LE CONTEXTE D’UN SOULÈVEMENT PROLÉTARIEN

« Le 29 avril 1992, Los Angeles explosait dans ce qui devait constituer l’un des plus importants soulèvements urbains du siècle aux États-Unis. L’armée fédérale, la garde nationale et les forces de police venues de tout le pays mirent 3 jours pour rétablir l’ordre. Entre-temps les habitants de L.A. s’étaient réappropriés des millions de dollars de marchandises et avaient détruit pour plus d’un milliard de dollars de capital immobilier. »

Au-delà de l’image : les faits

Parce que la plupart de nos informations sur l’émeute nous sont parvenues par les médias capitalistes, il est nécessaire d’évaluer les distorsions que cela a créé. Tout comme lors de la guerre du Golfe, les médias ont donné l’impression d’une immersion complète dans la réalité alors qu’en fait ils fabriquaient une version falsifiée des événements. Alors que pendant la guerre du Golfe il y eut un effort concret de désinformation, à Los Angeles la distorsion fut moins le produit de la censure que de la totale incompréhension des médias de la bourgeoisie face à cette insurrection prolétarienne.

Le passage à tabac de Rodney King en 1991 ne fut pas un incident isolé, et s’il n’avait été filmé, il serait passé inaperçu ― perdu dans la logique de la répression raciste de la police qui caractérise si bien la domination capitaliste en Amérique. Mais, dès lors que cet incident de la vie quotidienne fut signalé à l’attention générale, il prit valeur de symbole. Tandis que le flot de l’information télévisée noyait l’événement dans le cours de l’interminable procédure juridique, les yeux des habitants de South Central restaient fixés sur un cas qui focalisait leur colère contre un système dont le calvaire de King était l’illustration parfaite. Dans tout le pays, mais spécialement à L.A., on sentait et on attendait que, quel que soit le résultat du procès, les autorités feraient les frais de la colère populaire. Pour les habitants de South Central, l’incident King ne fut qu’un déclic. Ils ignorèrent les appels de l’intéressé à l’arrêt du soulèvement parce qu’il n’en était pas la cause. La rébellion se fit contre le racisme qui s’exerçait tous les jours dans la rue, contre la répression systématique des cités, contre la réalité du racisme quotidien du capitalisme américain.

Une des réponses toutes faites des médias à de semblables situations est de les étiqueter « émeutes raciales ». Une telle caractérisation vola très rapidement en éclats à L.A., comme le nota Newsweek dans l’un de ses reportages sur la rébellion :

: « En dépit des jeunes Noirs en colère criant : "Tuons les Blancs", des Hispaniques et même des Blancs ― hommes, femmes et enfants ― se joignirent aux Afro-Américains. La première préoccupation de la foule était les marchandises, pas le sang. Dans une ambiance de fête, les pillards s’emparaient de coûteuses marchandises qui, soudain, étaient devenues gratuites. La plupart des magasins noirs, de même que ceux des Blancs ou des Asiatiques, partirent tous en fumée. »

Et Newsweek de s’adresser à un "expert" ― un sociologue de l’urbanisme ―qui leur déclare : « Ce n’était pas une émeute raciale, mais une émeute de classe. »

Un peu embarrassés par cette analyse, ils interrogent « Richard Cunningham, 19 ans, un employé à la barbichette soignée » :

« Ils s’en fichent complètement. La vérité c’est qu’ils font la fête. Ils ont envie de vivre comme les gens qu’ils voient à la télé. Ils voient des gens qui ont de grandes maisons anciennes, de chouettes bagnoles et tout l’équipement hi-fi qu’ils veulent et maintenant que c’est gratuit, ils vont l’avoir. »

Le sociologue le leur avait bien dit : une émeute de classe...

À Los Angeles, la composition sociologique de l’émeute reflète celle des quartiers concernés : des Noirs, des Latino-Américains pauvres et quelques Blancs unis contre la police. Parmi les personnes arrêtées, les Latinos sont majoritaires, plus nombreux que les Noirs, et les "Blancs" eux-mêmes en constituent un dixième.

Confrontés à de tels faits, les médias eurent bien des difficultés à coller l’étiquette "émeute raciale" au soulèvement de L.A.. Ils eurent plus de succès en présentant ce qui venait de se passer comme une violence aveugle et une attaque insensée des gens contre leur propre communauté. Ce n’est pas l’absence de logique dans cette violence que les médias n’aimaient pas, c’est bien la logique même qui l’a inspirée. Les cibles les plus communes étaient les journalistes et les photographes, mêmes noirs et hispaniques. Pourquoi les pillards s’en prirent-ils aux médias ? Ces charognards faisaient courir un réel danger d’identification aux émeutiers par leurs photos et leurs reportages. Et l’incroyable déloge de "couvertures" de la rébellion faisait suite à des années de totale indifférence à l’égard des gens de South Central, sauf pour les présenter comme des criminels ou des drogués.

Le refus de la représentation

Alors que l’émeute de 1965 s’était limitée au quartier de Watts, en 1992, les émeutiers élargirent leur lutte avec beaucoup d’efficacité. Leur première tâche fut de déborder leurs " représentants ". Les dirigeants noirs ― politiciens locaux, bureaucrates des droits civiques et organisations religieuses ― échouèrent dans leur fonction de contrôle de leur propre communauté. Partout ailleurs aux États-Unis, cette couche a réussi dans une large mesure à détourner la colère des gens des actions directes semblables à celles pratiquée à L.A., parvenant à stopper la contagion de la rébellion. La lutte se propagea cependant, sans que les troubles dans les autres agglomérations ne connussent l’intensité des émeutes de Los Angeles où les représentants, qu’ils fussent élus ou autoproclamés, furent débordés. Ils ne purent rien faire. Les émeutiers montrèrent le même dédain pour leurs "leaders" que leurs prédécesseurs de Watts. Les progrès obtenus pendant des années pour une partie des Noirs, leur position de médiateurs entre "leur" communauté et le capital ou l’État, tout cela se révéla dépassé. Tandis que les leaders de la communauté noire s’efforçaient de retenir les habitants, « les leaders des gangs, brandissant des barres de fer, des bâtons, des battes de baseball, exhortaient les têtes brûlées à ne pas saccager leur propres quartiers, mais à attaquer les riches quartiers de l’Ouest ».

Attaques contre la propriété

Les insurgés utilisaient des téléphones mobiles pour écouter la police. Les autoroutes qui avaient tant fait pour diviser les communautés de L.A. furent utilisées par les émeutiers pour étendre leur lutte. Des groupes de Noirs ou d’Hispaniques parcouraient une grande partie de la ville en voiture, incendiant leurs cibles ― les magasins et les lieux d’exploitation capitalistes ―, tandis qu’ailleurs des embouteillages se formaient autour des centres commerciaux au fur et à mesure que leur contenu était libéré. C’était non seulement la première émeute multi-ethnique des États-Unis, mais aussi la première émeute en automobile. La police fut complètement dépassée par la créativité et l’ingéniosité des émeutiers.

Une fois que les émeutiers eurent chassé la police des rues, le pillage fut clairement l’aspect déterminant de l’insurrection. La rébellion à Los Angeles fut une explosion de colère contre le capitalisme, mais aussi une irruption de ce qui pourrait prendre sa place : la créativité, l’initiative, la joie.

« Des pillards de toutes races étaient maîtres des rues, des magasins et des boutiques. Ici, des adolescents blonds remplissaient leur fourgonnette de matériel hi-fi. Là, des Philippins entassaient des gants de base-ball et des chaussures de tennis dans leur vieille guimbarde pétaradante. Des mères de famille hispaniques, accompagnées de leurs enfants, furetaient dans les étalages béants des mini-centres commerciaux et des magasins de fringues. On y vit aussi quelques Asiatiques. Alors que le pillage à Watts avait été furieux, désespéré et hargneux, cette fois-ci, l’ambiance était plutôt celle d’une fête débridée. »

La réappropriation directe des marchandises (péjorativement appelée "pillage") brise le circuit du capital (travail-salaire-consommation) et une telle action lui est aussi inacceptable qu’une grève. Par ailleurs, il est vrai que, pour une large partie de la classe ouvrière de L.A., une révolte sur les lieux de production est impossible. Entre le désir constant de cette "bonne vie" hors d’atteinte (les marchandises qu’ils ne peuvent avoir) et la contradiction inhérente à la plus simple marchandise (la valeur d’usage dont ils ont besoin est toujours frappée d’un prix), ils font l’expérience des contradictions du capital, non pas dans la sphère de la production aliénée, mais dans celle de la consommation aliénée ; non dans le travail, mais dans la circulation des marchandises.

Race et composition de classe

Même Newsweek donc, une des voix de la bourgeoisie américaine, doit concéder que ce qui était arrivé était bien une émeute de classe et non une émeute raciale. Mais nous ne devons pas nier que cette rébellion de classe a comporté des aspects "raciaux". Ce qui est le plus important dans ces émeutes, c’est qu’elles s’étendirent au point que les divisions raciales à l’intérieur de la classe ouvrière américaine furent transcendées dans un acte de révolte ― mais il serait abusif de dire que l’aspect racial en été absent. Il y eut en effet des incidents "raciaux" : ce que nous devons examiner, c’est en quoi ils sont l’expression de la controverse entre les classes. Dans la foule qui déclencha les événements à l’intersection des rues de Normandie et de Florence, il y eut quelques personnes pour rosser un camionneur blanc, Reginald Oliver Denny. Les médias s’emparèrent de ce tabassage et le transmirent en direct afin d’alimenter la peur que les Noirs des quartiers centraux inspirent à la banlieue blanche. Mais cet incident était-il significatif ? L’analyse des morts enregistrées lors du soulèvement montre que non.

Voyons donc comment la guerre de classes s’exprime de manière "raciale". Aux États-Unis, les classes dirigeantes ont toujours encouragé et organisé le racisme, depuis le génocide des premiers Américains et l’esclavage des Noirs jusqu’à l’utilisation permanente de l’ethnicité pour diviser la force de travail. L’expérience de la classe américaine noire est dans une large mesure d’avoir été chassée de ses emplois par les vagues successives de nouveaux immigrants. Alors que la plupart des minorités qui commencèrent par occuper les plus bas échelons du marché du travail s’élevèrent ensuite dans la société américaine, les Noirs ont constamment été dépassés. Plus grave encore, le racisme a servi d’étouffoir de la conscience de classe des ouvriers blancs.

À L.A. en particulier, les habitants de South Central constituent l’un des secteurs les plus marginalisés de la classe ouvrière. La stratégie du capital en ce qui concerne ces secteurs est uniquement répressive, une répression menée par la police ― une solution de classe. De toute façon, les effectifs du LAPD (Los Angeles Police Department) sont essentiellement blancs et ses victimes massivement noires ou hispaniques (des gens "de couleur", pour parler le Politiquement Correct). Contrairement aux autres villes où la nature raciale du conflit est masquée par le succès de l’État dans sa politique de recrutement d’un grand nombre de Noirs dans les forces de police, à Los Angeles, la stratégie raciste de division et d’endiguement se révèle un peu plus à chaque confrontation entre la population et le LAPD ― une solution raciale.

Parce que les Noirs et les Hispaniques ont été marginalisés et opprimés en fonction de leur couleur de peau, il n’est guère surprenant que, dans l’explosion de colère de ces pauvres contre leurs oppresseurs, la couleur de peau ait pu servir de critère pour identifier leurs ennemis, exactement comme les lyncheurs et les professionnels de la bavure en usent avec eux.

C’est pourquoi, quand bien même l’émeute n’aurait été qu’une émeute de race, anti-Blancs ou anti-Asiatiques, elle n’en aurait pas moins été une émeute de classe. Il est également important de noter à quel point les participants surent dépasser les stéréotypes raciaux. Alors que les attaques contre la police, la réappropriation et les attaques contre la propriété étaient jugés utiles et nécessaires par presque tous les participants, il est clair que les attaques contre des individus fondées sur leur couleur de peau ne furent ni typiques du soulèvement, ni largement soutenues.

