Les derniers actes – mon arrestation

    REPERES

        Le mousse

        L’apprenti anarchiste

        L’illégaliste anarchiste

        Le procès d’Amiens

Les derniers actes – mon arrestation

à ma mère

« La propriété c’est le vol. » (Proudhon)


— Hé Georges ! Nous arrivons. Lève-toi.

Brusquement interrompu dans ma somnolence, d’un bond, je me levai. Puis regardant mon compagnon avec ce regard que l’on a en s’éveillant :

— Abbeville ?

Pélissard[1] me fit un signe de tête affirmatif. Aussitôt, je serrai mes outils, roulai une cigarette et l’allumai ; puis je scrutai le ciel pour m’assurer s’il pleuvait encore comme à notre départ de Paris. Pélissard me devina.

— Il pleut bézef, mon vieux ! Me dit-il en secouant sa main droite. Il fait noir comme dans un four.
— Tant mieux ! Lui dis-je en souriant.
— T’en parles à ton aise, toi ; tu as ton imperméable. Mais pour moi, c’est pas rigolo. Je n’ai pas même un parapluie.
— Bah ! Avant une heure tu en auras un.

Le sifflet strident de la locomotive mit fin à notre conversation. Le train stoppa. Nous étions attendus. Sur le quai extérieur de la gare, à la sortie des voyageurs, Bour,[2] sacoche en bandoulière, nous attendait.

— Ça va Georges ?
— Passablement.
— Et toi Léon ?
— Très bien, lui répondit Pélissard.

La sacoche qu’il portait était très petite et ne pouvait être d’aucune utilité. Aussi m’étonnai-je qu’il ne l’eût pas laissée en consigne. Je lui en fis la remarque.

— Bah ! me répondit-il l’air insouciant ; ne te met donc pas en peine. Je préfère la porter avec moi ; elle ne me gênera pas.

Puis goguenard il ajouta :

— Il faut que tu trouves toujours à redire sur quelque chose : sans cela tu ne serais pas content.
— Avec ça que j’ai tort ?
— Va donc, hé ! Grincheux !
— Il n’y a pas de quoi rire, repris-je. Pour ne pas changer, tu en as encore fait du joli. Tu es un fameux pierrot, va ! À l’avenir je te laisserais le monopole exclusif pour la rédaction des formules télégraphiques...
— Ah, oui ! Interrompit Pélissard. Parlons un peu de ça. Ben mon colon ! T’en as fait du propre.

Ahuri, ne comprenant rien à nos reproches, Bour nous regardait alternativement. Après quelques secondes de ce manège, impatienté :

— Qu’est-ce que vous me chantez là, vous autres ? Voyons, expliquez-vous.
— En deux mots. Te souviens-tu de la formule dont je t’avais dit de rédiger le télégramme ? Lui dis-je.
— Parfaitement, me répondit-il avec assurance.
— Dis un peu, pour voir...

Il demeura embarrassé quelques secondes ; puis, après avoir sorti le calepin de sa poche :

— Je ne peux pas me tromper, nous dit-il. En voilà la copie.

Pendant que Pélissard l’éclairait avec la lampe électrique, il lut :

— Coïncidences douteuses. Départ prochain.
— T’es une betterave ! S’écria Pélissard. C’est « références douteuses » que Georges t’avais dit, sans te parler d’arrivée ni de départ. T’es une rude cruche, tiens !
— Enfin, c’est fait ; n’y pensons plus, lui dis-je pour atténuer les sarcasmes de Pélissard. À l’avenir, fais en sorte d’avoir meilleure mémoire.

Puis, changeant la conversation de terrain, j’ajoutai :

— À propos combien d’hôtels as-tu calés ?
— Onze.
— Donnent-ils tous ?
— Allons ! Il y a du bon !... Et dans quelles rues ?...
— Tiens ! Éclaire-le donc un peu, dis-je à Pélissard, pour qu’il nous lise la liste.
— Rue Notre-Dame, chaussée des Bois, chaussée Marcadet, place Saint-Pierre...
— C’est tout ?
— Oui. N’est-ce pas suffisant ?
— Si. Mais tu n’as pas su aller aux bons endroits : rue Saint-Gilles, rue Millevoye, rue de la Tannerie. Surtout rue de la Tannerie... C’est là que demeure le curieux.
— Je crois bien avoir passé dans toutes ces rues-là, me dit Bour, mais rien ne donnait.

Après une pause :

— Oh ! Et puis, tu sais, j’en ai calé de belles, ajoutât-il, des nobles, des rentiers, des proprios... — Eh bien tant mieux ! Allons-y. Nous verrons ça.

Et, allongeant le pas, nous allâmes faire notre tournée d’inspection. La pluie tombait toujours, fine, pénétrante, nous donnant des frissons de froid.

— Cochon de métier ! Cochon de temps ! gémit Pélissard.
— T’impatiente pas, viens ! lui dit Bour. Nous allons bientôt arriver au premier : c’est un noble.
— Je me fous pas mal que ce soit un noble ou un bourgeois, riposta aigrement Pélissard. Le principal, c’est que je trouve un parapluie et un pardessus.

Les quelques voyageurs qui étaient descendus du train avec nous avaient déjà disparu de nos regards. Les rues que nous traversions étaient complètement désertes. Au bout de dix minutes de marche, Bour me prit par le bras, me disant :

— En v’là un !

Je me dirigeai avec lui à la porte et je projetai un éclair.

— Tombé ! S’écria Bour. Tiens ! Le v’là à terre, ajoutât-il en me montrant le scellé tout maculé de boue.
— Tant pis. Dépêchons-nous d’aller ailleurs, lui dis-je. Profitons de la pluie pour faire une prompte ouverture.
— Encore dix fois comme ça, soupira Pélissard, et pardessus et parapluie passeront à l’as. Pas de veine ! nom de Dieu !

La pluie, la boue, le froid le rendaient grincheux. Après bien des tours et des détours dus à l’inexpérience de Bour qui ne se reconnaissait qu’avec peine dans Abbeville dont il était le passager pour la première fois, ce ne fut qu’une heure après notre débarquement que nous finîmes notre tournée d’inspection. Sur onze scellés, dix étaient tombés. Un seul restait : le n°5 de la place Saint-Pierre.

— Qu’est-ce ? demandai-je à Bour.
— Rentière, répondit-il après avoir lu sur son calepin.

Je connaissais l’hôtel pour l’avoir vu habité à chacun de nos passages à Abbeville. Aussi, pour plus de sécurité, allai-je de nouveau examiner les scellés. Aucun doute n’était possible. Ils tenaient bel et bien. Aussi résolûmes-nous d’attaquer. Éclairé par l’expérience, d’un simple coup d’œil, je jugeai la porte intombable. Semblables à ces vieux portails d’églises garnis de fortes serrures, ornés de gros clous à têtes taillées en diamants, la porte n’offrait et ne pouvait offrir aucune prise. Je le fis remarquer à mes compagnons ; mais Pélissard ne fut pas de mon avis. Il essaya de faire une pesée ; ses efforts demeurèrent vains.

— Nous ferions mieux d’attaquer le soupirail de la cave, leur dis-je.

L’idée fut acceptée, et après quelques pesées la grille fut descellée. J’allai la porter immédiatement sous un portail en biais qui se trouve à quelques mètres des Nouvelles Galeries abbevilloises, en face le logement et les bureaux du percepteur, afin de la dérober aux regards des passants. Pendant cette courte absence, Bour avait essayé de s’introduire dans la cave, mais gêné par une barre de fer posée horizontalement dans l’encadrement du soupirail, il n’avait pu réussir. Devant cette impossibilité je n’insistai pas. Je cherchai une autre voie de pénétration. J’allai au milieu de la rue pour mieux examiner l’édifice. Après quelques minutes d’observation je m’aperçus de l’imprudente façon dont les contrevents étaient posés. D’ordinaire, les volets extérieurs s’enchâssent dans le cadre de la fenêtre, ceux-là au contraire se trouvaient posés tout à fait en dehors de l’encadrement, de sorte qu’il suffisait de faire des pesées de bas en haut pour les déloger de leurs gonds, ou de dedans en dehors pour fracturer la crémone ou la barre de fer tenant lieu d’espagnolette. Je fis part de mes observations à mes camarades, en leur demandant s’ils étaient d’avis d’attaquer par la fenêtre. Sur leur réponse affirmative, nous commençâmes l’assaut immédiatement.

Dès la deuxième pesée les contrevents s’entrebâillèrent suffisamment pour que je pusse passer la main et faire basculer la barre de fer. Les contrevents s’ouvrirent. La base de la fenêtre se trouvant à une hauteur d’un mètre soixante environ, d’un bond je m’assis sur le rebord ; puis, m’étant assuré que la rue était déserte, je brisais la vitre d’un coup de poing ; ensuite je passai la main à travers le carreau cassé et fit jouer l’espagnolette afin d’ouvrir les volets intérieurs. Aussitôt que l’ouverture fut terminée, je sautai dans la pièce du rez-de-chaussée me disposant à aider mes camarades à monter lorsque Pélissard, prétextant que la vitre avait fait beaucoup de bruit, m’invita à descendre.

— Allons faire un tour, ajouta-t-il ; et, s’il n’y a rien d’anormal, nous reviendrons continuer.
— Ce n’est pas sensé ce que tu dis là, lui répondis-je. Puisque la vitre a fait beaucoup de bruit, raison de plus pour que vous ne restiez pas là, en évidence. Suppose qu’un voisin mette le nez à la fenêtre ? S’il ne voit personne, il se recouchera ; tandis que s’il vous aperçoit, là, tous deux, il est à peu près certain qu’il ira prévenir la police.

Il haussa les épaules, me disant ;

— Tu arranges ça à ta façon. Reste si tu veux ; mais moi je n’entre pas encore. Je vais faire un tour.

Devant ce parti pris, je n’insistai pas davantage. Je sautai sur le trottoir et poussai les contrevents afin de masquer l’effraction ; puis j’allai les rejoindre tous deux sur la place du Pilori où ils s’étaient arrêtés.

Je leur avouai mon mécontentement.

— Je n’avais encore jamais procédé de la sorte, leur dis-Je, et certes, ce nouveau mode n’est pas à notre avantage.
— En effet, dit Bour. Je ne m’explique pas tous ces tâtonnements.

Pélissard garda le silence.

Comme ce n’était ni le lieu ni le moment d’entamer une discussion, je dis à Pélissard de rester au coin de la place du Pilori pour faire le guet, pendant que moi et Bour irions faire le tour par la rue de l’Hôtel-de-ville.

Pélissard, qui ne demandait pas mieux que de rester dehors, consentit aisément.

Je partis avec Bour. En chemin je fumais une cigarette tout en maugréant contre l’attitude de Pélissard. Un instant, l’idée me vint d’aller reprendre le train. J’en fis part à Bour.

— Maintenant que l’ouverture est faite, il vaut mieux aller jusqu’au bout, me fit-il remarquer.

Après plus mûre réflexion, je me rangeai à cet avis et nous nous dirigeâmes vers la rue des Carins. Comme nous arrivions au portail où j’avais caché la grille du soupirail, quel ne fut pas notre étonnement d’y rencontrer Pélissard.

— Ce n’est pas très prudent ce que tu fais là, lui dis-je. Tu aurais dû demeurer là-bas.
— Bah ! Je ne fais que d’en partir. Je n’ai rien vu d’anormal. Tout est bien tranquille.

Rassurés par ses dires, sitôt arrivé à la fenêtre, je l’ouvris et pénétrai à l’intérieur. Tous deux me suivirent. Bour referma les contrevents et se mit à son aise en s’asseyant sur un fauteuil pour faire le guet. J’allumai la lampe, et accompagné de Pélissard nous commençâmes nos investigations. La pièce où nous nous trouvions n’était presque pas meublée : quelques tableaux sans valeur, un vieux bahut, une chaise longue sur laquelle étaient entassés différents objets mobiliers en faisaient tout l’ornement.

Nous passâmes au salon du rez-de-chaussée. En passant sous la voûte de l’allée, j’allai verrouiller la porte d’entrée, afin qu’en cas d’alerte nous puissions avoir le temps de fuir tout à notre aise par le jardin donnant du coté du lycée.

En entrant dans le salon, qui devait servir aussi de salle à manger, à gauche, se trouvait une armoire vitrée renfermant des bibelots ainsi que quelques pièces d’argenterie. Lorsque Pélissard eut pris l’argenterie :

— Montons au premier étage, lui dis-je. Nous ferons le rez-de-chaussée au retour. Veux-tu ?
— Comme tu voudras. Mais avant laisse-moi prendre ce parapluie.

Et joignant le geste à la parole, il prit cet objet qui se trouvait tout à coté de l’armoire vitrée.

— Il ne me manque plus que le pardessus, murmura Pélissard.

Soudain, au moment où j’ouvris la porte pour monter au premier étage, Bour siffla l’air du "Père Duchesne", signal convenu en cas de danger.

— Allons voir, dis-je à Pélissard.

Et, tout deux, nous retournâmes auprès de Bour, en ayant soin de bien masquer la lumière de notre lampe.

— Est-ce toi qui as sifflé ?
— Oui.
— Qu’y a-t-il ?
— Un homme vient de sortir en courant.
— D’où est-il sortit ?
— D’à coté ou d’en face.
— Quelle direction a-t-il pris ?
— Par là, me dit Bour, en me désignant la rue Saint-Wulfrang.
— Mauvais ! C’est le chemin pour aller au commissariat de police. C’est peut-être un citoyen dévoué. En tout cas je vais le prendre en filature. Restez là. Je reviens dans un instant.

Ma mission fut vite terminée. En ouvrant les contrevents pour sauter sur le trottoir, j’aperçus une tête de femme, postée dans l’encadrement de l’une des fenêtres de l’immeuble d’en face. Mes camarades ayant vu l’apparition en même temps que moi, en un clin d’œil nous fûmes tout trois dans la rue.

— Tiens ! S’écria-t-elle. Ils sont encore trois !

Puis précipitamment, elle referma la fenêtre. Décidément le danger était réel. Il ne s’agissait pas d’une hallucination comme en ont parfois ceux qui font le guet.

— Ce doit être la femelle du mâle que tu as entendu sortir, dis-je à Bour.
— Oh ! ça c’est couru, répondit-il.

Et sans plus délibérer, nous opérâmes une marche rétrograde, au petit bonheur, c’est-à-dire sans savoir au juste où nous conduisait le chemin que nous prenions. Lorsque nous nous fûmes engagés dans la rue Jeanne-d’Arc, où grâce à l’obscurité nous jouissions d’une sécurité relative, je conseillai de nous tenir prêts à tout événement.

— En cas d’attaque, dis-je à mes compagnons, je pense que nous ne partirons pas les uns sans les autres.
— C’est ainsi que je l’entends, répondit Pélissard.
— N’aie pas peur ! Se contenta de dire Bour.

En débouchant dans la rue Saint-Gilles, nous marchâmes en file indienne, dans l’ombre, rasant les murs, afin de nous dissimuler l’un derrière l’autre. Tout en allongeant le pas, Pélissard nous faisait part de ses craintes.

— La police va peut-être nous donner la chasse, disait-il. Nous ne ferions pas mal, je crois, de hâter le pas... de courir même.
— Allons donc ! Ces messieurs de la police ne sont pas aussi dévoués que ce que tu crois, lui dis-je, plein d’optimisme à ce sujet. Lorsqu’ils auront constatés l’effraction ils retourneront chez eux, impatients de se recoucher. Puis demain matin, ils continueront leur enquête.
— Au fond, c’est ainsi qu’ils procèdent la plupart du temps. Et, nous n’aurions pas de chance s’ils nous poursuivaient à travers la campagne.
— N’aie pas peur, mon bon ! Ils n’oseront pas s’y aventurer... Et, à te dire vrai, à leur place j’agirais de même. Du reste ce n’est pas la première fois que pareille histoire m’arrive, mais au moins la dixième ; eh bien, je puis t’assurer qu’il ne m’est rien arrivé de fâcheux.

Accoutumé, familiarisé avec le danger, j’étais un peu trop confiant en mon étoile. Après avoir dépassé la caserne de cavalerie où nous passâmes inaperçus du factionnaire, nous allâmes nous casser le nez devant la guérite de l’octroi. J’aurais voulu l’éviter ; mais il était trop tard ; le préposé nous avait vus. Je crois pouvoir dire, sans me tromper, que ce fut ce fonctionnaire municipal qui, quelques heures après notre passage, nous signala à la police.

Arrivés au passage à niveau du chemin de fer d’intérêt local, mes camarades continuèrent d’avancer pendant que je m’arrêtais un instant afin de m’assurer si quelqu’un était à nos trousses. Je ne vis rien. La rue Saint-Gilles était des plus désertes. Rassuré par cet examen, je rejoignis mes amis et nous nous enfonçâmes, au hasard, dans l’obscurité de la route.

La pluie avait cessé de tomber, mais un brouillard des plus denses enveloppait de ténèbres la route et la campagne. Sans les arbres qui étaient échelonnés le long de la route, il nous eût été bien difficile de nous pouvoir guider. De temps en temps, Bour projetait quelques éclairs avec la lampe électrique pour tâcher de découvrir une borne kilométrique.

Où étions-nous ? Où allions-nous ? Pour le moment ces questions étaient pour nous autant de mystères. Heureusement que tout arrive, même la découverte d’une borne kilométrique. Ce ne fut qu’après avoir lu les inscriptions que nous sûmes nous trouver sur la route départementale de Poix à Abbeville. Mais, hélas ! Poix se trouvait loin, très loin, et la perspective d’en faire le trajet à pieds n’eut pas le don de nous enthousiasmer. Notre but était d’arriver à un village quelconque pourvu d’une gare, afin d’y pouvoir prendre le train à destination de Boulogne-sur-Mer. Dans l’espoir d’en rencontrer un avant Poix, nous continuâmes d’avancer.

Une heure après notre départ d’Abbeville et après avoir traversé le village d’Épogne, j’éprouvai une telle lassitude que je proposai une halte de quelques minutes. J’avais besoin de repos. Incomplètement remis d’un fort accès de fièvre qui m’avait fait tenir le lit pendant huit jours, à Paris, cette marche forcée, la nuit, sous une pluie fine mais pénétrante, m’avait indisposé. Mes camarades ne firent aucune objection à ce désir. Comme l’herbe était mouillée, j’étendis mon imperméable à terre et nous nous assîmes tous trois au bord du talus, au pied d’un arbre bordant la route.

— Je suis à me demander ce qu’a voulu dire cette guenon, nous dit Bour.

Sur le moment je ne compris pas l’allusion.

— Quelle guenon ? Lui demandai-je.
— L’apparition de la fenêtre, parbleu !
— Ah !... Je gagerais que c’est son « Ils sont encore trois » qui chatouille ta curiosité ?
— Juste.
— Je vais t’en donner la signification. Te souviens-tu de l’expédition du 24 décembre où nous sommes venus cambrioler l’église Saint-Jacques ?
— Certes !... Si je m’en souviens. Je me souviens aussi de la bouteille de vin blanc, ajouta-t-il en riant.

Puis venant à la question :

— Mais je ne vois pas en quoi...
— Laisse-moi continuer et tu vas comprendre, l’interrompis-je.

Je rallumai ma cigarette qui s’était éteinte, puis je repris :

— Puisque tu as la mémoire si heureuse de te rappeler la bouteille de vin blanc, tu dois te souvenir aussi qu’au retour de l’expédition, dépassé le pont de la Somme, le cafetier du coin, d’une voix glapissante, nous salua au passage d’un retentissant : « Bonsoir la troupe ! »
— Je te crois que je m’en rappelle. Tu lui as répondu : « B’soir citoyen ».
— Sur l’instant nous ne comprîmes rien à cette interpellation. Ce ne fut qu’en arrivant à la gare, où nous vîmes une troupe de comédiens se disposant à prendre le train, que nous comprîmes l’allusion. On nous avait pris pour des cabotins. D’autre part, tu dois te rappeler aussi que je fut obligé de faire déclasser nos billets en deuxième classe parce que le train de 3h30 ne prenait pas de troisième classe. Or le lendemain, après la découverte du sacrilège, le bonhomme du « Bonsoir la troupe », ainsi que le contrôleur de la gare se sont souvenus de notre passage. Et c’est ainsi que le surlendemain tu as pu lire comme moi dans le journal : « Les malandrins étaient au nombre de trois. Ils ont pris le train de 3h30 à destination de Paris. » Et enfin, voilà pourquoi la tortue de la fenêtre qui a dû probablement lire les journaux, nous a dit il y a quelques heures : « Ils sont encore trois ! », c’est à dire, ils sont encore trois comme à l’église Saint-Jacques. As-tu compris ?
— Tout à fait.

À peine finissais-je mon explication que Pélissard nous fit part d’une découverte qu’il avait faite en scrutant les ténèbres.

— Tenez ! Regardez là-bas, nous fit-il en étendant le bras dans la direction de l’est. Ne voyez-vous pas une lumière ?

Puis, sans attendre la réponse, il reprit :

— Il y a déjà un bon moment que je l’observe. Et plus je regarde, plus je crois ne pas me tromper. Selon moi, c’est le fanal d’un train.

En effet, il ne se trompait pas. Quelques minutes plus tard, le train, passant à une courbe, nous montra le flanc. Alors ce ne fut plus une seule lumière, mais des douzaines que nous vîmes se courir les unes derrière les autres. Chaque portière semblait une lampe. On aurait dit un steamer avec ses cabines de batteries éclairées, laissant filtrer la lumière à travers les hublots. À mesure que le train avançait, il changeait de position, en suivant les sinuosités des rails. Par la distance qui nous séparait de lui lorsqu’il passa à l’opposite de notre position, nous jugeâmes que la voie ferrée n’était plus éloignée.

— Ce serait bien le diable, dit Pélissard, si nous ne trouvions pas une station de chemin de fer d’ici quatre ou cinq kilomètres.

Et dans cet espoir, après avoir allumé chacun une cigarette, nous nous remîmes en marche, toujours au petit bonheur. Une heure après environ, nous arrivions à Pont-Rémy.

Ordinairement, lorsque je partais en voyage, j’avais le soin de me munir d’un indicateur Chaix. Comme un fait exprès, ce voyage-là, je l’avais oublié. Aussi, afin de ne pas demeurer plus longtemps dans l’incertitude, notre premier soin fut de nous rendre à la gare pour consulter l’horaire. La gare était fermée ; mais une pancarte étant apposée contre les vitres de la porte, avec l’aide de notre lampe, il nous fut aisé de satisfaire notre curiosité.

Jusqu’à 6h10 du matin, il n’y avait aucun train qui s’arrêtât à cette station. Je consultai la montre ; il était à peine deux heures du matin. C’était donc quatre heures qu’il nous fallait attendre.

Certes, si pareille aventure nous était arrivée quelques mois plus tard, à la bonne heure ! La situation aurait été supportable, agréable pour mieux dire. Pour ma part, je suis de ceux à qui une nuit à la belle étoile, en plein été, ne fait pas peur. Mais malheureusement pour nous, la saison n’était pas aussi avancée ; et, au mois d’avril, par un temps pluvieux, le ciel de la Picardie n’offrant aucun charme, nous résolûmes d’aller nous gîter aux deux hôtels avoisinants la gare. Moi à l’un, Bour et Pélissard à l’autre, nous eûmes beau sonner, appeler, frapper, crier, rien n’y fit, personne ne donna signe de vie.

Ce silence ne nous disait rien qui vaille. Moi surtout, j’étais à peu près persuadé qu’aucun des aubergistes ne nous voudrait recevoir. Mais, soit par acquit de conscience, soit pour me venger de leur impudent silence, je me rangeai à l’avis de Pélissard qui proposait de leur jouer une sérénade. Mais là encore nous en fûmes pour nos frais. Nous eûmes beau nous fatiguer les poings à tambouriner sur leur devanture, pendant plus de cinq minutes, l’air de « Viens Poupoule », messieurs les gargotiers ne daignèrent seulement pas nous répondre. Au fait, cela ne me surprenait pas. Depuis que je voyageais, ce n’était pas la première fois qu’il m’était donné d’apprécier les mœurs hospitalières de messieurs les gargotiers de campagne. Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente, qu’il gèle à pierre fendre, ce sont là des misères dont ce bipède se soucie fort peu. N’est-il pas à l’abri, lui ? Aussi donne-t-il rarement asile, la nuit, à un étranger. C’est tout juste s’il condescend à examiner l’intrus par la fenêtre. Le voyageur est-il correctement vêtu ? Il se recouche aussitôt, satisfait, très heureux de pouvoir être désagréable au « bourgeois », au monsieur de la ville : « Ah ! Tu t’imagines que je vais prendre froid pour aller t’ouvrir ? Oui, compte là-dessus ; mais en attendant reste dans la rue. Quand on est riche, mon bon môssieu, on ne court pas les villages la nuit. Bonne nuit ! Et tape, appelle, crie, tambourine si tu veux ; nous verrons lequel de nous deux sera le plus tôt lassé. »

Le voyageur a-t-il les apparences d’un ouvrier ? Il n’agit pas autrement ; mais les griefs ne sont plus les mêmes. Dans ce cas c’est lui, le paysan, qui le joue au « môssieu de la ville », qui singe le bourgeois : Quoi ! Un vagabond, un va-nu-pieds oser réveiller un honnête homme tel que lui ? Quelle impudence ! C’est à se demander ce que font les gendarmes ! Lui le môssieu patenté, lui l’adjoint au maire, lui un personnage enfin, daigner se déranger pour cette vermine d’ouvrier, de chemineux ? Eh bien, ce serait du propre. La terre serait capable de n’en plus tourner ! Et puis pourquoi n’a-t-il pas un chez-lui, ce vagabond – car pour sûr c’est un vagabond. Est-ce que les honnêtes gens se promènent la nuit ? Allons donc ! Pour sûr c’est quelque échappé de prison. Qui sait ? Peut-être en veut-il à ses écus ? Lui ouvrir ? Lui donner l’hospitalité ? Autant aller se pendre. La peste soit du voyageur : qu’il se mouille, qu’il se trempe, qu’il se gèle, peu lui importe ! Son hôtel n’est pas un asile de nuit, après tout. Et, il se recouche tout en grommelant contre l’audace des ventre-creux, des sans-abri et l’inertie des gendarmes.

