Tous les lecteurs de L’anarchie savent que je suis un bonhomme à marottes. J’aime le travail utile, j’ai une antipathie marquée pour les troueurs de cartons ; je ne lis qu’avec peine les livres de sociologie et je tâche d’ignorer ce que clament les députés, ce que bafouillent nos sénateurs, ce qu’écrivent nos grands hommes. Ainsi étant, j’ai le bonheur de n’avoir nullement souffert, de n’avoir été nullement désillusionné quand Clemenceau s’est qualifié de première vache[1] de France, quand Briand est devenu le ferme soutien de la patrie et de l’Eglise, quand Urbain Gohier s’est associé avec Bunau-Varilla du Matin. J’ai souri simplement comme si j’avais souri devant la mine allongée des anarchisants alors que Rochefort s’associait au Mercier de l’état-major.

Comme je me plais à le reconnaître moi-même, je suis donc un mauvais bougre, mais ne croyez pas que je puisse pousser à l’absolu toutes mes théories. Pour assurer mon existence, je fais bien des imbécillités ; j’ai des amis contrôleurs au métro ; je sais que Loubet n’est plus président de la République… et je viens de lire un livre de sociologie de six cents pages. Cinq cent quatre-vingt dix page in-18°, si vous voulez que je sois exact, et cela pas plus tôt que je fermais un autre bouquin de cinq cent cinquante pages in-18°. Tout cela pour rendre service au bibliographe qui se déclarait surchargé. Il y a de quoi être malade et ne plus savoir que penser au milieu de tous ces systèmes économiques tant socialistes qu’individualistes.

Ces bouquins venaient en droite ligne de chez Armand Colin, lequel a la spécialisation paraît-il de ce genre sociologique honnête. L’académie sérieuse et libérale édite chez lui. Venait en droite ligne, moyennant argent, car cet éditeur ne paraît pas fort se soucier de la critique de L’anarchie et ne trouve pas bon de nous faire le service même après demande. Or voyez les coups du sort, la critique marche de trois colonnes.

Je passerai rapidement sur le premier livre lu. Il est intitulé Les systèmes socialistes et l’évolution économique. L’auteur est Maurice Bourguin, professeur en quelque faculté de droit. Ecrit « pour les hommes préoccupés de la question sociale qui cherchent sincèrement à s’orienter dans la recherche de la vérité », c’est une œuvre médiocre et de mauvaise foi. On voit le parti pris depuis la première ligne jusqu’à la dernière. Les systèmes socialistes - systèmes que je combat moi-même très âprement – y sont présentés sous le jour le plus mensonger possible. Tout ce qui est de nature essentiellement ouvrière, susceptible de porter quelque changement véritable dans les bases mêmes du capitalisme, de la propriété, est tracé de façon ridicule. Tous les palliatifs, tous les moyens termes, tous les truquages gouvernementaux sont dessinés avec les traits fermes afin de faire ressortir l’intérêt porté à la classe ouvrière. Sous prétexte d’utiliser la méthode expérimentale, l’auteur fait usage de statistiques et de chiffres qui ne prouvent rien du tout. Dans quelques détails, lorsqu’il n’a pas à parler, Bourguin fournit une documentation qui, si elle est exacte, n’est sans utilité. Mais c’est tout. Ce livre a l’avantage pour nous de n’être pas « dangereux ». Il est exécrable, monotone ; le lecteur le moins avisé y lis le parti pris ; son prix lui-même l’écarte de notre route. Ceux qu’il touche sont ceux qui ont besoin à tout prix d’arguments si peu vraisemblables sont-ils. Évidement « l’anarchisme et le communisme resteront en dehors de cette étude » nous dit l’auteur. Grand merci.

