutionnaire socialiste. Il est encore plus incohérent de plaider au nom du monopole de la terre, et de réserver ce droit uniquement aux Arabes.

Peut-être mon éducation révolutionnaire comporte-t-elle quelques graves lacunes, mais on m’a toujours appris que la terre devait appartenir à ceux qui la cultivaient. Ses sympathies profondes pour les Arabes ne devraient pas empêcher Reginald Reynolds de reconnaître que les Juifs ont cultivé la terre en Palestine. Des dizaines de milliers d’entre eux, des idéalistes jeunes et dévoués, sont partis en Palestine pour cultiver la terre dans les conditions très difficiles que sont celles des pionniers. Ils ont défriché des terres abandonnées et les ont transformées en terres fertiles et en jardins fleurissants. Attention : je ne dis pas que les Juifs ont davantage de droits que les Arabes, mais le fait qu’un socialiste affirme que les Juifs n’ont rien à faire en Palestine me semble exprimer une étrange conception du socialisme.

Certes, Reginald Reynolds ne nie pas aux Juifs le droit d’asile en Palestine, mais il insiste aussi sur le fait que l’Australie, Madagascar, et l’Afrique de l’Est ont parfaitement le droit de fermer leurs ports aux Juifs. Si tous ces pays ont le droit de les refouler, pourquoi ne serait-ce pas le cas des nazis en Allemagne ou en Autriche ? Ou de tous les pays ? Malheureusement, notre camarade ne mentionne pas un seul endroit où les Juifs pourraient trouver la paix et la sécurité.

Je suis persuadé que Reginald Reynolds soutient le droit d’asile aux réfugiés politiques. Je suis certain qu’il regrette que ce grand principe, autrefois l’honneur et la gloire de l’Angleterre, ne soit plus appliqué. Et moi aussi je le regrette. Je ne comprends donc pas comment Reynolds peut concilier ses sentiments positifs vis-à-vis des réfugiés politiques avec son refus d’accorder le droit d’asile aux Juifs.

Notre ami soutient ardemment le droit à l’indépendance nationale des Arabes et des autres peuples qui subissent le joug britannique. Je ne suis pas opposé à la lutte pour l’indépendance nationale, mais je n’y vois pas les mêmes avantages que lui sous un régime capitaliste. Le progrès qu’est censée apporter cette indépendance se résume à l’avènement de la démocratie, qui est une tromperie et un piège. Il suffit de se pencher sur le cas des pays qui ont récemment acquis l’indépendance nationale. La Pologne, par exemple, les Etats baltes ou certains pays des Balkans. Loin d’être progressistes (dans le vrai sens du terme), ils sont devenus fascistes. Les persécutions politiques y sont tout aussi graves que sous le tsar, alors que l’antisémitisme, auparavant encouragé du sommet de l’Etat, infecte désormais toutes les couches de la vie sociale dans ces pays.

Cependant, puisque notre ami défend le droit à l’indépendance nationale, pourquoi n’est-il pas cohérent jusqu’au bout et ne reconnaît-il pas ce droit aux sionistes, ou, plus largement, à tous les Juifs ? Parmi tous les arguments en faveur de ce droit, la condition précaire des Juifs, le fait qu’ils soient partout indésirables devraient leur donner le droit au moins à la même considération que notre camarade accorde si sérieusement aux Arabes.

Je sais, bien sûr, que beaucoup de Juifs ne peuvent prétendre au statut de réfugiés politiques. Bien au contraire, la plupart d’entre eux se sont montrés indifférents face aux persécutions contre les travailleurs, les socialistes, les communistes, les syndicalistes et les anarchistes, tant qu’eux-mêmes étaient en sécurité. Comme la bourgeoisie en Allemagne et en Autriche, ils ont exploité les travailleurs et se sont opposés à toute tentative des masses d’améliorer leur condition. Certains Juifs allemands ont eu la témérité d’affirmer qu’ils ne s’opposeraient pas à l’expulsion des OstJuden (les Juifs provenant de la Pologne et d’autres pays). Tout cela est vrai, mais le fait demeure que, depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir, tous les Juifs sans exception ont été soumis aux persécutions les plus cruelles et aux traitements les plus indignes et les plus horribles, en dehors du fait qu’ils ont été dépouillés de tous leurs biens. Il me semble donc plutôt bizarre qu’un socialiste nie à ce malheureux peuple le droit de s’installer dans d’autres pays et d’y commencer une nouvelle vie.