Sa femme, à moitié réveillée, lui demande :

— Qu’est-ce que t’as, Thomas ?
— M’en parle pas, ma mie ; un voyageur en casquette qui me demande une chambre !
— Oh ! Le brigand !
— Oser me réveiller à une heure pareille !
— Et par un pareil temps. T’as pas froid, Thomas ?
— Eh ! Oui, ma mie, je grelotte. Avance ma poupoule... viens près de moi que je me réchauffe... plus près encore... là.

Et, enlacés l’un dans l’autre, ils s’époumonent à repeupler la France. Braves gens !

Deux ans avant cette aventure, à Saint-Blin, dans la Haute-Marne, il m’était arrivé bien pire encore. Là, le gargotier daigna me répondre ; mais il le fit d’une drôle de façon ! Il se montra à la fenêtre, le fusil en main, me disant : « Va-t-en, sauvage, ou je te canarde comme un lapin. »

À Pont-Rémy, le silence en plus et la scène du fusil en moins, nous avions affaire avec deux de ces civilisés. Aussi n’insistâmes nous pas davantage. Bour et Pélissard allèrent explorer les alentours de la gare. Moi, plus fatigué, j’allai m’asseoir sur un banc, sous le hall de la voie ferrée.

Je commençais à peine de goûter les douceurs du repos lorsque le garde sémaphore vint vers moi d’un air peu accommodant.

— Il faut sortir de là, monsieur. La gare est fermée, me dit-il aigrement.
— À qui le dites-vous, brave homme ! Je ne le vois que trop. Aussi j’attends qu’on veuille bien l’ouvrir.
— Mais il est défendu de pénétrer sur la voie. Vous ne pouvez pas rester là.
— Cependant vous ne voudriez peut-être pas, qu’avec un pareil temps, je batte le pavé ?
— D’abord qui êtes-vous ? Demanda-t-il brusquement.
— Qui je suis ? Mais vous êtes bien curieux, ce me semble.
— Oh ! Allez ; pas besoin de le dire. Ça se voit assez, dit-il en s’en allant.

Ces dernières paroles me laissèrent perplexe. La police lui aurait-elle télégraphié d’Abbeville ? Rien de plus possible, pensai-je. Et lorsque mes camarades arrivèrent de leur excursion, je leur fis part de mes craintes.

— Si on poussait plus loin, dit Pélissard.
— Tu oublie que je n’en puis plus, lui dis-je. Le mieux est d’aller s’en assurer.
— Et comment ? Dit Bour.
— Laisse-moi faire. Tu vas voir.

Aussitôt, sans perdre un instant, j’allais relancer le bonhomme. Je le trouvai dans sa guérite, assis devant un poêle, une pipe aux dents.

— Eh bien, brave homme, êtes-vous toujours d’aussi mauvaise humeur ?...
— Oh ! Moi je ne vous en veux pas, me dit-il d’un air bonasse. Mais dans le pays on ne vous aime guère, vous savez. Et si on savait que je vous ai donné asile pour les « guetter », il m’arriverait des histoires.
— Mais nous ne sommes pas là pour guetter quelqu’un, lui dis-je avec étonnement, ne comprenant rien au sens énigmatique de ses paroles.
— Oh ! Vous avez beau dire. Allez ! Je sais qui vous êtes, me dit-il en souriant et en branlant de la tête comme pour me dire : « Me prends-tu pour une courge » ?

Bour et Pélissard qui m’avaient suivi entendirent les dernières paroles.

— Nous sommes qui, de quoi ? Demanda Bour en riant.
— Hé, de la régie, parbleu !

Bour et Pélissard ne purent s’empêcher de rire. Je fus sur le point de les imiter ; mais je me contins. D’un clignement d’œil, je leur fis comprendre l’avantage que nous pourrions tirer de cette erreur.

Puis m’adressant au bonhomme :

— Que voulez-vous, mon brave, on ne peut rien vous cacher.

Sa figure s’éclaira d’un large sourire en homme satisfait de sa sagacité. Tout en causant, je lui mis la conscience à l’aise, en lui racontant qu’il nous était arrivé un accident de bicyclette sur la route de Poix.

— Nous ne venons pas pour une prise, lui dis-je, mais tout simplement pour prendre le premier train.
— Et qu’avez vous fait de vos machines ? Me demanda-t-il, doutant de la véridicité de mon histoire.
— Nous les avons confiés à l’un des charretiers que nous avons rencontrés sur la route et qui allaient à Abbeville.
— Où les avez-vous rencontrés ces charretiers ?
— Presque en face de la gendarmerie.
— Il y a longtemps ?
— Une heure environ.

Il consulta la pendule, puis :

— C’est vrai ce que vous dites, me dit-il d’un air convaincu. C’est moi même qui leur ai ouvert la barrière. Alors vous ne venez pas pour... Il ne finit pas sa phrase mais je compris ce qu’il voulait dire.
— Non, non ; tranquillisez-vous. L’accident de nos machines est seule cause de notre présence ici.

Ces quelques éclaircissements clair-obscurs le rassurèrent complètement. De ce moment, il ne fut plus question de notre prétendue fonction. Peu de temps après notre installation dans la guérite, Bour et Pélissard s’endormirent tout en étant assis. La fatigue et la chaleur du poêle contribuèrent beaucoup à cette somnolence. Aucun doute que je les eusse imités si je n’avais usé de toute mon énergie. Je n’étais pas encore rassuré sur les intermittents drin-drin du télégraphe. Je craignais toujours qu’il fut question de nous. Chaque fois que le guetteur allait à l’appareil, je scrutai sa physionomie en le faisant causer sur la cause de la sonnerie. Il répondait à mes questions d’une façon toute naturelle et les raisons qu’il me donnait étaient des plus plausibles.

Nous continuâmes à causer ainsi de choses et d’autres pendant deux longues heures. Ce brave homme m’apprit qu’il était employé à la Compagnie du Nord depuis quinze ans, touchant un salaire de trois francs cinquante par jour.

— Vous êtes marié ? Lui demandai-je.
— Oui ; marié et père de deux enfants.
— Ce doit être dur de nourrir quatre bouches avec une si modique somme ?
— Pour sûr qu’on mange pas de la viande tous les jours, me dit-il en souriant. Mais enfin... faut bien s’en contenter, ajouta-t-il avec résignation.

Il bourra sa pipe, l’alluma, aspira quelques bouffées tabagicales, puis, reprit :

— Il faut vous dire qu’il y a aussi la mutuelle et puis plus tard, la retraite... Tout ça, voyez-vous, ça aide, ça fait prendre patience, on ne s’aperçoit pas trop de ses misères...
— Combien vous reste-t-il d’années à attendre pour avoir la retraite ? Lui demandai-je en l’interrompant.
— Dix ans. Mais vous savez, ajouta-t-il en branlant la tête, aujourd’hui on est vivant, demain on est mort...
— En voilà des idées ! Mais vous êtes plein de santé, mon brave. Quant aux accidents, il n’en arrivera peut-être pas exprès pour vous, lui dis-je en riant.
— Faut pas rire, monsieur, non, faut pas rire, me dit-il d’un air contristé. Les accidents de chemin de fer, ça arrive tous les jours. Et, quand nous ne sommes pas tués ou blessés dans la catastrophe, nous sommes toujours victimes de responsabilités. Alors c’est l’amende, la prison parfois, le congé toujours et... adieu la retraite. Autant crever... C’est toujours sur le petit que ça tombe, et pourtant c’est lui qui gagne le moins...
— Mais qui travaille le plus, ajoutai-je. Moi, j’ai toujours comparé une compagnie de chemin de fer à la société toute entière. Ainsi, tenez, l’homme d’équipe, le facteur, les ouvriers de la traction sont assurément ceux qui peinent, suent et produisent le plus, eh bien, que gagnent-ils ? Une misère... quatre francs par jour tout au plus. Les actionnaires qui ne font absolument rien sont ceux qui empochent le plus. La compagnie est en petit ce que la société est en grand. Ici comme là-bas les rouages sont les mêmes. Tout pour les fainéants, rien pour les travailleurs.
— Que voulez-vous... c’est comme ça ! Et je ne suis pas des plus malheureux, notez bien, ajouta-t-il. Ma place est enviée dans le village. Tous ceux qui travaillent chez les Saints, enfermés dans la poussière du chanvre, engueulés par-ci, mis à l’amende par-là, ne gagnant que deux francs quarante par jour et cinq enfants...
— Deux francs quarante ? Interrompis-je de crainte d’avoir mal entendu.
— Oui ; deux francs quarante. Et ce prix ne concerne que les hommes, car les femmes qui travaillent tout autant ne gagnent que vingt-huit sous[3] par jour.
— Comment appelez-vous cette usine ?
— Les Saints.
— Les Saints ? Répétai-je ; puis soudain : Ah ! Oui, j’y suis. Saint frères dont les bureaux sont rue du Louvre à Paris.
— Tout juste.

Le garde-sémaphore me raconta alors l’histoire de cette famille bourgeoise qui avait commencé avec presque rien et qui, aujourd’hui, possède des millions.

— Voilà encore un exemple de ce que je vous disais tantôt, lui dis-je. Le travail de ces gens-là n’a jamais consisté qu’à faire travailler les autres. Eux sont millionnaires et leurs ouvriers sont dans la misère. Leur fortune est un vol ; c’est du travail cristallisé.
— Que voulez-vous... c’est comme ça ! Répéta-t-il avec résignation.

Drôle de bonhomme qui ne cherchait pas à comprendre pourquoi c’était comme ça. J’allais tâcher de le lui expliquer, lorsqu’un formidable : « Bonjour Nacavant », lancé par un homme passant la barrière, nous parvint à travers les vitres de la guérite. Le garde-sémaphore lui répondit par un autre bonjour et le bonhomme à la voix de stentor continua son chemin.

— Bigre ! Il est matinal votre ami, lui dis-je.
— Mon ami ? Me dit-il en me regardant avec surprise. Ce n’est pas plus mon ami que celui des gendarmes. C’est la forte tête du pays. Un mauvais garnement qui, à part braconner, n’a jamais rien fait de bon de ses dix doigts. Un méchant drôle passant sa vie dans les bois, au bord des marais, le long des rivières et quelques fois sur la paille des prisons. Tel que vous venez de le voir, il va chasser à lapins. Ne ferait-il pas mieux d’aller travailler aux champs en journée ou comme domestique ? Mais...

Il fit une pause, haussa les épaules, puis :

— C’est un misérable, un va-nu-pieds, un pas-grand-chose, quoi ! Ajouta-il avec mépris.

Où l’esprit de caste ne va-t-il pas se nicher ! La misère enrégimentée dédaignant la misère errante. La livrée méprisant le haillon. Et cependant, quel différence y a-t-il entre ce méchant drôle, ce pas-grand-chose, ce misérable, ce va-nu-pieds de braconnier qui n’a jamais rien fait de bon de ses dix doigts et cet honnête, ce fidèle, ce docile serviteur d’une bande d’actionnaires qui, depuis quinze ans, sue sang et eau, en manœuvrant au milieu de mille dangers, risquant d’y laisser la vie, en échange d’un dérisoire salaire ? Aucune. Ils sont aussi pauvres l’un que l’autre. L’honnête ouvrier est aussi misérable que le « pas-grand-chose ». Qu’il fasse bien, qu’il fasse mal, le prolétaire s’en va toujours comme il est venu : le ventre creux et les poches vides.

— N’empêche que vous êtes aussi pauvres l’un que l’autre, ne pus-je m’empêcher de lui faire observer.
— Vous oubliez que j’aurai une retraite.
— Ce n’est qu’un espoir.

Il réfléchit quelques secondes, puis :

— Dans tout ça, vous n’allez pas me comparer à lui, je suppose ? Je travaille, moi. Je suis honnête, reprit-il avec fierté. Tandis que lui...

La sonnerie de l’avertisseur l’empêcha de continuer sa phrase.

— Faites excuse, me dit-il. Il faut que j’aille aux signaux pour le rapide de 3h14. Il sortit.

Quelques minutes après le rapide passa comme un éclair. En voyant tous ces wagons chargés de riches voyageurs – qui étaient peut-être des actionnaires de la Compagnie – courir sur les rubans d’acier à une allure vertigineuse, et qu’un grain de sable pour ainsi dire pouvait réduire en miettes, je pensai au garde-sémaphore dont les paroles me résonnaient encore aux oreilles : « J’aurai une retraite... je suis honnête, moi, je travaille. »

C’est alors que je compris toute la puissance morale de ce préjugé. Se croire honnête parce qu’on est esclave ! C’est alors que je compris aussi la force de ce frein contre la révolte : l’espoir d’une retraite. Allons, bourgeois ! Vous avez encore de beaux jours à régner sur le peuple ! Vous n’aurez rien à craindre tant que vos ignares victimes seront empoisonnées par l’espoir d’une retraite et par l’imbécillité de se croire honnêtes parce qu’ils crèvent de faim.

N’ayant plus d’interlocuteur, je ne tardai pas à subir l’influence de la fatigue et de la chaleur. Je m’endormis à mon tour. Ce fut le garde qui me réveilla.

— Hé ! Hé ! Vous avez sommeillé une bonne heure, me dit-il. J’ai compris que vous étiez fatigué et après le passage du rapide, je vous ai laissé dormir. Je me suis dit : à quoi bon le réveiller ? Ai-je mal fait ?
— Vous êtes bien aimable, au contraire. Je vous remercie beaucoup.
— Mais, maintenant il est cinq heures passées, reprit-il. Je vais aller réveiller le cafetier... Si vous voulez prendre une bistouille,[4] avant de prendre le train...
— Mais avec plaisir. C’est une excellente idée. Ça nous réchauffera le ventre. Mais, vous nous ferez le plaisir de venir trinquer avec nous ?
— C’est pas de refus.

Et, après avoir réveillé Bour et Pélissard, un quart d’heure ensuite, nous étions attablés tous quatre, chez l’un des aubergistes qui n’avait point voulu nous recevoir quelques heures avant.

— Vous n’avez pas le sommeil léger, brave homme, dis-je au gargotier. Cette nuit nous vous avons vainement appelé pendant un bon quart d’heure, et, sans l’amabilité de monsieur (je désignai le garde) nous serions demeurés à la pluie.

Nacavant, en venant le réveiller, avait dû lui révéler notre prétendue fonction, car, mon reproche le fit sourire, d’un air de me dire : « Ça t’apprendra de faire la chasse à mes fournisseurs. »

— Oui, Nacavant m’a raconté la chose, me répondit-il. C’est drôle... Je n’ai rien entendu, ajouta-t-il imperturbablement. Il faut vous dire que nous couchons au fond... tout là-bas au bout... tout à fait au fond...
— Menteur ! Pensai-je tout en buvant ma tasse de café.
— À votre santé ! Messieurs, s’écria le garde-sémaphore en levant son petit verre rempli de cognac jusqu’au bord.

Bour et Pélissard trinquèrent.

— Comment ! Vous n’avez pas de cognac ? Me demanda-t-il avec étonnement.

Puis, sans attendre ma réponse :

— Hé ! Patron ! Apporte donc encore une bistouille de fine. Si tu dors la nuit, ajouta-t-il malicieusement, c’est pas une raison pour dormir le jour en oubliant de servir les clients.

D’un geste j’arrêtai l’aubergiste. Puis m’adressant à Nacavant :

— Merci ; je n’en bois pas.

Il traduisit sa surprise par un : « Ha ! », et en deux lampés il avala la liqueur.

Le cafetier avait si bien coupé dans l’histoire de notre prétendue fonction que, de l’avis de l’employé de la gare, la liqueur qu’il nous servit n’était pas frelatée.

— C’est pas de l’ordinaire, nous dit-il en nous jetant un clignement d’œil à la dérobée comme pour nous dire : « On sait qui vous êtes ! »

Puis, tout en faisant clapper sa langue contre son palais, en homme qui sait déguster les bonnes choses, il consulta la pendule de l’auberge et reprit :

— Faites excuse... il faut que je vous quitte... Le service c’est le service.

Il nous serra la main et tout en s’en allant il ajouta :

— Merci de votre amabilité.
— C’est nous qui vous remercions, lui dit Bour.

Il sortit pour se rendre à son travail.

De la façon dont j’étais assis dans l’auberge, je faisais face à la fenêtre et pouvait voir, dans un assez vaste rayon, ce qui se passait au-dehors. C’est ainsi que je vis arriver deux gendarmes venant de la direction de Fontaine.

Au moment où Nacavant arrivait à la barrière, eux y arrivaient aussi. Ils se saluèrent, en personnes habitant le même village, accoutumées à se voir fréquemment, familièrement, et causèrent entre eux trois, durant quelques minutes.

Je craignis qu’ils cherchassent après nous. Mais je fus bientôt rassuré. Arrivés devant l’auberge, ils jetèrent un coup d’œil furtif ; mais leur regard n’eut rien de cette indiscrétion qui caractérise si bien les gens de cette fonction. Tranquillement, en cadence, ils continuèrent leur promenade vers le bout du village, réintégrant leur caserne.

— Si nous partions ? dit Bour.
— En effet ; c’est l’heure, lui répondis-je après avoir consulté ma montre.

J’appelai le patron.

— Tenez ; payez-vous, lui dis-je en lui donnant une pièce de dix francs.

Après qu’il m’eût rendu la monnaie, Pélissard prit la sacoche, son parapluie, et nous sortîmes tout trois pour prendre le train.

À peine avions-nous fait quelques pas dans la rue, nous dirigeant vers la gare, que nous vîmes poindre à l’horizon de petits nuages d’épaisse fumée que rejetait la locomotive du train venant d’Abbeville. Comme nous étions loin de nous douter alors que deux des voyageurs qu’il contenait s’y fussent embarqués pour nous venir arrêter ! Aussi, comment supposer une pareille manœuvre alors que, depuis deux heures du matin, nous nous trouvions à Pont-Rémy sans qu’aucun indice ne nous eût permis le moindre soupçon ? Quelques minutes à peine, deux gendarmes n’étaient-ils pas passés devant l’auberge, après avoir parlé avec le garde-sémaphore, sans s’inquiéter de nous, presque indifférents ? Cependant le téléphone et le télégraphe étaient établis à la gare. Bizarre ! On dit que les malheurs pressentis ne manquent jamais d’arriver. Ce dicton peut être vrai, parfois. Mais je puis assurer n’avoir rien pressenti, et cependant le malheur est arrivé tout de même. Nous étions bien pourvus d’outils, d’argent, d’énergie, mais nous avions oublié de faire provision de flair. Le flair, tout est là. Sans flair les malheurs non pressentis arrivent tout comme les autres.

Ni mes compagnons, ni moi ne sûmes subodorer le danger. J’ignore quels étaient leurs rêves, leurs pensées à ce moment-là ; mais quant à moi ma pensée était bien loin des événements qui allaient surgir. En regardant s’élever le panache de fumée dont la locomotive se montrait prodigue dans son parcours, j’aperçus une nuée de corbeaux luttant à coups d’ailes contre le vent et la pluie fine qui recommençait à tomber. Certaines personnes ont l’esprit très digressif. Dans la conversation surtout, de digression en digression, la fin de leur discours finit par ne plus avoir de corrélation avec le commencement. Lorsque je rêvasse, ce cas m’arrive fréquemment. C’est ainsi que la vue des corbeaux me remémora un passage de l’un des romans de Balzac, que j’avais lu la veille dans le train, en quittant Paris, sur un vieux numéro de ’’l’Aurore’’. « C’est-y vrai que ça mange les morts ? » demande Nanou à Grandet en parlant des corbeaux. « Que t’es bête, Nanou ! Répond Grandet. Ils mangent ce qu’ils trouvent comme tout le monde. Est-ce que les hommes ne vivent pas de morts ? Qu’est-ce donc que les successions ? » Et, tout en réfléchissant à la profonde réplique de l’avare, j’entrais dans la salle des pas perdus. Mes compagnons me précédaient.

— Prends-tu les biftons ? me demanda Pélissard.
— Oui, je m’en charge.

Au moment où je m’approchai du guichet, deux hommes entrèrent précipitamment. Soudain, sans aucune explication préalable, le brigadier Auquier (car c’était lui, accompagné de l’agent Pruvost), d’une voix glapissante qui, en toute autre circonstance, aurait illustré un acteur, s’écria :

— Les voilà ! Les voleurs de la place Saint-Pierre ! Les voilà ! Les voleurs de l’église Saint-Jacques ! Les voilà ! Les voleurs de monsieur de la Rivière !

Ces trois exclamations furent dites à l’affilée, sans interruption. Je crois même pouvoir ajouter sans respiration, car sa figure devint rouge comme un soubassement d’abattoir. Vraiment ! Ce pauvre homme manquait de tact et de prudence ! Croyait-il nous clouer sur place avec des phrases ? ’’Pécaïre !’’

— À qui parlez-vous ? Lui dis-je avec hauteur, en le regardant durement. Serait-ce à nous, par hasard ?
— Oui, oui, oui ; à vous, oui, me dit-il presque en aboyant, tant il mit d’acharnement dans sa réponse.
— Avancez par ici, ajouta-t-il en nous précédant dans le bureau du chef de gare. Nous allons nous expliquer.

La soudaineté de l’attaque avais été telle que nous nous trouvâmes tous trois dans le bureau sans savoir au juste comment et pourquoi nous y étions venus. Mais, pour moi, cette surprise ne fut pas de longue durée. Avec la rapidité avec laquelle la pensée discerne les choses dans les moments critiques, je compris toute la gravité de notre situation et résolus de tenter un grand coup. Deux moyens étaient à ma portée : la ruse et la violence. J’essayai du premier avant d’avoir recours à l’autre.

— Écoutez mon brave, dis-je à Auquier d’un air bonasse. Vous faites fausse route, croyez-moi. Nous ne sommes pas des cambrioleurs, mais des contrebandiers. Or nous n’avons pas de marchandises ; par conséquent pas de flagrant délit... Aussi allez-vous nous faire le plaisir de nous laisser tranquilles, n’est-ce pas ?

Il demeura indécis pendant quelques secondes, puis :

— Nous allons vous fouiller. Nous verrons ensuite.

Et, voulant joindre le geste aux paroles, il fit mine de porter ses mains sur moi.

Les paroles devenaient inutiles. Il fallait passer aux actes. Je fis deux pas en arrière, et le revolver d’une main, le poignard de l’autre, je m’écriai :

— Laissez-nous passer, tonnerre de Dieu ! Ou je fais feu.
— Quoi ! Des armes ! S’écrièrent avec terreur Pruvost et Auquier.
— Oui, des armes... Et après ?...

À ces mots, la lutte commença. Elle dura peu, mais elle fut acharnée. Brutalement, Pruvost se jeta sur Pélissard, en le saisissant par-derrière, à bras-le-corps. Ainsi enlacé, Pélissard se trouvait dans une bien mauvaise posture ; et quoiqu’il soit doué d’une assez grande force musculaire, il n’aurait certainement pas eu le dessus si Bour ne fût venu à son secours. Ce dernier, voyant le danger que courait son camarade, n’hésita pas à faire feu sur l’agent qui, atteint en plein cœur, lâcha Pélissard, et s’affaissa à terre, sur les genoux, en murmurant :

— Je suis mort !

Aussitôt dégagé, Pélissard montra la supériorité de ses jarrets en prenant la fuite, sans s’occuper de ses compagnons.

Auquier, lui, s’avança vers moi, en cherchant à m’empoigner le bras afin de me désarmer ; mais je le fis lâcher prise aussitôt en le piquant à la hanche gauche avec mon poignard. Au même moment, Nacavant, Nacavant le garde-sémaphore, le même qui quelques minutes avant nous avait serré la main, voulant se montrer ce qu’en langage civique on appelle un citoyen dévoué, vint prêter main-forte aux agents. Entré sur le lieu de la scène par la porte qui donne accès sur le quai de la voie, il me prit brutalement par-derrière et m’envoya bouler au fond de la pièce. La surprise de l’attaque et la brutalité avec laquelle je fus poussé me firent étaler sur le plancher, de tout mon long. Naturellement je voulus me relever aussitôt ; mais Auquier et Nacavant y mirent obstacle. Ils se précipitèrent furieusement sur moi : l’un me tenant le bras gauche à hauteur du poignard et m’appuyant fortement ses genoux dans le dos afin de me maintenir courbé en deux, les genoux à terre ; l’autre me tenant le bras droit en faisant tous ses efforts pour m’arracher le revolver de la main. Ainsi tenu, ma position était des plus critiques. À un moment, le canon de mon arme se trouva braqué sur ma poitrine dans la région du cœur. Et c’est vraiment un miracle que le coup ne soit pas parti sous la pression des mouvements que les contractions nerveuses faisaient subir à mes doigts. Pendant quelques secondes, je demeurai ainsi entre la vie et la mort. Heureusement pour moi, Bour vint me tirer d’embarras. Dès qu’il eut dégagé Pélissard, il s’avança dans le fond de la pièce, en mettant en joue Nacavant.