Je ne vous aurais certainement pas dérangé, si le second livre eût été pareil. Il n’en est rien. Son titre : L’individualisme économique et sociale ; son auteur : Albert Schatz, professeur aussi en quelque faculté de droit. Le style en est clair, agréable. Les différentes doctrines y sont présentées avec esprit. L’auteur s’est efforcé d’entrer successivement dans la façon de penser de chacun des économistes dont il parle et, disons-le, il y a réussi. Peut-être n’y a-t-il pris que les matériaux qui facilitaient sa thèse ? Mais, au moins, il a l’avantage de savoir dorer la pilule. Quand nous le suivions à travers le passé, que nous nous attardons à la lecture de l’œuvre des individualistes contre l’Etat, nous ne pouvons nous empêcher de revivre les paroles dites. Ainsi, j’éprouvais la même impression alors que je suivais le cours de Victor Basch, sur le même sujet, aux sociétés savantes. Mais cette impression n’est qu’une impression de sentiments, elle ne dure pas devant le raisonnement (Ah ! cette maudite raison, dirait Albert Schatz). On devine rapidement où veut nous mener l’auteur, à l’acceptation de la fameuse théorie individuelle classique… et libérale.

Nous ne nions pas la valeur des théoriciens individualistes qu’il nous présente, ni même son art de nous les présenter. Mais nous savons que, de tous temps, l’œuvre des meilleurs de l’élite intellectuelle a su être détournée au profit de ceux qui possèdent. Et souvent les théories les plus osées sont devenues- avec quelques accommodements – les théories les plus respectueuses de la propriété de « l’ordre » ! Les cerveaux les plus puissants se mettent à gages !

Voyons donc l’œuvre présente : c’est le résumé d’un cours d’histoire des doctrines économiques, nous dit l’auteur. C’est l’histoire des doctrines prises et présentées par ceux qui possèdent à ceux qui ne possèdent pas, voir même à ceux qui veulent posséder « trop », afin d’éviter l’envahissement de leur propriété, disons-nous plus justement.

Des antimercantilistes jusqu’à Spencer en passant par ceux de l’école morale anglaise, par Malthus et sa théorie de la population, par Ricardo et sa théorie de la rente, par Dunoyer et son libéralisme absolu, par ceux de l’école orthodoxe avec Bastiat, ceux de l’école historique avec Taine et ceux de l’école chrétienne avec Le Play. Ce ne sont là que les différentes formes de l’esprit bourgeois Libéral – libéral, car les mots ont leur ironie.

C’est la glorification de l’individu qui possède, c’est sa défense, c’est l’histoire des différentes doctrines présentées tour à tour comme les meilleures pour empêcher la majorité des hommes d’arriver au libre développement de leur individualité. Il est vrai que c’est toujours au nom de l’individualisme… de ceux qui sont arrivés.

Ces différentes méthodes individualistes qui ne veulent accepter aucun maître, aucune loi, aucune restriction pouvant entraver la puissance de l’individu, acceptent comme acquis et sacré le fait même de la propriété terrienne, de la richesse industrielle. Elles s’appliquent à ceux qui possèdent… et à leurs valets.

L’homme, selon qu’il sera fils de propriétaire ou de non-propriétaire, pourra ou ne pourra pas affirmer son individualité. Au nom de la gloire de l’individu, l’un devra travailler à l’affirmation de la puissance de l’autre. Ce dernier devra tout faire pour assurer l’intégrité de sa fortune, le premier devra tout faire pour commencer la sienne… sauf attaquer les bases de la propriété… elles sont intangibles ! Sous le couvert de libéralisme, d’individualisme, on écrase le développement du plus grand nombre des individus au profit du plus petit nombre.

Si l’individu doit tout faire pour arriver à conquérir une « situation », à se développer, il doit pourtant s’occuper de certaines morales, de certains respects. Tout ce qui peut vouloir contrebalancer la force des individus en puissance par celle des individus en devenir est considéré comme une entrave à l’individualité des premiers. Nos libéraux poussent les hauts cris. Si une loi semble favoriser les faibles, ceux qui sont nés hors des moyens économiques, l’auteur nous montre que c’est une loi anti-individuelle, mais il oublie de dire tout le travail souterrain de la morale, de la philosophie, des usages qui font accepter comme un fait acquis et inviolable la réparation sociale de la richesse.