Dans le contexte raciste de l’oppression de classe à L.A., il aurait été miraculeux qu’il n’y ait pas d’incidents raciaux dans cette rébellion. Ce qui est surprenant et gratifiant dans ce contexte c’est leur aveuglante rareté dans un tel contexte de peur et de division raciale, c’est la manière dont les émeutiers ont déjoué les stratégies racistes de contrôle.

Composition de classe et restructuration capitaliste

La classe ouvrière américaine est divisée entre salariés et non-salariés, prolos et cols blancs, immigrés et nationaux, précaires et travailleurs à statut protégé ; mais de plus, elle est divisée suivant des critères ethniques qui le plus souvent reproduisent ces divisions sociales. En outre, ces divisions sont de réelles divisions en terme de pouvoir et de revendications. Nous ne pouvons pas les surmonter simplement par un appel à l’unité de classe ou par la croyance fataliste que, tant que la classe ouvrière ne sera pas unie derrière un parti de type léniniste ou une avant-garde quelconque, il sera impossible de s’en prendre au capital. Dans la situation américaine, de même que dans beaucoup d’autres zones du conflit de classes planétaire, il est nécessaire d’utiliser la notion dynamique de composition de classe, préférable à une approche figée des classes sociales.

La révolte de South Central et les actions qui en découlèrent à travers tout les États-Unis ont montré qu’il existe à l’intérieur du capitalisme américain un sujet prolétarien antagonique. Cette présence a été occultée par un double processus : d’abord, la conscience de classe ― celle de l’opposition au capital ― de nombreux travailleurs américains est faussée par le sentiment, largement répandu, d’appartenir à la "classe moyenne" ; ensuite, une importante minorité, peut-être un quart de la population du pays, a été recomposée en masse de travailleurs sous-qualifiés et marginalisés, auxquels on dénie, sous le label de "sous-classe" (underclass), jusqu’à l’appartenance à la société. L’invention d’une telle catégorie sociologique trouve sa base matérielle dans le fait que certaines couches "privilégiées" du prolétariat bénéficient d’un accès croissant aux produits "de luxe", alors que les couches "défavorisées", exclues de toute consommation autre que de pure subsistance, sont réduites au chômage, aux emplois précaires ou au travail clandestin.

Une telle stratégie présente des risques pour le capital : pendant que le secteur intégré est maintenu dans le droit chemin par le jeu des relations économiques, secondé par la peur de sombrer dans l’exclusion, les exclus, pour qui le rêve américain est devenu un cauchemar, doivent être maîtrisés par l’usage de la répression policière pure. Dans un tel cadre, la guerre contre la drogue a servi de prétexte à des mesures qui menacent de plus en plus les "droits civiques" que la bourgeoisie, spécialement en Amérique, s’est chargée de promouvoir dans le monde entier... [...]

On dit que Los Angeles est la "cité du futur". Dans les années trente, la vision moderniste des intérêts commerciaux prévalut et le réseau de tramways de L.A., un des meilleurs systèmes de transport urbain du pays, fut éradiqué ― remplacé par les autoroutes. Ce fut à Los Angeles qu’Adorno et Horkheimer dressèrent pour la première fois le tableau mélancolique de la conscience subsumée par le capitalisme et que Marcuse traita, plus tard, de "l’homme unidimensionnel". Plus récemment, Los Angeles a inspiré la mode de la "post-pensée". Baudrillard, Derrida et autres raclures "postmodernistes" et "poststructuralistes" ont tous visité la ville et s’y sont exprimés. Baudrillard y découvrit même son "utopie achevée".

Les adulateurs "postmodernes" du capitalisme adorent l’architecture de Los Angeles, ses autoroutes sans fin et son centre restructuré. Ils écrivent des panégyriques à la gloire de l’espace sublime qu’abrite l’hôtel Bonaventura, à 200 dollars la nuit, mais se taisent au sujet de la destruction de l’espace public qui se déroule au-dehors. Les postmodernistes, tout contents d’étendre ce terme d’ architecture à toute la société, voire à ― l’époque elle-même, répugnent à approfondir leur analyse de l’architecture, ne serait-ce qu’à un centimètre sous la surface. Les immeubles "postmodernes" de Los Angeles ont été construits grâce à l’afflux de capitaux japonais. Downtown, le quartier des affaires, est devenu le second centre financier, après Tokyo, des rives du Pacifique. Mais sa recomposition urbaine s’est faite aux dépens des habitants des quartiers pauvres. Tom Bradley, ancien flic et maire de 1975 à 1993, a joué à merveille son rôle de figure de proue noire de la restructuration capitaliste de L.A. Il a soutenu l’opération massive de redéveloppement du centre-ville qui s’est effectuée au bénéfice unique du commerce. En 1987, à la requête de la chambre de commerce de la ville, il a ordonné la destruction des campements de fortune des sans-abri (homeless) installés sur les trottoirs de la ville ; à Los Angeles, le chiffre estimé des sans-abri est de 40 000 adultes et de 10 000 enfants. Dans toute l’agglomération, la planification a entraîné la destruction des logements et des sites industriels, pour faire place nette au redéploiement de l’activité commerciale engagée par le capital de la zone Pacifique ― à Los Angeles, le capital international assiège la classe ouvrière.

Mais les postmodernistes n’ont même pas eu besoin de porter leur regard dans les coulisses de ce processus, sa nature violente éclate au premier coup d’œil jeté sur ces nouvelles constructions. Ce qui caractérise l’architecture de Los Angeles, c’est sa militarisation. L’urbanisme à Los Angeles est avant tout affaire de police. La caractéristique dominante de cet environnement, c’est l’omniprésence des barrières de sécurité, du matériel technologique de surveillance ; à Los Angeles, l’espace est policé. Les bâtiments publics, les centres commerciaux, les bibliothèques mêmes sont construits comme des forteresses, entourés de hauts murs de sécurité et dotés de caméras de surveillance.

À Los Angeles, « sur le versant noir de la postmodernité, on peut observer une tendance sans précédent à intégrer la planification urbaine, l’architecture et l’appareil policier en un seul et même effort de sécurité totale. » (Davis, City of Quartz). De même que Haussmann avait redessiné Paris après la révolution de 1848, construisant des boulevards permettant d’utiliser l’artillerie contre la foule, les architectes et les urbanistes ont rebâti L.A. après les émeutes de Watts. L’espace public a été enfermé dans le but d’abolir la rue pour abolir la foule. Une telle stratégie n’est pas particulière à Los Angeles, mais elle y frise l’absurdité : la police cherche si désespérément à "abolir la foule" qu’elle a même pris la mesure sans précédent d’abolir les toilettes publiques. L’immobilier de bureaux est parsemé de musées, de minicentres commerciaux, de "micro-jardins publics" paysagers qui sont enchevêtrés dans la structure de stationnement afin de permettre aux employés de bureau d’aller de leur voiture à leur travail ou au magasin sans s’exposer aux dangers de la rue.

Tout l’espace public restant est militarisé, des banquettes anti-clochards des abribus aux systèmes d’arrosage automatisés qui empêchent de dormir dans les parcs. Les quartiers où réside la classe moyenne blanche sont entourés de murs et gardés par des polices privées. Pendant les émeutes, les résidents de ces enclaves se sont enfuis ou se sont armés ― et ont nerveusement attendu.

Les gangs

On ne peut nier le rôle joué par les gangs dans le soulèvement. Le caractère systématique de l’émeute est directement lié à leur participation et plus encore à la trêve des affrontement internes à laquelle ils avaient appelé avant le soulèvement. Les membres des gangs ont souvent mené la danse et le reste du prolétariat a suivi. Le militantisme des gangs ― leur haine de la police ― découle de la répression sans précédent qu’a subie la jeunesse de South Central : une répression d’État comparable à celle déchaînée par les forces coloniales contre les rébellions des peuples colonisés, semblable à celle dont ont souffert les Palestiniens dans les territoires occupés. Sous le prétexte de la chasse aux gangs et en se servant de la "menace du crack", le LAPD a lancé de massives opérations de "nettoyage". La police a fiché énormément de jeunes de South Central et assassiné bon nombre de prolétaires.

Comme Mike Davis l’a noté en 1988, « l’actuelle crainte des gangs est devenue un rapport de classes imaginaire, un terrain de pseudo-connaissances et de projections fantasmatiques, un talisman ». La "peur des gangs" a été utilisée pour justifier la criminalisation de la jeunesse de South Central. Il ne s’agit pas de nier l’existence des problèmes causés par la violence entre les gangs ou l’usage du crack, mais de comprendre qu’il s’agit en fait d’un cas extrême de violence exercée par le prolétariat sur lui-même, un exemple désolant d’agressivité tournée contre soi-même résultant d’une situation où les frustrations sociales sont interprétées comme une "menace à l’ordre public" et servent à justifier toujours plus la répression et l’oppression qui ont créé cette situation. Pour comprendre la récente guerre des gangs et le rôle qu’ils ont joué dans la rébellion, il est nécessaire de revenir à l’histoire du phénomène des gangs.

A Los Angeles, les gangs noirs, surgis de la rue, apparurent vers la fin des années quarante, à l’origine pour répondre aux attaques racistes des Blancs à l’école et dans la rue. Quand la Nation of Islam et d’autres groupes se formèrent à la fin des années cinquante, Parker, chef du LAPD, amalgama les deux phénomènes comme l’expression d’une même menace noire. C’était le type même de la prophétie qui s’autoréalise et, en effet, la répression menée contre les militants noirs et les gangs eut pour conséquence de les radicaliser. La politisation connut son apogée lors des émeutes de Watts, lorsque, comme en 1992, les gangs firent une trêve et permirent à la classe ouvrière de repousser, quatre jours durant, la police hors du quartier. La trêve forgée dans la chaleur de la rébellion dura pratiquement jusqu’à la fin des années soixante. De nombreux membres des gangs rejoignirent le Black Panthers Party ou créèrent d’autres partis politiques radicaux. Le sentiment général était que les gangs avaient "rejoint la révolution".

La répression du mouvement fut menée par le FBI avec son programme COINTELPRO[1] et par l’escouade anti-rouges du LAPD. Les Black Panthers furent tués dans les rues et sur les campas, soit directement par la police, soit par ses agents, leurs quartiers généraux de L.A. furent assiégés par les commandos du LAPD [le SWAT, équivalent du GIGN, un concept" inventé à L.A.] et la dissension gagna leurs rangs. Floue et rudimentaire, la politique des Black Panthers n’en n’était pas moins une expression organique de l’expérience de la classe ouvrière noire face au capitalisme américain. La nature systématique de la répression qui s’abattit sur eux prouve à quel point ils étaient perçus comme dangereux.

