Une certaine sensiblerie déplacée consiste aujourd’hui à être ému aux larmes lorsqu’un couple homosexuel a des amis hétéros qui « acceptent » sa « différence », lorsqu’une petite trisomique trouve des amies « normales » qui l’ « accueillent », lorsqu’un musulman sert la main d’un juif, etc. Cette vision-là de la « différence » me paraît un peu pernicieuse ; nous ne « sommes » pas une pratique religieuse, une couleur de peau, une orientation sexuelle, un handicap, etc. ; tout cela ne doit pas nous différencier essentiellement, tout simplement parce que le choix personnel est peu (ou pas) déterminant concernant ces états de fait. Et donc je pense qu’au fond ce genre d’éloge de l’amour dans la « différence » renvoie implicitement à un réductionnisme dangereux, à une tendance à identifier la personne à des attributs au fond inessentiels.

C’est sur la base d’une surestimation de ce genre de « différences » (ainsi jugées infranchissables) que l’on constatera avec une niaiserie béate que certains les dépassent. Cela va dans le sens des discours clivant du pouvoir en place (le racisme, c’est d’abord croire que des races existent ; il y a ainsi un « racisme », ou « racialisme », si j’ose dire, de certains tenants de la tolérance). L’idée même de « tolérance » me paraît trop souvent renfermer certains bon sentiments nauséabonds qui au fond entretiennent ce qu’ils prétendent dénoncer. Plus simplement, le fait même de rendre héroïque et digne d’applaudissements larmoyants un amour que l’on accorde pour un autre individu, sous prétexte que cet amour serait le « symbole » d’une tolérance universelle, cela me donne un peu la nausée. Les individus ne sont pas des « symboles ». Si l’on veut une société égalitaire, où « différence » ne signifie plus discrimination, commençons par banaliser un peu plus l’homosexualité, l’oecuménisme, l’attention à autrui, etc. On ne devrait pas glorifier ce qui doit devenir la norme.