Notre individualisme n’a aucun rapport avec cet individualisme tronqué, préparé à l’usage de la société présente. Le moi, l’individu que nous voulons dégager des autres hommes se manifeste avec des moyens égaux semblables à celui des autres « moi », des autres individus. Il ne saurait être logique de conserver la répartition actuelle des richesses et des profits tant matériels que « moraux », et de parler de tels individus développés ou non alors qu’on ne se trouve qu’en face d’hommes plus ou moins favorisés. Si nous ne désirons pas que les individus soient identiques, nous nous plaisons à les voir égaux devant les puissances sociales et économiques. Et nous travaillons à faire que l’inégalité entre le pauvre et le riche ne soit plus, car elle n’affirme pas la puissance des individus mais bien plutôt celle des fortunes.

Rien de plus curieux que cette ignorance des auteurs sociologiques classiques lorsqu’il s’agit de parler de l’anarchisme dans son évolution présente. Ils ne peuvent connaître la manifestation de l’individu, la vie d’un peuple, la réalité d’une pensée qu’en lisant dans les livres et les rapports, ils ne savent voir que ceux qu’on leur dit de voir.

Lorsque, parlant de l’individualisme, Schatz est obligé de toucher à l’anarchisme, il s’en débarrasse en quelques mots. Il y a, dit-il, deux doctrines anarchistes : l’une est un grossissement du socialisme, l’autre est un grossissement de l’individualisme. La première est celle du prince Kropotkine, l’autre est celle de Stirner, un peu celle de Proudhon. Et il s’occupe de ces deux derniers auteurs.

Si au lieu de chercher chez Eltsbacher, il avait essayé de se documenter lui-même, il aurait peut-être pu voir un nouveau courant anarchiste qui l’aurait déconcerté. Ce courant pour dire vrai n’est pas nouveau : il n’est que l’évolution naturelle de l’idée anarchiste. Ceux qui le défendent s’appellent anarchistes tout simplement, mais quand on veut les pousser plus à fond, ils se déclarent « communistes-anarchistes », et, pour sortir du domaine utopique dont Schatz nous accorde si facilement l’exploitation, ils s’efforcent de vivre leurs idées en les mettant en pratique immédiatement.

Ces hommes, ami Schatz, peuvent se réclamer de Mandeville, de bien des phisiocrates, de Malthus, de Stuart Mill, en vous laissant il est vrai Bastiat, Le Play et Sangnier. Ils peuvent prendre à Dunoyer et à Spencer, mais ils ne comprennent pas l’individu courbé sous l’obéissance d’un Dieu hypothétique et le respect à une propriété que trop réelle.

Si l’aristocratie d’un Nietzsche ou d’un Ibsen, la passion réagissante d’un Stirner ou d’un Proudhon sollicitent leur attention, ils n’en concluent pas moins que la réalité est plus intéressante que l’utopie.

A votre grand regret, j’en suis sûr, ceux qui n’ont pas l’appétit des individualistes libéraux ne veulent pas non plus cultiver les paradoxes du « moi » ou de « l’unique » dont la propriété serait de crever de faim.

L’auteur disait dans sa préface qu’il faisait ce résumé pour atteindre un plus grand nombre de personnes. La conclusion qu’il lui donne me permettrait presque d’établir que ce livre devrait avoir la prétention de satisfaire la tendance pratique de l’esprit des jeunes gens de la génération actuelle. Las anarchistes ne se laissent pas prendre à ces jeux-là.

Après avoir touché à toutes les cordes de l’individualisme, voire catholique et papal avec Le Play, Sangnier et Léon XIII, glorifié le développement moral et économique de l’individu avec Malthus, Stuart Mill, Nietzsche et Renan, l’auteur fait une conclusion qui pourrait sembler en complet désaccord avec sa thèse, tant elle est floue et lâche, mais qui est bien l’aboutissant logique du genre d’individualisme qu’il prône. Cette méthode ne peut former que des maîtres et des esclaves, jamais des hommes.