— Grâce ! Grâce ! S’écria le citoyen dévoué avec terreur.

Puis, me lâchant aussitôt, il se réfugia dans le cabinet du chef de gare. Un autre employé de la gare — Ruffier — l’imita dans sa retraite. Bour, n’apercevant plus Pélissard qu’il venait de dégager, prit à son tour la fuite.

Je demeurai seul aux prises avec Auquier. À l’instant précis ou Nacavant me lâcha, un coup de feu partit de mon revolver ; il n’atteignit personne. Au bruit de la détonation, soit qu’il eût voulu s’assurer s’il était atteint, soit encore pour tout autre motif, Auquier me lâcha aussi. Mais avant que j’eusse eu le temps de me lever complètement, il m’empoigna de nouveau. Rapidement, je lui fis un croc-en-jambe, et il tomba sur le plancher. Mais il me tenait si fortement qu’il m’entraina dans sa chute. Nous ne restâmes pas longtemps à terre. L’un et l’autre fûmes lestement debout. Par un heureux hasard, il réussit à me neutraliser les bras. Et ainsi aux prises, moi en me débattant, lui en me tenant, nous nous dirigeâmes vers la salle des pas perdus. En arrivant sur le seuil de la porte qui donne accès de cette salle dans celle où nous nous trouvions, Pruvost, qui était affalé à terre, nous barrant le passage pour ainsi dire, se leva brusquement sur ses genoux, comme mû par un puissant ressort et s’accrocha désespérément à mes jambes. Sur le coup, je perdis l’équilibre et tombai à la renverse, sur Pruvost, entraînant Auquier dans ma chute. Nous roulâmes ainsi, accrochés l’un à l’autre, formant une grappe humaine, jusque dans la salle des pas perdus.

Ignorant que Pruvost ne pouvait plus me nuire à cause de la gravité de sa blessure, je lui portai plusieurs coups de poignard pour le faire lâcher. Puis, je tirai un coup de revolver sur Auquier, sans l’atteindre ; par ricochet, la balle alla se loger dans l’aine de Pruvost. Tout comme pour mon premier coup, le bruit de la détonation fit encore lâcher prise à Auquier. Je me redressai vivement. Mais lui, toujours veinard, eut le temps de me ressaisir les poignets, en prenant soin de se tenir derrière moi, comme une croix derrière un christ. Sa position était des plus avantageuses ; et s’il avait été plus vigoureux, il n’est pas douteux qu’il m’eût empêché de fuir. À ce moment, j’ignorai que Pélissard et Bour eussent pris la fuite. En voyant le danger de ma position, je les appelai à mon aide. Comme on s’en doute, mes appels demeurèrent vains.

Alors, me sachant seul, et me sentant perdu, pour ainsi dire, je rassemblai toutes mes forces et dans un suprême effort je me précipitai en arrière, aplatissant ainsi mon antagoniste contre la cloison du cabinet du chef de gare. Les vitres, la boiserie et la cloison de briques en tremblèrent. Cette manœuvre me réussit. Il était temps ! J’étais littéralement exténué. Après avoir lâché un « ouf ! » occasionné par la pression produite sur son ventre, le brigadier de police laissa aller mes bras. Presque aussitôt, comme s’il eût regretté sa faiblesse, il fit mine de revenir sur moi. Sans lui laisser le temps d’accomplir son intention, je le mis en joue avec mon revolver. Ce geste l’arrêta net. Il se fit un bouclier de son bras, se couvrant ainsi la figure, attendant le coup. Je fis feu. Il s’affaissa en pirouettant sur lui même.

Dès lors, je fus libre de mes mouvements. Immédiatement j’allai sur le seuil de la grande porte de la salle des pas perdus. J’eux beau regarder à droite, à gauche, devant, derrière, je n’aperçus ni Pélissard, ni Bour. Le moment n’étant pas aux rêveries ni aux conjectures, je m’empressai de quitter le théâtre de la lutte.

Aussitôt sorti, mon premier soin fut de recharger mon arme. Mais, croyant n’avoir tiré que deux coups, je ne remplaçais que deux balles. C’est ce qui explique la douille qui fut trouvé vide, lors de la trouvaille de mon revolver.

Au hasard, sans savoir au juste la direction que je prenais, je me dirigeai vers Érondelle qui est une espèce de hameau situé environ à un kilomètre de Pont-Rémy. Je suivis la voie ferrée sur un parcours de deux cents mètres environ, puis je coupai à travers champs. Dans ce court espace de chemin, je rencontrai plusieurs ouvriers qui se rendaient à leur travail, à l’usine Saints. Les uns me regardèrent avec surprise, intrigués sans doute par l’allure de mon pas et le port évident de mon revolver. Les autres passèrent sans même me regarder. En coupant à travers champs, je fis la rencontre d’un petit homme aux jambes lilliputiennes, sur lesquelles était posé un paquet de viande en forme de poire dont la queue rabougrie figurait la tête. Son regard puait la fausseté. Aussi me parut-il suspect. Les événements devaient confirmer mes soupçons. Ce triste échantillon de la gent « casserole » n’était autre que le sieur Edmond Mas, empoisonneur patenté de son métier, le dénonciateur qui, quelques heures après, conduisit le procureur de la République sur ma piste.

Arrivé à la hauteur d’Érondelle, je me débarrassai de mon vêtement imperméable en le jetant dans un ruisseau d’irrigation. Puis, comme j’avais oublié mon chapeau dans la rixe, je me couvris la tête avec mon mouchoir ; ensuite je continuai ma marche vers le point culminant du terrain où je me proposais d’arriver.

Dans cette partie de la France, les montagnes et les collines brillent par leur absence. En revanche, les marais n’y font pas défaut. La contrée est aussi plate qu’une poitrine d’anglaise (!!). C’est tout juste si, çà et là, on rencontre quelques mamelons, c’est-à-dire quelques pelletées de terre amoncelées les unes sur les autres. C’était là le point culminant, objet de mes désirs, et sur lequel j’arrivai vingt minutes environ après mon départ de la gare. N’importe. Les petites choses ont parfois de grands effets ! Ce léger accident de terrain, cette brouettée de terre, pourrais-je dire, fut suffisante pour que je pusse observer les mouvements de l’ennemi.

S’il faut en croire les on-dit, Santos-Dumont n’entreprend jamais un voyage aérien sans être porteur d’une médaille de saint Benoît. Moi, je ne voyageais jamais sans être muni de jumelles marines ou d’une longue-vue. Que voulez-vous ? chacun a ses petites manies !

J’ignore les services que peut rendre un morceau de métal, dont l’estampe représente une figure de moine ; mais mon ignorance ne s’étend pas jusqu’aux appareils d’optique.

J’avoue qu’une longue-vue est un objet fort utile et des plus précieux pour un cambrioleur. Voulais-je m’assurer, sans le concours des scellés, si une maison était momentanément inhabitée ? Vite, la longue-vue entrait en scène. Je regardais si les cheminées fumaient ; si le trou de la serrure était couvert de poussière ; si les fenêtres étaient pourvues de rideaux ; si les araignées avaient eu le temps de tisser leur toile sur telle ou telle partie de l’édifice...

Mais au fait... écoutez ceci, braves gens. Vous m’en direz des nouvelles.

C’était à Marseille, au mois de juin de l’an 99, si j’ai bonne mémoire. Ce jour là, depuis huit heures du matin, j’étais posté sur le sommet de la colline de la Garde, surveillant un château situé au Roucos-Blanc, dont le seul domestique — une femme de chambre — avait la garde, pendant l’absence des maîtres. Il faut vous dire que, grâce à une enquête habilement menée, j’avais appris que la servante était passionnément éprise d’un marchand de chichis frégis de la Cannebière ; de sorte que j’étais au courant de ses rendez-vous tout comme si elle avait été ma maîtresse. Bref, ce jour-là, nous savions donc que la particulière avait rendez-vous avec son particulier dans un garni de Pentagone. Aussi tout était prêt. Les outils étaient à portée du travail ; le butin était même vendu avant d’avoir été pris ; nous n’attendions plus, pour commencer l’assaut, que l’arrivée de la nuit.

Or, depuis huit heures du matin je me trouvais à mon observatoire, je n’avais rien remarqué d’anormal ; tout allait à merveille. De temps à autre je voyais la donzelle qui se pavanait dans les allées du parc, les yeux pétillants d’envie de chichis frégis. Tout d’un coup je la vois sortir tout affairée, en se dirigeant vers la grande grille donnant sur la Corniche ; puis je la vois revenir tenant une dépêche à la main : ’’« Bagasse ! Quès aco ? »’’ me dis-je. Et, aussitôt, allonge que tu allongeras, d’allonger ma longue-vue. Ce ne fut pas pour des prunes comme vous l’allez voir. Au même instant, la voilà qui déplie le télégramme et se met à le lire en me tournant le dos. « Pour le coup, ma belle ! tu ne pouvais mieux faire », lui dis-je. Mais, elle ne m’entendit pas, car il est bon de vous dire que je me trouvais au moins à deux bons kilomètres du château. N’importe, cette distance ne m’empêcha pas de lire le petit bleu tout comme si je l’avais eu entre les mains. « Arriverons ce soir », disait laconiquement la dépêche. Et c’était signé : Pétalugue. Pas de chance ! C’était M. le marquis de Pétalugue qui, pour une cause quelconque, retournait à l’improviste.

Avouez tout de même que, sans le concours de la longue-vue, il nous en serait arrivé du propre. Nous serions allés à l’assaut du château et nous aurions reçu des coups de triques. Voilà, braves gens, à quoi servent les appareils d’optique...

Or, lors de mon dernier voyage — voyage de décentralisation, s’entend -, j’étais muni de mon inséparable longue-vue. Ce n’était pas un de ces vieux clous que l’on trouve à l’étalage de chaque bazar, non, mais une longue-vue des plus puissantes : je vous prie de croire que ce n’était pas de la camelote. Du reste, s’il vous restait un doute à cet égard, qu’il me suffise de vous dire que je me l’étais offerte chez l’amiral Aubry de La Noë, à Cherbourg : un vieux loup de mer qui s’y connaît dans ces sortes d’outils.

Aussi, dès que j’eus exploré les environs à l’œil nu, mis-je à contribution les puissantes propriétés de mon appareil en le braquant en direction de la gare. Certes, il m’aurait été bien difficile de pouvoir lire les quelques affiches qui ornent la gare : pensez donc ! il faisait si sombre ! Mais je pus très bien distinguer tout ce qui se passait sur les quais de la voie. Quel branle-bas, mes enfants ! Les uns couraient par-ci, les autres allaient par-là ; certains enfin se tenaient collés aux portes vitrés examinant ainsi ce qui se passait à l’intérieur de la gare. Sans doute devait-on secourir les agents : je dis secourir, car à ce moment j’ignorais que l’un d’eux fut mort. Tout ce va-et-vient, ce remue-ménage de la population du village, ne me dit rien qui vaille. Je connaissais assez l’esprit public de la population rurale pour la savoir disposée à organiser une battue dans les environs. Aussi résolus-je de gagner du terrain. Après m’être assuré que personne ne venait dans ma direction, je continuai ma route, sur la gauche, en descendant la butte, de façon à éviter Érondelle.

Lorsque j’eus mis quelques kilomètres entre moi et Pont-Rémy, j’usai d’un stratagème qui, pour être fort simple et des plus connus, n’en réussit pas moins. Je pris quelques-unes des cartes commerciales que je portais toujours sur moi, indiquant ma pseudo-profession, mon ancien domicile, et le tout sous un faux nom ; puis je les déchirai en menus morceaux que je parsemai sur le chemin sur un parcours de quelques décamètres ; ensuite, je revins sur mes pas en marchant sur l’herbe, évitant ainsi de laisser trace de l’emprunte de mes chaussures ; et je continuai ma marche dans une nouvelle direction, en coupant à droite, à travers champs, en ayant soin de scruter l’horizon.

En débouchant d’un petit bois dans lequel je m’étais engagé depuis quelques minutes, je me trouvai soudain sur la lisière d’un village. La route était devant moi. J’y entrai et piquai droit sur le village. La plaque indicatrice apposée contre l’une des premières maisons que je rencontrai m’apprit que je me trouvai à Limeux. Un peu plus loin, je fis la rencontre d’un gamin de huit à dix ans, qui sortait d’une ferme d’où s’échappaient les hennissements des chevaux et les beuglements des vaches. Je l’accostai en lui demandant où se trouvait la gendarmerie. Sans chapeau, la tête recouverte de mon pardessus, je craignais d’être inquiété. De là ma demande.

— La gendarmerie ? répéta-t-il avec surprise. Mais il n’y en à pas. Elle est à Pont-Rémy.

Satisfait par sa réponse, je lui glissai quelques sous dans la main. Il ouvrit de grands yeux d’un air ahuri et, lorsque j’arrivai au coude de la route, en me retournant, je le vis encore planté au même endroit où je l’avais quitté, regardant et retournant avec étonnement les pièces de monnaie qu’il tenait dans sa main. Les bienfaits de la civilisation n’ont pas encore pénétré jusqu’ici, me dis-je. La mendicité y est inconnue.

Lorsque j’eus franchi le village, je quittais la route en coupant à travers champs. Sans avoir les dimensions d’une route départementale, voire même d’un chemin vicinal, le chemin d’écorche, comme l’on dit en Provence, sur lequel je m’étais engagé, était très bien entretenu. Aussi en profitai-je pour avancer aussi vite que mes forces me le permettaient.

Deux kilomètres après Limeux, en franchissant une ondulation de terrain dont l’un des versants était boisé jusqu’au sommet, je rencontrai un vieux bonhomme de paysan à la physionomie joviale et pétillante de santé. Il me produisit une si bonne impression que je résolus de lui demander quelques renseignements. D’ailleurs, je n’avais pas l’embarras du choix.

Généralement, le paysan est l’ami du contrebandier ; quelquefois est-il contrebandier lui-même. S’il ne fait pas un commerce de la fraude, tout au moins fait-il usage des matières prohibées. Aussi échafaudai-je une histoire dans ce sens-là, pour la lui raconter afin de justifier mes questions.

— Eh bien ! ça va-t-y, vieux père ? lui demandai-je en lui tendant la main comme si je l’avais connu depuis des années. Et, tout en lui serrant la main, je débitai mon boniment.
— Voyez, lui dis-je en lui montrant ma tête nue (j’avais enlevé le mouchoir ; cela me faisait trop remarquer à mon idée), j’ai perdu mon chapeau et cassé ma bicyclette dans ma lutte avec les ambulants. La régie et les gendarmes sont à mes trousses...
— Ho ! les cochons ! s’exclama-t-il en m’interrompant.

Il y a du bon, pensai-je. Puisqu’il les appelle « cochons », ils ne sont pas de ses amis. Et, profitant de sa bonne disposition, j’ajoutai que j’étais père de famille ; que j’avais deux enfants, etc. ; lancé sur ce terrain-là, je lui en aurais raconté bien d’autres. Lorsque je jugeai que le « père de famille » avait produit son effet, tout bas, confidentiellement, en lui parlant à l’oreille, comme si j’avais eu peur que les pierres et les herbes nous entendissent, j’ajoutai :

— Indiquez-moi donc un peu le chemin pour éviter la régie, les gendarmes et les gendarmeries ?
— Oh ! Ça c’est pas bien difficile, dit-il officieusement.

Et, en personne familiarisée avec les alentours, il se planta au beau milieu du sentier, tout droit dans l’attitude d’un poteau télégraphique ; puis, étendant le bras dans la direction de l’est, il commença ses litanies, en me citant une kyrielle de noms de villages : Abbancourt, Cacacourt, Pipicourt, Mamacourt, Seuricourt, Fréricourt, Chichicourt, puis des Piquigny, Mamagny, Papagny, Pipigny, Seurigny, Frérigny, Chichigny. À chaque nom de village, il m’indiquait la façon d’éviter la gendarmerie.

— Vous comprenez, me disait-il avec une mimique des plus comiques, vous prenez à gauche, puis tout droit... alors vous rencontrez un bois... vous le traversez... Ensuite vous prenez à droite... vous comprenez...

Et, au village suivant, c’était une nouvelle donnée topographique. Ce brave homme, comme la plupart de ses congénères de la campagne, me donnait tous ces renseignements de bonne foi, persuadé que je les comprenais. Il ne se donnait pas la peine de réfléchir que ses renseignements, dits de cette façon, étaient pour moi, étranger à la contrée, du chinois. Néanmoins, je fis le monsieur qui avait compris et après lui avoir serré la main, je le quittai en le remerciant.

— Surtout, si vous rencontrez les gendarmes, ne leur dites pas m’avoir rencontré, lui dis-je en m’en allant.
— Vous dénoncer, moi ? Ah ! que nenni ! Et pour donner plus de valeur à ses paroles, il fit un geste énergique avec la main.

Parvenu au point culminant de l’ondulation que j’ascensionnais depuis un moment, je pénétrai dans sa partie la plus boisée et grimpai à un arbre. Là, à mon aise comme un astronome dans son observatoire, je braquai ma longue-vue aux quatre points cardinaux, en cherchant à découvrir Pont-Rémy. Mais, dans ces pays du Nord, l’atmosphère n’est pas diaphane comme dans le Midi, comme à Marseille par exemple où l’on peut lire des dépêches à deux kilomètres de distance. J’eus beau donner toute sa longueur à mon appareil, mes efforts d’optique demeurèrent vains. C’est tout juste si, sur l’un des nombreux chemins et routes que j’apercevais, je vis une voiture montée par deux paysans : mais, à son allure de punaise rassasiée, j’en augurai qu’elle ne pouvait être un danger pour moi. Aussi ne m’en inquiétai-je point. Cependant cette assurance ne s’étendit pas à toutes choses. Perché sur mon arbre comme un rossignol en rupture de cage, je sondais mes méninges afin de combiner un nouveau stratagème. Comme je l’ai déjà dit, je savais les populations rurales moutonnières à l’excès. Il suffisait qu’un imbécile proposât une battue pour qu’il en résultât une levée en masse. Or, dans ce cas, je risquais fort d’y laisser mes plumes.

Donc aux grands maux les grands remèdes. À l’instar de ce Grec qui coupa la queue de son chien pour détourner l’attention de ses détracteurs, je résolus d’incendier le bois qui me donnait asile : « les paysans sont tous dévoués pour la chasse au cambrioleur ; mais lorsqu’ils verront les arbres flamber, ils perdront sûrement leur enthousiasme ; et, s’il leur en reste, ils l’emploieront à éteindre le feu, ou tout au moins à le circonscrire. Pendant ce temps Jacob gagnera du terrain. » Ainsi raisonnais-je tout en mettant la main à la pâte. Je coupai autant de branches que je pus de l’arbre sur lequel j’étais réfugié, puis je descendis et fis plusieurs petits bûchers autour du fût de quelques arbres. Ensuite... ensuite... je dus m’en tenir là, car si l’idée n’était pas mauvaise, je dois ajouter que tout se coalisa pour la rendre irréalisable. Dans mon empressement je n’avais pas pensé que je ne me trouvais pas dans les Bouches-du-Rhône où le procédé m’avait réussi une fois déjà, lors d’une aventure qui m’était arrivée sur les propriétés du marquis de Forbiu. Je n’étais pas au pays du soleil, de la poussière, des cigales et de l’ailloli, mais au pays de la pluie, du brouillard, de la boue et des bistouilles. Mauvais, la pluie et le brouillard pour incendier un bois. Toutes mes allumettes y passèrent. Et puis, non seulement les arbres étaient mouillés, mais encore étions-nous au mois d’avril, fin avril, époque où la sève parcourt toutes les fibres du bois. Une vraie déveine, quoi !

N’ayant plus d’allumettes, force me fut de renoncer au système d’Alcibiade.

Après avoir jeté le coup d’œil de la fin sur mon œuvre à peine ébauchée, je scrutai l’horizon une dernière fois et n’apercevant rien de mauvais pour moi, je continuai ma marche vers l’est, en me dirigeant vers un village dont je voyais les masures.

Une demi-heure après, j’y arrivai en tenant ma tête cachée sous mon pardessus. La matinée étant plus avancée qu’à Limeux, je n’eus pas la chance de passer inaperçu comme en ce dernier village. En le traversant, je rencontrai plusieurs indigènes qui me regardèrent avec une curiosité marquée. Cela ne me surprit point. C’est la coutume de la campagne et de la petite province. Il serait plus aisé de faire le voyage au pôle Nord (couvert seulement d’une feuille de vigne) que de passer dans un village sans éveiller la curiosité publique. Aussi, au lieu de me plaindre d’une chose que je savais inévitable, l’utilisai-je à mon profit, en me renseignant auprès d’une habitante, pour savoir où je pourrais trouver une gare.

— Voyez-vous ce moulin ? me dit une vieille femme toute ratatinée comme une pomme desséchée, en m’indiquant de la main ce point de repère.

Sur ma réponse affirmative :

— Eh bien, un peu plus loin, à Wiry-au-Mont vous trouverez une gare, ajouta-t-elle complaisamment.

Je n’en demandais pas davantage. Atteindre une gare avant que les gendarmeries de la région eussent communiqué entre elles, c’était tout ce que je souhaitais. Je remerciai la bonne vieille et, suivant ses conseils, je mis le cap sur le moulin.

J’avais à peine franchi les confins du village que je m’arrêtai soudain, en fouillant toutes mes poches et contre-poches. Mais, malheur de malheur ! J’eus beau me fouiller, me refouiller, m’archi-fouiller, je ne la trouvai pas. Car, je n’ai pas besoin de vous dire ce que je cherchais, n’est-ce pas ? Vous l’avez déjà deviné ? Eh bien, oui : j’avais oublié ma longue-vue, là-bas, tout là-haut au sommet de l’ondulation, au pied de l’arbre sur lequel j’avais grimpé. Sur le coup, j’en fus peiné : une si belle longue-vue ! On se chagrinerait pour moins que cela, pas vrai ? « Mais bah ! me dis-je, au bout d’un instant, je trouverai bien un amiral pour m’en offrir une autre. » Remis d’aplomb par cet espoir, je repris ma route. Je viens de dire : je repris ma route, mais ce n’est qu’une façon de parler ; car à vrai dire, je ne marchais plus sur une route, ni sur un chemin, ni même sur le plus humble des sentiers ; mais sur... sur quoi ? Comment pourrais-je vous expliquer ? Ce n’était pas un champ, ce n’était pas non plus un pré : c’était de la boue, de la sale boue jaunâtre et gluante, dans laquelle je m’empêtrais jusqu’aux chevilles.

Ho ! cette boue ! Quand j’y pense encore, il m’en vient la chair de poule. Je faisais un pas en avant et trois en arrière. J’ignore comment je m’en tirai. Après une bonne heure de navigation dans cette mer visqueuse, j’arrivai enfin au moulin.

À quelques pas de la porte, adossé au mur, un jeune homme d’environ vingt printemps se tenait debout, le nez au vent, les mains dans les poches et — est-il besoin de le dire ? — les yeux braqués sur moi. L’air bonasse dont il m’examinait me suggéra l’idée de lui demander un service. En arrivant à lui, je lui racontai l’histoire du contrebandier, comme entrée en matière, en ayant soin de doubler le nombre de mes enfants : puisque avec deux enfants, j’ai eu raison du père éternel, me dis-je, avec quatre ce serait bien le diable si je ne réussissais pas avec cet innocent. Et, avant de lui laisser le temps de réfléchir, je le priai de me céder sa casquette...

— Je vais demander la permission à mon papa, me répondit-il d’un air candide et doucereux à rendre jaloux une carmélite. Puis, me tournant les talons, il rentra dans le moulin. Prompt comme l’éclair, j’emboîtai le pas derrière lui et, avant qu’il eût ouvert la bouche, je refis mon petit boniment au papa. Comme je savais les paysans très intéressés (!!) :
— Je veux vous la payer, lui dis-je en sortant une pièce de deux francs de ma poche.
— Si le fils veut, moi, je veux aussi, me dit le papa.

Aussitôt « le fils » d’aller dans une pièce voisine et d’en revenir quelques secondes après, muni d’une brosse. Il brossa consciencieusement la casquette et me la remit poliment.

’’Pécaïre !’’ Pauvre casquette ! Elle avait dû être neuve et propre... dans le temps, jadis ; mais à l’époque où elle me fut offerte gracieusement, c’était bien la plus... culottée de toutes les casquettes. La brosse avait bien enlevé la poussière de farine, mais la crasse, qui ornait la visière, n’en ressortait que mieux. Vue au microscope, elle aurait fait horreur.

Que de millions de milliards de microbes ne renfermait-elle pas ! Enfin, faute de mieux, je la pris et m’en coiffai tout aussi fièrement que si c’eût été un huit-reflets. Son état de malpropreté me fit comprendre l’hésitation de ces braves gens à vouloir me la céder. Je les avais crus intéressés alors que ce n’était que de la délicatesse. Lorsque je voulus la leur payer ce fut des protestations à n’en plus finir. Pour avoir le dernier mot force me fut de jeter les quarante sous sur une table et de m’enfuir aussitôt en les remerciant.

Cela fut même cause que j’oubliai de leur demander le chemin le plus court pour atteindre la gare ainsi que l’heure du prochain train. Ils auraient pu sûrement me renseigner car, à la campagne, tout le monde sait l’horaire par cœur, de mémoire.

Plusieurs groupes d’habitations formant chacun soit un hameau soit un village s’offraient à mes regards. Lequel était Wiry-au-Mont ? Là était la question. Alors, comme je suis de ceux qui ne lambinent pas pour prendre une décision, je mis le cap sur le plus proche, en faisant comme ces navires qui, faute de vents favorables, gouvernent au plus près, pour faire porter leur voile.

