Les paralogismes du mythe de « l’âge d’or » et du « déclinisme » corrélatif

Quelle que soit la nature d'une « crise », il sera toujours absurde de glorifier un « âge d'or » qui la précéderait. Car cet « âge d'or » lui-même est mis en accusation par le fait même que, en tant que fondation ou épanouissement historique, social, économique, politique, religieux, il n'aura finalement pas été, du temps de son actualisation, assez « parfait », assez « épanoui », pour empêcher toute « crise » où tout « déclin » lui succédant.

Les « trente glorieuses », par exemple, devraient être mises en accusation depuis 2008 : c'est leurs limites, leurs imperfections qui sont apparues ; il est absurde de parler d'un « déclin » (économique, etc.) contemporain en ayant pour référence axiologique les « trente glorieuses », car il apparaît aujourd'hui qu'elles constituent en elles-mêmes déjà le point critique, n'ayant pas rendu impossible la crise profonde qui touche l'économie mondiale depuis plus de huit ans.

On pourrait alors rechercher une base plus ancienne pour identifier quelque autre « âge d'or », mais, comme on le comprendra, l'absurdité de la démarche restera là même, pour peu qu'on admette une stricte continuité déterminée dans les affaires humaines (continuité que les déclinistes ou décadentistes semblent ne pas même soupçonner).

On appliquera le même raisonnement pour les différents types de déclinismes, ou de « régressionnismes », très différenciés idéologiquement, mais développant un même paralogisme (cf. Zemmour, Onfray, Alain de Benoist, Houellebecq, Renaud Camus, Francis Cousin, Muray, Stiegler, un certain Debord, un certain Lukàcs, un certain « romantisme révolutionnaire », etc.).

Mais on pourra aussi renverser la perspective : si « l'âge d'or » est mis en accusation par les crises qui lui succèdent, les « crises » à leur tour, évaluées à l'aune de l'âge d'or, pourraient être réhabilitées en tant qu'elles découlent d'un « âge d'or ». Les deux options sont possibles, mais les deux désignent aussi la relativité circulaire des notions de « déclin » et d'« âge d'or », leur vacuité en somme. Leur dépendance réciproque fait qu’elles s’annulent mutuellement : le déclin devient « doré », et l’âge d’or « décline ».

Sortir de la préhistoire

Dans l’absolu, si l’état présent est jugé comme présent désastreux, alors on ne saurait exiger que ce qui viendrait « avant lui » soit « réinstauré ». Car un passé qui a pour futur le désastre est un passé qui contient en germe, par définition, le désastre.

Cette perspective n’est pas téléologique pour autant, car elle n’émet aucun jugement à propos de quelque « futur » qui serait « prédéterminé » par le présent. La liberté actuelle de l’être projeté est maintenue, mais la facticité indépassable du passé, et du présent de ce passé, également.

De façon générale, hélas, le présent dit « historique », ressemble plutôt à un présent préhistorique : la division des activités « sociales » reste fondamentalement basée sur des différences naturalisées, non conscientes globalement, non contrôlées et non choisies (classisme, racisme, patriarcat, rationalisme excluant, anthropocentrisme). Les « désirs » qui en découlent seront majoritairement subis, non formulés, et inconsciemment souffrants. Il s’agit bien d’une barbarie, certes aujourd’hui plus « sophistiquée », mais d’autant plus effrayante, de ce fait. Le passé qui aura rendu possible ce présent sera, par principe, lui-même préhistorique, ou « pré-préhistorique » : il s’agirait donc de rentrer enfin dans l’histoire, plutôt que de réhabiliter quelque « âge d’or », « âge d’or » qui n’est jamais qu’une autre forme de la barbarie préhistorique, puisqu’il l’annonce.