Même le Los Angeles Times dut admettre que la recrudescence des gangs à L.A. à la fin des années soixante-dix était une conséquence directe de la destruction des expressions les plus politiques du mécontentement des Noirs. Un nouvel aspect de ce phénomène fut la prodigieuse ascension des Crips, qui amena les autres gangs à se fédérer en tant que Bloods. Comme le dit Davis :

« Il ne s’agissait pas simplement d’un renouveau des gangs, mais d’une permutation radicale de la culture des gangs noirs. Les Crips, héritiers quelque peu pervertis de l’aura d’intrépidité des Black Panthers, perpétuaient en pratique leur idéologie d’avant-garde armée ― moins le programme. Mais trop souvent, la vogue du crippin’ a correspondu à une escalade conduisant de la violence propre au ghetto à une violence du style Orange mécanique (le meurtre comme symbole de statut social, etc.)... [les Crips] ont mené à bien une sorte de "révolution entrepreneuriale" dans l’organisation des gangs. S’ils constituaient à leurs débuts un substitut des Black Panthers à l’usage des adolescents, ils ont fini par devenir, à la fin des années soixante-dix, une sorte d’hybride de mode adolescente et de proto-mafia. »

Que les gangs ― Crips ou Bloods ―, dans leur mutation meurtrière en "proto-mafia", aient représenté l’expression d’un besoin d’organisation politique, se vérifie dans les quelques circonstances où ils sont intervenus politiquement. Dans deux occasions majeures, lors des émeutes de Monrovia en 1972 et dans la crise du school busing[2] des années 1977-1979 à Los Angeles, les Crips intervinrent en soutien à la communauté noire. Ces gangs, en tant qu’expression du prolétariat, ne sont pas sous l’emprise d’une fausse conscience qui leur fait penser qu’il n’y a dans la vie que les bijoux en or et la violence. A chaque fois qu’on leur a donné une chance de parler, par exemple en décembre 1972, au début de la transformation des gangs en Crips et Bloods ultraviolents, ils ont exprimé de claires revendications politiques. Chaque fois qu’on leur a donné la chance de s’exprimer par eux-mêmes, des revendications similaires ont été affirmées. Le LAPD a fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher les gangs de se faire entendre et pour maintenir une guerre fratricide parmi eux.

Toujours est-il que, si les gangs ont cherché à s’attirer la sympathie du public, le fait de "dealer" du crack ne leur a pas rendu service. Cependant, si on y regarde de près, on verra que leur entrée en masse dans ce commerce a été impulsée par le capital. Les jeunes Noirs sont entrés dans l’économie parallèle de la drogue une fois leurs emplois traditionnels détruits. Il s’agit là de pressions objectives. Pour un jeune prolétaire de South Central, le seul choix économique rationnel est de vendre des drogues. Les Crips et les Bloods ont essayé, alors que la mondialisation de l’économie à Los Angeles représentait une perte pour la classe ouvrière noire, de s’insérer à nouveau dans les circuits du commerce international. Et si le commerce légal avait décidé que les Noirs de Los Angeles étaient inutiles, une autre branche les trouvait éminemment utiles. La Californie du Sud a pris la place de la Floride en tant que principale porte d’entrée de la cocaïne aux États-Unis. Quand, à la fin des années quatre-vingts, les milieux du business de la cocaïne trouvèrent que le marché était saturé, les prix en chute libre et les profits menacés, ils firent ce que font toutes les autres multinationales, ils diversifièrent leur production et lancèrent de nouveaux produits, principalement le crack ― "la cocaïne du pauvre". Les jeunes prolétaires participèrent à ce commerce parce que tel était le marché du travail. Ce n’est pas eux, mais le capital qui réduit la vie à des boulots de survie. On peut dire que, dans un sens, vendre du crack n’est rien d’autre qu’une de ces activités déplaisantes, telles que la fabrication d’armes, dans lesquelles les prolétaires sont forcés de s’engager. Mais il y a une différence significative. Alors que, dans la plupart des activités, les prolétaires peuvent s’organiser directement contre le capital et à l’intérieur de celui-ci, les gangs impliqués dans le trafic de drogue ne se confrontent pas au capital en tant que force de travail. Les gangs ne s’affrontent pas au capital sous sa forme entrepreneuriale, mais à l’arme répressive du capital en tant que tel, l’État. En fait, dans la mesure où les gangs s’engagent dans le commerce de la cocaïne et s’imposent fermement dans le circuit du capital international, ils sont une entreprise capitaliste. Cela pose problème. Dans les drive-by-shooting et les guerres meurtrières pour la défense des territoires que se livrent les gangs noirs, le prolétariat s’entre-tue pour le compte du capital.

Il faut bien voir que le phénomène du gangbanging (les règlements de comptes sanglants entre les gangs) n’a pas été, comme le voudrait la presse bourgeoise, le résultat d’un effondrement des "valeurs familiales" ou de la perte de l’influence modératrice des classes moyennes qui ont fui les centres-villes, mais plutôt de la restructuration de l’économie capitaliste (qui a remplacé les industries traditionnelles par celle de la drogue) et de la destruction par l’État des formes d’organisation politique. La solution au problème des meurtrières guerres du crack est la redécouverte d’une activité politique autonome du type de celle affirmée dans le soulèvement. La solution à la violence au sein du prolétariat, c’est la violence prolétarienne.

La nature irréductible du phénomène des gangs montre la nécessité de l’organisation pour le jeune prolétariat de L.A.. Pendant un temps, dans les années soixante, elle a pris la forme d’une prise de conscience politique. Quand cette forme publique d’organisation politique a été réprimée, les gangs noirs en revinrent à la vengeance, montrant par là qu’ils exprimaient un besoin réel et pressant. Ce que l’on peut voir dans ce soulèvement et dans ce qui l’a suivi, c’est une nouvelle politisation de la culture des gangs, le retour de ce qui était refoulé.

Les idées politiques des gangs

Depuis le soulèvement, on s’est un peu plus intéressé aux idées politiques des gangs et à leurs propositions (ou plus précisément à celles des leaders des gangs). Ces propositions sont diverses. Il n’y a pas grand-chose à objecter à certaines ― par exemple que des membres des gangs équipés de caméras vidéo suivent la police afin d’éviter les bavures policières ou que de l’argent soit débloqué afin d’entreprendre, sous contrôle communautaire, la reconstruction des quartiers. Mais d’autres ― par exemple, remplacer le welfare par le workfare (un travail garanti) ou bien la proposition d’une étroite coopération entre les gangs et les entreprises ― sont plus douteuses. Les idées politiques d’où sont issues ces propositions semblent se limiter au nationalisme noir. Comment interpréter cette idéologie et ces propositions ?

La tentative des dirigeants de ces gangs de s’ interposer eux-mêmes en tant que médiateurs du ghetto présente des similitudes avec le rôle des syndicats et peut-être devons nous leur adresser les mêmes critiques. Il faut d’abord reconnaître la différence entre leaders et membres de base, reconnaître le rôle des dirigeants dans la récupération et la canalisation des aspirations de la base.

Certaines des conceptions des leaders, indépendamment de leur côté réactionnaire, sont parfaitement irréalistes. Dans le contexte de la restructuration capitaliste, le ghetto des cités (avec sa "sous-classe") est superflu ― cela a été suffisamment écrit ―, il n’a pas sa place dans la stratégie capitaliste, sinon éventuellement comme repoussoir terrifiant afin d’encourager les autres. Il est extrêmement improbable qu’il puisse y avoir une renégociation du contrat social qui ramène ces gens au centre du développement capitaliste. C’était possible dans une certaine mesure dans les années soixante ou soixante-dix, mais plus maintenant. Naturellement, à la lumière des principales options envisageables, il y a chez les habitants de L.A. le désir d’obtenir des emplois stables et garantis. Mais le capital a délocalisé nombre d’industries qui ne reviendront jamais. Beaucoup de gens, ici, le savent et voudraient obtenir du travail dans le secteur de l’informatique ou dans d’autres secteurs nouveaux. Mais, même si certains finissent par obtenir ces emplois (le plus souvent en déménageant), cela restera à jamais un rêve pour l’immense majorité des gens. Dans le processus de la restructuration capitaliste, ces emplois sont réservés à un certain secteur de la classe ouvrière et peu de gens venus des ghettos pourront s’intégrer dans un secteur dont l’attrait ― sa relative sécurité ― se fonde sur une recomposition du prolétariat qui implique l’existence d’une "sous-classe" marginalisée.

Mais, si on laisse de côté cette évolution de la situation qui rend très improbable un fort niveau d’investissement dans les cités, à quoi se ramènent les propositions des gangs ? Face à la restructuration qui fait des résidents de South Central les exclus marginalisés du plan de redéveloppement capitaliste, les leaders des gangs se présentent eux-mêmes comme les négociateurs d’un nouvel arrangement : ils cherchent à présenter la rébellion comme un avertissement à un milliard de dollars lancé au capital et à l’État américains, afin qu’ils réintègrent ces exclus dans le jeu ― avec les leaders des gangs pour médiateurs. Cela signifie qu’ils acceptent la réduction de la vie à l’équation travail-salaire-consommation, tout en regrettant qu’il n’y ait pas assez de travail ! Ils veulent en fait se servir du refus par le prolétariat de toute médiation ― l’expression directe de ses besoins ― pour forcer le capital à les réinsérer dans le jeu normal de la négociation avec le capital sur le partage des ressources, par le biais du travail et du salaire. Les gangs, par leur activité intensive dans le secteur des drogues, avaient mis en place un programme crypto-keynésien d’embauche. A présent, au travers de leurs plans de rénovation urbaine, leurs chefs veulent faire du keynésianisme pour de bon et remplacer les syndicats dans le rôle de courtiers de la force de travail. Mais indépendamment du fait que le capital n’a guère les moyens d’accorder ce que demandent les leaders des gangs, la rébellion a montré à tout le prolétariat une autre voie pour réaliser ses besoins : par l’action directe et collective, ils peuvent se réapproprier ce qui leur appartient.

Ces revendications montrent ce qu’il y a de commun entre les dirigeants des gangs et ceux des syndicats : comment ils agissent les uns et les autres pour contenir les aspirations de leurs membres à ce qui peut être obtenu dans le cadre de l’ordre capitaliste. Mais, en dépit de tous les aspects négatifs de l’organisation en gangs/syndicats, il faut reconnaître qu’elle repose sur des besoins réels du prolétariat : le besoin de solidarité, de défense collective et le sentiment de dépossession ressenti par un prolétariat atomisé. De plus, les gangs sont plus proches du point d’origine que les syndicats sclérosés des pays capitalistes avancés. Le gang n’est certes pas la forme d’organisation idéale pour les Noirs ou les autres minorités, mais c’est une forme d’organisation qui existe, qui a démontré à de nombreuses reprises dans le passé qu’elle était susceptible de s’engager dans un combat de classe. Il semble qu’elle présente aujourd’hui des potentialités de radicalisation, au point de devenir une menace réelle pour le capital.


Paru dans Aufheben n°1 en automne 1992.

Traduction française pour Mordicus n°11 en 1994.

LOS ANGELES N’ÉTAIT QU’UN DÉBUT

Le bûcher des illusions

Los Angeles : un transport de troupes blindé occupe le coin de la rue ― un gran sapo feo, un gros crapaud moche, comme dit Emerio, un gamin de neuf ans. Ses parents évoquent avec anxiété, presque en murmurant, les desaparecidos : Raul, de Tepic, ou le grand Mario, la fille des Flores ou le cousin d’Ahuachapan. Comme tous les Salvadoriens, ils savent, d’expérience, à quoi s’en tenir sur les "disparitions" ; ils se souviennent de la guerre, au pays, des corps sans tête et de l’homme dont la langue avait été passée par le trou ouvert dans sa gorge, lui faisant comme une sorte de cravate. C’est bien pour ça qu’ils vivent maintenant à Los Angeles, Californie.

Maintenant, ils font le compte de ceux de leurs amis et voisins, Salvadoriens ou Mexicains, qui ont brusquement disparu. Certains sont encore dans les prisons du comté, comme autant de grains de sable bruns perdus parmi les 12 545 autres prétendues saqueadores (pillards) et incendarios (incendiaires) emprisonnés après ce qui fut la plus violente émeute populaire aux États-Unis depuis que les pauvres irlandais brûlèrent Manhattan en 1863. Ceux qui étaient sans papiers sont probablement déjà de retour à Tijuana, sans un sou et désespérés, brutalement coupés de leur famille et de leur nouvelle vie. En violation de la politique municipale, la police a livré à l’INS (Services de l’immigration) des centaines de malchanceux saqueadores sans-papiers voués à l’expulsion avant même que l’ACLU et les associations qui défendent les droits des immigrés aient réalisé qu’ils avaient été arrêtés.