À mi-chemin, dans l’aire de ma route, je vis un travailleur de la terre à son ouvrage. J’allai vers lui.

— Est-ce encore loin Wiry-au-Mont ? lui demandai-je.

Il étendit le bras vers le groupe de chaumières que je m’étais proposé comme but.

— Voilà Wiry-au-Mont, me dit-il.
— À quelle heure passe-t-il un train ?

Il se gratta l’occiput comme pour mieux réfléchir, puis :

— Celui de huit heures est passé, dit-il après avoir consulté sa montre, mais il y en a un autre à 11 heures.

Je le remerciai et partit. Tandis que je continuai ma route, je résolus de ne point m’arrêter à ce village. Attendre jusqu’à 11 heures ne me parut pas prudent. Il vaut mieux profiter de ce désavantage pour continuer d’avancer et gagner du terrain, me dis-je ’’in petto’’. Ce que je fis d’ailleurs.

Sur la frontière du village, à quelques mètres des premières habitations, je rencontrai le facteur, un gourdin à la main, sa boîte aux lettres en bandoulière, marchant tout joyeux en sifflotant l’air de ’’Viens poupoule’’. Il me rendit le salut que je lui adressai et continua son chemin sans me regarder comme une bête curieuse. Cela m’étonna tellement que j’en déduisis de bons présages. Si le télégraphe avait marché, me dis-je en moi-même, nul doute qu’il le sût. D’autre part, se passait-il le moindre événement qu’il en était avisé l’un des premiers par la rumeur publique. Or son regard n’a rien laissé paraître de tout cela. Ça va, mon vieux ! Ce n’est pas encore cette fois-ci que l’on ne verra plus Paris. Puis, le cœur léger, le sourire aux lèvres et le crayon sur l’oreille pour me donner une contenance, j’entrai résolument et majestueusement dans Wiry-au-Mont.

Vers le milieu du village, je mis à profit de trouver un débit de tabac pour m’y approvisionner en scaferlati et en allumettes. Là encore, à l’attitude du débitant qui me vint servir, j’en déduisis que la nouvelle du drame n’était pas encore parvenue jusque-là. Et, de plus en plus satisfait, je continuai d’avancer. Hardi petit ! Bouffe des kilomètres ! Après Wiry-au-Mont je gagnai Allery, puis Dreuil. Ce fut entre ces deux derniers villages que je fis la rencontre de deux gendarmes à cheval.

Je serais bien en peine de dire si nous nous aperçûmes réciproquement au même instant ; étant à cheval ils avaient l’avantage de me pouvoir voir avant que je les visse ; ce que je sais c’est que je les aperçus à un bon demi-kilomètre de moi. Sur le coup, intuitivement, j’allai couper à travers champ dans l’intention d’atteindre un petit bois situé sur ma droite à une distance d’un kilomètre environ ; mais je changeai subitement d’idée. J’étais encore sous la bonne impression que m’avait produite l’attitude du facteur et celle du marchand de tabac. Or m’enfuir à travers champs ne serait-ce pas leur paraître suspect ? D’autre part, en supposant qu’ils fussent prévenus du drame de Pont-Rémy, m’enfuir à leur approche ne serait-ce pas leur indiquer que j’en suis l’un des auteurs ? Le leur persuader même ? Convaincu par la logique de ce raisonnement j’avançai droit sur eux, l’air insouciant, toujours mon crayon sur l’oreille et mon revolver en main.

Et puis, quoi ! Continuai-je de penser tout en marchant, ils ne sont que deux et s’il faut se battre nous nous battrons. S’ils m’attaquent, ils trouveront à qui parler : ils gagneront la croix ou bien ils ne jouiront pas de leur future retraite. Tant pis pour eux, après tout. Ça coûte cher parfois de défendre les riches. Risque de profession, tout comme moi en leur faisant la guerre. Et à mesure que je m’approchais d’eux, cette idée me souriait davantage. J’étais fatigué, très fatigué, et la perspective de monter à cheval n’était pas pour me déplaire. Je cherchais déjà un point de mire afin de les dégringoler de dessus le canasson. Celui de gauche, surtout, me faisait envie, avec sa robe couleur chocolat ; je me sentais déjà dessus, dévorant des kilomètres, échappant à mes ennemis. À vingt mètres d’eux, j’armai mon revolver, le tenant dans ma poche, prêt à faire feu dans cette position, puis de l’autre main, à la militaire, je les saluai.

— Bonjour, bonjour, leur criai-je audacieusement.
— Bonjour, bonjour, me répondirent-ils en continuant leur chemin, sans m’inquiéter.

Je respirai d’aise. S’ils m’avaient attaqué, je les aurais tués sans aucun scrupule. C’est la guerre sociale. Si je ne me défendais pas, ils m’enlevaient la vie ou la liberté, ce qui revient au même. Mais je préférais que les choses se passassent ainsi. Je ne tue pas pour le plaisir de tuer. Cela est bon pour les honnêtes gens, les militaires par exemple. Un bandit pense et agit tout autrement.

Lorsqu’ils furent un peu plus loin, je laissai tomber mon mouchoir à terre afin de le ramasser et de pouvoir ainsi les observer, à la dérobée, sans qu’ils s’en doutassent. Au même instant, comme par magie, ils arrêtèrent leur monture. Était-ce pour m’observer, ou bien pour tout autre motif ne me concernant pas ? Il me serait bien difficile de le dire. Néanmoins, comme j’étais dans un de ces moments où les choses les plus naturelles et les plus simples paraissent extraordinaires et défavorables, j’agis comme si leur manœuvre me concernait.

Apercevant un paysan qui jardinait à deux cents mètres du chemin, je l’interpellai avec des phrases confuses, accompagnant mes paroles de gesticulements de bras, mimant en quelque sorte ce que je lui disais. Crut-il reconnaître en moi quelqu’un de sa connaissance ? Il m’est permis de le croire, car il me répondit en agitant sa main et en me criant très fortement :

— Bonjour !

Si les gendarmes s’étaient arrêtés pour moi, cette manœuvre me réussit, car ils repartirent aussitôt, continuant à chevaucher vers Allery, en me laissant poursuivre tranquillement mon chemin.

Tout en atteignant Dreuil dont j’apercevais depuis longtemps les quelques pâtés de masures formant tout le hameau — car Dreuil n’est qu’un petit hameau -, je réfléchissais à l’attitude de ces deux gendarmes. Étaient-ils au courant de l’affaire, ou bien l’ignoraient-ils ? Étaient-ils à ma poursuite, à ma recherche pour mieux dire, ou bien n’avais-je dû leur rencontre qu’à leur promenade habituelle ? Telles étaient les questions que je me posais. Et, de déduction en déduction, je conclus à la négative ; « ils sont plutôt gaffeurs de leur naturel, me dit-je, et pèchent plus souvent par excès de zèle que par relâchement. Or, s’ils avaient été informés de l’affaire, nul doute qu’ils m’eussent arrêté, questionné tout au moins. » En effet, par la suite j’appris qu’à ce moment ils n’avaient encore reçu aucun ordre relatif à mon arrestation : j’avais donc pensé juste.

Mais n’empêche que cette façon d’apprécier leur conduite fut une des causes de ma perte : « puisqu’ils ne sont pas informés depuis trois heures qu’a eu lieu le drame, me dis-je encore, ils ne le seront jamais. Seules, les gendarmeries limitrophes de Pont-Rémy ont dû être avisées. » Et, confiant dans cette manière de voir, je relâchai ma prudence.

En arrivant à Dreuil, je tournai à droite, enfilant un étroit chemin conduisant sur la route d’Airaines. À l’un des coins, se trouvait un café-auberge, le café du Commerce. Mes jambes, n’étant plus aiguillonnées par la crainte du danger, me dirent qu’elles seraient bien aises de se reposer une heure ; mon estomac qui n’avait rien absorbé depuis quatre heures — j’étais parti de Paris sans dîner, n’ayant pas faim — me dit à son tour qu’il ne serait point fâché de donner asile à quelques aliments. Ces demandes me furent adressées d’une façon si cajolante que je n’eus pas le courage de résister à ces deux parties de mon tout. Je les aime tant, les pauvres !

Guenille si l’on veut, ma guenille m’est chère... comme dit l’autre. J’entrai donc à l’hôtel du commerce de Dreuil pour faire droit à leur sollicitation.

J’y fus reçu par une personne de vingt-cinq printemps. Après m’être fait servir un Byrrh à l’eau, je lui demandai s’il était possible de casser une croûte.

— Oh ! Vous savez, me dit-elle en esquissant un léger sourire, montrant ses blanches dents, façon de faire voir qu’elles n’étaient pas gâtées, nous ne sommes pas bien montés à la campagne... Je ne puis vous offrir que des œufs, du beurre. Vous comprenez, le boucher n’est pas encore venu et nous n’en avons pas dans le hameau : il faut aller jusqu’à Airaines.

Puis, après une courte pause :

— Je puis vous offrir des sardines à l’huile, ajouta-t-elle.
— Mais c’est plus qu’il n’en faut, lui dis-je pour la mettre à son aise. Ne vous mettez donc pas en peine, brave femme. Donnez-moi des œufs, du beurre, des sardines à l’huile ainsi qu’une chopine de vin pour arroser le tout. Cela me suffira.

Et, sans plus de façon, j’avalai d’un trait mon apéritif afin d’étancher la fièvre qui me séchait la gorge ; puis je sortis un journal de ma poche et me mis à le lire.

L’hôtesse passa dans une pièce voisine, la cuisine sans doute. Je l’entendis ouvrir des tiroirs, remuer des bouteilles, essuyer des verres, prendre des assiettes, des fourchettes. Quel remue-cuisine, mes enfants ! Tout ce cliquetis de fer-blanc, de verre et de terre cuite me fit entendre que mon arrivée était tout un événement. Les voyageurs ne doivent pas faire la queue à l’hôtel du commerce de Dreuil ! ’’Pécaïre’’ ! Comme elle avait l’air affairée la pauvre hôtesse de vingt-cinq printemps.

Lorsqu’elle m’eut servi, je la voyais rôder autour de moi, avec des diplomaties d’attitude, ne sachant au juste comment s’y prendre pour satisfaire sa curiosité. Rien qu’à voir les mines que faisait sa petite tête de belette (car il y avait de la belette dans sa physionomie) on sentait qu’elle mourait d’envie de me questionner.

À la fin, n’y tenant plus :

— Monsieur n’est pas du pays... Monsieur est voyageur sans doute.

Et, une fois les premiers coups de langue tirés, ce fut une salve de questions : « Et patati et patata... »

« Oh ! Tu es curieuse, ma belle ! Attends un peu, me dis-je mentalement. Je vais te servir de la fine fleur de Provence. Je vais contenter tes patati et patata, va ! Écoute ça. »

Et, laissant les rênes libres à mon imagination, je lui racontai une « histoire de pompier ». Sans souffler mot du « contrebandier père de quatre enfants », je rééditai l’accident de bicyclette, lui disant qu’ayant passé la nuit à Limeux, j’étais parti de grand matin en bicyclette, mais qu’en route ma machine s’étant avariée j’avais dû la laisser en consigne dans un moulin et continuer ma route à pied. Je couronnai le tout de la profession d’antiquaire.

— Ah ! vous êtes antiquaire ?

Elle fut interrompue soudain par les aboiements d’un dogue qui était couché et qui, vu de face, offrait une ressemblance frappante avec la tête de Casimir Perier[5] (le jeune).

— Tais-toi, Turc ! Lui cria-t-elle en le menaçant de la main.

Sans le savoir, rien qu’en l’examinant, je me doutais qu’il s’appelait Turc, puisqu’il regardait toujours du coté de « la Porte ».[6]

Puis s’adressant à moi, elle reprit :

— N’ayez pas peur, il n’est pas méchant. Ce n’est pas pour vous qu’il aboie.

En effet, presque aussitôt on entendit des pas dans le jardin et deux paysans entrèrent. À l’accueil que leur fit l’hôtesse, je compris que c’étaient des habitués du café. Ils s’attablèrent à coté de moi, causant en patois très fourni en li, mi, ti, cheu, leu, meu, teu. L’hôtesse leur servit à chacun une bistouille, puis elle revint à la charge pour me questionner.

— Alors vous achetez de vieilles choses ! Reprit-elle.

Ses paroles firent dresser l’oreille à mes deux voisins. Les voyants intrigués :

— Monsieur est antiquaire, leur dit-elle en me désignant du regard.
— J’achète tout : le vieux et le neuf. Il suffit que l’on soit raisonnable pour le prix.

Puis après avoir vidé mon verre de vin :

— Voudriez-vous vous débarrasser de quelques objets ? lui demandai-je imperturbablement.
— Non. Mais je voudrais savoir, comment pourrai-je vous dire, savoir la valeur... oui, c’est ça la valeur d’un médaillon, un cadeau ; un souvenir de famille, me dit-elle timidement en rabattant plusieurs fois ses paupières, doucement, comme une nonne en rupture de cornettes.

Voyez-vous ça ! Elle profitait de l’occasion pour avoir une expertise gratuite. Ah ! La gueusarde de tête de belette !

J’étais tout disposé à faire suite à son désir, lorsqu’un bonhomme, un panier sous le bras, entra brusquement dans la salle.

Rien qu’à voir sa tête de bouledogue montée sur un cou de taureau, on devinait un de ces hommes qui vous plongent voluptueusement un coutelas dans le cou d’un bœuf ou d’un mouton en chantant ’’Viens-tu Jeannette’’. Le vrai type : garçon d’amphithéâtre ou garçon d’abattoir. Comme il n’y a pas de faculté à Airaines, j’opinai pour le garçon d’abattoir. En effet, c’était le boucher.

— Bonjour à tous, dit-il en saluant avec sa casquette.

Puis il alla dans la cuisine, muni de son panier pour livrer la commande à l’hôtesse, qui le précédait.

Demeuré seul avec les deux paysans, l’un d’eux, la langue déliée par la bistouille, se risqua à me parler.

— Alors, vous êtes "antikouér" ? me demanda-t-il en aspirant quelques bouffées de sa pipe.

Je lui répondis affirmativement en inclinant la tête.

— Il y a le fils Chose, reprit-il (il me cita le nom de l’un des riches habitants d’Airaines), qui achète toutes les vieilles lampes. Les achetez-vous, les vieilles lampes ?
— Lorsque j’en trouve.
— Et, combien les payez-vous ?

« Ah, ça ! Me dis-je, aurait-il l’intention de me faire acheter des vieilles lampes ? » Me voyez-vous avec des culs-de-lampe pleins les poches !

— Dans ces sortes d’affaires, lui dis-je en me renversant sur ma chaise, il est indispensable de voir l’objet pour pouvoir se prononcer avec exactitude. Je ne puis donc vous dire le prix d’une lampe ancienne sans m’être rendu compte du système auquel elle appartient...

Et, pendant cinq minutes, je lui fis l’historique de la lampe : les quinquets, les argands, les carcels[7] furent à tour de rôle le sujet de ma dissertation. Étant de ceux qui admirent d’autant plus que moins ils comprennent, mon boniment débité avec l’éloquence d’un robinet d’eau grand ouvert me conquit leur admiration. Celui qui serait venu leur dire que je n’entendais rien dans les vieilles lampes eût été un homme perdu... ils l’auraient lynché. Comprenaient-ils d’avantage les mensonges que leur raconte leur député ? Non, assurément. Et, cependant ils votent pour lui !

— Tu es drôle, toi, fit l’autre paysan, qui n’avait encore rien dit, en s’adressant à son ami ; tu crois que môssieu peut te dire le prix sans voir la chose...

Et comme si il eût été indigné d’une pareille présomption, il haussa les épaules à la hauteur de ses oreilles. Convaincu de son erreur, l’autre opina de la tête pour confirmer cette opinion.

À ce moment, le boucher revint dans la salle du café, suivi de l’hôtesse. En l’observant du coin de l’œil, je le vis qui me regardait avec méfiance, d’un regard suspect pour dire le mot. De son coté, l’hôtesse n’était plus la même. Sa physionomie s’était rembrunie : elle avait l’air toute soucieuse. Leur mine me fit penser que le boucher pouvait être au courant de la rixe de Pont-Rémy.

Effectivement, je ne me trompais pas. Comme je finissais d’allumer ma cigarette :

— Vous ne savez pas la nouvelle, dit-il en s’adressant aux deux paysans, tout en m’observant furtivement.

Puis avant que mes voisins lui eussent répondu, il continua :

— Ce matin on a tué deux agents de police à Pont-Rémy.
— Ah bah ! S’exclamèrent en même temps les deux consommateurs.
— Oui, reprit l’égorgeur de bétail en m’observant toujours, le coup a été fait par des cambrioleurs d’Abbeville... on dit qu’ils venaient de Paris...
— Comment ça c’est-y passé ? demanda mon vendeur de lampe.
— Les agents ont voulus les arrêter au moment ousqu’y prenaient le train à Pont-Rémy... Alors eux ont pas voulus se laisser arrêter... Ils ont tirés des coups de revolver et frappé à coups de poignard... À c’t’heure y en a déjà un de mort. C’est Pruvost... vous savez bien, Pruvost...
— Pruvost de Blangy ?
— Ah ! C’est sti-là ! Fit mon voisin.
— L’autre c’est Auquier, le brigadier d’Abbeville, continua le boucher. Il est pas encore mort, mais il ne passera pas la nuit, pour sûr. C’est le major qui l’a dit.

Depuis qu’il parlait, tous les regards étaient braqués sur moi, épiant le moindre de mes gestes. D’instant en instant ils s’entre-regardaient comme pour se demander mutuellement ; « Ne serait-ce pas l’un des cambrioleurs ? ». Le silence qui se fit après le reportage du boucher devint écrasant. Je le rompis.

— À quelle heure est arrivé ce drame ? Demandai-je insouciamment en aspirant quelques bouffées de ma cigarette.
— Ce matin à six heures, me répondit le boucher à qui j’avais adressé la parole.
— Les auteurs de ce double crime sont-ils arrêtés ? Lui demandai-je encore.
— Non ; mais on ne tardera pas. Les gendarmes du département sont à leur poursuite.
— Combien étaient-ils ? demanda l’un des travailleurs de la terre.
— Trois, répondit le boucher.

Comme la conversation menaçait de s’éterniser sur ce terrain si je n’y mettais ordre, je consultais ma montre, puis je payai ma dépense en donnant une pièce de cinq francs à l’hôtesse.

Lorsqu’elle me rendit la monnaie, j’en profitai pour changer le cours de la conversation, en parlant « antiquailles ».

— Avec tout ça, vous ne m’avez pas montré votre souvenir de famille, dis-je aimablement à l’hôtesse. Et, si vous tardez, je ne pourrai satisfaire à votre désir ; il est 10 heures passés et il me faut être à Airaines pour le passage du train.
— Oh ! Vous avez largement le temps, me dit le bourreau des bêtes à cornes. Le train ne passe qu’à 11 heures et tant de minutes.

Puis, après un moment de réflexion :

— Monsieur est voyageur ? me demanda-t-il.
— C’est un antikouér, lui répondit gravement l’ami de mon vendeur de quinquet, avant que j’eusse le temps de lui faire la même réponse.

Par hasard, il me restait encore une carte commerciale.

— Tenez, lui dis-je en la lui remettant. Voici mon adresse à Paris. Vous qui pérégrinez à travers les villages et chez les gens de toutes conditions, si parfois vous me procuriez des affaires, vous auriez votre commission.
— Mais volontiers, fit-il en la prenant.

Puis, après l’avoir lue :

— Comme vous le dites, je voyage beaucoup, et si je trouvais quelque affaire je vous enverrai un mot.
— Merci d’avance.
— Tu sais, môssieu achète les vieilles lampes, lui dit le paysan.
— Ah ! Les lampes à pompe ? Demanda le boucher.
— Toutes les vieilles lampes, qu’on te dit, lui répondit le cul-terreux avec animation.

Puis tout en rebourrant sa pipe :

— Na, môssieu s’y connaît, ajouta-t-il d’un air de lui dire : « De quoi te mêles-tu de discuter ! »

La sérénité de mon attitude, ainsi que les quelques paroles que je venais d’échanger avec le boucher avait ébranlé leur suspicion. Aussi profitai-je de l’expertise du souvenir de famille que l’hôtesse venait de m’apporter enfermé dans une petite boîte en carton, pour reconquérir tout mon prestige en les persuadant que j’étais réellement courtier-antiquaire.

Avec solennité je pris la boîte des mains de la propriétaire du fameux bijou, l’ouvris et en retirai délicatement une fausse améthyste figurant un hanneton en grandeur naturelle, peut-être un peu plus gros, dont les pattes étaient en cuivre jaune. Certes, en toute autre occasion, au premier examen, j’aurai haussé les épaules en jetant le symbole de la patience à tous les diables ; mais là, je me contins. Je sortis ma loupe de ma poche et doctement j’examinai ce culot de verre sous toutes ses faces. Le boucher, les deux ilotes[8] des champs, la patronne du café et... le chien, étaient autour de moi, me regardant la bouche ouverte, respirant à peine, dans l’attente de mon verdict. C’était plaisir de les voir !

Enfin, après avoir toussé, craché, m’être mouché deux ou trois fois, gravement :

— La pièce est fausse, me risquai-je à dire, ne sachant trop si cette réponse ne m’aliénerait pas la bonne disposition de l’hôtesse à mon égard.
— On me l’a déjà dit, me répondit-elle en souriant, presque goguenarde d’une façon de me dire : « Crois-tu que j’ai attendu après toi pour m’en assurer. »
— Mais je le conserve, ajouta-t-elle, parce que c’est un souvenir de famille.

Hé ! La friponne ! Voyez-vous ça ! Je gage que si je lui eus offert de le lui acheter nul doute qu’elle m’eût pris au mot, séance tenante.

Sont-elles rusées ces têtes de belettes !

— Mais s’il faut en croire les anciens, dis-je à mes auditeurs en manière de conclusion, cette pierre posséderait une grande qualité.
— Laquelle ? me demandèrent-ils en cœur.
— Elle préserverait de l’ivresse.

Ce fut une risée générale, et pour ne pas faire tache, je ris aussi bruyamment qu’eux. Je crois même que Turc, gagné par la contagion, y alla de son petit sourire.

Ce n’était pas le tout de rire, il me fallait aussi gagner du terrain. Avec la nouvelle que je venais d’apprendre, il n’était pas prudent de prendre le train à Airaines. À cette heure, contrairement à mes prévisions, toutes les gendarmeries du département étaient à ma poursuite. Les paroles du boucher ne pouvaient laisser aucun doute à cet égard. Il ne me fallait donc pas lambiner davantage. Mon plan était de gagner Longpré dont je n’étais séparé que par quatre petites lieues environ. Il s’agissait de gagner cette ville dans le plus bref délai, et par les chemins les plus sûrs.

Pour ne pas éveiller les soupçons des consommateurs, je consultai ma montre comme pour m’assurer de l’heure de passage du train ; puis je voulus me lever ; mais mes jambes refusèrent de me porter : elles étaient mortes. Cela n’est pas une plaisanterie. Aussi vrai que je le dis, mes jambes étaient engourdies au point de ne pouvoir me supporter. Je demeurai cloué sur la chaise, en tâchant de dissimuler mon indisposition. Je restais encore assis cinq minutes, mais l’idée du danger m’obsédait si fortement depuis quelques instants que, rassemblant toute mon énergie, je fis un suprême effort, et en flageolant je réussis à me tenir debout. L’hôtesse s’aperçut de mon état de faiblesse.

— Êtes-vous indisposé ? me demanda-t-elle avec bonté.
— Oh ! Ce n’est rien, lui dis-je en souriant. J’ai resté assis trop longtemps. Cela m’a donné des fourmications dans les pieds. D’ici cinq minutes, en marchant, elles me passeront.

Et, tout en lui disant cela, stoïque, souffrant cruellement, je m’éloignai, gagnant la porte. Sur le seuil, je saluai la compagnie, et continuai ma marche d’ « homme chassé » en me dirigeant vers Airaines.

Airaines...! Pour le plus grand nombre de bipèdes parleurs qui peuplent la terre, ce mot ne signifie pas grand-chose. Si vous laissiez tomber ce mot de vos lèvres, les uns vous demanderaient si c’est un animal exotique, les autres, si c’est une plante ; certains enfin, vous demanderaient sérieusement si c’est le nom du nouveau moutardier du pape. Mais pour moi, ce mot, c’est toute une catastrophe. C’est mon Waterloo. Mes cent jours n’ont duré que cinq heures !

Comme tout dégénère !

De Dreuil à Airaines, le trajet n’est pas bien long ; deux ou trois kilomètres environ. N’empêche que je souffris cruellement pour les parcourir. Cette halte au café m’avait littéralement brisé, anéanti.

Petit à petit, les jambes reprenaient bien un peu de leur élasticité ; mais ce n’était plus ça. Je marchais comme un automate, sans savoir si je vivais pour ainsi dire. La crainte du danger, seule, me servait de moteur. Je n’avais qu’une idée : avancer, gagner du terrain, parcourir des kilomètres ; qu’un but : Longpré. À part cela rien n’existait pour moi. Pour dire le mot : j’étais abruti.

Aussi quelle tuile ! Quel abordage en pleine poitrine, mes enfants ! Lorsque passé le carrefour d’Auvisnes, pas bien loin de Bettencourt-Rivière, je vis passer à coté de moi une automobile montée par quatre personnes : trois civils et un gendarme, un brigadier, je crois. La voiture s’arrêta brusquement à quelques mètres de moi, et le brigadier accompagné d’un homme couvert d’une pelisse en poils de lapin en descendirent. Au moment où je passais à coté d’eux, ils m’abordèrent.

