« Je suis invincible si je ne veux pas ce que veut un autre ! Tu es invincible si tu ne fais pas ce que veut un autre ! [...] Le pouvoir des souverains les plus puissants se brise sur le non-vouloir des esclaves les plus faibles. »
— Ret Marut, 1921.

Devant la fatigue de la lutte, combien ferment les yeux, croisent les bras, s’arrêtent, impuissants et découragés. Combien, et des meilleurs, sont tant lassés qu’ils quittent la vie, ne la trouvant pas digne d’être vécue. Quelques théories à la mode et la neurasthénie aidant, des hommes considèrent la mort comme la suprême libération.

Contre ces hommes, la société sort des arguments clichés. On parle du but « moral » de la vie : on n’a pas le « droit » de se tuer, les douleurs « morales » doivent être supportées « courageusement », l’homme a des « devoirs », le suicide est une « lâcheté », le partant est un « égoïste », etc. – toutes phrases à tendances religieuses et qui n’ont aucune valeur dans nos discussions rationnelles.

Qu’est donc le suicide. Le suicide est l’acte final d’une série de gestes que nous faisons tous plus ou moins selon que nous réagissons contre le milieu ou que le milieu réagit contre nous.

Tous les jours nous nous suicidons partiellement. Je me suicide lorsque je consens à demeurer dans un local où le soleil ne pénètre jamais, dans une chambre dont le cube d’air est si restreint que je suis comme étouffé à mon lever.

Je me suicide lorsque je fais des heures un travail absorbant une quantité d’énergie que je ne saurais récupérer, ou des heures d’un travail que je sais inutile.

Je me suicide lorsque je ne contente pas mon estomac par la quantité et la qualité d’aliments qui me sont nécessaires.

Je me suicide lorsque je vais au régiment obéir à des hommes et à des lois qui m’oppriment.

Je me suicide lorsque je porte à un individu par le geste du vote le droit de me gouverner pendant quatre ans.

Je me suicide lorsque je demande la permission d’aimer à maire ou prêtre.

Je me suicide lorsque je ne reprends pas ma liberté d’amant ou d’amante aussitôt la période d’amour passée.

Le suicide complet n’est que l’acte final de l’impuissance totale de réagir contre le milieu.

Les actes dont je viens de parler sont des suicides partiels, ils n’en sont pas moins des suicides. C’est parce que je n’ai pas la force de réagir contre la société que j’habite un local sans soleil et sans air ; que je ne mange pas à ma faim, que je suis soldat ou électeur, que j’acoquine mon amour à des lois ou à des durées.

Les ouvriers, tous les jours, suicident leur cerveau en le laissant dans l’inaction, en ne le laissant pas vivre, comme ils suicident en eux les goûts de peinture, de sculpture, de musique, à la satisfaction desquels tendent nos individus en réaction contre la cacophonie qui les entoure.

Il ne saurait être question, à propos du suicide, de droit ou de devoir, de lâcheté ou de courage : c’est un problème purement matériel de puissance ou de non-puissance. On entend dire : « le suicide est un droit chez l’homme lorsqu’il constitue un besoin…on ne peut enlever au prolétaire ce droit de vie ou de mort. »

Droit ? Besoin ? Comment peut-on causer de son droit de ne respirer qu’à moitié, c’est-à-dire de suicider une grande partie de molécules favorables à sa santé au profit de molécules défavorables ; de son droit de ne pas manger à sa faim, par conséquent de suicider son estomac ; de son droit d’obéir, c’est-à-dire de suicider sa volonté ; de son droit d’aimer toujours telle femme désignée par la loi ou choisie par le désir d’une époque, c’est-à-dire suicider tous les désirs d’une époque à venir ?

Substituez dans ces phrases au mot « droit » le mot « besoin » et seront-elles plus logiques ?

Il ne me vient pas à l’idée de « condamner » ces suicides partiaux pas plus que le suicide définitif, mais je trouve douloureusement comique d’appeler droit ou besoin cet effacement du faible devant le fort sans avoir tout essayé. Ce ne sont que des excuses données à soi-même.