Le dernier paragraphe de l’article de Reginald Reynolds « Les révolutionnaires et la Palestine », atteint des sommets. L’auteur écrit : « Qu’est-ce qui est le plus important ? Celui qui exprime une revendication ? La raison pour laquelle elle est avancée ? Ou qui paie la note si cette demande est justifiée ? Rejeter une revendication légitime, c’est soutenir la tyrannie et l’oppression : l’accepter et la défendre est non seulement notre devoir, mais aussi la seule politique qui puisse dévoiler les prétentions de nos ennemis. »

Cher Reginald Reynolds, la question est de savoir qui décide de la « légitimité » d’une revendication. À moins que l’on ne soit affecté de la même tare que l’auteur attribue aux Juifs, c’est-à-dire de « l’intolérable arrogance de ceux qui se considèrent comme membres d’une race supérieure », on ne peut décider si la revendication des habitants d’un pays de vouloir conserver le monopole de leurs terres est plus légitime que le besoin désespéré de millions de gens qui sont en train d’être lentement exterminés.

En conclusion, je souhaite préciser que mon attitude face à cette question tragique n’est pas dictée par mes origines juives. Elle est motivée par ma haine de l’injustice et de l’inhumanité des hommes contre d’autres. J’ai combattu toute ma vie pour l’anarchisme, seul capable de mettre fin aux horreurs du régime capitaliste et de garantir l’égalité et la liberté à toutes les races et tous les peuples, y compris les Juifs. Jusqu’à ce que ce moment arrive, je considère qu’il est incohérent, pour les socialistes et les anarchistes, de soutenir la moindre forme de discrimination contre les Juifs.

Emma Goldman
26 août 1938

(Traduit de l’anglais par Ni patrie ni frontières.)


Réponse de Reginald Reynolds à l’éditeur de Spain and the World

Cher camarade,

Puisque ma chère amie Emma Goldman se préoccupe du fait que je sois mal compris, elle appréciera certainement ma tentative de corriger ses propres incompréhensions concernant mes conceptions sur la Palestine.

Je dois remercier Emma d’avoir assuré ses amis que je ne suis pas antisémite ; mais je suis en désaccord complet avec l’affirmation que mon article du 29 juillet « en donne malheureusement l’impression ». Je défie quiconque de me montrer la moindre phrase qui, prise dans son contexte, puisse donner une telle impression à un esprit sans préjugés. Le Dr Johnson a déclaré un jour : « Je peux vous donner des arguments, mais je ne peux pas vous donner de l’intelligence. » Je me trouve dans la même position et ne suis pas responsable des préjugés de ceux qui interprètent mes écrits. On a aussi dit que Bakounine était antisémite…

Mon article ne s’est à aucun moment intéressé aux Juifs ou aux Arabes en tant que race. Il concernait le droit à l’autodétermination que revendiquent les Arabes et auquel s’opposent les sionistes. Tout comme les anarchistes, je crois que, dans une société idéale, il ne devrait y avoir aucun gouvernement. Mais je pense que, dans les pays où les gens n’ont pas encore compris cela, un gouvernement démocratique – qui bénéficie du consentement explicite d’au moins la majorité du peuple – vaut mieux qu’un gouvernement autocratique ou bureaucratique. Les anarchistes espagnols semblent avoir la même position que moi, sinon on ne comprend pourquoi ils auraient coopéré avec le gouvernement [républicain] contre Franco, même si cette coopération était limitée.

Mais de même que les anarchistes se sont rendu compte que le fascisme est pire que le capitalisme « démocratique », de même la plupart d’entre eux seront d’accord avec moi pour affirmer que l’impérialisme est pire, et pour les mêmes raisons.