— Pardon, monsieur, me dit le gendarme en saluant avec son képi ; avez-vous des papiers d’identité ?
— Des papiers ?... Ma foi, je n’ai pas l’habitude de m’en munir... Mais...
— D’où venez-vous ? m’interrompit l’individu aux poils de lapin.
— De Dreuil, où je me suis arrêté au café du Commerce ; mais j’ai passé la nuit à Limeux.
— Quel est votre profession ? reprit-il.
— Courtier-antiquaire.
— Et vous allez ?...
— À Longpré, visiter l’un de mes clients.
— Bien, nous allons vérifier vos dires, me dit le procureur – car l’homme à la pelisse n’était autre que le procureur de la République.
— Veuillez nous accompagner, ajouta-t-il poliment en m’offrant une place dans la voiture.

Moi, bonasse, comme s’il se fut agi de grimper sur l’impériale du Clignancourt-Bastille, je montai docilement dans l’auto.

À ce moment, je subissais une de ces crises morale qui annihilent, paralysent tous les ressorts physiques. Cette apparition subite, l’interrogatoire, l’arrestation, tout cela en quelques minutes, me produisit l’effet d’un coup de massue sur la tête. Quelques minutes avant, j’étais abruti ; maintenant, je n’existais plus pour ainsi dire. J’étais dans l’une de ces phases de la prostration où l’on voit sans voir, où l’on touche sans sentir, où l’on vit sans vivre.

Pendant que l’automobile filait à toute vitesse vers Dreuil en sautillant comme une carpe à travers les flaques d’eau boueuses du chemin, le procureur et le bonhomme qui se trouvait assis sur l’avant à coté du chauffeur, la figure caché sous d’énormes lunettes comme en portent les sportmen-chauffeurs, se firent quelques signes d’intelligence. Dans ma demi-lucidité je faisais semblant de ne rien voir ; mais en réalité, j’observais, avec autant d’attention que le permettait mon état de prostration, toute la mimique de leur physionomie.

Arrivés au café du Commerce, l’hôtesse, interrogée par le procureur, répéta exactement ce que je lui avais dit moi-même.

— Où se trouve Limeux ? demanda le procureur en se tournant vers le brigadier.
— Oh ! C’est loin d’ici, dit l’hôtesse.
— C’est loin d’ici, répéta le gendarme tel un androïde pourvu d’un phonographe.
— Bon... Nous allons voir, reprit le procureur après quelques secondes de réflexion.

Puis sans autre explication nous sortîmes, en bande, sur la route.

Avant de monter dans la voiture, le procureur et l’homme aux lunettes se retirèrent un peu à l’écart, à quelques mètres, pour échanger quelques mots à voix basse.

Pauvre de moi ! En admettant que j’eusse pu fournir le meilleur des alibis, cela ne m’aurait pas servi à grand-chose. J’étais pris dans la nasse, et, à moins d’en couper les mailles, je n’en pouvais sortir. Si vous me demandez pourquoi, je vous répondrai tout simplement que l’individu aux lunettes n’était autre que le paquet de viande suspect que j’avais rencontré quelques heures avant, le matin, en sortant de la gare de Pont-Rémy. C’était l’abject Edmond Mas en personne. Or comment pouvais-je m’en sortir sans violence, puisque ce produit incestueux, cet avorton, ce mollusque, cet acéphale, était en train de chuchoter à l’oreille du procureur qu’il me reconnaissait formellement ? Vous devez penser qu’avec une telle recommandation le procureur aux poils de lapin se garda bien de me relaxer. Je me rembarquai donc en leur désagréable compagnie et, teuf teuf teuf... nous voilà repartis.

Dès que je fus installé dans la voiture, l’idée me vint de faire usage de mes armes. Infiniment rapide et peu précis, le projet me traversa l’esprit. Mais, pour l’instant du moins, cette étincelle n’était pas viable ; elle s’éteignit, disparut dans mes raisonnements : « Pourquoi tuer encore ?... À quoi bon ?... Je suis pris... Mais n’est-ce pas fatal ? Ne suis-je pas seul à lutter contre la société entière, contre ses policiers, ses marchands, ses gendarmes, ses laquais et ses juges ? Aujourd’hui ou demain... un peu plus tôt, un peu plus tard, ne faut-il pas succomber ? » Et, mentalement, je me répétais : « C’est fatal ! À quoi bon se défendre ! »

Et, naïvement, je me tenais tranquille comme un agneau à coté de mes bourreaux. Mais insensiblement les idées me revenaient plus nettes, plus concises ; la lumière pénétrait peu à peu dans mon cerveau ; par gradation le réveil s’effectuait, je commençais à sortir de l’état léthargique, pour me servir de cette expression, dans lequel m’avait plongé mon arrestation. Je continuai ce voyage dans un voyage : la revue de mes souvenirs.

Tous mes projets de lutte, mes prochaines expéditions s’évanouissaient en fumée. Je regardais le paysage qui s’offrait à mes yeux, se déroulant comme les tableaux d’un cinématographe : les arbres, les prés, les champs, les meules de paille, les tas de pierres échelonnés de distance en distance sur la route ; plus loin, le paysan et ses deux chevaux attelés à une charrue labourant la terre : je buvais tout cela du regard, me disant : « C’est donc fini ? Tu ne verras plus rien de cela ?... » Je pensais à ceux que je laissais derrière moi, à mes affections, à mes relations : à mes amis, à ma compagne, à ma mère ; à ma mère que j’avais laissée malade, clouée dans le lit par les suites d’une opération chirurgicale. À cette pensée une bouffée de révolte me monta au cerveau en bouillonnements de colère.

« Quoi ! Vais-je assister paisiblement à mes propres funérailles ? » Me dis-je en recouvrant un peu de mon énergie sous l’impulsion de mes souvenirs.

Puis, subitement, comme une goutte d’eau froide tombant dans une chaudière en ébullition, les soliloques de tantôt revinrent à la charge : « À quoi bon se défendre ?... N’est-ce pas fatal ?... »

Mais bientôt, la goutte d’eau s’évapora, réduite en vapeur par la logique des choses : « Pourquoi te défendre ? Pourquoi tuer ? Imbécile ! Mais si tu ne te défends pas... si tu ne les tues pas, ce seront eux qui te tueront. Quoi ! Le mouton bêle, le bœuf meugle, le porc grogne, tous jettent leur cri de révolte en allant à l’abattoir, se débattent, se démènent, se défendent pour échapper à leurs bourreaux, et toi, homme, tu irais muettement et tête baissée à l’échafaud ? Allons donc !... »

Avant tout, il s’agissait de ne rien laisser paraître de ma résolution. Lentement, d’un geste machinal, indifférent, je portais ma main droite dans la poche de mon pardessus où se trouvait mon revolver.

Comme s’ils avaient été éclairés par la même pensée, le procureur et le gendarme jetèrent soudain leur regard sur moi, observant mes gestes. Le brigadier, pour plus de sûreté, porta même la main sur la gaine de son revolver, prêt à le sortir.

— Vous êtes sans doute le commissaire de police ? Dis-je au procureur, manière de captiver son attention par des questions.
— Non ; je suis le procureur de la République d’Abbeville.
— Ah !...

Puis, voyant qu’il s’obstinait à regarder dans la direction de ma poche, je repris :

— Et où me conduisez-vous ainsi ?
— Vous le saurez bientôt, me répondit-il sèchement.

Je crus inutile de risquer de nouvelles questions. Je me tins muet.

Ce brigadier de gendarmerie, avec sa tête de cynocéphale, ornée de poils dont la nuance a fourni le titre à l’une des œuvre de Jules Renard, et son regard de chien de garde, constamment braqué sur moi, ne me disait rien qui vaille.

Et puis, de voir sa main posée sur la gaine de son revolver ne me plaisait pas non plus ; j’aurais préféré qu’il s’en servit à se friser les moustaches. Aussi, comme je ne pouvais lui faire part de mon désir sans qu’il redoublât de vigilance à mon endroit, dus-je imaginer un moyen de la lui faire enlever sans lui adresser la parole.

Je retirai la main de la poche ; mais j’en sortis mon paquet de tabac au lieu du revolver, et roulai une cigarette. Puis, à cause de la violence de l’air produite par la vitesse du teuf-teuf, je me baissai pour l’allumer. La cigarette aux lèvres, je vous prie de croire que je fis de la fumée ; dans l’espace d’une minute, j’usai le tiers du tabac qu’elle contenait, tout en ayant soin de ne pas laisser tomber la cendre. Ce résultat acquis, j’allongeai un peu la tête au vent, de façon à ce que en se détachant de la cigarette, la cendre dirigée par la rapidité de l’air, allât se coller dans les yeux de Poil de Carotte.

Allah ! Allah ! (??) C’était écrit. Cela arriva !

— Faites donc attention, me dit-il d’un air revêche, en se frottant les yeux. Vous m’avez "emborgné"...

Le pauvre ! Le courant d’air était si fort qu’il m’emporta jusqu’à la braise de ma cigarette. Elle était éteinte. Rapidement, sans perdre une minute, je la rallumai, puis en la requittant, je laissai ma main dans ma poche et m’armai du revolver.

Le moment était des plus propices. L’homme aux lunettes me tournait le dos. Le chauffeur était tout à sa machine. Poil de Carotte, le mouchoir à la main se frottait, s’essuyait, se refrottait et se ressuyait les yeux ; les larmes lui en ruisselaient sur les joues. Il avait de l’occupation, ’’peuchère’’ ! L’individu aux poils de lapin, le nez au vent, plongé dans une rêverie, le regard lointain, droit devant lui, était impatient, sans doute, d’arriver à Pont-Rémy.

Que d’idées, de passions, de sentiments contraires s’agitaient dans ces cinq cervelles !

« Le premier coup au gendarme, le second au procureur ; quant aux autres, ils me tournent le dos : je verrai ce qu’il faudra faire », me disais-je en me causant à moi-même.

Et, tout doucement, petit à petit, je sortais mon revolver de la poche, en le tenant caché dans la manche afin de le dérober à leur regard.

Enfin... le voilà sorti. Je l’avais en main, le doigt sur la détente, mirant l’oreille du brigadier comme but afin de le foudroyer d’un seul coup, lorsque soudain, un cahot de l’automobile, plus violent que les autres, me jeta violemment sur le gendarme. Instinctivement, j’avançais la main pour me cramponner et, le revolver échappé de ma main tomba sur le couvercle d’un panier d’osier où j’étais appuyé, puis, par ricochet, il dégringola sur la route...

Je ne saurais décrire l’effet moral que me produisit cet accident.

Comme un noyé qui voit subitement disparaître l’épave, la planche de salut, qu’il cherchait d’atteindre depuis des heures en luttant contre la fureur des flots. Je demeurai abattu, consterné, démoralisé. Quelques minutes après, lorsque l’équilibre moral se rétablit dans mon cerveau, il n’était plus temps d’agir. Nous arrivions à Pont-Rémy.

L’automobile n’eut pas plutôt franchi la barrière du passage à niveau que le murmure de la foule vint me lécher les oreilles. Les « Hue ! Ah ! Ha ! Hou ! » s’entrechoquaient pareils à des projectiles se rencontrant dans leur trajectoire.

Ils étaient là, maintenus en respect par plusieurs gendarmes à pieds et à cheval, quelques centaines de pauvres bougres, mâles et femelles, au corps décharné, au visage hâve, vrais têtes de naufragés claquant les dents de faim, ruisselants de misère, se faisant des gorges chaudes de mon arrestation.

— On le tient le bandit !
— Hou ! Le brigand !
— C’est-y lui ? Oh oui, c’est lui ! C’est bien lui.

Ils ne m’avaient jamais vu !...

Les plus hardis s’approchèrent tout près de la voiture, me montrant les poings.

— Tu y es ? Hé ! Canaille !...

Pauvres diables !

Je n’eus pas le temps de mettre le pied à terre que je fus pris, empoigné, enchaîné, fouillé et entouré d’au moins huit gendarmes. Aussitôt quelques témoins, parmi lesquels se trouvaient Nacavant et son collègue Ruffier, vinrent me dévisager en plein air, au milieu de la place, en face de la gare ; puis on me dirigea vers l’auberge où le matin, moi, mes camarades et Nacavant, avions pris le café. Après avoir monté quelques marches d’un escalier étroit, nous arrivâmes dans une chambre très exiguë où le brigadier Auquier était couché sur un lit, entouré de sa femme et de quelques personnes. Il me reconnut formellement.

Pendant cette courte confrontation, je regardai curieusement la figure du juge d’instruction. La tête (oh ! cette tête !) que je ne puis mieux comparer aux caricatures de Daumier représentant la hure de Louis-Philippe, en conformation piriforme, me remémora si fortement les œuvres d’art de cet artiste que je ne pus m’empêcher de sourire. Lui, croyant sans doute que je me moquais du sort de son laquais, me foudroya d’un terrible regard en développant tout le jeu de ses paupières. Tous ceux qui le connaissent conviendront avec moi, j’espère, qu’il fallut que je fusse robuste pour recevoir un pareil coup d’œil sans broncher.

Cette formalité accomplie, on me mena à la gare. Comme la puissance attractive du satellite de la Terre sur les flots, mon passage produisit le flux populaire. Et les cris, les huées recommencèrent. Le trajet n’était pas long ; nous fûmes bientôt rendus. Malheureusement pour mes gardiens, à cette époque les gares n’étaient pas disposées en bastille. Il y avait la salle des évacuations, la salle des pas perdus, la salle des bagages, voire la salle de la consigne des bagages ; mais pas de salle pour consigner les prisonniers. En est-il encore ainsi aujourd’hui ? C’est possible, tant l’incurie des dirigeants est grande. Affreuse lacune ! Que messieurs les proprios y réfléchissent.

De crainte qu’à force d’en perdre je finisse par en gagner, mes gardiens n’eurent aucune confiance dans la salle des pas perdus. On me consigna donc comme le plus vulgaire des colis : salle des bagages.

Là, je me trouvai entouré de tout ce que la région picarde possédait de mieux en fait de gent empoigneuse. Messieurs les grippe-cambrioleurs me tenaient serré. Quelle sainte frousse, mes enfants !

L’un d’eux, un maréchal des logis, recevait les ordres de son capitaine et les transmettait à ses sous-ordres. Quel drôle de type que ce maréchal des logis. Figurez-vous un demi-muid[9] planté sur deux petites quilles ayant pour tête une pastèque et orné de deux petites ailes de sémaphore en guise de bras. Décorez ce tout de la livrée d’un gendarme et vous aurez une idée du poitrail de ce fier empoigneur. Une vrai boule de suif, quoi. Jeanne Bloch est un sylphe à côté de lui.

En conversant avec ses collègues j’appris qu’il était marié.

— Pauvre femme ! faut-il qu’elle en ait de la respiration pour supporter un pareil colis, soupirai-je dans l’oreille d’un gendarme.
— Cocagne ! Sa femme, me dit-il. Elle peut se mettre dessus. Mais son cheval...
— Au fait, je n’y avais pas songé. La pauvre bête ! Et la Société protectrice des animaux tolère ces choses-là ? Lui demandai-je, indigné.

L’arrivée de Poil de Carotte m’empêcha d’obtenir une réponse. Il venait procéder à mon interrogatoire d’identité.

La physionomie, ses manières, sa démarche, le son de sa voix, tout cela mêlé à l’arrogance de ses questions pissait tellement le bon gendarme, c’est-à-dire une bonne brute, que je me plus à le mystifier.

Rien qu’à voir son faciès de chien happeur on comprenait un de ces fidèles serviteurs pour qui toute l’existence se résume dans ce mot : la consigne. Au nom de la consigne ça marche, court, boit, mange, dort ; au nom de la consigne ça vous salue un supérieur d’une main et ça vous revolvérise un pauvre bougre de l’autre ; au nom de la consigne enfin, ça défend le capital en sabrant et fusillant les grévistes, ça protège la propriété en faisant la chasse aux sans-le-sou : ça agit, ça respire, mais ça ne pense pas. Espèce de Poiret (type de Balzac dans le Père Goriot) en livrée, il ne fait que répéter ce qu’on lui ordonne de dire : pas un mot de plus, pas un mot de moins. Ce bipède est tellement identifié avec sa fonction que vous auriez beau le costumer en civil ou en livrée, en blanc ou en noir ; le transporter dans n’importe quel milieu, seul sur le sommet d’une montagne comme perdu parmi la foule, il est de ceux dont un simple regard suffit pour faire dire : « Il en mange ou il en a mangé. »

Le crayon d’une main, une feuille de papier de l’autre.

— Vos nom, prénom, âge et profession ? me demanda-t-il en me regardant avec des yeux de chèvre à l’agonie.
— Je n’ai ni feu ni lieu, ni âge ni profession. Je suis vagabond et né à Partout, chef-lieu Nulle-part, département de la Terre.
— Ho ! Ho !... Kèkcékeça ?...
— C’est tout ce que vous voudrez.
— C’est bien. Je vais faire mon rapport.

Et, automatiquement, en mesure, il partît en mâchonnant des paroles que je ne compris pas.

— Si vous partez de ce pied-là, me dit l’un des gendarmes lorsque Poil de Carotte eut disparu, vous allez aggraver votre cas.

Je lui ris au nez. N’était-ce pas ce que j’avais de mieux à faire ? Aggraver mon cas ? Idiot, va ! Sans doute, avait-il entendu cet argument dans le cabinet de quelque juge d’instruction et, bonassement, comme une merveille, il me le répétait.

Voyant le peu d’effet que me produisait la menace de son collègue, un autre reprit :

— C’est pas la peine de cacher votre nom. On le sait déjà.

« Niédasé ! De plus en plus fort, pensai-je. Celui-là doit être de mon pays. » Et, toujours souriant, je haussai les épaules.

— C’est égal, vous ne les avez pas manqués, me dit enfin un troisième venant à la rescousse de ses collègues. Pruvost est mort, Auquier ne vaut guère mieux.
— Qui est-ce, Auquier ? lui demandai-je sans répondre à son « cuisinage ».
— Eh ! Vous le savez bien...
— C’est pas sûr, interrompit celui qui m’avait servi « l’aggravation ». On dit qu’ils ne sont pas d’Abbeville.
— C’est celui que vous êtes allé voir à l’auberge, me répondit un quatrième qui s’était tenu coi jusque-là. C’est le brigadier de police d’Abbeville.
— Ah !... Et il est gravement atteint ?
— Pour sûr. Il ne passera pas la nuit. Puis, doctement, il ajouta :
— Vous lui avez traversé le père Antoine.
— Parle donc français, lui dit l’un de ses camarades en le poussant du coude. On dit : le péritoine.

Puis, s’adressant à moi :

— Alors, vous ne niez pas ? Vous êtes bien l’un de ceux qui étaient ici, ce matin, là, dans cette pièce ?

De la main il désignait le plancher. Et, grimaçant un large sourire bête :

— Vous savez... avec nous il n’y a rien à craindre ; vous pouvez parler... Pas, que c’est vous qui avez tiré ? Ajouta-t-il confidentiellement.
— Je n’ai jamais dit et ne dirai jamais le contraire, lui dis-je avec hauteur. J’ai été attaqué. Je me suis défendu.
— Mais sur lequel avez-vous tiré ? Reprit-il vivement, la figure illuminé par la joie que lui causait son prétendu triomphe.
— J’ai fait feu dans le tas.

Puis, me ravisant aussitôt :

— Ce sont là des questions auxquelles je n’ai pas à répondre. Je me soucie fort peu de tout ce fatras de mômeries que vous appelez constatations judiciaires. Que m’importe à moi si un projectile à frappé dix centimètre plus bas ou plus haut. Que cela intéresse les magistrats, rien de plus simple, ils en mangent. Mais moi, je n’ai pas à m’en occuper. J’ai défendu ma liberté, vous dis-je, et n’ai pas autre chose à ajouter.
— Oh ! Vous savez, ce que vous nous dites ne va pas plus loin, me dit-il hypocritement.

Et, immédiatement l’un des gendarmes qui se trouvaient près de la porte, sur un clignement d’œil de son collègue, alla prévenir le juge d’instruction des paroles que je venais de prononcer.

Me Caméléon (c’est ainsi que, plus tard, la bande sinistre l’appela ; de corruption en corruption on arriva même à en faire : Léon Chameau) ne se fit pas attendre. Pour ne pas me donner à entendre qu’il venait pour me questionner, il tenait à la main le chapeau que j’avais laissé sur le théâtre de la bagarre.

Sans souffler mot il me le posa sur la tête, puis :

— C’est bien votre chapeau ?

Avant que j’eusse le temps de lui répondre, il ajouta :

— D’ailleurs, vous ne pouvez pas nier. Il s’adapte très bien à votre tête.
— Il ne nie pas, dit alors mon cuisineur en adressant un signe d’intelligence au juge d’instruction.
— Ah !... très bien, fit ce dernier.

Et il me posa différentes questions relatives à ce que j’avais dit aux gendarmes quelques minutes avant.

— Est-ce là un aveu implicite ? Me demanda-t-il.
— Je n’ai rien à avouer, rien à nier. J’ai défendu ma liberté. C’est tout ce que j’ai à vous dire.
— Mais enfin les propos que vous avez tenus aux gendarmes...
— J’ignore tout de la façon dont mes paroles vous ont été rapportées. Ce que je leur ai dit est une thèse philosophique que je me propose de soutenir lorsqu’il me siéra de le faire.

Pour lui donner à comprendre que toute insistance serait inutile, je lui tournai brusquement le dos, et roulai une cigarette. Il n’insista pas et partit.

Depuis une heure que j’étais consigné, la foule se pressait curieusement aux abords du local où j’étais enfermé. Après midi, à la sortie de l’usine, ce fus bien pis encore : le flux populaire grossissait à vue d’œil. Par moment, la porte vitrée donnant sur le quai du hall de la gare gémissait sous la poussée des curieux. À travers les vitres, c’étaient des cris, des rires, des chuchotements, mais plus de menaces : pour le moment la haine était disparue, il ne restait que la curiosité.

Seul, un propriétaire de Pont-Rémy ou d’Abbeville, peut-être encore des environs, je ne me souviens plus au juste, dont le nom m’échappe aussi, qui se promenait sur le quai, se pavanant au milieu de la foule, chaussé de bottes à l’écuyère, vêtu d’un complet de chasse et armé d’un fusil, s’avança près de la porte en jouant des coudes, le plus près qu’il put, puis me montrant son arme :

— Tu as de la veine, cochon ! D’avoir été arrêté par les gendarmes. Si je t’avais rencontré, tu n’y coupais pas.

Et, tout fier d’avoir prononcé ces mémorables paroles dignes seulement d’un Gallifet[10] ou de lui-même, il retourna sur le quai où la foule était moins dense, pour se promener et causer avec des personnes qu’il connaissait sans doute.

Ces paroles placées dans la bouche d’un bourgeois ne m’étonnèrent point. Propriétaire, il défendait la propriété. Cela est dans l’ordre, cela s’explique par l’antagonisme des intérêts ; mais je m’explique moins, par exemple, l’attitude du populo à mon égard.

Qu’avais-je fait à cette pauvre femme toute candie par la puante atmosphère de l’usine, qui me montrait les poings en m’appelant « voleur » ? Qu’avais-je fait à ce jeune ouvrier aux joues pâles et étiques,[11] tenant plutôt du vieillard que de l’adulte, déjà aux trois quarts usé par le travail, qui en grimaçant m’appelait « brigand » ?

— Les voleurs et les brigands sont ceux pour qui vous travaillez, leur criai-je, sans grand espoir d’être entendu.
— Vous devez être anarchiste ? Me fit l’un des gendarmes à qui ces paroles firent dresser l’oreille.
— Je suis un révolté... Je ne m’embarrasse pas d’étiquette.

Celui qui venait de faire cette remarque vint se mettre à coté de moi, puis en regardant à travers les vitres, dans le tas de la foule :

— Tenez, voyez-vous celui qui a une casquette en toile cirée et qui porte des lorgnons ? Me dit-il en me désignant l’un des spectateurs, âgé de trente à trente-cinq ans environ, proprement vêtu, à la physionomie intelligente.
— Il est facile de le remarquer, lui dis-je, il fait tache parmi la foule. Il est pétillant de santé. On dirait un coquelicot au milieu d’un champ de blé.
— Eh bien, il parle comme vous celui-là. Il dit que les patrons sont des voleurs. C’est un anarchiste.
— Tant mieux.
— Quel est ce particulier ? Demanda un autre gendarme, étranger sans doute à la brigade de Pont-Rémy.
— C’est Bidault... Tu sais bien, le menuisier... Celui qui...

S’interrompant soudain, ils se parlèrent à voix basse, à l’oreille.

— Ha ! Ha ! Fit l’autre après avoir écouté.

L’arrivée d’un personnage bizarrement vêtu mit fin à leur silencieux colloque. C’était un reporter de ’’l’Abbevillois’’, organe bien pensant de la localité. Coiffé d’un large chapeau à la Buffalo, costumé d’un pantalon à la hussarde à carreaux marron sur fond café-au-lait, d’un gilet et d’un paletot de nuance plus sombre et le nez orné d’un binocle, tel était ce représentant de la presse picarde. Arlequin : arlequin au physique, arlequin au moral. Un de ces acrobates qui font des tours de force pour gagner leur vie. Hier c’était en prônant les maître de qui il reçoit de temps en temps quelques miettes de pain ; aujourd’hui c’est en expectorant sa bave contre un révolté vaincu, qui, du fond de son cachot, ne peut pas lui répondre ; demain ce sera en faisant chanter la famille du héros de quelque drame du jour, sous la promesse de ne pas publier son nom : toutes les petitesses, toutes les saletés du chien d’encre lui sont familières, rien ne le rebute. Que lui importe à lui ! Pourvu qu’il rampe et qu’il gagne son pain, tous les moyens lui sont bons. Il est de ceux qui plient, mais qui ne cassent pas.