Tous les suicides sont des imbécillités, le suicide total plus que les autres, puisque dans les premiers on peut avoir l’idée de se reprendre.

Il semble que, arrivée à l’heure de la disparition de l’individu, toute énergie pourrait se condenser en un seul point pour tâcher de réagir contre le milieu, même dans l’aléa de un pour mille d’échouer dans cet effort.

Cela semble encore plus nécessaire et naturel pour peu qu’on laisse des personnes affectionnées derrière soi. Pour cette portion de soi, cette part d’énergie vous substituant, ne peut-on tenter une gigantesque lutte où, quelque inégal que soit le combat, le colosse Autorité est toujours ébranlé ?

Combien déclarent eux-mêmes mourir victimes de la société : ne pourraient-ils pas songer que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, leurs pareils, c’est-à-dire ceux qu’ils aiment, peuvent mourir victimes du même état de choses ? Un désir ne leur vient-il pas de transformer leur force vitale en énergie, en force, de brûler la pile au lieu d’en séparer les éléments ?

Sans la crainte de la mort – de la disparition complète de sa force humaine rejetée -, on peut engager la lutte avec d’autant plus de force.

D’aucuns nous répondront : « Nous avons horreur du sang versé ; nous ne voulons pas nous attaquer à cette société, à ces hommes qui nous paraissent inconscients et irresponsables. »

L’objection première n’en est pas une. La lutte ne prend-elle que cette forme ? N’est-elle pas multiple, diverse, et tous les individus qui en ont compris l’utilité ne peuvent-ils pas trouver à s’y employer selon leur tempérament ?

La seconde est trop imprécise. Société, conscience, responsabilité, voilà des mots trop souvent répétés et peu expliqués.

Sans conscience et sans responsabilité la ronce qui obstrue le chemin, le serpent qui pique, le microbe de la tuberculose, et pourtant nous nous défendons.

Encore plus irresponsables (au sens relatif du mot) le blé que nous fauchons, le bœuf que nous tuons, les abeilles que nous volons. Et pourtant nous les attaquons.

Je ne vois ni irresponsables ni responsables. Je vois des causes de ma souffrance, de non-développement de mon individu, et tous mes efforts tendent à les supprimer ou à les gagner par tous les moyens.

Selon ma force de résistance, j’assimile ou je rejette, je suis assimilé ou je suis rejeté, voilà tout.

Il est d’autres objections, mais plus étranges, prenant une forme neurasthéniquement scientifique : « Etudiez l’astronomie, vous comprendrez à quelle durée négligeable on peut comparer la vie humaine par rapport à l’infini. La mort est une transformation et non une fin. »

Pour ma part, je ne conçois pas l’infini, étant fini, mais je sais que la durée est faite de siècles, les siècles d’ans, les ans de jours, les jours d’heures, les heures de minutes, etc. Je sais que le temps n’est fait que de l’accumulation des secondes et que l’immensément grand n’est fait que de l’infiniment petit. Si courte soit notre vie, elle a son importance numérique au point de vue de tout. Ne l’aurait-elle pas qu’il m’importerait peu, ne regardant la vie qu’à mon point de vue, avec mes yeux… et tout me semblant n’avoir fait que nous préparer, ceux qui m’entourent et moi.

La pierre caresse la tête tombant d’un mètre, ouvre la tête tombant de vingt mètres. Arrêtée en chemin, au point de vue du tout, rien de plus, rien de moins, mais elle n’aurait pas pris cette énergie qui la faisait une puissance. J’ignore le tout que je ne peux concevoir, c’est moi que je regarde et il y a disparition ou plutôt non assimilation de force à mon détriment lors d’un suicide partiel ou d’un suicide complet.

La mort est la fin d’une énergie humaine, comme la dissociation des éléments d’une pile est la fin de l’électricité qu’elle dégageait, comme la dissociation des fils d’un tissu est la fin de la force de ce tissu. La mort est la fin de mon « moi », c’est plus qu’une transformation.

Il en est qui vous disent : « Le but de la vie est le bonheur », et qui prétendent ne pouvoir l’atteindre. La vie est la vie, cela me semble plus simple. La vie est le bonheur, le bonheur est la vie.