Des jours durant, la télé n’a parlé que de "l’émeute de South Central", de la "fureur noire" et des gangs noirs tels que les "Crips" et les "Bloods". Mais les parents d’Emerio savent que des centaines de leurs voisins du quartier de MacArthur Park ― où habite un Salvadorien sur dix dans le monde ― ont également pillé, brûlé, violé le couvre-feu et fini en prison. (Un rapport des autorités policières sur les arrestations effectuées lors de l’émeute révèle que 45 % des personnes arrêtées étaient des Latino-Amércains, 41 % des Noirs et 12 % des Blancs, 60 % d’entre elles n’avaient pas d’antécédents criminels.) Ils savent aussi que la première émeute multiraciale d’ampleur national était autant affaire de ventres vides et de cœurs brisés que de tabassages policiers ou de Rodney King.

La semaine précédant l’émeute avait été particulièrement chaude pour la saison. La nuit venue, les gens s’attardaient sur leurs terrasses et sur les trottoirs, discutant des derniers ennuis qui leur étaient tombés dessus. Dans ce quartier (MacArthur est le Spanish Harlem de Los Angeles), plus peuplé que le cœur de Manhattan et plus dangereux que les bas-fonds de Detroit, on compte davantage de membres des gangs ou de camés accrochés au crack que d’électeurs et la gente est experte dans l’art d’éviter tous les désastres... Il régnait pourtant une atmosphère de détresse inhabituelle.

Trop de gens ont perdu leur travail : manœuvres, conducteurs de bus, ouvriers ou tailleurs dans les ateliers de confection ― des jobs à 5,25 dollars (30 francs) de l’heure. En deux années de récession, le chômage a triplé dans les quartiers d’immigrés de Los Angeles. A Noël, plus de vingt mille femmes et enfants, principalement des Latino-Américains, avaient fait la queue toute la nuit dans le froid pour obtenir une dinde et une couverture offertes par des œuvres de charité. Un autre baromètre de la détresse ambiante est le nombre sans cesse grandissant de colonies de compañeros sans abri installés sur les flancs désolés de Crown Hill, voire au bord de la rivière de L.A. dont l’eau polluée sert à se laver et à faire la cuisine.

Comme les parents ont perdu leur emploi ou, ne trouvant plus que des petits boulots précaires, survivent grâce aux allocations familiales, une forte pression pèse sur les adolescents pour qu’ils fournissent un revenu complémentaire à la famille. Le collège de Belmont est la fierté de la "petite Amérique centrale", mais avec près de quatre mille cinq cents élèves, il est largement surpeuplé et deux mille autres jeunes doivent être répartis dans différentes écoles de San Fernando Valley ou d’ailleurs. Plus de sept mille enfants d’âge scolaire de la région de Belmont ont quitté l’école. Certains ont plongé dans la vida loca (vie folle) de la culture des gangs (rien que dans le district scolaire qui englobe Belmont High, on compte une centaine de bandes), mais la plupart se contentent, dans une économie déclinante, de chercher un emploi stable au salaire minimum.

Les gens que j’ai interrogés dans le quartier de MacArthur Park, tels les parents d’Emerio, parlaient tous de ce sentiment général de malaise, de la perception d’un avenir déjà gâché. L’émeute est survenue comme une fabuleuse occasion de redistribution. Les gens ont d’abord été choqués par la violence, puis hypnotisés par les images télévisées des foules multiraciales de South central s’emparant de montagnes d’alléchantes marchandises, sans que la police intervienne. le jour suivant, le jeudi 30 avril, les autorités ont commis deux maladresses : fermer les écoles et donc jeter les gamins dans la rue ; annoncer ensuite que la Garde nationale était en route pour aider à imposer un couvre-feu du crépuscule à l’aube.

Des milliers de gens ont interprété cette annonce comme un ultime appel à participer à la redistribution générale des biens. Les pillages se sont répandus comme une traînée de poudre à travers Hollywood, Mid-Wilshire et MacArthur Park, de même que dans certains quartiers d’Echo Park, Van Nuys et Huntington Park. Alors même que les incendiaires causaient partout de terrifiantes destructions, les foules qui pillaient étaient entraînées par une évidente morale de l’économie. Comme me l’a expliqué une femme entre deux âges :

« Le vol est un péché, mais ça, c’est comme un grand jeu télévisé où tout le public est gagnant. »

Contrairement aux pillards d’Hollywood (dont certains circulaient sur des skateboards), qui ont volé le bustier de Madonna et des petites culottes fendues chez Fréderick’s, les masses de MacArthur Park se sont plus prosaïquement fournies en biens de première nécessité comme des couches ou des aérosols anticafards.

Une semaine plus tard, MacArthur Park était soumis à l’état de siège. Les gens étaient invités à dénoncer, en composant un numéro de téléphone d’accès gratuit, ceux de leurs voisins ou connaissances qu’ils soupçonnaient de pillages. Les unités d’élite de la police de Los Angeles, soutenues par la Garde nationale, perquisitionnaient dans les cités à la recherche de marchandises volées pendant que des détachements de gardes-frontières, qui venaient jusque du Texas, rôdaient dans les rues. Des parents déployaient des efforts frénétiques pour retrouver des enfants disparus, comme Zuly Estrada, un gamin de quatorze ans, handicapé mental, dont on pense qu’il a été expulsé vers le Mexique.

Pendant ce temps, des milliers de saqueadores languissent dans les prisons du comté ― de malheureux ramasse-miettes pour la plupart, arrêtés au lendemain du pillage alors qu’ils fouillaient les ruines fumantes et bien incapables de payer des cautions absurdement élevées. Un homme, capturé avec un paquet de tournesol et deux cartons de lait, a vu sa caution fixée à 15 000 dollars (90 000 francs) ; des centaines d’autres, accusés d’actes criminels, ont pris jusqu’à deux ans de prison ferme. L’accusation a réclamé trente jours de prison pour de simples violations du couvre-feu, même pour des sans-abri à la rue ou des hispanophones qui n’étaient pas informés du couvre-feu. Voilà quelles sont ces "mauvaises herbes" dont Georges Bush a dit qu’il faut extirper de nos villes, avant de régénérer celles-ci grâce aux "bonnes graines" que seraient les zones spéciales d’entreprises et les avantages fiscaux pour les compagnies privées.

De plus en plus se répand la crainte que la communauté entière ne devienne un bouc émissaire. Depuis le début de la récession, des revendications chauvines de fermeture des frontières se répandent dans tout le Sud californien. A Orange County, une bande de ratonneurs, menée par Dana Rohrabacher, député républicain de Huntington Beach, exige l’expulsion immédiate de tous les immigrés sans-papiers arrêtés pendant les troubles. De son côté, le démocrate de gauche Anthony Beilenson, jouant les Le Pen de la San Fernando Valley, propose de retirer la nationalité américaine aux enfants nés aux États-Unis de parents immigrés illégaux. Comme le dit Roberto Lovato du Centre américain pour les réfugiés de MacArthur Park :

« Nous sommes devenus les cobayes, les juifs du laboratoire militarisé où Georges Bush expérimente son nouvel ordre urbain. »

Une intifada noire ?

Tak, alias "Little Gangster", ne peut cacher son étonnement de se retrouver en présence d’une délégation des Crips d’Inglewood, dans une salle de la mosquée de Frère Aziz. Le beau Tak, un "dur" des Bloods d’Inglewood, âgé de vingt-deux ans, ressemble plus à un ange noir peint par Michel-ange qu’à un personnage du film Boyz’N the Hood ; il a encore deux balles tirées par des Crips dans le corps, « et ils ont eu aussi quelques-unes des miennes ». Des Crips et des Bloods, dont les couleurs distinctives, le rouge et le bleu, ont fait figure d’emblème tribaux, évoquent ensemble des souvenirs de cours de récréation. Ils étaient surtout habitués, jusqu’à présent, à faire parler leurs automatiques, dans une guerre qui a divisé Inglewood ― plaisante agglomération à majorité noire du sud-ouest de L.A., où joue l’équipe de basket-ball des Lakers ― et fait couler un fleuve de sang adolescent. Désormais, comme l’explique Tak :

« Chacun sait à quoi s’en tenir. Si on n’arrête pas de s’entretuer tout de suite pour s’unir en tant que Noirs, on le fera jamais ».

Même si ce sont l’iman Aziz et la Nation of Islam qui ont présidé officiellement à l’établissement de la paix, les mains qui ont « noué les foulards rouges et bleus en une tresse noire » sont en fait à chercher du côté de Simi Valley ― où le verdict de l’affaire Rodney King a été rendu. Dans les quelques heures qui ont suivi la première agression contre des automobilistes blancs au croisement des rues de Florence et de Normandie, en plein territoire du gang Crip des Eight-Trays, la guerre incessante entre les Bloods et les Crips, alimentée par des vendettas de quartier et des morts de homeboys par milliers, a été "suspendue" dans tout Los Angeles et dans les banlieues noires adjacentes de Compton et d’Inglewood.

Contrairement à la révolte de 1965, qui ravagea le sud de Watts et demeura principalement centrée sur le quartier est, le plus pauvre du ghetto, l’émeute de 1992 a atteint son point culminant le long de Crenshaw Boulevard, le véritable cœur du plus riche quartier noir de l’ouest de Los Angeles. En dépit de l’illusion d’immersion dans la réalité qu’elle a suscitée, à grand renfort d’hélicoptères et de caméras vidéo, la couverture télévisée des raisons de cette émeute de la colère étaient encore plus tordue que le métal fondu des centres commerciaux dévastés de Crenshaw. La plupart des journalistes ― des "pilleurs d’images", comme on les appelle maintenant à South Central ―, en parcourant les décombres de vies qu’ils n’avaient aucune envie de comprendre, se sont contentés d’aligner les poncifs officiels sur la banlieue. Un violent kaléidoscope d’une déconcertante complexité a été ramené à un scénario simple et catégorique : une légitime colère noire provoquée par le verdict de l’affaire Rodney King, détournée par de dangereux criminels et transformée en un assaut insensé contre leur propre communauté.

La télévision locale a ainsi imité, probablement sans en avoir conscience, l’attitude de la commission McCone, qui avait conclu sommairement que la révolte de Watts, en 1965, était essentiellement à mettre sur le compte d’une poignée de voyous. Plus tard pourtant, une enquête minutieuse de l’UCLA avait révélé que "l’émeute de la racaille" était en fait un soulèvement populaire impliquant quinze mille adultes appartenant au prolétariat urbain et leurs enfants adolescents. Quand la liste des arrestations consécutives au soulèvement de 1992 sera analysée, elle confirmera probablement, elle aussi, l’opinion la plus répandue parmi les habitants des quartiers concernés : tous les secteurs de la jeunesse noire ― membre ou non des gangs, buppies (Black Urban Profesionals, jeunes cadres noirs) ou marginaux ― ont pris part aux désordres.

Même si, à Los Angeles comme ailleurs, la classe moyenne noire s’est socialement et géographiquement éloignée de la classe ouvrière noire victime de la désindustrialisation, l’opération Hammer (marteau) du LAPD (département de police de Los Angeles) et d’autres opérations "antigangs" avec leur lot d’interpellations massives et arbitraires de jeunes (afin d’enregistrer leurs coordonnées dans un fichier informatisé des gangs, qui s’est révélé utile pour rechercher maison par maison les "meneurs" de l’émeute), ont tendu à criminaliser la jeunesse noire sans distinction de classes. Entre 1987 et 1990, le LAPD et la police du comté ont raflé ensemble cinquante mille "suspects". Même des fils de médecins ou d’avocats de View Park et de Windsor Hill ont été forcés d’"embrasser le trottoir", éprouvant à l’occasion quelques-unes des humiliations que les homeboys des cités subissent tous les jours. De telles expériences renforcent le prestige des gangs (et de leurs poètes officiels, les gangsters rappers Ice Cube ou Nigger With An Attittitude), perçus comme étant les héros d’une génération hors la loi.