À Paris, j’en connais qui sont affiliés à la préfecture de police. Jouez tambours ! Sonnez clairons ! Le dernier mot du « villemessanisme »,[12] le reporter-mouchard. La grande loi du progrès !

Pendant le petit quart d’heure qu’il demeura à nos cotés, adossé à la table sur laquelle j’étais assis, je ne desserrai pas les dents. Ce qui ne l’empêcha pas d’écrire toutes sortes d’extravagances sur mon compte... Bigre ! La calomnie ne leur fait pas peur à ces branleurs de goupillons.

Il n’y avait pas cinq minutes que l’arlequin était parti que Boule de Suif entra en soufflant comme une baleine.

— Les deux autres sont arrêtés, dit-il à ses sous-ordres.
— Où ça ? Demandèrent-ils presque tous en même temps.
— À Picquigny.

Puis, tout en s’épongeant le front, il ajouta :

— Le procureur vient d’arriver avec l’automobile de Me Bignon. Mais son deuxième voyage n’a pas été aussi heureux que le premier.
— Alors c’est pas le procureur qui les a arrêtés ? Demanda un gendarme.
— Non ; ce sont les collègues, répondit Boule de Suif avec importance, façon de dire : « Crois-tu que nous avons besoin de ’’pékins’’ pour arrêter le monde ? »
— Puisque le procureur est là, dis-je au maréchal des logis, dites-lui donc que je demande un verre de lait ou un bol de bouillon. J’ai la gorge desséchée par la fièvre.

À l’instant, le procureur entrait dans la pièce à coté. Je l’entendais qui donnait des ordres.

— Allez demander au procureur si on peut lui porter du bouillon ou du lait, dit Boule de Suif à un gendarme.

Deux minutes après :

— Il a dit que vous boirez demain. Il n’a pas le temps, me dit le gendarme, au retour de sa mission.

Alors, chose à noter, les gendarmes qui me tenaient m’offrirent gracieusement du pain, des charcuteries, des viandes froides, ainsi que du vin, restant de leur déjeuner. Mais, j’étais loin d’avoir faim. J’aurais été bien en peine, je crois, s’il m’avait fallu avaler un morceau de pain ; je doute qu’il fût passé tant mon gosier était sec. Je les remerciai donc.

— Buvez donc un coup de vin, tonnerre ! Vous devez avoir soif depuis que vous fumez, insista l’un d’eux en me présentant le verre aux trois quarts plein.

J’acceptai.

Le gosier légèrement rafraîchi, je mis à profit la bonne disposition de mes gardiens pour les questionner à mon tour. J’étais curieux de connaître le résultat du stratagème des cartes commerciales.

Bonassement, je leur racontai la chose.

— Nous avons coupé en plein dans le panneau, me dit l’un de ceux qui avaient suivi cette piste. Jusqu’à Limeux nous avons suivi votre trace ; mais après... macache ! Plus rien... rien de rien.
— Tu oublies le vieux paysan que nous avons rencontré, lui fit remarquer celui qui l’avait accompagné dans ses recherches.
— Ah ! Oui, ce vieux kroumir ?... Bah ! Ce bonhomme-là et rien, c’est kif-kif.

Il fit une pause, aspira quelques bouffées de sa cigarette, puis reprit :

— Figurez-vous qu’on lui demande s’il a vu un homme comme ci, comme ça – votre signalement quoi. Il nous regarde en rigolant... l’air de se payer notre tête, parole d’honneur ; puis, nous baragouine qu’il a vu l’homme en question là-bas, là-bas, et il nous indiquait la route vers Abbeville. Or sachez que nous en venions. Vous voyez qu’il ne nous a pas été beaucoup utile ce lascar-là, pas vrai ? Un vieux fou, quoi !

Comme l’on s’en doute, je me gardai bien de leur dire que j’avais rencontré ce paysan et lui avais causé. La vieille branche de père éternel, fidèle à sa promesse, ne m’avait pas dénoncé ; bien plus, il les avait induits en erreur. Le brave homme.

— Ainsi, repris-je, puisque vous n’avez pas dépassé Limeux, vous n’avez pas dû trouver ma longue-vue ?
— Non ; pas encore. Mais nous la trouverons, ne vous épatez pas.
— Oui ; si personne ne la trouve avant nous, intervint en riant un des gendarmes.
— N’empêche que c’est moi qui vous ai vu le premier de tous que nous sommes ici, me dit un autre qui était arrivé depuis peu.
— Comment ça ? Lui demanda l’un de ses confrères.
— Ce matin, lorsqu’ils étaient chez Deneux en train de siroter leurs bistouilles.
— Il n’y avait encore rien de fait ? Lui demanda celui qui me tenait la main gauche.
— Pour sûr, pardienne !

Puis souriant largement il reprit :

— Bien plus... Nous les prenions pour des ambulants. Faut vous dire que c’est Nacavant qui nous avait soufflé ça dans l’oreille, en passant par la barrière ; et, comme il en vient souvent pour attendre le passage des fraudeurs qui vont à Fontaines, ma foi, ça nous a paru tout naturel...
— Puis, voilà-t-y pas qu’en rentrant à la boîte, on vient nous avertir qu’il y a un agent de police tué... Vous parlez d’une tête que nous avons faite, nous qui venions de passer à la gare il n’y avait pas un quart d’heure. Bon sang de bon sang ! Que je me disais. C’est-y possible... Puis vous savez le reste, quoi : télégraphe par-ci, téléphone par-là... toute la maistrance sens dessus dessous... En avons-nous bouffé des kilomètres depuis ce matin... Et la boue et la pluie, piste devant, piste derrière... Non, je le dis de franc coeur, encore un jour comme ça et je démissionne.

Lorsque ce « rouspéteur » eut fini de parler, j’allai alimenter la conversation afin de savoir la foi qu’il fallait accorder à la nouvelle de l’arrestation de mes camarades ; mais j’en fus empêché par l’arrivée de... de... devinez qui ? De Mas, Mas le mouchard, Mas la casserole, Mas le policier amateur.

Planté au milieu de la pièce, bas son masque de sportman, le regard puant de fausseté et de bêtise.

— Tu m’as pas reconnu sur l’automobile, hé ! hé ! hé ! Mais moi je t’ai bien reconnu , hé ! hé ! hé ! Me dit-il en riant.

Sur le coup, je reconnus le paquet de viande que j’avais rencontré sortant de la gare.

— Quoi ! Vous avez le front de vous glorifier de votre dénonciation ? Lui dis-je en le toisant avec mépris.
— Oui, je m’en glorifie, canaille !

Si j’avais eu les mains libres, nul doute que je lui eusse sauté dessus pour l’écraser comme une punaise ; mais j’étais enchaîné...

— Va-t-en fumier ! Lui criai-je en colère. Tu me donnes des nausées de dégoût, pourriture !...

J’étais tellement surexcité que les gendarmes le firent déguerpir en le bousculant un peu, de crainte que je cherchasse à lui sauter dessus.

— Calmez-vous, me dit un gendarme. Je suis de votre avis, moi. C’est un salopiot. Quand on est pas gendarme on s’occupe pas de ces histoires-là, pas vrai ?

Assurément, ce fier empoigneur ne pensait pas un mot de ce qu’il venait de me dire ; son langage n’était dû qu’a la crainte de me voir emballer.

Mon dénonciateur n’était pas plus tôt parti que ce fut le tour du patron de l’auberge à venir me dévisager.

— C’est bien lui, dit-il à l’un des gendarmes, tout en me regardant en riant.

Puis, s’adressant à moi :

— C’est bien vous qui m’avez payé les consommations avec une pièce en or de dix francs, n’est-ce pas ?

Je le fixai du regard sans lui répondre.

— Il voudrait bien que ces coups-là arrivent tous les jours, dit en riant le gendarme rouspéteur. Depuis ce matin en a-t-il encaissé des picaillons !... Dis, vieux brigand ! Essaye de dire le contraire, ajouta-t-il en faisant le simulacre de lui taper sur le ventre.
— Sûr que si les journées étaient toujours comme celle-là, je serais pas longtemps à me retirer des bistouilles, dit le gargotier en ricanant.

Et je pensai alors au mot de Montaigne ; ’’Le bonheur des uns n’est fait que du malheur des autres.’’

Soudain, comme des abeilles dérangées dans leur ruche, les badauds se bousculèrent en bourdonnant. Les abords de la porte vitrée, où les curieux se tenaient en observation pour me voir, s’éclairèrent peu à peu, à mesure que la foule se portait de l’autre coté de la voie.

C’était Pélissard qui arrivait.

— Bon, mes agneaux. Je vous y attendais à ce coup-là, dit Boule de Suif qui venait d’entrer, se traînant plus poussif que jamais, en se parlant à lui-même.
— Allez, ouste ! Là, vous autres, ajouta-t-il en s’adressant à ses hommes, profitons du mouvement. Établissez-moi un cordon devant cette porte, et ne les laissez plus approcher.

Puis, s’adressant à moi :

— Tenez, jeune homme. Regardez donc un peu la tête de votre ami. Et, du geste, il me désignait Pélissard, entouré par la foule.
— C’est un fou, je ne le connais pas. Vous avez fait une boulette.

Les gendarmes se clignèrent de l’oeil, les uns aux autres, comme pour se dire : « À d’autres ! ».

Boule de Suif, appelé par le capitaine, partit aussitôt sans souffler mot.

Le bouhaha causé par cette arrivée était assourdissant. Je profitai du moment de curiosité de chacun pour demander si Bour accompagnait réellement Pélissard.

— Combien y en a-t-il d’arrêtés ? Demandai-je à un gendarme.
— Un seul. Mais ce n’est qu’une question d’heures pour l’autre. On a cerné le bois dans lequel il s’est réfugié.

Le bois était si bien cerné que Bour réussit à en sortir et à cheminer jusqu’à Beauvais où il arriva deux jours après, les vêtements déchirés par les ronces et les épines des fourrés où il s’était tapi, et à moitié mort de faim.

Accomplir ce trajet sans prendre ni repos ni nourriture, on comprendra que ce fut un véritable tour de force. Dans cette ville, après s’être restauré, il alla s’acheter un chapeau mou ainsi qu’une blouse blanche, un balai en crin, et un broc à eau ; puis, muni de ce déguisement à la ménagère, il prit le train jusqu’à Creil, et de Creil à La Chapelle-Marcadet.

De là, il se rendit à mon domicile, rue Leibnitz où, malheureusement pour lui... et pour d’autres, une souricière était établie.

Grâce à la façon suspecte dont était rédigé le télégramme qu’il m’avait adressé d’Abbeville, et sur la réception duquel j’étais allé le rejoindre, le juge Hatté découvrit mon domicile trois jours après mon arrestation, et en avisa aussitôt la police parisienne.

Comme on le voit, en dépit de tous les coups d’encensoir que le médiocre Hamard[13] s’est fait adresser par la presse parisienne, l’arrestation de Bour n’est nullement son oeuvre. En cela il fut ce qu’il a toujours été et ce qu’il sera toujours : un valet, un médiocre valet.

— Ainsi nous ne sommes que deux ? Moi et ce monsieur que je ne connais pas, dis-je au gendarme qui ne tenait la main droite.
— Oui. Deux...
— Allons là, vous autres ! Préparez-vous. On va partir, dit Boule de Suif qui venait de prendre les ordres du capitaine. Ouvrez l’oeil, tonnerre ! Et le bon, hein ? Ajouta-t-il d’une voix poussive.

Aussitôt mes poignets se couvrirent de parures en acier dont la solidité dépassait de beaucoup l’élégance.

Quelques minutes après le train stoppa en gare et escorté par les gendarmes et suivi par la foule, j’allai prendre place dans un compartiment de deuxième classe. Les gendarmes se tinrent muets, mais la foule me conspua ferme : « Hue ! Hou ! À mort ! Canaille ! Bandit ! Assassin ! »

Lorsque le train se mit en marche, la clameur publique redoubla d’intensité. C’étaient les bistouilles qui commençaient de produire leur pernicieux effets. Vingt minutes après, nous arrivions en gare d’Abbeville.

Partis de Pont-Rémy à la pénombre crépusculaire, nous débarquâmes à Abbeville enveloppés par une nuit sombre, brumeuse.

Comme à Pont-Rémy la foule avait populairement envahi la gare et ses abords. Les quais étaient noirs de monde. En passant devant une haie de curieux, pour me rendre dans le bureau du chef de gare, les cris, les huées, les invectives partirent comme des projectiles trop longtemps maintenus et que soudain un ressort fait mouvoir. C’était à qui en disait le plus et crierait le plus fort. Quelle cacophonie, mes enfants !

— Depuis les fêtes de Courbet, dit un vieil employé de la Compagnie au moment où j’entrai dans le bureau du chef de gare, je n’ai jamais rien vu de pareil.
— Oui, mais l’attitude de la population n’était pas la même, lui dit un de ses collègues en branlant la tête.
— Tu parles ! S’exclama le vieux.

Et, tandis que je prenais place sur une chaise, tenu et entouré par les gendarmes, je pensais aux réflexions des deux employés, en comparant mes actes à ceux de Courbet.[14]

Pendant deux ans que dura la campagne de Chine (1883–1885), Courbet s’ingénia à faire tuer plusieurs milliers de pauvres bougres qui ne lui avaient rien fait ; peut-être en tua-t-il lui-même. Les actes de cruauté que commirent les troupes françaises lors de cette glorieuse expédition sont impossibles à décrire. Les femmes, les vieillards, les enfants furent impitoyablement passés au fil de l’épée ou mitraillés par les engins de guerre.

L’incendie réduisit plusieurs villes en un amas de cendres. Soldats et officiers, après s’être vautrés dans des orgies d’assassins en délire, emplirent leurs sacs et leurs valises d’or, d’argent et de pierres précieuses. Or les fêtes qui eurent lieu à Abbeville ne furent que l’apologie de ces actes ; de sorte que, lorsque le peuple criait « Vive Courbet ! Vive la France ! », cela voulait dire : vive le vol, vive le pillage, vive le viol, vive l’incendie, vive l’assassinat. C’est là, ce me semble, un raisonnement d’une logique indiscutable. D’autre part, en supposant que Courbet eût vécu plus longtemps et que, quelques mois après son retour de Chine, le peuple se fût révolté, il aurait tout aussi bien fait fusiller, sabrer et mitrailler les ouvriers français, tout comme il venait de le faire pour les ouvriers chinois. Le propre du militaire c’est de tuer, de tuer encore, de tuer toujours. Comme on le répète bien des fois, l’armée n’est autre chose que l’école du crime. À l’atelier on apprend l’ajustage, la serrurerie, la cordonnerie, la couture ; à l’usine, l’art de tisser, de fondre, de forger ; au chantier, à maçonner, à charpenter, à terrasser ; aux champs enfin, à labourer, semer, moissonner, récolter, vendanger : dans tous les lieux on apprend à travailler, à produire, à se rendre utile, mais à la caserne on apprend qu’à assassiner.

Ainsi, Courbet était un chef de brigands, d’assassins. Cela ne peut faire l’ombre d’un doute pour quiconque sait lire : les journaux de l’époque sont là pour confirmer mes dires. Cependant, en 1885, le peuple de France en général et notamment les Abbevillois s’époumonèrent à crier : « Vive Courbet ! Vive l’expédition de Chine ! »

Dix-huit ans plus tard, en 1903, trois révoltés vont faire l’assaut d’une propriété. Dérangés, ils se retirent. Deux chiens de garde au service du propriétaire courent à leur poursuite. Les ennemis se rencontrent, se battent et les révoltés tuent les agents. De nouveau poursuivis, deux sont arrêtés et sur leur passage, la foule de crier : « À mort ! À la guillotine !... »

Comment expliquer cet illogisme sinon par la misère, l’ignorance des pauvres et la férocité, l’égoïsme des riches : des crânes vides d’une part, des coeurs desséchés de l’autre. Et puis, faut-il le dire, ce jour-là l’effervescence de la foule avait une autre cause encore. Depuis huit heure du matin, heure à laquelle toute la population abbevilloise appris le drame, tout ce monde bistouillait à qui mieux mieux. Voici comment je me fais une idée de la chose.

Comme une traînée de poudre la nouvelle arrive : puis comme une tâche d’huile, elle s’étend, s’agrandit, s’éparpille. De ci de là des groupes se forment : on jase, on commente, on discute ; c’est la question du jour, le même mot est sur toutes les lèvres : le crime de Pont-Rémy. En parlant, on attrape soif : on boit donc...

À 10 heures une fausse nouvelle annonce notre arrestation. Quelle joie ! C’est du délire : on va pouvoir regarder l’assassin. Et aussitôt, Paul de quitter l’usine, Pierre l’atelier...

— On les mènera en voiture, par la route, dit Pierre.
— Non, répond un autre. On les conduira en chemin de fer.

Et, partagée entre ces deux opinions, la foule se sépare en deux parties. L’une va aux abords de la gare ; l’autre, aux confins d’Abbeville, sur la route, à portée d’un mastroquet.

Pendant l’attente les langues vont leur train, les gosiers se sèchent : on boit encore...

À midi, un bicycliste crotté jusqu’aux oreilles arrive par la route, et annonce la nouvelle de mon arrestation.

— C’est-y vrai, cette fois ? Demande un incrédule.
— Si c’est vrai ! Je l’ai vu, vu comme je vous vois.
— Oh ! Alors ! Il va bientôt arriver.

Et tous en choeur de répéter :

— Il va bientôt arriver.
— Dis donc françois ? Si qu’on s’enfilerait encore une bistouille en attendant... j’ai soif, moi ; et toi ?
— J’allais te le dire, mon vieux !

Et tous deux, bras dessus bras dessous, s’en vont bistouiller. Presque tous les imitent. Les cabarets s’emplissent.

Un moment après, une femme entre, deux gosses pendus à son tablier.

— Ben ! François ! T’as pas honte de boire ton argent. Qu’est-ce qu’on mangera...

L’ouvrier déjà allumé, titubant presque :

— Viens donc trinquer avec nous, hé ! Vieille garce !

Soumise, contente même, la garce, les narines dilatées par les puantes évaporations des alcools, entre, se fait servir et, d’un trait avale le poison...

Dix minutes ensuite, les deux gosses pressés par un même besoin :

— M’man ! J’ai faim, implorent-ils à l’unisson.
— Taisez-vous, nom de Dieu ! On mange pas à toutes les heures, peut-être. On est pas des ministres, quoi ! Du pain ? Vous en aurez ce soir.

Oui, ce soir... s’il reste de l’argent. Puis, plus douce, les embrassant tous deux :

— Allez vous amuser avec les autres, allez.

Aussitôt, légers comme deux moineaux à qui on ouvre la cage, les voilà qui partent, rapides, se frayant un passage à travers la forêt de jambes des consommateurs, allant passer l’après-midi à se rouler dans la boue de la rue ou à s’ébattre dans l’herbe des fortifs, le ventre creux, jouant, riant, se culbutant, s’égratignant parfois avec de pauvres gosses aussi malheureux qu’eux.

Pendant ce temps on bavarde ferme à l’estaminet.

— Comment qu’il a tué ? Demande l’un.
— Avec un poignard, lui répond son voisin.
— Non ; c’est pas vrai, s’écrie un autre, attablé plus loin, qui a entendu le propos. C’est avec un revolver.
— T’en est sûr ?... D’abord qui te l’a dit, à toi ; l’as-tu vu ? Réplique le buveur contredit.

Et, lancée sur ce terrain la discussion continue en disputes pour des riens.

Au fond du café, à une autre table, autre conversation.

— Pruvost, c’était une sale vache qui nous passait à tabac comme un chien ; un salaud, une brute, quoi ! Mais c’est malheureux pour sa femme et ses gosses, dit un Parisien, échoué et marié à Abbeville.
— Pas tant malheureux que ça puisqu’on va leur-z-y faire une pension, lui répartit son voisin d’en face. Tiens... te rappelles-tu de notre copain le grand Charlot qui est sauté dans le coup de grisou, dans la mine, là-bas, dans le Pas-de-Calais ? Eh bien qu’est-ce qu’on leur-z-y a donné à sa femme et à ses cinq gosses ?...
— De la merde... rien. Et c’est bien ce qui me fait ressauter, nom de Dieu ! Faut être de la police pour qu’on paye vot’cadavre... Mais d’abord, qu’est-ce qui t’as dit ça à toi, qu’on leur ferait une pension ?
— Paraît que c’est Bignon qui l’a promis.
— Bignon ? Bignon ?... Y me fait tartir vot’ Bignon. Encore un joli coco que vous avez là comme maire. Ah ben ! Mon salaud ! Si sa femme elle attend après son argent, elle et ses gosses auront le temps de crever d’organe. — Mais c’est pas de son argent qu’on te dit. C’est le conseil municipal qui va voter la somme.
— Fallait t’expliquer, fourneau !

Lentement, comme à regret, cinq heures sonnent à la pendule de l’auberge. Au dernier coup de timbre, un ouvrier à moitié gris entre en criant :

— Le v’là ! Le v’là !

Immédiatement, en désordre, les tables se vident et tous d’accourir sur la route, se heurtant, se bousculant pour sortir plus tôt.

Fausse nouvelle ! C’est un cultivateur en voiture qui vient de Pont-Rémy. Lorsqu’il est à cent mètres, n’apercevant ni gendarme ni prisonnier :

— Qu’est-ce que tu nous racontes là ? Espèce d’espèce ! Crie-t-on de toutes parts au porteur de la nouvelle.

Lui de se tenir coi...

Arrivé devant l’auberge, le cultivateur arrête un instant son cheval, puis s’adressant à ceux qu’il connaît :

— À cette heure, il y en a deux d’arrêtés.
— Va-t-on bientôt les emmener ? Lui demande-t-on de part et d’autre.
— Dans une heure, à ce que m’a dit un gendarme.

Et de bouche en bouche on se répète : « Un gendarme a dit dans une heure. » « Bon ! Ajoute-t-on, attendons. » Puis comme des moutons, tous rentrent, reprennent leur place et les uns sur la table, les autres sur les verres vides, en cognant :

— Hola ! Docheux ! Apporte encore une bistouille...

Même scène aux abords de la gare. On bistouillait... on bistouillait...

Le soir, à la nuit, ceux de la route, de la ville... d’un peu partout, prévenus de mon arrivée en chemin de fer, vinrent aussitôt grandir le nombre de ceux qui étaient à la gare. Plus tard, après la sortie des usines et des ateliers, tous ceux qui étaient demeurés à leur ouvrage vinrent à leur tour grossir le flot populaire. Et, avec une patience de hanneton, tout ce monde attendit notre conduite à la prison qui n’eut lieu qu’à neuf heures et demie.

Pendant cette attente on bistouillait encore... on bistouillait toujours. Les verres se vidaient, les têtes s’échauffaient, la raison fuyait... les mastroquets et l’État s’enrichissaient et enfin de temps en temps, comme une machine trop pleine de vapeur qui ouvre sa soupape de sûreté, la foule criait : « À mort ! À la guillotine !... »

Tout en réfléchissant au contraste des réceptions et à leurs causes, je roulai une cigarette, puis voyant que Pélissard ne fumait pas :

— Désirez-vous faire comme moi ? Lui dis-je.
— Volontiers, me répondit-il en prenant le tabac que je lui offrais.

Au moment où il me le redonnait la porte s’ouvrit toute grande pour laisser passage à un petit homme. C’était M. le substitut du procureur de la République !

Il vint droit dans ma direction, se posa devant moi, me regarda insolemment, le chapeau sur la tête, la main passé dans sa pelisse, la tête de trois quarts dans une attitude napoléonienne, et, comme je demeurai couvert :

— On se découvre devant moi, me dit-il avec emphase.

Je le toisai avec mépris, puis haussant les épaules :

— Moi, je ne me découvre pas.
— Insolent.
— Moins que vous.

Il se dressa de toute sa hauteur, c’est-à-dire de quelques centimètres, et déchargea sur moi un regard foudroyant capable d’assommer un mammouth ; mais il dut me manquer car je ne bronchai pas.

Il partit.

Si cela ne fait pas pitié ! « On se découvre devant moi ! » ’’Pécaïre !’’

La plupart du temps, c’est né là-bas, bien loin, au fin fond de la campagne. Papa et maman se sont saignés jusqu’à la dernière goutte en l’envoyant faire son droit dans quelque faculté, pour que leur « petiot » soit un jour un monsieur. À défaut d’intelligence, c’est opiniâtre, ça réussit à décrocher ses inscriptions ! Pour le diplôme.

Un beau jour, le plus beau de leur vie puisqu’il est le résultat de tous leurs sacrifices, les pauvres vieux reçoivent un numéro de ’’l’Officiel’’ où le nom de leur petiot, souligné et encadré à grand renfort de traits de crayon bleu et rouge, est écrit en toutes lettres dans la colonne réservée aux mouvements judiciaires.

Victoire ! Grâce au système hydraulique, à un coup de piston, leur fils est nommé substitut dans quelque parquet de troisième classe. Enfin ! Leur plus fervent désir se trouve réalisé : leur rejeton est un monsieur.

Oui, un monsieur ; mais un monsieur plus malheureux que bien des ouvriers et des paysans.

Ça plaide pour le riche, ça requit contre le pauvre ; ça peuple les prisons et les bagnes et ça espère faire couper des têtes ; et comme prix de cette sale besogne ça reçoit un os à ronger : quelques centaines de francs ; mais c’est un monsieur.