Cette « entrée dans l’histoire », qui exige une praxis résolue, engageant une rupture qualitative, néanmoins, à la différence d’une « restauration de l’âge d’or », serait de fait imparfaite, et resterait l’actualisation constante d’une attente sans atteinte.[1] Car lorsque le passé est la désolation en soi, et actualisa les meurtres immondes de « masses » atrocement chosifiées (colonisations, camps, génocides), projeter le désir d’une « paix perpétuelle » « parfaite », c’est projeter un désir indécent. Nulle « perfection » ne pourra plus jamais s’épanouir, sur un sol devenu à ce point désolé et pourri. Affirmer le contraire, ce serait formuler le désir d’un « oubli » qui nous priverait d’humanité.

Une entrée dans l’histoire qui soit la moins imparfaite possible, et qui s’insatisfait constamment de ce qui est, pour toujours viser ce qui est plus souhaitable, indéfiniment, sera un désir raisonnable, à formuler contre l’idée dangereuse de la « restauration » extatique et mythologique d’un « âge d’or » idéalisé.

Progressisme paradoxal, pseudo-progressisme, et passéisme

Un « progressisme » paradoxal, qui nie tout progrès au sein de notre modernité, mais qui exige de ce fait, de façon plus impérieuse, une rupture progressive pour sortir de ces cycles désastreux, s’oppose ici à un passéisme contradictoire, et à un « progressisme » capitaliste indécent, qui sont les deux faces d’une même pièce.

Les « Lumières » d’un Luc Ferry, par exemple, d’un Finkielkraut ou d’un Alain Renaut, défendent un universel-abstrait européen, qui ne se distingue plus vraiment de l’ethno-différentialisme, prônant la pureté de la « culture blanche », d’un « anti-Lumières » comme Alain de Benoist.

Par-delà Lumières et anti-Lumières, il s’agirait de défendre un projet universel-concret, qui n’a encore jamais vraiment été actualisé, même si son désir immémorial existe (Exode, résistance, commune).

Déclin de l’occident

Mais ce qui est le plus inquiétant sera que nos déclinistes européens déploreront, trop souvent, implicitement ou explicitement, quelque « déclin de l’occident ». Pourtant, le déclin des « gagnants de la mondialisation » n’est pas la première chose à déplorer, même d’un point de vue « humaniste », ou encore « tiers-mondiste » : car souhaiter de nouvelles « victoires » pour ces gagnants qui seraient « en difficulté », ou un regain « d’énergie », n’est-ce pas souhaiter le maintien de la mise sous tutelle de la plupart, au sein d’une division internationale du travail irréductiblement néocoloniale ? Ce « déclin » relatif, ou idéologiquement affirmé, à dire vrai, pourrait être chose souhaitable, s’il devient conscience de son propre désir d’auto-abolition, vers l’augmentation qualitative de tous : et donc désir d’abolition de son propre pouvoir sans puissance, au profit de chacun. Il n’apparaîtrait plus, a posteriori, comme « déclin », mais comme désespoir du vainqueur, qui renoncerait à son pouvoir qui le dépossède, au profit de chacun-e. C’est par une telle dialectique, non-meurtrière, qu’une entrée indéfinie dans l’histoire, serait envisageable.

Ces vœux sont utopistes, mais restent à considérer, comme idéaux régulateurs.

Certains déclinistes contemporains, ceux qui affirment farouchement leur « occidentalisme », ou tout autre type de « culturalisme » à vocation « impérialiste », décidément, nous obstruent cette voie, à plus d’un titre. Et ils empêchent toujours plus les voies non-meurtrières, favorisent le repli, et le recours aux armes. Il ne s’agirait pas de leur donner la victoire immédiate, en obéissant à leurs désirs de destruction du monde, ou à leurs pulsions suicidaires, qui voudraient entraîner tout le monde avec elle (suicide « altruiste », qui devient toujours plus le « désir » effrayant des destructeurs d’aujourd’hui, quels qu’ils soient).

Dévier la violence vers les instruments inertes de leur pouvoir sera une façon éthique, et tactique, de désamorcer leurs armes. Mais cela implique de fait une auto-défense spécifique, une réponse adaptée à la violence qui « punira » ces sabotages.

[1] Marc Goldschmidt, spécialiste de Walter Benjamin, définit ainsi le messianique benjaminien, pour le différencier du messianisme téléologique.