Si l’émeute a eu une large base sociale, c’est bien la participation ― ou plutôt la coopération ― des gangs qui lui a donné son intensité et son organisation. La révolte de Watts avait été un ouragan qui avait ravagé une centaine de pâtés de maisons le long de Central Avenue ; l’émeute de 1992 a été une tornade non moins destructive mais serpentant en zigzag à travers les zones commerciales du ghetto et au-delà. Les médias, pour la plupart, n’ont décelé aucune signification à ce trajet, qui n’a été à leurs yeux qu’une orgie de destruction, aveugle et nihiliste. En fait, les incendies étaient implacablement systématiques. Le vendredi matin, 90 % des innombrables épiceries, supérettes et magasins d’alcool tenus par des Coréens avaient été razziés. Abandonnés par le LAPD qui n’a fait aucune tentative pour protéger les petits commerces, les Coréens ont subi la destruction totale ou partielle de deux mille magasins, de Compton jusqu’au cœur même de Koreatown. L’un des premiers à être attaqués ― bien qu’ironiquement il ne fut pas détruit ― a été l’épicerie où une jeune fille de quinze ans, Latasha Harlins, avait été tuée d’une balle dans la nuque par l’épicière coréenne Soon Da Ju au terme d’une dispute portant sur une bouteille de jus d’orange à 1,7 dollar. La jeune fille avait expiré en serrant dans sa main l’argent de la bouteille.

Latasha Harlins. Un nom parcimonieusement cité à la télévision, mais qui est la clé de la confrontation catastrophique entre les communauté noires et coréenne de Los Angeles. Depuis que le juge Joyce Karlin, une Blanche, a laissé sortir Da Ju, moyennant une amende de 500 dollars et quelques travaux d’intérêt général ― ce qui signifiait qu’ôter la vie à un enfant noir n’était guère plus grave que conduire en état d’ivresse ―, une explosion de violence inter-ethnique était devenue inévitable. Les nombreuses quasi-émeutes qui avaient eu lieu l’hiver précédent devant le tribunal de Compton avaient constitué les premiers signes du vif ressentiment de la communauté noire au sujet de la mort de Latasha. Le mercredi et le jeudi de l’émeute, j’ai entendu à plusieurs reprises dans les rues de South Central :

« C’est pour notre petite sœur. C’est pour Latasha. »

Le poids relatif des différents griefs à l’intérieur de la communauté est difficile à estimer. Rodney King est le symbole qui relie le racisme sans frein de la police de Los Angeles à la crise qui frappe le style de vie des Noirs un peu partout, de Las Vegas à Toronto. Bien sûr, il est clair à présent que l’affaire Rodney King constitue peut-être autant un point de rupture dans l’histoire américaine que celle de Dred Scott : une véritable mise à l’épreuve de cette citoyenneté à part entière pour laquelle les Afro-Américains se sont battus pendant quatre siècles.

Mais, à la base, parmi la jeunesse des gangs notamment, l’affaire n’a pas cette dimension symbolique. Comme me l’a expliqué un Blood d’Inglewood :

« Rodney King ? Merde ! tous les jours mes potes sont frappés comme des chiens par les flics. Cette émeute, c’est pour tous les copains assassinés par les flics, pour notre petite sœur tuée par les Coréens, pour les vingt-sept ans d’oppression... L’affaire Rodney King n’a été qu’un détonateur. »

En même temps, ceux qui avaient prédit que la prochaine émeute à Los Angeles serait littéralement apocalyptique se sont trompés. En dépit des milliers d’exhortations fluorescentes à "tuer les flics" peintes sur les murs de South Central, les gangs se sont abstenus de déclencher la guérilla urbaine à outrance qu’ils ont les (formidables) moyens de mener. Pas plus qu’en 1965, il n’y a eu de policiers tués et bien peu ont été blessés.

Cette fois, toute la puissance de choc des gangs s’est concentrée sur le pillage et la dévastation des magasins coréens. Si Latasha Harlins en était le prétexte passionné, ce n’était pas le seul ordre du jour. J’ai vu un graffiti sur un mur de South Central qui annonçait :

« Premier jour : on brûle. Deuxième jour : on reconstruit. »

Le seul politicien de stature nationale que beaucoup de Crips et de Bloods semblent prendre au sérieux est le nationaliste noir Louis Farrakhan, dont le projet d’autodétermination économique est largement approuvé (Farrakhan n’a d’ailleurs jamais préconisé la violence comme un moyen d’y parvenir). Au sommet des gangs d’Inglewood qui s’est tenu le 5 mai, j’ai entendu de fréquentes références à un capitalisme noir qui renaîtrait des cendres du commerce coréen. « Après tout, m’a confié plus tard un ex-Crip, on n’a pas brûlé notre communauté, juste leurs magasins. » Entre-temps, la police et ceux qui organisent l’occupation militaire de Los Angeles n’accordent aucun crédit à une transformation pacifique, encore moins par le biais de l’entreprise, de la culture des gangs noirs de Los Angeles. Les tendances œcuméniques dont font preuve les Crips et les Bloods constituent le pire cauchemar des forces de l’ordre : la violence des gangs ne s’exercerait plus au hasard mais se transformerait en une sorte d’intifada noire. La police de Los Angeles se rappelle trop bien que les émeutes de Watts en 1965 avaient engendré une trêve entre les gangs dont était née la branche de Los Angeles du parti des Black Panthers. Comme pour donner corps à de telles craintes, la police a fait circuler une photocopie d’un tract anonyme ― et peut-être faux ―, appelant à l’unité des gangs et à la vengeance :

« Œil pour œil. Pour un Noir blessé, nous tuerons deux flics du LAPD. »

[...]

Los Angeles fait flamber Las Vegas

Le week-end du Memorial Day avait été frénétique à Las Vegas et s’achevait sur les prémices d’une forte tempête. Des éclairs printaniers dansaient parmi les sombres nuages au-dessus du pic Charleston et de la vallée du Feu. Pendant que quelques gouttes de pluie grosses comme des pièces d’un dollar en argent venaient s’écraser sur les trottoirs, les caissiers exténués des casinos comptaient la recette du week-end : deux cent cinquante millions de dollars. Cinquante mille noceurs du dimanche s’étiraient, pare-chocs contre pare-chocs, dans le désert du Mojave, sur les quatre cent kilomètres qui séparent Ivanpah Dry Lake des confins de Los Angeles.

Dans un petit parc du nord-ouest de la ville, plusieurs centaines de Crips et de Bloods ignorant la tempête menaçante, faisaient joyeusement griller des côtes de porc en se passant de main en main des bouteilles de bière. Ce jour-là, un peu plus tôt, des douzaines de bandes, jusqu’alors ennemies et nommées Anybody’s Murderers (ABM, meurtriers de n’importe qui), Donna Street Crips ou North Town Bloods, s’étaient retrouvées dans un cimetière voisin pour conclure une trêve entre gangs et fleurir les tombes de leurs homeboys (il y a eu à Las Vegas trente-sept morts violentes attribuées aux gangs). A présent, ces ennemis de naguère et leurs petites amies plaisantaient et échangeaient des blagues et des nouvelles paroles de chansons rap.

Mais les rassemblements de plus de trois personnes, aussi pacifiques pussent-ils être, étaient interdits depuis le 17 mai dernier sur ordre du shériff, tant dans les quartiers noirs de Las Vegas-Ouest que dans les proches banlieues ouvrières de Las Vegas-Nord. Pour faire respecter cette décision exceptionnelle, la police de la ville avait disposé, face à Valley Park View, trois transports de troupes blindés V100, empruntés à la base aérienne voisine. Et quand les pique-niqueurs récalcitrants ont refusé de se disperser, les flics les ont arrosés de gaz lacrymogène et de grenades offensives. Les "émeutes" de Las Vegas recommençaient, pour le quatrième week-end consécutif depuis que le verdict de l’affaire Rodney King avait allumé la poudrière de la colère noire...

Les règles ont changé, négro...

Une heure plus tard, j’ai rejoint quelques-uns des blessés sur le parking d’un centre commercial incendié. Devant une foule fascinée, Yolanda, dix-sept ans, exhibait une blessure sanguinolente à la jambe, pendant que son petit copain David trépignait d’excitation, brandissant une sorte de boîte de conserve vert olive écrabouillée. « Regarde-moi ça ! », a-t-il ordonné, vaguement menaçant, en me mettant le projectile incriminé sous le nez. J’ai lu l’inscription à voix haute :

« Modèle 429, Thunderflash, grenade à effet de souffle. »

« On faisait juste un pique-nique, rien qu’un putain de pique-nique pacifique ! », a répété David. Plusieurs jeunes me fixaient durement, sans ciller. Quelqu’un a lancé une bouteille de bière "Colt 45" dans les buissons d’armoise. C’est alors qu’un grand gaillard en survêtement m’a pris par le bras.

« Tu ferais mieux de te tirer, mec. Si tu veux une interview, reviens demain, je te dirai tout ce que tu veux savoir sur ce putain de trou de Vegas. »

Je lui ai demandé son nom. Il a éclaté de rire :

« Appelle-moi simplement Nice D., du gang Crip de Valley View, OK ? »

Le lendemain, je suis parti à la recherche de Nice D. Las Vegas-Ouest (20 000 habitants) est aux antipodes des lieux de plaisir du centre-ville et des boulevards. Ce faubourg un peu morne n’abrite ni hôtel, ni casino, ni supermarché, ni banque et n’est même pas desservi par une ligne de bus. En fait, tout comme South Central à L.A., il ressemble furieusement au stéréotype même du ghetto. Pourtant, à l’instar de South Central à Los Angeles, il ne ressemble guère à l’idée qu’on se fait d’un ghetto du Nord-Est. Ses pavillons n’ont ni pelouse verdoyante ni piscine comme ceux des quartiers blancs, mais ils semblent être amoureusement entretenus, protégés de la fournaise du désert par de hauts bosquets. Même les austères HLM de Gerson Park ont une allure ordonnée qui contraste avec leur pauvreté.

J’ai retrouvé Nice D., un garçon âgé de vingt ans, près des ruines de la Nucleus Plaza ― ce qui ressemble le plus à un centre commercial dans les quartiers ouest. Il a évoqué la nuit du 30 avril, lorsque la manifestation avait tourné à l’émeute et où les gangs avaient pillé et arrosé de cocktails Molotov divers bâtiments dont le magasin Super 8, appartenant à des Coréens, au beau milieu de la Plaza.

« Un jeune frère [Isaiah Charles Jr.] s’est précipité à l’intérieur pour sauver une petite fille. Elle a réussi à sortir, mais Isaiah a été piégé lorsque le toit s’est effondré. Les pompiers s’étaient déjà tirés, alors le feu a brûlé longtemps... »

Il m’a montré les restes carbonisés d’une clinique pour sidéens doublée d’un bureau de la NAACP (Organisation nationale pour l’avancement des gens de couleur).

Bien qu’à l’échelle de ceux de Los Angeles (un milliard de dollars de dégâts environ) les dommages dus aux incendies de Las Vegas (5 millions de dollars) soient minimes, la pure fureur des affrontements a été plus intense encore. Les circonstances des événements du premier jour sont d’une ambiguïté digne de Rashomon, à ceci près qu’il n’y a pas de tierce partie capable de résoudre ces contradictions. Chacun s’accorde à dire que les affrontements du 30 avril n’ont pas commencé avant 19 heures 30, lorsque la police a fait usage de grenades lacrymogène pour faire reculer plusieurs centaines de jeunes Noirs venus de Westside qui essayaient de rejoindre le centre-ville. A partir de ce moment, les versions diffèrent en tout ― celle des journaux locaux, presque entièrement fondée sur des rapports de police, et celle de la rue, des jeunes Noirs comme Nice D.