L’auteur propose aux éducateurs de choisir parmi leurs auditeurs « celui » en qui il voient « un futur conducteur de peuple » et voici, en substance, ce qu’ils devraient lui dire : « Tu ne connais le monde que par les poètes, c’est-à-dire tu le connais mal. C’est aux économistes qu’il appartient d’achever ton éducation. Ne crois pas t’abaisser en acceptant leur discipline. Tout ce que les hommes ont fait de beau a pour support la richesse sociale crée par la foule obscure des travailleurs. Les hommes ne sont pas bons, ce qui les fait vivre en paix, c’est l’intérêt ; ne leur demande jamais de service qu’il n’aient avantage à te servir. Aie pour principe de respect l’ordre naturel. Si ta raison proteste contre lui, ne va pas détruire cet ordre, mais force ta raison à en comprendre la nécessité. La raison à en comprendre la nécessité. La raison nous est venue sur le tard : elle est l’ouvrier de la onzième heure, si elle n’est pas la mouche du coche. Méfie-toi de ses prétentions indiscrètes ».

Je cite ce passage textuel pour signaler la tendance générale de l’auteur contre le rationalisme, tendance que j’avais omis de signaler. C’est avec cet art que l’auteur se sert de certains arguments pour les retourner contre ceux qui les donnent. Ainsi, déclarant que l’homme n’a pas de droits, il arrive à dire : « Tu n’a pas à revendiquer tes droits, mais à accomplir tes devoirs. Tu n’éprouveras la joie de vivre, tu ne sera fort qu’en cultivant toi-même ta force et dans les tristesses de la vie, c’est en toi-même que tu trouveras le réconfort. Développe donc en toi moins la raison que la volonté intelligente car la raison est faible, malgré son orgueil. N’aie pas l’ambition de changer le monde, même s’il te déplaît, tu y perdrais ton temps. Accepte-le courageusement comme il est, ne lui demande que ce qu’il peut donner et ne te préoccupe que d’accomplir généreusement et virilement ta tâche. Ce qu’il te faut et ce que tu peux transformer, c’est toi-même. »

Partant donc de pensées semblables aux nôtres – la culture du moi, de la volonté d’être -, l’auteur sait arriver adroitement à des conclusions absolument opposées. Le moi qu’il faut transformer, la volonté tenace qu’il faut avoir, c’est dans le but de grimper à une situation quelconque, de prendre place à l’assiette. Voilà le développement final de l’individu selon Schatz. Et il continue, critiquant, avec d’autant plus d’art que la tâche est facile, les réformes ouvrières, les promesses radicales et socialistes.

Anna Mahé parlait il y a longtemps, dans L’anarchie, de l’admiration qu’elle avait pour le livre de lecture. Le tour de France par deux enfants. Elle disait combien il répondait au but que s’était proposé l’auteur, celui de moraliser, d’influencer, d’abrutir en un mot, le cerveau des jeunes enfants du peuple. Elle montrait tout le respect qu’il savait inspirer pour la loi, la justice, la patrie, la propriété, etc. Le livre de Schatz s’adresse à une autre « classe », à des fils de bourgeois, des fonctionnaires, à des jeunes gens que pourrait avoir touché le désir de plus de beauté et de logique économique de par le monde. Ce livre est une douche froide. La forme réaliste que prend l’auteur est fausse, mais encore faut-il découvrir sa ruse et beaucoup peuvent s’y laisser tromper.

Ce livre veut détruire, veut entraver une force nouvelle qui libérera les hommes lorsqu’ils sauront s’en rendre maîtres.

Cette force est faite du courant communiste et du courant individualiste enfin fusionnant l’un dans l’autre et trouvant leur aboutissant logique dans l’anarchisme.

[1] Argot pour flic.