Ceux qui ne voient pas qu’il s’agit d’une affirmation découlant du bon sens devraient étudier et comparer la situation, par exemple, en Inde et dans les colonies britanniques, d’un côté, avec celle des ouvriers du Royaume uni, de l’autre. Je n’ai pas besoin qu’Emma Goldman me rappelle les limites de la « démocratie » ou celles de l’indépendance nationale ; mais si l’on considère ces objectifs seulement comme « une tromperie et un piège », on nie la base même sur laquelle les quelques libertés que nous possédons a été construite, et le fondement actuel de la collaboration entre les anarchistes et les autres forces antifascistes en Espagne. Et quand ma chère amie écrit qu’elle n’est « pas opposée » à la lutte pour l’indépendance nationale, son propos ne peut être perçu que comme un geste de solidarité très tiède envers ceux qui prennent tous les coups en combattant l’impérialisme britannique. Comme je l’ai souligné dans mon article, seul un soutien actif impressionnera les peuples coloniaux ; et s’ils reçoivent un tel soutien des puissances fascistes, et que les anarchistes se contentent « de ne pas être opposés » à leur lutte, je crains que les masses qui souffrent aujourd’hui de l’oppression sous l’Union Jack [le drapeau britannique] en tirent des conclusions inquiétantes à propos de qui sont leurs vrais amis. Et qui en portera la responsabilité ?

Personnellement, je ne suis pas prêt à me tenir à l’écart du combat entre les oppresseurs et les opprimés, sous prétexte que les opprimés n’auraient pas compris 100 % de la vérité telle que je la vois. J’aiderai l’opprimé parce qu’il est l’opprimé, et parce que mon aide est le seul moyen de lui prouver ma sincérité si je veux lui apprendre quoi que ce soit en matière politique ou économique. Et je ne crains pas d’être mal compris, que ce soit délibérément ou involontairement. Je sais que s’opposer à l’impérialisme britannique en Palestine (et au sionisme, son allié), c’est courir le risque d’être accusé d’antisémitisme. Je sais que critiquer le gouvernement espagnol ou le Front populaire en France, c’est risquer d’être traité de « trotsko-fasciste ». Aucune de ces deux accusations ne m’inquiète le moins du monde.

Je ne suis pas impressionné par le fait que des ouvriers juifs ont soutenu financièrement l’émigration juive en Palestine. Les ouvriers britanniques contribuent à de nombreuses choses absurdes, y compris à assurer le salaire de Sir Walter Citrine.[4] Quant à l’affirmation selon laquelle « la terre devrait appartenir à ceux qui la cultivent », je ne l’accepte pas, et je ne vois pas ce qu’elle fait dans la démonstration d’Emma Goldman. Dans une situation idéale, la terre devrait, selon moi, « appartenir » à toute la communauté, puisque toutes les richesses proviennent du travail de celle-ci. Mais si j’accepte l’affirmation d’Emma, alors la terre de Palestine devrait appartenir aux paysans arabes, et les seigneurs arabes n’avaient aucun droit de la vendre aux migrants juifs qui ont dépossédé les métayers arabes. C’est le seul sens que je puisse attribuer à cette proposition d’Emma, à moins qu’elle veuille dire que la terre appartient à celui qui s’en empare – donc qu’elle appartenait aux fellahs arabes mais que désormais elle appartient à ceux qui ont poussé les Arabes dehors. « La terre appartient au premier qui la met la main dessus » est un bon slogan pour les conquistadors et les impérialistes, mais j’ignorais qu’il s’agissait d’un mot d’ordre anarchiste.

Je voudrais maintenant revenir sur trois déclarations qu’Emma m’attribue sans la moindre preuve. Je n’ai jamais « soutenu les droits des capitalistes arabes » et je n’ai nulle part écrit que « les Juifs n’ont rien à faire en Palestine ». Et je n’ai pas non plus « justifié » le refus des ports australiens d’accueillir les Juifs. Bien au contraire. En discutant les opinions du représentant australien à la conférence d’Evian, j’ai écrit : « Aucun socialiste ou anarchiste, j’espère, ne soutiendra une telle position. » Est-ce une façon de « justifier » l’attitude des Australiens ? Mais j’ai ajouté que si l’Australie refusait l’entrée aux Juifs, personne ne tenterait d’imposer l’arrivée d’immigrants juifs en envoyant une force armée d’occupation. C’était une simple constatation. Mais je suis prêt à en faire aussi une opinion, et à demander à Emma Goldman et à toute personne qui sympathise avec son point de vue, si elle est préparée à soutenir une telle mesure. Si je dis que je ne suis pas prêt à intervenir par la force dans la maison de mon voisin, cela ne signifie pas que j’approuve tout ce qu’il fait à l’intérieur de son foyer. Et je regrette qu’Emma ne puisse pas voir la différence.