Le lieutenant de police Steve Franks (qui allait tuer un adolescent pendant le second week-end d’émeute) a alors déclaré :

« Nous disposions d’informations selon lesquelles, si ce groupe avait atteint le centre-ville, il était décidé à incendier les hôtels. Sans nous, cette ville aurait été livrée aux flammes. »

Pour Nice D. :

« C’est une pure connerie... On essayait seulement de protester contre le verdict de l’affaire Rodney King et contre l’apartheid qui s’exerce ici à Las Vegas. La police a pris le premier prétexte pour s’en prendre à nous. »

Après avoir dispersé la manifestation, la police a bouclé la plus grande partie de Las Vegas-Ouest, brandissant ses armes vers quiconque approchait de ses barrages. Entre-temps, des centaines de jeunes gens s’étaient regroupés près du chantier de Gerson Park où le gang local des Kingsmen avait invité à une fête impromptue les différentes bandes Crip et Blood qui s’étaient mise d’accord le jour précédent ― apparemment influencées par les nouvelles de Los Angeles ― pour arrêter de se battre entre elles. D’après Nice D., une voiture de police a foncé dans la foule qui faisait la fête :

« Les gens sont devenus dingues. Ils ont commencé à jeter des pierres et des bouteilles, et l’un des copains à défouraillé et ouvert le feu. »

La foule en colère a brûlé le bureau local du Pardon and Parole Board (Bureau des probations et des libertés conditionnelles), tandis que d’autres groupes attaquaient des magasins et des stations d’essence au cocktail Molotov.

Le lieutenant Franks a affirmé que des snipers « se cachaient dans les arbres et sur les toits et utilisaient des boucliers humains quand ils ont commencé à tirer. Ces rats à foie jaune sont restés au milieu des enfants pour ouvrir le feu sur les véhicules de police. » Un autre porte-parole de la police a déclaré que des membres d’un gang avaient essayé d’enlever l’enfant en bas âge d’une famille blanche vivant dans une rue à majorité noire. Je n’ai trouvé personne pour me confirmer ces histoires sinistres que les journaux locaux n’ont cependant pas manqué de répandre sans aucune vérification parmi leurs lecteurs blancs horrifiés. Les reportages ultérieurs ne mentionneront d’ailleurs personne, parmi les 111 personnes arrêtées, qui ait été soupçonné de tels crimes.

En même temps, les médias, comme dans le cas de Los Angeles, ont soigneusement évité toute référence aux bavures policières qui ont émaillé les troubles. Nice D., en tout cas, en a gardé des souvenirs vivaces. Il m'a confié :

« Mes amis et moi, on est parti dès que les tirs ont commencé. Notre voiture a été bloquée quelques centaines de mètres plus loin. Quand nous avons demandé ce que nous avions fait de mal, un gros beauf de flic m’a dit : "Les règles ont changé, négro" et il m’a frappé en plein visage avec son pistolet. J’ai fait cinq jours de prison pour obstruction et comme les flics avaient jeté mes papiers d’identité et ma carte de sécu, j’ai perdu mon job au fast-food Carl’s Junior. »

D. était sorti de prison juste à temps pour assister à la reprise des violences, le 10 mai. Une fois de plus, les jeunes se sont rassemblés près de Gerson Park pour jouer au softball et faire la fête. La police est arrivée dans un transport de troupes blindé et s’est mise à tirer dans la foule avec des balles en bois. Le week-end suivant a vu la répétition des mêmes événements : un pique-nique des gangs au Centre communautaire de Doolittle a dégénéré toute une nuit en une sauvage mêlée opposant les flics dans leurs engins blindés à des centaines de jeunes en colère.

Nice D. pense que ces confrontations, devenues rituelles, deviendront de plus en plus violentes au cours de l’été. Comme les autres jeunes Noirs avec qui j’ai parlé, il pense que John Moran, le shériff du comté de Clark, « fera tout et n’importe quoi pour casser le processus d’unification des gangs. » D. est d’ailleurs persuadé qu’un récent drive-by-shooting (tirer d’une voiture sans s’arrêter) qui a blessé quatre membres des Rollin’ 60’s, une branche locale des Crips, a été organisé par la police. Les jeunes évoquent également, d’un ton railleur, le programme de provocation à l’achat de drogues qui permet à des flics déguisés en dealers de piéger les acheteurs de crack pour les forcer à devenir des indicateurs. Nice D. m’a dit que Las Vegas est en train de glisser vers ce qu’il appelle "un holocauste latent".


"Los Angeles n’était qu’un début" a été traduit de l’américain et publié pour la première fois en français dans la revue Mordicus n°11, Paris, 1994.

UNE CHRONOLOGIE DES ÉMEUTES DE LOS ANGELES

Compilée par Bruno Astarian (et trouvé sur le site anglemort.net) à partir de récits et d’entretiens à chaud réalisés par des journalistes de Los Angeles, cette chronologie des émeutes permet de se faire un début d’idée quant à l’ambiance qui régnait ces jours-là. Le fait que ces témoignages soient rapportés par des journalistes ne nous empêchera pas d’avoir un regard critique tant sur les propos que sur le ton tenus. Bien au contraire !

Mercredi 29 avril, 14 heures

Dee, 51 ans, et son frère Ty, 46 ans, tuent le temps en attendant l’annonce du verdict dans le procès sur l’agression par la police de Rodney King. Ils regardent l’une de leurs deux cassettes vidéo. Une Cabane au Ciel, le film 100% noir des années 30, avec Ethel Waters, Lena Horne, Butterfly McQueen, et autres stars noires de l’époque. A 15 heures, Dee arrête le film et passe sur canal 11. « C’est pas vrai » s’exclame-t-elle en entendant le premier verdict. « Quelle merde » grogne Ty en entendant le second. Dee demande à son frère : « Tu peux croire ça, toi ? Ils déclare Koon non coupable d’avoir fait des putains de faux rapports. Enculés de racistes ! ». Tandis que, sur l’écran, les quatre officiers de police se font embrasser par leur famille et leurs avocats, Dee se tourne vers son frère : « tu sais ce qui va se passer, pas vrai ? »

Mercredi 29 avril, 17 heures 30

Centre ville, au Parker Center. Un groupe de protestataires, petit mais grossissant à vue d’œil, commence à encombrer la place directement devant le siège du LAPD. La foule scande ce qui va devenir un refrain familier : « pas de justice, pas de paix » et « Gates doit partir ». Barrant l’accès au chemin qui mène à l’entrée de l’immeuble, une ligne de policiers en tenue anti-émeute, casqués, fait face aux manifestants.

Portant un béret, un T-shirt et un jeans, l’activiste afro-américain Michael Zinzun marche de long en large devant les manifestants, les exhortant à bouger. Lui-même a été victime de la brutalité de la police, il a été espionné illégalement. C’est un leader de la Coalition contre les Abus Policiers. Il dit : « Ne laissons pas la police et la ville nous prendre nos droits, ou nous reprendre les gains que notre communauté a obtenus dans cette ville. Les noirs ne sont pas surpris qu’un jury entièrement blanc ait libéré ces flics. Nous nous y attendions. Notre comité a commencé à planifier cette manifestation depuis trois jours avec d’autres groupes. Voyez les résultats. Nous sommes des noirs, des blancs, des hispanos, et nous sommes tous outrés par ces verdicts et par le fait que Daryl Gates[3] est encore à son poste ». Interrogés sur le fait que des non-noirs soient déjà victimes d’incidents provoqués par le jugement King, Zinzun secoue la tête. « Cette ville doit comprendre qu’une communauté noire instable signifie que Los Angeles est instable ». (Jim Crogan, LA Weekly)

Mercredi 29 avril, 19 heures

South Central. Devant le parking de l’église First African Methodist Episcopal Church, des centaines de gens trainent. Ce sont surtout des noirs, avec quelques jeunes blancs et latinos. A l’intérieur, la salle de réunion est bondée et déborde dans l’entrée et dans le foyer de l’église. Toute l’attention se porte sur un flux de leaders politiques et religieux, dont le maire, des conseillers municipaux et des élus locaux. Tous condamnent le verdict "non coupable". Les leaders demandent aux gens de garder à leur protestation un caractère non-violent.

La réaction des gens est mitigée, pour le mieux. « Enfin libre ! Enfin libre ! Dieu merci, nous sommes enfin libres », ironise un homme en costume devant moi. « Toujours pareil », dit un autre. « Ne parlons plus de paix, nous voulons de la justice », dit un troisième. (Jim Crogan)

Mercredi 29 avril, 19 heures 30

Environ 200 lesbiennes et gays, accompagnés de supporters, ont été alertés par fax et par le bouche à oreille. Ils se rassemblent à l’angle des boulevards San Vincente et Santa Monica, à West Hollywood. Ils portent des pancartes disant « homos de toutes les couleurs, unissez-vous » et « à bas le racisme du LAPD ». Criant « coupable comme l’enfer », le groupe, où se trouve le maire de West Hollywood Paul Koretz, marche vers l’est jusqu’à La Cienaga, puis vers le nord jusqu’à Sunset Boulevard, où ils occupent le milieu de la chaussée. Ils atteignent sans opposition des sheriffs du comté de la limite de L.A. City. A l’angle de Sunset et de Wilcos, ils sont arrêtés par le LAPD. Après un bref sit-in et quelques négociations, la marche reprend sur le trottoir, puis sur la chaussée. Les manifestants continuent jusqu’au Mann’s Chinese Theater, où ils sont bloqués par la police en tenue anti-émeute. Le groupe revient vers West Hollywood sans incident. (Robin Podolsky, LA Weekly)

Mercredi 29 avril, 20 heures

Protégés par l’obscurité, la foule devant le Parker Center a grossi et est devenue plus agressive. Le cordon de flics s’est allongé. Des femmes-policiers occupent la position juste devant la porte d’entrée du LAPD. Derrière le cordon, des sergents et des officiers marchent de long en large ordonnant de « resserrer les rangs et de rester vigilant ».

La composition de la foule a aussi changé. Les protestataires les plus âgés, les représentants d’organisations de gauche connues et d’organisations de solidarité sont partis. A leur place se trouve une foule plus jeune et de plus en plus compacte.

