Dans Le Monde du 25 juin, un article de Jean-Paul Dufour nous annonce que des mathématiciens auraient démontré, grâce à la théorie des jeux, la supériorité de l’altruisme sur l’égoïsme dans le comportement social, ce qui serait une preuve que la sociobiologie peut contredire le darwinisme social. Pour une nouvelle, c’est une nouvelle.

En effet, cette idée a été émise par Wallace dans un article paru en mai 1864 dans l’Anthropological Review. Elle fut reprise par Darwin dans La Descendance de l’homme. La même idée servit ensuite de fondement à la sociobiologie et à la “morale moniste” de Haeckel, où l’altruisme, l’impératif kantien et l’amour du prochain étaient biologiquement expliqués par des instincts sociaux comprenant la nécessité de survie du groupe, si besoin aux dépens de l’intérêt égoïste de l’individu (Les énigmes de l’univers). On notera au passage, pour se faire une idée de l’originalité de la chose, que cet ouvrage fut traduit dans toutes les langues et que, dans la seule Allemagne, il s’en vendit 400 000 exemplaires.

Pour qui l’ignorerait, et pour mesurer la haute valeur de son éthique, précisons que Haeckel, universel vulgarisateur du darwinisme, est aussi l’inventeur de la hiérarchie évolutive des races, où les Noirs étaient relégués à proximité des singes, tandis que le sommet de l’évolution était occupé par les mythiques Indo-Germains. Il fut aussi le fondateur de la Ligue moniste, aujourd’hui considérée comme l’une des officines où s’élabora la doctrine biologico-politique nazie. Petite curiosité historique : comme Haeckel était matérialiste et antipapiste, il fut longtemps la coqueluche des biologistes de gauche qui ont préféré oublier son racisme et son pangermanisme.

A la même époque, Kropotkine se servit de cette même conception de l’altruisme (qu’il attribuait à Darwin) pour faire l’éloge de la solidarité et de l’entraide mutuelle et reprocher à Spencer de n’avoir pas compris que le bien de l’individu et le bien de l’espèce coïncidaient (La morale anarchiste).

Un peu plus tard, dans les années 1920, la même idée est reprise par les adversaires de la sociologie biologique (c’est le nom que portait alors la sociobiologie), principalement dans leur critique du darwinisme social (C. Bouglé, La démocratie devant la science). Dans les années 1930, des biologistes américains la retrouvent et prétendent s’en servir pour fonder l’éthique sur des bases biologiques.

Après la guerre, ce genre d’idées se raréfie, éclipsé par la génétique moléculaire. Puis resurgit la sociobiologie avec son cortège d’inepties. L’altruisme devait suivre. Le voici aujourd’hui mathématisé ! Cette féerique idée est un poncif de la sociobiologie et elle est périodiquement réinventée dans le cadre de supposées éthiques évolutionnistes.

Cette récurrence, pour ne pas dire ce radotage, n’est pas chose étonnante. On a affaire ici à une discipline intellectuellement très pauvre et qui travaille à partir d’un nombre très limité d’idées. Elle combine ces idées entre elles, explore les possibilités ouvertes par cette combinaison, les épuise rapidement et passe ensuite à une autre combinaison. Comme ces idées sont peu nombreuses, leurs combinaisons ne le sont guère plus et, fatalement, les mêmes théories reviennent périodiquement. Il suffit que vingt ans séparent leurs retours pour que la jeune génération s’imagine avoir affaire à une nouveauté et que la vieille ait oublié la précédente version ou ne la reconnaisse pas, pour peu que sa resucée soit servie avec une nouvelle sauce.

C’est vraisemblablement l’appareil mathématique qui sert ici de nouvel assaisonnement à cette théorie bien remâchée, quoique, pour ce rôle et en ce domaine, la théorie des jeux ne soit pas de première fraîcheur. A moins qu’il ne s’agisse d’une mode “rétro”.

Pourquoi avoir sorti de l’ombre ce travail sur l’altruisme et l’égoïsme qui, sans cela, avait toutes les chances de tomber dans l’oubli aussitôt publié ? S’agit-il de redorer le blason d’une discipline discréditée ? Pense-t-on vraiment que l’hérédité de l’altruisme et la biologie des bons sentiments seront mieux acceptées que le chromosome du crime et le gène de l’homosexualité ? Les premières sont certes plus “politiquement correctes” que les seconds, mais elles sont tout aussi stupides et aussi peu scientifiques car, jusqu’à preuve du contraire, en génétique, l’hérédité s’arrête à la structure primaire des protéines. Le reste n’est qu’extrapolation sans fondements et ce n’est pas un modèle mathématique de plus qui y changera quelque chose.

3 juillet 1998,
André Pichot