Je n’éprouve de douleur que lorsque mes tentatives d’assimilation sont arrêtées dans un suicide partiel. Tous les actes de la vie me sont une joie ; à respirer l’air pur, j’éprouve du bonheur, mes poumons se dilatent, une impression de force me fait resplendir. L’heure du travail et celle du repos me portent même plaisir. L’heure qui appelle le repas ; le repas lui-même avec son travail de mastication ; l’heure qui le suit avec son travail intérieur me donne des joies différentes.

Evoquerai-je les délicieuses attentes de l’amour, les sensations puissante de la rencontre sexuelle, les heures si voluptueusement lasses de l’après.

Parlerai-je de la joie des yeux, de l’ouïe, de l’odorat, du toucher, de tous les sens, en un mot, de tous les délices de la conversation de la pensée. La vie est un bonheur.

La vie n’a pas de but. Elle est. Pourquoi vouloir un but, un commencement, une fin ?

Répétons-nous. Lorsque jetés dans les pierres d’un éboulement, avides d’air, nous cassons notre tête contre le rocher, lorsque pris dans l’enlisement de la société actuelle, avides d’idéal – préciser ce terme vague, avides de développement intégral de soi et des aimés –, nous arrêtons notre vie, nous n’obéissons pas à un besoin ou à un droit, mais à l’obsession de l’obstacle. Nous ne faisons pas un acte volontaire, comme le prétendent les partisans de la mort, nous obéissons à la poussée du milieu qui nous écrase et nous ne partons qu’à l’heure exacte où la charge est trop lourde pour nos épaules.

« Alors, diront-ils, nous ne partirons qu’à notre heure, et notre heure c’est dès maintenant. » Oui. Mais parce qu’ils envisagent leur défaite à l’avance ; résignés, ils n’ont pas fait d’effort pour réagir contre l’enlisement sale du milieu. Inconscients de leur beauté, de leur force, ils ajoutent à la force objective de l’obstacle toute la force subjective de leur acceptation. Comme les résignés aux suicides partiels, ils se résignent au grand suicide. Ils sont mangés par le milieu avide de leur chair, désireux d’écraser toute l’énergie qui promet.

Leur erreur est de croire disparaître par leur volonté, de choisir leur heure, alors qu’ils meurent écrasés impitoyablement par la canaillerie des uns, la veulerie des autres.

Dans un local infesté des germes mauvais du typhus, de la tuberculose, je ne songe pas à me faire disparaître pour éviter la maladie, mais bien plutôt à y faire entrer le jour et à y jeter un désinfectant, sans crainte de tuer des milliers de microbes. Dans la société actuelle, empuantie par les ordures conventionnelles de propriété, de patrie, de religion, de famille, par l’ignorance, écrasé par les forces gouvernementales et l’inertie des gouvernés, je ne veux pas non plus disparaître mais y faire entrer le soleil de la vérité, y jeter un désinfectant, la purifier par n’importe quel moyen (!!). Même après la mort, j’aurais encore le désir de changer mon corps en phénol ou en picrate pour assainir l’humanité.

Et si je suis écrasé dans cet effort, je ne serais pas effacé, j’aurai réagi contre le milieu, j’aurai vécu un peu mais intensément, j’aurai peut-être ouvert la brèche par où passeront des énergies pareilles à la mienne.

Non, la vie n’est pas mauvaise mais les conditions dans lesquelles nous la vivons. Donc, ne nous en prenons pas à elle, mais à ces conditions : changeons-les.

Il faut vivre, désirer vivre encore plus. N’acceptons même plus les suicides partiels.

Soyons désireux de connaître toutes les jouissances, tous les bonheurs, toutes les sensations. Ne soyons résignés à aucune diminution de notre « moi ». Soyons les affamés de la vie que les désirs font sortir de la turpitude, de la veulerie, et assimilons la terre à notre idée de beauté.

Que nos vouloirs s’unissent, magnifiques, et enfin nous connaîtrons la joie de vivre en son absolu.

Aimons la vie.