Tout le long du cordon, des policiers sont individuellement pris à parti par des membres de la foule. « Tu devrais être avec nous à lancer des pierres. Ton uniforme ne cache pas la couleur de ta peau. Si tu l’enlèves, tu n’es qu’un nègre de plus pour le LAPD » hurle un jeune noir à un flic noir imperturbable. Plus loin, un blanc se précipite vers un flic latino et obèse. S’approchant dangereusement près, il n’arrête pas de hurler « Non seulement tu es un porc, mais tu es un porc gras. Tu crois que tu es un dur, fais voir combien ». Le flic latino pousse sa matraque dans l’estomac de son tourmenteur et déclare très calmement « Si je te vois encore une fois, tu verras exactement si je suis un dur ». (Jim Crogan)

Mercredi 29 avril, 20 heures 30

La foule, qui jetait des boites d’aluminium et des sacs en papier sur les flics, ajoute des bouteilles et des œufs à ses bombardements. Une acclamation s’élève soudain : un manifestant se précipite en avant avec un drapeau américain qu’il a allumé et qu’il jette au devant de la police. Certains le piétinent. Un autre s’avance avec le drapeau confédéré. Il est également allumé et jeté en l’air. Un groupe scandant des slogans avance vers un détachement de femmes flics. Pour la première fois, les flics ont l’air d’avoir peur, et font un pas en avant en balançant leur matraque en prévision d’un assaut. Un manifestant noir s’avance et crie aux flics, presque tous blancs : « Bienvenue à South Central, enculés, est-ce que ça vous plait jusqu’ici ? » (Jim Crogan)

Mercredi 29 avril, 20 heures 50

Les premières arrestations ont finalement lieu : en deux endroits différents, deux manifestants essaient de traverser le cordon de flics. Un troisième, qui avait été particulièrement vocal, est attrapé par la police et poussé dans Parker Center. Tout d’un coup, des meneurs entrainent la foule vers un kiosque dans le parking, sur le flanc gauche du LAPD. Des manifestants arrachent un siège et commencent à casser les vitres. Quelqu’un apparait avec de l’essence et des allumettes, et voilà le kiosque en flammes. Derrière le cordon, un flic blanc essuie les coulures d’œuf sur son visage et son uniforme en disant : « Faut croire que j’avais faim. Peut-être que je devrais leur dire merci. »

« Et ça va être bien pire, continue-t-il. Je suis motard, et ils nous ont dit de ne même pas penser à rouler dans les rues. Je m’attends à des émeutes de grande envergure avant la fin de la semaine. » Que pense-t-il du verdict ? « Les gens ne se rendent pas compte de ce qu’on encaisse dans les rues. Personne ne peut savoir comment il réagirait dans de telles situations. » (Jim Crogan)

Mercredi 29 avril, minuit

Baby Saye passe devant les badauds et autres pilleurs avec un paquet de six rouleaux de papier toilette Charmin double épaisseur. « Je sais ce que vous pensez mais, à la base, allez vous faire mettre », déclare Baby Saye, 26 ans, qui se définit comme chômeuse à vie. « Je me suis torchée, j’ai torché mes enfants avec de la saloperie qui gratte toute ma vie, parce que je ne peux pas me payer la bonne daube. Maintenant, j’ai du Charmin, tout comme les blancs du jury. Et alors ? » (Dennis Schatzman)

Jeudi 30 avril, 0 heure 30

« Hé, le journaliste, hé ! » Une femme appelle. Elle a vu la carte de presse. « J’ai ici quelque chose que vous n’avez pas » dit-elle en sortant une coupure froissée du Daily News de la poche de son jeans. « J’ai les noms des gens du jury. Je les ai gardés parce que je savais que j’en aurais besoin. » Elle ne veut pas dire son nom. Devant les badauds, elle déplie l’article et commence : « Dorothy Bailey, Alice Debord, Thomas Gorton, Henry King, Retta Kossow, Virginia Loya, Gerald Miler, Christopher Morgan, Amelia Pigeon, Charles Sheehan, Kevin Siminski et Anna Whiting. Si j’avais de l’argent, je mettrais un contrat sur ces bâtards. C’est tout de leur faute ». (Dennis Schatzman, journaliste indépendant)

Jeudi 30 avril, 7 heures

J’arrive au centre commercial au coin de Venice et de Western jeudi matin à 7 heures. A cette heure, les grands magasins JJ Newberry’s ne sont qu’une carcasse noircie et inondée. Au moment où j’entre dans le parking, quatre voitures de police en sortent, chacune avec cinq flics en tenue anti-émeute. Elles sont suivies par deux voitures de pompiers.

En bas, le pillage a déjà commencé. Un flot de gens passe par les portes cassées du magasin. Beaucoup sont latinos, peut-être 70 %, ce qui correspond à la population de ce quartier à la limite du centre de South Central. Un type, qui ressemble à John Belushi dans ses moments les plus enflés, sort en tenant par leur goulot quatre magnum d’un gallon de Bourgogne, tandis que les poches de son short en nylon rouge sont gonflées de pintes de whisky. Un chœur grec de huit noirs de 50-60 ans se tient à cinq mètres de l’entrée. Ils ressemblent beaucoup à Sweet Dick Willie et les gars du coin dans Do the Right Thing. Ils crient « servez-vous, servez-vous », tandis qu’un latino ventru, portant un T-shirt imprimé "Fuck you" sort en poussant un caddy plein à ras bord de piles et de capotes Ramses.

Le premier éclair de colère vient d’un homme chauve en anorak gris avec des lunettes. Un peu plus tôt, quatre adolescents noirs étaient entrés dans le magasin, chacun avec des valises vides. Ils sortent maintenant en riant, leurs valises gonflées. « J’ai une calculatrice », dit l’un. « J’ai de la crème glacée », dit l’autre. L’homme en anorak gris se dirige vers le plus grand des jeunes et lui dit : « Tout cette merde que tu prends te reviendra dans la gueule, mec. C’est vraiment de la connerie, ce que tu fais. Laisse-ça, et respecte-toi ». Pour un instant, le jeune à l’air d’hésiter. Mais son ami en casquette Miami Heat lui dit : « mec, si tu penses que tu en as besoin, prends le ». « Prends le ?, dit l’homme en anorak, et perds ton respect ». « Merde au respect, réplique Miami Heat, à nous, ils ne nous donnent aucun respect ».

Tandis qu’ils s’éloignent, deux femmes leur crient « y a pas de honte ». Pendant ce temps, le chœur grec s’exprime. « Tous les gens de couleurs qui étaient blessés, ils les ont emmenés à Daniel Freeman. Mais le pompier qui s’est fait tirer dessus, ils l’ont porté à Cedars Sinai. Vous voyez ce que je veux dire ». « Et à Westwood, dit un autre. Ils étaient plein de mecs, là-bas, et ça bardait depuis trois heures de l’après midi à South Central, et ils n’y sont pas allés, pas une fois. » « C’est vrai, dit un troisième, il n’y a qu’à laisser ces nègres détruire leur propre quartier. »

Tandis qu’ils discutent, un homme d’environ trente ans arrive dans une Mazda toute cabossée. Sa peau est sombre et il a l’air en colère. Il commence à brailler « Baisez-les, prenez tout, baisez-les, prenez tout ». A ce moment un jeune noir, peut-être 19 ans, commence à danser comme un boxeur autour de moi en chantant « Tu t’es trompé de quartier, mec, tu t’es trompé". L’autre sort de sa Mazda et me dit deux mots « Taille-toi ». J’essaie de ne pas aller trop vite en me dirigeant vers ma voiture. (Joe Domanick, Los Angeles Times)

Jeudi 30 avril, 8 heures

Je roule vers le sud sur Normandie. J’entre dans South Central. A la hauteur de la 29ème rue, je peux voir la fumée derrière le clocher de l’église Abundant Life Christian Church à l’angle de Jefferson et de Normandie. La fumée vient de Frankie et du salon de beauté Anne, sur la 39ème. Les autres boutiques à côté de Frankie et d’Anne ont déjà brûlé jusqu’aux fondations. Et aussi loin que je peux voir droit devant, sur Normandie, les magasins brulent. Aux carrefours, des noirs trainent, beaucoup tenant des bouteilles de Olde English ou des canettes de Bud. Chaque croisement révèle un autre magasin en feu, ou une carcasse fumante, déjà pillée.

Je coupe par une rue latérale, et à l’angle de la 55ème et de Normandie, j’aperçois une vieille femme coréenne, un tuyau d’arrosage à la main. Elle arrose les cendres noircies de son épicerie. « Les pompiers sont venus trois fois, je ne sais pas ce qui s’est passé... je perds tout ». Son fils arrive. « Tout ce que les pompiers ont pu faire, c’est de mouiller le toit et de laisser brûler. Il fallait qu’ils aillent ailleurs ».

Juste à ce moment, arrive une femme noire aux cheveux tressés. Elle traverse la rue, vient vers nous et dit « mon magasin, qu’est-ce qu’ils ont fait à mon magasin ? Je faisais mes courses ici tous les jours... Ces gens étaient charmants. Maintenant il n’y a plus d’endroit pour faire les courses. C’est que j’ai besoin de lait. J’ai deux petits enfants dont je m’occupe. Où vais-je faire mes courses ? »

Je m’en vais. Je coupe de nouveau par une rue latérale bordée de bungalows proprets et de pavillons d’artisans plantés derrière leurs jardins paysagés. Tout est remarquablement calme et silencieux, apparemment aussi loin de la folie de Normandie qu’une rue de Beverly Hills. Bien sûr, il n’est que 8 heures 20 du matin.

Je sors de ma voiture et m’approche de deux femmes noires : Lisa, grosse et portant un T-shirt imprimé dans un rocking chair disant « Je l’ai encore, mais personne n’en veut » ; et Brenda, mince avec un sweat bordeaux. Lisa dit : « Hier soir, les Bloods et les Crips ont fait la paix et ont dit qu’ils étaient unis. Que c’était maintenant une affaire noire. Les Crips sont arrivés en voiture et les Bloods, vous savez, se préparaient à les attaquer mais les Crips ont dit non, et puis ils se sont embrassés et ont dit qu’ils voulaient être unis ».

« C’est vrai, dit Brenda, ils ont dit que c’était fini les bang, bang ». Je demande si ce quartier est un quartier Blood. « C’était, dit Lisa, maintenant nous sommes unis. Quand nous sommes allés vers là-bas, vers la 60° et vers Florence, nous avons fait l’unité... Ils voulaient débarrasser le quartier de ces magasins coréens, ils ont laissé Due malgré le meurtre de la petite noire, et puis ces policiers ».

Je repars. Trois noirs dans les trente ans se tiennent là en compagnie d’une belle femme noire tenant un bébé. Je les interroge sur les gangs. « Ils ont fait la paix », me dit Cecil, grand au teint clair. « Le rouge et le bleu, ensemble », ajoute Kenny, un chauve de 37 ans. « Et ils ont fait le signe du black power. Maintenant, ils vont tous s’habiller en noir ».

« Et je vais vous dire, continue Cecil, cette merde était organisée... vous voyez ce que je veux dire. Il y avait des généraux et des soldats, et quand ils ont commencé à brûler le magasin d’alcools, ils ont envoyé des hommes pour régler le trafic, et d’autres avaient apporté des outils ». « Ouais... » dit Kenny. « Et les Coréens, well, ils vont payer ». (Joe Domanick)

Jeudi 30 avril, 13 heures 30

Je m’arrête à l’angle de la 52ème et de Figueroa, près des ruines carbonisées d’un T&Y Market. Devant, trois garçons afro-américains, Michael, Martin et A.G., âgés de 10, 9 et 7 ans, jouent au bord du parking du magasin. Les ruines de celui-ci fument encore. Je demande « Pourquoi ont-ils fait ça ? ». « Ils l’ont brulé à cause de Rodney King, dit Martin, ils voulaient tuer les flics ». « Mais les flics ne possédaient pas ce magasin ? ». « Non, continue Martin, c’était des Mexicains, et il y avait un Mexicain dans les policiers qui ont battu Rodney King, et donc ils ont brûlé le magasin du Mexicain ». « J’aimais bien ce magasin, dit un autre, ils étaient gentils avec nous ». (Jim Crogan)

Jeudi 30 avril, 13 heures 45

Tandis que je parle avec les garçons, Jerry, torse nu et jeans, et Aaron, béret multicolore, T-shirt et jeans, s’approchent. Ils me demandent si je suis des médias. Ils vont sur la trentaine. Je dis que oui, et leur demande s’ils veulent parler. « Ce n’est pas seulement le verdict de Rodney King, me dit Aaron. C’est toute cette merde, qu’ils ont tiré sur Latasha Harlins, et que la Coréenne n’a pas eu de prison. Les Coréens nous maltraitent. Tu entres dans le magasin et c’est ’passe le fric et casse-toi’. C’est pas juste. Ils nous traitent comme des chiens. »

Ni Jerry ni Aaron ne sait qui a brûlé le magasin. Et ils n’ont participé à aucun pillage. « Ce n’est pas comme ça que nous vivons » disent-ils. Les deux frères disent qu’ils ont regardé le magasin brûler, et que ni la police ni les pompiers ne sont venus pour arrêter l’incendie ou le pillage. « Hier soir, j’ai pris mes armes , dit Aaron, et je suis resté à garder ma maison. Si n’importe qui était venu dans ma cour, et je m’en fous qu’il soit noir ou blanc ou asiatique ou multicolore, je l’aurais tué. Et je ne pense pas que beaucoup de cette violence était raciale. La colère, c’est surtout contre les flics. Ils te choppent, ils t’humilient, te traitent de nègre, te rossent, et il ne leur arrive jamais rien ».