Lorsque ceux qu’il défend de son verbe font une fête, donnent une soirée, il reçoit une carte d’invitation. Comment donc, un si bon serviteur ! Mais il ne peut s’y rendre faute d’une chemise, d’un chapeau ou d’un pardessus : il est de ceux qui portent une pelisse mais n’ont point de chaussettes ; n’importe, c’est un monsieur.

Mais le pire, c’est qu’à force de l’entendre dire, il finit par le croire : il le pose à l’homme supérieur. Il est tellement infatué de cette idée, tellement accoutumé à trouver de la résignation et de la platitude chez ses victimes que, le jour où il rencontre un homme qui lui résiste, il l’appelle « insolent » !

Pauvre diable, va !

Canache, député et Me Ternois, avocat, qui se trouvaient justement de passage à la gare, venant d’Amiens d’où ils venaient d’assister à la session du conseil général dont ils font partie, étaient présents à cette scène.

Ils échangèrent un sourire. Curieux comme tous ceux de sa profession, l’avocat demanda à l’un des gendarmes qui tenaient Pélissard si nous avions avoué.

Mon camarade qui entendit le propos :

— Je ne peux pas avouer, lui dit-il, puisque ce n’est pas moi. Je ne connais même pas ce monsieur, ajouta-t-il en me désignant de la main.
— Suffit, suffit, s’écria le brigadier de gendarmerie chef de l’escorte. On ne vous demande pas si vous connaissez quelqu’un ou non. Fumez, mais ne parlez pas de ça.

Puis s’adressant à Me Ternois :

— Pas de blague ! Hein ? Faut pas qu’ils se parlent sans quoi ils s’entendraient comme deux maquignons en foire, lui dit-il en riant. Tenez... adressez-vous à celui-ci, ajouta-t-il en me montrant du doigt ; il vous répondra, allez ! Depuis ce matin, ma parole d’honneur, c’est pire qu’un moulin à paroles. Il vous en raconte de dures, c’est un anarchiste.

Puis après une pause :

— Vous vous entendrez tous les deux.

Me Ternois représente le parti avancé à Abbeville. Excellent coeur, très serviable, il y est très populaire. La plupart des ouvriers à qui vous vous adresseriez vous répondraient, avec conviction : « C’est un bon s’ti-là ! Les riches n’ont qu’à se bien tenir. C’est un révolutionnaire. »

En réalité, riche lui-même, Me Ternois n’inquiète pas beaucoup les classes possédantes. C’est un radical-socialiste, fortement mitigé de deschanelisme[15] : pas de révolution. Tout par le système des sociétés mutuelles. De la patience, de la résignation ; mais point de révolte. Tel est, en substance, le programme politique de ce soi-disant Marat picard. Cette idée du peuple à son égard explique suffisamment les dernières paroles du brigadier : « Vous vous entendrez tous les deux. »

En effet, il ne croyait peut-être pas si bien dire. Nous nous entendîmes si bien qu’il fut nommé d’office pour m’assister à l’instruction : mission qu’il remplit avec beaucoup de talent, de dévouement et d’amabilité.

D’autre part, le brigadier n’était pas loin de la vérité en me comparant à un moulin à paroles pour donner à entendre que je parlais beaucoup. Durant toute l’après-midi j’avais été d’une loquacité extrême. Je subissais une de ces crises où l’homme qui a été obligé d’user de ruses, de porter un masque pendant plusieurs années de sa vie pour se révolter, éprouve le besoin d’exprimer ses colères, de justifier ses révoltes, en se montrant sous son véritable jour. Cependant, j’étais exténué, au trois quarts mort de fatigue, eh bien, je ne la sentais pas. Je parlais... je parlais.

Il en fut de même pendant tout le temps que je demeurai dans le bureau du chef de gare. Je répondis aux questions qui m’étaient posées avec une facilité d’élocution que je ne me connaissais pas.

Pour la dixième fois de la journée, au moins, j’expliquai la cause déterminante de mon acte à Pont-Rémy.

— Tiens ! M’interrompit l’avocat, j’ai déjà entendu soutenir cette théorie en cour d’assises : un nommé Duval,[16] si j’ai bonne mémoire, ajouta-t-il après quelques secondes de réflexion.
— Mais, puisque vous veniez de commettre un vol, me dit le député, il était tout naturel que les agents vous arrêtassent.
— Le naturel n’a rien à faire dans la question, lui dis-je. Dites plutôt leur avantage.
— Ils ont obéi à la loi.
— D’accord ; mais pour eux la loi est un avantage.
— Non ; c’est un devoir ; devoir pour tous les citoyens, du reste.
— Des mots que cela !
— Comment ! des mots ?
— Oui... des mots... des mots pleins de sophisme, ajoutai-je en haussant les épaules. Si les animaux avaient la parole, nous entendrions l’âne parler paille, le cheval avoine, le porc pomme de terre au même titre, pour la même raison, pour mieux dire, que le militaire parle consigne pour tuer, le prêtre religion pour tromper, le geôlier règlement pour torturer, le policer et le magistrat loi : l’un pour arrêter, l’autre pour condamner. Et les uns et les autres ils en vivent, ils s’en repaissent. Le rentier, le propriétaire, le commerçant, l’industriel, tout capitaliste enfin parlent aussi loi, pour voler. Que cette poignée de fripons aiment, chérissent la loi ; qu’ils s’en gargarisent la bouche avec emphase et béatitude, cela s’explique, cela est dans l’ordre de votre société pourrie, puisque la loi est faite par eux et pour eux. Elle est le râtelier des uns et le bouclier des autres.
— Erreur ! M’interrompit M. Canache. L’égalité sert de principe à la loi. Qu’un riche vienne à commettre un délit, un crime ? Il sera tout aussi bien puni qu’un pauvre...
— La bonne blague ! « Qu’un riche vienne à commettre un délit. » Mais, monsieur, lui répondis-je, les riches n’ont pas à commettre de délits, de crimes, puisqu’ils volent, qu’ils tuent avec l’appui des lois, légalement. Ils ne cambriolent pas, eux, ils commercent, ils agiotent ; ils n’ont pas à défendre leur liberté contre l’agression d’agents du pouvoir, puisqu’ils sont le pouvoir et que leurs valets les protègent au lieu de les attaquer. Ils ne tuent pas deux agents de police, ils exterminent patriotiquement des milliers de prolétaires. La loi n’atteint donc pas le riche, sa fortune la domine. Être riche, c’est être honnête...
— Il est vrai que les riches n’ont pas grand mérite à être vertueux... dit Me Ternois.
— Vous dites que la loi a pour principe l’égalité ! Repris-je en m’adressant au député. Mais, monsieur, les faits sont là pour démentir votre assertion. Exemple : un escroc ganté et en haut-de-forme, un financier pour l’appeler par son nom, ruine mille pères de famille en les détroussant de leurs modestes économies. Mais malin, et surtout ne l’oublions pas ! Honnête : au lieu de faire banqueroute, il liquide dans les formes prévues par la loi et empoche un million. C’est un honnête homme. Un pauvre bougre qui, poussé par le besoin, commet un acte de révolte, en cambriolant dix francs à un riche, avec les circonstances aggravantes, est condamné aux travaux forcés, au bagne. C’est un bandit. À l’un les plaisirs, la richesse et le pouvoir. À l’autre la souffrance, la misère et l’infamie. Bien plus. L’honnête homme peut-être nommé juré et envoyer au bagne le bandit. Quelle belle justice ! Ô égalité des égalités !
— Mais voyons ; il faut des lois pourtant, m’interrompit M. Callet qui n’avait encore rien dit jusque là. Sans lois il n’y a pas de société possible.
— Oui ! Une société comme la vôtre composée de coquins et d’imbéciles : je suis de votre avis. Comme je viens de vous le dire, je comprends que les uns aient besoin de la loi pour opprimer les autres. La loi est leur sauvegarde. Mais pour moi qui ne suis ni maître ni valet, ni fripon ni dupe, mais un révolté qui sait voir clair dans les ténébreux rouages de votre société, pour moi, dis-je, la loi n’est qu’une peste, qu’un choléra ; et bien loin de la respecter, je la combats comme l’on combat la peste, comme l’on combat le choléra : par tous les moyens, même les plus violents.
— Malheureusement, c’est ce que vous avez fait, me dit M. Callet en se frisant les moustaches... Je dis malheureusement pour vos victimes, reprit-il aussitôt en scandant sur chaque mot et en accompagnant sa phrase d’un battement de mesure avec son doigt, comme un chef d’orchestre en pénurie de baguette.
— Ceux que vous appelez mes victimes n’avaient qu’à ne pas venir m’attaquer. Défenseurs de la propriété, chiens de garde des riches, ils sont venus après mes trousses et pour me défendre il m’a fallu les tuer. Tant pis pour eux. Ce sont des imbéciles.

Un « Ho ! » d’indignation s’échappa de la plupart de ces honnêtes lèvres comme pour dire : « Quel monstre ! »

— Dites des héros, me répliqua le député. Arrêter un homme de votre acabit, ce n’est pas de l’imbécillité, mais de l’héroïsme.
— Dites plutôt de l’asinisme.
— Comment ?
— De l’a-si-ni-sme, répétai-je en appuyant sur chaque syllabe.

Ma cigarette s’étant éteinte, je me levai et allai vers Me Ternois le prier de me donner du feu. Puis, après l’avoir rallumée, je regagnai ma place et repris :

— Ce néologisme métaphorique à l’air de vous surprendre, dirait-on ?
— En effet : je ne crois pas que ce mot soit français, me dit l’avocat en souriant.
— Grammaticalement, peut-être ; mais psychologiquement, je vous le garantis conforme à l’esprit français. En voici l’explication, du reste. Dans la contrée qui m’a vu naître, en Provence, pendant les fêtes que l’on organise dans les bourgs, villages, hameaux, voire encore dans les faubourgs des grandes villes, les habitants ont coutume de se livrer à une sorte de jeu appelé course aux ânes. Vous savez tous comme moi, je suppose, ce qu’est une course de ce genre ? (Tout le monde inclina la tête en signe d’affirmation) Il est donc inutile que je m’étende à ce sujet. Je passe à ma comparaison. Je ne sais si les ânes de vos régions – en supposant qu’il y en ait – sont aussi récalcitrants que ceux de Provence, mais, ’’bagasse’’ ! Je vous prie de croire que ces derniers montrent parfois peu de bonne volonté pour concourir à ce jeu. Que voulez-vous ? Chacun son goût : ils ne sont pas sportmen, ils préfèrent tondre les prés. Aussi, connaissant leur passion, a-t-on imaginé un excellent moyen pour leur faire faire de gré ce qu’il eût été impossible de leur faire exécuter de force. Lorsqu’il y a course, le gamin ou le jeune homme qui monte l’âne se munit d’un assez long bâton au bout duquel est attaché une ficelle dont l’extrémité est garnie d’une grosse carotte ou d’une poignée d’herbe. Vous voyez la chose d’ici. Au signal de départ le jockey tend son appât devant le nez du têtu animal, et aussitôt, rapide comme une flèche, maître Aliboron de courir... de courir... comme il n’a jamais couru, dans l’espoir d’attraper la carotte ou la botte d’herbe... Eh bien, tous les serviteurs des bourgeois, repris-je après avoir aspiré quelques bouffées de ma cigarette, agissent pareillement à cet âne. Les maîtres sont leur jockeys et la retraite qu’ils leur promettent leur tient lieu d’appât, de carotte, de botte d’herbes. C’est en faisant miroiter à leurs yeux l’espoir d’une retraite, dont les huit dixièmes ne jouissent pas ou presque pas, que les pauvres se font les bourreaux des pauvres en devenant les valets des riches.
— Vous parlez d’héroïsme bien mal à propos, dis-je, en m’adressant directement à M. Canache. Que dit-on lorsqu’il arrive qu’un âne se casse une patte en courant, ou crève d’insolation ? Crie-t-on à l’héroïsme pour cela ? Pas que je sache. En tout cas, avouez que ce serait risible ; et ce ne l’est pas moins pour moi de vous l’entendre dire pour deux de vos larbins qui ont trouvé la mort dans leur course à la retraite...

Je fus interrompu par l’arrivée du capitaine de gendarmerie. Avec son corset à la Saumuroise on aurait dit un 8 ; mais un 8 avec des bottes, s’entend.

Oh ! Ces bottes...! Rien que d’y penser mes narines en frémissent...

— Ainsi, vous ne manifestez aucun regret ? Me demandai M. Challet lorsque mon compagnon, quatre gendarmes et leur chef furent sortis.
— Pas le moindre. D’ailleurs pourquoi me repentirais-je ?
— Vous avez tué...
— La plaisante raison ! L’interrompis-je en haussant les épaules. Et si je ne m’étais pas défendu, m’auraient-ils épargné, eux ? C’est la lutte pour la vie, que diable. Je vous le répète pour la centième fois, pourquoi m’ont-ils agressé...
— Mais tenez, repris-je après une courte pause. Pour résumer la question je vais me servir d’un exemple en vous comparant un homme et une puce...

Le nom de la bestiole fut à peine prononcé que ce fut un éclat de rire général.

— Il n’y a pas de quoi rire, leur dis-je en manière de parenthèse, pour la nature une puce a la même valeur qu’un homme.
— Positivement, appuya l’avocat.
— Supposons un instant, repris-je sitôt que les ris se furent calmés et en m’adressant à mon interlocuteur, qu’une puce vienne se poser sur une partie de votre corps pour y satisfaire ses besoins, c’est-à-dire s’y abreuver de quelques globules de votre sang. La laisseriez-vous accomplir sa fonction ? Dites...
— Non, certes ! Me répondit le commissaire d’administration, en souriant.
— Vous la tueriez donc ?
— Sans aucun doute.
— Parfait !... Et...
— Et vous ? La laisseriez-vous satisfaire son appétit ? M’interrompit M. Canache.
— Pas le moins du monde. Je tuerais la puce, comme j’ai tué les agents. Car...
— Vous plaisantez, m’interrompit M. Challet. De tuer une puce à tuer un homme, il y a loin...
— Pour moi, il n’y a nulle différence lorsque l’homme me tient le même langage que la puce. Pour que je vive, il me faut laisser boire une infime partie de ton sang, me dit l’insecte. Et, l’homme tout pareillement de me dire : pour que je mange, il faut te laisser arrêter. Pour que je vive, il faut que je te confisque ta liberté. Or vous trouvez tout simple, tout naturel que je tue l’insecte qui, en fait, ne me cause qu’un préjudice insignifiant, et vous criez au crime parce que j’ai tué deux hommes qui voulaient me ravir la liberté ! La vie ! Cependant, en continuant de développer la logique de ce simple raisonnement, il en résulte que la puce ne saurait faire autre chose que de sucer du sang. C’est là la fonction que la nature lui a désignée et à laquelle elle ne peut se soustraire sous peine de mort. Mais l’homme est-il né pour arrêter l’homme ? Est-ce la fonction naturelle de l’homme que d’opprimer l’homme ? Qui oserait répondre : oui ? La nature nous crée tous égaux, avec des goûts, des caractères, des besoins divers, j’en conviens ; mais avec les mêmes droits. J’en conclus donc que tout opprimé a le droit de tuer son oppresseur. C’est ce que j’ai fait.
— Quelle morale ! S’exclama le député.
— C’est du propre ! Appuya un gendarme.
— Ah ça ! Ne dirait-on pas que vous êtes des anges ! M’écriai-je, en me croisant les bras sur la poitrine. De la morale ? Mais ma morale – si morale il y a – n’est pas sale, hypocrite et féroce comme la vôtre. Je ne connais pas de morale plus férocement égoïste que celle qui a pour devise cette maxime infâme : « Chacun pour soi ; chacun chez soi » ; de plus cruelle que celle qui prescrit aux hommes de s’entre-dévorer comme des requins enfermés dans un bac. Voilà des honnêtes gens qui versent des larmes de crocodiles parce que j’ai tué deux de leurs collègues (de la main, je désignai les gendarmes), alors que chez eux, du simple gendarme au colonel, tous ne rêvent que guerres, batailles, carnage, épidémies, en souhaitant des « trouées » dans leurs rangs, pour prendre la place des morts, pour arriver.
— Faudrait peut-être vous décorer parce que vous avez tué les agents, insinua malicieusement un gendarme que mes paroles semblaient avoir visé.
— Alors, c’est vous qui êtes l’honnête homme ? Me riposta un autre.
— Merci. Je ne veux ni du mot ni du chiffon. Les oripeaux, seraient-ils concrets, seraient-ils abstraits, m’ont toujours dégoûté, répondis-je en regardant l’avocat et le député, car mes gardiens ne m’auraient sûrement pas compris.
— C’est égal ! Heureusement qu’il n’y a pas beaucoup d’hommes de votre espèce, me dit le brigadier avec mépris.
— Malheureux ! Que dites-vous là, m’écriai-je ironiquement. Vous rendez-vous compte de la portée de vos paroles ? Ne savez-vous pas que vous faites appel à la famine, pour vous, en disant cela ? Vous tous, gendarmes, avocats, législateurs, gardiens de prison, policiers, magistrats, huissiers, etc. ; vous tous, que je classe parmi les « stercoraires », insectes parasites dont l’asticot est un représentant du genre ; vous tous qui ne pouvez subsister que dans une société où les délits, les crimes sont fatals, oubliez-vous que sans des bandits comme moi, les honnêtes gens comme vous ne pourraient vivre ? Quelle calamité pour vous, ô honnêtes gens ! Si dans une nuit tous ceux que vous appelez malfaiteurs vous faisaient la blague de devenir honnêtes. Quel affreux réveil ! Que de cris, que de lamentations : « Adieu ma retraite, adieu mes appointements, adieu ma médaille », diraient les uns. « Adieu ma clientèle, adieu mes honoraires » diraient les autres. Ce serait pire, ma foi, que la disparition des sardines sur les côtes de Bretagne...
— Paradoxe ! Murmura le député.
— Votre exagération est cause de votre erreur, me dit l’avocat. Si nous sommes juges, si nous sommes avocats, si nous sommes gendarmes, c’est parce qu’il y a des malfaiteurs ; mais si les malfaiteurs venaient à disparaître, nous ne nous récrierions pas pour cela ; nous en serions, au contraire, très satisfaits. Nous ne souhaitons que cela, d’ailleurs...
— C’est à quoi tendent tous nos efforts, approuva le député.
— Vraiment ! M’écriai-je. Vous m’étonnez beaucoup, car il ne tient qu’à vous de les voir couronnés de succès.
— Et comment ? Demanda M. Canache.
— Mais c’est bien simple ; en supprimant la cause de ces crimes, de ces délits ; la propriété privée. Quels sont les délinquants, les malfaiteurs ? Ceux qui ne possèdent rien. Quels sont les plaignants, les honnêtes gens ? Ceux qui possèdent tout. Supposez un banquet de dix hommes où deux d’entre eux s’accaparent toutes les victuailles, il est certain que les huit autres, poussés par la faim, par le plus pressant des besoins, feront la guerre aux deux voleurs pour avoir leur part de nourriture. Il en est de même pour le banquet de la vie où les uns ont tout et les autres rien. Il est donc fatal, inévitable, que les expropriés fassent la guerre aux propriétaires. Que ceux qui possèdent renoncent à leurs propriétés qui, en vérité, ne sont que le fruit du vol, de l’usurpation, et la guerre sociale disparaîtra, comme s’éteint une lampe faute d’huile.[17]
— Oui, j’entends. Vous êtes communiste. « Tout à tous. Un pour tous, tous pour un. Produire selon ses forces, consommer selon ses besoins... » Je connais ça aussi bien que vous, allez, me dit le député.
— Je n’en doute pas...
— Mais le communisme est impossible. C’est une utopie, reprit-il. De tout temps, à toutes les époques, il y a eu des rêveurs, des utopistes. C’est Platon, Fénelon, l’abbé de Saint-Pierre ; plus récemment Babeuf, Fourier, Cabet et tant d’autres dont les noms m’échappent. Mais ce sont là des rêvasseries, des théories imaginaires dont la réalisation n’est pas possible... Je ne veux pas dire pour cela que tout soit pour le mieux, non, des réformes s’imposent ; mais de là à supprimer la propriété, il y a loin. La propriété est la pierre angulaire sans laquelle nulle société ne saurait subsister : elle est donc inexpugnable, pour me servir de cette expression.
— Je m’aperçois que vous avez une grande confiance dans l’existence de votre société. Je vous avoue que je suis loin de partager vos vues. Selon moi, non seulement le communisme est réalisable, mais encore son avènement est inéluctable. Vous avez beau réglementer ceci, décréter cela, empoisonner les uns, couper la tête aux autres, opposer toutes sortes d’obstacles à la marche des idées nouvelles, vous ne les empêcherez ni de germer, ni de se manifester. On ne peut pas plus entraver la marche du progrès qu’il ne serait possible d’arrêter la rotation de la terre ou de paralyser la gravitation des astres.[18]
— Or ce qui est vrai pour l’évolution des choses ne l’est pas moins pour l’évolution des idées. Loin d’offrir la sécurité que vous lui prêtez, votre société est chancelante, agonisante. Elle ne saurait résister au premier choc. Vous ressemblez à ces aéronautes qui prêts à sombrer en pleine mer lâchent de temps en temps quelques sacs de lest. Votre lest à vous, bourgeois, ce sont les fallacieuses promesses que vous débitez à vos victimes : réformes, projets de loi, améliorations de ci, amélioration de là. Mais tout lasse, même les promesses ; tout arrive, même les révolutions. Le peuple s’instruit tout les jours ; un moment viendra où fatigué d’être trompé, dupé, volé, il voudra gérer ses affaires lui même, et vous dira comme la chanson :
<em>"Mais mon colon je crois que t’es de Marseille
il ne faut plus nous la faire à l’oseille."</em>
— Ce jour-là est-il proche, est-il loin ? Je ne sais, et ne m’en soucie guère : j’ai fait ma révolution. Mais quoi que vous fassiez pour retarder son avènement, vous ne sauriez y résister. Votre société est condamnée à mort. Les vices sont ses propres bourreaux.
— Ainsi en cambriolant, vous prétendez faire oeuvre de révolutionnaire ? Me demanda Me Ternois.
— Parfaitement.

Il réfléchit quelques secondes, puis :

— Au fait, d’après vos théories cela se peut soutenir, reprit-il en souriant. Mais il n’en est pas de même autre part où je vous trouve en contradiction flagrante avec ce que vous avez dit il y a quelques instants – vous savez, je les connais un peu ces théories...
— À quel sujet ? Dites...
— Vous êtes cambrioleur et en cambriolant vous vous révoltez, fort bien. Mais oubliez-vous qu’un cambrioleur ne travaille pas, et que, par conséquence logique, c’est un parasite comme le bourgeois puisque comme lui il consomme sans produire. Hein ? Que répondez-vous à cela ?
— Ce que j’ai déjà répondu à bon nombre d’anarchistes qui m’ont posé la même question...
— Ah !... même des anarchistes ? Tiens ! Tiens !... Ainsi vous voyez que je connais ces théories... Mais, excusez-moi de vous avoir interrompu. Continuez, je vous prie, je suis impatient de vous entendre, me dit-il, moitié aimable moitié ironique.
— Bourgeois et cambrioleurs consomment sans produire ? C’est vrai ; mais le tout est de savoir distinguer comment et sur qui chacun d’eux consomment. Le bourgeois consomme en dévalisant le travail, c’est-à-dire les ouvriers, alors que le cambrioleur consomme en livrant des assauts au capital, c’est-à-dire au bourgeois. Le premier vole des millions, au coin du feu, avec l’appui et la protection des gendarmes ; l’autre se révolte contre les lois en entreprises périlleuses, demeure pauvre, et va crever au bagne ou sur un échafaud. Il n’y a donc nulle parité entre eux. Autre objection. Bourgeois et cambrioleurs sont deux parasites parce qu’ils ne produisent pas. C’est encore vrai ; mais là encore faut-il savoir distinguer. Le bourgeois est un parasite conservateur ; tous ses soins, ses désirs, ses aspirations tendent à un même but : la conservation de l’édifice social qui le fait vivre ; alors que le cambrioleur est un parasite démolisseur. Il ne s’adapte pas à la société ; il vit sur son balcon et ne descend dans son sein que pour y livrer des assauts ; il ne se fait pas le complice et la dupe du parasite conservateur en allant passer ses journées à l’usine ou à l’atelier, comme le fait l’ouvrier, en consolidant avec ses bras ce que son cerveau voudrait détruire ; il ne coopère, n’aide d’aucune façon au fonctionnement de la machine sociale, au contraire, à chacun de ses coups il ronge, sape, détruit quelques-uns de ces engrenages. Son rôle n’est pas de construire dans ce milieu gangrené, mais de démolir. Il ne travaille pas pour le compte et le profit de M. Fripon ou de Mme Fripouille, mais pour lui et pour l’avènement d’un monde meilleur.
— Démolir... démolir ; voilà qui est bientôt dit, ma foi ; mais il s’agit de reconstruire. Et quelle société peut-on construire avec des hommes comme vous... des démolisseurs ! Me dit le député.
— Les malfaiteurs, les bandits, les démolisseurs comme moi, monsieur, lui répondis-je avec hauteur, sont loin d’être des ineptes ; croyez-moi. Aujourd’hui, j’use de tout les moyens pour démolir l’édifice social parce qu’il pue avec ses chancres et ses immondices, qu’il indigne avec ses injustices et ses cruautés ; mais vienne un monde nouveau conforme à mes idées et demain, dirigeant mon savoir, mon intelligence, mon talent vers la construction du nouvel état de chose, je mettrai autant d’ardeur à bâtir que ce que j’en met aujourd’hui à démolir. — J’ai une nouvelle objection à vous faire, me dit l’avocat toujours souriant. Vous venez de dire que vous usiez de tous les moyens. Ainsi la prostitution ?...
— Oui, en effet ; votre objection n’est pas dénuée de fondement. « Tous les moyens me sont bons » est une phrase, qui prise à la lettre, serait indigne par ses résultats ; car, par tous les moyens on peut entendre la tromperie, la délation, la trahison et dans un autre ordre d’idées l’escroquerie (?), la prostitution, etc. Aussi, afin qu’il n’y ait par d’équivoques je dirais : j’use de tous les moyens ne répugnant pas à mon caractère, à mes goûts. Or mon caractère est droit et mes goûts sont d’aimer tout ce qui est beau, tout ce qui est juste ; de sorte que je réprouve aussi bien la tromperie, la délation, la trahison et l’escroquerie que la prostitution ; car, loin d’être juste, d’être belle, la prostitution est sale, hideuse : c’est un champignon né sur le fumier de votre société.