Mon attitude vis-à-vis de la Palestine est fondée sur les mêmes principes. La question fondamentale n’est pas de savoir si j’approuve ou pas l’immigration des Juifs, mais qui va décider de son importance. Pour le moment, c’est un gouvernement étranger – le mien – qui décide et impose ses décisions à un peuple récalcitrant en se servant de ses baïonnettes. La solution de Madagascar poserait le même problème (même si Emma la confond avec le problème de l’Australie, comme si tous deux étaient des pays indépendants et autonomes). C’est pourquoi j’ai suggéré qu’il faudrait prendre le temps de réfléchir de façon constructive à « une région du monde où [les Juifs] pourraient vivre en paix avec leurs voisins d’un accord mutuel ». C’est ce que ma chère amie appelle « nier à ces malheureux la possibilité de s’installer dans de nouveaux pays ».

Emma commet la pire des confusions quand elle m’accuse d’incohérence parce que je soutiens l’indépendance des Arabes et m’oppose au nationalisme des Juifs. Je soutiens l’indépendance des Maures ; mais cela ne signifie pas ce que je soutienne pour autant les Maures en Espagne [qui se battent dans les troupes de Franco] où ils sont les ennemis de l’indépendance espagnole. Contrairement à ce qu’Emma semble imaginer, je ne m’intéresse pas au nationalisme en lui-même, mais seulement aux cas où il exprime une révolte contre l’impérialisme. Et de même que je suis opposé aux Maures quand ils apparaissent comme des conquérants dans une armée fasciste, de même je suis opposé aux Juifs quand ils apparaissent comme des colons dans un schéma britannique qui souhaite créer une sorte d’Ulster en Palestine. Pour continuer l’analogie avec l’Irlande, je suis anticatholique, mais, dans la lutte irlandaise pour l’émancipation des catholiques, j’aurais été pour leur émancipation. Non pas parce que j’aime le pape, mais parce que je ne crois pas qu’il faille priver une nation de sa religion. De même, en Palestine, je suis favorable (indépendamment de toute autre considération) aux droits du peuple contre une minorité qui veut les piétiner.

Emma m’accuse enfin d’être coupable de la même « intolérable arrogance » dont j’accablerai (selon elle) les Juifs. (Je parlais en fait des sionistes, mais passons...) Et cela parce que j’ose parler d’une « juste revendication » – le droit des Arabes à un gouvernement autonome démocratique. Certes, il est possible que je me trompe, que le socialisme ne soit pas la bonne solution, pas plus que l’anarchisme, que Franco soit un homme bon, qu’il soit le sauveur de l’Espagne et que je le condamne avec « arrogance ». Mais je suis prêt à prendre le risque de me tromper. Et je remarque que Emma fait preuve de suffisamment d’arrogance pour prendre parti dans un conflit quand cela l’arrange. En ce qui me concerne, je considère que si la cause de l’autodétermination n’est pas une cause juste, alors le mot justice n’a plus de sens pour moi et peut être éliminé de la discussion. Je sais seulement que l’autodétermination est un principe de base à la fois pour le socialisme et l’anarchisme tels que je les comprends. Et je combattrai tout système social qui ne respecte pas ce principe fondamental.

Reginald Reynolds
16 septembre 1938

(Traduit de l’anglais par Ni patrie ni frontières.)

[1] Cette affirmation est totalement inexacte : comme le reconnaît même l’ultragauche antisioniste Gatto Mamone dans ce livre, « les Juifs commencèrent à revenir en Palestine après leur expulsion d’Espagne à la fin du XVe siècle », la première Aliyah (émigration juive) eut lieu en 1882, la deuxième en 1904-1905, composée surtout de Juifs russes fuyant les pogromes. Mais évidemment cela ne cadre pas avec la démonstration de l’auteur qui ignore délibérément les effets de l’antisémitisme en Europe avant la Première Guerre mondiale. (NPNF)

[2] ILP : scission de gauche du parti travailliste et parti avec lequel sympathisait Reynolds à l’époque. (NPNF)

[3] Alfred Mond (1868-1930), premier baron Melchett, avocat, député, libéral, puis conservateur. Il visite la Palestine en 1921 avec Chaïm Weizman et soutient dès lors activement le sionisme. Président de la Fondation sioniste britannique, il fonde une ville qui porte encore son nom : Tel Mond, dans l’Isräel actuel. (NPNF)

[4] Dirigeant des syndicats britanniques et secrétaire général du TUC de 1926 à 1946. (NPNF)