Jerry dit qu’il croit que les gens ont perdu toute compassion les uns pour les autres. « J’essaie de dire aux jeunes que je connais de rester cool, mais ils imitent ce qu’ils voient... » Aaron l’interrompt : « Je crois que c’est la fin des temps. Je crois que c’est la Révélation et la fin du monde ». (Jim Crogan)

Jeudi 30 avril, 17 heures 30

Les sirènes à fond, 10 voitures de police ouvrent la voie au premier contingent de la Garde Nationale. Ils roulent vers l’ouest sur Vernon Avenue, jusqu’au croisement de Figueroa. Ils tournent à droite dans Figueroa et entrent dans le parking de Ralph. C’est le premier détachement de gardes déployé au cours des émeutes. 85 gardes prennent possession du lieu. Ils ont la tenue complète anti-émeutes, et sont armés de M-16. L’un d’eux, William Weber, 22 ans, me demande si j’ai peur. Je réponds que « oui, mais j’essaie de ne pas y penser ». Il me dit : « J’ai deux gilets pare-balles, tout cet équipement, plus le M-16, et j’ai peur !. Je suis diplomé de l’école des Gardes de l’Alabama, et me voilà ici. On n’a guère eu de délai. Je suis de Los Angeles, et j’ai eu deux heures pour me présenter à Los Alamitos. Ma mère pleurait. Elle était terrifiée pour moi. Je n’ai pas parlé à mon amie avant de partir, ça attendra ».

« Mes amis se moquaient de moi, parce qu’ils allaient tous en Allemagne, mais c’est moi qui me retrouve là où il y a de l’action ». Weber dit qu’il veut être flic, et qu’il pense que faire partie de la Garde Nationale pourrait l’aider pour cet objectif. Il sort un Instamatic de sa poche : « Dis, peux-tu prendre une photo de moi ? ». (Jim Crogan).

Jeudi 30 avril, 18 heures

Au cours des dernières heures, de nombreuses voitures sortent de la ville par l’étroite vallée de Silver Lake, une des rares vallées sortant de la cuvette par le Nord. Hyperion Avenue, pleine de fumée, est complètement bloquée par les embouteillages. Devant la salle de karaté locale, une demi-douzaine d’hommes en toge sont alignés sur le trottoir, armés. Ils attendent les pilleurs, qui sont à six blocs de là. En me faufilant sur une colline dominant vers l’Ouest, je trouve un parking vide d’où regarder. Les incendiaires ont maintenant atteint Hollywood, et il y a tant de fumée au-dessus de la ville que l’immeuble bleu de Dianetics est perdu dans la grisaille. Bientôt, des familles entières découvrent le parking. Ils arrivent en Jeep Cherokee, en Range Rover. Ils portent des shorts kakis et des chemises Izod, et tiennent des boissons à la main.

Quelqu’un suggère un barbecue, et tout le monde rit. Un père filme son petit garçon, avec effets spéciaux de zoom s’achevant sur la cité en feu. Des hommes avec des jumelles pointent le doigt et parlent avec assurance. Leurs femmes font des blagues sur les occasions perdues de faire du shopping. (Dave Garetto)

Vendredi 1er mai, 13 heure 30

Des membres de l’Église de Scientologie ont passé la soirée de jeudi à garder leur immeuble et d’autres propriétés le long de Hollywood Boulevard et de Vermont. Vendredi matin tôt, beaucoup d’entre eux se joignent à l’Équipe d’Embellissement de Hollywood organisée par les services du Procureur pour aider à nettoyer le quartier. Shirley Young, un membre de l’Église, dit : « Nous avons beaucoup d’immeubles... sur Hollywood et sur Ivar. Il y a aussi une maison de retraite là-derrière. On a fait une chaine humaine autour d’eux. Aujourd’hui, on a tous formé un groupe de quartier, pour vraiment essayer de faire quelque chose ».

Dans l’après-midi brûlante, les membres de l’Église, avec environ 50 autres personnes, arpentent le boulevard en portant des T-shirts jaunes. Ils balaient les débris. Malheureusement, un passant entend le mot de "scientologie" et commence à chercher la bagarre. Il crie qu’« ils auraient dû brûler la Scientologie. Ils auraient dû démolir l’Église ». Des coups de poing sont échangés avec un membre de l’Église. Cinq policiers du LAPD arrêtent la bagarre sans faire d’arrestation. (Paul Malcolm, LA Weekly)

Vendredi 1er mai, 20 heures

Après presque deux jours et demi de violence, un calme étrange règne sur certains quartiers de South Central. Le Commandant Mike Bostic, l’expert du LAPD en matière d’utilisation de la force, et qui a témoigné contre les quatre policiers dans le procès King, est au Marché ABC du carrefour de Vernon et de Vermont. Bostic a pris en charge le secteur délimité par Jeffferson et Slauson, Western et la voie express du Port. « Oui, je suis l’expert du LAPD en ce qui concerne l’utilisation de la force, pas comme le pseudo-expert que la défense a produit pour témoigner ». Parlant du verdict, très affable, Bostic dit qu’il a été "sidéré" que le jury de Simi Valley n’ait pas conclu à la culpabilité. Le jury a dit que « oui, nous avons entendu Bostic et nous sommes d’accord que la violence était excessive. Mais nous ne pensons pas qu’elle ait été criminelle ».

Je demande : « Quelle est la différence ? » Bostic me répond que « c’est une question d’intention. Le jury a accordé aux policiers tous les bénéfices du doute. Ils se sont imaginés qu’il y avait un sergent dirigeant les opérations, et que les types ne faisaient que suivre les ordres. Mais pour moi, il est clair que les gars ont passé la limite et violé les règles du LAPD sur l’usage de la force. Dans la rue, on est tous une fois ou l’autre poussé à la limite. Mais normalement, il y a quelqu’un pour intervenir, te mettre la main sur le bras et dire "ça va comme ça, ça suffit". Il est clair qu’il n’y a rien eu de tel dans ce cas-là ».

Bostic dit que la réaction de ses collègues après son témoignage avait été impeccable. Il dit en riant : « ils m’ont beaucoup soutenu, et je reçois encore des lettres de fans de partout dans le monde. Nous avons fait un cours à une classe sur l’utilisation de la force, et cette fois ils nous ont écouté beaucoup plus attentivement ». (Jim Crogan)

Samedi 2 mai, 3 heures du matin

Tandis que nous allons tous les trois du comptoir à notre table du Denny’s, dans Simi Valley, les gars du coin parlent de défense civile. La violence n’atteindra jamais leur banlieue calme, nichée dans les collines. C’est du moins ce qu’ils décident. La seule voie d’accès à la ville est la 118 West « et les nègres sont trop bêtes pour le voir. » Deux hommes dans leur box ont dû entendre notre réaction à leur bavardage, car ils commencent à voix très haute à sortir tout un chapelet de blagues racistes. Sèchement, nous leur demandons d’arrêter. « Allons, répliquent-ils, nous sommes tous blancs, ici ». Notre réponse incite la gérante à nous demander d’arrêter nos grossièretés. Elles nous rappellent que nous sommes dans un restaurant familial. (Paul Malcolm)

Samedi 2 mai, midi

Nous nous garons juste au coin devant le mini centre commercial incendié, à l’angle de la Deuxième et de Vermont. Même ici, l’eau qui coule dans la rigole déborde sur le trottoir. Le pillage a laissé une sorte de marque de marée haute : les restes d’une boite à cassette, un méli-mélo de bandes magnétiques, une douzaine d’emballages de CD (les cartons seulement), trois salades de gelée de fraise dans leur récipient en plastique et une paire de Reeboks usées - mais pas si usées. En-dessous de la paire, aplatie dans l’eau qui coule, les restes d’une boite de Nike.

Au centre commercial, une trentaine de personnes se servent de pelles pour séparer le stuc de murs écroulés. Les éventuels panneaux de contreplaqué intacts sont mis de côté pour boucher des fenêtres ailleurs. Les restes de grillages, les poutres calcinées et le métal tordu sont lancés dans la carcasse noircie.

La conversation se limite au minimum utile : « Excuse-moi, attention aux clous ». Tout le monde regrette de ne pas avoir apporté de pinces coupantes. Quand nous partons, le trottoir et le parking sont nettoyés de leurs débris, et la poubelle a été remise à sa place devant les boutiques brûlées.

En partant, nous mettons les Reebok et les salades de gelée dans notre dernier sac poubelle. Un vieux couple de latino passe avec des sacs d’épicerie. Leur air hagard redouble d’étonnement quand ils voient ce que nous faisons. Quel geste inutile et stupidement libéral. Mais ça a l’air de leur faire plaisir quand même. (Ariel Swartley, LA Weekly)

Samedi 2 mai, 15 heures

Près du carrefour de la 61ème et de Hoover, en face de l’école John Muir, il y a ce qui reste d’un mini-centre commercial carbonisé. On y trouvait surtout des boutiques non-noires et asiatiques. A côté du magasin coréen de produits de beauté et de manucure, on voit les restes d’une petite bibliothèque publique qui desservait le quartier. Des livres noircis, fumants, sont encore sur les étagères carbonisées. Les restes brûlés de livres, de cassettes et de magazines tapissent le sol.

Un calme incertain règne maintenant sur Hoover Street, scène des pillages les plus systématiques, de la violence et des incendies parmi les pires de South Central. Un groupe d’enfants passe devant l’école. Il y a quatre filles noires, un garçon mexicain. Shayla, 13 ans, est en 7ème année à Muir School. « Nous y allions souvent pour lire. C’était notre seul endroit, dit-elle. Ce que je prèfère, ce sont les livres du Cat in the Hat ».

Shayla dit qu’elle a vu l’incendie, mais qu’elle ne sait pas qui l’a provoqué. « C’était effrayant, vraiment. Je regrette la bibliothèque ». (Jim Crogan)

Dimanche 3 mai, une heure du matin

Michael Moore, le DJ de nuit sur KCRW, passe le micro à un homme dénommé Brother JC. Brother dit : « Les flammes, sont une bonne chose. Nous avons été plus unis au cours des quatre derniers jours qu’au cours des trente années précédentes. Frères et sœurs qui m’écoutez, ne soyez pas chagrinés que quelques magasins aient brûlé. Ce n’était que de la rénovation urbaine. Nous nettoyons ce qui était sale, de sorte que nous pouvons construire ce qui est propre. Nous n’avons aucunement besoin de magasins d’alcool... Commençons à mettre de côté des boites de conserve et de l’eau. Comme ça, la prochaine fois qu’une telle situation arrive, nous ne pleurerons pas comme des bébés, mais nous nous dresserons résolument comme des hommes et des femmes noirs. » (RJ Smith)

[1] Le COunter INTELligence PROgram (programme de contre-espionnage)fut une opération massive du FBI dirigée contre l’ennemi intérieur et utilisant toutes les techniques du contre-espionnage en temps de guerre : infiltration, calomnie, manipulation...

[2] Les cars de ramassage scolaire permettaient aux familles blanches de "fuir" les écoles de quartier ayant un trop faible niveau, reléguant ainsi les Noirs dans les plus mauvaises écoles et amplifiant l’apartheid de fait de la société américaine.

[3] Chef du Los Angeles Police Department (LAPD)