À ces mots la discussion prit fin. La porte s’ouvrit et le capitaine de gendarmerie vint commander à ses sous-ordres de m’emmener. Il marcha en tête. Nous n’allâmes pas bien loin, à quelques pas de là, dans le bureau de M. Challet, je crois. C’était pour me faire subir le premier interrogatoire. Là se trouvait réunis une bande d’individus à mines sinistres et suspectes. De prime abord, je fus peu rassuré. Oubliant que j’avais été fouillé et que tout ce que je possédais m’avais été saisi, d’instinct, je portais mes mains aux poches. À voire l’élégance et le confortable de leur accoutrement, leur physionomie patibulaire, mais pleine de santé, on devinait de ces sortes de gens qui font profession de vivre au dépend des travailleurs.

C’était : M. le procureur, son chien M. le substitut, M. le maire dit Shylock, M. le juge d’instruction et son greffier, M. de-ci, M. de-là ; puis un tas de larbins à ne pouvoir s’en faire une idée : des gendarmes, des flics, des employés de la gare, de l’octroi, de la douane, de la mairie, de la sous-préfecture, voire même ceux des pompes funèbres. Les uns étaient assis, les autres debout. Seule le juge d’instruction se promenait devant la table où était assis son aimable greffier, à grandes enjambées, comme un homme qui subit quarante degrés de fièvre. Dès que la porte se fut refermé sur moi :

— Veuillez me dire votre état civil, me dit-il tout en continuant d’arpenter le bureau.

La fièvre ! Vous dis-je...

Certes, photographié, mensuré dans plusieurs villes de France, même à l’extérieur, j’étais sûr que l’on découvrirait qui j’étais ; aussi me donnai-je le faux nom que je portais alors pour que l’on ignorât mon véritable nom pendant les quelques jours que dureraient les recherches afin que je puisse combiner et exécuter une évasion. C’est là chose assez facile dans ces petites prisons de sous-préfectures et j’aurais certainement réussi si je n’avais eu affaire qu’au gardien-chef, ce Napoléon de la bêtise ; mais le procureur et le juge d’instruction s’en mêlèrent et mon projet tomba à vau-l’eau.

— Escande Joseph, né à Sète, le..., etc., lui répondis-je en lui détaillant mon pseudo-état civil.
— Vous êtes inculpé de meurtre, tentative de meurtre et vol qualifié, reprit-il lorsque le greffier eut écrit ma réponse. Qu’avez-vous à répondre ? Ajouta-t-il en marchant toujours.
— Que j’ai soif.
— Vous ne répondez pas à la question.
— C’est possible ; mais un verre de lait ou un bol de bouillon ferait bien mieux mon affaire que toutes vos questions.
— Signez-vous ? Reprit-il après avoir dicté mot à mot ma précédente réponse au greffier.
— Non.
— C’est bien.

Et presque aussitôt, je sortis accompagné de tout ce monde.

— Les chasseurs sont-ils prêts ? Demanda le capitaine de gendarmerie.
— Oui, monsieur. On attend plus que vos ordres.
— Bien. Disposez-les pour le départ.

Quelques minutes après nous entendîmes les chevaux caracoler sur le pavé, à l’extérieur de la gare, et la foule crier et jurer contre leur intervention. Il y avait vingt-quatre chasseurs à cheval formant le carré, c’est à dire six sur chaque coté. Le capitaine de gendarmerie, flamberge au vent, marchait en tête, accompagné de plusieurs sous-officiers de cavalerie. Moi, Pélissard et toute la bande de larbins que j’ai nommé tantôt, prîmes place au milieu du carré afin d’être protégés contre l’intervention malveillante de la population. Ce fut à ce moment que les alambics donnèrent le plus de vocifération. Ah ! Mes enfants ! Quel vacarme ! Quel tohu-bohu ! Sur tous les tons et dans tous les timbres depuis la voix aiguë et grêle des enfants jusqu’à la note rauque et grave des hommes en passant par le son flûté des femmes, les « À mort ! À l’eau ! À la guillotine ! » ne ralentirent plus un instant de la gare jusqu’à la prison. Il fallait voir cette scène ! C’était pire que la réception de Mirbeau et Pressuré à Toulouse, où j’ai reçu une fameuse tripotée entre parenthèses. Tous ces cris, ces hurlements étaient accompagnés de gestes, de menaces, de branlements de bras : on aurait dit que tous ces corps subissaient une secousse de tremblement de terre. Toute cette foule suivait le cortège en cherchant de franchir les barrières formées par les chevaux, se rapprochant, s’éloignant en ondulation comme une mer houleuse ; en se heurtant, se bousculant, se croisant, tombant à terre, se piétinant même, quitte à se relever pour crier de plus belle : « À mort ! À la guillotine ! À l’eau ! »

« À l’eau ! » ce cri domina tous les autres lorsque nous passâmes sur le pont du canal et sur celui de la Somme. Manière de nous faire prendre un bain et de nous masser ensuite. Quelle sollicitude !

Enfin ! Nous arrivâmes devant cette bastille républicaine – cette plage pourrais-je dire, où tant d’épaves du naufrage devaient venir échouer. Grâce à une habile manoeuvre savamment dirigée par le capitaine de gendarmerie et exécutée par les chasseurs et les chevaux, les abords de la prison furent lestement débarrassés et nous pûmes y entrer sans encombre.

La lourde porte se referma aussitôt, bruyamment, avec un cliquetis de ferraille – comme une porte de prison.

Immédiatement, je fus brutalement empoigné par le gardien-chef qui m’emmena, en courant, jusque devant la galerie. Je suis bien bon de dire : « brutalement », comme si un gardien de prison pouvait être autre chose qu’une « brute ».

On comprend l’homme qui garde les moutons, les brebis, les chèvres, les oies, les dindons, les boeufs, les vaches, les chevaux, voire même les éléphants ; mais comment admettre que l’homme garde l’homme, que l’homme se fasse le geôlier de ses frères !

Heureusement pour moi et Pélissard que le maire, le procureur et le substitut vinrent assister à notre fouille. Sans quoi il eût été certain que, vu notre état de faiblesse physique, le chef, sa femelle et son valet Monfroy nous eussent frictionné un de ces tabacs dont il est parlé au trentième chapitre de l’évangile signé Lépine.[19] Mais la présence des maîtres mit un frein au désir des laquais. Désir que leur attitude laissait trop bien paraître. Pensez donc ! Le brigadier de police Auquier est l’ami intime du gardien-chef ; ils vont ensemble à confesse et chaque dimanche l’église Saint-Gilles les compte au nombre des abrutis qui vont s’agenouiller devant la sainte table. Ô République, mangeuse de ratichons, quels serviteurs as-tu donc à ton service !

Après que le geôlier-chef m’eut fouillé des pieds à la tête, tout nu, sans oublier le trou du... nez, on me donna une simple chemise pénitentiaire en échange de tout ce que l’on me volait ; puis on m’enferma dans une cellule où deux autres détenus étaient couchés déjà.

L’obscurité était des plus épaisses. Malgré tout le développement que je donnais à mes paupières, je n’y vis goutte. Je suivis les murs à tâtons et, m’embrochant à un châlit garni d’une vieille paillasse, je m’y allongeai de tout mon long, avec volupté, tant j’étais accablé de fatigue ; puis aussi bien que mal, je m’enveloppai dans une couverture.

REPERES

Le mousse

ALEXANDRE JACOB naquit le 29 septembre 1879 à Marseille. L’enfant était plutôt placide. Quand elle parlait de lui, sa mère, Marie Berthou, une fille de la Provence, disait :

« Mon petit, il était bien tranquille. On aurait cru une fille, il jouait avec des chiffons et des poupées. »

À 11 ans, il obtint, chez les frères des écoles chrétiennes, son certificat d’études avec la mention « passable ». Puis Jacob embarqua comme mousse pour un voyage sur les côtes occidentales africaines. A 12 ans, il partit en qualité de novice-timonier en direction de Nouméa via Suez, Djibouti et Sidney. Après divers engagements, Jacob finit par déserter de l’Armand-Béhic en Australie ; il se retrouva engagé sur un baleinier qui s’avéra être un navire pirate. Après un voyage avec cet équipage, Jacob s’engagea à nouveau comme mousse pour revenir à Marseille. Là il se fit arrêter pour désertion, il avait alors 13 ans. Comme punition, il dût repartir sur les bateaux des Messageries maritimes. Or Jacob était réellement tenté par le métier de marin : quand il le pouvait, il consultait des livres sur la navigation afin de pouvoir un jour devenir capitaine au long cours.

A terre, il recevait, d’un jeune homme dont son père avait la tutelle, ses premiers éléments d’éducation anarchiste ; c’est avec lui qu’il se mit à lire des brochures séditieuses et à assister à des conférences libertaires.

L’apprenti anarchiste

Jacob tomba malade à 16 ans ; une fièvre persistante l’obligea à rester à terre pour se soigner. En compagnie de militants anarchistes, il participa à un journal de propagande, l’Agitateur. Dénoncé par un indicateur de police, il fut condamné à six mois de prison et cinquante francs d’amende pour fabrication d’explosifs. À sa libération, il trouva une place de commis de bureau chez un fondeur de plomb. La police ne l’entendait pas de cette oreille, elle visita son patron pour le faire renvoyer, ce qui fut fait. Il fut ensuite embauché dans une pharmacie comme préparateur pour y passer un diplôme de seconde classe. Le stage dura un mois, le temps pour la Sûreté de venir y faire une visite : il fut immédiatement congédié.

En guise de vengeance, Jacob trouva une application aux doctrines anarchistes qu’il avait choisies dès l’âge de 13 ans ; le 1er avril 1899, avec trois amis, il simula une descente de police dans un bureau du mont-de-piété à Marseille : ils épluchèrent les comptes, firent semblant de retrouver des bijoux volés, saisirent l’ensemble des objets de valeur, conduisirent le commissionnaire du mont-de-piété au palais de justice où ils l’abandonnèrent devant la porte du procureur de la République avant de s’enfuir avec le butin.

Après un séjour en Espagne, Jacob revint à Toulon. Suite à la dénonciation d’un indicateur, après le cambriolage d’une étude de notaire, il eut affaire une deuxième fois à la justice. Grâce à un habile subterfuge, il fut acquitté aux assises d’Aix-en-Provence, car l’affaire du mont-de-piété n’était pas encore élucidée. Ensuite il commit quelques cambriolages, sans grande envergure, d’églises et d’hôtels particuliers dans le Sud-Ouest. À Monte-Carlo, il dépouilla, avec un Sicilien, les mises des tables de jeu du casino : pendant qu’il simulait une crise d’épilepsie, son complice nettoyait les tapis. Une fois que Jacob eut fini de jouer les malades, il se rendit compte qu’il avait été grugé, l’autre avait disparu avec le butin. Il le poursuivit, afin de le tuer, jusqu’en Italie. Lorsqu’il le retrouva, le traître était déjà mort, assassiné par une autre de ses victimes. À Milan, il croisa une connaissance à qui il donna un peu d’argent pour rentrer à Toulon où lui-même arriva peu après. Son obligé le signala alors à la police : Jacob fut arrêté cette fois-ci pour l’affaire du mont-de-piété. Il avait été dénoncé puis jugé par contumace à cinq ans de prison et 3000 francs d’amende. Il fit appel, joua la folie, et fut envoyé à l’asile de Mont-Perrin d’où il s’évada le 19 avril 1900 grâce à la complicité d’un infirmier-surveillant.

L’illégaliste anarchiste

A ce moment, il organisa avec quelques-uns de ses camarades, sa compagne Rose Roux et sa mère une bande de voleurs dont l’ambition était de faire de la « reprise » une pratique scientifique.

Pendant trois ans, cette équipe, que la presse baptisa pendant le procès « les travailleurs de la nuit », écuma la France. Devant les juges d’Amiens, 156 cambriolages furent répertoriés : des vols dans des hôtels particuliers, dans des châteaux, dans des églises. Parmi ceux-ci, certains sont restés célèbres, comme le vol des tapisseries de la cathédrale de Tours ou le casse de la rue Quincampoix. Jacob et ses amis avaient loué un appartement qui se trouvait juste au-dessus d’une fabrique de bijoux. S’assurant de l’absence du bijoutier et de sa famille pendant la nuit, il percèrent le plancher en installant un parapluie pour éviter que le bruit des gravats n’alertât les voisins. Une fois devant le coffre, Jacob dut travailler plusieurs heures à cause de la maladresse d’un de ses complices qui avait brouillé les pênes de la serrure. Le butin était énorme : 7 kilos d’or, 280 carats de pierres, 300 de perles, 8000 francs en espèces, 200 000 francs de rente.

Les cambriolages étaient minutieusement préparés, laissant peu de place au hasard. La France était divisée en trois zones, selon les trajets ferroviaires : tout reposait sur la rapidité des déplacements. L’idéal était évidemment que le butin fût rapatrié avant la découverte du méfait. Souvent trois hommes suffisaient pour une opération : l’un d’entre eux partait en éclaireur dans la ville choisie. Son travail était de repérer, de visu et en consultant les bottins mondains, les demeures dignes d’être visitées. Il posait des scellés sur toutes les ouvertures afin de s’assurer de l’absence des élus, et ainsi éviter toute violence inutile. Puis il envoyait aux deux autres un message télégraphique codé qui leur indiquait le matériel à emporter. Le ou les cambriolages étaient faits dans la nuit et tout le monde repartait par le premier train du matin. Ni vu, ni connu.

Jacob avait acheté un commerce de quincaillerie à Montpellier pour se procurer les systèmes de coffres-forts les plus sophistiqués. Ainsi il avait tout loisir de les étudier, de se procurer les outils nécessaires à la constitution d’une trousse de cambrioleur très perfectionnée. Pour éviter les intermédiaires et les risques de délation, il fit ouvrir aussi une fonderie d’or à Paris. Il se constitua une garde-robe variée pour assurer tous les déguisements possibles et diversifier les identités en cas de problèmes.

Les cibles étaient les riches, le projet était de les punir. Les vols étaient parfois signés de provocations verbales, comme chez le juge de paix Mulot, au Mans : « Aux juges de paix, nous faisons la guerre. Attila », ou dans la cathédrale de Tours : « Dieu Tout-Puissant, retrouve Tes voleurs. Attila ». Anecdote révélatrice : Jacob était en train de cambrioler à Rochefort, chez un enseigne de marine nommé Viaud, lorsqu’il se rendit compte que ce dernier était en fait l’écrivain Pierre Loti ; il rebroussa aussitôt chemin.

Jacob, parfois en désaccord avec ses amis moins altruistes, s’était toujours tenu à son projet initial : faire du vol non pas une réappropriation personnelle mais une attaque contre le monde des puissants. L’enquête menée sur sa vie pendant l’instruction du procès a révélé qu’il avait vécu chichement pendant ces trois années de travail nocturne, mangeant dans des restaurants populaires, ne buvant pas d’alcool. Loin de se constituer une fortune personnelle, comme il aurait pu aisément le faire, il aidait largement les œuvres libertaires. On a évidemment peu de détails sur ces contributions, pusillanimité et moralisme des bénéficiaires obligent, mais l’on sait tout de même qu’il a contribué à financer l’achat du terrain de la rue d’Orsel, à Paris, où Matha voulait installer les locaux du Libertaire. L’on sait aussi qu’une partie de l’argent servait à aider les familles des amis envoyés en prison ou au bagne...

Le 21 avril 1903, Jacob et Pélissard rejoignirent Bour à Abbeville où ce dernier avait préparé une série de cambriolages. L’aventure s’arrêta cette nuit-là pour les trois compères : Jacob fut arrêté au petit matin après une longue traque narrée dans les Souvenirs d’un révolté. Les autres suivirent rapidement et certains ne purent tenir leur langue. Ce qui permit à la police de mettre la main sur une bonne partie du groupe, dont la mère, la compagne de Jacob et des amis proches.

Le procès d’Amiens

Le juge Hatté instruisit l’affaire pendant pratiquement deux ans ; il réunit finalement un énorme acte d’accusation de 161 pages comportant plus de 20 000 pièces. Pendant ce temps, des anarchistes créaient, le 1er novembre 1904, un hebdomadaire libertaire à Amiens : Germinal. Le procès prit une place prépondérante dans le journal. Des réunions, des conférences furent organisées à Amiens, des orateurs comme Sébastien Faure y furent invités. Il s’agissait de préparer ce moment de confrontation entre les voleurs et leurs juges, de donner toute son ampleur au projet de Jacob et de ne pas le laisser choir dans la rubrique des faits divers. De son côté, il préparait activement sa défense, ou, plus exactement, son attaque.

Le procès se déroula du 8 au 22 mars 1905. Dire qu’il ne passa pas inaperçu est un euphémisme. Les quotidiens aussi bien locaux que nationaux et certains journaux étrangers y envoyèrent des journalistes ; il fallut, pour assurer l’ordre, faire venir un bataillon d’infanterie qui occupa l’intérieur du palais de justice d’Amiens ; des gendarmes à cheval et des chasseurs du 30e régiment assuraient l’escorte des voitures cellulaires. De son côté, Germinal assurait le désordre aussi bien dans les colonnes du journal que dans la rue et autour du palais. La tension semblait telle que les jurés n’osèrent tenir leur rôle par peur de représailles. Le président Wehekind dut les convoquer de force, encadrés par des gendarmes.

Jusqu’à l’expulsion des principaux accusés, les audiences ont servi aux membres de la bande, et particulièrement à Jacob, de tribune publique. Ils ont répété sans cesse qu’ils ne reconnaissaient aucun droit à cette justice de classe de statuer sur leur sort. Jacob proclame :

« Je ne suis d’accord avec personne, mes amis et moi nous ne reconnaissons pas à vos jurés le droit de nous juger. »

Il ne s’agissait pas pour eux de se défendre ni de se justifier, mais bien d’expliquer leurs actes qu’ils assumaient avec fierté :

« Oui, tous les vols, je les revendique comme un honneur. »

Toutes les catégories sociales dominantes furent passées au crible de leurs déclarations, de leurs interventions aussi provocatrices que lourdes de sens. Chaque témoin, chaque victime d’un de leurs vols se vit accusé à son tour, ironie du sort d’être responsable d’un fléau social. Nous ne donnons ici que quelques exemples. À propos des militaires :

« De tous les fléaux qui dominent les hommes, la guerre est le plus funeste. Au lieu de la combattre, des hommes, pour satisfaire leur ambition, ont remplacé le dogme de Dieu par celui de la patrie. »

Au sujet des nobles : ils les accusait « de marier leurs fils les plus tarés avec les filles de marchands de porcs américains, après s’être autrefois enrichis de brigandages ». Puis ce fut le tour des curés :

« J’ai cambriolé assez de prêtres. Chez tous j’ai trouvé un coffre-fort et quelquefois plusieurs. Ils ne renfermaient pas des harengs saurs, je vous prie de le croire. Ils contenaient quelques hectogrammes de pains à cacheter, ils contenaient aussi de fortes sommes [...] Et voilà les charlatans qui m’appellent voleur ! »

Enfin viennent les magistrats :

« Ils ont tous mis leur pouvoir à la disposition des riches pour écraser les pauvres. Selon le mot d’Anatole France, ce sont des machines à exécuter. Or on ne guérit pas en réprimant. Des magistrats, ça ne peut exister que dans une société corrompue. »

Jacob alliait sans cesse critique et humour, répliques et boutades afin de mieux ridiculiser la mise en scène sérieuse qu’on voulait lui faire jouer. Au président, qui lui demandait se lever, Jacob répondit « Vous êtes bien assis, vous ! » A un sacristain qui énumérait une liste d’objets volés dans son église, Jacob précisa :

« Voyons, vous n’avez pas tout dit, sacristain... Oui, le placard dans lequel il y avait des gravures du genre... disons, Fragonard. »

À la sixième audience, suite à un incident entre le président et les avocats parisiens, Jacob et quelques autres inculpés furent exclus de la salle pour ne plus y revenir. Le procès put alors se dérouler normalement ou presque, puisque les jurés reçurent deux avertissements les menaçant d’une vengeance s’ils venaient à faire condamner les inculpés :

« Osez frapper sans pitié nos amis, et, sans pitié aussi, nous vous frapperons. Comptez avec nos représailles ; et que cette vision fatale de votre sort soit fréquente à votre esprit au moment du jugement. »

<em>Au procès d’Amiens, Alexandre Jacob est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Bagnard en Guyane, aux îles du Salut pendant un quart de siècle (dont quatre ans de mitard), il tente dix-sept fois de s’évader.

Libéré le 30 décembre 1928, il devient, par amour de la liberté, marchand-forain, un métier qu’il invente.

Après une dernière et sublime histoire d’amour, il choisit de mettre fin à ses jours le 28 août 1954.</em>

[1] Léon Pélissard sera condamné à 8 ans de travaux forcés. En vertu de la loi sur la transportation qui institue le doublage, l’ancien Travailleur de la Nuit doit donc finir sa vie en Guyane, tout retour en métropole lui étant désormais interdit.

[2] Félix Bour, ouvrier typographe, sera condamné aux travaux forcés à perpétuité au procès d’Amiens. Comme tous les autres compagnons de Jacob transportés dans l’enfer guyanais, il y disparaîtra quelques années plus tard.

[3] 1f40. [NdE]

[4] Café melé d’eau de vie. [NdE]

[5] Président de la république en 1894–95.

[6] Le gouvernement ottoman était appelé « la Sublime Porte ».

[7] Différents modèles de lampes anciennes.

[8] ilotes : esclaves à Sparte. [NdE]

[9] Gros tonneau contenant de 200 à 700 litres, selon les provinces. « Être gros comme un muid » est une expression populaire de l’époque.

[10] Le général Gaston Auguste de Gallifet servit tous les régimes, des expéditions militaires du second empire aux entreprises coloniales de la IIIe république, dont il fut ministre de la guerre en 1899. Son nom est passé à la postérité après qu’il eut commandé, en 1871, l’armée versaillaise. La férocité dont elle fit preuve dans la reconquête de Paris insurgé lui fit longtemps incarner, aux yeux du peuple, la brutalité des possédants.

[11] Très maigre. [NdE]

[12] Allusion à Villemessan, fondateur du « Figaro », déjà égal à lui-même : « Le néant de ce bavardage est inexprimable », écrivait Bloy au sujet de ce sempiternel organe de la bourgeoisie frileuse.

[13] Chef de la sûreté parisienne qui voulut s’attribuer tout le mérite du démantèlement des « travailleurs de la nuit », dû, en fait, à un concours de circonstances et aux bavardages de lointains comparses de Jacob.

[14] Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie (1880–82) puis commandant de l’escadre d’Indochine (1883) et « conquérant » du Tonkin.

[15] Paul Deschanel (1852–1922), président de la Chambre des députés de 1898 à 1902, puis de 1912 à 1920, sera élu par la Chambre « bleu horizon » (droite) comme président de la République contre Clemenceau en février 1920. Atteint de dépression mentale, il dut démissionner dés le mois de septembre suivant. Politicien falot, il restera pour les générations d’avant-guerre le président qui tomba du train en pleine nuit.

[16] cf. Déclaration de Clément Duval aux assises. [NdE]

[17] Jacob devrait méditer cet extrait du Petit manuel anarchiste individualiste d’Armand :
« Il ne pense pas que les maux dont souffrent les hommes proviennent exclusivement du capitalisme ou de la propriété privée. Il pense qu’ils sont dus surtout à la mentalité défectueuse des hommes, pris en bloc. Les maîtres ne sont que parce qu’il existe des esclaves et des dieux ne subsistent que parce que s’agenouillent des fidèles. L’anarchiste individualiste se désintéresse d’une révolution violente ayant pour but une transformation du mode de distribution des produits dans le sens collectiviste ou communiste, qui n’amènerait guère de changement dans la mentalité générale et qui ne provoquerait en rien l’émancipation de l’être individuel. En régime communiste celui-ci serait aussi subordonné qu’actuellement au bon vouloir du Milieu : il se trouverait aussi pauvre, aussi misérable que maintenant ; Au lieu d’être sous le joug de la petite minorité capitaliste actuelle, il serait dominé par l’ensemble économique Rien ne lui appartiendrait en propre. Il serait un producteur, un consommateur, un metteur ou un preneur au tas, jamais un autonome. » [NdE]

[18] Jacob gagnerait à consulter Le Mythe du Progrès. [NdE]

[19] Louis Lépine : préfet de police de 1893 à 1912, réputé pour son énergie à réprimer l’agitation sociale à Paris.